Doux larcins

Doux larcins

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225 pages

Description

Le monde qu’elle étonnait de ses excentricités et de ses audaces s’était souvent demandé si Mlle Rosario Nevels avait des amants. Venue à Paris, pour l’Exposition, avec des parents, elle y était restée, demeurait chez une récente amie et vivait un peu dans tous les mondes, donnant pourtant une préférence marquée à celui auquel appartenait M. de Mocey, qui dit à qui veut l’entendre :

— Le faubourg Saint-Germain ne peut accueillir de jeunes noms, mais il tend les bras aux jeunes filles toujours quand elles sont jolies ; une fille n’a pas de nom : elle en cherche un.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 02 juin 2016
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EAN13 9782346075171
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Langue Français
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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

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Doux larcins

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ROSARIO NEVELS

Le monde qu’elle étonnait de ses excentricités et de ses audaces s’était souvent demandé si Mlle Rosario Nevels avait des amants. Venue à Paris, pour l’Exposition, avec des parents, elle y était restée, demeurait chez une récente amie et vivait un peu dans tous les mondes, donnant pourtant une préférence marquée à celui auquel appartenait M. de Mocey, qui dit à qui veut l’entendre :

  •  — Le faubourg Saint-Germain ne peut accueillir de jeunes noms, mais il tend les bras aux jeunes filles toujours quand elles sont jolies ; une fille n’a pas de nom : elle en cherche un.

A l’abri de cette profession de foi, Rosario Nevels et M. de Mocey se livraient à un flirtage en règle. Beaucoup de gens même croyaient que les choses avaient été plus loin.

L’excellent M. du Bassin, en homme d’expérience, disait à Mocey amicalement :

  •  — Mon cher, nul n’en doute ; ainsi, si cela n’est pas, vous êtes dans votre tort, et personne ne vous saura gré du sacrifice. Voilà une charmante fille de vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui tombe de pays où l’on aime librement ; il est à croire qu’elle a laissé là-bas quelques plumes de ses ailes. Elle ne daigne dire ce qu’elle a fait ni ce qu’elle veut faire. Peut-être n’en sait-elle rien ; sa course vertigineuse dans la vie de Paris le prouve ; arrêtez-la donc une minute dans vos bras, ne fût-ce que pour pouvoir lui parler à l’oreille. Il serait déplorable que le soir où elle voudra se reposer un instant, elle tombât sur le divan graisseux où dorment une partie de la journée nos joueurs de baccara ou nos parieurs de courses. Vous valez mieux pour elle, parce que vous aimez les femmes, vous. Quand j’en vois une qui fatalement est sur le point de prendre un amant, j’ai toujours envie de lui dire : Prenez Mocey.

Après ce discours, M. du Bassin reprit la lecture de son journal.

*
**

Rosario Nevels était gravement préoccupée, ces jours derniers, du choix d’un costume pour le bal de la duchesse de Brouzzara.

Tous les travestissements vont bien à une femme jeune et élancée : mais Rosario s’était costumée tant de fois en marquise, en bouquetière, en grecque, en espagnole, en merveilleuse, en accordée de village, en arlequine, qu’elle demandait des idées de costume à tous ceux qu’elle rencontrait.

  •  — Quand vous voudrez vous décider, avait répondu Mocey, venez voir mes vieilles gravures, j’ai des merveilles.
  •  — Où sont-elles ?
  •  — Chez moi. Je vous offrirais bien de les envoyer chez vous, mais cela serait impossible ; les plus intéressantes sont encadrées, ce serait un déménagement.
  •  — J’irai, si je ne trouve rien auparavant.

Deux jours après, M. de Mocey prenait son chapeau pour sortir quand on annonça Mlle Rosario Nevels. Elle était tellement emmitouflée dans sa casaque de loutre, la toque rabattue jusque sur les sourcils, qu’il la reconnaissait à peine.

D’autant qu’elle avait un petit air de gravité qu’il ne lui avait jamais vu.

  •  — Vous le voyez, lui dit-elle, j’accepte votre proposition ; examinons ensemble vos gravures et tâchons de découvrir quelque chose qui m’aille ; surtout ni Frisonne ni Suissesse, on a l’air si bête...

Mocey, debout au milieu de son salon, souriait, un peu ému, à cette belle fille qui, elle, ne semblait nullement embarrassée de sa contenance.

Il posa son chapeau, sa canne et ses gants sur une console, avança auprès du feu un grand fauteuil capitonné.

  •  — Non, non, fit-elle, inutile de m’installer là ; où sont les gravures ?
  •  — Partout. Mais causons auparavant.
  •  — Nous causerons tout en cherchant le costume qu’il me faut ; d’abord lequel, croyez-vous, m’irait le mieux ?
  •  — Oh ! oh ! c’est à réfléchir ; il faut prendre votre temps ; j’ai à vous offrir une collection très nombreuse. Mais, d’abord, il faut vous débarrasser de vos fourrures ; c’est un vrai travail que nous allons faire.

Mlle Rosario Nevels ne fit aucune difficulté d’ôter son pardessus et sa toque. Elle apparut alors dans la splendeur de sa grâce et de sa beauté : une tête fine et enfantine, couronnée d’épais et dorés cheveux bruns sur un corps de vraie femme ; ajoutez que la vie américaine, avec ses courses à cheval, son patinage, son crockett et sa valse effrénée, avaient donné à Rosario cette souplesse qui éveille si sûrement le désir.

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Elle portait une robe de soie noire courte, ornée de plissés très simples, qui s’ouvraient sur un gilet et un tablier de velours gris, fermés par des rubans de satin noir.

  •  — Me voici prête, où nous mettons-nous ? allez-vous les poser sur cette table ? où faut-il aller ?
  •  — Comme vous êtes pressée ! Nous avons le temps. Causons.
  •  — Nous parlerons en regardant les gravures.
  •  — Je vous en supplie, restons là, au coin du feu, un moment.

Il la força presque à prendre le fauteuil qu’il avait tiré auprès de la cheminée où brûlaient trois grosses bûches si embrasées qu’elles donnaient au salon tendu d’étoffes sombres des clartés de soleil couchant.

Elle voulut encore reprendre le sujet :

  •  — Surtout pas en dame de la cour de Charles IX...

Il l’interrompit.

  •  — Voyez comme on se flatte toujours ! J’avais la fatuité de penser que peut-être le costume à choisir n’était qu’un prétexte ; car, enfin, sans reproche, il y a longtemps que je vous fais la cour ; convenez que vous vous en êtes aperçue.
  •  — Je conviens même, si vous voulez, que je n’en ai point été fâchée.
  •  — Je vous sais gré de votre franchise, mais il ne faudrait point vous arrêter en si bon chemin.

Elle le regarda attentivement de l’air de quelqu’un qui attend un discours. Mais M. de Mocey voulait un dialogue suivi et craignait de s’engager dans des phrases prétentieuses ou dans une déclaration en règle. Il savait Rosario fille à éclater de rire à son nez.

  •  — J’espérais... je croyais... que vous aviez quelque chose à me dire. Vraiment, en vous voyant entrer chez moi, je m’attendais à mieux qu’à une consultation d’antiquaire.
  •  — Ah çà, que voulez-vous dire ?
  •  — Je veux dire qu’un homme qui s’occupe de vous depuis longtemps et auquel vous avez prouvé que ce jeu ne vous déplaisait pas, pouvait espérer que, sous le prétexte de choisir un costume, se cachait la bonne intention de le récompenser. Vous êtes une femme d’esprit, vous vivez librement...
  •  — Qu’entendez-vous par là ?Je vis comme on vit dans mon pays ; ma présence ici en est la preuve.
  •  — J’entends par là que vous vivez indépendante.
  •  — C’est la vérité.
  •  — Vous permettez qu’on vous aime. Or permettre cela, vous qui êtes une femme sincère, c’est vous engager à aimer aussi. Pourquoi ne serait-ce pas moi ? Si vous ne m’aimiez pas du tout, vous auriez été bien coquette avec moi, me disant l’heure de vos promenades du matin, le bal où je vous trouverais le soir, l’allée du bois où vous galopiez. J’ai rêvé, Rosario, ou vous m’aimez un peu.

Ceci fut débité avec l’accent de vérité nécessaire. M. de Mocey avait l’expérience de la situation ; la beauté de Rosario l’impressionnait suffisamment pour répandre une pâleur intéressante sur ses traits d’une régularité incontestable. Le siège très bas sur lequel il était assis auprès de Mlle Nevels lui permettait de se mettre presque à genoux sans devenir ridicule. Ses cheveux, très correctement séparés sur le milieu de la tête, ne s’étaient pas dérangés ; il avait donc la conscience d’être un amoureux irréprochable dans cette circonstance...

Le profond silence qui régnait dans la rue.... le calme de l’appartement sur lequel un domestique bien dressé veillait, les lueurs chaudes du foyer, tout était bien à point. Il pensait donc, tout en gardant la pose la plus avantageuse, que Mlle Nevels, flattée des marques d’attention qu’il lui avait données, et la tête même un peu montée, avait pris le parti de brusquer les événements ; il serait par trop sot de refuser pareille aubaine. C’est une fille capricieuse, très changeante peut-être ; il s’agissait de ne point laisser échapper l’occasion qu’elle offrait, et il était de bon goût, puisqu’elle faisait une démarche décisive et inespérée en venant chez lui, de feindre des tourments amoureux auxquels elle allait daigner accorder enfin leur récompense. Il reprit donc :

  •  — Je me suis bien souvent interrogé ; j’étais toujours mécontent de moi ; il me semblait que je ne vous parlais pas assez éloquemment, puisque vous paraissiez ne pas me croire sérieux. Ma chère Rosario, vous m’avez parfois rendu bien malheureux.

Pour s’octroyer immédiatement quelques consolations, M. de Mocey prit une des belles mains de Mlle Nevels dans les siennes. Il était de cette bonne école qui trouve qu’il faut toujours laisser aux femmes la possibilité de croire, si bon leur semble, que ce qu’elles accordent a été longuement sollicité. Mais enfin il fallait avancer ; de plus grands discours retarderaient d’autant l’action, et Rosario, en fille expérimentée, finirait par se moquer de lui. Elle avait dû faire ses réflexions avant de venir. Peut-être avait-elle bien de la peine à tenir son sérieux en écoutant les phrases qu’il se croyait encore forcé de débiter.

Pourtant, il était obligé de le reconnaître, Mlle Nevels avait la physionomie empreinte d’une certaine gravité ; était-ce donc la première fois qu’elle visitait un intérieur de garçon ? La liberté de ses allures ne permettait pas de le croire ; il était bien plutôt à supposer qu’elle avait fait des voyages en tête à tête dans le nouveau et l’ancien monde ; à n’en pas douter, son recueillement était une pose.

M. de Mocey, qui avant tout craignait d’être pris pour un naïf, jugea la mise en scène suffisamment préparée, et, enlaçant alors la taille de Rosario, dit de sa voix la plus savamment modulée :

  •  — Avouez-moi que vous m’aimez un peu... soyez aussi spirituelle que vous êtes jolie, ce qui n’est pas peu dire, et je n’oublierai. jamais votre visite ici...
  •  — Eh mais, vous me demandez là une chose bien grave, répondit-elle d’un air très sérieux.
  •  — Aimons-nous gravement si vous voulez, mais souriez-moi, je suis si heureux !..
  •  — Pourquoi donc êtes-vous si heureux, Monsieur de Mocey ?
  •  — Comment ! vous le demandez, quand la femme que j’aime vient d’elle-même s’enfermer avec moi...

A ce moment-là M. de Mocey était bien réellement à genoux et entourait si bien Rosario de ses bras, que si elle avait baissé la tête, leurs lèvres se fussent rencontrées.

  •  — C’est que, si je vous avoue cela, dit-elle en baissant la voix, je vous appartiendrai  ; vous disposerez de moi. Pourtant, c’est vrai, je vous aime, et vous le saviez, n’est-ce pas ?

Tout ceci fut dit très candidement, il faut en convenir.

M. de Mocey, ravi, appuya ses lèvres sur celles de Rosario qui frissonna et pâlit.

Le sceptique viveur constata alors que ces démons-là savent leur rôle à tromper même les plus experts, si on n’y prenait garde. Toutefois, comme il est dangereux de troubler les femmes dans leur manière de procéder en pareil cas, il pensa qu’il valait mieux se soumettre à ce qu’elle avait l’habitude de dire, et mit un temps d’arrêt dans ses caresses. Elle reprit :

  •  — Il y a longtemps que vous sauriez que je vous aime si vous m’aviez parlé de votre tendresse plus sérieusement ; mais savais-je ce que vous pensiez au fond de l’âme ? On dit que vous êtes si léger.
  •  — Je n’en sais rien, répondit prudemment de Mocey, mais si cela était, je ne crois pas, ma chère petite, que vous puissiez ne point me le pardonner. Vous ne me représentez nullement la statue de la Constance ; mais aimons-nous, allez, c’est ce qu’il y a de plus sûr.
  •  — Je le crois aussi, et j’attendais toujours de préférer quelqu’un à tout pour disposer de moi. Voyez, je ne suis pas pressée ; vous rappelez-vous nos soirées au bord de la mer, cet été ? vous vouliez m’embrasser quand nous revenions du Casino. Eh bien, je résistais, vous l’avez bien vu. Savez-vous pourquoi ? c’était parce que je n’étais pas sûre de moi et pas sûre de vous. Savais-je que le goût que j’avais pour vous durerait, et pouvais-je deviner que vous, l’homme à bonnes fortunes, celui dont on raconte tant d’aventures, aimerait sincèrement Rosario ? Je vous fais juge, cela était impossible ; au lieu que maintenant, je sais que vous ne m’êtes pas sorti de la tête depuis plusieurs mois, et je sais que vous m’aimez puisque vous me le dites solennellement.

Mocey trouvait qu’on perdait beaucoup de temps en paroles, et n’entendait que vaguement celles qui lui étaient adressées. Il comprenait seulement que Mlle Nevels, dont il était très amoureux pour le moment, se donnait à lui avec une simplicité qui était un raffinement de coquetterie.

  •  — Quelle habileté consommée ! pensait-il, elle sait que les phrases nous ennuient ; elle aura entendu dire que nous conservions rancune de la comédie de la résistance, elle aura deviné que les grands mots me sont antipathiques... Quelle maîtresse accomplie ! Voyons si aucune fausse note ne viendra troubler cette harmonie. Si elle achève de se donner comme elle a commencé, je la proclame la femme la plus forte que j’aurai rencontrée dans toute ma vie. Pour cela, regardons et laissons-la faire.

Rosario, absorbée par les pensées qu’éveillaient en elle les aveux échangés, ne semblait pas songer au dénouement préparé par eux. Mais Mocey, en homme auquel une longue pratique a donné l’adresse et la dextérité nécessaires pour se tirer, avec rapidité et grâce, d’un pas où trébuchent la plupart des amants, commença à dégager Rosario de son corsage. Il dénoua les nœuds de satin de la robe et du gilet qui s’abattit sur la jupe, laissant voir la poitrine et les bras de Rosario.

En se voyant ainsi dans les bras de l’homme qu’elle aimait, elle eut un moment de surprise troublée.

Elle cacha sa tête dans le cou de M. de Morey, et lui dit à l’oreille :