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Desperanza

De
264 pages

Adrien avait un caractère noble et énergique. De nombreuses lectures, une habitude d’observation exté. rieure et de concentration intime, contractée dès l’enfance, lui avaient fait une expérience précoce. En se rendant compte de chacune des fluctuations de son âme, pour les soumettre à sa volonté, il avait acquis une parfaite conscience de lui-même qui le guidait à travers tous les détours des passions et le prémunissait contre les égarements dans lesquels souvent elles nous entraînent à notre insu.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Auguste Vermorel

Desperanza

PRÉFACE

Je m’étais bien promis de ne faire précéder cet ouvrage d’aucun préliminaire. Il devait affronter la mêlée périlleuse et tenter son destin, sans autre sauvegarde que le nom obscur de son auteur. Je ne croyais pas que ma personnalité pût valoir la peine que j’en entretinsse le public. Cependant, voilà que je prends la plume pour écrire une préface, et, qui pis est, une préface personnelle. — C’est que je sens le besoin de quelques explications qui sont devenues pour moi une question de dignité ; et c’est une question avec laquelle je ne transige jamais.

En effet, je ne suis pas arrivé par la grande voie dans le monde littéraire, Il m’a fallu rester longtemps dans les coulisses, et il ne m’a été permis de paraître sur la scène qu’après avoir paradé sur les tréteaux. L’aveu est pénible, mais nécessaire. Un autre livre a précédé celui-ci, qui, sous le titre de Ces Dames, a eu plus de succès et de scandale que je ne pouvais le présumer.

Les récriminations les plus graves, les plus sévères, les plus pénibles se sont élevées contre lui, et, s’il fallait les prendre à la lettre, il semblerait, certes, que l’auteur ne dût plus oser se présenter devant les honnêtes gens. Mais, pour moi, qui ai l’habitude de ne m’émouvoir qu’à la voix de ma conscience, non à celle de l’opinion, je trouve ma position la même qu’au jour où, avant tous ces orages, j’écrivais dans ma chambre obscure ce triste livre, au prix duquel il me fallait acheter le droit de publier les pensées qui me dévcraient. Aujourd’hui, comme alors, tout cela me paraît se résoudre en une page de l’histoire de la vie littéraire à notre époque. Cette page, je vais essayer de l’écrire rapidement ; elle renferme aussi sa moralité.

Quand, il y a trois ans, j’arrivai à Paris, j’étais riche de beaux projets, d’illusions, d’espérances, pauvre d’argent, da relations, de camaraderies. Hélas ! je ne tardai pas à voir s’évanouir tous mes rêves splendides. Il me fallut bien reconnaître, après tant d’autres, que l’étude, le travail, l’énergie, le talent même, sont choses inutiles, si l’on manque d’autres avantages qui peuvent paraître beaucoup plus vains, mais qui sont réellement beaucoup plus importants : on m’admit volontiers aux emplois subalternes, aux bulletins bibliographiques, aux comptes-rendus insignifiants, à tout ce travail ingrat, en un mot, qui constitue la cuisine d’un journal ou d’une revue, et qui ne permet pas même à celui qui s’en occupe d’apposer humblement son nom au-dessous des noms qui siégent à la place d’honneur. La faveur d’un début me fut refusée. — Je réunis une partie de mes études patientes du cœur humain ; je mis le plus pur de mon âme et de mes idées dans un roman soigneusement élaboré. Je frappai à toutes les portes : partout on me fit un accueil bienveillant qui me donna une haute idée de la politesse parisienne ; personne ne daigna jeter les yeux sur mon manuscrit. Je poursuivis mon labeur stérile avec ténacité, avec acharnement ; j’épuisai toutes les démarches ; je passai les jours et les nuits à de patientes éludes, pour lesquelles je sollicitai vainement ensuite une publicité quelconque. Le même accueil toujours poli, mais toujours évasif recevait chacune de mes tentatives. Quelques-uns, pris de pitié pour mon obstination, me déclarèrent franchement que c’était trop d’ingénuité. Avant de me présenter il fallait que je me fisse un nom. Quant aux moyens d’obtenir ce résultat, c’était mon affaire, non la leur. — Cela eût pu durer dix ans, vingt ans, toujours jusqu’à ce que je succombasse à la peine, sans avoir pu entr’ouvrir la barrière que mon obscurité élevait devant moi. — Cette histoire est vulgaire : c’est l’histoire de tous, et de ceux-là surtout qui n’ont pas d’histoire.

Ce fut dans ces circonstances que l’on vint me proposer d’écrire la chronique des filles de bal et de prostitution qui étaient alors à la mode ; on m’offrait tous les documents nécessaires pour suppléer à mon ignorance d’une semblable matière, et on me faisait apercevoir que ce pourrait m’être la clef de cette publicité devant laquelle venait se briser mon austérité. J’étais occupé alors d’études historiques et philosophiques sur les défenseurs illustres de la grande cause libérale, et je repoussai bien loin celte proposition. Mais, à quelques jours de là, dans une de ces heures de découragement et d’ennui qui venaient souvent m’assaillir durant ma tâche infructueuse, quand je songeai que mon travail actuel irait rejoindre dans la fosse d’obscurité mes travaux précédents, je jetai un coup d’œil sur les brochures qu’avait laissées chez moi mon tentateur. Cela s’appelait les Mémoires de Bigolboche, Paris aventureux, etc., et avait eu quatre ou cinq éditions. — Je fus aussi étonné pour le moins qu’indigné de ces apologies cyniques d’une fille du plus bas étage, qui se vantait de sa prostitution en style ignoble, traitant d’imbéciles celles qui n’étaient pas filles comme elle ; de bégeules celles qui l’étant ne le criaient pas assez bruyamment. Il y avait aussi une collection de journaux qui applaudissaient à ce dévergondage, riaient, battaient des mains. O décadence ! ces dames étaient les grands personnages de l’époque ; ou recueillait leurs hauts faits et leurs bons mots, et elles avaient toute une presse officieuse à leur service. Un journaliste mettait fièrement son ouvrage sous le patronage de Rigolboche, cette sale personnification de la Vénus Pandémie.

Transporté soudain au milieu de ce monde corrompu, il me parut que, dans une oblitération aussi grande du sens moral, il pouvait y avoir quelque utilité à révéler aux trente mille pauvres d’esprit qui achetaient ces brochures et qui faisaient vivre ces journaux, que toutes ces femmes étaient des créatures immondes, indignes de tout intérêt, stupides et mal élevées, quand elles n’étaient pas complètement dépravées, et que les gens qui s’occupaient d’elles étaient ridicules ou abrutis.

Ce fut sous l’impression de cet ennui et de cette indignation que, parcourant ces documents qui m’avaient été confiés, pour une apologie peut-être, j’écrivis à la hâte ce petit livre où je fustigeai, avec un mépris non équivoque ces divinités de boue et d’infamie. Et, parvenu à la fin de ma tâche, honteux, et d’une époque qui avait besoin d’une telle leçon, et de moi-même qui venais de salir ma plume à ces ignominies, je déchargeai mon dégoût dans cette dernière page :

« A ceux qui me demanderaient la morale de ce livre, je répondrais qu’il n’y en a pas.

On va s’écrier que toutes ces femmes sont des misérables sans cœur et sans dignité, des pares seuses et des drôlesses qui ne méritent ni intérêt, ni compassion. — Je n’ai jamais dit le contraire.

Que c’est une chose indigne de tant s’occuper d’elles, et que cette littérature rigolbochienne est une littérature déplorable. — Ah ! vous avez bien raison !

Pourquoi donc, alors, ai-je fait ce livre ?

Pourquoi l’avez-vous acheté et l’avez-vous lu ?

Crois-moi, ami lecteur, lavons-nous-en les mains tous les deux et rejetons la faute sur la dé pravation du siècle. »

J’avais hâte d’en finir avec un tel sujet. Ce ne fut pas sans quelque confusion pour mes contemporains que j’assistai au succès inouï de mon livre. — Car, j’avais pris soin qu’il ne pût s’égarer ; il ne s’adressait qu’au public dépravé, avide de tout ce qui concerne ses héroïnes ; et ce fut lui seulement qui l’acheta. A cette adresse, il renfermait un utile enseignement.

J’allais payer bien cher le mouvement de colère et l’instant de légèreté qui m’avaient entraîné vers ces basses régions de la presse, dont m’éloignaient mes idées fermement arrêtées et mes études constantes. Mon succès fut ma première expiation. Et puis, il me fallut affronter la colère des champions de ces dames. C’était là mon moindre souci. Mais j’étais loin de soupçonner quelle serait leur vengeance, et que c’était au nom de la morale qu’allaient se déchaîner contre moi ces journaux qui se sont constitués les moniteurs de la prostitution et les historiographes de cette clique féminine, et à qui leur métier de tolérance défend de parlerie langage des honnêtes gens. Aussi fus-je bien étonné quand je vis le plus accrédité se voiler la face de pudeur, et m’éreinter avec un pieuse colère dans la feuille subalterne qui colporte chaque soir à la porte des théâtres les coupures de la journée et l’esprit de ses rédacteurs. Un autre dénonça le livre abject qui venait de paraître, tandis qu’un troisième, celui précisément qui se vantait d’être l’initiateur de ces gloires que je flagellais, se bouchait le nez et poussait un hoquet de dégoût. Et tous de faire chorus dans leur vertueuse indignation. — Ces messieurs, paraît-il, revendiquent le monopole de semblables matières, et excommunient les profanes qui touchent à leur arche sainte.

Mais, tout cela n’était après tout que bas et grotesque. Ce qui devait arriver arriva. Les honnêtes gens, qui maudissaient l’invasion de cette littérature malsaine, voyant dénoncer mon livre au nom de la morale par des gens qui ne sont pas suspects de pruderie, firent tomber sur moi toules leurs rigueurs, et il me fallut payer pour tous. Ce dernier coup était plus sensible. Un reproche surtout me fut cruel : celui d’un homme dont l’opinion m’est tout particulièrement estimable, autant à cause de son caractère élevé qu’à cause du grand parti qu’il représente : je veux parler de M. Frédéric Morin. Et je dois dire que, s’il me fut pénible de voir tomber sur moi son blâme, je le reçus joyeusement cependant, car il exprimait avec une noble autorité les idées que j’ai toujours professées ardemment. Je veux le citer, pour en finir par de grandes paroles avec ce sujet mesquin. « On accomplirait dix révolutions, aussi légitimes, aussi profondes, aussi splendides que celle de 1789, » disait M. Frédéric Morin, au Courrier du Dimanche, « sans désinfecter le cerveau et la prose de ces petits messieurs des lettres, qui, de chute en chute, finissent aujourd’hui par se faire les portraitistes honoraires ou gagés de ces Dames, et dont les livres n’ont de sens que si on les regarde comme le dictionnaire de la ga lanterie vénale, comme les petites affiches de la prostitution. Seulement, pour qu’un livre soit per nicieux, il ne suffit pas qu’il soit publié, il faut qu’il soit lu, il faut même qu’il soit lu par des gens qui sont encore à corrompre. Supposez qu’au mo moment où la littérature gandine lance ses appels érotiques, il y ait une grande presse, pleinement libre, ou seulement à moitié libre, la presse des Armand Carrel, des Fonfrède, des Bastiat, des Go defroy Cavaignac, des Ribeyrolles ; supposez de plus qu’à côté de cette Presse passionnée, je le veux, mais noblement passionnée, il y ait une tri bune où rayonne librement l’éloquence des Royer-Collard, des Benjamin Constant, des Villemain, des Guizot ; croyez-vous de bonne foi que le pu blic ne s’entretiendra point avec ardeur, avec un enthousiasme même exagéré, et de cette éloquence parlée de ses représentants élus, et de cette élo quence écrite de ses journalistes de prédilection ? Et que deviendront alors les fades attraits des pho tographies de mademoiselle Rigolboche ?... »

Je dois ajouter que, devant les susceptibilités honorables qui se sont élevées, je me suis hâlé de retirer ce livre, qui avait fait trop de bruit, et sur lequel je ne comptais ni pour gagner ma vie, ni pour établir ma réputation littéraire.

A ceux qui ne seraient pas satisfaits de ces explications, qu’il me suffise de dire — après avoir protesté de ma sincère conviction que mon livre n’a pu troubler aucune vertu, et que son seul effet a été d’affermir beaucoup de gens dans leur dégoût pour les sales héroïnes et peut-être de réveiller ce dégoût chez quelques autres, — qu’il me suffise de dire que ce roman de Desperanza qui, avant Ces Dames, paraissait ne devoir jamais sortir de son obscurité, a trouvé aujourd’hui un éditeur sans difficulté aucune.

C’est trop m’occuper d’un tel sujet, et si je me suis résigné à écrire une préface, je ne Veux pas n’avoir eu d’autre but que de rejeter ce fumier ; je veux dire aussi quelques mots des idées qui ont soutenu mes travaux et sur lesquelles j’ai assis mon avenir.

La littérature actuelle est enfoncée dans une ornière profonde de médiocrité, et elle est trop satisfaite de sa position pour qu’on puisse espérer de l’y arracher sans stimulants énergiques. C’est un triste spectacle que ce gaspillage de tant de talents et de facultés, dans des œuvres qui ne prétendent pas même à ce caractère élevé qui est le cachet des grandes choses. La postérité est bien loin de la pensée de nos contemporains ; leur ambition est trop petite pour aspirer vers elle. Tout le monde en a pris son parti ; la critique elle-même ne s’exerce plus qu’à un point de vue relatif ; elle accepte le niveau vulgaire qui aplatit toutes les capacités, et elle n’essaye aucun effort pour découvrir des horizons plus vastes. On devait attendre autre chose du mouvement si vigoureux et si puissant qui a inauguré ce siècle. Mais il en a été de la littérature comme de la société. Il y a eu d’abord une débauche de liberté et d’enthousiasme, puis une lutte passionnée et généreuse qui semblait devoir enfanter un magnifique avenir. Soudain toute cette ardeur s’est évanouie. Et personne n’a plus assez d’énergie pour rappeler les beaux rêves et les belles réalités qui nous enchantaient tout à l’heure. Il semblait alors que l’on ne pût jamais être assez libre et assez grand, et aujourd’hui dans le silencieux sommeil de toutes les nobles passions, il semble que l’on n’ait pas de crainte plus vive que celle d’être trop libre et trop grand. Certes, si ce sommeil se prolongeait trop. longtemps, notre dignité, déjà chancelante, serait singulièrement compromise.

C’est un devoir pour tous, et pour les jeunes surtout, de ressaisir dans cette grande reculade la tradition glorieuse, et de la poursuivre courageusement.

Le mouvement de 1828 avait, comme toutes les révolutions, quelque chose d’excessif dans sa grandeur. C’était une crise qui ne pouvait constituer un état normal. Le pittoresque, le mélodrame heurté, le moyen âge y dominaient trop exclusivement. Et, si sa force et sa nouveauté lui valurent un accueil enthousiaste, il faut avouer qu’il était bien loin de comprendre son époque. Son œuvre restera comme un monument imposant et titanesque. Mais, à ses pieds s’élèvera une cité plus simple, plus pure, plus correcte, plus vraie, plus appropriée à nos mœurs et à nos caractères, plus réellement originale, si j’ose le dire, en un mot, plus française. C’est ce qui eût dû suivre du moins si les hommes savaient être sages et conséquents. Qu’avons-nous vu à la place ? en littérature comme en politique, une immense orgie, puis une servile décrépitude. Mais, si c’est un crime de se laisser entraîner à ce courant de bassesse, ce serait un blasphème de désespérer.

Nous sommes trop instruits, trop blasés, trop incrédules ; le temps n’est plus du merveilleux qui a fait vivre les littératures du passé. Nous sommes trop sceptiques pour ces naïves beautés. Nous nous sommes vite lassés des complications dramatiques et romanesques. Et ce fut un grand bonheur, car elles corrompent le goût, et dépravent au profil d’une curiosité frivole le sentiment du beau littéraire. Nous sommes trop graves, trop avides de science et d’érudition pour que le roman historique puisse nous plaire. La grande histoire élève trop près sa voix austère, et nous la préférons à ces inventions bâtardes. Le roman historique du reste est la plus froide des compositions aussi bien que la plus fausse. Il ne faut pas croire qu’il ne faille davantage la simplicité, comme le prétendent quelques esprits, qui s’attachent plus au mot qu’à sa signification. Nous sommes trop civilisés, trop raffinés, trop délicats. Notre caprice peut la rechercher dans les littératures primitives ; nous ne daignerions pas même y jeter un regard chez nous. Hâtons-nous de dire, du reste, que ce n’est pas là qu’est le danger. On peut répéter le mot à satiété : il y a longtemps qu’on ne sait plus ce que c’est. Ce qu’il nous faut, c’est la vérité, mais la vérité neuve et profonde. C’est l’étude intime et réelle de l’âme humaine et de la vie humaine. Ce n’est plus la passion ni l’émotion, c’est l’analyse de la passion et de l’émotion. Voilà ce que réclame notre insatiable avidité de connaître et de savoir. Les écrivains, qui dans ces dernières années ont introduit le réalisme dans le roman et sur la scène, l’ont bien compris. Mais en ne fécondant leur découverte par aucune originalité généreuse, en la pliant à la facilité vulgaire, qui déshonore notre époque, ils n’ont fait que l’enrayer plus avant dans le bourbier de la décadence. C’est que l’instinct du beau a disparu de tous les cerveaux littéraires. On ne connaît plus cette grande unité de l’idéal qui élève et anime la création du poète, et groupe chaque détail dans une harmonieuse beauté ; on a arrêté l’étude au corps et à la matière, on est allé échouer au plus grossier sensualisme, à la plus prosaïque vulgarité, on a pris pour héros des bourgois et des filles, et on n’a jamais su agrandir son sujet en lui donnant une âme. La moralité a disparu de l’art en même temps que l’idéal.

Eh ! qu’importent ces inventaires minutieux ? qu’importe cette anatomie morte ? qu’importent ces personnages bourgeois, ces conversations bourgeoises, ces actions bourgeoises, ces drames mesquins et ces comédies étriquées ? Non, ce n’est pas là qu’est l’art. Vous êtes l’ouvrier mercenaire et intellingent, vous n’êtes pas l’artiste ; vous êtes les maçons et les gâcheurs de mortier, vous n’êtes pas l’architecte.

Arrière les cadavres ! C’est l’âme que nous voulons. Avez-vous sondé tous les abîmes de la conscience humaine ? avez-vous découvert tous les secrets de sa sensibilité merveilleuse ? savez-vous toute sa grandeur et toute sa bassesse ? C’est là un champ vaste et riche. Mais, pour l’éclairer, il faut y porter le flambeau de l’idéal ; pour le féconder, il faut le labourer avec les idée mâles et généreuses, avec l’amour ardent du beau et du bien, avec la tristesse amère du laid et du mal, avec l’âpre désir du progrès et de la perfection. Il y a toute une morale dans l’étude psychologique ainsi faite. Quand vous aurez mis à nu les sources du bien et du mal, les ressorts bons et les ressorts mauvais de l’âme humaine, est-ce que vous ne serez pas meilleur, est-ce que vous ne saurez pas mieux vous diriger et vous vaincre ; est-ce que vous ne marcherez pas plus fermement au bien ? Et votre enseignement restera-t-il stérile pour les autres ? Cette morale psychologique doit être la grande œuvre du dix-neuvième siècle. On a tué la morale religieuse, voilà la cause de l’immense désastre auquel nous assistons. Mais puisqu’on ne peut plus ressusciter la voix de la tradition, puisque le scepticisme et le rationalisme sont partout, puisqu’on ne croit plus qu’en soi, enseignons donc la grande morale humaine. Disséquons le cœur et la raison pour y chercher les principes qu’ils renferment ; que la conscience remplace l’autorité. Et alors, ramenés à la religion par la raison, nous nous relèverons plus forts et plus vertueux, n’ayant plus crainte de voir défaillir le devoir assis sur ces deux solides appuis. L’atonie morale, l’indifférence religieuse : voilà les deux vices fondamentaux de ce siècle, auxquels est venu se joindre, conséquence nécessaire, cette autre plaie de l’époque actuelle, l’indifférence de la liberté. Faire revivre la morale et la religion, et avec elle la liberté, voilà la mission de l’art. Certes, elle est assez belle pour soulever tous ceux qui sentent un cœur battre dans leur poitrine.

Ah ! vous vous plaignez de l’abaissement des caractères ; vos romans ne sont plus que de fades rapsodies ; il n’y a plus que des marionnettes sur vos théâtres ; votre poésie est froide, inanimée ; elle a désappris l’émotion et elle s’amuse à décorer le monument de stalactites, de festons et d’astragales ; elle a déposé la trompette retentissante pour psalmodier une vide et monotone mélodie ! Toutes les grandes idées sont-elles donc épuisées ! Dieu que l’on oublie, l’âme humaine que l’on matérialise, la liberté qui se meurt, ne sont-ce pas là des Muses toujours belles et dignes de vous ? Arrachez tous ces voiles que vous avez jetés sur leurs statues. Retournez auprès d’elles chercher voire inspiration, et votre roman sera noble, votre théâtre sera puissant, voire poésie sera sublime. Il y aura encore de la grandeur dans le monde.

On semble trop avoir oublié aujourd’hui ces choses si simples, si incontestables, si banales. Le salut et la gloire ne sont qu’au prix d’un retour énergique. Vers elles se sont dirigées toutes mes études et toutes mes aspirations. Sans doute, dans l’œuvre que je publie aujourd’hui, je ne leur ai pas donné toute l’extension qu’entrevoit ma pensée, et que j’espère développer un jour. Modeste ouvrier, je serai assez récompensé si j’ai apporté du moins mon humble pierre à l’édifice de l’avenir. — En même temps que j’ai étudié minutieusement quelques recoins de la conscience humaine, j’ai voulu faire un appel en faveur de la chasteté, de la pureté physique et morale, une autre divinité que l’on blasphème avec trop d’insouciance. C’est elle, cependant, qui est la première base de toute vertu ; sans elle, on est indigne et impuissant pour les combats du progrès et de la liberté. — Enfin, je me suis efforcé de réagir vigoureusement contre le sensualisme et de rappeler à la purification de l’amour.

Il me serait bien pénible que l’on suspectât la moralité de ce livre. Et cependant, je prévois l’objection que vont faire quelques lecteurs. L’héroïne est une. courtisane. — Mais est-il donc vrai que la courtisane soit indigne de l’attention du moraliste ? — Rappelons avec un éloquent orateur, qui est aussi un saint religieux (Lacordaire), que beaucoup d’entre elles ont été victimes avant d’être mercenaires. Ah ! cette chute immense, effroyable, cet abîme terrible de dépravation et de bassesse, où viennent parfois s’engloutir tant d’honneur et de vertu, précipitées par la misère et l’enchaînement fatal des circonstances, — c’est là un sujet d’études singulièrement intéressant, en même temps qu’il est plein des plus profonds enseignements. Ne fallait-il pas montrer d’ailleurs le gouffre inexorable qui dévore toutes les puretés humaines ? — Elle est bien lamentable sans doute, mais qui pourrait la nier, l’influence de la courtisane à notre époque ? Il n’est pas de jeune homme qui ne lui ait payé le fatal tribut, et dans la vie duquel elle n’ait semé quelque germe de mort, quelque amer désenchantement. Et combien de jeunes femmes, hélas ! n’ont-elles pas-été déchirées par sa griffe de feu, en soulevant les draps du lit nuptial !