Dormants, un triptyque

Dormants, un triptyque

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Livres
32 pages

Description

Un texte beau et dense. Une tradition, le chant poétique pour honorer les sans-voix, le tombeau.

Et fascination supplémentaire, en terre de Bretagne, à ce que la frontière est toujours si poreuse.

Trois blocs-textes dont chacun serait hommage, plus qu’au seul portrait dressé, à ce que chacun de nous porte de morts. Mais c’est concret, c’est la prose poussée jusqu’à charge d’homme :

L’homme au pilon offre ses restes d’arthrose au soleil. Il fume debout près d’une faucheuse rouillée. Devant lui, il y a la maison éventrée où Eugène M., l’ancien terre-neuvas, s’est pendu. Depuis peu, poutres pourries et ardoises cassées s’emmêlent et s’émiettent sous les ronces.

Entre deux taffes, il revoit l’encordé, poussant une brouette sur laquelle était posé un fût rempli de langues et de joues de morues conservées dans du gros sel. Il rentrait tard par les fossés. Finissait sa tournée en gueulant aux fenêtres que c’était sa part de pêche, son quota de fatigue et de travail pour rien qu’il se devait de distribuer aux gens du hameau.

Jacques Josse est un de ceux à qui, dès l’ouverture de ce projet, il m’a semblé important de solliciter la présence. On sait qu’ici les cartes traditionnelles se rebrassent : il ne s’agit pas d’auto-édition, parce que nous passons — en équipe — beaucoup de temps à la relecture, accompagnement, corrections selon le processus habituel aux normes de l’édition graphique. D’autre part, il s’agit de défricher ensemble une pratique encore neuve : comment utiliser nos écrans et nouveaux supports, sur lesquels, pour la vie professionnelle comme dans nos pratiques culturelles et les échanges privés, nous passons de plus en plus de temps, pour y dialoguer aussi avec la littérature ?

Jacques Josse est de longtemps à ce carrefour. Auteur, il vient de faire paraître aux éditions Apogée Les lisières [1].

Ses amis de Rennes savent qu’il travaille (et depuis bien longtemps) au tri postal : peut-être oublie-t-on aujourd’hui, dans la désaffection de l’ancien rôle des Postes, ce que ces lieux rassemblent d’histoire sociale et de luttes. Mais Jacques est aussi, avec quelques-uns, dont François Rannou aussi à bord de l’expérience publie.net, l’initiateur d’une vie poétique dans la ville : lectures, rencontres, invitations. Et c’est complété d’une expérience aussi originale que questionnant la nôtre : Wigwam propose, sur abonnement (à peine 20 euros pour 6 parutions/an) des textes brefs, édités dans la haute tradition typographique. Lire sur tierslivre.

Trente pages, un triptyque : on devine que les morts des deux extrémités du rétable ne sont pas de celles et ceux dont on peut se séparer. Mais dans ce hameau des morts qui fait le coeur du dispositif, c’est un rapport au territoire, à la dureté des éléments (presque évoquant La légende de la mort d’Anatole Le Braz : traversées de village, la vie d’aujourd’hui dans ses métiers, ses échanges). Et les morts n’y sont pas détachés de ce qu’on en porte : ils sont l’absente, ou cohorte, ou dormeurs, ou dormants...

FB

Pour faire connaissance avec Jacques Josse, on propose de lire Emaz, Josse, de l’inquiétude, mais surtout de passer par remue.net, dont il est membre du comité de rédaction, où on pourra trouver réflexions ou inédits. A visiter aussi, les éditions Wigwam.


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Informations

Publié par
Date de parution 29 octobre 2008
Nombre de lectures 119
EAN13 9782814501041
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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publie.net
jacques josse dormants
ISBN 978-2-8145-0104-1 © Jacques Josse & publie.net – tous droits réservés première mise en ligne sur publie.net le 2 octobre 2008 dernière mise à jour le 3 novembre 2009
ABSENTE4 HAMEAU MORT6 SANS FIN29
Elle n’a pas souert, dit-il.
absente
La lune s’est simplement posée sur son visage.
Tout est alors devenu blanc. Ce fut une histoire de chambre, de blouse, de pi-qûre…
L’in"rmière l’a aidée à passer pendant que vos phares balayaient la route, les ar-bres, les talus
pour parcourir les trente kilomètres qui séparent la maison de l’hôpital.
Son visage ne se découpera plus sur l’eau noire de l’Élez.
Ce soir, entre ténèbres et bas-fonds, seul un chien ivre a le cœur à boire du purin d’orties à petites gorgées.
Elle, ensevelie dans sa tombe, se souvient à peine de la couleur du marais et de la tourbe.
Allongée, morte, paisible sous la terre, occupée à coudre une à une les larmes de la rivière, elle confectionne une écharpe de deuil
pour serrer le cou du chien.
hameau mort
«Il va me falloir revenir d’où je viens.»Thierry Metz
L’envie d’aller servir un cognac à ses morts et de"-ler au cimetière en creusant l’obscurité à l’aide d’une lampe lui a traversé le crâne en une seconde. Autour de lui, le bois craquait, la nuit était froide, la solitude battait des ailes. Seule une ombre froissée sous terre semblait en mesure de retaper le regard de cet homme qui, boitant, descendait,"ole en po-che, la route du bourg.
Désemparé, évitant les#aques et jetant une frêle lumière en avant, il se déplace, se déhanche, titube dans nos mémoires. Il arpente le hameau. Son talon cogne le sol. Il tire sur son ombre. Passe entre deux rangées d’arbres. Suit un long couloir sous la lune. «Je vais, dit-il, porter d’interminables requiems à ceux qui dorment sous le marbre».
Allongé, tout en os, (veste noire, chemise blanche) Titus, l’ex-barman, est visité à l’heure où le dernier café de la falaise éteint ses feux. Il le revoit. Le recale dans ses œuvres. S’assoit sur la pierre. Ferme les yeux. Boit une goulée à sa santé. «Ce soir-là, les gyrophares bleutés d’une ambulance clignotaient sans relâche dans l’eau du port où l’on venait de repêcher ton corps.»
Il y a des bruits sur la route. Des éclats brefs dans la nuit. Ce sont d’abord les sabots ferrés d’un cheval. Puis une voiture, une embardée, un brusque coup de frein. En mer, la plainte répétée d’une balise persiste. Il sourit. Imagine. Espère. Qui sait? Animal et ba-gnole se sont peut-être heurtés de plein fouet à hau-teur de chez Monge.