Deux Ménages d
362 pages
Français

Deux Ménages d'ouvriers

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Description

Vous connaissez, au coin de la rue Fontaine-au-Roi et du canal, le traiteur marchand de vin qui a pour enseigne : Au Petit Vainqueur. Cet établissement, propre, bien tenu, appétissant, ne paraît pas bien considérable au premier abord ; cependant au-dessous de l’enseigne se trouve la phrase consacrée : Fait noces, festins et repas de corps... on a même ajouté : Salon de deux cents couverts. Il est vrai que ce chiffre est tant soit peu exagéré, et qu’il pourrait être sans injustice réduit de moitié.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 19 septembre 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782346095636
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

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Antoine et Jacobine choisissaient les meilleurs morceaux et riaient de bon cœur.

Louise Boyeldieu d'Auvigny

Deux Ménages d'ouvriers

AUX FEMMES

La bonne femme fait le bon mari.

L’un de nos grands écrivains a dit : « La femme est ce que son mari la fait. » Nous ne saurions contester la justesse de cet aphorisme, ni tout ce que son application bien entendue dans la pratique de la vie pourrait offrir de bons et heureux résultats, non - seulement pour la paix intérieure des ménages, mais aussi pour le bien-être universel. Cependant nous croyons que le dicton populaire, si généralement répandu, dernier conseil de la mère à sa fille, et que nous avons pris pour épigraphe, est d’une vérité bien plus saisissante encore : La bonne femme fait le bon mari.

En effet, n’est-ce pas sur la femme que repose toute la joie de la famille ? Si l’homme doit veiller à sa richesse, à sa prospérité, s’il est sa force, son soutien, à la femme appartient le secret de tous ces petits bonheurs doux et calmes qui donnent tant de charmes au foyer domestique.

Occupé de pensées sérieuses, courbé tout le jour sous un travail pénible et fastidieux, l’homme, en rentrant le soir dans son intérieur, n’aspire qu’au repos et au bien-être que doivent lui procurer les soins et les prévenances de celle qu’il a chargée de sa part de bonheur en ce monde ; il n’a guère alors le temps de faire le caractère et le cœur de sa femme : à peine pourra-t-il, dans quelques conversations du coin du feu, éclairer son esprit, étendre les vues de son intelligence ; et encore faudra-t-il que cet esprit, cette intelligence se trouvent, en quelque sorte, préparés à recevoir ces nouvelles lumières, soit par des études antérieures, soit par cette docilité confiante que donne l’estime pour un être aimé. Mais que deviendra-t-il, si, parlant de ses projets à celle qui doit partager son avenir, parcourant le champ si vaste des espérances et des illusions, afin d’oublier quelques instants les soucis du présent, il s’aperçoit qu’il n’est écouté qu’avec insouciance ou froideur ?... Il s’habituera à renfermer en lui-même ses sensations, à isoler sa femme de sa vie, à ne la regarder que comme une étrangère, qui peut bien avoir le droit de partager les heureux résultats de ses efforts, mais qui est inhabile à apprécier les soins qu’ils lui ont coûtés et qui en doublent le prix.

Dans les premiers jours, le mari essaiera quelques observations ; mais alors la douceur même qui entourera ces avis les fera peu écouter ; la jeune femme retiendra la caresse et oubliera le conseil, ou, si elle s’en souvient, ce ne sera que pour rire en elle-même de cette exigence inusitée de son mari, si même son orgueil ne la porte à la trouver injuste ; car quelle est la jeune femme dont l’orgueil ne soit un peu excité dans les premiers temps de son mariage ? Tout aimée, toute fêtée qu’elle pouvait être dans la famille, elle n’y rencontrait cependant ni cette affection exclusive, ni cette exaltation un peu exagérée de ses qualités, qui l’attachent sans doute encore plus étroitement à celui qui les lui dispense, mais qui, flattant son amour-propre, nuisent à sa douceur et à sa modestie. J’ai connu une jeune femme dont l’aimable caractère plaisait à tous avant son mariage ; mais, à peine devenue dame, ses violences, ses caprices, ses exigences n’eurent plus de bornes ; la vieille domestique qui l’avait élevée, et qui continuait à la servir, me disait, les larmes aux yeux : « Il ne me sera pas possible, si cela dure, de rester avec madame, tant son caractère est changé. » Le mari ouvrit peu à peu les yeux : ce qui lui avait paru charmant d’abord comme des taquineries d’enfant finit par le lasser ; il voulut faire quelques observations qui furent mal reçues ; dégoûté, ennuyé, il prit lui-même un ton impérieux et boudeur. Sa femme comprit trop tard ses torts : les amies, la vieille bonne retrouvèrent la douce jeune fille d’autrefois ; mais le bonheur du ménage était à jamais détruit.

L’homme n’a guère que le temps d’aimer sa femme, et peu celui d’arranger le bonheur intérieur. Si ses conseils ne sont point sur-le-champ reconnus bons, acceptés et suivis, il se rebute, se fatigue ; heureux s’il ne rencontre pas sur sa route quelque adroite intrigante, qui, lui présentant au moins l’apparence des qualités qu’il désirait trouver dans sa femme, le détourne de son ménage et de ses devoirs !

C’est donc de la femme et non du mari que doit venir toute la félicité conjugale. A lui le bien-être physique, matériel ; à elle le bonheur moral. Nous le répétons avec assurance : « La bonne femme fait le bon mari. »

Mais comment se fait-il que, lorsque ce proverbe est dans toutes les bouches, lorsque toutes nous nous plaisons à en reconnaître la justesse, si peu le mettent en pratique, et sachent en tirer d’heureux résultats ? Mon Dieu ! c’est que les meilleures choses ont besoin d’être faites avec discernement ; c’est qu’il ne suffit pas de connaître le bien, qu’il faut encore le savoir pratiquer, et qu’avec les meilleures intentions du monde une femme fait souvent le contraire de ce qu’elle devrait, au point de vue moral et religieux, pour maintenir la paix dans son intérieur, soit parce qu’elle écoute des conseils qui, sous une apparence de bienveillance, cachent de dangereux poisons, soit parce qu’elle n’a pas compris ses nouveaux devoirs.

Il n’est pas une jeune fille qui, en se mariant, ne prétende mieux faire que n’a fait sa mère, et qui, témoin des petites discussions qui viennent, légers nuages, troubler par moments la paix de la famille même la plus unie, ne se dise dans sa naïve vanité : Chez moi il n’en seva pas ainsi ; d’abord je suis bien sûre que mon mari et moi nous serons toujours du même avis... Maman résiste quelquefois ; moi je céderai... Or, il ne faut ni céder toujours, ni résister toujours ; il faut savoir à propos opposer sa volonté à des exigences déraisonnables, ou la faire plier lorsque la tranquillité du ménage l’exige.

Et puis quelle est la jeune fille qui n’a pas rêvé un amour éternel ?... Le malheur est que, dans le mariage, la femme commence la vie, tandis que, presque toujours, le mari, selon l’expression consacrée, fait une fin... Et si de bons et prudents avis ne viennent lui aider à substituer, petit à petit, à cette poésie dont elle avait entouré son avenir, le positivisme de la vie, et ce bonheur plus placide, mais plus durable que les premiers emportements des amours, elle se trouve malheureuse, sacrifiée, incomprise, et un jour, les parents, qui avaient cru assurer à leur fille une position fortunée et tranquille, sont cruellement affligés de la surprendre les yeux rouges et le cœur gonflé de larmes !... — Tout n’est pas roses dans la vie... dit le père philosophiquement. La mère s’emporte : elle ne veut pas que sa fille se laisse mener par son mari. Puis, ajoute-t-elle tout bas : Ton père était ainsi dans les premiers temps ; mais j’ai résisté, je l’ai mis au pas, et maintenant nous sommes heureux !... Mais si elle y réfléchissait, voudrait-elle faire passer sa fille par le long temps d’épreuves qu’il lui a fallu subir ?... La paix est venue, dit-elle ; mais c’est aussi lorsqu’est arrivé le cortége des souffrances de la vieillesse et des infirmités ! Oserait-on souhaiter à son enfant un bonheur semblable ?

Dans le simple récit qui va suivre, nous avons voulu vous indiquer les écueils à éviter, et, par quelques bons avis, vous aider à doubler la somme de votre bonheur. Dans le triste ménage d’Hélène, nous avons montré comment le défaut d’ordre et la prodigalité amènent en peu de temps la ruine, la misère, là où, selon toute apparence, devraient s’établir la prospérité et le bien-être. Après sa première faute, si promptement reconnue et réparée par un repentir durable, Jacobine trouve dans son ménage, dont les ressources étaient bien précaires, un bonheur qui montre toute la vérité de cet axiome, que nous avons pris pour titre d’un de nos chapitres : L’économie bien entendue double le revenu.

Nous nous sommes appliquée à montrer le bien, le bien surtout, car nous croyons que ce sont plutôt les beaux et bons exemples qu’il faut présenter à suivre, que le triste spectacle des fautes à éviter dont il faut offrir le tableau. Il suffit de soupçonner le mal pour le fuir ; il faut connaître et apprécier le bien pour l’aimer.

Vous ne trouverez point ici de longues dissertations de morale : quel droit aurais-je à vous les faire, mon Dieu ?... moi qui ne suis, comme vous, qu’une pauvre femme, qui a souffert beaucoup, qui a vu beaucoup souffrir ! J’ai reçu de bien tristes confidences, de bien pénibles aveux !.. Quelquefois j’ai cru découvrir la source du mal, j’ai sondé la plaie pour chercher à la guérir ; quelquefois aussi j’ai réussi, et je me suis aperçue qu’un avis bien simple, bien timide, présenté comme si moi-même je demandais un conseil, avait porté ses fruits. J’ai donc voulu causer avec vous de ce bonheur de la famille qui nous intéresse toutes. Je suis loin de penser qu’une femme en sait toujours assez lorsqu’elle peut distinguer :

... Un pourpoint d’avec un haut de chausse.

Comment serait-elle alors l’amie, le conseil de son mari ?.. Mais je suis bien plus loin encore d’être une femme socialiste, une femme de progrès... adepte du club des femmes !... Je pense que notre place à nous est marquée au coin du foyer conjugal, et que nous ne devons songer aux affaires publiques et à la vie du dehors que pour aider, par notre tendresse et nos encouragements, nos maris à en supporter le poids. Nous devons nous faire aimer d’eux, bénir de nos enfants ; c’est ainsi que je comprends la femme forte de l’Évangile.

Oh ! ne nous plaignons pas ; notre tâche est encore assez large et assez belle, et, ainsi que je l’écrivais il y a quelque temps1 :

« N’est-ce pas sur la femme, sur la mère, que repose tout le bien-être de la famille d’abord, de l’État ensuite ?... L’éducation de la famille n’est-elle pas la plus précieuse ? Sous l’œil maternel, la jeune fille acquiert plus de douceur, de modestie, plus d’amour pour la vie intérieure ; c’est de sa mère qu’elle apprend ce qu’elle doit à la société ; c’est son exemple qui l’instruit de la tâche qu’elle aura à remplir un jour. Et pour les fils, de quelle utilité n’est pas la direction maternelle !... C’est la mère qui leur enseigne ce qu’ils doivent savoir pour devenir des hommes essentiels, aptes à remplir les fonctions qui leur seront confiées. Les jeunes gens plus religieux, surtout de la religion du cœur, apprécient non-seulement leurs devoirs comme hommes, comme faisant partie du grand tout social, mais en vivant auprès de leur mère et de leurs sœurs, ils apprennent à respecter les femmes ; en voyant leur faiblesse, ils comprennent ce qu’ils leur doivent de protection et de douceur, en sentant les effets de leur dévouement, de leur abnégation de tous les instants, ce qu’ils leur doivent de reconnaissance et d’affection. »

Si toutes nous pouvions comprendre, un jour, la noble mission qui nous est confiée, que de malheurs de moins nous aurions à déplorer !...

 

LOUISE BOYELDIEU D’AUVIGNY.

CHAPITRE I

Une noce d’ouvriers

Vous connaissez, au coin de la rue Fontaine-au-Roi et du canal, le traiteur marchand de vin qui a pour enseigne : Au Petit Vainqueur. Cet établissement, propre, bien tenu, appétissant, ne paraît pas bien considérable au premier abord ; cependant au-dessous de l’enseigne se trouve la phrase consacrée : Fait noces, festins et repas de corps... on a même ajouté : Salon de deux cents couverts. Il est vrai que ce chiffre est tant soit peu exagéré, et qu’il pourrait être sans injustice réduit de moitié. Mais ces indications prouvent suffisamment que le restaurant recèle des beautés intérieures plus étendues que ne le pourrait faire supposer sa modeste apparence ; l’on est bientôt porté à s’en assurer soi-même, alléché que l’on est par la bonne odeur qui s’exhale de la salle d’en bas, servant tout à la fois de comptoir, de chambre d’entrée et de cuisine, et qu’il faut traverser pour arriver au salon de société.

A l’époque où commence cette histoire, le maître de céans, le père Gouju, était un petit homme gros, court, gras, alerte, vrai type du joyeux Ramponneau ; il avait toujours à la bouche la petite chansonnette, le mot pour rire ; il s’en allait gourmandant gaiement celui-ci, encourageant celui-là, et par sa bonne humeur achalandant sa maison, qui, grâce à lui, était devenue une des plus renommées du quartier ; et lorsqu’il surveillait ses fourneaux et rangeait ses casseroles, il était plus heureux et portait la tète plus haute, qu’un habile général en passant la revue de la meilleure armée de la terre.

Or, en ce jour, le 4 avril 1840, tout était en rumeur chez le père Gouju : les marmitons couraient çà et là d’un air affairé ; de nombreuses casseroles bouillonnaient sur les fourneaux devenus brasiers, et de leurs voix clapotantes dominant le tumulte rappelaient par moments qu’elles avaient besoin de surveillance.

Le père Gouju lui-même était en grande tenue : pantalon blanc, souliers fins, cravate et gilet irréprochables ; mais, chose extraordinaire, il avait remplacé la veste du cuisinier par son habit des jours de fête ! c’est qu’il devait être un des convives du repas qu’il préparait avec tant de soin ; mais comme il ne voulait ni abandonner son poste, ni confier à des mains moins exercées et moins sûres les succulents objets de sa sollicitude, il avait revêtu par-dessus son habit un tablier de cuisine, ce qui lui donnait le plus drôle d’air du monde... Le comptoir vitré était fermé, et madame Gouju qui, chaque jour, y trônait si majestueusement, était sortie le matin en toilette des plus coquettes... Le père Gouju allait sans cesse des fourneaux à la porte et de la porte à ses fourneaux, regardant au loin d’un air d’impatience, lorsque tout à coup quatre ou cinq fiacres, ayant un remise à leur tête, débouchèrent au coin de la rue Folie-Méricourt ; à cette vue le père Gouju se frotta les mains en signe de contentement, jeta au loin son tablier et s’installa fièrement sur ses deux petites jambes.

Ces voitures s’avancèrent vers le Petit Vainqueur. Aux gants blancs que portaient les cochers et aux bouquets qui ornaient leur boutonnière, il était facile de voir qu’ils conduisaient une noce. Les chevaux s’arrêtèrent, et le père Gouju, s’empressant d’ouvrir la portière du remise, en fit descendre la mariée, jolie fille de dix-huit à vingt ans, qui reçut gaiement l’accolade du petit homme, et, appuyée sur son bras, entra dans la maison. Le marié descendit ensuite, puis madame Gouju qui, fière d’avoir été choisie pour accompagner les nouveaux époux et d’être allée en voiture bourgeoise, descendit lentement pour faire admirer sa toilette et envier son bonheur aux voisines accourues au bruit de l’arrivée de la noce. Elle traversa la cuisine sans avoir l’air de reconnaître les marmitons qui la saluaient à son passage, et auxquels au besoin elle eût demandé le chemin du salon. C’est que, pour ce jour, la bonne dame, tout empanachée et affublée de ses plus beaux atours, cherchait à oublier qu’elle était la femme d’un modeste traiteur, et elle se regardait simplement comme la première invitée de la noce, voilà tout !...

Le garçon et la demoiselle d’honneur vinrent après elle, puis les autres invités, parmi lesquels nous devons remarquer une bonne petite vieille en bonnet de paysanne, que le marié désignait sous le nom de ma tante Gertrude, et à laquelle il témoignait les plus grands égards.

Le père Gouju conduisit sa jolie hôtesse dans le salon de deux cents couverts, où devait se dresser la table du festin. Pour le moment il n’y avait encore sur cette table que du pain, un jambon, des fruits ; les invités devaient manger un morceau sur le pouce pour ouvrir, disait-on, l’appétit, mais bien plutôt pour attendre patiemment l’heure du repas. A l’un des bouts de la table un couvert était mis et, selon l’usage, un bouillon attendait la mariée (le père Gouju faisait les choses selon les règles). Celle-ci s’assit en riant à la place qu’on lui réservait, sans s’émouvoir le moins du monde des compliments un peu équivoques qui lui étaient adressés, et qui eussent fait rougir toute autre jeune fille moins pure et moins chaste qu’elle ; il lui arriva même d’y répondre avec une naïveté d’expression que, certes, elle n’eût pas osé hasarder si, sous un vain prétexte de convenance et de retenue, on lui eût fait de ces recommandations intempestives capables seulement de ternir avant le temps sa blanche couronne.

CHAPITRE II

Bonnes consciences et cœurs joyeux

Tout le monde s’était bien promis de ne pas perdre un instant des plaisirs que promettait cette heureuse journée. Aussi, dès que les convives eurent fait, comme l’on dit, sauter les miettes, qu’il ne resta plus sur la table que l’os du jambon orné de sa couronne de papier, et au fond des verres et des bouteilles que la valeur du rubis traditionnel, les groupes se formèrent, et l’on se partagea les jeux. Les pères de famille descendirent devant la porte, et, après avoir quitté leurs habits, se mirent à jouer au tonneau. Les jeunes gens s’emparèrent du billard, autour duquel des pots de bière sans cesse renouvelés par les soins du père Gouju entretenaient la bonne humeur des joueurs. Les demoiselles, qui ce jour-là faisaient la loi, décidèrent qu’il fallait se dégourdir les jambes pour le soir. Pour plusieurs d’entre elles cette fète était la première à laquelle elles assistaient ; elles cherchèrent à apprendre, sous la direction d’une de leurs obligeantes compagnes, les principales figures des quadrilles, afin de ne pas embrouiller les danses le soir, et de prendre leur part de plaisir. La leçon fut bientôt sue, car, en vérité, la science de la danse semble être innée chez les femmes. La troupe joyeuse se mit à sauter en cadence au son de gais refrains, et, faut-il le dire, celle qui les mit toutes en train ce fut la tante Gertrude, la reine de la fête après la mariée. Elle avait quitté tout exprès sa province pour venir assister à la noce de son neveu Antoine ; aussi s’était-elle faite bien brave. Elle avait tiré de son grand bahut la cornette de dentelle qu’elle n’avait pas mise depuis la mort de son pauvre défunt, puis sa belle robe de mérinos nacarat, un peu fripée (il y avait si longtemps qu’elle était pliée avec soin dans l’armoire !) et qui, déjà peu longue, se trouvait ainsi encore raccourcie et laissait voir le bas d’une petite jambe rondelette, fort bien faite, ma foi, et des pieds qui, tout chaussés qu’ils étaient de souliers ronds à larges boucles, eussent fait envie à bien des femmes de Paris. Puis, le beau tablier de soie et le fichu à larges fleurs, rien n’y manquait, rien, pas même le ruban de velours et la croix d’or, souvenir d’un jour semblable il y avait quelque cinquante ans. Et sur le bonnet, donc, la belle et large épingle à anneau, qui attachait jadis la cravate du défunt, et qu’elle lui avait donnée, elle aussi, comme signe d’attachement. Le matin, ma tante Gertrude en avait fait cadeau à son neveu ; mais Antoine, un peu parce qu’il savait combien sa tante tenait à ce bijou, un peu parce qu’il n’eût pas osé le porter vu son ancienneté (le goût des antiquailles ne s’est pas encore étendu jusqu’à la classe ouvrière), Antoine avait déclaré qu’il n’en prendrait possession que le lendemain, et, sans trop se faire prier, ma tante Gertrude avait rattaché l’épingle à son bonnet, et elle s’en montrait aussi glorieuse que si elle eût porté la couronne de France.

Ma tante Gertrude aimait beaucoup mon neveu Antoine ; aussi, à la nouvelle de son mariage était-elle accourue pour s’assurer par elle-même qu’il avait bien choisi, et comme elle avait trouvé Jacobine, sa fiancée, plus charmante encore qu’elle ne s’y attendait, elle ne se possédait pas de joie. Elle avait commencé ou voulu commencer à lui faire un sermon sur ses nouveaux devoirs, mais elle n’avait trouvé que ces mots : Vous êtes bien jolie, ma fille, ça ne gâte rien, mais faut être bonne. Et comme Jacobine lui sautait au cou en l’embrassant, la bonne femme s’essuya les yeux du revers de sa main, en ajoutant : Allons, petite engeôleuse !... N’est-ce pas que c’est un beau garçon que mon Antoine ? regardez donc comme il est brave ! Vous l’aimez bien, pas vrai ?... Là se bornait toute la morale de ma tante Gertrude, et en effet n’est-elle pas la plus simple et la plus sûre, n’est-on pas toujours disposé à rendre heureux ceux que l’on aime, et à faire à leur bien-être tous les sacrifices possibles,... sacrifices qui alors deviennent des plaisirs. Il y aurait bien moins de mauvais ménages si l’affection réciproque était plus souvent consultée.

Dans son contentement ma tante Gertrude embrassait tout le monde, Jacobine plus que personne, et trouvait toutes les jeunes filles charmantes, bien entendu que Jacobine encore passait avant toutes. La bonne femme s’était mêlée aux danses, et de sa voix, encore fraîche vraiment ! elle chantait des chansons drôlettes, enseignait les rondes de sa chère Bretagne, et lorsque ses forces ne lui permettaient pas de suivre la foule joyeuse dans toutes ses évolutions, elle s’arrêtait en battant la mesure du plat de ses deux mains, et dansant des jambes comme les vieillards, puis elle répétait, en songeant au défunt : « Le pauvre cher homme, s’il était là, lui qui aimait tant à s’amuser ! » L’histoire rapporte qu’en effet le mari de ma tante Gertrude était un peu trop... Roger Bontemps ; mais pour les âmes bonnes et dévouées les torts de ceux qui ne sont plus sont bien vite atténués et oubliés.

De temps en temps, Antoine, échappant à la surveillance de son garçon d’honneur, entrait furtivement dans le salon, et entourant de chacun de ses bras sa bonne grosse tante et la taille flexible de Jacobine, il imprimait sur le front de l’une et les joues de l’autre de gros baisers dont le bruit réveillait tout à coup l’attention de la demoiselle d’honneur chargée de veiller sur Jacobine... Alors c’étaient des rires et des joies !... on se poursuivait, en riant, autour de la longue table, ce qui exposait bien un peu les verres et les bouteilles du père Gouju ; mais dites-moi un peu si quelqu’un de la société, ou le bonhomme lui-même eût songé à y prendre garde... Vous devez penser que le temps si joyeusement employé s’écoule rapidement ; les coiffures se trouvaient dérangées et ébouriffées ; mais M. Adolphe, garçon coiffeur, et certainement un des plus aimables invités, offrit gracieusement son peigne à ces demoiselles, ce qui fut bien vite accepté, car c’était encore un plaisir que de se faire recoiffer. On se rendit donc en foule dans la chambre de madame Gouju, et M. Adolphe, retroussant ses manches, se mit avec une grâce adorable en devoir de montrer son talent, tout en se félicitant à part lui d’être chargé d’embellir encore de si charmantes têtes.

A tout seigneur tout honneur ; mais Jacobine ne voulut point se faire coiffer la première. Il était question d’ôter son voile, et la naïve jeune fille se trouvait si jolie sous ce fin réseau de tulle, qu’elle ne voulait le quitter que le plus tard possible, encore n’y consentit-elle qu’à la condition qu’on le lui replacerait de manière à ce que, sans la gêner, il pût entourer son cou et ses blanches épaules.

A chaque gracieuse tête qui venait s’incliner sous le peigne de M. Adolphe, c’était des exclamations de joie et des éloges qui faisaient palpiter d’aise le brave garçon et augmentaient encore son orgueil, déjà passablement développé. « Ma chère, tu es charmante, » se hâtait de dire Jacobine, lorsqu’une de ses compagnes faisait tout bas la moue, se croyant moins jolie, tout simplement parce que sa coiffure avait tenu moins de temps qu’une autre à rajuster.

« Sont-elles heureuses ces chères enfants !... Que c’est donc bon d’être jeune ! » Telles étaient les acclamations que l’on entendait dans le groupe des papas qui montraient à l’entrée de la porte leurs visages curieux. « Hem ! dis donc, ma pauvre vieille, il est bien loin de nous ce temps-là... disait un gros père à une femme d’une quarantaine d’années, à la figure encore fraîche et joyeuse. — Je crois bien, répondit-elle, mais je m’en souviens bien tout de même ! Après tout, chacun son tour ; et quand on a une fille à marier, on en prend son parti, ajouta-t-elle, en désignant du regard une charmante enfant de quinze ans qui, par une petite coquetterie féminine bien pardonnable, avait détaché son peigne et fait retomber sur ses épaules la plus magnifique chevelure blonde que vous ayez jamais vue !... — Et dire, père Morin, que vous attacherez je ne sais combien de billets de banque à ces beaux cheveux-là, ajouta un gros marchant de vin de Joinville-le-Pont, en poussant du coude son grand benêt de fils pour l’inviter à dire un mot à son tour ; mais le nigaud, au lieu d’avancer, recula, et en se reculant il marcha sur le pied de la demoiselle d’honneur, qui entrait pour se faire coiffer... Celle-ci poussa un cri, et feignant de se trouver mal, s’appuya un peu plus que la douleur ne l’y forçait sur le bras du garçon d’honneur qui la conduisait ; puis elle s’approcha en marchant avec un peu de prétention, et vint s’asseoir devant M. Adolphe. A la rose blanche que lui avait donnée Jacobine elle avait joint une branche de lilas blanc, arrangée de telle sorte, qu’à deux pas on pouvait la prendre pour des boutons d’oranger, et comme sa robe était exactement pareille à celle de la jeune fiancée, il en était résulté plusieurs méprises qui n’avaient point du tout paru lui déplaire. Elle fit à M. Adolphe plusieurs recommandations avant de se décider à laisser détacher ses cheveux, parce que le matin, disait-elle, un jeune homme bien habile l’avait coiffée ! M. Adolphe, peu flatté de celte réflexion maladroite, allait répliquer aigrement peut-être, lorsqu’un regard suppliant de Jacobine l’arrêta, et il reprit son peigne.

Pendant que tout ceci se passait dans la chambre de madame Gouju, la grande salle du festin retentissait des éclats de rire les plus francs ; les jeunes garçons, sous prétexte d’aider aux marmitons, y étaient allés pour mettre le couvert, et par leur maladresse ou leurs plaisanteries ils embarrassaient cent fois plus qu’ils n’étaient utiles ; c’était à qui ferait le plus de niches aux petits gâte-sauce ; ceux-ci riaient de tout leur cœur et trouvaient ces messieurs bien aimables, surtout en comptant les sous que leur glissaient des mains amies pour qu’ils pussent faire la fète à leur tour. Le père Gouju avait pour un instant repris son tablier de cuisine et dressait les plats principaux ; quelques-uns de ses joyeux convives étaient descendus près de lui et s’amusaient à le faire enrager, en feignant de vouloir tremper leurs doigts dans la sauce.

Enfin, à la satisfaction générale, le repas se trouva servi ; et comme le dernier coup de peigne venait d’être donné à la coiffure de Jacobine, chacun s’empressa de se mettre à table ; le règne de M. Adolphe finissait, celui du père Gouju commençait.

Le salon de deux cents couverts ne renfermait alors que quarante convives, mais tous bien décidés à manger comme quatre et à faire du bruit comme dix.

Le repas devait être long, puis après le repas le bal, bien long aussi sans doute ; car, au moment où les voitures s’éloignaient, le cocher ayant demandé à quelle heure il fallait venir chercher la mariée... « Bien tard, bien tard..., » avaient répondu les voix joyeuses.

CHAPITRE III

Le personnel de la noce

J’ai bien envie, pendant que l’on est à table, de jeter avec vous un coup d’œil sur le personnel de la noce. Nous connaissons déjà ma tante Gertrude, la franche Bretonne ; parlons un peu des mariés :

Antoine avait vingt-huit ans, c’était un bon et brave garçon à la figure grave, réfléchie et au caractère peu communicatif ; resté orphelin de bonne heure, il avait pris l’habitude de concentrer en lui-même toutes ses sensations ; il parlait peu ; ses résolutions étant aussi irrévocables que promptement prises, il ne croyait pas devoir les appuyer de longs discours. La bonne Gertrude, qui l’avait élevé, était autrefois sa confidente et possédait tous ses petits secrets d’enfant ; mais plus tard il l’avait quittée pour faire son tour de France, et comme il vint ensuite se fixer à Paris, cette douce intimité fut détruite, sans que L’amitié qui l’unissait à la bonne femme en souffrît au fond ; mais une lettre qu’il lui écrivait au jour de l’an et à sa fête, la réponse qu’à son tour elle lui adressait par l’intermédiaire du magister, étaient désormais les seuls liens qui vinssent lui rappeler qu’autrefois il avait eu une famille. Antoine était ébéniste, il était probe, rangé, économe, généralement aimé de ses camarades ; mais il n’était, comme ouvrier, ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre ; il avait appris son état en conscience, juste ce qu’il lui en fallait pour vivre sans rien devoir à personne ; il ne cherchait point à en apprendre davantage, et il ne pensait même pas à suivre l’école gratuite de dessin établie récemment.

Il rencontra Jacobine chez la maîtresse lingère où celle-ci allait en journée, et où il avait été appelé pour différents travaux... Ces travaux durèrent longtemps, car Antoine ne semblait pas trop pressé de les terminer ; quand ils le furent, il chercha les moyens de revoir Jacobine ; il la suivit plusieurs fois sans en être vu, prit des informations et ne tarda pas à acquérir la certitude que la vie de la jeune fille était aussi régulière que sa tenue était honnête et modeste. Jacobine vivait avec Hélène, sa cousine, comme elle orpheline ; celle-ci travaillait chez une couturière, et les deux jeunes filles habitaient une chambre qu’elles entretenaient à frais communs ; mais le bruit courait que la plus grande charge du ménage retombait sur Jacobine, que les meubles les plus utiles étaient les fruits de ses épargnes, etc. On ajoutait aussi qu’Hélène, d’un esprit assez impérieux, tyrannisait Jacobine, au caractère doux, mais faible et facile à dominer. On disait même que si quelquefois Jacobine avait les yeux rouges, c’était à la suite de querelles violentes où Hélène la menaçait de se séparer d’elle ; et Jacobine, effrayée à la pensée de vivre seule, faisait tout ce que sa cousine voulait.

Antoine était bien un peu contrarié de trouver dans Jacobine cette faiblesse de caractère, faiblesse souvent blâmable, et qui peut causer de grands maux, car c’est rarement vers le bien que nous poussent ceux qui ont intérêt à nous dominer. Cependant, comme il n’avait l’intention de profiter de la douceur de Jacobine que pour la forcer à être heureuse, et qu’il espérait bien la préserver de toute influence dangereuse, il résolut de l’épouser ; et entre la résolution et le fait, il ne s’écoula, après avoir demandé la main de Jacobine à sa maîtresse ouvrière, que le temps nécessaire pour la publication des bans. La jeune fille, qui depuis quelque temps était devenue fort triste, sans doute parce qu’il n’y avait plus de meubles à réparer chez sa maîtresse, accepta avec joie la demande d’Antoine, et nous les voyons aujourd’hui réunis chez le père Gouju.