Des îlots de vie

Des îlots de vie

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Livres
238 pages

Description

Après nous avoir fait partager les aventures de l'insoliteTom Bradford, l'auteur nous entraîne une nouvelle foisdans une fiction déroutante.

En écrivant ces sept nouvelles, elle a pensé à des images cinématographiques, des plans, des dialogues de film.

Il en résulte des personnages à nouveau atypiques, des situations souvent troublantes, un cadre dépaysant et un ton particulier – celui d'une fable ou d'un conte des temps modernes.

Yvette Jaget est convaincue que chacun de ses héros pourrait être l'un d'entre nous et que si ce n'est pas le cas, ils ne sont jamais très loin. D'ailleurs, elle nous conseille de bien regarder autour de nous. Car s'il nous arrivait de les croiser, à n'en pas douter, nous ne pourrions que les reconnaître...


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Publié par
Date de parution 20 février 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9791020324764
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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DES ÎLOTS DE VIE

Yvette JAGET

Des îlots de vie

Nouvelles

Éditions Baudelaire

Éditions Baudelaire, 2012

Envois de manuscrits :
Éditions Baudelaire – 11, cours Vitton – 69452 Lyon Cedex 06

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

TABLE DES MATIÈRES

1 La maison

2 Sid, l’inconnue du train

3 Clément, le garçon qui croyait à la chance :

4 Babeth, la fille du Rhône

5 L’observateur et la traductrice

6 Gillian, l’étonnante fiancée

7 L’infidèle

1
LA MAISON

De l’installation de mes parents en Ardèche en mai 1954, je n’ai conservé qu’un vague souvenir. Je n’avais alors que deux ans et mon frère venait de naître. Il était encore emmailloté dans des langes. Il paraît que le camion était bondé et qu’on sortait d’un hiver particulièrement glacial. Par contre, j’ai gardé un souvenir assez précis des deux années qui ont suivi. La lampe à pétrole au-dessus de la table de la cuisine, la réserve de pommes de terre dans la cave, les gros rats d’égout qui couraient dans les caniveaux et que nous regardions de la fenêtre.

La France ne s’était pas encore relevée de la guerre. Nous nous sommes remis un peu plus vite que les autres, car très vite, nous avons emménagé dans une maison plus proche du centre-ville, une grande maison avec un grenier, un étage habitable et un jardin fleuri. Ma mère adorait s’occuper de ses fleurs, et nous avions le jardin le plus agréable du quartier. Mon frère et moi avons été élevés dans une espèce de cocon douillet, à l’abri des problèmes d’argent, du mistral, des inondations du Rhône, des attaques de toutes parts dont nous semblions être les seuls à être épargnés.

Nous étions très différents tous les deux. Moi, j’ai toujours eu un côté calme, pondéré, sombre, plutôt taciturne, alors que Paul était plus vif, toujours à l’affût. Il s’amusait de tout, s’intéressait à beaucoup de choses. Il avait aussi le don de nous faire partager sa joie et ses passions. Pourtant, malgré ce qui nous différenciait, nous étions très proches, et si j’ai connu une enfance et une adolescence aussi heureuses, c’est en grande partie grâce à lui.

Après mon bac, mon père avait accepté de me laisser aménager le grenier du deuxième étage. J’avais un appartement à moi où je pouvais passer de longues heures à lire ou à travailler mes cours quand je rentrais de l’université le week-end. J’ai regretté longtemps d’avoir eu cette idée, car tout est parti de ce grenier, ou plutôt de la fenêtre de ce grenier.

Je n’avais jamais réellement fait attention à qui vivait à côté ou en face de chez nous. De ma fenêtre, je ne faisais que fumer une cigarette tout en regardant ma mère qui s’occupait de ses fleurs, ou alors mon père qui lavait la voiture dans la cour. Nous étions à la rentrée 1971 lorsque tout a commencé. Paul avait alors dix-sept ans et il venait d’entrer en terminale. Quand je n’étais pas là, il avait pris l’habitude de s’installer dans ma chambre, et il passait son temps à observer les voisins. Ainsi, il avait la vue sur tous les jardins et sur toutes les fenêtres. Son imagination fertile le poussait à guetter les moindres gestes de chacun, et quand je rentrais, il me faisait clairement comprendre qu’il n’était pas très heureux de me laisser la place. Je me doutais bien qu’il devait y avoir une raison, mais je l’ignorais encore jusqu’à ce dimanche matin. Alors que je sommeillais, je l’ai surpris en train de regarder derrière le rideau. Il était entré comme un voleur qui ne voulait pas être pris sur le fait.

— Viens voir, me dit-il en murmurant, il y a encore un homme qui sort de chez elle et ce n’est pas le même qu’hier.

— Qui elle ? ai-je demandé encore à moitié endormi.

— La voisine d’en face, la jolie blonde.

— Tu surveilles la voisine ?

— Non, mais elle m’intrigue. Plein d’hommes défilent chez elle. Quelquefois, ils sont plusieurs à sortir le matin.

— Et tu voudrais être à leur place ?

— Pourquoi pas ? Elle me plaît bien cette femme.

— Sais-tu comment on nomme ce genre de femmes, jeune innocent ?

— Innocent, pas tant que ça. Tu sembles oublier que j’ai dix-sept ans et demi.

— Non, je n’oublie pas et je suppose que c’est le demi qui fait toute la différence.

— T’as une copine, toi ?

— Comme tout le monde.

— Tu couches ?

— Oui, comme tout le monde. Mais pourquoi toutes ces questions ?

Il semblait accablé, presque égaré.

— Ne me dis pas que tu as flashé sur la voisine d’en face.

— Et pourquoi pas ? Je l’ai croisée l’autre jour et elle m’a fait un grand sourire. Elle est vraiment très belle. Tout à l’heure, elle va sortir en voiture et je vais essayer de me mettre sur sa route pour qu’elle me voie.

Je me levai donc pour admirer la voiture blanche stationnée devant chez elle, et pour voir la femme en question. Elle était en peignoir dans sa cuisine et déjeunait. Effectivement, de loin, elle paraissait plutôt jeune et jolie.

— Si on descendait déjeuner plutôt que d’observer la voisine ?

— Vas-y, moi je reste un peu.

— Depuis quand habite-t-elle ici ? demandai-je en lorgnant vers la fenêtre d’en face.

— Trois semaines et un jour.

— Eh bien, dis-moi, c’est précis.

— Elle n’avait pas beaucoup d’affaires en arrivant. Un grand type brun l’accompagnait. Depuis, je ne l’ai pas revu.

— C’était certainement le mari. Cette femme a au moins trente ans, Paul.

— Et alors ? Je te dis qu’elle me plaît.

— Là, tu m’inquiètes vraiment. Trouve plutôt une copine de ton âge.

— Merci, mais j’en ai déjà une.

Je descendis seul pour déjeuner en le laissant debout devant ma fenêtre. À ce moment précis, je n’avais pas réellement pris conscience que mon jeune frère était tombé fou amoureux de cette femme, et encore moins que nous devions nous préparer au pire.

Il avait toujours été exubérant, extraverti, attachant, et en amour, obligatoirement, il ne pouvait qu’être passionné jusqu’à l’irraisonnable.

Il redescendit à 10 heures, et l’air de ne pas y toucher, les deux mains dans les poches, il longea notre rue en sifflotant. Je le suivis du regard jusqu’à ce que je voie la femme blonde sortir de chez elle, fermer sa porte à clé, monter dans sa voiture et partir en direction de mon jeune frère. Il connaissait tout de ses allées et venues, et savait qu’elle allait passer devant lui. Il se retourna, et effronté, il lui fit un signe. Elle s’arrêta, ouvrit sa vitre. Ils parlèrent tous les deux. Quelques secondes plus tard, il était assis sur le siège passager et la voiture repartait.

— Où est allé Paul ? demandai-je à ma mère qui taillait ses rosiers.

— Chercher du pain et des cigarettes. Il avait envie de marcher un peu.

— Que sais-tu sur la nouvelle voisine, la jeune femme blonde qui habite en face de chez nous ?

— Il paraît qu’elle est veuve. Il n’y a pas très longtemps qu’elle a acheté cette maison.

— Elle travaille ?

— Je ne pense pas. Elle est presque toujours chez elle. Pourquoi ? Elle t’intéresse ?

— Oh que non ! Pourtant…

Je préférai me taire, d’autant que Paul était déjà revenu avec le pain sous le bras. Il me fit un clin d’œil et déclara tout de go à ma mère :

— Je viens de croiser la voisine à la boulangerie. Elle t’a vue tailler les rosiers et elle m’a demandé si je pouvais venir faire un peu de jardinage chez elle. J’ai dit oui. Tu comprends, ça me fera un peu d’argent de poche.

— Mais tu ne connais rien aux fleurs.

— J’apprendrai, m’an.

J’en restai ébaubi. Il avait toute l’audace du monde, et son sourire avait eu tôt fait de séduire la jolie veuve d’en face.

Je repartis le dimanche soir, mais j’étais tout de même un peu inquiet. Toutes les hypothèses étaient possibles avec lui. En milieu de semaine, j’appelai ma mère pour lui demander des nouvelles de la famille. Elle était très gaie en me racontant que Paul avait ramassé toutes les feuilles mortes dans le jardin de la voisine et qu’il maniait la brouette et le râteau comme personne.

— Il est comme moi, il adore jardiner, ajouta-t-elle toujours en riant. En plus, elle doit avoir de l’argent. À voir ce qu’elle lui verse pour chaque heure de travail, je crois que je ne vais pas tarder à proposer mes services moi aussi.

J’étais impatient de rentrer à la maison pour voir ce qu’il en était, donc je pris le train le vendredi soir au lieu du samedi matin. Bien entendu, Paul était chez la voisine. Je les voyais de ma fenêtre de chambre. Ils étaient tous les deux assis dans la cuisine alors qu’il allait faire nuit. Je lui fis un grand signe pour lui montrer que j’étais là. Il était très calme en revenant vers la maison. Comme je l’interrogeais du regard, il m’entraîna dans le hall en me tirant par le bras.

— Alors ? lui demandai-je, davantage parce que je m’inquiétais pour lui plutôt que par curiosité.

— C’est fait.

— Quoi, qu’est-ce qui est fait ?

— On couche ensemble. Je l’aime, elle m’aime, donc tout va bien.

Je manquai en tomber à la renverse, surtout en raison de son ton. Il n’avait plus d’âge. Il n’était plus mon jeune frère.

— Oh, ressaisis-toi. Tu devrais être heureux pour moi, poursuivit-il sur le même ton. Mais surtout, n’en parle pas aux parents. Je vois le drame d’ici.

— Et tous ces hommes, qui sont-ils ?

— Des amis. Ils viennent jouer au poker chez elle et ils y passent souvent la nuit parce qu’ils ont trop bu pour rentrer chez eux.

— Tu vas à ces soirées toi aussi ?

— Bien sûr. Dès que les parents dorment, je file par la fenêtre de ma chambre. Le rez-de-chaussée, c’est pratique.

— Tu es mineur, Paul, et elle a presque le double de ton âge.

— Tu plaisantes. Elle n’a que trente-deux ans, et puis, de toute façon, je me moque de son âge. Et en plus, toi aussi tu es mineur, donc tu n’as pas à me faire la morale. Maintenant, laisse-moi tranquille avec tes questions.

— Je vais le dire aux parents, tu es trop jeune.

— S’ils m’empêchent de la voir, je partirai et vous ne me reverrez jamais.

— Tu vas fuguer ?

— Nous ne fuguerons que si quelqu’un nous empêche de nous voir.

Je compris que je n’avais aucun moyen d’agir. Il était bien capable de fuguer avec elle, et même si on portait plainte, il était tout aussi capable d’aller vivre à côté de la prison où elle serait incarcérée. Même d’un pensionnat, il s’enfuirait pour la rejoindre. Je gardai le silence tout le week-end et mes parents me reprochèrent ma morosité. Paul au moins était toujours de bonne humeur et il savait rendre service à tout le monde, même à la voisine. Il y avait de quoi s’en mordre la langue de ne pas pouvoir leur dire ce qui se passait sous leur toit.

***

La semaine suivante, j’ai téléphoné trois soirs de suite. À chacun de mes appels, Paul faisait dire à ma mère qu’il n’avait pas le temps de me parler, qu’il avait des devoirs en retard. Je me doutais bien de quel type de devoir il était question. La seule solution aurait été d’en parler à mes parents. Mon père aurait peut-être su quoi faire. Au lieu de quoi, je commis une erreur irréparable, et bien des années plus tard, je le regrette toujours. Je pensais alors être capable de raisonner cette femme, donc, je l’appelai le jeudi matin et lui proposai de me rejoindre à Valence en fin d’après-midi. Elle vint au rendez-vous. Elle entra dans le bar et me tendit la main avant de s’asseoir en face de moi. Être convoquée par le grand frère de dix-neuf ans, bien décidé à la sermonner, ne sembla pas du tout l’inquiéter.

— Vous ne ressemblez pas du tout à Paul, me dit-elle en souriant.

— Il faut arrêter. Paul est mineur, Madame.

— Il est très mâture pour son âge.

— Peut-être, mais laissez-lui terminer son année de terminale en paix.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Que je l’encourage dans ses études ? Je le fais chaque nuit, et je l’aide même pour ses devoirs. Que je vais renoncer à lui ? Certainement pas. Il est la meilleure chose qui me soit arrivée.

— C’est facile pour vous de le dire, mais lui, il est bien trop jeune pour comprendre.

— Et vous, quel âge avez-vous ? Est-ce que vous vous prenez pour son père ? À moins que ce ne soit pour le mien ? Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire.

Elle se leva sans avoir commandé de boisson et sortit du bar. Je la rattrapai sur le trottoir :

— Surtout, ne parlez pas à Paul de cette rencontre.

— Il le saura dès ce soir. Je lui dis tout.

Je ne l’avais pas regardée, pas plus que je n’avais écouté le son de sa voix. La voiture blanche traversa le parking, et la femme blonde ne jeta aucun regard dans ma direction.

***

Je compris que c’était déjà trop tard le vendredi soir, en arrivant chez mes parents. Ils n’avaient pas cherché à me joindre dans la journée parce qu’ils savaient que je venais. L’atmosphère était électrique. Ma mère avait pleuré et mon père marchait de long en large dans la maison en répétant d’une voix monocorde :

— Que peut-on faire ? Qui peut me dire ce que nous devons faire ?

Il me tendit un morceau de papier froissé sur lequel je lus : « Chers parents que j’aime. Je pars avec Florence. Ne me recherchez pas. Je compte bien passer mon bac et poursuivre mes études. Surtout, ne vous inquiétez pas pour moi. Je suis heureux. Paul ».

— Ils sont partis cette nuit. Il a pris toutes ses affaires. Regarde en face, tout est fermé. Cette femme, cette veuve, a kidnappé notre petit Paul, ajouta mon père.

Effectivement, tous les volets étaient clos dans la maison d’en face et la chambre de Paul était vide. Il avait même emporté les dictionnaires. Ma mère pleura de plus belle en ouvrant l’armoire.

— Je m’en doutais un peu, ai-je dit. Il ne faisait que me parler d’elle et cette histoire de jardinage était plus que louche. Que vas-tu faire, papa ? Est-ce que tu vas le faire rechercher par la police ? Il est mineur.

— Ce n’est pas qu’il soit mineur qui m’inquiète, mais plutôt qu’il rate sa vie. Cette femme a de l’expérience et ton frère n’en a aucune.

J’avoue que je fus très étonné par l’attitude de mon père. Il n’éprouvait aucune colère.

— Qu’aurais-tu fait si tu l’avais su avant ?

— J’aurais attendu que cette passion retombe et j’aurais demandé à ton frère de rester discret. Qui a vécu une histoire d’amour à son âge ne peut que comprendre.

J’ai vu que ma mère approuvait. Je m’étais trompé sur toute la ligne. Si Paul était parti, c’était à cause de moi.

***

Mon père ne le rechercha pas. Il ne porta pas plainte. Les volets de la maison d’en face restaient clos, et à chacun de mes retours, j’espérais que quelqu’un les aurait ouverts. Chez nous, l’ambiance était sinistre. Mon père rentrait de plus en plus tard de travailler, et ma mère passait toutes ses journées avec ses fleurs. Je revenais chaque week-end, et il ne fallait surtout pas manquer un seul de ces rendez-vous. Mes parents ne cessaient de dire qu’ils n’avaient plus que moi, alors que je savais pertinemment que toutes leurs pensées étaient tournées vers Paul.

Mi-juillet 72, les sourires revinrent sur tous les visages. Paul avait envoyé une carte postale de Paris sur laquelle il n’avait écrit que : « J’ai réussi mon bac. Paul ».

Il ne disait rien sur sa vie, mais ces quelques mots suffirent à nous rassurer. On ne parlait plus que de Paris et des études que suivrait Paul. Mes parents le voyaient déjà devenir avocat, ou médecin, et dans toutes leurs hypothèses, il ne pourrait qu’exercer une profession reconnue, valorisante, alors que moi, plus modestement, je poursuivais mes études de gestion-comptabilité pour devenir expert-comptable. Évidemment, rien de très réjouissant comparativement à d’autres métiers, ceux que mon frère exercerait un jour. J’ai passé toutes mes vacances d’été avec eux en acquiesçant à chacun de leurs mots.

***

Notre petit Paul nous souriait sur la photo posée sur le bahut de la salle à manger. Par souci d’équité, mes parents en avaient aussi mis une de moi. Ainsi, le temps s’était arrêté. J’aurais à jamais dix-neuf ans et mon frère en aurait toujours dix-sept.

En septembre 75, ce fut la grande expédition. Mon père voulut monter à Paris. Il espérait rencontrer Paul au détour d’une rue, dans un restaurant, ou vers la sortie d’une station de métro. Je mis donc en marge mes nouvelles activités professionnelles pour les accompagner une semaine. Le coffre de la 504 fut chargé au maximum, comme si nous n’allions jamais revenir. Ce fut aussi pour nous l’occasion d’inaugurer l’autoroute que nous n’avions jamais prise. Ma mère était assise à l’arrière alors que moi et mon père, nous nous relayâmes pour conduire. Ils ne parlèrent que de Paul tout au long du voyage. Allait-il les reconnaître, accepterait-il de les revoir ? Reviendrait-il vivre à la maison ?

Je comprenais leur douleur, puisque moi-même je souffrais de cette absence. Les souvenirs que j’ai conservés de ce voyage sont inouïs. Comme mon père était né à Paris, il connaissait bien la ville, et il nous avait postés à des endroits stratégiques d’où nous devions chercher Paul du regard, essayer d’identifier tous les jeunes que nous apercevions de dos et presque courir derrière eux au cas où nous aurions laissé passer mon frère sans le reconnaître. Ma mère pleurait chaque soir. Les soirées à l’hôtel étaient angoissantes. Seuls les parents qui ont perdu un enfant peuvent le comprendre. Mon père refusa obstinément d’entrer dans les commissariats et les postes de police pour poser la question. Il disait que c’était trop tard pour le faire rechercher, puisqu’indépendamment de la majorité qui venait de passer à dix-huit ans, Paul était alors largement majeur. Morfondus, nous avons pris l’autoroute du retour. Le silence était pesant. Je crois que c’est durant ce voyage en voiture que mes parents ont compris que mon frère ne reviendrait pas. Jusqu’alors, ils avaient probablement pensé qu’un jour il le verraient vers la grille. Il aurait eu ses affaires de lycéen sous le bras, son grand sourire sur les lèvres, et avec lui, le bonheur serait entré dans la maison.

***

La vie que je menais à l’époque était assez stable. J’avais un emploi très bien rémunéré, un appartement confortable à Valence, un véhicule qui me tenait lieu de voiture de fonction. Comme notre réseau d’entreprises était très étendu géographiquement, je prenais ma voiture chaque jour pour traverser le Rhône et ainsi passer d’un département à l’autre. J’avais une copine que j’allais épouser en décembre. Un peu de bonne humeur était revenu dans la maison le week-end.

Le mariage ne dura pas. Un an plus tard, j’avais divorcé. Ma compagne ne supportait plus d’entendre parler de Paul qu’elle nommait « le mort-vivant », et encore moins de passer tous ses week-ends avec ma famille. Libéré de cette entrave, ma vie devint plus dissolue. Je commençai par monter ma propre entreprise et m’associai avec un jeune type, un jeune loup qui, tout comme moi, ne pensait qu’à réussir et à gagner de l’argent. Dans ses attitudes, il me faisait beaucoup penser à Paul et nous étions devenus inséparables. Nous passions tout notre temps libre à aller en boîte pour draguer les filles qui passaient.

Cette joyeuse association nous avait enrichis, en tout cas suffisamment puisque mon associé vendit ses parts et décida de partir vivre au Luxembourg avec sa nouvelle copine. Je dois dire que mes années jeunesse s’évanouirent avec lui. Mon nouvel associé était très austère, et avec lui, la plaisanterie n’était jamais de mise. Nous étions alors au printemps 1984 et je venais d’avoir trente-deux ans, avec derrière moi de multiples liaisons, un divorce, un frère disparu, et toujours dans le cadre, avec une très forte prégnance, des parents qui avaient totalement perdu le sourire et toute joie de vivre.

En août 84, je partis quelques jours en vacances à Paris, mais cette fois-ci, je fis le voyage en train, et j’étais seul. À l’arrivée, Gare de Lyon, je fus saisi de la même angoisse. Les années n’étaient pas passées. Mon père allait me poster à l’angle d’une rue pour rechercher Paul. Je les appelai donc de la réception de l’hôtel pour leur dire que j’étais bien arrivé, et que j’allais profiter de ces vacances pour essayer de retrouver mon frère.

À ce moment-là, je me suis senti aimé, probablement bien plus que je ne le méritais alors. J’ai guetté partout, dans tous les lieux que j’ai visités. J’ai lu toutes les listes des reçus aux examens dans toutes les universités de Paris, dans le cas où Paul aurait pris un peu de retard, vérifié les annuaires professionnels, cherché dans le tout nouveau Minitel. Rien n’y fit. Deux semaines plus tard, je rentrai bredouille.

***

Sept années passèrent, marquées par un deuxième mariage, un nouveau divorce, un nouvel associé, des week-ends chez mes parents, et quelques allers-retours à Paris. En mars 1991, je m’y rendis à nouveau, mais cette fois-ci pour des raisons professionnelles. Nous étions très nombreux à suivre le colloque sur les nouvelles normes en matière de comptabilité nationale, et plus modestement, pour ce qui me concernait, les applications comptables.

À ces rencontres, je retrouvai plusieurs personnes que j’avais connues au cours de mes études, ou alors d’autres avec lesquelles j’avais travaillé. C’était étonnant de se revoir ainsi, des années plus tard. Chacun parlait de sa vie, de ce qu’il était devenu.

La veille de mon retour, je crus avoir une hallucination en voyant passer un homme sur le trottoir. Il me sembla reconnaître Paul et je sortis en courant du restaurant pour l’interpeller. Ce n’était pas lui, mais cet homme aurait pu être lui tant il lui ressemblait, ou plutôt tant il ressemblait à l’idée que je me faisais de mon frère à trente-sept ans.

Je reçus un tel choc que je décidai de ne pas rentrer à Valence et de rester à Paris quelques jours de plus. J’ignore encore pourquoi, mais j’étais persuadé que Paul était là, quelque part, et qu’il m’attendait. Je ne faisais que penser à lui. C’en était devenu une obsession.

Début avril, j’étais toujours à Paris. Fort heureusement, il me restait encore des jours de vacances à prendre sur l’année précédente, et personne ne trouva à redire sur le fait que je ne semblais pas vouloir rentrer. J’errais seul dans les rues de Paris, m’arrêtais dans les bars, cochais les quartiers que j’avais déjà arpentés de jour comme de nuit. L’art ne m’a jamais réellement passionné, et je n’y connais pas grand-chose. Cependant, je fis aussi ce que je n’avais jamais pris le temps de faire, aller voir les expositions de peinture, visiter les musées. Il fallait faire la queue pour entrer, mais peu importait, je n’avais rien d’autre à faire de mes journées. Pour la première fois, j’entrai au Louvre. La foule était nombreuse ce mercredi 3 avril. Il y avait beaucoup d’enfants, tous accompagnés de leurs parents. Je fis le tour des salles d’un pas calme. Un enfant de sept ou huit ans retint mon attention. Il était seul, et quand il leva la tête vers moi, je crus voir Paul enfant. Il avait les mêmes cheveux un peu rebelles, le même regard, et surtout le même sourire. J’étais très ému par cette ressemblance, et à ce moment précis, j’aurais voulu kidnapper ce petit garçon pour avoir le sentiment de retrouver mon jeune frère.

— Salut, me lança l’enfant.

— Jimmy, où es-tu encore passé ?

L’homme qui venait d’appeler l’enfant me dépassait en taille. Je vis tout d’abord la fillette blonde qu’il tenait par la main. Elle devait avoir une dizaine d’années. Puis mon regard se leva vers le visage de l’homme. Il recula d’un pas. C’était Paul. Malgré toutes ces années, il m’avait reconnu.

— Que fais-tu ici ? me demanda-t-il d’une voix hésitante.

— Je visite Paris tout en te cherchant.

— Tu me cherches ?

— Oui, je te cherche depuis des années.

— Que dirais-tu si nous allions boire quelque chose ?

— Que j’en serais ravi ! Il y a si longtemps.

— C’est vrai. Jimmy, donne la main à ton oncle, nous partons.

Je pris la main de l’enfant et la serrai dans la mienne. Paul marchait devant moi et je l’observais. C’est vrai qu’il avait tout ce que je n’avais pas. Il était grand, svelte, élégant, souriant, très à l’aise. Il avait aussi deux enfants adorables, et probablement une femme qui l’attendait quelque part. Il commanda quatre chocolats chauds sans me demander ce que je voulais prendre.

— Ce sont tes enfants ?

— Bien sûr. Jimmy va avoir huit ans et Pénélope vient de fêter ses dix ans.

— Pénélope ?

— Oui, j’ai préféré finir mes études et trouver un emploi stable avant d’avoir des enfants. Florence a bien voulu patienter, comme Pénélope, commenta-t-il en riant.

Au nom de Florence, je me suis tu. Je n’aurais pas parié un centime sur cette liaison, et pourtant, ils étaient toujours ensemble.

— Comment vont maman et papa ?

— Je ne vais même pas oser leur dire que je t’ai vu. Je crains la crise cardiaque. Pour te répondre, ils vont bien, mais…

— Je devine tout à fait ce qu’ils éprouvent ou ce qu’ils ont éprouvé. J’aurais dû leur écrire.

— Sais-tu que papa a refusé de porter plainte ? Il croyait que tu allais revenir.

— Je le suppose. Nous avons eu beaucoup de chance d’avoir de tels parents. Dis-moi, es-tu marié, que fais-tu comme job ?

— Deux mariages, deux divorces et je suis expert-comptable. Je vis à Valence et le week-end, je rentre à la maison. Une routine bien établie depuis deux décennies. Et toi ?

— Venir vivre à Paris m’a permis d’avoir accès aux meilleures universités, aux bibliothèques, d’avoir de très bons profs. Depuis onze ans, j’enseigne le droit constitutionnel à l’université. Et tout ceci, c’est grâce à Florence. Elle n’a jamais cessé de travailler pendant toutes mes études. Elle voulait ce qu’il y a de mieux pour moi.

— Que fait-elle ?

— Elle travaille dans une petite librairie d’art. Les horaires sont contraignants, donc, tu le vois, c’est moi qui m’occupe des enfants.

Les deux enfants écoutaient tout. Jimmy croisa mon regard. Peut-être savait-il le rôle néfaste que j’avais joué vingt ans plus tôt ? Paul se leva pour aller régler l’addition. Les enfants n’avaient pas bougé, et ils m’observaient. Le regard de Paul et celui de Florence étaient posés sur moi à travers les yeux de leurs enfants. Paul revint et prit les petits par la main. Je crus qu’il allait partir sans me dire au revoir, aussi l’ai-je rattrapé sur le trottoir pour lui dire :

— Donne de tes nouvelles de temps en temps, les parents en seront heureux. Et pourquoi ne viendriez-vous pas en vacances cet été dans la maison de Florence ?

— Je ne sais pas. Elle n’a pas un très bon souvenir de cet endroit, mais je te promets de lui en parler. Rentre bien, Jean-Claude, et embrasse les parents pour moi, pour nous. Les enfants, dites au revoir à votre oncle.

Je sentis deux petites bouches chaudes sur mes joues, puis l’accolade de mon frère sur mes épaules. Quand Paul s’éloigna avec ses enfants, nous n’avions échangé ni adresse, ni numéro de téléphone. Le seul repère restait la maison de nos parents. Le soir même, je rentrai à Valence, et le jeudi, le réveil sonna à 4 heures du matin. J’avais décidé d’aller voir mes parents pour leur dire de vive voix que j’avais retrouvé Paul, et je voulais arriver avant le départ de mon père pour son travail. À 7 h 30, j’étais garé devant chez eux. Ils me regardaient tous les deux derrière les carreaux de la cuisine, se demandant ce que je faisais là, à cette heure, et un jeudi matin. J’agitai mon sac de croissants frais et je leur criai :

— Ouvrez-moi vite. J’ai retrouvé Paul.

Des cris ont retenti dans toute la maison. Ils m’ont pressé de questions et je pris tout mon temps pour leur raconter mon aventure parisienne, pour leur confier l’étrange sensation que j’avais éprouvée en voyant cet homme sur le trottoir. Et quand j’en suis arrivé au musée et que je leur ai dit : « Un petit garçon m’a regardé », ma mère a demandé aussitôt : « C’était Paul ? » J’ai ajouté : « Non, ce n’était pas Paul, c’était Jimmy, son fils ».

Alors, ils ont pleuré. Ils m’ont serré dans leurs bras et j’en ai pleuré avec eux. Enfin, je pleurais. Je racontais et je pleurais encore. Je n’avais plus pleuré depuis que j’étais tombé dans la cour de récréation à la maternelle. Des fenêtres venaient de s’ouvrir, celles de la maison, juste en face, chacun restant certain que durant l’été, Paul viendrait y passer quelques jours avec sa petite famille.

***

Mais nous eûmes beau guetter, aucune fenêtre ne s’ouvrit de tout l’été. Aucune voiture ne s’arrêta dans la rue. Paul a toujours été un être à part. Tout autre à sa place serait venu dire un petit bonjour, rassurer ses parents, faire admirer ses deux enfants magnifiques. Lui, non. En septembre, plus personne ne prononçait son prénom. Nous l’avions à nouveau perdu. Encore plus déterminé à vouloir ressouder les liens entre tous les membres de ma famille, je m’inscrivis au colloque de novembre, et rebelote, je montai à Paris. Les données avaient changé. J’avais des informations que mon frère m’avait fournies bien innocemment, et après avoir fait le tour des universités, je le retrouvai. Je m’assis au fond de l’amphi avec tous les étudiants et j’écoutai son cours sans me manifester. Un silence religieux planait. Une fois de plus je l’admirais. Fallait-il tuer le frère pour exister ? Ou alors fallait-il tuer père et mère pour vivre sa vie ? Ce n’était pas mon choix. Je les aimais trop. Était-ce ce que Paul avait voulu faire en partant, en nous laissant tant d’années sans donner aucune nouvelle de lui ? Je compris que non, car quand il me vit, il monta les marches de l’amphi et s’arrêta à ma hauteur pour me dire :

— Quel bonheur de te voir ! Peux-tu aller m’attendre à l’extérieur ? J’arrive dans… il regarda sa montre, se retourna vers moi et lança en riant :

— Vingt ans, ça te va ?

Un quart d’heure plus tard, il me serra dans ses bras et m’entraîna jusqu’à l’école où il devait récupérer ses enfants. Les deux petits me reconnurent et je suivis jusque chez eux, dans un appartement un peu sombre, situé au nord du XIIIe arrondissement de Paris. Il appela Florence pour lui dire : « Jean-Claude est là. On le garde à dîner ? » Il raccrocha, manifestement satisfait de la réponse de son épouse. Parce qu’ils étaient mariés. Je l’avais vu sur la boîte aux lettres qui ne portait qu’un seul nom, le sien, le mien. Contrairement aux apparences, Jimmy était très discipliné, en tout cas beaucoup plus que ne l’était Paul à son âge. Les enfants me firent visiter la chambre qu’ils partageaient.

Mon frère se mit à la cuisine tandis que je m’occupai du couvert. Florence rentra à 19 h 30. J’appréhendais cette rencontre. J’allais devoir regarder cette femme que j’avais refusé de voir dans ce bar à Valence. Elle semblait fatiguée et me tendit une main lointaine. Mais surtout, le contraste était saisissant. Les années ne l’avaient pas épargnée. La jolie jeune femme blonde n’était plus. Son élégance, son regard clair et ses cheveux qu’elle portait courts et décolorés ne dissimulaient pas son âge. Paul ne semblait rien voir. Il l’embrassa tendrement, lui demanda si elle avait passé une bonne journée. Comparé à elle, il était étonnamment jeune et dynamique. Trente ans semblaient les séparer. Je me refusais à penser, mais j’en avais la nausée. Durant le repas, la conversation tourna autour des petites choses de la vie, de l’école des enfants, des courses que Paul ferait le lendemain. En fait, je pus constater que mon frère faisait tout, assumait tout dans la maison. Florence paraissait anormalement fatiguée pour une femme qui n’avait guère plus de cinquante ans. L’idée m’effleura qu’elle était peut-être malade. Elle ne me posa aucune question, ne dit pas un seul mot sur sa maison en Ardèche, là où elle n’avait vécu que quelques semaines. Quand Paul quitta la table pour aller coucher les deux enfants qui se levaient tôt le lendemain, je risquai un :

— Très joli votre appartement !

— Pourtant, nous allons devoir déménager pour que Pénélope et Jimmy aient chacun leur chambre. C’est dommage, j’aime beaucoup ce quartier.

Sa voix était douce, ses gestes calmes.

— Je regrette tellement, Florence. Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir fait du mal.

— Tu ne nous as fait aucun mal. Cette maison, c’était un placement, une promesse que j’avais faite et que je devais respecter. J’ai toujours voulu vivre à Paris, et Paul n’a pas hésité à me suivre. Qu’aurions-nous fait dans cette petite ville, avec tous ces regards derrière les rideaux ?

— Dont celui de Paul, ai-je ajouté en riant. Il passait ses jours et ses nuits dans ma chambre pour te voir.

— C’est vrai, il me l’a dit. Mais tu sais, je le voyais moi aussi. Je l’aimais déjà.

— Tu l’as aimé en le voyant à la fenêtre ?

— En quelque sorte, oui. Avoue tout de même qu’il est craquant. Et il est si brillant, tellement responsable, attentif, aimant.

— Que vous racontez-vous ? demanda Paul qui était revenu s’asseoir avec nous.

— Nous parlions de toi, lui répondit Florence que je trouvai tout à coup très sympathique.

— Dégoisez, dégoisez. Il vous faudrait être bien plus de deux pour me déstabiliser. Pense à me laisser ton numéro de téléphone et ton adresse. Je te contacterai, ajouta-t-il en se levant à nouveau.

Je compris qu’il était l’heure pour moi de partir, qu’ils avaient envie de se retrouver tous les deux. Florence me fit une grosse bise, et Paul, semblable à lui-même, chahuta un peu avec moi sur le palier.

— À cet été, ai-je crié dans l’escalier.

— Nous viendrons, me lança Florence, penchée par-dessus la rampe.

Cette fois-ci, j’appelai mes parents. C’était une nouvelle victoire, une véritable avancée. Florence avait dit oui.

***

La voiture noire s’arrêta devant la maison d’en face le 18 juillet 1992. Nous venions juste de finir de dîner. Paul ne m’avait pas contacté, et j’ignorais encore s’ils allaient venir. Je vis d’abord Florence, assise sur le siège passager, et quand mon frère descendit de voiture, il se retourna vers notre maison pour nous regarder. Mes parents étaient tétanisés. Mon père me poussa dans le dos en me disant :

— Vas-y, toi, comme si j’étais le seul à les connaître, à les reconnaître.

— Non, allons-y tous les trois.

Le temps de sortir, ils étaient tous les quatre descendus de la voiture. Je soutins ma mère qui vacillait. Paul tomba dans ses bras. Mon père bégayait des mots incompréhensibles. Florence m’embrassa et tendit une main polie à mes parents. Les deux enfants qui ne comprenaient pas grand-chose couraient dans la rue en poussant des cris.

— Bon voyage ? demandai-je.

— Beaucoup de circulation, mais oui, bon voyage.

— On va t’aider à décharger les bagages, proposa aussitôt mon père.

— Vous avez mangé ?

— Non, mais nous avons de quoi dîner, merci m’an.

— Il reste du rôti froid. Jean-Claude vous le portera. Il y a aussi de la compote pour les enfants.

Paul était revenu au bercail et nous étions tous les trois autour de lui. Florence avait ouvert la porte de la maison, et des volets bleus s’ouvrirent à toutes les fenêtres. Intimidés, mes parents restèrent vers la voiture, mais moi j’entrai avec Paul pour l’aider à porter des valises, des sacs, des jeux d’enfant. De la fenêtre de leur cuisine, je jetai un regard vers notre maison. En quelques secondes, tout s’était inversé.

— C’est poussiéreux, releva Paul. Demain, ce sera le grand nettoyage de printemps.

Florence riait en sortant des...