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LE rideau se leva ; une scène toute mignonne apparut, représentant un boudoir Louis XVI, et, dans l’immense orangerie, transformée en salle de théâtre, un murmure de satisfaction discrète courut avec un bruit léger d’éventails qui se ferment, tandis que Mlle Renée de Simont, une vraie soubrette de Dancourt ou de Marivaux, jetait ces mots, de sa jeune voix claire et un peu tremblante :

« Monsieur le marquis est attendu ce soir au château.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Adolphe Chenevière

Double faute

A M. FRANÇOIS COPPÉE

 

de l’Académie française

 

Témoignage de respectueuse affection

 

A.C.

I

LE rideau se leva ; une scène toute mignonne apparut, représentant un boudoir Louis XVI, et, dans l’immense orangerie, transformée en salle de théâtre, un murmure de satisfaction discrète courut avec un bruit léger d’éventails qui se ferment, tandis que Mlle Renée de Simont, une vraie soubrette de Dancourt ou de Marivaux, jetait ces mots, de sa jeune voix claire et un peu tremblante :

« Monsieur le marquis est attendu ce soir au château. Son régiment va prendre ses quartiers à Tours. »

C’était classique ; il fallait ces trois mots : « marquis, château, régiment, » et toute autre phrase eût paru déplacée dans ce salon à rinceaux, à guirlandes de fleurs, à bas-reliefs et à lambrequins d’Aubusson, au milieu de tous ces meubles du temps : fauteuils dorés couverts de tapisseries à sujets, consoles en demi-lune, cartels ciselés, écrans de satin, appliques en branches de roses... Et, pendant qu’on admirait le luxe soigné du décor, la soubrette, debout et souriant pour braver la peur, continuait son monologue d’exposition, le mimant avec gentillesse, montrant ses dents brillantes, jouant avec ses yeux, d’une profondeur foncée de saphir qu’augmentait encore, par contrasté, la blancheur légère des cheveux poudrés.

Ils étaient contents, ces provinciaux de naissance ou d’occasion, hobereaux ou financiers en villégiature, de vivre un instant, par la toute-puissance de la fiction, la vie élégante, maniérée et fleurant bon de l’ancien régime. Les femmes souriaient, les unes en songeant qu’elles auraient alors été marquises, ou à peu près, elles aussi ; les autres, qu’elles auraient bien trouvé moyen de le devenir. Et les hommes se carraient, bombant leur poitrine sous le raide plastron empesé, avec un furtif regret du jabot, de la culotte et de l’épée de cour à poignée de nacre et d’or. En somme, la salle était bonne. On touchait aux premiers jours d’octobre ; les hommes sentaient déjà la lassitude de trois semaines de chasse dans les tirés giboyeux de ce pays de Sologne, et cette petite fête mondaine avait pour eux le charmé d’un plaisir quelque temps délaissé, la saveur d’une cigarette après une soirée d’abstinence obligatoire. Et puis on savait que là pièce était d’un amateur : cela piquait la curiosité, excitait la bienveillance. L’auteur officiel était le maître de la maison, M. Henri de Simont ; mais, bien qu’il y eût apporté sa part de travail et d’esprit, on se disait tout bas que Paul Servières, un familier des Simont, devait avoir collaboré à ces trois jolis actes d’amoureux imbroglio et de marivaudage. Servières demeurait depuis plus de quinze jours au château des Vannes ; il n’était donc pas à l’abri de tout soupçon, et de fait, à certains dialogues vivement menés, à certaines précautions de mise en scène, à tel ou tel mot forçant le rire ou l’émotion, les quelques gens de lettres qui étaient là reconnaissaient aisément le « coup de patte » de l’homme du métier.

Du reste, qu’importait l’auteur ? La pièce amusait, et tous ces spectateurs venus des châteaux du voisinage, ou même d’Orléans, distant de six bonnes lieues, n’avaient nulle maussaderie de l’étape déjà parcourue et du long retour à faire en voiture, au petit jour. Ils regardaient, avec le parti pris d’applaudir, et applaudissaient saris arrière-pensée, trouvant que les actrices étaient gentilles et que les hommes jouaient avec une verve endiablée, même M. de Simont, qui, malgré ses soixante ans, brûlait les planches dans un personnage de marquis fort gaillard.

Quant à Paul Servières, il avait à tenir, au second acte, un rôle épisodique d’amoureux éconduit ; mais son vrai rôle était dans la coulisse : il suivait la pièce, murmurant du bout des lèvres la phrase attendue et qu’il savait par cœur, pour l’avoir écrite, écoutant à la fois l’acteur en scène et le bruit de la salle, rires ou bravos, disant un mot d’encouragement aux timides qui allaient faire leur entrée ou saluant d’un : « Très bien, madame ; parfait, parfait, » la sortie des actrices.

Le second acte fut un succès éclatant. Renée de Simont surtout divertit fort l’auditoire masculin par la façon dont elle enleva sa scène avec Servières. Elle avait une figure vraiment drôle, en cachant dans son corsage le billet clandestin pour sa maîtresse et en glissant coup sur coup, dans la poche de son tablier à bavette, les louis d’or de l’amoureux.

On entendait, dans le fond de la salle, des gens qui se pâmaient :

 — Bravo ! Bravo ! C’est Mily Meyer. C’est absolument Mily.

Servières n’était pas du « trois, » Mlle de Simont non plus : aussi, quand le rideau se leva pour le dernier acte, les jeunes gens restèrent tous les deux dans le foyer des artistes, une petite rotonde vitrée et garnie de plantes, située en arrière des coulisses. Ils étaient assis sur un divan. Paul ne se lassait pas de regarder sa voisine ; on aura beau dire, mais le costume est la moitié de la puissance des femmes, et Mlle de Simont, qui ne semblait nullement gênée par la leste désinvolture du sien, n’avait jamais été aussi jolie aux yeux de Servières.

Tout en parlant à la soubrette de son récent succès, Paul jetait des regards connaisseurs sur ces deux pieds minces chaussés de souliers à boucles, sur cette jupe blanche à petits bouquets Pompadour dont le bord de dentelle s’arrêtait à mi-jambe sur les bas bleus, et qui bouffait sur les hanches des deux côtés du long corsage à pointe. Et autour de cette pimpante personne, parée et babillante, flottait un parfum léger fait de poudre d’iris et de fraîche beauté qui eût impressionné le moins matérialiste des poètes.

Poète, Servières l’était à ses heures, mais il ne songeait guère pour l’instant à chercher des rimes ; il subissait le charme irraisonné de ce petit être, qui lui semblait double : il mêlait dans son esprit la grâce ignorante de la jeune fille et l’air coquet et gracieusement effronté du personnage d’emprunt et du costume ; il se demandait s’il mettait ses hommages respectueux aux pieds d’une charmante héritière ou s’il faisait un doigt de cour à une actrice. Or, comme au château des Vannes il y avait eu de tout temps, même du vivant de Mme de Simont, une certaine liberté d’allure, Paul, sans risquer d’étonner personne, usait envers Renée d’une amicale familiarité. Mais, ce soir-là, ce qu’il éprouvait pour elle ressemblait à l’admiration que causent certaines fleurs qu’on voudrait cueillir. Tout en parlant, il songeait que les costumes courts du temps valaient mieux que les robes à traîne, que les jolies femmes y gagnaient et que les hommes n’y perdaient rien.

 — Donnez-moi un peu de vin de Champagne, monsieur Servières, dit Renée en se levant ; là sur la table. Oh ! mais, ajoutez de l’eau..., encore... Merçi.

Elle souleva son verre et, avec une inclination de tête :

 — Mon cher auteur, à votre succès de ce soir !

 — Ma chère interprète..., comment donc !...

Et Paul, prenant à son tour un verre, en heurta légèrement celui de la jeune fille. Renée, debout, un poing sur la hanche, buvait à petits coups, jetant à Paul, entre chaque gorgée, un sourire et une œillade.

Lui, l’admirait, en artiste maintenant. Une folle envie le prenait de noter d’une façon quelconque l’impression ressentie, de fixer dans sa pensée cette aimable vision de candeur lutine, ces regards et ces sourires qui voulaient être provocants et n’étaient qu’ingénus, cette pose naturelle, souple, bien féminine à la fois d’abandon et de fierté.

Renée avait levé son verre en répétant sa phrase :

 — A votre succès, mon cher auteur !

Et, dans cette attitude un peu théâtrale, le poing toujours sur la hanche, le bras arrondi, la tête inclinée de côté, un peu penchée en avant, dans un demi-salut, Renée regardait Paul de ses grands yeux bleus ombrés de cils châtains.

 — Ne bougez pas, mademoiselle ! s’écria Servières tout à coup... Attendez !...

Il se précipita vers une table à écrire, placée dans un angle du foyer, prit un crayon et une feuille de papier et revint s’asseoir à trois pas de Renée. Elle devina son intention.

 — Ah ! non !

 — Si ! je vous en prie : cinq minutes, pas davantage !

Et ce diable de garçon, qui savait un peu tout faire, même croquer, au pied levé les jolies filles dans les coulisses, considéra un instant son modèle avec l’indiscrète pénétration de l’artiste ; son visage fin, à moustache blonde, s’immobilisa dans un effort d’attention ; une mince ride se creusa sur son front haut et large ; son regard enveloppa Renée, puis revint au papier qui attendait, se leva de nouveau, se baissa ; enfin, vivement, hardiment, le jeune homme traça sur le papier le premier trait noir.

 — Là, ne bougez pas, répétait machinalement Servières, tandis que, fébrile, sa main courait, courait toujours. C’est ça, le bras..., le verre... Oh ! la figure, je la finirai plus tard. Je la sais par coeur. C’est la pose de la tête que je veux... Voilà !

La jeune fille, un peu troublée de se sentir ainsi détaillée, se taisait, ne souriant plus.

 — Est-ce fini ?

 — Oui, voilà, dit Servières, qui crayonnait lestement les bouffants de la robe sur les hanches et l’échancrure dentelée du corsage.

 — Voyons, montrez-moi, dit Renée en s’approchant.

Servières lui donna le croquis. Elle eut une exclamation charmée.

 — Ah ! que c’est gentil ! s’écria-t-elle. Allons, datez et signez.

 — Mais il faut que je le retouche un peu. C’est trop jeté.

 — Du tout, vous ne me le rendriez pas. Et j’y tiens : c’est un souvenir.

Paul prit, sans rien dire, le papier que lui tendait Renée et qu’elle ne lâchait pas.

 — Vous me le rendrez après l’avoir signé, n’est-ce pas ? dit-elle. Vous me le jurez !

 — Je le jure, dit Paul ; mais il m’en coûtera, car pour moi aussi ç’aurait été un souvenir..., et un cher souvenir.

Tout à coup, il se sentait un peu ému. C’est qu’il se disait que demain, après ces trois semaines de camaraderie, presque d’intimité, il lui faudrait s’éloigner, oublier cette jolie enfant et rentrer à Paris, réintégrer la salle de rédaction enfumée, et aller de nouveau, par désœuvrement, s’asseoir, à « l’heure verte, » sur la terrasse de Tortoni, dans la poussière du boulevard pullulant de touristes.

Il fallait dire adieu à ce parc tranquille, enceint d’ormes et de trembles, à ces pelouses aux larges ondulations, renoncer à cette vie facile, élégante !... Il songeait que le bon temps était fini ! Plus de ces longues répétitions où il avait, à toute minute, l’occasion de complimenter ou de morigéner la jeune fille, cherchant avec elle le geste ou l’intonation vraie ; plus de ces promenades en break ou en panier sur les belles routes sablées de la forêt !... Après ces heures joyeuses d’oubli, de jeunesse et d’insouciance, il fallait redevenir l’homme de lettres affairé, sceptique, batailleur, et qui joue des coudes au milieu de la mêlée parisienne ! Plus rien que le travail, l’article qu’on bâcle, la plume criant sur le papier, l’épreuve corrigée en hâte, et, le soir, après un dîner aux Champs-Élysées ou au, pavillon Henri IV, après une demi-nuit bêtement perdue, ce serait la rentrée maussade rue Taitbout, dans l’appartement bas et plein d’air chaud ! Au fond, c’était la loi : de quoi se plaignait-il ? Jour- naliste apprécié par M. de Simont pour certains services rendus, hôte d’occasion invité pour « mettre au point » ou plutôt refaire bribe à bribe une pièce flasque et terne, de quel droit osait-il bien, en partant, avoir des regrets ? Il ne comptait pas, lui : il n’avait ni famille ni fortune. Et, tandis que sa vive et sensible nature d’artiste frémissait devant Renée, son bon sens essayait de lui dire : « Si tu l’aimes, tais-toi ; elle a des millions ; elle t’éclaterait de rire au nez, et son père, avec un gros haussement d’épaules, te dirait : — Voyons, voyons, Servières, ça n’est pas sérieux ! »

Mais le bon sens aurait pu prêcher longtemps sans être écouté, et de toutes les rapides pensées que Paul venait d’évoquer, une seule lui monta jusqu’aux lèvres. Il répéta :

 — Oui, un cher souvenir..., bien qu’un peu triste...

 — Allons, allons, pas de comédie : nous ne sommes plus en scène, dit Renée en riant. Demain soir, vous serez à Paris et vous ne serez pas entré en gare que nous n’existerons plus pour vous.

 — Toutes les mêmes, pensa Servières : dire noir pour qu’on leur dise blanc.

 — En tout cas, poursuivit Renée d’un air satisfait, j’ai mon croquis, cher maître, et je vais le mettre en sûreté dans ma loge... Mille grâces, ajouta-t-elle en faisant une révérence profonde ; et elle s’enfuit en courant.

Paul demeura un instant immobile, écoutant les pas pressés de la soubrette dans l’étroit couloir ; puis, résolument, il songea : « Bah ! qui ne risque rien n’a rien. » Il croisa sur le pas de la porte deux acteurs sortant de scène qui venaient au foyer et s’esquiva pour rejoindre la jeune fille.

Elle était dans sa loge, dont elle avait laissé la porte ouverte. Paul s’arrêta sur le seuil. Renée, qui l’avait entendu s’approcher, se mit à rire, et, d’un air un peu fâché :

 — Ça, par exemple, c’est trop fort ! Jusque dans ma loge !

 — Écoutez-moi, dit Paul en s’avançant vivement vers elle. Je sais bien que vous riez toujours et que vous allez rire encore ! Tant pis ! Vous êtes belle, vous êtes riche, vous êtes adorable et on vous adorera. Eh bien ! moi, qui suis un pauvre diable, un fou, je vous aime, entendez-vous, et je vous aimerai toujours : rien n’y fera... Oh ! reprit-il avec un geste qui empêcha Renée de l’interrompre, vous me trouvez inconvenant, soit ! Moi je pense qu’on a le droit de dire à une femme qu’on l’admire, qu’on la respecte et... qu’on l’aime..., quand c’est vrai.

Renée ne riait plus. Elle se taisait, debout, baissant les yeux, jouant avec ses bagues, par contenance, et levant parfois sur le jeune homme son clair regard épiant.

 — Non ! vous ne m’en voudrez pas, dit Paul, car je ne vous demande rien. Beaucoup vous aimeront et vous n’aurez qu’à choisir ; mais, s’il vous semble qu’aucun ne vous aime autant que moi, souvenez-vous qu’à toute heure, dans huit jours, dans dix ans, vous n’aurez qu’un signe à me faire. J’attendrai, en vous aimant toujours mieux, toujours plus.

Puis, comme Servières vit que la jeune fille émue, craintive, reculait d’un pas :

 — Mademoiselle, je vous en prie, jurez-moi que je ne vous ai pas fait de la peine, que je ne vous ai pas froissée.

Elle secoua la tête et répondit très doucement :

— Non !

 — Ah ! si vous vouliez m’aimer un peu, lui souffla Paul, d’une voix suppliante.

 — Allez-vous-en, allez-vous-en, s’écria Renée ; la tête me tournes je ne sais plus où j’en suis...

Paul n’obéit pas tout de suite à l’ordre qu’on lui donnait. Il hésitait, cherchant le mot d’adieu. Enfin, à regret, il gagna la porte. Avant de sortir, il se retourna et, du bout des doigts, lentement, il envoya un long baiser à la jeune fille, qui ne le regardait pas ; mais elle releva la tête au même instant et surprit le geste. Elle eut le sourire affaibli de la femme ravie et répéta, d’une voix toute douce et qui ne se défendait plus :

 — Allez, allez-vous-en.

Paul sortit, emportant avec lui l’aveu de ce sourire, la caresse de cette voix, et, chancelant d’espoir et de joie, il s’éloigna.

II

A M. PAUL SERVIÈRES,

Rue Taitbout, Paris.

 

 

Rome, 2 octobre.

 

« Mon cher Paul,

 

JE n’accepte pas ton offre d’ami. Tant que j’aurai mes deux yeux et ma main droite, je n’aurai besoin de rien ; une aquarelle vendue chaque mois, cela fait cent francs pour trente jours : cela suffit. Et, si je tombais malade, l’hôpital est là. On y a de belles salles avec des lits propres et de bonnes sœurs qui vous sourient en marchant sur la pointe des pieds ; une vraie fête du cœur payée en petites misères par le corps ; en somme, un excellent marché. Mais, si je refuse ce que tu m’as offert, il y a six semaines, je viens te rappeler ce que tu me promets depuis trois ans que j’habite Rome : ta visite. J’y tiens d’autant plus que je suis définitivement installé. J’habite un antre au fond d’une cour donnant sur la petite rue del Gallinaccio. Mais j’ai moi-même dans cette cour, entourée d’un mur, un enclos à ciel ouvert, et quel ciel ! il y a une grille dans la cour : c’est la porte cochère ; comme façade, une fontaine, monceau de tuf d’où sort un lion de pierre, crachant une eau limpide, le tout surmonté de deux vases que des cactus trop vigoureux ont fait éclater, poussant par les fentes, des cactus microscopiques ; au fond de la cour, un reste d’escalier verdâtre conduisant à une porte murée. Dans un des, angles, j’ai fiché en terre un vieux parasol d’écrivain public ; dans l’autre, un morceau de bas-relief oublié là et figurant un cavalier sans tête. Au-dessus du bas-relief il y a un trou par où entrent les chats de la rue, mes amis.

Rassure-toi : je ne te ferai pas coucher dans la cour, si toutefois c’est chez moi que tu me fais l’honneur de coucher. J’ai un dortoir ; on y entre de la cour par une porte un peu vermoulue, dont l’imposte est grillée et vitrée. Au-dessus, un ancien crucifix sur lequel s’est écroulée une énorme toile d’araignée lourde de poussière. Je respecte ce voile naturel à festons argentés qui drape le corps du grand martyr. Tu ferais comme moi, n’est-ce pas ?

Donc, cet antre à haut plafond noirci est ma chambre à coucher. J’y dors, roulé dans un manteau d’Arabe ; seulement, comme le mur près duquel je couche est humide, j’y ai accroché une toile de deux mètres sur un mètre cinquante, œuvre de moi : un gladiateur mourant, si mal venu que je l’aurais brûlé si je n’avais pu l’utiliser ainsi. J’ai tourné la peinture du côté du mur, cela va sans dire. A l’autre extrémité de mon antre, qui est vaste, habite César, mon petit cheval noir dont je t’ai déjà parlé, qui continue à me tirer ou à me porter sur trois jambes seulement, son genou gauche étant défectueux. J’ai tout fait pour guérir mon ami, mais sans succès : J’ai essayé des applications de poudre de crâne humain, des crânes de cent ans ; mon cher ! C’est une recette que j’avais trouvée dans un ancien bouquin provenant de la bibliothèque d’un couvent de femmes. J’ai longtemps limé et pilé de vieux crânes ; mais le genou n’en est pas devenu plus souple. J’ai même conduit mon pauvre boiteux à une certaine auberge qui a une miraculeuse réputation. Un saint s’y arrêta un jour, ayant faim et soif, et, pour payer son pain et son eau, promit qu’une halte dans l’écurie de l’auberge rendrait la jeunesse aux jambes des bêtes fatiguées et vieillies. Hélas ! résultat nul autant pour César que pour moi.....

D’ailleurs, ce coquin de petit cheval est un ingrat. Dès que je m’approche pour le soigner, il me guigne avec son œil noir brillant et ouvre sa bouche, d’où pointent des dents immenses.

Pourtant, jamais je ne le bats ; au contraire, je suis son esclave et je pourrais m’écrier, comme Léonce, arrivant à cheval sur la scène des Variétés : « Je fais de lui tout ce qu’il veut. » Oui ! si mon pauvre César mourait, ce serait une douleur pour moi, rien ne le remplacerait. Je pourrais peut-être atteler mon chien à une brouette, — car j’ai un chien énorme, tout blanc, — mais on me remarquerait et je n’ai jamais aimé ça.

Tu vois, Paul, que tu n’as plus qu’à venir passer l’hiver et le printemps ou, encore mieux, l’été !

Quelle bonne vie à deux ! Nous dormirions côte à côte, n’importe où, en vrais contrebandiers, vivant de rien, cuivrés par le soleil d’Albano, toujours en quête d’art et de poésie et sautant tout à coup de la charrette pour empoigner un de ces paysages superbes de rêverie et de virginité, trop délicats pour des touristes et que nul guide ne mentionne.

Tu verrais quels adjectifs te viendraient sous la plume, — l’adjectif c’est une des couleurs du poète, — en face d’un de ces fouillis d’herbes grillées dont les mille tons jaunes heurtent le bleu dense et violent du ciel, ou seulement sur la route couverte d’une poussière blanche qui crève les yeux, sous la pression brûlante du soleil, dans l’air qui flambe.

Midi, roi des étés...

Tu les redirais, ces vers que beaucoup admirent, mais qu’on ne sent bien que dans une griserie de chaleur et de lumière !

Sacrebleu ! mon pauvre Paul ! quand je pense qu’on vit ici tout un jour pour le prix qu’on paye à Paris un apéritif ou un cigare, vrai ! vous me faites pitié ! Pourquoi ne lâches-tu pas ton journal et ton Tortoni ? L’heure est venue. Tu es artiste, je le sais, et tu mérites de connaître le paradis des sensations.

Que fais-tu là-bas ? Tu travailles, dis-tu ? Travail artificiel ! Ta matière cérébrale, qui est d’une bonne pâte, puisqu’elle souffre, palpite et se détraque sous l’effort volontaire, doit éprouver le besoin d’être quelque temps passive.

Se mettre toujours en face de soi-même pour s’analyser ou, ce qui est plus tuant encore, se glisser dans la vie d’un personnage fictif pour vivre sa vie et sentir ses sensations, cela ne peut durer longtemps ; vous feriez tous des chefs-d’œuvre si vous arrêtiez de temps en temps la vibration de vos cerveaux. Essaye donc de cligner de l’œil cinq mille fois de suite : l’engourdissement raidira ta paupière. Or, crois-tu que l’admirable matière blanche qui est sous notre crâne soit plus résistante que les muscles ou la peau ? Et puis les bonnes émotions d’artiste que vous cherchez, consciemment durant le jour, et inconsciemment la nuit, dans vos rêves, il faut les recevoir, non les susciter en soi-même. Il faut qu’elles nous tombent dessus, à l’improviste, éclair de soleil ou coup de foudre : alors c’est exquis.

3 octobre.

Hier, comme je t’écrivais, j’ai été interrompu par un modèle qui venait poser.

Il est resté jusqu’à la nuit ; je n’ai pas fermé ma lettre. D’ailleurs, je n’ai plus rien à te dire, sinon que j’attends un mot de toi, fixant le jour de ton arrivée.

Ton vieux,

 

LÉON DE MARGERAT. »

10 octobre.

« Ainsi, tu ne viendras pas ! Je le comprends et je le regrette. Je le regrette, pour moi d’abord, pour toi ensuite ; mais le hasard est là, qui ruine les plus beaux projets. Ainsi, tu aimes et tu veux te marier ? deux choses bien différentes. Folâtre, va ! Faut-il être épris de paradoxe pour faire un mariage d’argent quand on est artiste !

Car c’est un mariage d’argent que tu convoites. Laisse donc ! Je sais bien que tu vas me jurer sur les beaux yeux de ta fiancée qu’ils sont les seuls coupables, que sa dot n’y est pour rien. Fadaises ! Cette dot, avoue-le, « est le plus beau jour de ta vie. »