Ahmed Beroho

-

Français
297 pages
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Description

Dans ses romans l'écrivain tangérois, Ahmed Beroho opte pour une esthétique de l'insolite, de la cocasserie et de l'étrangeté. Il puise son inspiration dans des faits historiques, et opère ainsi une nouvelle relecture des événements pour faire découvrir un pan spécifique et méconnu de l'histoire du Maroc.
A travers des études inédites réalisées par différents critiques, ce collectif montre que l'écrivain a toujours voulu mettre sa plume au service de son pays pour faire connaître de petites histoires issues de la grande Histoire et lutter contre l'amnésie du temps.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 142
EAN13 9782296260948
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0158€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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COLLECTIONAUTOURDESÉCRIVAINSMAGHRÉBINS
dirigéepar
Najib REDOUANE Yvette BÉNAYOUN-SZMIDT Robert ELBAZ
CSU- LongBeach UniversitéYork-Glendon UniversityofHaifa
États-Unis Canada Israël
Ouvragesdéjàpubliésdanscettecollection :
ASSIA DJEBAR, Najib Redouane et Yvette Bénayoun-Szmidt (s. la dir. de), Collectio n
Autourdesécrivainsmaghrébins, Paris, ÉdsL’Harmattan,2006.379p.
MALIKA MOKEDDEM, Najib Redouane, Yvette Bénayoun-Szmidt et Robert Elbaz (s. la
dir. de), Collection Autour des écrivains maghrébins,Paris, ÉdsL’Harmattan, 2004. 352 p.
TAHAR BEKRI, Najib Redouane (s. la dir.de), Collection Autour desécrivains maghrébins,
Paris,ÉdsL’Harmattan,2003,278p.
LEÏLASEBBAR,Michel Laronde(s. la dir. de), Collection Autourdesécrivainsmaghrébins,
Paris,ÉdsL’Harmattan,2002.300p.
RACHID MIMOUNI, Najib Redouane (s. la dir. de), Collection Autour des écrivains
maghrébins, Toronto, Éds La Source,2000,423 p.
Encouverture :Photo de Ahmed Beroho fournie par l’écrivainlui-même.
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Remerciements


Toute recherche est une action de partage, de collaboration et
d’engagement à la fois personnel et professionnel. Sans
l’encouragement assidu, le soutien indéfectible, la patience et
la confiance de plusieurs amis et collègues, nous n’aurions
jamais pu mener ce projet à terme. Aucun mot ne peut
traduire notre gratitude et notre reconnaissance envers ceux et
celles qui ont répondu à notre appel pour réaliser un ouvrage
qui traite selon des démarches personnelles et originales toute
l’œuvre de l’écrivain marocain Ahmed Beroho.

Nous tenons à remercier vivement et sincèrement toutes les
personnes suivantes : Elena Brânduşa-Steiciuc, Anne
Devergnas, Robert Elbaz, Georges Fréris, Bernadette
Ginestet-Levine, Abdallah Hammouti, Gabriela Iliutã,
Abdallah Lissigui, Latifa Maâroufi, Monique Manoupolos,
Matilde Mésavage, Yamina Mokaddem, Efstratia Oktapoda,
Mohamed Ouledalla.

Et à tous les lecteurs et lectrices de cet ouvrage, nous
souhaitons une bonne lecture espérant qu’ils/elles trouvent ici
le goût de connaître en profondeur cet écrivain tangérois et
son œuvre. Un écrivain qui a marqué son temps pour devenir
une des voix les plus marquantes dans la littérature marocaine
contemporaine d’expression française. En réalisant un roman
par an depuis 1998, Beroho apparaît comme un écrivain
majeur, doté d’un souffle puissant qui mêle dans son
dispositif narratif histoire et fiction, puisant ses sujets dans le
vécu de l’actualité marocaine qui se trouve ainsi mise en
valeur par des présentations précises et des réflexions
judicieuses.















La plume est une arme offensive par excellence,
et le manque de courage
de la part de l’écrivain suscite le mépris.
Ahmed Beroho





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Najib REDOUANE
California State University - Long Beach
États-Unis




AHMED BEROHO :
L’HISTOIRE AU CŒUR
DE LA CRÉATION LITTÉRAIRE


Né à Tanger en 1951, et « descendant direct du Chérif Sidi Ahmed
Ben Hanine, dit H’nine, qui était Émir des Croyants à Malaga dans
e 1l’Espagne musulmane de la fin du XV siècle » , Ahmed Beroho est
un écrivain prolifique qui s’est imposé récemment dans la
littérature marocaine d’expression française par une œuvre
magistrale. En effet, depuis bientôt dix ans, lors de son retour au
2pays natal, ce journaliste de formation et ancien diplomate s’est
consacré à l’écriture, allant même jusqu’à fonder une maison
3d’édition , supervisant et contrôlant ainsi tout le processus de
création de ses livres. S’étant découvert à la retraite une âme
d’écrivain et désirant suivre l’exemple de grands noms dans la
4littérature française qui lui ont donné l’envie d’écrire, Beroho s’est
consacré avec joie et enthousiasme à sa nouvelle passion en
réalisant trois premiers romans. Or cette passion, pour l’écriture
qui, au début, était envisagée comme un espace de plaisir et de
divertissement est devenue une recherche sérieuse, voire pertinente,

1 Ahmed Beroho insiste avec fierté sur la noblesse de son lignage en précisant
qu’un arbre généalogique de la famille a été dûment établi par les âdouls et signé
par les autorités religieuses, il y a exactement 355 ans.
2 Beroho a débuté une carrière dans la diplomatie en 1976. Ainsi, il part
outreatlantique et officie aux États-Unis, puis comme Conseiller Culturel en Hollande,
en France, en Belgique et en Espagne où il reste le plus jeune diplomate marocain
en Europe.
3 Beroho est fondateur des Éditions Corail.
4 Ce sont ces écrivains qui ont façonné l’imaginaire de Beroho lui donnant l’envie
d’embrasser une carrière d’écrivain : Chateaubriand et Claudel selon la tradition
ancienne des diplomates à la belle plume. Il y a aussi Diderot, La Fontaine, Hugo,
Balzac, Gide, Flaubert, Maupassant, Camus, Troyat et surtout Zola.
Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


pour évoquer de grands faits historiques ayant marqué l’histoire
contemporaine de son pays. Dans un entretien réalisé par Hafid
Fassi Fihri, l’écrivain précise à ce sujet :

J’ai écrit mes trois premiers romans pour meubler mon
temps, car l’oisiveté est la mère de tous les vices. Ce n’est
que par la suite que mes autres écrits commençaient à se
façonner pour répondre aux questions des grandes affaires
marocaines, franco-marocaines, hispano-marocaines ou
algéro-marocaines.
Comme la corruption, l’affaire Ben Barka sujet à la mode
dont tout le monde parle sans savoir de quoi il parle, la
5
drogue et l’affaire Mounir Ramach, l’affaire du Sahara, etc.

Réalisant un roman par an depuis 1998, Beroho apparaît comme un
écrivain majeur, doté d’un souffle puissant qui mêle dans son
dispositif narratif histoire et fiction, puisant ses sujets dans le vécu
de l’actualité marocaine qui se trouve mise en valeur par des
présentations précises et des réflexions judicieuses. Ainsi, par le
choix de mettre l’histoire au cœur de sa création littéraire, Beroho
ouvre une nouvelle voie dans la littérature marocaine d’expression
française dont les thèmes majeurs s’articulent essentiellement
autour des sujets classiques tels que : la révolte contre la rigidité
sociétale et politique, l’appartenance socio-culturelle, le pouvoir
patriarcal et la famille, l’altérité, la problématique linguistique, la
volonté de l’intellectuel de dépasser son acculturation et d’affirmer
son identité propre. Ceci dit, en avançant dans sa production
littéraire riche et variée le sens de l’Histoire, l’écrivain tangérois a
réussi à imposer le roman historique comme genre à part entière
dans le paysage littéraire marocain, contribuant, à sa manière, à son
renouveau et à son dynamisme.

Avant de voir comment Beroho intègre dans son écriture des faits
historiques qui lui servent de cadre pour faire la lumière sur des
périodes appartenant à l’histoire ancienne ou contemporaine de son
pays, il convient de souligner quelques précisions à l’égard de la
notion du roman historique, caractéristique essentielle de la

5 « Ben Barka, Mythe ou réalité ? », Entretien réalisé par Hafid Fassi Fihri,
L’Opinion, 25 février 2005.
1 4 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


production romanesque de cet écrivain aux multiples facettes,
toutes aussi intéressantes les unes que les autres.

Si dans les études littéraires, le roman historique (dont la référence
6essentielle est le livre de Georges Luckacs ) semble connaître
depuis quelque temps un regain d’intérêt, il n’en demeure pas
moins vrai que ce genre a été longtemps méprisé par la critique
universitaire et journalistique. En fait, dès son apparition, cette
notion a été considérée comme ambiguë et le genre difficile à
définir puisque s’y trouvent juxtaposées deux disciplines qui n’ont
pas la même intentionnalité. Ce qui fait dire à Pierre Morere :

La notion même du roman historique semble une aporie.
Alors que l’histoire prétend tenir un discours vrai sur le
7
passé, le roman crée un univers fictif.

De leur côté, Yves Le Pellec et Marcienne Rocard indiquent la
complexité de la contradiction qui caractérise ce genre :

Le roman historique relève, par son appellation et sa nature
de l’oxymoron […] sans doute parce que, conjoignant les
contraires, elle est emblématique de la nécessité actuelle de
repenser les polarités et les incompatibilités que nous
8
inculqua la tradition.

Dans l’histoire des littératures, à propos du roman historique, il est
indiqué dès son apparition, dans Le Dictionnaire de l’Académie en
1978, que cette notion est très large. Au niveau de son applicabilité
à la littérature, elle n’a été enregistrée qu’en 1879 et uniquement
pour qualifier la comédie : « sorte de comédie d’intrigue remplie
d’aventures amoureuses, de duels et où figurent des gens de bonnes
maisons ». C’est Le Dictionnaire de 1932 qui va élargir ce qui a été
communément désigné par roman de « cape et d’épée », celui-ci se
définissant comme une œuvre « dont des personnages rappellent les
héros de l’ancienne chevalerie ». Toutefois, il faut attendre les

6 Georges Lukacs. Le Roman historique, Paris, Payot, 1965.
7 Pierre Morero. « Histoire et récit dans Redgauntlet de Walter Scott », Caliban, (le
oroman historique) N VIII, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1991, p. 25.
8 Yves Le Pellec et Marcienne Rocard. « Avant-propos », CALIBAN, (le roman
ohistorique) N VIII, Presses Universitaires du Mirail, Toulouse, 1991, p. 6.

1 5 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


définitions des dictionnaires, des encyclopédies, des histoires
littéraires pour voir apparaître des précisions qui proposent des
pistes de réflexions et d’analyses sur le roman historique.

Dans Le Littré, la mention du roman historique est faite à l’article
« roman », dans son deuxième sens : « histoire feinte, écrite en
prose, où l’auteur cherche à exciter l’intérêt par la peinture des
passions, des mœurs, ou par la singularité des aventures ». Quant au
Robert, il apporte la définition suivante du roman : « Œuvre
d’imagination en prose, assez longue qui présente et fait vivre dans
un milieu des personnages donnés comme réels, nous fait connaître
9leur psychologie, leur destin, leurs aventures ». Dans ladite
définition, on retrouve des citations en vrac des différents genres de
romans dont celle du « roman historique », sans plus de détails.
C’est l’article de l’Encyclopaedia Universalis qui semble désigner
le roman historique en tant que tel sans toutefois le préciser
davantage et sans trop de parti-pris la notion de roman historique.

Le roman a toujours puisé dans l’histoire de quoi nourrir ses
fictions et leur donner les prestiges du vraisemblable. Mais
comme genre spécifiquement déterminé, le roman historique
ea pris son essor au XIX siècle, alors que la bourgeoisie
e
prend le pouvoir. C’est au XVIII siècle que l’histoire
commence à être traitée comme une science. La
compréhension de l’histoire devient alors moyen politique
d’agir sur les réalités présentes et, avec la Révolution, les
hommes prennent conscience d’être les agents de
l’histoire… Le créateur du genre est Walter Scott qui connut
10
un énorme succès au début de l’époque romantique.

Différents critiques et écrivains s’intéressent de plus en plus à ce
genre qui n’a pas évolué à travers le temps pour être dorénavant
considéré comme un genre à part entière, possédant des qualités
indéniables. Et c’est avec Marguerite Yourcenar justement que
nous pouvons souligner l’importance et la particularité du roman
historique en se référant à ses paroles :

9 Le Petit Robert 1, Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française,
rédaction dirigée par A. Rey et J, Rey-Debove, Nouvelle édition revue, corrigée et
mise à jour en 1990, Paris, p. 1726.
10 Article « roman historique », Encyclopaedia Universalis, Paris, 1967.
1 6 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


Ceux qui mettent le roman historique dans une catégorie à
part oublient que le romancier ne fait jamais qu’interpréter,
à l’aide des procédés de son temps, un certain nombre de
faits passés, de souvenirs conscients ou non, tissés de la
même matière que l’histoire. Tout autant que Guerre et
paix, l’œuvre de Proust est la reconstitution d’un passé
perdu… De notre temps le roman historique, ou ce que, par
commodité, on consent à nommer tel, ne peut être que
plongé dans un temps retrouvé, prise de possession d’un
11monde intérieur.

Ahmed Beroho entame sa carrière de romancier par Une Saga
12à Tanger , premier volet d’une trilogie qui instaure une
nouvelle voie/voix et qui, de ce fait, constitue une véritable
innovation dans la littérature marocaine d’expression
française. C’est que ce roman établit un rapprochement entre
une culture marocaine mythique et une épopée militaire à une
époque pleine de vie et de palpitations qui fait émerger une
histoire au réalisme saisissant. Pour la réalisation de cet écrit,
l’écrivain démontre une sensibilité remarquable conjuguée à
une rigueur dans la recherche du contexte où se déroule
l’action romanesque. L’emprise de l’histoire sur le texte est
manifeste dans cet écrit et révèle une évolution significative
évolutions de l’acte d’écrire chez cet écrivain prometteur, doté
d’un souffle remarquable. En effet, avec un style précis et une
imagination féconde, Beroho apporte un éclairage stimulant
pour saisir d’une manière originale, voire innovatrice, tout un
pan de la société marocaine, de son histoire et de ses valeurs
millénaires.

Une Saga à Tanger est plus qu’un roman ordinaire, habituel.
C’est une belle petite romance à sujet tendre et touchant.
[…] Ce jeune écrivain au « souffle puissant » ne s’est pas

11 Marguerite Yourcenar. « Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien », La Pléiade,
Paris, Gallimard, 1982, pp. 330-331.
12 Ahmed Beroho. Une Saga à Tanger, Tanger, Éditions Slaiki, 1998.
1 7 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


contenté de parodier l’univers de l’Histoire marocaine, mais
13il a inventé, créé, imaginé quelque chose de nouveau.

Proposant une association entre le réel et la fiction, ce roman est
admirablement bien documenté sur le plan historique. L’auteur
raconte des faits communs issus d’un passé lointain et, présentant
une multitude de personnages, fait découvrir différentes générations
qui se succèdent avec leurs bonheurs et leurs malheurs. La
dimension historique qui caractérise ce mode d’écriture et qui en
assure son originalité s’ancre dans cette volonté de l’écrivain de
décrire un univers où les personnages prennent la physiologie, la
physionomie et les caractères des individus qu’il a lui-même
côtoyés ou connus.

L’intérêt du roman réside dans la précision dont l’écrivain fait
preuve dans des descriptions des lieux et des événements relatés
ainsi que dans la présentation de divers portraits, aussi bien
physique que morale de plusieurs personnages. En fait, la galerie de
personnages qu’il fait défiler tout au long de la trame narrative de
son roman propose un tableau vivant et mouvementé de l’être
humain dans ses valeurs, ses comportements, ses ambitions, ses
déchirements, ses luttes et ses alliances. Comblant la réalité de
fiction et la fiction de réalité, dans son écriture Beroho se sert
d’événements historiques marquants tels, par exemple, la rencontre
entre Chrif et l’empereur Moulay Ismaïl, pour dégager un discours
réflexif sur la forte personnalité de ce prince Jebli devant l’un des
puissants monarques de l’époque. Ainsi, dépassant la portée d’un
événement particulier, les propos du chef de la tribu d’Anjra au
Sultan alaouite traduisent la sagesse de ce prince Jebli qui articule
clairement la profondeur de sa pensée :

Monseigneur sait pertinemment que pour faire le procès à
quelqu’un, il faut, d’abord, passer outre les préjugés ; voir

13 « Note de l’éditeur », Ahmed Beroho. Une Saga à Tanger, Tanger, Éditions
Slaiki, 1998, p. 9.
1 8 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


l’homme à travers l’ensemble de ses actes ; l’étudier dans
ses penchants, ses sentiments; essayer d’en dégager la
personnalité intrinsèque – comme votre Majesté sait si bien
faire en choisissant ses proches collaborateurs – ; il faut
aussi prendre en considération le milieu, la conjoncture, les
obligations… Et encore ! Parce que le jugement resterait
toujours subjectif. Car l’homme n’est ni bon ni mauvais : il
est ce que nous voulons qu’il soit. Et les actes des grands
hommes pourraient être bons ou mauvais, applaudis ou
condamnés, selon les circonstances et les idées de ceux qui
les jugent. (35)

Écrit dans la veine traditionnelle des romans d’actions et
d’aventures, Une Saga à Tanger se concentre autour de la nécessité
de ressusciter un passé lointain comme paradigme de l’écriture et
comme thématique du roman. En puisant son inspiration dans des
faits historiques, l’écrivain opère une nouvelle relecture de ces
événements pour faire découvrir un pan spécifique et méconnu de
l’histoire de son pays. Ce faisant, son écrit apporte une certaine
valeur documentaire qui contribue à donner une vision présente
d’un temps passé.

Ressusciter les grands hommes et créer des légendes à leurs
mesures en mêlant l’imaginaire au réel, émaillé d’anecdotes,
14c’est enrichir le patrimoine culturel.

Pour Beroho, l’idée d’écrire un tel roman répondait à un
besoin vital de déployer son imaginaire et de l’inscrire
pleinement dans l’acte de création qui sommeillait au fond de
son être. Ce besoin d’écriture n’attendait que le moment
propice pour surgir et pour ainsi dire devenir un processus
essentiel d’épanouissement tangible.

Depuis longtemps, l’écriture constitue pour moi un espace
privilégié, non seulement pour communiquer avec mon
passé mais aussi pour établir une conciliation avec
moi15même.


14 Beroho. Une Saga à Tanger, p. 15.
15 Y. Duqueh. « Préambule », Ahmed Beroho. Une Saga à Tanger, p. 10.
1 9 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


Le deuxième livre que signe Beroho est un récit autobiographique.
16En fait, Réminiscences se présente comme un écrit débordant et
généreux qui livre une vision lyrique et touchante du monde de
l’enfance. Le héros de ce récit, le petit Mohamed, alter ego de
l’écrivain, décrit magnifiquement la remontée dans un temps
lointain marqué par les traces de la mémoire de sa ville natale sous
régime international. Ainsi, doté d’un imaginaire fécond, de
beaucoup d’érudition et d’autant de lucidité, l’écrivain intègre
habilement la réalité au fil de la narration et l’entremêle de fiction.
Il évoque avec une sensibilité touchante un monde en pleine
mutation, ne s’attardant ni sur les descriptions ni sur les analyses. Il
rapporte les faits comme il les a vécus, selon le hasard de
l’inspiration, excellant à les raconter en maître conteur qui s’empare
des voix, campe des personnages et relate des épisodes de vie
familiers. Dans cette atmosphère qu’il crée, riche de découvertes
humaines, il nous enveloppe de flots d’images, de paroles et de
sensations dans lesquels Tanger rayonne comme un lieu éminent
capable de projeter dans l’espace romanesque les énergies et les
changements du début du siècle.

Il convient de préciser que dans cette exploration autobiographique,
l’écrivain rend un vif hommage à son père avec lequel il entretenait
des liens très particuliers. En tant que benjamin, il était son préféré.
Et tout au long de sa vie, son père, d’une grande sensibilité, a eu
beaucoup de difficulté à se détacher de son fils. Il ne pouvait retenir
ses larmes en le voyant partir ailleurs, pour regagner Rabat ou
l’étranger où il exerçait ses fonctions de diplomate. On trouve un
exemple de cette sensibilité dans le chapitre intitulé La circoncision
traditionnelle où le père fut incapable d’accompagner et d’assister
son fils lors de ce rite de passage.

Les larmes déferlant sur son visage livide, mon père, en se
dirigeant vers le jardin, pour ne pas me voir souffrir le feu
des ciseaux, faillit, dans sa précipitation, renverser une des
deux ‘siniyyat’, qu’il avait heurtée de sa cheville droite ; du
coup, les verres, en s’entrechoquant, émirent un long
cliquetis cristallin. (133-134)

16 Ahmed Beroho. Réminiscences – Tanger début du siècle, Tanger, Éditions
Slaiki, 1998.
2 0 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


En fait, ce qui caractérise ce récit, c’est cette sorte d’acharnement à
maintenir à flot le devoir de témoigner du vivant, du passage du
temps, des sentiments, des grandes transformations et des rituels
propres aux Tangérois. Il y a aussi l’évocation du début du
nationalisme par l’attitude indifférente du Sultan Sidi Mohamed
Ben Youssef à l’égard du résident général, lors de sa visite
historique à Tanger. Cet événement ainsi que le fameux discours du
roi ont marqué le destin de cette ville et de ses habitants.

Pour la première fois de son histoire contemporaine, il était
donné à une ville marocaine de connaître un pavoisement
total, général, Tanger était à l’apogée de sa gloire : elle avait
tout un roi à elle seule… ce jour-là, Tanger était marocain et
son roi tangérois. Aussi le moindre recoin du joyau du
Maghreb avait-il droit, au moins, à un drapeau, un portrait
de la famille royale et à deux branches de palmier pour son
arc. (52-53)

Mais ce qui particularise davantage ce récit et souligne son
originalité, c’est le recours à une langue arabe en usage dans la vie
quotidienne tangéroise. L’écrivain émaille son écriture sobre et
élégante avec des échappées poétiques de termes, de locutions et
d’expressions empruntés au dialecte arabe de Tanger. Et en
expliquant clairement le sens de ces emprunts dialectaux en bas de
pages, il décrit ses souvenirs avec émotion et vivacité se donnant la
liberté de sauts dans le temps pour refaire vivre un passé oublié
dans les méandres de la mémoire. Avec son talent noble et grave,
son style soigné et son rythme soutenu ainsi que son sens de
l’observation et de la narration, il réussit son pari, comme l’avance
Abdelhamid Benjiba :

En ressuscitant le passé avec sa couleur et sa vie, le
narrateur se plaît à nous ramener sur les lieux de nos
origines, à nous enivrer de cette chaude et vivifiante odeur
de notre terroir, à nous faire imprégner de cette fragrance
2 1 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


qui embaumait notre ville et gorgeait nos pores, à nous
17émerveiller, à nous intriguer…

18Avec Le Consul et l’Indigène. Bras de fer à Tanger , Beroho clôt
sa trilogie littéraire dans laquelle il dépeint la vie
socio-politicoe eculturelle de sa ville natale, de la fin du XV à la moitié du XX
siècle. C’est donc un roman qui entend présenter une autre
perspective de l’Histoire pour donner un sens à ce qui a été oublié
ou encore effacé. En exhortant les spectres du passé à se lever, à
rendre la parole à ceux qui l’avaient perdue, l’écrivain inscrit sa
démarche dans cette optique de revisiter des faits et des événements
dans la saisie d’un temps diachronique des générations passées.
Cette appropriation du passé contribue à apporter justement une
signification historique qui, en se plaçant dans une dimension
synchronique, permet de mieux appréhender le présent et de bien
agir en face de l’avenir.

En faisant intervenir un narrateur qui détient le secret et la
connaissance de cette intrigue qui se déroule tout au long de la
trame narrative, l’écrivain fait de son écrit plus qu’un simple récit
linéaire qui tourne autour d’une confrontation entre Amghar Firas
et le Consul de la ville de Tanger. Il livre un témoignage qui
restitue avec beaucoup de justesse Tanger sous le régime
international de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. En effet,
si Amghar est la clé de voûte de la structure du récit, c’est que ce «
Rifain d’environ vingt-cinq ans, fermier à Sidi Ghandouri » (65) est
accusé du meurtre d’Albert Lejeune, un étranger qui « était venu
s’installer à Tanger pour représenter, selon ses dires, une
compagnie de navigation » (24). Ainsi, afin de donner une image
concrète de ce qui était la vie autrefois à Tanger, le
narrateur « Mohamed Dufour, un ancien professeur du lycée
Régnault, […] un humaniste et un passionné d’Histoire » (19),
intègre dans son récit des éléments historiques véridiques. En fait,
l’histoire est racontée et explicitée à travers le destin individuel des
personnages. Force est de préciser que le narrateur, un homme qui a
appris la langue arabe avant d’embrasser l’islam et sans renier ses

17 Abdelhamid Benajiba. « Préface », Réminiscences, p. 11.
18 Ahmed Beroho. Le Consul et l’Indigène. Bras de fer à Tanger, Éditions Sophia,
2000.
2 2 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


origines, se considère plus marocain que français, vu le demi-siècle
qu’il a passé au Maroc. C’est dans ce sens que lors d’une rencontre
avec l’écrivain, au hasard du temps, il sort de son vieux cartable un
cahier qui contient le manuscrit qui apporte un éclairage sur la
condamnation à mort d’Amghar et sur son enlèvement, sa
séquestration ainsi que son interrogatoire et la torture qu’il a subie
« dans la cave de la résidence du consul, sise à la Qasbah ». (35)

Il faut dire que cette histoire contribue à donner une image
plus présente d’un temps passé dans lequel « la capitale de
l’Empire Chérifien vivait dans une psychose de guerre
permanente à cause des étrangers qui s’y comportaient
comme en pays conquis » (76). Face à cette occupation, une
résistance locale s’était organisée et les attaques perpétrées
contre les intrus montraient bien qu’ils n’étaient pas en
sécurité à Tanger. La bravoure et le courage des indigènes
face aux puissants envahisseurs apparaissent manifestes
dans les propos de Ba Mohamed. Ce patron du café l’Hafa,
un « vieillard encore alerte, à l’âge indéfinissable » (15)
grand pêcheur connaissant les secrets de la mer, saisit
l’occasion pour rappeler à un jeune homme rencontré au
bord de la mer l’exceptionnelle distinction de son peuple qui
doit être considérée comme un titre de fierté et de gloire.

Non ! mon garçon. Nos ancêtres étaient comme ces murènes
qui ne quittent jamais leurs roches, où elles sont nées et
qu’elles défendent avec acharnement, pour aller envahir le
territoire des autres. Non, cela ne leur ressemble guère. Ces
nobles poissons se tiennent toujours cois chez eux, mais ne
tolèrent point qu’on aille fureter dans leur domaine… Et
puis, il y a l’honneur, qui ne doit jamais être entamé. (21)

Ce qui est frappant dans cette trilogie littéraire, c’est le choix de
Tanger comme espace par excellence d’une production romanesque
qui se caractérise par une exploration de plusieurs événements
marquants de l’Histoire du Maroc sous l’angle de différents
traitements littéraires. Beroho exprime en ces termes les raisons qui
l’ont poussé à prendre sa ville natale comme théâtre stimulant en
vue d’inscrire les traces d’une véritable écriture de l’événement
historique :

2 3 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


Tanger est l’inspiration, et l’inspiration est Tanger : la
plupart des écrivains marocains et étrangers sont devenus
célèbres grâce à Tanger qu’ils prenaient comme un espace
privilégié de leurs écrits.
Mais moi, c’est autre chose : j’ai deux mères ; la première
m’a donné le sein, la deuxième m’a offert la plume,
m’exhortant à prolonger notre cinq siècle de notre histoire
commune : mon premier aïeul direct connu était un émir des
Croyants en Andalousie, Ahmed Ben Hanin, qui, lors de
l’Inquisition des rois catholiques, s’est réfugié à Anjra dont
19
Tanger est le prolongement.

C’est un risque effrayant pour l’écrivain tangérois que d’opérer un
changement radical dans son parcours d’écriture pour s’intéresser à
des sujets brûlants et explosifs de l’Histoire contemporaine de son
pays. À vrai dire, on décèle quelque chose de pathétique dans la
20réalisation de son quatrième roman. C’est que Le Général ,
considéré dans la littérature marocaine d’expression française
comme un remarquable écrit d’espionnage, articule le travail de
l’histoire sur la fragilité de la vérité pour soustraire à l’amnésie du
temps ce qui doit être réellement connu et révélé, sans fabulations
et sans mensonges. Cela dit, ce roman qui allie réalité et fiction,
touchant aussi bien au sacré qu’au mystérieux, traite de la réalité
politique et, surtout, vise à montrer la gravité des luttes de pouvoir
qui déshumanisent l’homme en le menant au crime politique le plus
odieux pour satisfaire ses ambitions démesurées.

Les quatre parties qui composent ce roman (Le rêve, Le général,
L’assassinat, Le complot) présentent une série d’événements
durement tragiques et une galerie de personnages dont certains
connaîtront un destin dramatique décidé par Le Général, un
sanguinaire qui a étalé sa tyrannie sur tout un pays, sur tout un
peuple dans le Maroc postcolonial. Selon son habitude, l’auteur
nous donne à rencontrer différents personnages qui vivent en pleine
tourmente. Parmi eux on découvre le Professeur, un leader
socialiste dans ses engagements et ses prises de positions. On le suit
dans son exil en France où il fuit l’abus de pouvoir et la puissance

19 « Propos de l’écrivain », correspondance en date du 19 octobre 2006.
20 Ahmed Beroho. Le Général, Tanger, Éditions Corail, 2001.
2 4 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


dont dispose cet ancien serviteur de l’occupant français, devenu
l’homme fort de la monarchie royale. C’est qu’en ayant été imposé
par la France comme aide de camp du roi Mohammed V, dès son
intronisation au lendemain de l’indépendance, ce capitaine de
l’armée française infligera au pays l’une des plus sanglantes
répressions de son histoire, précisément lors du soulèvement du Rif
en 1958 et des événements de Casablanca le 23 mars 1965, ce qui
lui vaudra le surnom de « Boucher ». Durant ses années au pouvoir,
il s’est distingué par une fermeté anti-populaire et a construit les
structures policières et de surveillance officielle et parallèles. Mais
son rôle demeure majeur dans la réduction de l’influence de l’armée
de libération nationale marocaine, dans le combat des partis
nationalistes et surtout dans l’enlèvement et l’assassinat du
Professeur. Celui-ci, devenu principal opposant au roi et
secrétairegénéral de la Tricontinentale, a appelé les dirigeants tiers-mondistes
à se prendre en main pour développer leur propre autonomie de
toute puissance et à participer ensemble au mouvement des
nonalignés. Et par sa conception personnelle du socialisme, il a dérangé
à la fois l’Est et l’Ouest. Ce faisant, son élimination était devenue
inévitable. Ainsi, se réjouissant d’une telle décision, le général la
met à exécution aidé par un carrousel d’agents de renseignements
de tous bords, du SECE jusqu’au KGB, en passant par le SDECE,
21la BND, la STASI, le Mossad et la CIA.

Ce roman illustre la force de l’expression à travers des descriptions
stupéfiantes d’authenticité donnant à voir cette zone d’ombre noire
qui évoque ces actions violentes − d’enlèvements, de tortures,
d’emprisonnements, et même d’assassinats d’opposants − mises en
œuvre par le général et ses acolytes. En fait, la dimension historique
qui caractérise ce roman d’un réalisme époustouflant et qui en
assure son originalité, s’ancre dans cette volonté de l’écrivain
d’assigner à son mode d’écriture la fonction de témoin, en la posant
comme une source complémentaire pour secouer les mémoires
contre l’oubli du temps. Toutes les informations véridiques liées à

21 Le SECE : Service d’espionnage et du contre-espionnage du Grand Duché des
Îles Coraux ; le SDECE : Service de documentation extérieure et de
contreespionnage en France ; La BND : Service de renseignements ouest-allemand ; la
STASI : Service de renseignements est-allemands.
2 5 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


des événements et à des faits dramatiques présupposent la présence
d’une réalité tragique qu’il faut bien exhiber pour instituer l’éveil
des consciences.

Beroho change de registre d’écriture en réalisant La Femme et
22Satan , un mélodrame, qui a aussi valeur d’œuvre de fiction. Par le
biais du mythe de la femme qui se laisse influencer par le démon
pour devenir sa servante maléfique qui cause la chute de
l’humanité, l’écrivain recourt à un mode d’expression métaphorique
et rhétorique pour dénoncer le malaise qui règne dans les
institutions politiques. Cette dualité de la femme, à la fois victime
et bourreau, lui permet de dénoncer la perversité des hommes qui
les pousse à agir en multipliant les desseins pour répandre le mal,
incapables de lutter contre cette force maléfique.

C’est l’histoire d’un roi pieux, Adamon, qui vit simplement dans un
pays de rêve : le Jardin. Et comme l’homme est généralement faux,
Adamon a un gouvernement de transhumance, constitué d’espèces
animales :

Le roi était suivi d’une partie de son gouvernement de
transhumance : l’Eléphant, Premier ministre ; le Lion,
ministre de l’Intérieur ; l’Hippopotame, ministre des
Ressources halieutiques ; le Gorille, ministre de
l’Agriculture ; le Python, ministre des Affaires étrangères ;
l’Aigle royal, ministre de la Justice ; l’Âne le Sage, ministre
de la Réconciliation nationale, qui avait un rosaire autour du
cou. (41)

Dans cet état démocratique, chaque membre a ses responsabilités et
l’Âne, qui détient le portefeuille de la Réconciliation nationale,
n’est pas une douce et intelligente bête. Ce n’est pas non plus un
âne ordinaire : Son Excellence est un âne philosophe, un sage
stoïcien qui joue un rôle important au sein d’un parlement
bicaméral d’une rare noblesse, car parmi les députés, il y a même
des barons. Cet état de fait constitue une grande fierté pour le Roi
qui, en sa qualité de « Lieutenant de Dieu, Souverain du Royaume
du Jardin, commandant de tous les animaux, aussi bien ceux qui

22 Ahmed Beroho. La Femme et Satan, Tanger, Éditions Corail, 2002.
2 6 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


vivent sur la terre, dans l’eau que ceux qui vivent dans l’air » (74)
règne en Maître absolu entouré de ses ministres et des élus du
peuple qui lui vouent une obéissance totale. Mais la présence de
Fémella, une belle et douce créature, envoûtante et passionnée,
devient de plus en plus exigeante. Insatiable et aidée par Satan, elle
va essayer de dévoyer le roi.

Flirtant avec l’univers des animaux et s’inspirant de la longue
tradition arabe, Beroho a choisi son domaine de prédilection. La
dénonciation est au cœur de ce roman qui dépeint avec humour et
lucidité les données les plus paradoxales de la réalité politique.
L’expression d’idées en gros ou en détail, selon les circonstances et
par simple nécessité de nommer des situations délicates de façon
détournée montre bien la profondeur de la culture dont dispose
l’écrivain, sa capacité d’éviter les pièges de l’illusion concrète et
son sens innovateur qui apportent de nouvelles perspectives dans
son processus de création littéraire.

Face à cet effacement, à ce « gommage » de la mémoire collective
de certains faits historiques marquants, Beroho reproduit avec
beaucoup d’imagination mais sans trop enjoliver les faits, la guerre
du Rif que les historiens ont surnommée « la guerre oubliée ». Son
23roman Abdelkrim le Lion du Rif constitue une prise de position
directe de l’écrivain, un acte d’engagement et de défi lancé aux
faiseurs de l’histoire officielle du Maroc qui ont délibérément caché
à leurs citoyens la réalité historique de leur pays. Dans
l’avantpropos, il informe le lecteur qu’il s’est donné l’ambition de mettre
au jour la légende d’un Seigneur de guerre qui a su humilier deux
grandes puissances coalisées, l’Espagne le 21 juillet 1921 et la
France le 12 avril 1925.

Ce n’est pas l’Histoire du Rif, cette contrée énigmatique,
que l’on va lire dans ces pages. Mais une des légendes de ce
rif mystérieux.
L’histoire que l’on s’ingénie à donner à une région n’est pas
toujours sa vraie histoire : les faits, pour une raison ou pour
une autre, y sont, ou enjolivés, ou altérés, souvent modifiés.
Car l’histoire est du domaine de la matière,

23 Ahmed Beroho. Abdelkrim Le Lion du Rif, Tanger, Éditions Corail, 2003.
2 7 Autour des écrivains maghrébins – Ahmed Beroho


donc « remodelable ». Tandis que la légende, c’est de
l’esprit qui, lui, est inaltérable parce qu’imperceptible.
Par conséquent, l’histoire reste une démagogie, la légende,
un divertissement, quand elle n’est pas un enseignement.
Aussi, loin de la rigueur historique, ai-je fait, d’une
séquence de l’histoire du Maroc, une légende s’inspirant de
la réalité rifaine : la légende de Abdelkrim.

Le roman offre tout un programme de lecture qui participe à ce
vaste projet de l’écrivain de faire connaître les multiples facettes de
Abdelkrim El Khattabi en tant que chef d’un mouvement de
résistance contre la puissance coloniale au Royaume Chérifien. On
y apprend plein d’éléments sur les raisons qui ont poussé ce natif
d’« Ajdir, chef-lieu de Beni Ouriaghel, le centre du Rif : le nord du
Maroc » (15), à prendre le flambeau de la lutte contre les Espagnols
et les Français dans la zone nordique du pays, pour devenir l’icône
des mouvements indépendantistes qui ont constitué le noyau de la
proclamation de la « République confédérée des Tribus du Rif », un
embryon d’État berbère. Cette république a eu un impact crucial sur
l’opinion internationale, car ce fut la première république issue
ed’une guerre de décolonisation au XX siècle. Abdelkrim réussit à
unir les tribus du Rif en apaisant les inimitiés existantes entre leurs
chefs qui siègent dans le parlement qu’il créa et qui lui vota un
gouvernement. Aussi, à travers les péripéties de son combat contre
le général Manuel Fernández Silvestre à qui il adresse
l’avertissement que, s’il venait à franchir le fleuve Amekran, on
considérerait son geste comme un acte de guerre, révèle-t-il son
courage et sa capacité en tant d’habile stratège de vaincre avec des
effectifs réduits, un armement léger, mais aussi une importante
mobilité, une des armées classiques les plus puissantes en Europe.
En fait, le leader rifain, assisté par 3000 hommes, parvient en deux
jours, grâce à la ruse, à humilier l’Espagne pour qui la bataille
d’Anoual a été un véritable désastre. En plus des morts et des
blessés, plusieurs soldats furent emprisonnés. Il s’agit de la
première défaite d'une puissance coloniale européenne, disposant
d'une armée moderne et bien équipée devant des résistants sans
ressources, sans organisation, sans logistique ni intendance. Tout
cela grâce au génie d’Abdelkrim qui s’est avéré un grand guerrier et
un fin stratège doté d’un pouvoir exceptionnel de persuasion.
2 8 Najib Redouane – Ahmed Beroho : L’Histoire au cœur de la création littéraire


Quand Abdelkrim parlait, l’auditoire buvait ses paroles :
pour ce Chef charismatique, la personne qui ne sait pas
écouter ne réussira pas dans la vie. Le sage doit prêter
l’oreille à tout le monde, aussi bien au savant qu’à
l’analphabète, insistait-il. Souvent, l’on trouve dans un
fleuve des choses extrêmement intéressantes, introuvables
dans un océan, aimait-il à dire. (60)

Abdelkrim Le lion du Rif, n’est pas simplement un roman sur la
guerre, c’est aussi l’histoire d’une idylle convertie en amours
passionnées. Dans un style marqué de dialogues osés et percutants,
cet écrit, comme le précise M’hamed Benjelloun, en quatrième
couverture du livre, « […] va au-delà des mots, dévoilant les
passions désavouées et franchissant les barrières du tabou ». Les
sentiments qui se nouent et se développent entre Abdelkrim et Ana
Maria montrent bien que par-delà les haines et les rejets, la
grandeur et la force de l’amour entre deux êtres que tout sépare,
unissent les cœurs et transcendent toutes les stérilités humaines.

Ne jamais généraliser, il y a des bons et des mauvais
partout, se dit-il à soi-même, en mangeant sa soupe. Par
politesse. Il pensait surtout à Ana Maria. Et l’idée de ne plus
la revoir le taraudait. La jeune femme remuait distraitement
la cuiller dans son assiette. De temps en temps, leurs yeux se
fixaient les uns sur les autres. Comme pour leur
communiquer toute la force de leur passion. Une passion
commencée par une idylle. Un jour de printemps ou un soir
d’été; ou, peut-être, en hiver ou en automne. Depuis quand ?
Depuis vingt-cinq ans… ou vingt-cinq billions de siècles.
L’amour est une sublimité intemporelle. Ce sentiment
puissant, qui ne se commande ni s’impose, ne naît pas
icibas. Mais là-haut, à l’horizon suprême. Quand l’être n’est
encore qu’une substance éthérée voguant autour du jujubier
de la limite… (134)

Se penchant sur la période récente de l’histoire du Maroc où se sont
succédé d’interminables situations et de grands faits marquants, et
agissant en tant que témoin de son époque, Beroho présente un
éventail d’écritures où se trouvent problématisées des événements
particulièrement dramatiques. C’est le cas des attentats du 16 mai
2003 à Casablanca qui lui ont servi de prétexte pour réfléchir sur la
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