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EDITION CRITIQUE A L'ERE NUMERIQUE (L')

De
259 pages
À l'ère du numérique, l'avenir des formes traditionnelles de la culture, de la connaissance et de l'érudition se trouve mis en question. Le statut de l'écriture et de l'édition critique, héritées d'une longue tradition, évolue : l'autorité des objets culturels séculaires est remplacée par la création de nouveaux espaces et médias pour la connaissance. Voici une exploration de la manière dont la transition du manuscrit et de l'imprimé vers les diverses formes de remédiations, numériques et de présentations change les procédés utilisés par les éditeurs, chercheurs, pour gérer les problèmes pratiques de l'édition critique tout en générant diverses conceptions de la nature des textes et de leur transmission.
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CET OUVRAGE EST LE
NEUVIÈME
DE LA COLLECTION
« SOCIO-ÉCONOMIE
DE LA CHAÎNE DU LIVRE »

Déjà parus dans la collection

Tiphaine DUVILLIÉ, Le droit de l’édition numérique, 2017.
Pierre LAGRUE, Silvio MATTEUCCI, La corporation des correcteurs et le Livre (un
abécédaire inattendu), 2017.
Sébastien EVRARD, Le Livre, le droit et le faux. Essai sur l’édition juridique et la
contrefaçon au Siècle des Lumières, 2017.
Stella CAMBRONE-LASNES, Internet, un espace de commercialisation du roman
antillais francophone, 2017.
Adrien de CALAN, Le Livre et le politique au prisme des médias. Publier pour exister ?,
2017.
Julien PÉLISSIER, Lectures à vivre suivi de Vies à écrire, 2016.
Thierry CHARLES, Fahrenheit 4.0. Essai sur la disparition du livre, 2016.
Jean-Luc PIOTRAUT, Sébastien EVRARD (dir.), Le Droit et l’édition. Regards français
et étrangers sur les mutations engagées, 2016.


Édition originale :
Digital Critical Editions
© University of Illinois Press, 2014, 2017


© L’HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-79845-5
ÉTUDES & ESSAIS
Collection fondée et dirigée par Julien DENIEUIL

Série « ÉTUDES »

Partant du constat d’un manque évident de documents et de publications en la
matière, la collection « Socio-économie de la chaîne du livre » s’est donné pour
objectif d’exposer et de rendre accessibles, au plus large public, des textes
s’intéressant à la socio-économie contemporaine de l’édition française et
francophone.
Dans son acception strictement socio-économique, la collection regroupe des
travaux qui portent sur les problématiques des différents maillons de la chaîne
(processus de production et de commercialisation du livre, de l’auteur au
prescripteur), et qui prennent en compte les évolutions du secteur éditorial
(innovations numériques, notamment).
Selon une acception plus symbolique, plus militante, la collection propose
également des écrits qui abordent, d’une manière ou d’une autre, les notions
d’indépendance éditoriale et de diversité culturelle, de même que la singularité du
vecteur livre au sein de l’espace public, dans un contexte capitalistique marqué
entre autres, ces dernières décennies, par une concentration et une
financiarisation accrues du paysage éditorial.

Série « ESSAIS »

La série « Essais » accueille des écrits plus personnels d’auteurs manifestant
une vision originale et singulière de l’objet-livre et de la lecture, et se détachant
des lignes théoriques attendues.Sous la direction de
Daniel APOLLON,
Philippe RÉGNIER
et Claire BÉLISLE






L’édition critique
à l’ère du numérique










S o m m a i r e
Couverture
4e de couverture
Copyright
Titre
Sommaire
INTRODUCTION – Alors que les textes deviennent numériques
Daniel Apollon, Philippe Régnier et Claire Bélisle
PREMIÈRE PARTIE – HISTOIRE, ENJEUX ET CONTEXTES ÉMERGENTS
CHAPITRE 1 – Le tournant numérique de la critique textuelle: perspectives historiques
et typologiques
Odd Einar Haugen et Daniel Apollon
CHAPITRE 2 – Les enjeux de l’édition critique numérique
Philippe Régnier
CHAPITRE 3 – Le destin de l’appareil critique dans l’édition numérique scientifique
Daniel Apollon et Claire Bélisle
CHAPITRE 4 – Ce que la remédiatisation numérique change dans l’édition et la lecture
Terje Hillesund et Claire Bélisle
DEUXIÈME PARTIE – TECHNOLOGIES TEXTUELLES
CHAPITRE 5 – Systèmes de balisage de textes et éditions critiques
Claus Huitfeldt
CHAPITRE 6 – Éditions critiques et séparation de la description et de la présentation
Alois Pichler et Tone Merete Bruvik
TROISIÈME PARTIE – NOUVELLES PRATIQUES, NOUVEAUX CONTENUS, NOUVELLES
POLITIQUES
CHAPITRE 7 – La fabrique d’une édition critique: les trois moments-clés
Odd Einar Haugen
CHAPITRE 8 – Du livre à la collection. Éditions critiques de documents hétérogènes
Sarah Mombert
CHAPITRE 9 – Vers une nouvelle économie politique de l’édition critique
Philippe Régnier
BIBLIOGRAPHIE, SOURCES EN LIGNE, LOGICIELS
PRÉSENTATION DES AUTEURS
GLOSSAIRE
TABLE DES FIGURES
AdresseINTRODUCTION
Alors que les textes deviennent numériques
Daniel Apollon, Philippe Régnier et Claire Bélisle

1À mesure que le monde devient numérique et que la production d’information
explose (dans des conditions telles que la production annuelle de données dépasse
dorénavant les capacités de stockage), les évidences convenues sur lesquelles
reposent non seulement la culture et l’érudition, mais aussi l’ensemble des humanités,
ne vont plus du tout de soi. Le statut symbolique des textes, issu de la longue tradition
du livre, depuis le livre manuscrit jusqu’au livre imprimé, subit les pressions
conjuguées des pratiques diverses et foisonnantes de l’écriture multimédia, des
changements incessants de technologies et de supports, et des mutations corollaires
massives des attentes des lecteurs. De nouvelles générations vivent l’ordinateur, le
téléphone portable et l’Internet comme des sortes de prothèses corporelles et
cérébrales devenues indispensables à leur présence au monde et à leur identité. Aux
rites communs, qui paraissaient immuables, de la civilisation du livre, fondée sur un
respect proche du sacré pour l’autorité fixe et certaine des auteurs et des écrits, pour
ne pas dire des écritures (avec et sans majuscule à l’initiale), se substitue
progressivement toute la gamme des usages non (encore) codifiés, et si divers qu’ils
en paraissent individuels, des nouveaux supports de la connaissance, ordinairement
qualifiés de dynamiques à cause de leur évolution permanente et de leur interactivité.
Depuis une trentaine d’années déjà, de nombreux chercheurs en sciences humaines
et sociales travaillent avec des outils numériques et réussissent à faire redécouvrir des
œuvres en s’appuyant sur des dispositifs innovants. Les fruits visibles de leurs efforts,
c’est-à-dire la production sur supports numériques d’éditions témoins significatives et
désormais accessibles à tout un chacun, ont amené sur le devant de la scène des
problématiques disruptives.
Se posent dès lors les questions connexes du devenir de l’édition critique et, au-delà
des pionniers, de la capacité de l’ensemble de la communauté des chercheurs en
sciences humaines à s’approprier les outils numériques spécifiques créés à leur
intention et à celle des publics attentifs aux publications qu’ils leur destinent.
Car pour la grande majorité encore des producteurs d’éditions critiques et de critique
des textes, ces outils, à base de technologies d’encodage récentes, apparaissent
2encore comme de véritables boîtes noires , des objets hermétiques et énigmatiques.
Il n’est pas inutile de réaffirmer que le concept d’édition critique et les pratiques
correspondantes, ainsi que le rôle de l’éditeur critique, autrement nommé philologue,
sont bien antérieurs à l’âge du traitement automatique de l’information et d’Internet.
Une étude détaillée et comparée des traditions de l’édition critique et plus
généralement de l’édition savante mettrait en lumière toute une trame solidement
préconstituée d’écoles et de micropratiques éditoriales dont les singularités
apparaîtraient comme déterminées en profondeur par leurs contextes et par leurs
prérequis historiques, géographiques, et socioculturels respectifs. Ces traditions
influent puissamment sur la relation triangulaire éditeur-auteur-lecteur et rendent
compte des différences spécifiques qui s’observent d’une aire culturelle à l’autre, d’un
pays à l’autre et à l’intérieur même de chaque espace national. Il suffit pour le
soupçonner de considérer la grande diversité des types d’appareils critiques en usagedans l’édition critique moderne. Mais la seule esquisse d’une histoire globale de
celleci sortirait du cadre de cet ouvrage. Plus modestement, sans perdre de vue ces
déterminations externes ni la diversité des régimes éditoriaux, les contributions ici
réunies entreprennent de décrire les problèmes communs liés aux bouleversements
technologiques en cours et les formes éditoriales nouvelles dont ces bouleversements,
selon le point de vue et selon les cas, ouvrent la possibilité ou entraînent la nécessité.
Bien qu’elles n’aient pour le moins pas vérifié les prédictions fracassantes de la mort
du livre ou d’une société sans papier, les quatre dernières décennies ont vu se
développer entre les encore nouvelles technologies de l’information et les pratiques
éditoriales vieilles de plusieurs siècles un processus d’interpénétration complexe, qui
se réalise en ordre dispersé et qui, loin d’être homogène, se caractériserait plutôt par
sa diversification, voire par un certain morcellement. Les effets en sont grandissants et,
semble-t-il, irréversibles. L’invasion générale du numérique, pour ne pas dire,
désormais, son omniprésence, fait qu’il n’est désormais plus possible d’envisager une
édition sur papier sans prévoir sa version en ligne, à moins que des raisons objectives
ne conduisent à en concevoir une toute différente, spécialement destinée à Internet.
Pour autant, nous y insistons, le phénomène est à décrire moins en termes de
confrontation ou d’antagonisme entre deux systèmes inassimilables l’un à l’autre qu’en
termes d’interpénétration progressive ou d’intégrations partielles et cumulatives entre
l’ancien et le nouveau. Loin de s’accomplir en bloc et de manière homogène en tous
lieux et milieux, les évolutions adviennent au coup par coup, par pièces détachées,
tout en étant assez rapidement imitées et adoptées dès lors qu’elles sont jugées
bonnes.
Mais que l’on soit un tenant enthousiaste et volontiers exclusif de l’édition
numérique, ou que l’on ait au contraire choisi par principe de rester au nombre des
praticiens exclusifs de l’édition sur papier, ou encore que l’on préfère éclectiquement
recourir aux deux supports selon les circonstances et les cas d’espèce, force est de
convenir au moins d’un fait incontournable : l’intrusion des architectures numériques et
de leurs pionniers dans les territoires auparavant réservés aux livres sur papier et aux
institutions, tels les maisons d’édition, les gouvernements, les universités et
académies, a créé une situation neuve et vouée à une longue instabilité, incitant à des
expérimentations et à des discussions de fond qui ne font que commencer. La
fulgurante diffusion mondiale de l’accès à Internet, et par conséquent du travail en
réseau, pousse en effet mécaniquement et massivement non seulement à produire des
éditions critiques numériques en ligne, mais aussi à leur donner une forte dimension
communicationnelle, autrement dit à les orienter vers les usagers, ceux-ci ne se
définissant plus avant tout comme une petite élite de savants et d’amateurs éclairés,
mais, a priori, comme le public le plus large possible eu égard à l’objet. Autant en effet
la première période de développement de l’informatique (grosso modo de 1960 à 1993)
a été dominée par l’invention de systèmes informatiques qui étaient presque
exclusivement des dispositifs de traitement automatique de l’information, autant, la
seconde, celle que nous vivons encore et qui a été engagée en 1993 par l’entrée du
World Wide Web dans le domaine public, se trouve marquée par une mutation
autrement plus profonde : l’avènement de la société de l’information en réseaux, telle
3que Manuel Castells en a dressé le constat et, avec elle, la forge d’outils de
communication, d’expression, de partage et de collaboration multipliant indéfiniment
les possibilités d’accès aux informations et d’échanges d’informations. Le corollaire de
cette situation n’est autre que l’obsolescence des systèmes informatiques fermés,
utilisés depuis les années soixante pour établir des archives textuelles et créer desthésaurus ou des corpus sous forme de bases de données. Les architectures basées
sur Internet, y compris les éditions critiques numériques, sont d’abord des architectures
de traitement de la communication qui exploitent des mécanismes sous-jacents de
traitement de l’information. Elles offrent une chaîne complète de production textuelle et
multimédia, depuis le recueil des contenus jusqu’à leur transformation et leur
réutilisation dans des productions orientées vers les usagers.
C’est une raison supplémentaire pour que le présent ouvrage n’offre pas un kit
complet et prêt à l’emploi de l’édition critique numérique destiné à remplacer un
vademecum universel qui n’existe ni ne saurait exister de l’édition critique sur papier. Car –
il faudrait beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour l’oublier – même avant
l’invention des ordinateurs et d’Internet, les philologues ne s’étaient nulle part et jamais
accordés sur un modèle unique et parfait d’édition critique. Eux-mêmes souvent
compromis dans une expérience éditoriale plus ou moins traditionnelle ou novatrice,
les rares chercheurs à s’être penchés sur l’histoire des théories et des pratiques
éditoriales modernes ont au contraire plutôt mis l’accent sur la variété des cadres
épistémiques qui ont guidé leurs prédécesseurs au cours des siècles. Même à
l’intérieur de champs d’application relativement restreints, tels que la littérature du
eXIX siècle dans un pays donné, il n’est guère d’éditions critiques imprimées se
bornant à exploiter une seule méthode et un seul type d’appareil critique au motif que
ce texte requerrait cette méthode à l’exclusion de toute autre, et que ce type d’appareil
critique serait préconisé par cette méthode à l’exclusion de tout autre. Faut-il préférer la
dernière édition autorisée, soit la plus proche, pour ainsi dire, des dernières volontés
de l’auteur ? Ou bien l’édition princeps, celle qui a valu à l’œuvre sa première
réception ? Ou bien encore tel ou tel état intermédiaire, qui refléterait mieux un goût ou
une opinion ? Voire ce brouillon-ci ou ce brouillon-là ? Mais pourquoi choisir et ne pas
prendre le parti d’une édition synoptique, totale ? Et, par ailleurs, convient-il de prêter
plus d’attention aux évolutions du texte, donc de privilégier une méthode telle que la
génétique textuelle, ou bien de s’interroger avant tout sur le rapport du texte au
contexte, donc de se tourner en priorité vers une approche critique historique ? Ce
n’est là, sur des points de doctrine il est vrai majeurs, qu’un exemple des désaccords
classiques. Aux divergences héritées de la diversité des cultures académiques
nationales, ainsi que de la pluralité et de la concurrence des maisons d’édition et de
leurs collections, s’ajoutent par-dessus le marché les choix individuels des éditeurs
scientifiques. Or si elle peut accueillir des quantités exponentielles d’information
textuelle et multimédia, si elle offre des dispositifs de présentation, comme le
multifenêtrage, ou des fonctionnalités, comme les liens hypertextes, permettant de
surmonter certaines contraintes de choix déterminées par les conditions matérielles
propres à l’imprimé, l’édition critique en ligne comporte ses propres limites matérielles
et techniques, qui ne seront pas toutes repoussées à l’avenir. Mais surtout, elle ne
saurait sans illusion être prise pour une panacée miraculeuse dispensant les
philologues de faire le moindre choix et capable de les mettre tous d’accord.
Voilà en somme, avant d’y revenir dans le détail, pourquoi l’édition critique
numérique n’est pas qu’une affaire de technique réservée à une poignée d’initiés, mais
constitue, pour l’ensemble de la communauté des philologues, un vrai sujet de
réflexion philologique, culturelle et sociétale.
Une approche exhaustive et pragmatique
Afin de procurer un parcours complet, nous avons tenu à prendre en compte toutes
les dimensions, des plus techniques jusqu’aux plus théoriques, et de la production,pour ainsi dire, jusqu’à la consommation, c’est-à-dire jusqu’à la lecture. Disons, en
première approche, que nous avons distingué trois grandes séries de questions :
1. la structuration, l’encodage, le formatage et la production de données textuelles
avec application particulière à l’édition critique, en référence aux projets
norvégiens se conformant à la TEI (Text Encoding Initiative), tels que MENOTA
(Medieval Text Archives), ou la collection de transcriptions numériques
diplomatiques (au sens philologique de ce dernier adjectif) établies par l’université
de Bergen ;
2. en relation avec les traditions séculaires de l’édition critique, la jeune histoire, la
conception, la fabrication, les conditions et les finalités sociales de l’édition
critique de textes et d’archives textuelles sur supports numériques que ce soit en
ligne, sur cédérom ou sous forme de livres électroniques téléchargeables, à partir,
entre autres, des expériences menées à bien en Norvège des œuvres complètes
d’Ibsen et des archives de Wittgenstein, ou, à Lyon, du projet relativement à
SaintSimon et au saint-simonisme ;
3. les pratiques de lecture sur les différents supports numériques, à partir des études
pilotes conduites dans la Région Rhône-Alpes sur la lecture numérique et sur
l’usage des livres électroniques, sur la lecture d’encyclopédies en ligne par des
étudiants, comme à partir des observations de Jill Walker Rettberg, à l’université
de Bergen, sur des textes de blogueurs.

La première série de questions est plus liée qu’il n’y paraît au mouvement de la
numérisation de masse du patrimoine textuel mondial initiée par Google et également
engagée à sa suite et concurremment par les bibliothèques de conservation et de
recherche. Car derrière la mise en ligne de copies numériques des originaux s’opère
en fait, de manière assez anarchique, une grande entreprise de traduction assez
comparable à celle naguère menée par la bibliothèque d’Alexandrie pour dupliquer en
grec tous les manuscrits qui lui arrivaient dans des langues « barbares ». Dans cette
phase de transition dont ils n’ont pas la maîtrise et sur laquelle un tout petit nombre
d’entre eux seulement parviennent à influer, ceux qui s’aventurent à éditer sur support
numérique sont amenés à faire leur marché parmi les langages et les standards
informatiques existants, à se les approprier et, bien souvent, à les adapter. Aussi nous
sommes-nous efforcés de faire comprendre en quoi consistent ces encodages
(principalement XML) et ces standards de balisage (principalement la TEI), et
d’indiquer les enjeux impliqués par les choix. L’inventaire raisonné de ces outils permet
d’entrevoir quel parti il est possible d’en tirer au profit d’une extension quantitative,
d’une amélioration qualitative et peut-être même d’une révolution de l’analyse et de la
critique des textes.
Au fil des chapitres, c’est le spectre complet des différents types d’éditions critiques
numériques qui est exploré. Les unes, comme celle de Virginia Woolf, donnent accès
aux différents états d’une œuvre d’auteur et fournissent simultanément un corpus
sélectif de documents contextuels empruntés ou non à l’auteur pourvu qu’ils soient
susceptibles de l’éclairer. D’autres, comme l’édition réalisée à Bergen du Nachlass de
Wittgenstein, se restreignent aux archives de l’œuvre laissées par l’auteur lui-même et
poursuivent donc un objectif purement génétique. Certaines visent, d’une manière ou
d’une autre, à établir une version du texte qui soit la plus conforme possible aux
intentions attestées de l’auteur. C’est le cas des projets Chaucer, Joyce ou
Kierkegaard. Un nombre important méritent d’être qualifiés d’éclectiques ou d’hybrides,
en ce sens que, comme celle d’Ibsen, elles combinent l’établissement d’un textedestiné à faire autorité avec l’apport d’un appareil critique relevant les variantes et
donnant des éclaircissements d’ordre biographique ou historique.
Avoir résolu de prendre en considération l’ensemble des possibles sans afficher de
préférence pour telle ou telle option ne traduit aucune sous-estimation de l’attention
épistémologique aiguë qu’il convient de cultiver lorsqu’on se penche sur les différentes
technologies numériques offertes au service des différentes théories et pratiques
éditoriales. Passer en revue les exemples les plus divers est, au contraire, le moyen le
plus efficace pour comprendre comment la théorie essaie de s’orienter dans la
technologie, comment, à l’inverse, la technologie peut délibérément ou non favoriser
une orientation théorique, ou encore comment les besoins de telle pratique liée à telle
théorie incitent la technologie à inventer telle fonctionnalité. Au dogmatisme qui aurait
consisté à mettre en scène une énième guerre des Anciens et des Modernes, nous
avons préféré le pragmatisme : observer et évaluer les nouvelles pratiques qui
émergent du fait de l’utilisation des supports et des outils numériques. Seuls sont pris
en compte dans cet ouvrage les débats théoriques qui ont un impact direct sur les
pratiques éditoriales en général, et sur le contexte numérique en particulier. Ainsi,
plutôt que de discourir sur : « Qu’est-ce qu’un texte ? », les contributeurs se sont
astreints à se demander : « De quel type de texte examinons-nous ici le processus de
production ? », « Comment ce texte est-il produit ? » et « Pourquoi est-il produit de
cette façon particulière ? »
C’est ainsi qu’est apparue l’importance d’en passer par une explicitation et une
discussion des suppositions sous-jacentes et des paradigmes incorporés qui
s’entrebattent au sein de chaque pratique éditoriale, de quelque école qu’elle se
réclame et même si elle ne se réclame d’aucune. Malgré l’apparent apaisement actuel
des querelles en la matière, on aurait grand tort de nourrir l’illusion que quelque
médiation du numérique les aurait amenées à se rejoindre dans un modus vivendi à la
fois cohérent et respectueux de leurs différences. Il est plus réaliste de considérer les
éditions critiques numériques dans leur ensemble, et chacune séparément, comme
résultant d’une accumulation hétéroclite de procédures faiblement interconnectées,
depuis la sélection des originaux de référence et leur collationnement, serait-il
automatisé, jusqu’à l’interaction du lecteur au moyen de son clavier et de sa souris
avec ce qu’il voit à l’écran. Bien que basés sur une approche technique unifiée, les
nouveaux outils eux-mêmes, c’est-à-dire le riche ensemble des techniques inventées
pour baliser le texte et pour en permettre la visualisation au terme d’une suite de
transformations, peuvent fort bien être constitués de couches très hétérogènes.
Pour développer brièvement ce dernier point, qui n’est pas le plus facile à saisir,
nous nous bornerons à indiquer ici que du point de vue de l’éditeur scientifique, les
relations que les informaticiens ont à construire entre, d’une part, les différentes
représentations balisées du matériel à éditer et, d’autre part, les présentations visuelles
du même matériel, ne peuvent pas être considérées comme relevant uniquement de la
technique. C’est en effet plus fondamentalement la question de la conservation de
l’identité même du texte qui se pose au terme du processus des transformations
automatiques qui sont provoquées par des mécanismes algorithmiques pour passer de
l’accumulation de signes codés que constitue sa représentation balisée à sa
présentation visuelle finale. Une fois celle-ci obtenue, pour l’utilisateur courant, aucun
de ces signes n’apparaît plus sur l’écran. Mais l’énorme et complexe métastructure
qu’ils constituent, faite de plusieurs niveaux et d’une multitude d’hyperliens, n’en
demeure pas moins ce qui, en profondeur, informe le texte qu’il est en train de lire.
Ainsi chargé et pour ainsi dire réécrit par toute l’information invisible qui lui a étéamalgamée en langage informatique, le texte numérique, en fin de compte, est-il le
même texte que le texte manuscrit ou imprimé ? Peut-on vraiment le lire comme si de
rien n’était et ne faudra-t-il pas, tôt ou tard, pour juger du résultat ou pour l’amender,
soumettre les métadonnées elles aussi à une forme de critique ? Nous nous bornons à
noter le problème.
Le contexte de la société de la connaissance
L’évidence est devenue telle que ce rappel va passer pour le pire des lieux
communs : le flux remplace la périodicité, la civilisation du numérique remplace la
4civilisation du journal . Bien que loin sans doute d’être arrivées au bout des
perfectionnements possibles et souhaitables dans le domaine qui nous occupe, les
technologies numériques acheminent déjà quotidiennement dans les foyers des
quantités faramineuses de texte. Dans cette circulation en constante expansion, une
part non négligeable revient aux textes patrimoniaux, du moins à en juger par les
investissements qu’y consacrent Google et un grand nombre d’institutions publiques de
par le monde. Jamais l’accès aux écrits, anciens, récents ou en devenir, n’a été aussi
facile et, par voie de conséquence, veut-on présumer, aussi fréquent et aussi massif
5que dans ces « sociétés de la connaissance » vers lesquelles nous nous dirigerions.
Aujourd’hui, un document se crée à l’aide d’outils numériques, il s’édite sur des
platesformes plurimédia, il se diffuse électroniquement sur les réseaux et il se conserve sous
forme d’archives digitales. Les technologies numériques se retrouvent ainsi à toutes
les étapes du cycle de vie d’un document parce qu’elles en facilitent la continuité
éditoriale, c’est-à-dire qu’elles permettent d’intégrer ces étapes dans une seule et
même chaîne d’outils et de processus.
Il semble bien que les technologies de l’information et de la communication (TIC),
que l’on pourrait renommer technologies de l’intelligence et de la connaissance,
contribuent pour une large part à la codification croissante des connaissances dans
une société se vivant comme marquée de manière dominante par le développement
desdits « services intensifs en connaissance » (Knowledge-intensive services, ou
KISs). L’observation, d’un côté, de ce mouvement de codification croissante des
connaissances, qui les standardise et les rend transférables, et, d’un autre côté, la
redécouverte par la psychologie cognitive du rôle central de la connaissance tacite,
issue de l’expérience personnelle et de l’interaction sociale, pourraient être appliquées
avantageusement aux processus sous-jacents à l’activité d’édition critique. Avec la
numérisation de grandes quantités de textes et d’images, le développement des
bibliothèques numériques, l’intégration des outils et services du web dans les
universités et les centres de recherche, et, enfin, la place grandissante des réseaux
virtuels, l’édition critique est engagée dans des bouleversements aussi profonds que
ceux traversés par le journalisme, l’éducation ou la distribution.
6Lors d’un « Sommet sur les outils numériques pour les humanités », qui a fait date
et qui avait réuni une soixantaine de chercheurs de diverses disciplines, le comité
organisateur avait, à l’ouverture, déclaré que les chercheurs en humanités étaient au
seuil d’un véritable changement révolutionnaire de leurs compétences. Ayant dû se
résoudre à admettre qu’il n’y avait encore qu’un infime pourcentage (environ 6 %) des
chercheurs qui utilisaient d’autres outils numériques que le traitement de texte, un
navigateur, un moteur de recherche généraliste, et la messagerie électronique, les
participants tinrent néanmoins à réaffirmer collectivement, à l’issue de leur rencontre,
leur conviction que
« La recherche prenant possession de l’outil numérique […] va modifier fondamentalement
la manière dont l’humanité perçoit et interagit avec les documents historiques, parce que la
technologie, rendu pertinemment utile, pourra aider l’esprit humain à faire ce qu’il fait déjà
7de manière unique : produire des intuitions créatives et de nouvelles connaissances. ».

L’incessante réitération de cette pétition de principe depuis une dizaine d’années ne
doit pas conduire à en conclure que les outils et les supports numériques seraient
largement répandus, utilisés et appréciés par les chercheurs amenés par leur
spécialité ou par un besoin particulier à produire une ou des éditions critiques. Bien
que ce contexte concerne éminemment le devenir de cette pratique savante
fondamentale dans le rapport à la connaissance qu’est l’édition critique, de nombreux
enjeux de la mutation en cours du rapport à la connaissance restent méconnus et
seule une étroite minorité de chercheurs en sciences humaines et sociales
s’intéressent et contribuent eux-mêmes à l’entreprise d’intérêt pourtant commun que
constitue la numérisation des textes, comme si cette formule recouvrait une simple
opération de reproduction, aussi anodine que, naguère, le microfilmage. Il est vrai que
l’introduction de nouveaux outils technologiques de recherche et de publication dans
les humanités requiert des compétences et des savoir-faire que les littéraires n’ont
souvent pas encore pu s’approprier et auxquels beaucoup d’entre eux se tiennent
délibérément extérieurs, que ce soit par principe, par goût ou du fait de leur formation
initiale. Une cause déterminante en est évidemment la grande coupure instaurée au
eXIX siècle entre les Lettres et les Sciences. Si plusieurs sciences sociales,
notamment l’économie, campent par pans entiers du côté du savoir mathématisé, il
n’est guère que les linguistes, du côté des sciences humaines, qui n’éprouvent pas
trop de peine à passer de la langue naturelle aux langages formels que sont les
langages informatiques. Les purs « littéraires », c’est-à-dire les spécialistes de
littérature, de philosophie, d’histoire, etc., qui ont affaire en priorité à l’histoire et au
sens des textes, s’ils se reconnaissent volontiers dans la complexité et les itinéraires
labyrinthiques du numérique, rechignent carrément devant modèles, systèmes,
programmes et codes. Mais un frein majeur réside aussi et surtout dans la difficulté de
ces chercheurs appartenant aux générations avant tout formées par la fréquentation
des livres et des bibliothèques à prendre conscience qu’il leur appartient de se saisir
de l’opportunité des nouveaux outils pour concevoir de nouveaux enjeux et se fixer de
nouveaux objectifs, quitte à en profiter pour réviser en conséquence leurs stratégies
intellectuelles. Puisque ces évolutions souhaitées peinent à advenir par la spontanéité
des initiatives individuelles, force est d’estimer qu’il conviendrait de promouvoir avec
plus de vigueur l’opinion que, comme l’a déclaré une importante société savante
8américaine , la priorité devrait être mise aujourd’hui sur les « innovations
institutionnelles qui permettront à l’érudition numérique d’être cumulative, collaborative
et synergétique ».
Ainsi, cet ouvrage veut contribuer à la connaissance des nouveaux outils et à la
maîtrise des problèmes techniques importants et réels que pose l’édition critique
numérique aux chercheurs humanistes. Les éditeurs de ce livre, ayant conscience du
patrimoine littéraire et disciplinaire de l’édition savante, ont l’intention de se centrer sur
les deux aspects de l’édition critique numérique : les pratiques variées de l’édition
numérique et les pratiques aussi variées de la lecture numérique contemporaine.
Pourquoi et pour qui ce livre a-t-il été écrit ?Origines et finalités
Bien que la compétence en humanités numériques soit encore rarement prise en
compte lors des évaluations qui déterminent leur recrutement, il est devenu important
pour les chercheurs en sciences humaines et sociales de se familiariser avec elles :
avoir à l’esprit des réalisations exemplaires, s’en être servis de manière experte pour
certaines de leurs recherches, savoir quels sont les outils disponibles, connaître les
principes de leur fonctionnement et même posséder une pratique qualifiée de certains
d’entre eux. C’est pour penser cette part du métier croissante, mais souvent maintenue
dans une sorte de non-dit pénalisant pour les humanités que notre ouvrage a été
conçu. À la fois pour prendre la mesure des opportunités et des défis, pour penser les
choses à la racine, et pour commencer à réunir un minimum d’éléments de réponse.
Le projet d’un livre répondant à ces besoins est né d’un improbable concours de
circonstances créé au milieu des années 2000 par la rencontre professionnelle, au sein
d’une commission d’évaluation de l’Union européenne, entre un universitaire norvégien
d’origine lyonnaise et une ingénieure de recherche lyonnaise d’origine canadienne,
appartenant, le premier, à l’équipe de l’université de Bergen connue pour avoir produit
l’édition sur cédérom des archives de Wittgenstein et pour s’être impliqué dans l’édition
des œuvres complètes d’Ibsen, et la seconde, à une unité de recherche en littérature
française ayant notamment réalisé l’édition également pionnière et pareillement sur
ecédérom d’un journal francophone du XVIII siècle, la Gazette d’Amsterdam. Non
seulement leurs deux équipes étaient confrontées par leur pratique et par leurs projets
aux questions posées par la production d’éditions numériques, mais il se trouvait aussi
que toutes deux entretenaient symétriquement une réflexion sur la lecture numérique,
ses supports, ses outils et ses adeptes. Aussi la rencontre entre les individus ne
tardat-elle pas à s’élargir aux collectifs, où s’exprima vite un besoin de se conforter les uns
les autres par voie d’information réciproque, de comparaisons et d’échanges entre
littéraires sur ce qui nous rassemblait aussi bien que sur ce qui faisait nos différences
spécifiques ou contingentes. Norvégiens comme Français, nous nous sentions assez
isolés dans nos disciplines. Fiers, mais aussi conscients des risques pris, nous
souhaitions nous donner une vision commune de notre situation dans un champ
émergent, mais mal identifié dans nos pays respectifs ainsi qu’au plan international.
Partageant le sentiment que l’introduction du numérique était un phénomène de nature
à bouleverser nos activités en profondeur, et estimant ensemble que de tels
bouleversements devaient se gérer à une échelle supérieure à nos échelles
respectives, nous étions donc de plus en manque d’une réflexion de fond pour
comprendre quel complexe réseau de forces culturelles, sociales et économiques
pourrait bien prendre en charge nos initiatives, porter et généraliser pour des pratiques
éditoriales telles que les nôtres de nouveaux régimes d’organisation, de présentation et
de représentation (sur le sens numérique bien précis désormais assigné à ces termes).
Un programme franco-norvégien dénommé AURORA a fait le reste en finançant une
série de rencontres bilatérales et informelles dont les exposés, passionnément
discutés et longuement retravaillés, ont donné naissance à la présente suite de
chapitres.
Au-delà des convergences et des divergences d’ordre théorique et pratique
constatées et débattues, les participants au programme se mirent d’accord en premier
lieu pour dresser un état des lieux de l’édition critique ou, plus largement, scientifique,
en Europe sur supports numériques. Ils s’entendirent aussi pour engager
conjointement une réflexion sur l’économie politique de ce nouveau créneau d’éditionet sur ses rapports au monde de l’édition. Le livre en somme a été conçu pour articuler
ensemble toutes les questions, de natures très diverses, auxquelles se voit confronté
un éditeur scientifique tenté d’employer le numérique, depuis : « Opterai-je ou
n’opterai-je pas pour l’édition numérique ? » jusqu’à : « Comment établir et
implémenter une édition critique en ligne ? », sans oublier celle qui suscite le plus de
craintes a priori : « Comment encoder mes textes ? ».
La théorie générale de l’édition critique n’est pour l’essentiel abordée qu’à travers
ses incidences pratico-techniques. Il ne s’agissait pas d’entrer dans des différends
doctrinaux qui ne datent pas d’hier ni de se précipiter pour les reconstruire à l’identique
sur le terrain du numérique. Prudent et modeste donc, notre ouvrage collectif respecte
les partis pris antérieurs de ses contributeurs et des lecteurs qu’il espère s’attirer, ce
qui ne le retient pas, on le verra, de plaider pour une certaine standardisation des
formes de l’appareil critique et pour une certaine clarté dans l’affichage des principes.
C’est l’une des conditions à remplir, semble-t-il, pour qu’un plus grand nombre de
personnes prennent l’habitude de se tourner vers les éditions savantes plutôt que de
les fuir. Quant aux considérations d’histoire, de sociologie ou d’économie politique
relatives au livre, aux éditeurs scientifiques, aux maisons d’édition, à la lecture, aux
bibliothèques, aux publics, etc., nous ne les mettons au premier plan et ne les
développons que dans la mesure où elles éclairent pour de bon les pratiques
éditoriales sur support numérique.
Par ailleurs, alors que l’édition critique sur papier encourt sans états d’âme excessifs
le reproche de produire des livres réservés aux spécialistes et aux amateurs fortunés,
le caractère nativement « ouvert », « libre » et donc volontiers gratuit d’Internet (en
anglais particulièrement, ces adjectifs tendent à la synonymie), les idéologies
philanthropiques qui lui sont associées et sa propension au communicationnel, au
collaboratif et à l’interactif, incitent à l’inverse à donner aux éditions critiques
numériques une vocation publique, voire grand public. Quoi que l’on pense, craigne ou
désire sur ce point, force est d’admettre que le passage du papier au numérique, a
fortiori au numérique en ligne, oblige à repenser la représentation traditionnelle des
publics de la littérature et a fortiori du lectorat de l’édition critique. Alors que le terme et
la théorie de la « réception » font à peu près consensus lorsqu’il est question de fiction
ou de poésie imprimées, leur inadéquation est flagrante lorsqu’il s’agit de décrire les
attentes, le comportement et l’expérience de l’usager en ligne, dont on ne sait trop si
l’on doit continuer à le nommer lecteur ou le considérer déjà comme une variété
particulière de l’espèce des internautes. Or une caractéristique majeure des
internautes paraît être leur volonté de ne pas revenir à l’attitude passive qui passe à
tort ou à raison pour être celle des lecteurs d’imprimés. Produire une édition critique,
c’est, qu’on le veuille ou non, façonner de nouveaux usages, et par là même
refaçonner autrement les usagers, voire en créer de très différents. L’hypothèse n’est
pas à exclure que l’évolution ainsi engagée ait à terme pour conséquence un vaste
transfert de pouvoir qui dessaisirait le(s) spécialiste(s) et tendrait à transformer les
sites éditoriaux en wikis et leurs visiteurs en autant de coéditeurs anonymes.
Une approche suggestive d’un futur possible de l’édition critique numérique est
l’évolution du livre électronique imaginée par Robert Darnton pour sa discipline,
l’histoire (1999). Dans un article intitulé « Le nouvel âge du livre », celui-ci s’appuie sur
le procédé des hyperliens pour proposer un modèle d’organisation de l’essai historique
se présentant comme une succession pyramidale de couches de texte offrant la faculté
de lectures différenciées, par approfondissements et/ou élargissements successifs. Le
niveau exigu par lequel on entrerait, le sommet de l’édifice, explique-t-il, serait uneprésentation synthétique concise du sujet, qui aurait la forme d’un exposé suivi et
donnerait éventuellement lieu à un tirage en livre de poche. Un deuxième niveau, un
peu plus étendu, reviendrait en détail sur divers points de l’argumentation en leur
consacrant des développements séparés spécifiques. Le troisième niveau s’élargirait
davantage pour accueillir des documents « probablement de genres différents, chacun
mis en relief par un essai interprétatif ». Un quatrième niveau encore plus vaste serait
« théorique ou historiographique, avec une sélection de travaux antérieurs et leurs
discussions ». Enfin, en approchant de la base, un cinquième niveau serait
pédagogique, fournissant des programmes d’enseignement, des cours et des sujets de
discussion pour la classe. La base elle-même collectionnerait les commentaires du
« livre », depuis les premiers rapports de lecture commandés par l’éditeur pour avis,
jusqu’aux lettres des lecteurs à l’auteur, en passant, serait-on tenté d’ajouter
pêlemêle, par leurs courriels, les articles de presse, les recensions dans les revues
savantes, voire les réactions exprimées sur les librairies en ligne et dans les FAQs. Et
Robert Darnton de conclure :

« Un livre de ce type inciterait à un genre nouveau de lecture, certains lecteurs se
contentant d’un rapide parcours du récit supérieur, d’autres désirant lire verticalement et
suivre certains thèmes de plus en plus profondément dans la documentation et les essais
complémentaires. […] L’écran d’ordinateur serait utilisé pour sélectionner et chercher des
informations, alors que la lecture intensive et longue recourrait au codex conventionnel.

Loin d’être utopique, la monographie numérique pourrait répondre aux besoins de la
communauté universitaire là précisément où ils réclament une solution urgente. Elle
fournirait alors un instrument pour sérier les problèmes et ouvrir un nouvel espace à
l’extension des connaissances. »

Formulée voici une dizaine d’années, cette vision conserve aujourd’hui toute sa
valeur prospective, alors que le livre électronique a pris son essor commercial sans
pour autant s’être encore inventé des formes neuves. Elle mérite, sans aucun doute,
9d’être transposée à l’édition numérique électronique, mutatis mutandis .
Les réalisations que nous avons pu recenser et sur lesquelles nous fondons nos
analyses montrent effectivement à la fois une grande diversité et de fortes lignes de
convergence. D’une manière générale, sauf celles qui inclinent à reproduire le plus
possible les formes du livre, tout se passe comme si chacune se voulait une aventure
singulière. À notre connaissance, il n’en est aucune qui ait réutilisé une architecture
créée pour une autre œuvre ou pour un autre corpus. Mais toutes, d’un autre côté,
intègrent des standards, des modalités de présentation et des outils interactifs ayant
fait leurs preuves, la plupart, ailleurs que dans des cas du même genre. Ce sont, bien
sûr, le caractère souvent expérimental et la jeunesse relative de l’édition critique
numérique qui expliquent cette diversité génésiaque, mais aussi son inscription dans le
contexte général lui aussi on ne peut plus mouvant de la littératie informationnelle.
Comment, du reste, dans une édition qui se dit numérique, l’équipe éditoriale et les
lecteurs n’attendraient-ils pas de retrouver les propriétés spécifiques les plus utiles et
les plus agréables du numérique ? Il n’est sur cette voie pas du tout impossible que,
comme Robert Darnton le suggère pour le genre de l’essai historique, la créativité
technologique ait des effets sur le mouvement même de la connaissance. D’ores et
déjà, le constat semble pouvoir être fait que la diversité des architectures numériques
entraîne ou accentue une certaine diversification des conceptions philologiques parelles implicitement mises en œuvre.
Inversement, il y a une certaine urgence à réduire les multiples inconvénients que
comporte aussi la diversification observable : difficulté ou impossibilité de rendre
interopérables des éditions qu’il serait intéressant de faire communiquer entre elles ;
nécessité pour les éditeurs et pour les lecteurs d’un nouvel et parfois peu ludique
apprentissage chaque fois qu’ils passent d’un corpus à un autre ; coûts d’ingénierie
exorbitants pour, quelquefois, réinventer la roue que des prédécesseurs ont déjà su
faire tourner… Plus les chercheurs et les ingénieurs seront créatifs, plus devront être
entendus les appels maintes fois lancés à la simplification, à l’explicitation, à la
collaboration.
eD’une certaine façon, la philologie, au XXI siècle, en revient à la situation de sa
e(re)naissance au XVI siècle. Elle est à nouveau à la croisée des chemins.
D’ailleurs, les chercheurs qui se consacrent à une édition numérique ne sont pas
sans prendre des risques. Les institutions de recherche dont ils sont les boursiers ou
les salariés ont quelquefois eu – c’est de moins en moins le cas – une certaine
tendance à les marginaliser, au motif qu’ils feraient un travail trop artisanal, quasi
manuel. Les comités de pairs chargés de les évaluer dans le cadre d’un recrutement
ou du suivi de leur carrière ne leur épargnent pas toujours le même reproche grave et
volontiers récurrent : en coopérant étroitement avec les informaticiens jusqu’à mettre
les mains dans le moteur, estiment ceux qui sont personnellement demeurés étrangers
à une telle expérience, ils se déporteraient à mille lieues de leurs objectifs, de leurs
besoins et de leurs compétences scientifiques propres.
Cet ouvrage voudrait donc au contraire aider à découvrir combien la pratique de
l’activité d’édition critique dans un environnement numérique ouvre de nouveaux
horizons : comment, en particulier, elle peut offrir des solutions pour accueillir et
organiser des corpus et des informations que le papier ne peut matériellement contenir
ni présenter ; et comment, ce faisant, elle peut à la fois faire tomber des barrières
doctrinales, faire surgir de nouvelles problématiques, et faire passer la relation éditeur
vs lecteur et usager d’un régime de production-consommation passive à un régime de
communication et d’interaction.
Les différents destinataires
L’émergence incessante de normes, de standards et d’outils inventifs et conviviaux
à laquelle on assiste dans le monde du numérique n’ouvre pas seulement de nouveaux
horizons aux pratiques d’édition « classiques » en mettant à la disposition des
chercheurs, instantanément et sans même qu’ils aient à se déplacer, une masse
documentaire et une capacité d’investigation automatique sans limites. Il est
également fort probable qu’à terme, elle procurera couramment des moyens d’étude et
de publication adéquats aux ambitions les plus utopiques des approches les plus
novatrices. Qu’il s’agisse de restituer sur écran, dans toute sa complexité, la
dynamique de la genèse des textes, ou bien de permettre à tout un chacun d’inventer
des parcours de lecture et des recompositions originales, ou bien encore de faire
éclater les frontières d’une œuvre ou d’un corpus en provoquant sa mise en relation
avec des contextes documentaires de plus en plus larges, y compris les domaines non
textuels (gravure, peinture, musique, architecture, etc.), tous les espoirs sont permis.
Nous ne savons même pas quelles bornes poser. Demain, par exemple, peut-être,
nous saurons jouer de la classification automatique pour créer à volonté de nouvelles
collections.Cet ouvrage s’adresse donc à tous ceux qui dans leur profession ou dans leurs
activités culturelles ont souvent affaire à des textes méritant édition ou réédition
savante, qu’ils soient chercheurs, éditeurs, conservateurs ou archivistes, ingénieurs et
techniciens supérieurs en informatique de différentes spécialités, étudiants, ou tout
simplement lecteurs, dès lors qu’ils se posent la question de l’intérêt d’en disposer sur
un support numérique et sous une forme un tant soit peu élaborée.
S’il fallait à toute force faire une distinction, nous avons eu à l’esprit en particulier
quatre types d’acteurs-usagers : les producteurs d’éditions et leurs commanditaires ou
maîtres d’ouvrage ; les lecteurs et autres utilisateurs, qu’ils soient actifs, passifs ou
interactifs, professionnels ou amateurs, pourvus d’un doctorat ou en cours d’étude ; les
acteurs technologiques : concepteurs, développeurs, distributeurs, intégrateurs
multimédias, encodeurs, archivistes, documentalistes ; et les acteurs sociaux et
notamment les distributeurs du numérique.
Les producteurs d’éditions et leurs commanditaires
La production littéraire accumulée au cours des siècles est aujourd’hui considérée
comme un patrimoine culturel que les sociétés et les peuples sont appelés à partager.
D’où l’importance des éditions critiques numériques, qui constituent le moyen par
excellence d’entretenir et de revaloriser ce patrimoine tant au plan économique qu’au
plan intellectuel, puisque leur principale valeur ajoutée est d’accroître sa lisibilité. Or
loin d’être, comme on le croit parfois au vu de quelques sites ou blogs amateurs, un
loisir facile, individuel et bon marché pour internautes bénévoles, les éditions critiques
numériques mobilisent des compétences scientifiques et technologiques de niveau
professionnel et à temps plein, requièrent de tous les collaborateurs une qualification
technique de plus en plus élevée et engagent par conséquent des coûts en personnel
tout à fait considérables. Aussi leur mise en œuvre suppose-t-elle au départ la
conjonction, d’une part, d’une équipe scientifique et technique motivée et compétente,
et, d’autre part, d’un consortium solide de bailleurs de fonds pénétrés de l’utilité des
enjeux sociaux en cause et capables de faire converger leurs intérêts respectifs
jusqu’au terme du projet.
Les universitaires
Les connaissances et observations ici rassemblées concernent d’abord les éditeurs
scientifiques qui voient dans les toujours « nouvelles » technologies de l’information et
de la communication l’opportunité de produire des éditions critiques quantitativement et
qualitativement supérieures, et même peut-être bien d’un type nouveau. Ces
chercheurs de métier peuvent fort bien compter plusieurs éditions sur papier à leur actif
et même s’être déjà aventurés avec succès sur Internet, mais ils peuvent aussi n’être
qu’au seuil de leur première expérience d’édition. Certains peuvent avoir décidé de
basculer entièrement dans le nouveau média, mais s’il en est peu qui se refusent
absolument à risquer quelques pas en dehors de l’imprimé, beaucoup, semble-t-il,
choisissent de ne pas choisir entre le livre et l’écran. Ils ont envie des deux à la fois et
ils se persuadent que la cohabitation durera longtemps, peut-être toujours, et qu’elle
présente d’appréciables avantages. Peu importe. Les uns et les autres éprouvent sans
doute à un degré similaire le même besoin fondamental qui a réuni les contributeurs de
cet ouvrage : celui de disposer d’une vue d’ensemble des approches et des techniques
numériques, non seulement synthétique quant aux principes en jeu, mais aussi
capable d’un certain recul critique, et de surcroît précise et relativement complète
quant aux savoirs requis et quant aux outils disponibles. La visée des différentescontributions est précisément de jeter un pont entre d’une part la science et l’art de
l’édition critique, dont certains points acquis ou en débat nécessitent de sommaires
rappels pédagogiques, et, d’autre part, les technologies actuellement disponibles et en
devenir.
En travaillant à combiner l’ancien et le nouveau, c’est-à-dire à intégrer à l’ancien le
emeilleur du nouveau, et inversement, les éditeurs scientifiques du XXI siècle
n’auraient-ils pas tout lieu de croire qu’ils participent à l’invention de nouvelles
humanités ?
Les maisons d’édition
Aujourd’hui, directement ou à travers des prestataires, les maisons d’édition ont déjà
couramment affaire à des outils numériques sophistiqués pour faire imprimer leur
production et pour exploiter une partie de leur catalogue sur support numérique, soit
qu’elles proposent une version e-book de certains de leurs livres, soit qu’elles donnent
un accès en ligne gratuit ou payant à leurs revues ou à leurs dictionnaires. Mais à
notre connaissance, aucune d’entre elles ne s’est encore risquée à investir dans le
secteur des éditions critiques numériques. Il n’est toutefois pas incongru de conjecturer
qu’il en ira différemment à l’avenir, lorsque les habitudes de lecture auront changé et
qu’une perspective de rentabilité se sera fait jour.
Une des visées du présent ouvrage est de convaincre les éditeurs de réfléchir à cet
avenir et de s’y préparer activement sans attendre que leur heure soit passée. Qu’ils
appartiennent au secteur privé ou au secteur semi-public des presses universitaires, ils
ne sauraient longtemps écarter de leurs réflexions stratégiques le constat que
l’abondance des ressources et la qualité des modes de présentation auxquelles
parviennent désormais les sites savants d’édition sont en train de révolutionner l’offre
de lecture et de recherche.
Les bibliothèques et les centres de ressources
Non seulement les éditions critiques exploitent des ressources détenues
habituellement par des bibliothèques, mais elles sont aussi destinées pour une bonne
part à un lectorat qui comprend les usagers de leurs salles de lecture. Or la croissance
de la lecture savante ou de loisir culturel sur tablette ou en ligne, et les efforts
considérables mêmes que les bibliothèques et, en général, les centres de ressources
documentaires font pour numériser leurs collections ont notamment pour résultat de
faire chuter dans des proportions partout sensibles la consultation des originaux et par
conséquent la fréquentation des salles de lecture. Qu’elles agissent en partenariat ou
en concurrence avec Google et les diverses initiatives de moindre envergure qui se
sont approprié quelques-unes de leurs missions essentielles, le défi et la responsabilité
sociale pour ces institutions ne seront bientôt plus tant de mener à son terme la
numérisation de masse que de proposer une numérisation de haute qualité et, surtout,
de manière plus générale de préparer l’après-Google. Voilà qui devrait les amener et
les amène d’ores et déjà et de plus en plus à mettre en œuvre une nouvelle
organisation de leurs catalogues et de leurs collections, de nouveaux modes de
distribution pour la consultation à distance, ainsi que de nouveaux modes de lecture
assistée par ordinateur. De là à intervenir de quelque façon dans l’enrichissement des
contenus par la présentation de leur histoire, la stabilisation et la certification de leurs
différents états, l’ajout d’annotations et de liens vers d’autres contenus primaires et
secondaires, la distance n’est pas si grande.
En d’autres termes, il se pourrait bien que les bibliothèques et les centres deressources documentaires, ayant à redéfinir leur métier en concertation avec les
éditeurs scientifiques et avec les maisons d’édition, se trouvent un rôle à assumer
dans la chaîne de la production et de la communication d’éditions critiques numériques
reconnues comme ressortissant de l’intérêt public. Toujours est-il que cette hypothèse
prospective, nourrie par différents constats et plusieurs analyses, fait en première ligne
partie des raisons pour lesquelles nous invitons instamment les responsables de ces
institutions à feuilleter pour leur propre compte les pages qui suivent.
Les lecteurs et utilisateurs
Dans la société de la connaissance vers laquelle les bons esprits prédisent que l’on
se dirige à grands pas, les lecteurs d’éditions critiques sont appelés à devenir à la fois
plus nombreux et plus divers. C’est pourquoi ce serait sans doute une erreur que de
persister dans la représentation traditionnelle du lecteur traditionnel et de se borner à
eprojeter dans le XXI siècle l’idéal type de l’honnête homme façonné par la civilisation
de l’imprimé. Mais bien qu’inclinant à imaginer que l’internaute moyen visitera demain
les monuments littéraires numériques avec la même curiosité et le même profit culturel
que les collections muséales et les expositions en ligne, il va sans dire que nous
n’avons pas la prétention de capter son attention. Nous nous adressons en priorité à
celles et ceux pour qui la mise en ligne de corpus textuels en général et d’œuvres
littéraires en particulier constitue par elle-même un objet d’intérêt. Soit en premier lieu
aux chercheurs et aux enseignants du supérieur, nos collègues, ainsi qu’aux
conservateurs des bibliothèques patrimoniales et de recherche, nos interlocuteurs
habituels, et plus largement aux étudiants, en particulier en sciences humaines et en
sciences sociales, mais aussi en informatique : s’ils ne sont pas encore tous éditeurs
sur Internet, tous, déjà, y sont lecteurs, que ce soit occasionnellement ou assidûment.
Nous espérons en outre nourrir la réflexion des décideurs et des conseillers en matière
de politique culturelle, et, enfin, nous ne serions pas mécontents non plus si nous
pouvions sensibiliser un certain nombre de lettrés érudits ayant depuis belle lurette
quitté le cadre universitaire, mais désireux, en tant que citoyens de la République des
Lettres, de ne pas demeurer à l’écart de l’information et des discussions sur les
mutations de la textualité et de la lecture. Puisse chacun des lecteurs de ce livre y
trouver des éléments de nature à stimuler et diversifier son interaction avec ces
eéditions qui, évoluant dans une autre direction que les e-books, ne sont déjà plus des
livres, mais bien des bases de données en ligne.
Précédant les natifs du numérique, trop jeunes encore quant à eux pour s’intéresser
au sujet, une partie des lecteurs qui feuilletteront nos chapitres les plus technologiques
ne seront probablement pas en mesure, compte tenu de leur appartenance
générationnelle et des lacunes ou du vide de leur formation initiale en informatique,
d’entrer pleinement dans le lexique et les logiques qui en constituent la trame. Au
moins ces pages introduiront-elles les profanes aux principes de fonctionnement des
bases de données textuelles, tout comme les rencontres franco-norvégiennes qui ont
préparé la rédaction ont en partie dessillé les participants les plus étrangers à de tels
développements.
Les plus initiés eux-mêmes, qui cultivent avec bonheur de nouvelles formes de
rapports aux textes et au multimédia en profitant couramment des outils disponibles,
apprécieront sans doute d’accéder à une approche globale et critique des ressources
et des pratiques dont ils sont familiers, et de se voir guidés dans un survol
international, le premier de la sorte en français, des éditions numériques les plus
savantes et les plus élaborées parmi toute la masse de celles qui, à présent, sonteffectivement consultables.
Les acteurs technologiques
Sont également concernés au premier chef les ingénieurs et les techniciens
supérieurs intervenant sur un point quelconque de la chaîne de production et désireux
de s’en donner une compréhension globale : les concepteurs de programmes et
d’usages ; les développeurs qui se chargent de rendre opérationnelles les idées
innovatrices ; les spécialistes des interfaces et des interactions personne-machine ; et
enfin ceux qui travaillent sur le texte informatique caché derrière le texte alphabétique,
autrement dit les encodeurs, ceux qui remplissent ainsi la mission, en quelque sorte,
de traduire celui-ci pour les machines et pour tous ceux de leurs homologues qui, un
jour ou l’autre, auront après eux à ré-intervenir sur ses structures et sur ses formes. Il
va sans dire que la démographie de ces spécialités encore trop rares est appelée à
connaître une belle croissance, que leurs définitions et missions respectives sont en
pleine évolution, et, corrélativement, que leur organisation commune reste à préciser.
Concentrés sur la dimension purement technique de ce qu’ils font au jour le jour
pour parfaire l’architecture et les fonctionnalités de la base, pour y entrer et intégrer les
données, pour les structurer, ou encore pour améliorer l’interface, ces intervenants
majeurs de l’immense chantier de l’entrée du patrimoine écrit dans l’ère du numérique
trouvent certes de vives satisfactions à vérifier le bon fonctionnement des outils qu’ils
ont créés, mais ils n’échappent pas toujours à une certaine frustration devant l’absence
de discussion sur la gamme des choix possibles ou sur les finalités scientifiques et
culturelles qui donnent son sens à leur travail.
Nous avons par conséquent également pensé à eux, en souhaitant leur apporter des
éléments de réflexion générale.
Les acteurs sociaux
À cette catégorie de nos destinataires se rattache dans une certaine mesure un
nouveau type de représentation de professionnels, nécessairement très au fait et au
contact de l’ingénierie informatique, qu’il importe de signaler : les distributeurs du
numérique. Le développement d’éditions de textes et de documents anciens sur
supports numériques nécessite à terme l’émergence d’un nouveau type
d’entrepreneur-éditeur, voire – c’est une hypothèse que nous sommes loin d’écarter –
l’émergence d’un nouveau marché. Si les chercheurs en sciences humaines et
sociales ont d’ores et déjà fait un travail remarquable pour rassembler ou créer et faire
créer des outils, des moyens et des solutions, il devient urgent pour communiquer et
pour valoriser leurs réalisations, mais aussi et surtout pour susciter une généralisation
du mouvement initié par la recherche, de favoriser à la fois l’évolution des maisons
d’édition traditionnelles et la naissance d’entrepreneurs d’un nouveau type, aussi
audacieux que le furent en leur temps les imprimeurs et les libraires de jadis, et comme
eux portés par l’essor d’une nouvelle industrie – l’industrie du numérique tenant ici le
rôle moteur, il est devenu archi-banal de le souligner, qui fut celui de l’imprimerie à
epartir de la fin du XV siècle.
Enfin, nous tenons, quitte à paraître nous répéter, à mentionner ici une seconde fois
les archivistes et à attirer l’attention sur l’importance de leurs relations avec les
documentalistes. Tantôt associés, voire confondus, tantôt dissociés et invités à se
différencier sans retour, ces deux métiers ont en toute hypothèse à coopérer 1° en
matière de conservation, pour assurer la collecte et l’entreposage des contenus
numérisés, y compris les éditions critiques numériques, 2° en matière decommunication et de consultation, pour contribuer à inventer et pour mettre en place
les nouveaux services et usages correspondants, ainsi qu’ils l’ont fait pour les
catalogues en ligne, désormais couramment utilisés par un très large public. Il y a tout
lieu de présumer que les progrès incessants réalisés pour améliorer l’accessibilité des
copies numériques en termes de vitesse, de qualité et de fonctionnalités ne tarderont
pas indéfiniment à s’étendre aux éditions critiques numériques. Il suffit pour déclencher
une telle évolution que les prototypes existants suscitent assez d’émules pour faire
standard et accroître l’offre. La consultation de ces nouvelles éditions entrera ensuite
dans les mœurs et la demande, actuellement très faible, pour ne pas dire quasiment
inexistante, se développera consécutivement.
Verra-t-on les distributeurs d’éditions critiques numériques sortir des rangs des
éditeurs de livres, ou y rester, ou, provenant d’ailleurs, y rentrer ? Seront-ils plutôt des
informaticiens de formation tentés par la création d’entreprises innovantes ? Mais –
troisième possibilité non exclusive des deux autres – s’agissant d’un bien culturel
commun des nations et de l’humanité, ne doit-on pas privilégier l’hypothèse selon
laquelle pareille responsabilité devrait revenir en premier lieu non pas au secteur privé,
mais au bloc assez homogène que forment ensemble les conservateurs, les
bibliothécaires et les documentalistes travaillant dans les bibliothèques patrimoniales
et les archives publiques et assurant donc, hors marché, des services publics ?
Voilà pourquoi le sujet du présent ouvrage devrait capter l’attention non seulement
des professionnels de la distribution informatique des textes, mais aussi, bien plus
largement, celle des citoyens de la République des lettres et des citoyens tout court.
Les grandes évolutions en cours et les questions vives qui en résultent
S’il est nécessaire aujourd’hui de repenser l’édition critique et les différents
processus que cette activité de recherche met en œuvre, c’est parce que des
changements dans l’environnement de travail des chercheurs modifient profondément
les conditions de production des éditions critiques. En effet, alors que les sociétés
10d’information se transforment en sociétés de la connaissance , que les technologies
de l’information et de la communication émergent de plus en plus comme des
technologies de l’intelligence et de la connaissance, il était important de prendre la
mesure des conséquences pour les activités d’édition savante qui ont depuis toujours
irrigué la production des connaissances.
Quatre évolutions, ayant des conséquences particulièrement importantes pour
l’édition savante, seront prises en compte ici : le développement exponentiel dans la
production et l’accessibilité des documents, l’émergence d’outils spécifiques pour
l’édition savante, les nouveaux régimes politiques de l’édition, ainsi que les attentes et
postures des lecteurs-usagers qui organisent leur parcours dans les textes et
deviennent ainsi davantage acteurs de leur compréhension. Pour chacune de ces
forces agissant sur l’édition critique et savante, des « questions vives » sont identifiées
et discutées.
Première évolution : l’explosion du domaine des textes
Dans un monde qui devient numérique, un des bouleversements les plus importants
concerne l’univers des textes. Les bibliothèques du monde entier numérisent leurs
fonds patrimoniaux et les rendent accessibles en ligne. Ainsi des initiatives
ambitieuses voient le jour telle que celle d’Europeana, la Bibliothèque numérique
11européenne , avec la mise en commun des ressources numériques des bibliothèquesnationales européennes, celle de Google Scholar©, service de la société Google©
12s’adressant aux chercheurs pour leur faciliter l’accès à la littérature savante , ou celle
de Wikipédia, production collective d’une banque encyclopédique d’informations en
ligne à partir de contributions d’internautes spontanées, mais constamment amendées.
Ainsi, le rapport aux textes jouit d’une qualité, d’une quantité et d’une rapidité jamais
atteinte. Non seulement les écrits et chefs-d’œuvre du passé sont à portée de souris,
13mais surtout la production d’informations nouvelles chaque année est telle qu’elle
dépassera bientôt la capacité d’archivage. C’est donc tout le rapport aux archives, à la
mémoire et à la tradition qui est à repenser. L’effet de ce passage très rapide de la
Galaxie Gutenberg à l’ère Internet semble encore difficile à apprécier. Philippe Quéau,
un pionnier du numérique, déclarait en 2000 : « Internet sera aussi banal que
l’électricité. Il va s’immiscer dans tous les recoins de la vie. Il sera autant indispensable
pour étudier que pour travailler. On ne pourra plus vivre sans Internet au
e 14XXI siècle . » Ainsi le numérique exercerait une véritable pression sur la galaxie
Gutenberg, d’autant plus déstabilisante que l’informatique et l’Internet sont apparus et
se sont diffusés durant une période très courte de la longue l’histoire des sociétés
littéraires savantes.
Le passage de l’ère Gutenberg, du livre imprimé et du papier, à l’ère du numérique
est généralement perçu comme impliquant par-delà les changements de technologie
visibles en surface, des changements moins évidents, plus opaques, plus difficiles à
apprécier concernant le rôle des textes et de l’édition dans nos sociétés. De fait,
l’environnement numérique transforme la connaissance, à la fois en quantité, en
qualité et en diversité : jamais les connaissances n’ont pu être acquises avec une telle
vitesse, avec des processus aussi puissants et avec des capacités de stockage aussi
gigantesques. Les technologies numériques, y compris Internet, offrent pléthore
d’outils pour interagir avec les textes et plus généralement avec tous types de
documents. En effet, le numérique, en dissociant une information de sa représentation,
uniformise la représentation des textes, des images, des films ou de la musique, sous
forme binaire. Cette numérisation de l’information transforme radicalement ses
conditions d’accès, d’usage et de stockage, ainsi que le souligne Gérard Berry, dans
sa leçon inaugurale au Collège de France : « Ainsi, dans les disques durs, clés USB ou
serveurs Internet, on range pêle-mêle des textes, des photos, des films, des livres de
comptes, etc. La dissociation de l’information et de son support est selon nous une
révolution fondamentale, peut-être encore plus importante à terme que l’imprimerie. »
(Berry, 2008 ; p. 21-22)
Bien sûr, il nous manque en effet un minimum de recul historique nécessaire pour
mener à bien un tel bilan. Trois mots pourraient caractériser grossièrement cette
nouvelle situation : « tout, tout de suite et partout ». Les technologies numériques
abolissent de plusieurs manières l’attente, le délai du temps de transport des contenus
et suscitent chez les utilisateurs une exigence d’immédiateté. De plus, le nouveau
régime de l’information en réseau (Castells, 1998) fait miroiter la possibilité d’encoder
tout, sinon presque tout (tous les livres, tous les films, etc.) et il apparaît alors normal
que tout ce qui a été écrit, filmé, enregistré, soit disponible et directement utilisable.
Enfin, le numérique ne connaît pas de lieu privilégié, mais s’impose « partout »
(ubiquité) parce que la réduction radicale des temps et coûts de transmission des
contenus est aussi vécue comme l’abolition des distances géographiques et aussi
culturelles.
Les conséquences de l’ubiquité : continuité ou rupture ?Le mélange de désarroi et d’attente expectative ressenti par le grand public face au
« maintenant, tout et partout » du numérique, se retrouve également chez tous ceux,
qui en qualité d’éditeur, de chercheur sur les textes, ou de documentaliste, s’efforcent
d’appréhender et de maîtriser ce nouvel environnement qu’ils se voient imposer. Alors
que le développement du texte manuscrit et imprimé est rétrospectivement lent,
l’évolution des fonctionnalités offertes par le numérique et des modèles d’interaction
culturelle qui y émergent a procédé à une vitesse perçue comme fulgurante par nos
contemporains. Ces technologies numériques semblent répondre à deux logiques, une
logique de continuité, liée au besoin de réinvestir des pratiques paratextuelles
traditionnelles et familières : tables de matières, index, mise en page, etc. ; et une
logique d’opportunité, introduisant des outils innovants qui répondent à de nouveaux
besoins chez les utilisateurs, comme ceux de la recherche plein texte, de l’indexation
automatique, des cartes conceptuelles (Topic Maps et « ontologies »), de l’annotation
dynamique. Mais cette logique peut être déstabilisante, lorsqu’elle propose une
pléthore d’outils de visualisation dynamique-, de générateurs de résumés, ou de
traducteurs automatiques.
Trois attitudes envers le numérique, difficilement compatibles dans la pratique
quotidienne semblent ainsi se manifester : d’un côté, accueilli favorablement comme
un avènement, le numérique est perçu comme un régime de continuité qui permet de
consolider et d’amplifier les acquis et les savoirs passés ; à l’opposé deux attitudes,
sensibles davantage à la rupture qu’opère le numérique avec
– d’une part, les partisans de cette rupture, qui voient dans le web une occasion
historique de rompre avec des modes élitistes de traitement et de communication
des contenus, jugés inefficaces ou représentatifs d’un certain pouvoir culturel ;
cette rupture nourrit leur vision parfois utopique d’une culture de diffusion, de
partage et de construction des savoirs par tous et pour tous ;
– d’autre part, les inquiets, qui perçoivent dans ces modes de rupture, une véritable
perte de compétences, d’acquis culturels et de savoir-faire aboutissant à un
monde déculturé et superficiel.

Difficile de poser un diagnostic en dehors d’une position partisane, chacun étant
contraint d’expérimenter en permanence dans son activité quotidienne les avantages
et les limites de cette numérisation « sans limites ». L’anxiété des milieux littéraires
peut se mesurer au nombre de rapports, livres et autres manifestations qui annoncent
la « fin de l’humanisme » (Robert Redeker, philosophe), « la mort du livre » (Benoît
Ivert, Président de la CNL), « le déclin de la lecture » (Bernadette Seibel, sociologue),
« une rupture civilisationnelle » (Pierre Nora) ou tout simplement « l’épuisement de la
culture européenne » (Jean-François Mattei, philosophe).
Tout naturellement, les interprétations de cet état de choses différent : pour ceux qui
croient voir dans le numérique une reproduction, conservation et amplification de
l’acquis de la période Gutenberg, le numérique tend à être perçu comme une chance
exceptionnelle pour passer à des projets d’édition au sens large considérablement plus
ambitieux. Dans cette optique, « l’édition numérique » est considérée plutôt comme
une série de transformations et de transpositions de pratiques, savoir-faire et procédés
déjà reconnus, qu’un acte d’innovation radicale. Les difficultés rencontrées en route ne
seraient alors que d’ordre pratique, logistique et industriel, le numérique étant
considéré plus d’un point de vue utilitaire que d’un point de vue idéologique. L’édition
numérique devient, somme toute, un instrument prosthétique, jouant grosso modo le
même rôle d’amplification que le microscope ou le télescope. Si l’édition numériquedans un avenir plus ou moins lointain devait remplacer l’édition sur papier, ce ne serait
pas parce que le livre (l’écrit) possède des déficiences ou défauts avérés, mais plutôt
pour des raisons de coût de production et diffusion et de pression institutionnelle.
D’une certaine manière, le numérique constituerait une nouvelle aire d’expansion et
d’expression pour l’écrit. Alors que le monde du livre et du texte papier a suivi ces
derniers siècles une évolution linéaire, la dynamique de l’espace numérique suit une
logique de l’accélération et de l’abolition de la distance. (Paul Virilio, 2010)
Cependant, sans rejeter l’éventualité d’une rupture définitive, le passage de
Gutenberg à Internet peut aussi être étudié, jusqu’à nouvel ordre, comme une série de
transpositions et de transformations ayant pour but une création de sens. C’est en
prenant notre point de départ dans l’intention de créer, communiquer, gérer et
consommer du sens, qu’il nous semble concevable de pouvoir décrypter les nouveaux
outils et pratiques numériques.
Ce passage d’un mode de littératie à un autre semble pointer vers deux
dynamiques. D’un côté, une dynamique conservatrice assurerait la transmission et la
reproduction d’outils conceptuels, de schémas, de compétences et de pratiques issus
de la Galaxie Gutenberg. Il ne nous semble ainsi pas infondé de décrire l’édition
électronique au sens large, comme une activité qui récapitule, reproduit et renvoie à
l’écrit sur papier. De l’autre côté, une dynamique de rupture, d’innovation, de
changement de phase, nous forcerait à prendre conscience de différences présentes
dans ce nouveau médium. Quiconque prend le temps d’examiner la présentation et la
diffusion de « contenus » sur l’Internet, peut identifier une multitude d’innovations,
d’hybridations de formes et contenus, qui, fréquemment, laisse une impression de
prolifération et de développement rhizomique.
Ainsi, comment maintenir le concept de propriété littéraire, défini depuis le
eXVIII siècle à partir d’une identité perpétuée des œuvres, reconnaissables quelle que
soit la forme de leur transmission, dans un monde où les textes sont mobiles,
malléables, ouverts, et où chacun peut, comme le disait Michel Foucault, « enchaîner,
poursuivre la phrase, se loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses
interstices » ? Les vues de Walter Benjamin sur l’effet de la reproductibilité de l’œuvre
d’art sur sa déperdition d’aura semblent encore davantage confirmées avec la
réalisation de l’ubiquité de l’accès à l’information et de « l’œuvre numérisée ». Le
rapport entre, premièrement les outils numériques (transformation, encodage, diffusion,
annotation et analyse), deuxièmement les « œuvres » (au sens traditionnel ou récent)
et troisièmement l’aura combinée de l’œuvre et du spécialiste de l’œuvre, est devenu
triplement problématique. La déperdition d’aura, d’autorité et d’expertise héritée semble
couplée à une reconfiguration radicale du rapport entre expertise et critique, entre
autorité de l’expert et accessibilité des outils experts.
Nous insisterons sur le terme récapitulation : en employant ce mot, nous entendons
décrire un héritage de procédés, manières de faire, schémas historiques et outils
conceptuels que nous regrouperons sous la notion de « technologies intellectuelles »,
en référence à Jack Goody. Cependant, « récapitulation » n’est pas synonyme de
« reproduction ». Tout comme le fœtus animal récapitule l’histoire de l’évolution du
vivant, le cybermonde récapitule, comprime, amplifie, mais, ce faisant, parvient à se
démarquer de manière innovatrice de la galaxie Gutenberg. « Récapituler » connoterait
de la sorte une dynamique de reconfiguration, recyclage, compression et
recontextualisation de ce qui précède. Une telle situation dynamique et, sous
beaucoup d’aspects, déroutante, semble caractériser les périodes de formation et de
stabilisation de nouvelles « technologies de l’intellect » (Jack Goody). Le but de cet