Des nouvelles d

Des nouvelles d'ici-bas

-

Livres
258 pages

Description

C’est un recueil de nouvelles et d'historiettes détournant des faits réels ou complètement imaginaires, sans le moindre fil rouge mais parcourant quelques méandres de l'âme humaine dans des situations de vie originales, loufoques ou dramatiques. Les sentiments, parfois décrits métaphoriquement, s'expriment dans des scènes qui voient s'alterner l'humour, la violence, l'amour et la haine. La vie, quoi !


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 mars 2014
Nombre de lectures 12
EAN13 9782332656537
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65651-3

 

© Edilivre, 2014

 

Le poète des îles

C’est en claquant la porte que Jean-Laurent Duthil quitta la salle de réunion, sans attendre la fin du conseil d’administration. Il n’était même pas onze heures et sa journée était déjà gâchée. D’un pas rapide, le front plissé et les sourcils froncés, il gagna son bureau et se jeta dans son fauteuil directorial. Les mains jointes sur la bouche, il se dit qu’il fallait retrouver son calme et faire le point avec plus de sérénité. Certes, il n’avait pas apprécié le rapport de Berthon, le directeur commercial, énumérant les problèmes en cascades qui s’abattaient sur l’entreprise, mais il savait que des solutions étaient envisageables. Seulement, il devait agir rapidement. L’aura, voire la survie de la maison en dépendaient. Il eut été dommage de sacrifier une si belle société, œuvre de sa vie, alors que les rapports d’exploitation semblaient au beau fixe. En effet, le groupe SALTO avait une belle réputation mondiale. Depuis sa création, cinq ans plus tôt, il avait vendu trois dizaines d’usines de dessalement de par le monde, clé en main et maintenance assurée. Chaque complexe était un bijou de technologie et jusque là, les clients paraissaient satisfaits. Et voilà qu’on prenait connaissance aujourd’hui d’une série d’avaries sur plusieurs sites.

Duthil feuilletait le carnet technique de l’usine type DESALT-14 que lui avait laissé Berthon. Sur plusieurs pages, étaient entourés au marker rouge les paragraphes détaillant les origines des pannes et les dégâts qu’elles occasionnaient. Il le referma négligemment en soufflant. De toute façon, il n’y comprenait rien, largement dépassé par le haut degré de technicité atteint dans le secteur durant les dernières années. Il fallait prestement dénicher dans la boîte un ingénieur prêt à courir le monde et jouer les pompiers de service. Mais qui ? Il était loin de connaître les deux cent quarante employés de la maison-mère et encore moins leur qualification. Il décrocha son téléphone interne :

– Corinne, passez dans mon bureau s’il vous plait.

Sa secrétaire, dont le bureau était mitoyen, frappa et sans attendre une réponse entra dans la pièce.

– Bonjour monsieur le président. Que puis-je pour vous ?

Devinant le patron soucieux et probablement de mauvaise humeur, elle choisit de se montrer réservée.

– Trouvez-moi la liste des techniciens sup et leur pedigree. Faites un tri et gardez uniquement les célibataires sans enfants. Je veux ça pour quatorze heures.

– Ça sera fait.

Elle tourna les talons et repartit en chaloupant de la croupe. Duthil y jeta un œil mais l’humeur n’était pas à la gaudriole.

Sans perdre de temps, l’assistante s’installa devant son p.c, repéra sur le bureau le fichier « Personnel & Trombinoscope », l’ouvrit et se mit à le parcourir. Ayant repéré le listing désiré, elle le sélectionna et en fit une photocopie. Elle fit de même pour les c.v, rangea le tout dans une sous-chemise qu’elle déposa dans le local déserté par son patron.

Après un déjeuner qu’il prit sans appétit, Duthil rejoignit son bureau et s’empressa de consulter les notes collectées par sa secrétaire. Quelques minutes plus tard, il décrocha son combiné :

– Corinne, veuillez me convoquer Franck Périer pour demain matin, neuf heures.

Accoudé à son bar de cuisine devant un café fumant, Franck passa la paume de sa main sur son visage, vérifiant ainsi son rasage. Pas question de paraitre négligé aux yeux du patron. Il sentit alors monter en lui un léger trac bien que la secrétaire l’ait briefé d’un ton apaisant sur le motif plutôt flatteur de la convocation du grand chef. C’était probablement l’opportunité de booster sa carrière. Les années écoulées dans un bureau d’études commençaient à lui peser et il était temps de passer à l’action. Mais il savait que pour obtenir l’agrément de monsieur Duthil, il allait devoir forcer sa nature, se présenter sous les traits d’un battant dévoré d’ambition et prêt à tout pour servir leur cause commune : SALTO. Il ne serait pas vraiment lui-même le temps d’une entrevue. Mais ça, il savait faire.

Sur le coup de neuf heures, JLD fit entrer dans son bureau celui qui serait probablement son sauveur. Au premier abord, il n’avait pas le profil de l’emploi. Se tenait devant lui, un jeune homme mince de haute stature. Son visage émacié, au nez aquilin, au regard bleu et profond, était surmonté d’une tignasse brune exubérante. Spontanément, il fit la relation avec l’effigie d’Hector Berlioz représentée sur les billets de dix francs en circulation au siècle dernier. Il lui trouva un côté romantique, charmant et suranné. C’est d’ailleurs cela qui l’inquiétait. Etait-il vraiment l’homme de la situation ? De plus, sa tenue vestimentaire, bien qu’étudiée et soignée, ignorait les conventions. Pas de cravate, pas de chemise blanche ni mocassins vernis. Cependant, les bottines en daim et la veste en suédine assortie faisaient leur effet. Duthil se fit la réflexion que cette tenue anticonformiste était le gage d’une forte personnalité. Finalement, l’aspect visuel était globalement positif.

– Asseyez-vous. Aimez-vous les voyages ? Votre fiancée pourra-t-elle se passer de vous quelques semaines ?

– Oui et non. Oui à la première question et non à la seconde pour la bonne raison que je n’ai personne dans ma vie actuellement.

– Je lis sur votre curriculum vitae que vous êtes diplômé de l’ENSEEIH en ingénierie hydraulique et que vous êtes intervenu sur notre centrale d’Almeria. Je vous propose de lire ce compte rendu, d’évaluer la gravité de nos déboires, de me faire un rapport au plus tôt, disons demain, et… de me faire savoir si vous vous sentez la moelle pour assumer le job. Je ne vous retiens pas plus longtemps, vous avez de quoi vous occuper. A demain.

En quittant l’immeuble, Franck se sentit léger et radieux, subodorant que l’affaire ne lui échapperait pas. Il allait de ce pas se rendre à son appartement, éplucher soigneusement le dossier et se préparer à scotcher le chef avec un rapport épatant.

C’est la mine défaite que Franck Périer se présenta devant le P.D.G le lendemain matin. La tâche confiée la veille s’était avérée plus ardue que prévu. Il gardait confiance et c’était maintenant qu’il devait être convaincant.

– Tout d’abord, en ce qui concerne le problème survenu à la centrale de Paros, nul besoin de déplacement. L’arrêt de désalinisation est dû à un défaut de fabrication de la membrane d’osmose inverse. A l’analyse, ils ont remarqué une irrégularité dans la section des pores. La solution est un échange standard. Le coût sera nul et les délais rapides. J’ai contacté le chef de secteur en Grèce. Il s’engage à prendre toutes les dispositions nécessaires au plus vite. Le module d’osmose sera de nouveau opérationnel sous huitaine.

– C’est une bonne chose.

– Les autres cas sont plus problématiques et ne peuvent se traiter à distance. A Malte et en Guadeloupe, il s’agit de rupture de vanne de réglage en sortie de module et en Martinique une turbine de récupération de saumure connait un problème récurrent d’alimentation électrique. Un diagnostic plus précis ne peut s’établir que de visu.

Jean-Laurent Duthil fut définitivement séduit par les explications de son employé et montra pour la première fois depuis quarante huit heures des signes de détente. Ses traits avaient retrouvé un semblant de décontraction. Il fit pivoter son fauteuil, saisit sans se lever deux verres à whisky sur un plateau et les déposa devant eux. Il extirpa ensuite d’un tiroir une bouteille de Scotch « The Balvenie » et servit deux sérieuses rasades. Il était à peine dix heures. Il incita Franck à porter un toast en lançant :

– Alors on fonce ?

Périer n’avait plus d’autre choix que de répondre :

– Banco.

– Ma collaboratrice va vous réserver un billet d’avion et une chambre d’hôtel pour Malte.

En descendant du taxi, à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, l’ingénieur de la SALTO, eut l’impression de partir en vacances, ce qui l’aidait à évacuer la pression que cette mission d’importance faisait peser sur lui. Après les formalités d’usage, il se retrouva dans la salle d’embarquement, à reboucler sa ceinture et renouer ses lacets. Il s’approcha de la grande baie vitrée, et se mit à suivre du regard les avions manœuvrant sur le tarmac. Pour la première fois, il était client de la compagnie Air Malta. Il n’en savait pas grand-chose si ce n’est qu’elle était équipée d’une flotte d’Airbus flambant neufs et que les équipages étaient formés en Grande-Bretagne. Gage de sécurité.

Le vol se déroula sans encombre. Seule l’arrivée fut spectaculaire. En effet, en fin de voyage, l’Airbus A320 200 longea le bout de l’île, la dépassa puis changea brusquement de cap à cent quatre vingt degrés pour piquer sur un vague ruban gris servant de piste d’atterrissage, donnant la désagréable sensation de plonger dans la Méditerranée si bleue, si proche. L’avion roula lentement et vint stationner dans la zone de parking entre deux autres aéroplanes aux couleurs blanche et rouge, la queue marquée de l’écarlate croix maltaise. Juillet offrait à l’île un azur immaculé et une température supérieure à trente degrés. Franck y vit l’explication du paysage aride qui défilait devant lui. Balloté dans son taxi hystérique, il ne fut pas long à rejoindre l’hôtel Kennedy Nova, situé sur la promenade de Sliema, ville touristique séparée de la capitale par un charmant petit port. Sa chambre était agréable et bien climatisée. Il alla se rafraîchir sous la douche, puis décapsula une canette de tonic trouvée dans le mini bar, qu’il vida d’un trait. Il contempla le point de vue où s’étendaient les édifices et les dômes jaunes et ocre de La Valette. Il aurait probablement l’opportunité de s’y rendre après sa visite à l’usine pour un peu de tourisme et peut-être y trouverait-il l’inspiration pour son passe-temps favori : la poésie.

La salle de restaurant lui rappela son dernier passage à Londres. Tout y était d’influence anglo-saxonne : la décoration, l’accueil en salle, la tenue des serveurs et malheureusement l’excentricité versicolore et gustative des plats proposés. En revanche, il ne rechigna pas à goûter un vin blanc local, frais et moelleux à souhait dont il vida un flacon durant le dîner. Il regagna sa chambre, étourdi et guilleret, pressé de se retrouver au lendemain pour résoudre le problème de son entreprise. Cette responsabilité l’émoustillait mais il ne tarda pas à trouver le sommeil, fatigué par l’alcool et le voyage.

La journée s’annonçait chaude et sur le seuil de l’hôtel Franck fut ébloui par la luminosité ambiante. Le portier en faction le salua d’un hochement de tête et le regarda s’éloigner vers l’arrêt de bus le plus proche. Le jeune homme avait décidé de se rendre à son rendez-vous avec un de ces fameux bus maltais, vieilles carcasses anglaises retapées et badigeonnées de jaune et d’orange. L’usine se situait au nord de l’île, à proximité de Golden Bay, une belle plage de sable. Elle fut rapidement atteinte, le chauffeur ayant négligé toutes les priorités et limitations de vitesse en vigueur.

Devant l’entrée, une barrière relevée jouxtait une cahute occupée par un vigile. Franck lui présenta un laissez passer et son passeport. Après vérification, le cerbère l’invita du geste à le suivre. Ils traversèrent une grande cour, longèrent l’immense pipe-line de captation pour rejoindre un bâtiment vitré exclusivement composé de bureaux. Là, l’ingénieur fut dirigé vers une salle où l’attendaient deux hommes et une femme. Il comprit spontanément le rôle prépondérant de celle-ci lorsqu’elle s’adressa à lui en français :

– Bienvenue monsieur Périer. Permettez-moi de vous présenter notre directeur général, monsieur Alamango et l’ingénieur en chef, monsieur Xuereb. Je suis moi-même Ylainia Sammut, interprète à l’ambassade de France. Après les salamalecs d’usage, le petit groupe se dirigea vers le cœur de l’usine, à l’endroit exact qui avait motivé son déplacement. Les quatre discutèrent longuement, cherchant la solution à grand renfort de gestes aériens et de croquis abscons sur des calepins. Autour d’eux, s’étendaient les imposants racks de membranes d’osmose et le réservoir d’aspiration dont la vanne d’accès posait problème. Mais soudain les visages s’illuminèrent, des rires résonnèrent et Franck reçut une tape sèche dans le dos. La lumière avait jailli de leurs palabres. Des ouvriers vinrent se joindre à eux pour prendre les instructions en vue du dépannage de la machine. Il était midi trente et le groupe gagna le restaurant de l’usine. Il s’installa parmi les nombreux employés. Le menu ne fut pas amélioré pour autant. Seule différence notable : sur la table du patron, trônait une bouteille de champagne.

Mission accomplie. C’est le cœur léger que Franck s’engouffra dans le taxi qui allait le conduire à la capitale pour une visite éclair. Il téléphona sans tarder à Paris, annonça la bonne nouvelle et fit retenir billet d’avion, chambre d’hôtel et voiture de location pour sa prochaine étape. Il se fit déposer au pied de la citadelle. Au bord du quai, des bateaux-promenades attendaient les touristes. Il s’enquit auprès d’un marin des options de circuits et choisit la visite du port historique. Après avoir contourné la ville, le bateau entra dans le fameux port. Les fortifications colossales l’encerclant oppressèrent les passagers de la coquille de noix. L’embarcation doubla quelques méthaniers et porte-containers rouillés battant le très controversé pavillon maltais. Franck eut le temps d’apercevoir, coincé entre deux épaves, un sous-marin allemand, otage historique de la seconde guerre mondiale. De retour au débarcadère, Franck décida de monter en ville. Par les rues étroites typiques, il gagna le centre de la vieille ville, se dirigea vers la cathédrale Saint-Jean et prit sa place dans la file d’attente. Une demi-heure plus tard, il put enfin admirer l’intérieur de ce chef-d’œuvre de l’art baroque. Il fut ému lorsqu’il parcourut le pavement constitué de pierres tombales des chevaliers les plus prestigieux de l’Ordre de Malte. Il se tordit le cou pour contempler les peintures en trompe-l’œil de la voûte et les orgues. Il passa un long moment à déambuler nonchalamment dans la nef et les allées, les mains dans les poches. Dans l’une d’entre elles se trouvait un objet qui ne le quittait jamais, utilitaire et fétiche à la fois. C’était un couteau suisse qu’il traînait depuis des années sans raison apparente ni usage particulier. Il aurait été incapable d’invoquer un motif valable pour le port de cette lame mais ne pouvait s’en départir. Il le triturait nerveusement comme pour se rassurer. Mais que pouvait-il craindre, qui pouvait lui en vouloir, quelle raison pouvait engendrer une quelconque paranoïa ? Ces crises d’angoisse lui revenaient périodiquement sans qu’il sut pourquoi. Le manche du couteau lui parut collant et ses mains moites se crispèrent. Il fallait absolument quitter ce lieu. C’est au pas de charge qu’il sortit de la cathédrale et le soleil le calma un peu. La gorge sèche, il s’installa à la terrasse d’un café et commanda une bière. Il sentit son cœur s’assagir et ses muscles se détendre. Il se désaltéra et se sentit plus à l’aise, sans pouvoir donner d’explication rationnelle à ces brusques variations d’humeur, incontrôlables et inquiétantes.

Devant le jeune Français, musardaient les touristes aux tenues estivales et décontractées, si distincts dans leurs attitudes des insulaires, à la mise négligée et l’allure vive. Pas de temps mort dans ce défilé fourmillant. Tout à coup, Franck crut reconnaître une silhouette de dos. Mais quelle femme parmi ses relations pourrait se trouver ici ? Elle tourna la tête et son profil l’éclaira alors. Mais oui c’était l’interprète de l’usine, la brune à qui, il faut l’avouer, il n’avait pas prêté beaucoup d’attention. C’est alors que lui vint une pulsion irrépressible. Il paya sa consommation, se leva et se mit en tête de suivre la Maltaise. Où allait-elle, qu’avait-elle à faire, qui allait-elle rencontrer ? Il choisit de prendre le trottoir d’en face et de se tenir à distance. Ce serait une véritable filature. La jeune femme marchait vite, stoppant net devant certaines devantures, reprenait ses pas pour de nouveau faire une pause devant une boutique afin de se regarder dans le reflet de la vitrine ou saluer une connaissance en faisant des mines. Périer se prenant au jeu, se sentait de plus en plus dans la peau d’un mari jaloux.

Au bout d’un certain temps, toutes les stations de la fille commencèrent à l’énerver. Ne pouvait-elle pas rentrer chez elle directement, sans minauder et prendre de grands airs ? Elle commença à s’écarter des artères fréquentées, s’engouffrant dans des ruelles étroites et plus sombres. Poursuivre ce petit jeu allait devenir problématique pour l’ingénieur. Les passants se faisaient plus rares. Si elle se retournait, il serait repéré immédiatement. Il préféra laisser plus de distance entre eux mais continua sa surveillance. Subitement, il la vit s’arrêter, fouiller dans son sac et en extraire son portable. Avant qu’elle ait pu répondre, Franck l’avait rejointe. Après un rapide coup d’œil circulaire, il la ceintura et la poussa dans l’encoignure d’une large porte, la bâillonna de la main gauche et pressa de tout son corps pour la plaquer contre la pierre granuleuse. En même temps, il saisit le couteau dans sa poche droite, déplia la lame avec les dents et prit une grande respiration. La femme se débattait, gigotait comme un ver mais ses efforts semblaient vains. L’agresseur avait bien calculé son attaque. Franck Périer brandit alors son arme et se mit à porter des coups secs et vifs dans le flanc de la malheureuse. A chaque impact, elle émettait un cri étouffé, les yeux exorbités et salivait entre les doigts de l’assaillant. Après une dizaine de coups portés et ne sentant plus de résistance, Franck la dévisagea. La figure plaquée au mur, il ne put voir que son profil. On eut dit une statue antique. Elle avait perdu toute expression et la vie l’avait quittée. Son corps commença à s’amollir et voulut glisser. Franck la retint jusqu’au moment où sa victime fut agenouillée. Le corps ainsi calé dans l’angle du mur, on eut dit une fervente recueillie sur un Prie-Dieu. Son bourreau essuya sa main ensanglantée sur la robe et recula, considérant son œuvre les yeux hagards et la bouche ouverte. Il se pencha sur le sac ouvert, trouva un portefeuille, le vida de ses billets et le jeta dans le caniveau. Sans plus attendre, il retourna sur ses pas en direction des rues animées, soulagé de n’avoir croisé personne. Machinalement, il frotta le dos de sa main irritée par le frottement contre le mur durant l’assaut. Demain il n’y paraitrait plus.

Il s’étonna de ses réactions. Logiquement, il aurait dû paniquer, ressentir la nausée et vomir ses tripes à tous les coins de rue comme il l’avait vu maintes fois au cinéma. Rien de tout cela. Au contraire, il se sentait gagné par une sérénité, une paix intérieure qu’il n’avait pas connue depuis des lustres. L’idée même de culpabilité ne l’effleurait pas et après quelques minutes de flânerie paisible, il monta à bord de la navette qui devait le ramener à Sliema. Demain, il quitterait le pays, l’enquête de la police se porterait naturellement vers la piste du crime crapuleux et personne n’aurait l’idée de l’associer à ce forfait.

A l’hôtel, il prépara son sac de voyage sans omettre de ranger le couteau dans sa trousse de toilette. Impensable de le garder sur lui ou dans son bagage de cabine. Il ne passerait pas le portique à la douane et pourrait s’ensuivre quelques déconvenues. Curieusement, il dîna avec appétit, accordant même son indulgence à la cuisine anglo-maltaise. Une nouvelle fois, il vida une bouteille de vin blanc et regagna sa chambre un peu pompette.

« Nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur. Les démonstrations de sécurité vont vous être présentées, accordez nous quelques instants d’attention, merci… »

C’était la ixième fois qu’il entendait ce message et n’y prêtait plus attention depuis longtemps. Il boucla sa ceinture, rejeta la tête en arrière et ferma les yeux.

Lorsqu’il se réveilla et jeta un coup d’œil au hublot, il sut instantanément où il était. L’Airbus survolait les Alpes. Il restait approximativement une heure de vol. Il savait comment l’occuper. Franck retira un carnet et un stylo de son sac et abaissa sa tablette. Il se sentait inspiré, fixa un moment les crêtes blanches et se mit à écrire. Sans lever les yeux, il noircit du papier fébrilement, arrachant parfois des feuilles pour mieux reprendre. Jamais il ne prit garde aux turbulences annoncées par le pilote. Enfin, il arrêta d’écrire et relut son texte, un sourire au coin des lèvres. Il était fier, satisfait. Il estimait le poème qu’il venait d’achever pleinement abouti.

Il avait trouvé aisément les idées, les mots et leurs combinaisons. Les vers hexa syllabiques à rimes alternées lui étaient venus naturellement. Ni effort, ni douleur. Il se posa alors une question étrange. La verve poétique ne lui avait-elle pas été infusée par une muse attentionnée ? Une femme qu’il aurait croisée et qui lui aurait révélé son talent en mourant. Il était là le miracle. C’est dans le martyre de cette femme assassinée qu’il avait puisé les ressources lyriques de son art. Il relut son poème :

Amère Malta, Alma Mater

Grain léger de silice

Sur l’onde de cobalt

Simple éclat de Sicile

C’est ainsi qu’est née Malte

Si voyageur un jour

Tu jettes là ton sac

Ne demeure pas sourd

Au chant de son ressac

Tu verras Valetta sublime

Proue d’un vaisseau de guerre

Dont les défenses ultimes

Sont montagnes de pierres

Où l’on peut par grand vent

Voir battre pavillons

De blanc d’or et de sang

Oriflammes et fanions

Dômes et cathédrales

Eglises et coupoles

C’est ainsi que s’étale

Le culte des idoles

Dedans des édifices

Décorés richement

Notre Dame et son fils

Sont priés dignement

Cela suffira-t-il

A protéger longtemps

Les filles et fils

De cet endroit charmant

Prends garde joyau fragile

Que les barbares du Nord

N’envahissent ton île

Ne déchirent le décor

Qui fait de toi ô belle

A Marie très soumise

Malgré tout la rebelle

Que l’on n’a jamais prise

Et que l’esprit courageux

Du preux de La Valette

Protège encore ces lieux

De ces fous de conquête

Ces revendeurs de charmes

Détrousseurs de trésors

Fourbiront bien leurs armes

A l’entrée de tes ports

Archipel ocre et sable

Ecrasé de soleil

Lumière insoutenable

Torpeur soif et sommeil

Il te faut résister

A cette barbarie

Redresse tes figuiers

Repousse les impies.

De retour à Paris, Franck ne perdit pas de temps chez lui et refit ses bagages en choisissant le vestiaire approprié au climat tropical.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, l’ingénieur se sentit la tête lourde et la gorge sèche. C’était sûrement dû à la pressurisation de l’appareil, un Bœing 747 en l’occurrence. Il était passager du vol AF 545 Paris-Pointe à Pitre. Il se frotta les yeux et lorgna au hublot la mer sans fin. Sur sa gauche, son voisin dormait. C’était mieux ainsi. Il n’était pas d’humeur à tenir le crachoir à un quidam dont les propos seraient probablement d’une banalité affligeante. Il était plus attiré par le coin des feuilles écornées qui dépassaient de la pochette élastique devant lui. Il en retira une brochure papier glacé sur la Guadeloupe, qu’il commença à feuilleter. On y vantait les paysages et les spécialités locales mais il s’arrêta sur un article illustré traitant du carnaval. Bien sûr février était loin et il n’en profiterait pas. Dommage car les photos des festivités laissaient deviner une ambiance de fête effrénée avec couleurs et musiques, costumes chamarrés, filles en folie, excès en tous genres, sexe et alcool en tête de liste. On y racontait que durant une semaine entière, le carnaval se déplaçait de commune en commune pour des bacchanales ininterrompues. Mais peut-être aurait-il l’occasion de revenir à la bonne période.

On a beau s’y être préparé, l’accueil tropical est étouffant dès la sortie de la cabine de l’avion. Beaucoup plus agréables sont les senteurs épicées qui titillent les narines, mêlant les parfums de vanille, curry, banane et embaument le hall immense de l’aéroport Pôle Caraïbes.

Franck, après avoir récupéré ses bagages au tapis roulant, se dirigea vers la sortie et se rendit au bâtiment jouxtant le hall central. Là se trouvaient différents bureaux de location de véhicules. Il se rendit au guichet Auto Escape, tendit son billet de réservation et remplit un formulaire. Muni des clés du véhicule, il prit, avec d’autres arrivants, une navette qui l’amena sur une aire de parking. Un gardien lui indiqua sa voiture. Franck chargea ses bagages dans le coffre et quitta les lieux au volant d’une Golf quasiment neuve.

Ayant étudié dans l’avion le plan d’accès à son hôtel, il n’eut pas de mal à rejoindre Gosier, village de bord de mer. Il s’installa dans une espèce de studio sans aucune personnalité, équipé d’une kitchenette qu’il n’utiliserait probablement pas, décidé qu’il était à goûter aux spécialités locales.

Par chance, face à la mer se succédaient des restaurants. On trouvait en bord de plage toute la gamme des établissements, allant du modeste « lolo » en tôle ondulée jusqu’à la table gastronomique.

Se sentant en forme, Franck décida de se promener afin de humer la vie d’ici. La nuit commençait à tomber et l’activité nocturne à s’animer. Il était à peine dix huit heures.

En croisant les insulaires, il se fit la réflexion que c’était la première fois qu’il se trouvait dans un lieu où les noirs étaient majoritaires. Les noirs et non pas les gens de couleur ou les blacks comme on les nommait un peu partout. Il n’appréciait pas cette terminologie, soit condescendante, soit faussement égalitaire. Comme si désigner autrui par un vocable traduit en langue étrangère effaçait réellement la honte enfouie d’un passé historique douloureux. Le terme « black » ramenait immanquablement à l’histoire des afro-américains, dédouanant inconsciemment les Européens des turpitudes de leurs ancêtres. Pour autant, fallait-il endosser une responsabilité quelconque des évènements tragiques advenus quatre siècles plus tôt, payer une prétendue dette au malheur. Une vie en bonne entente, une mixité ethnique et sociale supposait une relation non raciste bijective, sans amertume ni ambiguïté. Concept utopique ou challenge d’avenir ? Où en serions-nous de nos relations avec nos contemporains allemands si notre temps présent avait été bâti exclusivement sur des perceptions plus ou moins haineuses et xénophobes engendrées par les guerres passées. L’oubli n’est pas de mise et le souvenir doit être transmis. Mais la repentance des uns ou des autres n’a pour autant pas lieu d’être exigée. Les bourreaux de l’Histoire ont disparu et leurs descendants ne sont auteurs d’aucune exaction. Bien au contraire, certains comportements tendent à montrer une volonté de ne pas réveiller les noirs démons du passé. Franck se souvint d'une scène filmée dans une rue de Berlin, diffusée au journal télévisé. On y voyait un jeune excité néo-nazi provoquer les passants d'un salut hitlérien. Soudain et sans concertation, deux quinquagénaires se ruèrent sur l'énergumène, le maîtrisèrent et le plaquèrent au sol jusqu'à l'arrivée des forces de l'ordre. Les deux hommes avaient fait passer le message : Plus jamais ça !

Franck choisit un restaurant qui lui parut d’un standing convenable, ni ostentatoire ni d’aspect calamiteux et s’installa en terrasse, à la fraîche et face à la mer des Caraïbes. Il commanda en entrée des accras et un ti’ punch. L’ail et la morue d’une part, le rhum blanc de l’autre réveillèrent ses papilles et attisèrent les muqueuses de sa gorge. Il enchaina avec une cassolette de ouassous accompagnée de riz au curry. Il s’agissait d’une variété de crevettes d’estuaire accommodées d’une sauce épicée à la tomate, relevée aux piments-oiseaux, petites langues rouges et très piquantes. Il fut obligé d’éteindre le feu à coup de gorgées répétées de la bière locale. Il termina son repas plus sagement en se rafraîchissant d’un blanc-manger. La fatigue venant, Franck regagna son hôtel directement. Demain serait une journée importante et il lui faudrait être dispos.

Franck prit son petit déjeuner à l’étage, sur une terrasse ouverte aux quatre vents avec vue sur la mer. L’air du matin était déjà chaud. Il fut étonné que la serveuse qui versait son café ne soit pas antillaise. Il la trouva mignonne et sympathique. Profitant de la carte routière étalée sur la table, il se lança :

– Dites-moi, pour aller à Saint-François, quel est le trajet le plus direct ?

La jeune fille comprit tout de suite le jeu de son client, la route qui conduisait à cette destination étant unique. Elle trouvait l’homme séduisant et il lui parut amusant d’entrer dans la danse. Elle se pencha sur la carte et désigna de l’index la route à prendre.

– A quelle heure quittez-vous votre service ?

– Pas avant dix huit heures. Pourquoi cette question ? Vous comptez m’inviter quelque part ?

– Pourquoi pas ?

– Et que diriez-vous si c’est moi qui vous invitais ? Je fais d’excellents cocktails et j’habite à deux pas d’ici.

Franck resta interloqué par la spontanéité et l’audace de cette proposition. Il considéra la demande comme un signe du destin et acquiesça de la tête en soutenant son regard.

– Rendez-vous devant l’hôtel après mon service.