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Elles

De
322 pages
Le grand écrivain Jean Genet a toujours exprimé ses relations complexes avec le féminin et avec sa propre féminité. Etre marginal, il démystifiera les conventions patriarcales et bourgeoises. Seule la rencontre avec des femmes symboles de la révolte des opprimés ébranlera son imaginaire féminin. Que nous révèle donc cette analyse de ses écrits sur Jean Genet ? "Toute son existence il aura marché vers celle qu'il n'a jamais connue, celle qu'il portait en lui depuis sa naissance...".
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Aux femmes qui ont connu Genet…

« Et personne n’a parlé des femmes comme Genet […] ». Leila Shahid in Genet à Chatila

Cette dernière page de mon livre est transparente. Jean Genet in Un captif amoureux

Préface

Caroline Daviron est très bien parvenue à isoler le thème du féminin sous tous ses déguisements et à travers tous les genres, fiction, théâtre, essai qui composent la carrière littéraire de Jean Genet. Au premier regard, on pourrait dire de cette recherche qu’elle est, en soi, « perverse », appliquée à un écrivain si peu intéressé par les femmes. Néanmoins, après avoir pris connaissance de ce texte, on est convaincu que le féminin dans toutes ses incarnations joue un rôle principal dans l’œuvre de Genet. Selon Caroline Daviron, dans le monde exclusivement mâle de Mettray, les lieux, les protagonistes sont l’indice du féminin. Ainsi, par exemple, la colonie pénitentiaire est elle-même une figure « maternelle » pour les jeunes colons. Ou bien dans la prison imaginaire du Bagne, les gardiens noirs représentent l’Autre ou comme Genet l’indique explicitement, le féminin. Mais surtout dans le langage, Genet exprime, dans le verbe même, le « retour du refoulé » : les métaphores et autres figures, rendent présente l’image de l’âme sœur, de Jeanne d’Arc, de l’amie…. Dans La psychologie de l’art, Lev Vygotsky a parlé de la tension dans chaque œuvre littéraire réussie entre le langage figuratif et la direction de l’intrigue. Il a découvert que la grandeur du roman a besoin d’un antagonisme entre le style et le récit. En cela, Genet a réussi remarquablement - le masculin de son thème lutte contre le féminin de son langage. Avec beaucoup de finesse, Caroline Daviron déploie toutes les perspectives selon lesquelles ce thème peut être abordé : la théorie freudienne, les éclaircissements apportés par la biographie, l’analyse linguistique et la mise en parallèle des textes. L’analyse n’est jamais outrée ; sa lecture de l’œuvre est riche et pénétrante ; cette étude est fondamentale pour une compréhension de l’univers de Genet. Le critique termine avec un discours sur l’importance de la Mère. Déjà dans Les Paravents les femmes algériennes jouent un

rôle clé. Dans l’œuvre posthume, Un Captif Amoureux, la mère de Hamza devient le prétexte d’une Pietà moderne et inoubliable. Caroline Daviron nous a montré, dans une présentation rigoureuse, comment le féminin chez Genet est devenu le fil conducteur de son œuvre entière.

Edmund WHITE Professeur à Princeton est l’auteur de la biographie de Jean Genet parue aux Editions Gallimard en 1993.

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Introduction

Lire Jean Genet, c’est s’exposer au coup de foudre littéraire, au choc poétique à la lecture du « voyou ». De là à dire qu’il est l’un des plus grands écrivains du XXème siècle, il n’y a qu’un pas à franchir. Tour à tour châtiée puis jugée ordurière, la langue genétienne ne cesse d’étonner. Elle s’élève très haut, joue avec les concepts puis redescend dans les bras d’un taulard un peu brutal. Au milieu de ces mots, entre ces lettres se dessine l’absente, la mère, celle qui manque depuis toujours à l’écrivain. D’abord et avant tout présente par son absence même, elle se dessine en contre-jour. Elle apparaît sur des visages d’adultes sévères comme ceux des religieuses de Mettray, la colonie pénitentiaire. Ou bien elle se matérialise sous la figure d’une prison rassurante. Elle est là où on ne l’attend pas, sous les traits de jeunes délinquants s’enfantant les uns les autres dans le bagne d’enfants. Ou bien elle se devine derrière des criminelles ou des prostituées. Elle se découvre puis disparaît, image élaborée d’abord et avant tout à partir de lui-même. Jean Genet conçoit une œuvre essentiellement masculine à première vue. Des figures stéréotypées de jeunes mâles apparaissent : macs, criminels, combattants. Partir à la rencontre d’« elles » semble une gageure. Les femmes paraissent avoir une moindre importance. Moins nombreuses, une lecture de l’auteur homosexuel pourrait les exclure. Et pourtant ! Comme elles sont signifiantes ces quelques femmes éparpillées dans l’œuvre, comme elles sont touchantes et fortes dans leur abnégation. La façon dont Genet les met en scène dévoile des mondes... Au fur et à mesure que Genet vieillit, l’image évolue. Les petites filles impubères, les mères sans tendresse, les prostituées stériles se transforment peu à peu. A la rencontre des Black Panthers, des Palestiniens surtout, mais également au contact des épouses de ses amis, Genet approche pour la première fois les femmes, autrement.

Dans les années cinquante, le choc politique accompagne le choc poétique. Bientôt les mots serviront à renverser le monde. Genet voleur, hors de la société, a compris très vite la nécessité de s’approprier les mots des maîtres afin de renverser les pouvoirs. Avec la découverte de luttes politiques, il se met lui-même au service de causes, tout en restant toujours et avant tout en marge. Il avance dans l’ombre vers la lumière de ces combattants, peuple sans terre, donc sans mère, à son image. Il dévoile la féminité chez les hommes les plus virils. Et c’est au cours de ses périples qu’il découvre des combattantes, des mères, des femmes, autrement. Le couple Hamza/sa mère achèvera de le bouleverser. Dans le visage maternel se dessine aussi, dans l’ombre, le couple de la pietà, la mère et son fils, l’enfant Genet, sa mère, le mystère. Qui a précédé l’autre dans la Création ? Qui est à l’origine de qui ? Les mots s’entremêlent, s’éclaircissent. L’Occident laisse la place à l’Orient. Le soleil se couche, un autre se lève. Il entre du mysticisme dans sa quête. La mère est aussi la Mère, la Vierge si présente dans son œuvre. Aussi, à la fin de son œuvre, s’interroge-t-il. Toute sa vie n’a-telle été qu’un voyage immobile, un périple intime vers celle qu’il porte en lui irrémédiablement ?

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I – L’enfance : la mosaïque du vide

Je suis né à Paris le 19 décembre 1910. Pupille de l'Assistance Publique, il me fut impossible de connaître autre chose de mon état civil. Quand j’eus vingt et un ans, j’obtins un acte de naissance. Ma mère s'appelait Gabrielle Genet. Mon père reste inconnu. J’étais venu au monde 22 rue d’Assas.1

Pour parler d’elles, ces femmes dans l’univers de Jean Genet, il faut évoquer avant tout celle qui ne fut à ses côtés, cette mère à jamais inconnue, ce creux qui laisse une trace indélébile dans le cœur de l’auteur. Entre 6 et 8 ans, il découvre qu’il est un enfant abandonné, à la suite d’une rédaction dans laquelle il décrivait ce qu’il pensait être sa maison, sa famille :
« […] je vous rappelle que je n'ai ni père ni mère, que j'ai été élevé par l'Assistance publique, que j'ai su très jeune que je n'étais pas français, que je n'appartenais pas au village. […] Je l'ai su d'une façon bête, niaise, comme ça : le maître d'école avait demandé d'écrire une petite rédaction, chaque élève devant décrire sa maison, j'ai fait la description de ma maison; il s'est trouvé que ma description était, selon le maître d'école, la plus jolie. Il l'a lue à haute voix et tout le monde s'est moqué de moi en disant : « Mais, c'est pas sa maison, c'est un enfant trouvé », et alors il y a eu un tel vide, un tel abaissement. J'étais immédiatement tellement étranger, oh ! le mot n'est pas fort, haïr la France, c'est rien, il faudrait plus que haïr, plus que vomir la France […] »2.

A 21 ans (âge de la majorité d’alors), il prend connaissance de son acte d’état civil. Il découvre un nom, un prénom mais pas de visage et pas de père. L’auteur ne cesse de naître avec des manques. L’enfance et l’adolescence de l’écrivain sont marquées d’un grand vide. C’est en quelque sorte cette mosaïque du vide qu’il faut explorer. Approcher de l’Absente n’est-ce pas en filigrane l’obsession de l’écrivain jusqu’à arriver à la page ultime, la « page transparente » d’Un captif amoureux ? Cette marche silencieuse s’accompagne d’une recherche à travers des portraits de femmes imaginées ou rencontrées au hasard de ses pérégrinations à travers le monde. Il s’agit de tenter de refaire cette route avec l’auteur, de

visages en visages, de corps en corps jusqu’à, sans doute, la dématérialisation finale dans l’ultime page de la dernière œuvre.

Abandons successifs : les blessures irrémédiables
Enfant, Genet a tout le loisir d’élaborer diverses suppositions sur ses origines. Il ne connaît pas les modalités de son abandon. Il apprend, a posteriori, qu’il est né de père inconnu et fut abandonné par sa mère à l'âge de 7 mois3 et presque aussitôt placé dans une famille d'accueil : « Je fus élevé dans le Morvan par des paysans. »4 L’enfance et l’adolescence de l’écrivain sont marquées à jamais. Jean se construit sur une privation. Il est sans mère, sans père et sans terre. Sa famille n’est qu’à travers l’adoption. D’ailleurs comment réussit-il à s’y fondre sachant qu’une partie de son passé était cachée ? Savait-il qu’il serait arraché à cette famille à l’âge de 13 ans, l’âge légal de la séparation programmée ? Le début de son existence s’inscrit donc en creux. L’enfant doit patienter jusqu’à sa majorité pour découvrir le nom de celle qui le mit au monde. Mais que sut-il de cette Camille Gabrielle Genet qui l’abandonna par un jour d’été, le 28 juillet 1911 ? Peu d’indices émergent à première vue. Pourtant, en parcourant son œuvre comme un vaste paysage personnel, il apparaît que, pour vivre avec cet abandon comme pour lui donner des traits, Jean Genet s’imagine tour à tour fils de roi, puis, plus modestement, fils de bonne. Tantôt il fait des fleurs de genêt son emblème, révélant ainsi au monde la noblesse de son sang, tantôt il appartient aux marécages, sa mère est au service de…, elle est l’humble figure de la soumission. Il la voit, comme tant d’autres à Paris, engrossée par son patron et obligée d’abandonner l’enfant. Il cherche à expliquer, à trouver des raisons, voire des excuses. Plusieurs figures de bonnes ponctuent son œuvre avec une symbolique particulière. Il ne se trompait pas tout à fait : sur l’acte de décès, il est indiqué que Camille Gabrielle Genet était « femme de chambre ». Lorsqu’elle meurt de la grippe, elle venait à peine d’avoir 30 ans. Genet, alors âgé de huit ans, ignora probablement sa mort.

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Lorsqu’il n’est ni fils de roi, ni celui de la servilité, il se suppose une mère voleuse. Il se crée une famille, un lien. Celui de la servitude peut fonctionner, celui du vol aussi :
- C’est une voleuse, me dis-je. En m’éloignant d’elle une sorte de rêverie aiguë, vivant à l’intérieur de moi et non au bord de mon esprit, m’entraîna à penser que c’était peut-être ma mère que je venais de rencontrer. Je ne sais rien d’elle qui m’abandonna au berceau, mais j’espérai que c’était cette vieille voleuse qui mendiait la nuit.5

Il espère que cette femme, à peine entrevue, soit sa mère. Elle est humble, elle mendie, comme lui. En quelque sorte elle se prostitue comme Genet en Espagne dans les années trente. Tous deux connaissent l’humiliation, la honte mais aussi cette gloire secrète dont il s’auréolera toute sa vie :
Sans me croire né magnifiquement, l’indécision de mon origine me permettait de l’interpréter. J’y ajoutais la singularité de mes misères. Abandonné par ma famille il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé.6

Il est au ban de la société, soit, mais il sera prince de ce monde-là. Il régnera sans partage dans l’humiliation que lui a conféré la plus grande honte : l’abandon par une mère. Car comment une mère peut-elle laisser derrière elle son enfant ? D’autant plus à sept mois, alors qu’elle l’avait probablement nourri au sein. Qu’est-ce qui conduit une femme à abandonner son fils ? Une scène du Journal du voleur peut éclairer ce point. L’auteur ne parle pour ainsi dire jamais de cette douleur. Pourtant, dans l’extrait suivant, il évoque le cas d'une femme qui met au monde une fille monstrueuse :
Je me voulus semblable à cette femme qui, à l'abri des gens, chez elle conserva sa fille, une sorte de monstre hideux, difforme, grognant et marchant à quatre pattes, stupide et blanc. En accouchant, son désespoir fut tel sans doute qu'il devint l'essence même de sa vie. Elle décida d'aimer ce monstre, d'aimer la laideur sortie de son ventre où elle s'était élaborée, et de l'ériger dévotieusement […] elle s'opposa au monde, au monde elle opposa le monstre qui prit les proportions du monde et sa puissance.7

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Le destin de cette femme et de lui-même apparaissent liés. Il devient cette femme au plus profond de sa chair et celle-ci n’abandonne pas sa fille, même qualifiée de « monstre hideux ». Il cherche à comprendre. Lui, en tant que femme, en tant que mère, aurait gardé son enfant, à tout prix. Avec quelle douceur, il aurait conçu pour eux deux un univers en dehors du monde. La « demeure » où elles s'enferment8, évoque un ventre clos dans lequel en une unité parfaite, la mère et l'enfant auraient nié la société, tranquillement. L'enfant serait devenu le monde et la mère aurait été heureuse dans son bonheur. Jean Genet est donc cette femme mais aussi, bien sûr, l'enfantmonstre qui s'imagine ignoble dans l'esprit de sa mère : il faut bien qu'il ait été immonde pour que sa mère le renie… A travers le fait divers (cette mère et sa fille), l’écrivain accomplit une douloureuse tentative pour comprendre celle qui le laissa un jour rue d’Assas. Il explique que, dans l'histoire de cette femme et de sa fille, après quarante années d'abnégation, à l'âge de soixante-quinze ans, la mère décida de se suicider et d'entraîner sa fille dans la mort. Or la mère en réchappe : « elle fut sauvée, c'est-à-dire qu'elle comparut en cour d'assises. »9 A travers cette histoire, sans doute réelle, Genet tente de saisir sa mise à mort, son expulsion du ventre maternel, de sa chaleur, mort toute symbolique. Il décide même de faire de sa mère une sainte, c'est-à-dire une criminelle dans sa cosmogonie sacrée, preuve de son amour, mais il ne peut en aucun cas comprendre l'abandon qui le laisse dans cet état entre vie et mort. Par contre, demeure une évidence : cet abandon premier est intrinsèque au récit, jusqu'à sa dernière œuvre. Genet va désormais tenter de comprendre le pourquoi, le comment se heurtant sans cesse aux non-dits, à la violence de l’arrachement premier. L’auteur, comme l’homme, invente, crée pour comprendre. Que lui restait-il à faire ? Sans doute à devenir le voleur, le lâche, le pédéraste par lesquels il se définit dans son œuvre, afin de devenir ce monstre susceptible d’être abandonné. Il fallait trouver une raison à l’abandon : il la trouve, il la crée de toute pièce en un système complexe. Il sera voleur, lâche et le visage singulier de sa féminité sera vécu comme une monstruosité, recherchée et assumée.

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« Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. »10 rappelle-t-il dans Journal du Voleur. Aussi va-t-il s’employer à créer un autre monde comme Rimbaud avait affirmé « je est un autre ». L’auteur va s’ingénier à se créer tel que les autres le voient, toujours plus loin dans l’abjection, l’humiliation, afin d’atteindre une gloire secrète où il retrouvera enfin sa mère, sa Mère, car il entre beaucoup de religieux dans l’œuvre genétienne. Enfant de chœur à Alligny où il fut élevé jusqu’à l’âge de treize ans, le sacré revêt une grande importance à ses yeux comme toutes formes de rituels. Il y sera sensible tout au long de sa vie. La recherche de la mère s’inscrit donc aussi dans la recherche de la Mère, celle qui ne déçoit pas, qui n’abandonne pas mais qui, au contraire, accompagne son fils jusqu’à la mort, telle une figure de pietà capitale chez l’auteur. Pupille de la nation, Jean Genet est donc placé au bout de trois jours seulement après son arrivée rue d’Assas, dans une famille d’adoption à Alligny-en-Morvan11. Lorsqu’il arrive chez les Régnier, il découvre son père adoptif, Charles, menuisier, et sa mère adoptive, Eugénie. Elle tient, quant à elle, un débit de tabac. Ils ont deux enfants : Berthe et Georges. Ils accueillent également une autre pupille de l’Assistance publique Lucie Wirtz, âgée de douze ans. Elle va bientôt quitter sa famille d’accueil, se conformant ainsi à la loi qui touche les pupilles. Eugénie, qui a 53 ans lorsqu’elle accueille Jean, prépare, en quelque sorte, avec son arrivée, la succession de Lucie. Cela lui permet également de conserver l’allocation donnée par l’Assistance aux familles nourricières12. Nombreux étaient les enfants placés dans des fermes, main d’œuvre bon marché, ils devenaient souvent des souffre-douleurs comme Louis Cullaffroy qui a réellement existé et dont Genet a emprunté le nom dans Notre-Dame-des-Fleurs :
« […] si Genet n’avait d’autre tâche que de conduire la vache au pâturage et de la surveiller vaguement en lisant tandis qu’elle broutait, son camarade ne cessait de trimer pour les paysans pauvres qui l’hébergeaient, et devait manger à l’écart de la famille, accroupi près de la cheminée. Il était traité comme un domestique par ses parents nourriciers. »13

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Le petit Jean, en effet, à l'inverse de son camarade Louis Cullaffroy, a la chance d’être placé dans une famille d’artisans et, qui plus est, à deux pas de l’école. Cela lui permet de suivre avec assiduité ses cours contrairement à la plupart de ses camarades pris par les travaux quotidiens de la ferme. Genet ira ainsi jusqu’au certificat d’études qu’il obtint avec la mention Bien ce qui était rare à l’époque14. Il fut en tout cas le premier du village à l’obtenir. Ce certificat marque la fin de l’enfance presque heureuse dans sa famille d’adoption. Pupille de la nation, il est inexorablement arraché à celle-ci à l’âge de treize ans. Ce déchirement constitue le deuxième abandon pour Jean Genet avec une incompréhension qui grandit de la part de l’enfant. Eugénie, en attendant ce déchirement annoncé, chérit le petit Jean, d’autant plus pendant la guerre de 1914-1918, en l’absence de Georges et des hommes du village. Seul demeure le curé, apparemment grand séducteur, comme le souligne Edmund White dans sa biographie sur Genet. Cette période est importante pour le jeune Jean. En effet, le village se compose alors, et pendant quatre longues années, presque exclusivement de femmes. Le seul homme présent est un « imposteur » : mi-homme, mi-femme, un prêtre. Plusieurs fois dans son œuvre, Genet revient sur ces personnages a l’ambiguïté fascinante à ses yeux : les prêtres ou la figure du pape dans une pièce qui lui est consacrée Elle15. Aussi, le gynécée s'agrandit, lorsque les références masculines s'estompent. En plus de sa mère et de Berthe, sa sœur adoptive, le jeune Genet rencontre de nombreuses petites filles avec lesquelles il aime jouer. Dans Notre-Dame-des-Fleurs, le personnage Culafroy, qui représente Genet, raconte qu'avec Solange, ils jouaient à la « noce », au « baptême de poupées » et faisaient parfois « un festin de noisettes »16. En fait, confie-t-il dans Notre-Dame-des-Fleurs :
« […] toute la femme était dans une petite fille que Culafroy avait connue au village. Elle s'appelait Solange. »17

Avant de parler de Solange et des petites filles qui apparaissent ça et là dans l’œuvre, il faut dire que tout laisse supposer que Genet n’était pas malheureux à Alligny. Certes il chaparde comme l’ont

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témoigné ses anciens camarades de classe, certes il se distingue déjà des autres avec ses manières de « parisien », mais il est avant tout entouré d’affection. Le gynécée est doux, jusqu’à l’arrachement bureaucratique à l’âge de treize ans comme la loi l’exigeait. Comment comprendre une pareille loi quand on est tout juste adolescent ? Comment comprendre l’arrachement au paradis de l’enfance ? Comment ne pas voir l’absurdité des hommes et vouloir fuir désormais tous les carcans, toutes les institutions ? Placé dans une école de typographie en région parisienne le 17 octobre 192418, parce qu’il est bon élève, Genet ne cesse de fuguer. Il fuit. Il est pris dans le train sans billet. Il devient délinquant presque malgré lui. Il s’échappe du monde mais le monde se rappelle à lui, durement. Bientôt se profileront Mettray et l’univers carcéral : « le bagne d’enfants » comme il l’appelle luimême, où il fut enfermé jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Pour avoir voulu échapper à la folie des hommes, il va y être confronté avec plus de dureté encore. L’univers maternel s’éloigne ou prendra résolument un autre visage mais la mère, les mères semblent désormais très loin.

L’univers enfantin : désacralisation de la femme, abandon de l’hétérosexualité
Avant de quitter l’enfance, il faut parler des petites filles présentes dans l’œuvre genétienne. Elles offrent en effet déjà une certaine vision de la femme dans l’univers du narrateur. En cela, il est important de les évoquer. Vierges, en dehors de toute sexualité, elles ne représentent pas de menace pour le jeune Genet. Elles ne l’effrayent pas. Elles sont encore, pour un temps du moins, dans l’innocence et donc par conséquent une relation avec elles semble possible. Ce paradis des amours enfantines sera bientôt un paradis perdu. Même l’enfance n’échappe pas au vide. Quatre figures féminines, quatre visions de femme-enfant19 retiennent particulièrement l’attention : Solange dans dans d’Harcamone la victime Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, une petite fille dans Un captif amoureux et la

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communiante dans Les paravents. Chacune touche au divin à sa manière : la victime d’Harcamone, parce qu’elle permet à son bourreau d’atteindre à la solitude et donc à la sainteté pour le narrateur. Sans elle, il ne serait pas. Solange et la petite fille d’Un captif amoureux sont des sortes d'apparitions miraculeuses. Culafroy part en pèlerinage pour voir sa déesse20, le docteur Mahjoub, quant à lui, fait des kilomètres pour venir voir la petite fille élue de son cœur21. Quant à la petite communiante, la blancheur de son aube, sa pureté présumée et sa virginité en font une espèce d'ange22. Ange ou femme ? Apparition ou réalité ? Que représente la femme en devenir chez Genet ?

Solange
La première de ces petites filles, Solange, connue de Lou Culafroy, future Divine, personnage travesti de Notre-Dame-des-Fleurs, apparaît lorsque Divine s'interroge sur sa féminité23. Solange et Culafroy sont alors des compagnons de jeux :
« […] Genet se lia tout particulièrement avec une fillette de son âge qu'il connaissait depuis toujours, Solange Comte. […] chaque été elle venait avec ses deux sœurs passer les vacances chez ses grands-parents […] qui habitaient une chaumière, juste en face de la maison des Regnier. »24

Solange, qui a donc réellement existé, est la compagne préférée du petit Culafroy-Genet. L’auteur enfant aimait particulièrement les jeux de filles, et jouait avec elles, davantage qu'avec les garçons de son école. Entouré de femmes, c'est vers les filles qu'il se tourne naturellement. La sensibilité très vive du petit Culafroy, figure de Genet enfant, trouve un écho dans celle de la fillette : « […] ils sentaient et pensaient en commun »25. Ensemble, Solange et Culafroy organisent des jeux, inventent des histoires où le merveilleux côtoie le fantastique. Un jour, alors qu'ils sont près du rocher du Crotto26, Solange, en une inspiration divine pour Culafroy qui la ressent comme telle, raconte un mort futur, au bas du rocher :

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Solange était debout sur le plus haut sommet du roc. Elle se renversa très légèrement en arrière, comme si elle aspirait. Elle ouvrit la bouche pour parler et se tut. Elle attendait un coup de tonnerre ou l'inspiration, qui n'éclatèrent pas. Quelques secondes se passèrent dans un enchevêtrement touffu d'effroi et de joie. Puis, elle prononça d'une voix blanche : - Dans un an, un homme se jettera en bas.27

L'attente de la mort annoncée les unit alors plus que jamais. En fait, le processus de désenchantement est commencé. L'auteur va montrer la dichotomie entre les inspirations du garçon et l'exploitation du faux tragique par la petite fille. L'ambiance est mystérieuse le soir de la révélation : « Le ciel visitait la terre »28 ; le ton du texte rappelle l'Apocalypse29. Pour Culafroy, il s'agit véritablement du commencement d'un amour mystique et la fin, un peu plus de neuf mois plus tard, de ses illusions. Car Solange a menti. Le temps symbolique d’une gestation, soit un peu moins d'un an après la prophétie, alors que Culafroy attend dans la ferveur, rien ne se passe. Solange a enfanté du vide. Qui plus est, la pythie a tout oublié de ses déclarations. La déception de Culafroy est telle que le mystère féminin se dégonfle : Solange est un creux, pire c'est une crotte refroidie au fond du jardin :
Solange était devenue semblable à l'un des excréments refroidis que déposait Culafroy au pied du mur du jardin, dans les cassis et les groseilliers. Quand ils étaient encore chauds, il trouvait pendant quelque temps une délectation tendre dans leur odeur, mais il les repoussait avec indifférence - parfois avec horreur - quand depuis trop longtemps, ils n'étaient plus lui-même.30

Lorsque Culafroy revoit Solange un an plus tard, il comprend tout de suite qu’ :
« […] elle faisait partie d'un monde différent du sien. Elle n'était plus de lui-même. Elle avait conquis son indépendance »31.

Solange ne fait plus partie de lui-même ; elle n'est plus le prolongement merveilleux du petit Culafroy. La petite fille impubère qu'était Solange lors de la prophétie, n'existe plus. L'androgynie d'un corps sans sexualité qui la rapprochait de Culafroy, cesse. La femme s'éloigne alors dans un autre monde,

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froid comme ce résidu excrémentiel ou comme le ventre hostile d'une mère. Cette notion est fondamentale : dès que les fillettes deviennent femmes, leur androgynie cesse et avec elle, l'amour possible.
Solange ? Elle écouta comme une femme les confidences de Culafroy. Elle eut un instant de gêne et rit, et tel, ce rire, que sur ses dents serrées semblait gambader un squelette qui les martelait à coups secs. Au milieu de la campagne, elle se sentit prisonnière. On venait de la ligoter. Jalouse, la fille […] La Fée courait le danger d'oubli.32

Culafroy, déçu, lui avoue alors son amour pour Alberto, un jeune vaurien du village rencontré peu avant. Les allitérations marquent la violence de la transformation de la fillette en squelette. Solange devient comparable au vampire de Baudelaire, qui de chair de délice se transforme en un monstre hideux, la réalité nue est une réalité osseuse. Pour Elisabeth Badinter, dans son livre XY, de l’identité masculine33, le poème de Baudelaire « Les Métamorphoses du Vampire »34 signifie que :
"[l]es plus fragiles, les plus douloureux aussi [les hommes], ne peuvent maintenir leur masculinité et lutter contre le désir nostalgique du ventre maternel que par la haine du sexe féminin. On se souvient du dégoût de Baudelaire : « une outre… pleine de pus »."35

Ainsi l'auteur refuse la fillette car devenue femme, elle détruit l'amour homosexuel : le corps de Solange n'est plus semblable au sien. Il la rejette alors. Les hommes, dont Genet, haïraient la femme, obstacle à la fusion avec la mère idéale. Elle ternit également par sa sexualité, la vision du narrateur de la Femme : la Mère, la Vierge. Ces images fin-de-siècle marquèrent l'imagerie populaire36. La fée est devenue sorcière.
D'autres que moi, pense-t-il, peuvent jouer à n'être pas ce qu'ils sont. […] Puis, enfin, il surprenait une des facettes du miroitement féminin.37

Aussitôt désacralisée, Solange devient un être gêné d'entendre les confidences de l'enfant. Culafroy, quant à lui, comprend les

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traîtrises possibles de la femme. Il découvre du même coup sa féminité car comme lui les femmes jouent à n'être pas ce qu'elles sont. Or s'il est semblable aux femmes, nul besoin ne le poussera vers elles. Au contraire, il recherchera des valeurs dites viriles qui lui font défaut. Une lettre sur la « Relation à la pédérastie » de Genet à Sartre, écrite probablement en 195238, permet de mieux saisir son rejet des relations hétérosexuelles. Genet pense en effet que dans celles-ci, il ne faut pas parler :
« […] d'instinct sexuel […] mais d'une loi visant à la perpétuation de la vie. A partir de cette loi, un instinct nous dirige, obscurément, dès l'enfance, vers la femme. L'érotisme est alors diffus, épars d'abord sur soi-même, puis sur n'importe quel être vivant (ou presque) et peu à peu se différencie et nous dirige vers la femme. Vers la puberté le désir sexuel, conduit par l'instinct, s'est définitivement fixé sur la femme. Il s'attache aux caractères féminins. Il abandonne, rejette les caractères masculins. Il les aperçoit comme signes de stérilité […] Mais dans l'enfance, un traumatisme bouleverse l'âme. Je pense qu'il se produit alors ceci : après un certain choc, je refuse de vivre, mais, incapable de penser ma mort en termes clairs, rationnels, je la vis symboliquement en refusant de continuer le monde. L'instinct me porte alors vers mon propre sexe. D'abord il refuse de quitter l'enfance. Ensuite il me porte vers mon propre sexe. Mon plaisir sera sans fin. Il ne contiendra pas le principe de continuité. C'est une attitude boudeuse. Peu à peu l'instinct me conduira vers les attributs virils. Mais peu à peu mon psychisme me proposera des thèmes funèbres. »39

Ce passage éclaire les futurs rapports hétérosexuels décrits dans l'œuvre, ainsi que la nature des relations qu'entretiendra désormais Genet avec les femmes (même si celles-là évolueront). Aussi est-il possible, à la lumière de cette lettre, de relire différemment la relation de Culafroy et de Solange. Culafroy, projection de Genet, dans un premier temps éprouve un désir confus pour le monde puis, peu à peu, Solange catalyse ses désirs. Ce faisant, il rejette ce qui est, à ses yeux, masculin : il joue (et Genet à travers lui) aux jeux de filles. Mais un traumatisme intervient : soit l'annonce de sa nature d'enfant adopté, soit/et la désacralisation de Solange. Le petit Culafroy rêve de mort de manière diffuse à travers l'Histoire, mais ne pense pas sa mort réelle40. Intervient pendant l'absence de Solange la découverte

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d'Alberto, du principe viril. Solange revenue est désacralisée. Elle devient l'excrément du jardin. Dans un premier mouvement, le désir du jeune Culafroy s'attache à la femme mais demeure très fixé sur son « propre sexe ». Solange anéantie, il se tourne pleinement vers Alberto : il s'offre à la relation homosexuelle, il tue par là même son enfance et sa fausse virilité. Il refuse la vie, l'ordre social du monde en se tournant vers la stérilité des amours homosexuelles. La femme est fausse car Culafroy voulait découvrir en elle de la grandeur et de la poésie. Il cherchait en Solange une extension de lui-même, une extension de ses rêves. La relation à l'Autre doit être un moyen pour Genet de se saisir, de saisir à travers l'autre son propre moi. Mais l'Autre envisagé ne doit pas trop s'éloigner de la fonction de miroir. Ainsi, devenue cet excrément froid, Solange cesse d'intéresser Genet. Poncif véhiculé par la société patriarcale, la femme devient fausse et instable dès lors qu'elle ne répond plus aux désirs masculins. Chaud et masculin, l'excrément ressemble à Culafroy, il est attirant. Froid et féminin, sa représentation l'éloigne trop de lui-même, il devient répulsif. Solange, décrite au début du passage comme le seul référent féminin auquel il convient de s'identifier, voit donc son statut changer au fil de ses rencontres avec Culafroy. Tout d’abord pythie, elle vit dans le sacré, possède le Savoir absolu, divin… Après neuf mois de gestation où elle devient femme, c'est-à-dire traîtresse, et où Lou comprend la trahison et décide de ne plus jamais faire confiance en celle qui sera devenue, alors, une « femelle à jupe », il ne reste rien de cette vision idyllique. Culafroy, à la fin de ce passage, s'avoue profondément déçu par celle-ci, jusqu'à n'envisager désormais aucune relation hétérosexuelle :
Divine ne fit jamais aucune autre expérience de la femme.41

Entre ces deux passages, un peu plus de neuf mois se sont écoulés, temps symbolique, temps d’une prédiction avortée. Solange s'est éloignée au couvent et Culafroy a rencontré le chasseur de serpents, Alberto. Solange est devenue femme et Culafroy adulte, en prenant conscience de la vraie nature de ses désirs. Le passage de la fillette à la femme correspond, chez

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Culafroy, au passage d'une homosexualité larvée (il aime Solange car elle lui ressemble) à une homosexualité affirmée, avec Alberto. Finalement la figure de la fillette dans l’univers genétien est nécessaire car sa désacralisation permet à Culafroy de prendre en compte sa féminité et ses désirs. Par contre, la féminité de la fillette peut et doit être conservée, exploitée et poétisée par l'homme-féminin, qui se croit alors seul détenteur des pouvoirs merveilleux de celle-ci. Le destin de Culafroy se précise, il deviendra bientôt le travesti Divine.

La victime d’Harcamone
La deuxième petite fille est la victime d’Harcamone, dans Miracle de la rose. Il la viole puis la tue pour des motifs troubles concernant une sexualité encore non épanouie puisque Harcamone est vierge. A seize ans, il lui faut perdre « sa fleur »42. Lorsque Genet décide d'écrire Miracle de la rose, il désire rédiger la sanctification d'un criminel43 et, parallèlement, ses souvenirs de Mettray, le « bagne d’enfants ». Les criminels, les « macs », les traîtres, les « tantes », etc. font partie de son monde sacré. C'est ainsi qu'un de ses personnages, Harcamone, doit accomplir un acte « aussi atroce que le meurtre d'une fillette »44 afin d'être Dieu : « Harcamone étant Dieu puisqu'il est au ciel (je parle de ce ciel que je me crée et auquel je me voue corps et âme) »45. Le meurtrier étant la figure la plus haute dans ce ciel, Harcamone doit assassiner pour l’atteindre. Aussi le meurtre de la fillette tend à la réalisation d'une poétique particulière :
« […] en massacrant la chair délicate des adolescents, détruire une beauté visible et établie pour obtenir une beauté - ou poésie - résultat de la rencontre de cette beauté brisée avec ce geste barbare. »46

Cette phrase plonge le lecteur au cœur de la poétique genétienne de déstabilisation du réel, insidieuse puisque, comme il l'explique en préambule, aux portes de l'univers de Mettray : « Chaque objet de votre monde a pour moi un autre sens que pour vous. »47 Pour l’auteur, le meurtre est poésie, le crime est nécessaire. Mais afin de

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naître à cette poésie, il faut des victimes : les jeunes garçons (à Mettray par exemple) ou les jeunes filles encore vierges sont tout désignés, comme autant de fleurs prêtes à être fauchées. Les métaphores florales féminisent les garçons en les unissant aux filles. Dans le roman Miracle de la Rose comme dans la pièce Haute Surveillance, Harcamone et un autre assassin, Yeux-Verts, tuent une fillette âgée entre neuf et onze ans. La mention de l’âge est importante puisque la fillette est a priori impubère. Elle ne fait donc pas peur. Comme Solange n’effrayait pas, dans un premier temps, Culafroy. Pour ces hommes qui veulent perdre leur fleur, comme Harcamone, ou peut-être se distraire, comme Yeux-Verts ou Riton dans Splendid's avec l'Américaine, dont l'âge reste difficile à déterminer, la fillette constitue à la fois le joyau et le prétexte pour le crime facile presque gratuit48. Dans les rapports hétérosexuels genétiens, la sexualité avec une femme adulte effraye profondément les jeunes garçons à l'âge de la puberté comme Harcamone : « A seize ans, les femmes l'épouvantaient et, pourtant, il ne pouvait garder plus longtemps sa fleur ». Cette réaction pourrait être celle de l'auteur qui indique qu'il n'a jamais, sexuellement, connu de femme49. Le chiffre dix (la moyenne des âges proposés) est important pour l’écrivain qui révèle avoir découvert sa propre sexualité à cet âge-là. Genet, fragile comme le jeune Culafroy, peut se projeter sur ces fillettes assassinées. Aussi, il est fort possible qu'il se rêve en cette fillette violée puis tuée par Yeux-Verts ou Harcamone. Cela convient à la rêverie du passif homosexuel, tel qu’il le peint, se rêvant objet du criminel, le plus beau, le plus haut de son monde sacré. Ou bien, le viol représente une fausse tentative de relations hétérosexuelles. Les fillettes comme autant de fleurs50, symbolisent, dans le caractère androgyne de leur corps en devenir, des reflets rassurants de jeunes garçons. La relation est alors quasi homo-sexuelle, du grec homos, semblable. Les circonstances du crime dans Haute Surveillance et Miracle de la rose sont quasiment identiques : dans l'un, la fillette est attirée par le lilas que tient entre ses dents Yeux-Verts51 appelé aussi « Paulo les dents fleuries »52, dans l'autre, Harcamone a besoin

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de satisfaire son désir. Dans Haute Surveillance, l'action se déroule dans l'appartement de Yeux-Verts, dans Miracle de la rose, il s'agit de la campagne ; Yeux-Verts est un « gars » des villes, Harcamone un « valet de ferme »53. Pour le reste, les gestes, la situation sont presque semblables :
Après… Après, elle a voulu crier parce que je lui faisais mal. Je l'ai étouffée. J'ai cru qu'une fois morte je pourrais la ressusciter.54

L'ellipse sous-entend le viol, la douleur et la peur de la fillette qui se défend, ce qui causera sa perte55. Dans Miracle de la rose, la scène est entièrement narrée et le point de vue du narrateur est révélateur puisqu’il reporte sur la fillette la responsabilité du crime d'Harcamone. Le narrateur prend d’ailleurs une précaution importante avant de commencer le récit du viol ; il excuse Harcamone pour la scène qui suit :
Personne ne comprit que l'un des mobiles de ce meurtre était la timidité charmante de l'assassin.56

Puis il impute de manière systématique la faute de ce qui arrive à « [l]a petite garce frémissante » qui « laissa faire » mais elle se défendit et rougit :
Cette rougeur fit rougir Harcamone qui se troubla. Il tomba sur elle […] Il eut peur du regard de la fillette, mais le voisinage de ce petit corps qui voulait s'enfuir et, malgré sa crainte, se pelotonnait entre les bras du garçon, l'excitait au premier geste d'amour. […] La fillette eut encore tendance à serrer les cuisses, mais elle les écarta. […] Il écrasait la gosse, il lui fit mal. Elle voulut crier. Il l'égorgea.57

Chaque geste d'Harcamone répond à une incitation de la fillette qui dans sa frayeur, trouble l'assassin. Genet présente donc la petite fille comme incitatrice du viol et du meurtre. Ses réactions contradictoires attirent le garçon au lieu de le repousser. Celui-ci interprète comme une invitation, un mouvement de frayeur irraisonné. Le narrateur se sert d'un préjugé véhiculé par notre société patriarcale : si une femme est violée, c'est qu'elle a provoqué l'événement, c'est que d'une manière ou d'une autre elle est fautive et/ou consentante. A travers cette idée éculée, Genet reflète par son écriture, l'un des stéréotypes de la vie « bourgeoise ». Le mâle

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dominant se sert de la femelle : c'est un des thèmes58 qui effraye et attire le lecteur imaginé par Genet : un bourgeois blanc intellectuel. Comme l’auteur était grand amateur des revues à sensation de l’époque comme « Détective », il propose à ces lecteurs bourgeois un ersatz de ce qu’ils n’iront jamais chercher dans des revues de ce genre. La fillette est donc, dans cet extrait, uniquement dédiée au dieu Harcamone. Il lui faut une victime : ce sera celle-là. L’auteur montre ici une curieuse façon d’entrevoir les femmes. Cette vision est cependant symptomatique de l’univers carcéral. La femme n’entre dans ses murs que sous formes d’histoires terrifiantes qui magnifient ceux qui les racontent. Elle n’a d’existence que par rapport aux mâles. Grâce à son statut de victime, ceux-ci peuvent accéder à la gloire conférée aux assassins par Genet, drôle de rôle pour ces fillettes.

La fillette aimée du docteur Mahjoub
L’amour apparaît sous la forme de la troisième fillette dans le dernier roman de Genet Un captif amoureux. Une histoire d'amour, en effet, unit un homme et une petite fille et rappelle de façon étonnante la relation Culafroy-Solange. Le docteur Mahjoub, dans une base palestinienne à Ajloun en Jordanie59, apprend un soir à Genet : « - J'ai été amoureux, mais d'amour fou, pour une petite fille de huit ans. »60 Il raconte alors à l’auteur personnage témoin, qu'il faisait des kilomètres pour uniquement la regarder, et que cette petite fille lui faisait beaucoup de mal, en étant boudeuse, en refusant ses cadeaux :
- Elle jouait à me faire mal. - A huit ans ? - Elle se conduisait parfois comme une femme de quarante. Son village était assez loin du Caire, elle savait que je faisais le voyage pour la regarder, seulement la regarder. - Et cela a duré ? - Elle a eu neuf ans, et dix, et onze ; à douze ans elle était une femme. Elle ne m'intéressa plus.61

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Comme Solange, la petite fille devenue pubère n'intéresse plus le docteur. Elle perd sa mystérieuse androgynie, ce côté ange et démon. Le docteur avoue que pendant les années où il la regardait avec fascination, il l'aimait et souffrait avec bonheur. Mais dès que la fillette devient femme, c'est-à-dire dès qu'elle se pare de cette mystérieuse féminité ancrée au creux des cuisses62, dès qu'un lien sexuel avec elle est possible, elle cesse de passionner et devient cette « crotte » refroidie au fond du jardin, en l'occurrence la mémoire de Mahjoub. Avant de narrer cet épisode, Genet écrit : « Mahjoub m'apparaissait aussi délicat qu'une jeune fille, en moins pervers »63. L'état de jeune fille appelle systématiquement dans l'esprit de l'auteur, (dans le cas présent relayé par une parole extérieure), l'idée de tromperie, de perversité, de malignité féminine. Solange et cette petite fille devenue femme, déçoivent l'homme.

La petite communiante
Enfin, la quatrième petite fille fait figure d’image pieuse. Dans les Paravents, pièce de l’auteur ayant pour toile de fonds la guerre d’Algérie, la Petite Communiante offre une autre image de femme-enfant. Elle surgit de nulle part et meurt aussi vite qu'elle apparaît, à la manière d'un personnage de guignol. Cette petite fille dont on découvre a posteriori qu'elle était la fille de Sir Harold, l'un des colons de la pièce, jaillit au milieu d'eux à la fois dans la pureté que lui confère sa robe de communiante et dans la candeur propre à son âge :
Moi aussi, j'ai mon mot à dire : j'ai gardé un morceau de pain bénit dans mon aumônière. Je veux l'émietter pour les oiseaux du désert, les pauvres choux !64

L’effet récitatif de la phrase rappelle le ton d'un enfant ânonnant un récit. Le narrateur avait-il pensé à l'expression « c'est pain bénit » qui signifie « c’est une aubaine » ? Cela se pourrait. Le « pain bénit », gardé au mépris des lois de l’Eglise, est détourné de ses fonctions puisqu’il permet la subsistance des oiseaux du désert. Surtout la protégée du Seigneur, la Petite Communiante est tuée

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dans la minute qui suit sa déclaration. Punition divine ? L'auteur, en tout cas, élimine sa créature qui, telle un pantin, « tombe à la renverse »65 ce qui a pour effet de vider la scène de ses participants. L'effet est volontairement théâtral : il s'agit véritablement d'un coup de théâtre :
Le jour même qu'elle recevait Dieu, votre sœur est morte, assassinée.66

C'est ainsi que Sir Harold annonce à son fils, la mort de sa sœur. Puis il évoque aussitôt la désolation de son domaine dévasté. La figure du père est extrêmement rare dans l’œuvre genétienne. Sir Harold apparaît donc comme une figure singulière ; or, et c'est important de le souligner, sa fille n'existe pas à ses propres yeux. Elle n'est pas désignée directement comme sa propre fille, mais comme la sœur de son fils. Sir Harold n'a pas de femme et ne semble pas avoir de fille dans la pièce ; seul son fils l'intéresse pour en faire l'héritier de son domaine, désormais anéanti. Ensuite, cette fillette est dépourvue d'identité propre : une filiation la rattache à Sir Harold. C’est la seule indication donnée, même son prénom est ignoré. Elle est celle qui, dans la pureté reçoit Dieu. Sandrine Fabbri note qu'elle représente « la Pucelle, figure inversée de Jeanne d'Arc »67. La Première Communiante existe par le Seigneur, elle est l’agneau de Dieu, lequel est sacrifié. D'une part, Genet se moque de la religion, d'autre part, il souligne le manque d'intérêt qu'éprouve Sir Harold à l'égard de son enfant. L'héritage se transmettant de père en fils, la fille ayant alors peu de responsabilité sociale, elle apparaît quantité négligeable aux yeux du père. Quant au fils, il tue Kadidja (la deuxième morte de la pièce) meurtrière de sa petite sœur, sans qu'il soit possible de déceler dans cet acte, un quelconque sentiment d'amour fraternel :
KADIDJA : Cendres, désolation, silence, et ta petite sœur… Un coup de feu. Elle tombe, soutenue par l'Arabe. C'est le fils de Sir Harold qui a tiré. Calme, il remet son revolver dans sa ceinture. Les deux hommes sortent à reculons. Silence. L'ARABE, au public : Elle est morte.68

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Le fils semble agir par automatisme. Il est défini en fonction du père : il est le fils (Le Fils) de son père : telle est sa fonction et son identité. Son rôle commence et se termine là. La mort de la Petite Communiante et le meurtre de Kadidja permettent, dans la pièce, de passer du jour de l'Occident, représenté par les colons et en particulier par la pureté de la fillette, à la nuit de la révolte. La Petite Communiante est la première morte d'une longue série puisque les colonisés, après la mort de Kadidja, entreront vraiment dans la lutte anticolonialiste. Kadidja, avant sa mort, menait la révolte des hommes. Dans l'obscurité, derrière l'ultime paravent, elle appellait à la haine. Les rares femmes-enfants semblent donc quantité négligeable aux yeux de l'auteur. Petites vierges impubères, elles ne sont que de pâles copies de la Vierge. Perverses, car le mystère de leur féminité est fondé sur un mensonge : elles font croire qu'elles Savent, alors qu'elles ne détiennent aucun pouvoir sacré. Ces fillettes au sexe d'ange ne sont pas des pythies, elles n'ont aucun pouvoir réel. Elles peuvent seulement troubler car leur androgynie, leur corps en devenir, peut satisfaire un instant des désirs homosexuels. La fillette abuse l'homme, soutient Genet, car sa pureté n'existe pas. Elle peut être un instant le réceptacle d'un désir homosexuel mais très vite lorsqu'elle devient femme, le voile se déchire. Le personnage d'Amélie Nothomb, Prétextat Tach, dans Hygiène de l'assassin, résume ainsi ce sentiment de rejet de la femme pubère :
La vérité, c'est que dès l'instant où elles sont devenues femmes, dès l'instant où elles ont quitté l'enfance, elles doivent mourir. Si les hommes étaient des gentlemen, ils les tueraient le jour de leurs premières règles. […] Le fou rire : voilà encore une maladie féminine. […] Ca doit venir de l'utérus : toutes les saloperies de la vie viennent de l'utérus. Les petites filles n'ont pas d'utérus, je crois, ou si elles en ont un, c'est un jouet, une parodie d'utérus. Dès que le faux utérus devient vrai, il faut tuer les petites filles, pour leur éviter le genre d'hystérie affreuse et douloureuse dont vous êtes la victime en ce moment.69

Prétextat Tach pousse à tel point ce rejet, qu'il assassine sa jeune cousine car un jour elle lui a désobéi : elle s'est salie définitivement en ayant ses premières règles. Comme l'exprime Amélie Nothomb à travers son personnage, la femme est un jouet sans danger

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lorsqu'elle est encore petite fille. Lorsque l'utérus devient réel, l'homme prend peur. Pour Genet, le sentiment d'homosexualité reste possible si la fillette demeure « un enfant, un être miraculeux, au delà des sexes »70. Après la ressemblance est rompue définitivement. La femme pubère effraye alors l'auteur car elle peut devenir mère, sacrifiant son fils ou « putain » le dévorant… Alors son aura disparaît aussi vite que la Première Communiante tombe à la renverse. Dès que les petites filles cessent d'être le support d'une poétique fondée sur le mystère qui serait synonyme de féminité, alors la communication avec les garçons cesse. Sans ce mystère qui lui sert de voile, dès que la fillette peut révéler un corps de femme, le jeune garçon se détourne d'elle à moins qu'il ne s'en serve un instant comme d'un objet. Il peut aussi tenter d'imiter la secrète féminité de celles-ci. Les petites filles dans l’œuvre révèlent donc une part de ce que représente pour l’auteur le monde des femmes. Peu engageantes, elles sont des leurres dans un monde d’hommes qu’elles tentent de perturber en vain. Objets servant à leur gloire, il les fait disparaître assez vite dès qu’elles ont servi de faire valoir. Si l'homosexualité se fonde sur l'observation et la déformation de l'hétérosexualité et de ses codes, alors il convient d’envisager les différents rôles de cette hétérosexualité. Le couple hétérosexuel constitue le matériel essentiel des travestis et prostituées dans leur imitation ou réponse à l'homme et à la société. Mais il n'y a pas que cela. Genet déstabilise la notion même de couple, caricaturant à l'extrême la relation masculin/féminin ou au contraire inversant ces notions au sein même des relations. La femme, à l’intérieur de ce « couple » acquiert une nouvelle dimension. Sera-t-elle objet comme les petites filles ?

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