Esprit de famille

Esprit de famille

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Livres
247 pages

Description

C'est étrange comme le fait d'enterrer un proche peut exhumer les plus profonds secrets d'une famille. Chaque pelletée de terre lève le voile sur les fantômes du passé. Milène, dite Nouche, une trentenaire issue d'un milieu aisée, n'aurait jamais imaginé que l'enterrement de son père déclencherait un tel raz-de-marée. Jusque-là, rien n'avait été découvert. Elle se croyait à l'abri et avait même réussi à tourner la page. Mais quand plusieurs personnes partagent un même secret, chacun peut le faire resurgir au grand jour, éclaboussant des vies jusque là irréprochables... Lorsque tout n'est qu'apparence, il y a certains secrets que l'on devrait taire à jamais...

Le mot de l'éditeur :
Pour son deuxième roman, Ellen Guillemain raconte l'histoire d'une famille qui pourrait être la nôtre. Son écriture vive, incisive, franche, et épurée lui permet d'aborder des thèmes de la vie ordinaire, tout en conservant la capacité de surprendre le lecteur. Dans ce roman, les personnages sont très humains et attachants. De la région parisienne, au Sud de la France, et même le Cambodge, le lecteur partage leur vie aussi touchante que violente. Un roman que Flamant Noir est ravi de vous faire découvrir !

Extrait :
"Papa est mort. Depuis une semaine, ce n'étaient que des mots sans réelle consistance qu'elle s'empêchait de ressentir vraiment. Pour se protéger. Avant que la douleur de l'absence ne la saisisse à la gorge. Avant que la réalité ne la terrasse. Ne pas réfléchir, ne pas perdre pied. S'anesthésier la tête par n'importe quel moyen pour ne pas penser que c'était le corps de son père, sa chair, son cerveau qu'on allait mettre tout au fond d'un trou, tout seul dans le noir, pour toujours. Elle se disait finalement que l'humanité était prête à tout accepter, que la condition de l'être humain était tout aussi étrange qu'absurde : s'autoriser à aimer des gens plus que tout, se reproduire même, tout en sachant que l'on peut perdre cet amour d'un coup, pour rien."


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Informations

Publié par
Date de parution 10 juin 2017
Nombre de lectures 21
EAN13 9791093363035
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Cover

Ellen GUILLEMAIN

ESPRIT DE FAMILLE

ROMAN

Flamant Noir Éditions

Réalisation couverture : Flamant Noir Éditions

Charte graphique : Anaïs DAPPE

Copyright © 2014 Flamant Noir Éditions

www. editions-flamant-noir. com

ISBN : 979-10-93363-03-5

Dépôt légal – Avril 2014

Tout droit de reproduction, d’adaptation et de traduction, dans le cadre d’une utilisation intégrale ou partielle, fait sans le consentement préalable de l’auteur ou de ses ayants droit, est formellement interdit selon la loi en vigueur propre au code de la propriété intellectuelle.

« L’esprit de famille a rendu l’homme carnivore. »

Francis Picabia

« La famille est le vrai roman de l’individu. »

José Carlos Llop

« Quelle chose étrange qu’une famille !

Une réunion fortuite de gens étrangers,

une association absurde. »

Alberto Savinio

À mon père,

Philippe Guillemain

UN ENTERREMENT AGITÉ

— Viens, Marco, viens avec moi.

Nouche eut un mal de chien à tirer son frère vers un endroit plus tranquille du cimetière. Il venait d’avoir une crise en pleine oraison funèbre. Une cérémonie solennelle où le moindre petit bâillement, l’éternuement même discret, étaient considérés comme un grave manquement au respect du défunt, lui qui, soit dit en passant, n’avait jamais respecté les convenances en terme de bruits insolites. Par exemple, péter à table en plein repas était non pas un malheureux accident pour leur père, mais une sorte de revendication de sa bonne santé. Un reliquat de ses années passées en Asie, sans doute.

Marco avait commencé par s’agiter, se dandiner et chuchoter :

— Nique ! Nique ! Nique ! Nique !

De plus en plus vite. De plus en plus fort. Quand il commençait par « Nique » c’est que la crise ne durerait pas trop longtemps. Sophie, cachée derrière ses grandes lunettes de soleil façon mouche, limite casque intégral, lança un œil courroucé à Nouche. Du moins, celle-ci l’imagina-t-elle. Elle lui envoyait de petits signaux agacés afin d’éloigner Marco du théâtre des opérations. Il ne fallait pas qu’il lui gâche ce moment. Dieu seul sait ce qu’il était encore capable d’inventer pour ternir la grande et définitive sortie de leur père ! Il fallait que tout soit impeccable pour redonner du panache et de la dignité au défunt. En effet, celui-ci avait été surpris par la grande faucheuse alors qu’il se trouvait sur Seda. À près de quatre-vingts ans, il venait tout juste de retrouver une seconde jeunesse par la grâce des petits cachets bleus que cet idiot de Fred lui avait commandés sur Internet, sans consulter un médecin. Sophie s’imaginait que Marco inventait tout un tas de conneries dans le but de lui nuire. C’est ce qu’elle pensait encore malgré le diagnostic tombé une quarantaine d’années auparavant : autisme sévère. Elle ne s’était jamais faite à ses tics nerveux, à ses sautes d’humeur, et surtout à son syndrome de Gilles de la Tourette. Elle aurait préféré qu’il meure, ça ne faisait aucun doute. Il était venu au monde pour lui pourrir la vie. Comme si Marco avait la volonté délibérée de pourrir la vie de qui que ce soit !

Plus ils s’éloignaient du cœur de la cérémonie, plus Marco était secoué de spasmes et plus il hurlait :

— Nique ! Nique ! Nique ! Nique !

Nouche le fit asseoir et lui tendit son téléphone portable tout neuf. Il fallait au moins ça pour capter son attention. Il adorait la technologie, surtout pour la détruire en la lançant dans le mur, c’est pourquoi elle garda un œil sur lui, malgré tout. Il saisit l’engin et se calma instantanément. Nouche s’assit à côté de lui, sur la tombe vermoulue d’un ancien occupant de la Terre, dont le nom avait disparu sous des années d’indifférence. Ça ne se fait pas de s’assoir sur une tombe, mais cette fois c’était un cas de force majeure.

La chaleur était insupportable, ce qui n’arrangeait en rien l’état d’énervement de Marco, que l’on avait obligé à passer un costume étriqué, même si ça lui allait plutôt bien. De dos, personne n’aurait imaginé qu’il n’était pas net. Il n’était bien qu’en survêtement. Le Nike rouge des années soixante-dix qui avait appartenu à leur père. Il lui faisait un « feu de plancher », car Jean mesurait un mètre soixante-dix et Marco quinze centimètres de plus, mais il n’y avait pas moyen, il adorait son Nike.

Nouche alluma une cigarette. Ça ne se faisait pas non plus, mais il fallait qu’elle se calme. Depuis une semaine, tout ce cirque l’épuisait. Il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper dans la vie, comme l’enterrement de son père ou le paiement de ses impôts. C’est comme ça. Elle observa du coin de l’œil sa sœur qui chuchotait à l’oreille du curé. Des excuses, certainement. Elle imagina sans peine son discours bien rodé :

— Mon père, je suis désolée, il est malade, zinzin, dérangé, cinglé, anormal, timbré, fou… Je m’excuse moi-même d’être sa sœur. Comment cela se fait-il ? Je me pose toujours la question depuis sa naissance.

Nouche se l’imagina dans les moindres détails, le ton condescendant, le zeste de pitié pour ce pauvre être dont elle était tout de même la sœur, et la réponse du curé, pleine de réconfort doucereux.

— Ne vous excusez pas, ce n’est pas de votre faute…

— Je l’avais pourtant dit, à ma mère, de ne pas l’amener !

Sophie était d’une maigreur effrayante. Cette maigreur étant soulignée par le tailleur noir cintré qu’elle portait, divinement bien d’ailleurs. Elle avait sorti le look complet pour la circonstance : le bibi, la voilette, les lunettes noires… Nouche regarda ses Converse arc-en-ciel et son jean douteux. Comme pour se dédouaner, elle se dit que ça ne se faisait plus de s’habiller en noir pour un enterrement, même si elle regrettait de n’avoir pas fait un effort pour son père qui, mis à part quelques flatulences et un goût immodéré et presque amoral pour la choucroute ou la cochonnaille, incarnait l’élégance à la française.

— C’est Max ! Max ! Max ! Max ! Max !

Marco avait trouvé sur le téléphone les photos de la dernière soirée qu’elle avait passé chez Max pas plus tard que la veille. Nouche avait donc la gueule de bois. Elle était en petite forme, un état normal vu la situation.

— Oui Marco, c’est Max déguisé en Lady Gaga. Tu l’as reconnu ? C’est bien !

Il regarda sa sœur, l’œil torve.

— Elle est belle Max…

Tandis qu’il continuait à faire défiler les photos, Nouche regarda attentivement le profil de son frère. Elle remarqua qu’ils avaient le même nez. Le joli nez en trompette de leur mère, alors que Sophie avait hérité du grand tarin de leur père. Si Marco n’avait eu cet air débile, il aurait été très beau. C’était à cause de ce maudit regard qu’on décelait son handicap. Grand, mince, athlétique de nature comme leur père, la peau imberbe et mate comme les très jeunes arabes, c’était un bel homme, mais ses yeux gâchaient tout. Un regard vide, qui voit tout comme pour la première fois, qui émeut chez un bébé, mais qui dérange chez un adulte. Un regard qui oublie tout et ne mémorise pas. Un regard qui survole notre monde sans jamais pouvoir s’y poser.

— On y va Marco ? Viens, on va aller prendre une rose pour papa…

C’était le moment.

Depuis quelques années maintenant, jeter une rose dans le trou était devenu courant. Comme si le fait de fleurir le dessus du cercueil pouvait rendre la mort moins puante et adoucir la peine de ceux qui restent.

— Fais attention aux épines, Marco. Tiens, prend-la comme ça.

Il fallait éviter une nouvelle crise pendant au moins une heure encore. Leur mère n’était pas en état de s’occuper de lui, et Sophie n’aurait pas su le calmer. Elle lui aurait encore mis une gifle, à l’abri des regards, ce qui aurait eu pour effet de le rendre plus dingue encore. Pendant qu’ils avançaient vers la sépulture, Nouche reçut un message de Samy.

— On se revoit quand ?

Samy… Que faisait-elle avec lui ? Ce mec était idiot ! À chaque fois qu’elle voulait en finir, il l’embobinait, la faisait boire, l’embrassait dans le cou – imparable – et c’était reparti pour un tour. Max supportait de moins en moins que Samy s’incruste à chaque fois dans leurs soirées parisiennes, mais comme il ne venait jamais les mains vides : de la bonne herbe, de l’afghan, du speed à tomber, ça valait bien toutes les conneries qu’il débitait. Cependant, Max n’avait aucune confiance en lui. Ça le mettait en rogne que Nouche couche avec ce type, et, dès qu’il en avait l’occasion, il lui envoyait des piques du genre :

— Tu te fais le trip de la bourgeoise amoureuse d’un voyou ?

Il n’avait pas tout à fait tort, mais ce gars, elle l’avait dans la peau.

— Sophie ! Ohé ! Sophie !

Voilà que son frangin se remettait à hurler.

— Chut Marco ! On fait un jeu ! C’est le jeu de celui qui ne parle pas pendant au moins quinze minutes ! Le premier qui parle a perdu ! Tu as compris les règles ? Tu ne veux pas perdre, Marco ?

Il s’arrêta net, joueur patenté qu’il était, et le cimetière put enfin se recueillir. Puis, vint le moment où tout le monde dut passer devant le trou pour y jeter sa rose. Sophie, en tant qu’aînée, s’acquitta de cette tâche avec grandiloquence. Il faut reconnaître qu’elle avait du style dans le jeté de rose, une grâce toute hitchcockienne… Était-elle en représentation ? Sûrement, car tout de suite après, Fred lui tendit une chaise et l’assit dessus. Elle se trouvait mal. Seda, très digne, prit son tour dans la file d’attente, sa rose à la main. Elle n’avait l’air ni triste ni gai. Son visage jaune était impénétrable. « Absence totale de lisibilité émotionnelle faciale » comme disait Max quand il parlait d’elle. Les asiatiques n’appréhendent pas la mort à la façon des occidentaux. Il leur faut honorer les défunts, point final. Les regretter ou les pleurer, c’est autre chose. Elle était pourtant en quelque sorte sa veuve, puisqu’elle vivait avec Jean depuis une vingtaine d’années, bien qu’officiellement elle fût sa domestique. Quand elle lança sa rose avec brusquerie, Nouche supposa que Sophie lui lançait un regard assassin de derrière sa visière de marque ! Elle envoya un SMS à Max.

— C’est mortel !

La réponse fut quasi immédiate, à croire qu’il l’attendait.

— T’es conne ! suivi d’un Smiley.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je m’épile, répondit-il, et ça, c’est vraiment mortel ! J’espère que tu tiens le choc, ma puce…

— Sophie fait le spectacle à elle toute seule, à croire que c’est elle qu’on enterre…

Max ne répondit plus. Peut-être la trouvait-il gonflée de parler comme ça alors qu’elle enterrait son père. Ce petit homo de Max pouvait tout se permettre, mais elle, en tant que fille, il fallait qu’elle respecte les convenances ! Il n’avait pas voulu venir à l’enterrement de Jean, parce qu’il savait qu’il y croiserait Fred, et qu’irrémédiablement ça le mettrait en émoi. Par respect pour Jean, il se refusait de ressentir cela à son enterrement. Il avait prétexté une vente privée très importante à la boutique pour se défiler auprès de Nouche. Elle avait trouvé son excuse bidon mais n’avait pas insisté. Elle savait qu’il aimait beaucoup son père. Il refusait simplement l’idée de le voir enseveli sous un quintal de terre. Elle trouvait ça un peu cavalier tout de même… De son côté, elle avait fait l’effort de l’accompagner à la crémation de son père cinq ans auparavant.

On n’entendait plus que le bruit des pas sur les gravillons. Il y avait au moins cent cinquante personnes au bas mot. La cérémonie de la rose dura à elle seule quarante minutes, presque autant que la messe. Marco était calme à présent. On aurait pu penser qu’il était normal, jusqu’à ce que le prêtre reprenne la parole !

— Il a perdu ! Il a perdu ! Il a perdu ! Nique ! Nique ! Nique ! Hé Nouche, il a perdu, il a perdu !

Les hurlements avaient déchiré le religieux silence et déclenché une crise plus aigüe. Marco serrait tellement la rose dans sa main qu’il s’écorcha sévèrement. Nouche la lui fit jeter en vitesse dans la fosse et l’emmena jusqu’à la voiture, sous les regards désolés des gens. Il s’était mis du sang partout ! Elle tenta de le calmer tant bien que mal et réussit à l’asseoir à l’arrière de la voiture, puis alluma une autre cigarette. Elle rêvait d’une douche bien fraîche, d’un Coca et d’un bon joint. Tout à coup, une vague sensation d’écœurement la saisit lorsqu’elle imagina furtivement le corps de son père, allongé sous la terre, tout seul, dans le noir, sans plus aucun espoir de sortir au grand jour et de respirer à pleins poumons. Nouche trimballait ce cauchemar récurrent depuis des années : on l’ensevelissait vivante dans un trou boueux au milieu d’autres cadavres pourrissants.

Il était mort pour de vrai, pas comme quand il faisait l’idiot pour faire peur à leur mère. Mort. C’était définitivement cuit. Papa est mort… Depuis une semaine, ce n’étaient que des mots sans réelle consistance qu’elle s’empêchait de ressentir vraiment. Pour se protéger. Avant que la douleur de l’absence ne la saisisse à la gorge. Avant que la réalité ne la terrasse. Ne pas réfléchir, ne pas perdre pied. S’anesthésier la tête par n’importe quel moyen pour ne pas penser que c’était le corps de son père, sa chair, son cerveau qu’on allait mettre tout au fond d’un trou, tout seul dans le noir, pour toujours. Elle se disait que finalement, l’humanité était prête à tout accepter, que la condition de l’être humain était tout aussi étrange qu’absurde : s’autoriser à aimer des gens plus que tout, se reproduire même, tout en sachant que l’on peut perdre cet amour d’un coup, pour rien. L’homme aurait été en droit de se supprimer pour ne pas avoir à subir ce triste sort. C’était très étonnant qu’il n’y ait pas beaucoup plus de suicides en ce bas monde. Patience, l’avenir de l’humanité s’annonçait tellement noir, ce n’était qu’une question de temps… L’apocalypse ne viendrait certainement pas de la colère de Dieu contre l’homme, mais de la colère de l’homme contre Dieu.

Quelquefois, Nouche aurait aimé être comme Marco, débile. Ne pas comprendre. Ne pas ressentir. D’ailleurs, qu’aurait-elle dû ressentir exactement ? Avait-elle jamais été proche de son père ? Fred, son beau-frère, la rejoignit, profitant de ce que Sophie était occupée à recevoir les condoléances des invités.

— Tu me files une clope ?

— Je croyais que tu étais sous Champix ?

— Attend, t’as vu ce qu’il s’est passé avec le Médiator ? J’ai pas envie de crever d’une crise cardiaque !

— Tu préfères le cancer ?

Il ne répondit pas à la plaisanterie. Nouche le regarda tandis qu’elle lui tendait une cigarette. Il avait l’air fatigué, mauvaise mine, soucieux. Il recracha la fumée lentement et la considéra à son tour.

— C’est quoi ce sang sur ta tunique ?

— C’est Marco qui s’est bousillé la paume avec les épines de la rose. Même une rose, c’est dangereux pour lui, soupira-t-elle.

— C’était peut-être pas une bonne idée de l’emmener… Oh putain, ce que ça fait du bien de fumer…

Fred s’était avachi contre la voiture, la tête renversée, les yeux fermés, offrant son visage aux rayons du soleil.

— Nouche, ta sœur est chiante en ce moment…

— C’est peut-être normal, vu les circonstances… Elle adorait papa…

— Non je veux dire plus chiante que d’habitude… Elle est en pré-ménopause. Ne lui dis pas que je t’ai dis ça, elle me tuerait ! Je te jure, c’est dingue, ça lui tape sur le système, et niveau cul, laisse tomber… J’ai plus le droit de la toucher, ni même de partager la salle de bain !

Voilà qu’il lui racontait encore la vie intime de sa sœur ! Il était chiant, à faire ça. Nouche n’avait pas envie de savoir combien de fois par semaine elle faisait l’amour et encore moins de savoir qu’elle était en pré-ménopause ! Il bougea, exhalant des effluves d’Habit Rouge de Guerlain. Il le portait depuis qu’elle le connaissait. Ce type n’était fidèle qu’à son parfum.

— T’as pas un peu grossi, Nouche ?

Voilà maintenant qu’il la détaillait comme le faisaient sa sœur et sa mère. Des obsédés de la ligne. Des stakhanovistes du régime. Des dictateurs de la diète. Ras le bol !

— Si tu le dis…

— Moi je dis ça, comme ça… Mais ça te va bien. Au moins t’as des nichons, toi ! Tu devrais juste te mettre un peu plus en valeur, on dirait une ado mal dégrossie. Pourtant, t’es mignonne quand tu veux…

Et c’était reparti, comme à chaque fois qu’ils se voyaient ! Dans cinq minutes il allait lui proposer de la retrouver pour déjeuner « Un de ces quatre dans une brasserie » quand Sophie serait en déplacement bien sûr. Max n’avait décidément aucune chance avec Fred. Hétéro jusqu’au bout de ses ongles manucurés. Prédateur gourmand plus que gourmet, sans grande originalité, avec une propension à ne pas se fatiguer et à pêcher dans le grand vivier des copines de Sophie. Ancienne gloire, mais gloire tout de même, aux beaux temps des boys bands, les Way of Life, il tentait une reconversion moyennement réussie comme acteur télé, si tant est que jouer dans Plus belle la vie soit considéré comme une réussite artistique.

— Faudra qu’on déjeune ensemble un de ces quatre, Nouche.

Incroyable ! Il n’abandonnait jamais ! C’était peut-être pour ça qu’il n’avait pas totalement disparu de la scène médiatique, finalement. Un pitbull déguisé en lévrier. Ce qui était sûr, c’est qu’en terme de femmes, il avait des goûts pour le moins disparates.

— Oui, pourquoi pas un de ces quatre, avec Sophie ce serait sympa…

Celle-ci arrivait justement vers eux, bras dessus bras dessous avec leur mère.

— T’as vraiment aucune volonté, Fred ! En plus, tu as mis tes patchs ce matin ! C’est dangereux ! Tu veux aller rejoindre papa ou quoi ? pesta-t-elle en se plantant devant lui.

Fred écrasa sa cigarette avec regret tandis que Sophie se tournait maintenant vers Nouche.

— On n’aurait pas dû l’emmener !

Nouche jeta un coup d’œil à Marco, qui s’était mis du sang partout sur le visage et la regardait en souriant.

— Ça va, c’était son père aussi, Sophie…

— Ah, tout de suite les grands mots ! Je n’ai pas dit le contraire, Nouche ! C’est pour Marco que je dis ça. On aurait pu lui épargner un stress inutile ! Tu as vu la crise qu’il nous a faite ? On aurait bien pu s’en passer, quand même !

— Ne t’en fais pas Sophie, demain il va reprendre sa routine au centre Confiance et tout rentrera dans l’ordre.

Séverine, leur mère, que Marco et ses crises intéressaient moyennement, suivait des yeux la petite procession qui sortait du cimetière.

— Jusqu’au bout elle m’aura humiliée, cette saleté de Viet !

Nouche soupira. Même le jour de l’enterrement, il n’y avait pas de trêve pour la haine.

— Elle n’est pas Vietnamienne maman, elle est Cambodgienne…

— C’est la même chose ! Ça reste une salope, oui !

Furieuse, elle monta à l’avant de la Mercédès et claqua la porte avec force. C’était le signe qu’il fallait partir. Sophie embrassa alors sa sœur du bout des lèvres.

— Ça va toi ? Tu tiens le coup ? Tu veux qu’on te dépose ? lui demanda-t-elle gentiment.

— Non, je vais marcher un peu… Je vais aller prendre un verre au Celtique et je prendrai le train de 18h00…

Avant de s’engouffrer dans la voiture, Sophie reprit son ton autoritaire.

— Tu n’oublies pas qu’on a rendez-vous chez le notaire vendredi prochain !

Fred grimaçait derrière elle. Il se foutait de sa poire, tel un môme.

— Vous avez vraiment besoin de moi ? Tu sais, toutes ces questions d’héritage, ce n’est pas vraiment mon truc. J’ai dit à maman que je lui donnais procuration…

— Maman est incapable de s’occuper de ça pour le moment !

— Bien, je te la donne alors ?

Sophie regarda sa sœur avec consternation.

— Quand est-ce que tu vas grandir, Nouche ? Tu ne pourras pas toujours passer entre les gouttes ! Vendredi seize heures, 13 rue Louis Leblanc, 3ème étage, 1ère porte gauche. N’oublie pas, et… fais un effort vestimentaire, s’il te plaît !

LE CLOWN