Ecriture et quête de soi chez Fatou Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria

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C'est sous le signe du départ que sont réunies les lectures de trois auteurs sénégalaises. Quitter Niodior pour Mbour, Lënden pour Dakar, le Sénégal pour la France, tel est tour à tour le voeu, la contrainte, le mot d'ordre, le programme et son exécution. Dans la récurrence de certaines hantises ou obsessions, l'étude comparée retiendra l'expérience d'un moi se découvrant malgré lui divisé, fragmenté, et faisant le voeu d'une reconstitution de l'unité - ou identité- perdue.

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Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de visites sur la page 60
EAN13 9782296474925
Langue Français

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Écriture et quête de soi chez
Fatou Diome
Aïssatou Diamanka-Besland
Aminata Zaaria
Départ et dispersion identitaire

Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

Sandrine Leturcq,Jacques Sternberg, Une esthétique de la
terreur,2011.
Yasue IKAZAKI,la narrationenSimone de Beauvoir,
question,2011.
Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUILectures de Assia Djjebar.
,
Analyse linéaire de trois romans :L’amour, la fantasia,Ombre
sultane,La femme sans sépulture, 2011.
Daniel MATOKOT,Le rire carnavalesque dans les romans de Sony
Labou Tansi, 2011.
Mureille Lucie CLÉMENT,Andreï Makine, Le multilinguisme, la
photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre,2010
Maha BEN ABDELADHIM,Lorand Gaspar en question de
l'errance, 2010.
A. DELMOTTE-HALTER,Duras d'une écriture de la violence au
travail de l'obscène, 2010.
M. EUZENOT-LEMOIGNE,Sony Labou Tansi. La subjectivation
du lecteur dans l'œuvre romanesque, 2010.
B. CHAHINE, Le chercheur d'orde J. M. G. Le Clézio,
problématique du héros, 2010.
Y. OTENG,Pluralité culturelle dans le roman francophone,
2010,
Angelica WERNECK,Mémoires et Désirs. Marguerite
Duras/Gabrielle Roy, 2010.
Agnès AGUER,L'avocat dans la littérature du Moyen Âge et
de la Renaissance, 2010.
Sylvie GAZAGNE,Salah Stétié, lecteur de Rimbaud et de
Mallarmé. Regard critique, regard créatif, 2010.
Élodie RAVIDAT,: la crise du langage dansJean Giraudoux
La guerre de Troie n’aura pas lieu et Électre, 2010.
A. CHRAÏBI, C. RAMIREZ,L’héritage des Mille et une nuits
et du récit oriental en Espagne et en Occident, 2009.
Gloria SARAVAYA,Un dialogue interculturel, 2009.
Nelly MAREINE,Henri Miller, Blaise Cendrars. Deux âmes
sœurs, 2009.

Christian Schoenaers








ÉCRITURE ET QUÊTE DE SOI CHEZ
FATOU DIOME
AÏSSATOU DIAMANKA-BESLAND
AMINATA ZAARIA
Départ et dispersion identitaire







L’Harmattan




DU MÊME AUTEUR

Échappées.Études sur trois écrivains belges d’hier : Pirmez, Van
Lerberghe, Kochnitzky, 1996, chez l’auteur.
(Prix Constant de Horion de l’Association des écrivains belges de langue
française.)
Références.Études littéraires : Poulet, Jacqmin, de Duve, 1998, chez
l’auteur.
Retraits. Études littéraires : Pfeiffer, Sempoux, Cliff, 2000, chez l’auteur.
Goréens. Lectures : Boufflers, Boly, Clément, 2002, chez l’auteur.
Métissages. Goréens II. Adanson, Gaffiot, Giraudeau, 2004, chez l’auteur.
Écarts. Goréens III. Golbery, Cariou, Bohringer, 2008, chez l’auteur











© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56374-2
EAN : 9782296563742





















à Amy Niang












«Cet effort de lecture ne peut bien entendu pas aboutir à la saisie d’une
vérité totale. Chaque lecture n’est jamais qu’un parcours possible, et
d’autres chemins restent toujours ouverts. Le chef-d’œuvre c’est
justement l’œuvre ouverte à tous les vents et à tous les hasards, celle qu’on
peut traverser dans tous les sens. »

Jean-Pierre Richard,Poésie et profondeur.










Avant-propos




C’est sous le signe dudépart, sans grande surprise, qu’il nous a paru
opportun de réunir les trois nouvelles lectures ici menées. Difficile, en effet, pour le
lecteur obstiné ou attentif de Fatou Diome, d’Aïssatou Diamanka-Besland et
d’Aminata Zaaria, de ne pas voir dans chacun des livres en présence, des
espèces de variations, peut-être, sur ce thème qu’on pourrait presque qualifier
d’essentiel ou névralgique. Fatou, Salie, Madické, Moussa, Mémoria, Betty,
Babacar, Soukeyna, Oulimata, Dior Touré et sa complice anonyme: autant de
personnages en lesquels s’incarne, si l’on ose dire, à un moment ou à un autre
de leurs parcours respectifs, avec des motivations et des fortunes diverses, un
désir, une volonté ou une nécessité departir. Quitter Niodior pour Mbour ou
Foundiougne, Lëndëm pour Dakar, le Sénégal pour la France, l’Afrique pour
l’Occident, tel est tour à tour ici le vœu, la contrainte, le mot d’ordre, le
programme et son exécution. Sans compter encore, en marge des destins personnels
généreusement déroulés, la tragédie collective des pirogues lancées,
surchargées, depuis les côtes du Sénégal jusqu’à celles de l’Eldorado européen, à
l’assaut des vagues de l’Atlantique.
Mais au delà du départ ou de l’exil des personnages ou des narratrices des
livres que nous ouvrons, notre titre entend indiquer, aussi, et peut-être surtout,
l’intérêt résolument porté à des œuvres naissantes, l’attention volontairement
accordée aux premiers pas effectués par les trois auteures sur les chemins de
l’écriture et de la publication. Si, pour des raisons qui nous demeurent obscures
ou mystérieuses, Aminata Zaaria reste aujourd’hui, pour le public, l’auteure
d’un seul livre, pas très épais de surcroît, ce dernier nous semble offrir d’emblée
la matière d’un parcours riche et plein de sens. Si Aïssatou Diamanka-Besland,
plus prolixe peut-être, signe à ce jour pas moins de trois romans, nous ferons ici
la part belle aux deux premiers qui doivent ou peuvent se lire à la suite l’un de
l’autre, comme en manière de diptyque, quand le troisième résolument se
détache d’eux pour faire en quelque sorte cavalier seul. Quant à Fatou Diome
dont l’œuvre, déjà reconnue et consacrée, est riche de plusieurs titres qui sont
presque autant de gros succès de librairie, il nous a semblé que c’est aussi dans
ses deux premiers livres que nous pouvions plonger nos bras pour les ressortir
chargés des trésors que nous convoitions. Sans doute n’a-t-on pas pu négliger

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les derniers romans en date, mais alors pour leur fidélité, peut-être, aux textes
qui les ont précédés, pour les prolongements ou enrichissements qu’ils
présentent ou proposent, de notre point de vue, avec les thèmes initialement abordés
ou traités. Car c’est bien dans ses nouvelles et dans son premier roman, à
caractère fortement autobiographique, que l’aînée des trois romancières ici
rassemblées nous fait entendre, avec courage et talent, les aveux pour nous les plus
signifiants.
Aveuxsurgissant spontanément des pages de tous les ouvrages qui nous
occupent, età l’accueil et l’écoute desquels on ne pourra pas s’empêcher
d’entendre, de l’un à l’autre, comme un riche réseau d’échos. Non qu’on se soit
soucié d’apparenter des parcours étroitement personnels, de rapprocher des
itinéraires tenus d’abord pour éminemment singuliers, d’établir entre les sujets
observés des liens, des correspondances, des communautés d’attitude, de
sentiment ou de pensée. Mais si chacun des trois univers ici visités a été exploré
séparément, isolément, indépendamment des deux autres, il ne pouvait échapper
à l’effort de compréhension et d’empathie, la récurrence de certaines hantises ou
obsessions qu’on dirait volontiers communes ou partagées. Nul doute que les
rapports au monde, à l’autre et à soi-même ne se trouvent affectés par les
difficultés de vivre au Sénégal quand on y est né femme, ou en exil quand la
couleur de notre peau d’emblée nous distingue des gens du cru. On retiendra
surtout ici, entre autres dénominateurs communs aux trois corpus considérés,
l’expérience d’un moi se découvrant malgré lui divisé, éclaté, fragmenté,
morcelé, et faisant alors en quelque sorte le vœu d’une restauration ou reconstitution
de l’unité –ou identité–perdue. «Rassembler mes morceaux d’Afrique et mes
morceaux d’Europetel est le défi que se lance aussi à elle-même Fatou» :
Diome. «Impossible, semble croire de son côté l’héroïne d’Aminata Zaaria,de
survivre ainsi fragmentée. »Tâche malaisée, à tout le moins, s’il faut encore en
croire Aïssatou Diamanka-Besland : «Il devenait difficile de recoller ces
morceaux épars. » À cette difficulté d’être, point d’autre remède, peut-être, ou
réponse, issue, soutien, secours, nous disent les œuvres ici interrogées, que ceux
de l’écriture.











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Fatou Diome




«j’avais compris que partir serait le corollaire de mon existence. »



Dansle sillage, peut-être, ou le voisinage des plus fameuses entreprises
autobiographiques–comme la littérature française ou francophone en voit éclore de
loin en loin dans le vaste paysage, tout à la fois spatial et temporel, de son
histoire–, l’écriture de Fatou Diome prend d’emblée, aux yeux de son lecteur
attentif, toutes les apparences d’une exigeante et inlassable quête de soi. « Qui
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es-tu ?), «» (V, 162Mais qui suis-je ?» (V, 179), «Qui suis-je pour eux ?»
(V, 263), «Qui suis-je ou, plutôt,quesuis-je ?» (I, 184) : pas de page, à bien y
regarder, en filigrane de laquelle ne se donne à lire et relire cette question
identitaire, essentielle, vitale, fondatrice à plus d’un titre, que la narratrice se
pose à elle-même jusque dans le tutoiement. «Mon écriture, confirme par
ailleurs l’auteure dans un de ses entretiens les plus riches d’enseignements,
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s’inscrit dans une quête personnelle. » Non qu’il s’agisse ici, on l’a déjà
compris et on aura toutle loisir de le vérifier, d’une volonté déterminée de se
mettre directement en scène, de se placer un peu narcissiquement sous les feux
des projecteurs, de retoucher sans cesse, presque obsessionnellement, un
autoportrait flatteur ou complaisant, ni même de retracer, par le menu,
minutieusement, étape par étape, un itinéraire étroitement personnel dont on se croirait
néanmoins autorisée à faire toute la matière d’une œuvre.Je ne raconte que des
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histoires, nous répondrait en substance Fatou Diome, les «petites histoires »
d’une écolière sénégalaise, d’une vieille mendiante avec qui elle se lie, de la
jeune mariée qu’elle sera bientôt, d’une étudiante en lettres modernes, d’une
femme de ménage africaine en France, d’un instituteur de village, d’un vieil
insulaire sur sa barque de pêcheur, d’un adolescent qui rêve d’un glorieux
avenir de footballeur, d’une mamie française enfermée dans une maison de
l’oubli, de quelques autres exilés aussi, quels que soient pour chacun d’entre
eux, à leurs yeux ou aux nôtres, la nature et le poids de cet exil. Non pas de
longues trajectoires existentielles pour ainsi dire saturées d’actes et de sens,
mais des étapes ou des instants comme détachés de l’ensemble d’un itinéraire
ne présentant sans doute lui-même, pour les héros comme pour leur héraut, rien
de bien remarquable ou saillant. Des fragments de vies humbles, effacées,

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anonymes, des vies qu’avec un écrivain d’aujourd’hui on pourrait sans doute
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qualifier de «minuscules », sans pour autant minimiser, tant s’en faut,le sens
ou la portée de celles-ci, ou de certains moments élus de celles-ci. «Dans leur
quotidien, les humbles ont cette élégance des âmes polies au labeur.» (VH, 42)
Des histoires, donc, et, précise l’auteure,«des histoires tapies en moi» (V,
259),cachées, enfoncées, enfouies tout au fond de mon être, que j’ai portées
longtemps dans mes profondeurs propres avant de les pousser en quelque sorte
hors de moi-même dans l’acte de l’écriture, faisant ainsi de ce qui s’écrit, en
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jouant un peu sur les mots, ce quis’excrit , ous’excrie, ce qui sort et s’écarte
de soi, ce qui se dit ou s’avoue au dehors après s’être patiemment construit ou
constitué au dedans. Des histoires qui, à la faveur de cette lente et longue
gestation précédant l’expression ou mise en mots, me sont devenues pour ainsi dire
consubstantielles et que je ne puis offrir en pâture au public qu’en lui livrant
aussi, dans le même temps ou le même mouvement, presque involontairement,
ou un peu malgré moi, une part de moi-même. Pas d’écrituremême peut-être,
s’il faut en croire Fatou Diome, qui n’ait à ses yeux son origine, son départ, sa
source et ses ressources au cœur même de l’être: «L’écrivain se nourrit
toujours de ce qu’il a en soi. Même pour décrire le bal des anguilles sur Mars, on
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part de quelque chose qu’on a au fond de soi-mêmeResterait à reconnaître ».
et savourer ce don de soi fait par l’écrivain dans la moindre de ses phrases,
presque dans chacun des mots échappés de ses lèvres ou de sa plume. Immense
importance, à cet égard, de ses premiers pas en littérature. Inestimable prix des
premières pages prudemment soumises par lui au jugement de l’éditeur,
courageusement abandonnées entre les mains ou les machines de l’imprimeur,
généreusement offertes enfin, non sans quelque appréhension ou remords
peutêtre, à l’on ne sait trop quels lecteurs inconnus, invisibles et indiscrets. S’y
donnent à lire d’emblée, croyons-nous, dès les phrases d’entame, la précieuse
singularité d’une présence, l’irremplaçable originalité d’un être-là, les données
essentielles d’un rapport fondamental au monde, à l’autre et à soi-même. Rien
de plus gratifiant, sans doute, pour la critique, ou la lecture, que d’assister ainsi
à la naissance d’une voix, d’une vie, d’une écriture ne ressemblant à aucune
autre et merveilleusement apte à tracer spontanément les contours et les formes
de son univers propre. C’est à une telle expérience, émue, heureuse, comblante
pour le lecteur exigeant, que nous convieLa Préférence nationale, premier livre
de Fatou Diome, déjà si riche et pour ainsi dire «gorg(é) de sens» (K, 31)
qu’on lui demandera ici non seulement le tracé général de notre parcours, mais
déjà, sans grande surprise, notre propre point de départ.

*

Ouvrons-ledonc sans plus attendre, ce livre fondateur, et arrêtons-nous
d’abord, un peu longuement, à la première apparition de la narratrice, ou plutôt,

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plus exactement peut-être, au premier endroit de son texte où elle choisit
ellemême de nous révéler ou de nous faire deviner sa présence :

«Leflotdes collégienscoulait vers l’artère principale de la ville et m’entraînait avec lui.
Lamasse étaitépaisse. Unevue aérienne du groupe aurait permis d’imaginer desboules de
cire noireque le soleil faisait fondre dans un même moule. Une calebasse jetée sur la foule ne
se serait pas fracassée au sol, tant les têtes étaient proches. Un effet d’optique les projetait
dans un mouvement ondulatoire similaire à celui desvaguesdéferlant sur la plage. » (P, 19)

Curieuse façon de se présenter, pensera-t-on, que de prendre un si grand soin de
se dissimuler! Me voici, semble nous concéder l’héroïne, je suis là, dans ce
«flot » de collégiens quittant ou fuyant leur école à l’heure libératrice de la
mijournée, mais je vous défie cependant, sans mettre directement en cause votre
acuité visuelle, de m’identifier ou de me distinguer dans la « masse»,
«épaisse», des empressés. Première difficulté peut-être : la distance, ici
verticale, qu’on se plaît à placer en quelque sorte entre son lecteur et soi. Sans doute
une telle position surplombante pourrait-elle en d’autres circonstances permettre
à l’œil de détacher de l’ensemble un des éléments qui le constituent, mais c’est
en vain que l’observateur ici nourrirait le moindre espoir de discernement.
Toutes identiques, vuesdu ciel, ou déjà de la cime d’un arbre ou du sommet
d’un toit, ces « boules de cire noire» que sont les têtes des écoliers, si proches
de surcroît les unes des autres, nous assure-t-on, qu’un objet tombé à la verticale
se verrait refuser le contact et, partant, la rassurante stabilité du plancher des
vaches. Nouvelle difficulté en effet, jointe ou additionnée à celle de la distance :
la disparition, l’effacement de toutes les formes particulières dans l’informe.
C’est que les « boules de cire» déjà si malaisément identifiables depuis
l’altitude ici élue, ont encore à subir, de surcroît, l’action liquéfiante d’un soleil si
ardent qu’il fond toutes les unités dans une seule et même grosse « vague»
sombre envahissant librement l’espace urbain offert à son avidité. Rien de plus
vague, précisément, rien de moins net et précis, on le voit, qu’une telle vague.
Rien de moins identifiable ou repérable, en conséquence, dans cette déferlante,
que l’individualité qui prend ici la parole pour se signaler –tout en se dérobant
– à l’attention du lecteur. Tout se passe un peu comme si au désir ou à la
nécessité d’occuper l’espace à la fois réel et textuel, se mêlait la volonté ou le souci
de différer l’entrée en scène et les présentations. En témoigne sans doute déjà,
semble-t-il, dans sa linéarité, le titre même de la nouvelle liminaire deLa
Préférence nationale. «La mendiante et l’écolière»: avant d’aborder le texte
proprement dit, l’auteure n’établirait-elle pas ainsi, comme par anticipation, l’ordre
des préséances? Sans doute le «je» dominera-t-il bientôt la narration, mais
c’est avec un tiers, une vieille mendiante, que le lecteur fera d’abord
connaissance. Moins avec elle d’ailleurs, si l’on y regarde bien, qu’avec des éléments
matériels et corporels qui semblent eux aussi vouloir retarder la rencontre
proprement personnelle. Car à l’instar peut-être de sa future partenaire, la vieille
femme semble devoir se soumettre à on ne sait trop quelle volonté narrative de

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réserve ou de retrait. Si la mendiante est ici la première à apparaître, la
narratrice prend soin en effet de la dissimuler elle aussi, moins cette fois au sein
d’une communauté –celle des lépreux de Foundiougne à laquelle elle appartient
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–que derrière ses objets familiers. «Quelques graines brunies» (P, 13), voilà
ce qui d’abord nous accueille au seuil tout à la fois de la nouvelle, du recueil et
de l’œuvre que nous ouvrons. « Des cacahuètes entassées», précise-t-on,
«groupées» (P, 13) non très différemment peut-être de la façon dont le sont les
collégiens au milieu desquels se noient la silhouette et les traits de notre
écolière. Ces graines se révèlent-elles pourtant impuissantes à nous dissimuler
longtemps le personnage qui les partage et les vend, on n’en verra pas pour
autant apparaître derrière elles un corps immédiatement identifiable. Ce que
l’on voit, c’est moins la vieille femme que des morceaux d’elle-même, des
éléments corporels qu’on dirait ici distincts les uns des autres, tout appliquésqu’ils
sont à remplir chacun,dans l’activité décrite, pour l’efficacité et le succès de
celle-ci, son rôle spécifique :

«Encore un cornet, puis un autre. Lamainles façonnait sans même solliciter experte
l’aide de l’œil. Lesdoigtscette main étaient rabougris, gercés, durs et tremblotants. Un de
muscle torturé partait de l’avant-braset se dissimulait dans lepoucepour en ressortir, force,
tel un lacet invisible qui imposait au papier sa forme finale de cornet. Un autre muscle partait
de l’intérieur ducoudeet longeait lebiceps duquel il menaçait de surgir. Il s’arrêtait juste
endessous d’un autremuscle qui s’alliait avec unegrosse veinepour former un rail incrusté dans
lecou et qui trouvait son terminus sous l’auvent de lamâchoiregauche de Codou. » (P, 13)


Un «bras», une «main», des «doigts», un «pouce», des «muscles», un
«biceps», un «cou», une «mâchoire», une «veine», bientôt «deux cuisses»
(P, 14) et un «moignon» (P, 14) : autant de morceaux épars nous refusant
peutêtre la saisie immédiate d’un corps dans sa totalité. Ce corps finit-il quand
même par s’assembler ou s’unifier, la vieille mendiante devenue marchande
nous devient-elle enfin elle-même, quelques pages plus loin, proche ou
familière, c’est pour nous inviter à « attendre» avec ellel’apparition différée de
celle que le titre de la nouvelle lui avait pourtant d’emblée associée: «Assise
sur son banc, le coude sur la cuisse, le cou projeté en avant et le menton appuyé
au creux de son unique main, Codou attendait» (P, 17). Mais de ce collège
devant lequel nous guettons avec elle l’événement de la sortie de midi, on le
sait, c’est un cortège que l’on va voir surgir, plutôt que l’élève que nous
sommes venus attendre et rencontrer. Sans doute la rencontre se profile et se
prépare-t-elle pour le lecteur patient, comme en manière de récompense, dans sa
différance, on ne pouvait passer sous silence, dans la perspective de l’itinéraire
trèspersonnel que l’ensemble des nouvelles ici réunies entend vouloir retracer,
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ce qui prend un peu les apparences d’un art consommé de l’esquive. À moins
qu’il ne faille voir dans ce moment impersonnel et collectif, un peu
paradoxalement, le départ obligé d’une espèce de dialectique de l’existence individuelle.

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La foule, la masse, le cortège comme préalables, moyens ou conditions mêmes
d’un destin propre.

*

Car c’est bien là, semble-t-il, au milieu de ce cortège sans doute plus
symbolique que réel, que tout commence pour Fatou Diome, là que s’inaugure son
parcours, là que se situe le point de départ de son aventure d’être. Non qu’elle
trouve à vivre là, dans ce cortège ou dans ses avatars, en ce qui la concerne, ses
expériences privilégiées. Bien au contraire, tout se passerait même plutôt pour
elle comme si rien ne pouvait moins lui convenir, à la lire, qu’une existence
clanique, collective, communautaire. Rien de plus éloigné de ses goûts et
dispositions, à l’évidence, qu’une vie qu’elle qualifiera elle-même volontiers, dans
Le Ventre de l’Atlantique, de «grégaire» :

«Au village, il m’arrive d’être heureuse qu’on me boude, c’est un moyen de gagner en
tranquillité.La communautéest sans doute rassurante mais elle traditionnellevous happe et
vous asphyxie. C’estun rouleau compresseur qui vous écrase pourmieux vous digérer.Les
liens tissés pour rattacher l’individu au groupe sont si étouffants qu’on ne peut songer qu’à
les rompre. Certes,les champs du devoir et du droit sont mitoyens, mais lehic, c’est que le
premier est si vaste qu’on passe sa vie entière à le labourer, et qu’on n’atteint le second que
lorsque la vieillesse rend la liberté sans emploi.Le sentiment d’appartenance est une
conviction intime qui va de soi; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir
librement.Mais ça, allez le dire à des gens stoïques aux yeux desquels les valeursgrégairessont
seules défendables! Ils fustigeront en vous l’individualiste, la copie de colon, et vous
marginaliseront. » (V, 196-197)

Difficile, sans doute, de dire plus clairement qu’on ne le fait ici, sa défiance à
l’égard de la communauté «asphyxiante», son impatience de «rompre» les
«liens étouffants» qui nous «rattachent au groupe », l’urgence d’échapper au
«rouleau compresseur» qui nous «écrase». Aussi le cortège précité ne nous
apparaît-il ici inaugural, de manière peut-être un peu spécieuse, que dans la
mesure où s’y rencontrent, pour le sujet, les conditions favorables à l’émergence
d’une conscience précocement et sans doute définitivement solitaire. Si mon
livre et mon itinéraire commencent au milieu de la foule, semble nous révéler
l’auteure, c’est parce que cette dernière aiguise ou exacerbe en moi le sentiment
de ma différence, de mon altérité, de ma solitude essentielle. Loin de répondre à
une attente profonde, loin de combler en moi je ne sais trop quel besoin
d’harmonie ou d’unanimité, la communauté agirait plutôt sur moi comme un
repoussoir. Pas de lieu ou de milieu qui ne me soit plus directement contraire,
plus étranger, plus hostile peut-être aussi, que celui-là. Entre la foule et moi se
donne à vivre et observer quelque chose comme une inadéquation
fondamentale. Une incompatibilité que d’aucuns trouveraient sans doute à maudire ou à
déplorer, mais dont la narratrice ici pourrait plutôt se féliciter. Car la découverte
progressive de notreinassimilabilité, peut en effet favoriser grandement et

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accélérer la connaissance et la construction de soi. «La voisine de sa
grandmère m’a dit qu’elle est précoce, remarque une ménagère de Niodior dansLes
loups de l’Atlantique,elle parle déjà comme une adulte. »(L, 101) Sans
compter avec l’expérience antérieure, en quelque sorte fondatrice, de la prise de
conscience, par le sujet, à un moment précis et plus précoce encore de son
itinéraire, de sa non-appartenance au groupe au sein duquel il est apparu.
Comme si la vraie naissance ici, postérieure de quelques années à celle dont
atteste l’état civil, datait du jour où l’on se sent plus ou moins confusément
vivre, par rapport au groupe auquel on se croyait jusqu’alors comme incorporé,
dans une distance et un retrait séparateurs. Cet écart, on aura l’occasion d’y
revenir, tout ce qu’écrit Fatou Diome, tout ce qu’elle a déjà publié depuis
bientôt dix ans, dans ses nouvelles comme dans ses trois romans, le désigne et
le creuse. Mais avant de nous vanter les vertus de la révolte et de la rupture, les
avantages de la solitude et du retrait, la nouvelliste nous fait en quelque sorte
goûter, dansLa Préférence nationale, très éphémèrement il est vrai, les valeurs
inverses de la vie communautaire. Appartenir ou se sentir appartenir à une
collectivité large, à une communauté dépassant même les cloisonnements
ethniques, sentir son cœur battre ou ralentir à l’unisson avec celui de toute une
population, voilà qui semble bien constituer ici, pour ses concitoyens, une
expérience heureuse ou, à tout le moins, bienfaisante :

« Mi-journée africaine au paroxysme de la chaleur. Affalés sous le poids du thiéboudjène, du
domoda, du mafé ou peut-être terrassés par d’autres plats non moins caloriques, Wolofs,
Sérères, Diolas et Toucouleurs sombraient dans unesieste communeaux ethnies locales. » (P,
40-41)

«Commune» à tous, au delà ou en deçà des appartenances ethniques, la sieste
de la mi-journée. Communs, en dépit de la diversité des plats, la fatigue et
autres effets qui précèdent et en quelque sorte préparent la sieste commune.
Commune, l’épreuve de la chaleur paroxystique. Commune aussi, en apparence
du moins, quelques pages plus loin, la joie qui anime le cortège des convives à
leur sortie de l’hôtel de ville où les a rassemblés le mariage de la narratrice :

« À la fin des civilités, lecortège glissa dans les entrailles de la ville pour rejoindre l’hôtel où
les autres convives se tenaient prêts. La fête égayaittous les visages, (…).» (P, 52)

Unanime, nous dit ici la mariée, la joie qui se lit sur les visages detousles
invités à la noce. Douterait-on pourtant, par scepticisme ou excès de lucidité, des
vertus universellement unifiantes d’un tel événement, ilsuffirait de relire, pour
s’en convaincre, le tableau qu’en brossait pour nous l’auteure quelques pages
plus haut :

«La foule de parents, d’amis et de relations cordiales qui s’était jusqu’alors divisée en petits
nids d’affinités se redressa d’un seul mouvement pour s’agglutiner vers l’entrée de la salle des
mariages tout en admirant la future mariée. Il y avait des blancs et des noirs, des chrétiens et

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des musulmans, des Européens, des Sénégalais et aussi des Américains. Les multiples
couleurs des vêtements faisaient penser à un patchwork géant. Le plus extraordinaire était ce
battement synchronisé des cœurs remplis par l’aura d’une union. Si vraiment Dieu est partout,
il a dû penser ce jour-là que sa création était parfaite. » (P, 38)

Si, dans un premier temps, la foule en attente pouvait encore apparaître comme
«divisée en petits nids d’affinités» selon le degré de parenté ou de proximité de
chacun, c’est « d’un seul mouvement », précise l’auteure, que cette foule ensuite
se redresse pour se diriger, tel un «patchwork géant», vers la salle derrière la
porte de laquelleles dernières distinctions pourraient alors s’estomper. Sans
doute s’y trouvera-t-il toujours «des blancs et des noirs, des chrétiens et des
musulmans, des Européens, des Sénégalais et aussi des Américains», sans
doute aussi les «multiples couleurs des vêtements» viendront-elles multiplier et
diversifier celles des peaux, mais c’est malgré tout une impression d’unité, à
l’évidence, qui finalement domine. Unité d’abord extérieure, dans la diversité
même des épidermes et des tissus en quelque sorte mis ici bout à bout; unité
intérieure aussi, ensuite, dans le «battement synchronisé des cœurs remplis par
l’aura d’une union ». Un battement si bien synchronisé qu’on tient ou qu’on
donne maintenant un tel événement pour «extraordinaire», sinon providentiel
ou même miraculeux : «Si vraiment Dieu est partout, il a dû penser ce jour-là
que sa création était parfaite.»

*

Maisce moment «parfait », à supposer qu’il le soit, n’est pas appelé à durer,
tant s’en faut. Rien de plus précaire même, apparemment,rien de plus trompeur
peut-être aussi, que cette belle unanimité des consciences ou des âmes. Très vite
en effet se fait entendre, dans le concert harmonieux des cœurs battant ici à
l’unisson, une dissonance lourde de sens:

«Mais si les yeux de chacunse confondaient avecceux de son voisin, un jeune homme
dans l’assistance avaitles siens propres. Lamasseberçait sasolitude. Son cœur battaità côté
des autres mais non à l’unisson, car son rythme à lui défiait toute concurrence. » (P, 38)

Pas de concurrence, nous assure-t-on, pour l’intensité ou la qualité des regards
et des sentiments de l’un des hommes ici présents, lequel n’est même pas,
apprendra-t-on bientôt, le héros du jour. Voire. Car le jour du mariage, dans la
cour de la mairie, tout se passe en effet un peu comme si l’époux, dont il est par
ailleurs à peine question, cédait à un autre homme sinon sa place devant le
maire, du moins sa préséance dans les pensées et les sentiments de la mariée.
Dans le texte aussi, c’est-à-dire dans la mise en mots et en forme du souvenir,
dans la reconstruction opérée, plume à la main, par une mémoire très
significativement sélective. De ce jour mémorable en effet, et de la foule en présence,
la mémoire ici ne retient pour ainsi dire qu’une seule figure. D’emblée, dès

19

l’entame de la nouvelle intituléeMariage volé, un corps d’homme occupe pour
ainsi dire tout l’espace, tant visuel que textuel. Et il l’occupe même d’abord si
exclusivement, ce double espace, que le lecteur éprouvera par la suite un
sentiment de surprise en apprenant que ce jeune homme «venu de sa petite ville
la veille» pour «LEmariage », n’est pas celui que la cérémonie concerne au
premier chef. Pourtant il est là, et surtout, si l’on y regarde bien, contrairement à
la collégienne anonymement noyée dans la vague des élèves s’évadant de leur
école, il se détache presque instantanément, et spontanément, naturellement, du
lot des invités. Aussi ne serait-il peut-être pas abusif de dire que son apparition
et sa présence tout à la fois dans le texte, dans le paysage et dans la foule, ont
comme raison d’être, précisément, de le distinguer et de l’isoler chaque fois
d’un ensemble (textuel, spatial, social) qui l’assimile ou l’intègre moins qu’il ne
l’exclut ou ne le marginalise. Détaché déjà en têtede la nouvelle, le corps en
question l’est en effet aussi du groupe humain au milieu duquel on est bientôt
amené à le considérer :

«Il était sobre mais élégant, n’eût étéces quelques centimètres de trop qui faisaient de sa tête
le point du large « i » que dessinait la foule. » (P, 39)

Si le personnage ici décrit semble d’abord se noyer ou docilement s’insérer pour
ainsi dire dans un être collectif, une part de lui-même échappe pourtant aussi à
cette incorporation. Si le groupe peut apparaître maintenant, toutes proportions
gardées, comme le corps aplati, «élargii »,», étiré de la lettre «la taille
exceptionnelle d’un seul des individus qui tous ensemble le constituent vient
troubler et même rompre cette horizontalité sereine ou reposante en lui
imposant l’élément dissident d’une verticalité nette et saillante. Impossible en effet,
pour l’œil qui considère ici la masse compacte des invités à la noce, de ne pas
voir émerger et se désolidariser de la foule cette tête qui la dépasse et la domine
à la manière dont la plume avec application détache du corps de la lettre « i » le
point qui la parachève. Mais il y a plus. Car à cet isolement premier d’une tête
parmi toutes les autres, se joint encore ici celui des sentiments ou des pensées
qui habitent ladite tête : «la masse, nous dit-on,berçait sa solitude». Se
trouver au milieu de la masse des parents, des amis et des connaissances des mariés,
c’est donc ici se sentir essentiellement seul, sentir son cœur battre non pas avec
les autres cœurs, mais « à côté » d’eux, et à un rythme radicalement différent du
leur. Autrement dit, et pour le dire maintenant en un mot, être là, avec d’autres,
au milieu d’autres, pour l’un des personnages clés de l’univers de la nouvelliste,
c’est en quelque sorte, un peu malgré soi, faireexception.

*

Uneexception qui en appelle apparemment une autre, ou à laquelle semble
répondre comme en écho l’exception que la mariée se découvre être elle aussi:

20

«La fête égayait tous les visages, mais curieusement, j’avais l’estomac aussi noué que le jour
du bac. » (P, 52)

Tout le monde était à la fête, constate rétrospectivement la mariée, sauf moi. La
joie sans doute se lisait ce jour-là sur tous les visages, mais pas sur le mien. Au
lieu du bonheur et de l’abandon qui auraient dû présider, en bonne logique, à un
événement de cette nature, mon mariage ne se teintait pour moi,
«curieusement», prémonitoirement peut-être, que de crainte et d’angoisse. Et une
angoisse si grande, si prégnante que je ne puis lui trouver ici, en interrogeant ma
mémoire, qu’un seul équivalent : l’épreuve, de peu antérieure, du baccalauréat.
C’est que dans un cas comme dans l’autre, on peut en prendre raisonnablement
le pari, l’événement est sans doute d’abord, pour la narratrice, une affaire
d’intelligence ou de réflexion. Non très différemment en effet de l’examen final qui
attend la collégienne au terme de son parcours scolaire, le mariage peut lui aussi
décider d’une vie, infléchir le cours d’une existence, définitivement ou
durablement sceller un sort ou un destin. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir
maintenant dans la même nouvelle l’auteure évoquer son expérience du jour du bac:

«Le souffle des respirations était contenu comme dans le voile d’une ultimecommunion
avant laséparation desdestins. Juste la griffe d’un stylo, et lamasse opaquecandidats des
seraitscindée en deux. » (P, 46-47)

Tous les collégiens sans doute «communient» dans une même appréhension de
l’épreuve qui les attend, dans un même espoir de réussite aussi, mais la sentence
écrite de l’examinateur « scinde en deux», brutalement, cruellement, la «masse
opaque des candidats». Ainsi «scindée», on notera que la masse initiale
engendre en quelque sorte ici deux masses nouvelles: celle des nouveaux
bacheliers, à laquelle, ayant réussi l’examen, on appartient désormais, et celle
des recalés, l’ensemble de ceux qui, ayant échoué, ne sont pas encore bacheliers
et ne le seront peut-être même jamais :

«L’issue des examens est aussi cruelle qu’une finale aux jeux olympiques.Il y a toujours,
d’un côté les médaillés, de l’autre ceux qui espéraient l’être et qui se trouvent relégués,
malgré eux, au rang d’accompagnateurs.» (P, 47)

Mais s’il importe sans doute à Fatou Diome de se ranger dans la première des
deux catégories, cen’est pas exactement pour s’y reconnaître une quelconque
parenté ou communauté de destin avec quelques-uns de ses condisciples. Son
histoire passée, présente et à venir, elle le sait, n’est en effet assimilable à
aucune autre. Son chemin n’est et ne sera celui d’aucun autre des collégiens
avec lesquels un observateur extérieur aurait d’abord pu ici la confondre. Pas
très longtemps toutefois, car du rang des rares «médaillés» auquel ses succès
scolaires lui ont donné accès, notre future bachelière ne tardera pas à se détacher
elle aussi. Sans doute sa petite taille ne lui permet-elle pas d’émerger de son
groupe à la manière dont le jeune homme décrit plus haut dominait en hauteur

21

le sien, mais c’est pourtant bien encore la tête, en un sens, ou son contenu,qui
la sépare et la distingue. Une tête qu’il va donc nous falloir approcher et
patiemment examiner, non sans faire d’abord un détour par la tenue
vestimentaire de notre sujet, puisque le texte lui-même semble nous y inviter.

*

Retrouvonsle cortège des écoliers où nous l’avions laissé, bien avant
l’épreuve séparatrice du baccalauréat, à la sortie quotidienne de l’école à l’heure
de la mi-journée, et voyons la narratrice prendre enfin, tardivement mais sans
plus tarder, la tangente :

«Jebifurquai comme d’habitude à droite, vers la maison de Codou. Des voix dont je
maudis encore les propriétaires se levèrent en chœur.
–Regardez la première de classe avec ses sandales trouées ! wouh ! Elle va chezcouddou
la lépreuse! (…)» (P, 20)

Pas besoin de chercher longtemps les motifs pour lesquels on peut se sentir
maintenant ne pas ou ne plus appartenir au groupe : le voisinage se charge de
les identifier ou de les désigner pour nous. Ce qui nous distingue dans ce
cortège de collégiens, ce qui nous isole de nos pairs, ce qui nous détache sur le
fond uniforme d’une foule, c’est ici d’une part l’excellence de nos résultats,
notre incontestable supériorité intellectuelle, notre statut de tête de classe, et
c’est aussi, d’autre part, beaucoup plus prosaïquement, le vêtement que l’on
porte, notre apparence extérieure que d’aucuns décrètent ne pas être en
adéquation avec le rang que, dans l’enceinte de l’école et au delà –la jalousie parentale
relayant ou remplaçant celle des enfants–, notre intelligence nous fait occuper.
Regardons-y d’un peu plus près. Arrêtons-nous donc d’abord au vêtement, que
le regard tantôt vertical, on s’en souvient, ne permettait pas d’observer sous les
«boules de cire noire» volontairement vues du ciel par la narratrice. «Un effet
d’optique, lisions-nous un peu plus haut,projetait les têtes dans un mouvement
ondulatoire similaire à celui des vagues déferlant sur une plage». Il faut à
présent lire la suite de l’extrait précité:

«Mais toutes les terres ne se baignent pas dans les mêmes eaux, etcette fusion apparente
n’était qu’illusion, car mêmedans un troupeau chaque zèbre garde ses rayures. » (P, 19)

Un leurre, une «apparence», une «illusion»: voilà ce qu’était donc, en
réalité, la «fusion » qu’on pouvait croire, unpeu naïvement, et à tort, atteinte,
accomplie. Car en y regardant d’un peu près, ou avec un peu d’attention, « dans
un troupeau chaque zèbre garde ses rayures». «Dans la forêt, insistera encore
ailleurs Fatou Diome,chaque arbre, même minuscule, porte ses propres
rainures. » (I, 101) Et à l’instar de l’arbre que ses « rainures » permettent d’identifier
entre tous, ou de l’animal que les dessins de sa robe ou de son pelage
empê

22

chent d’être confondu avec ses voisins, dans le cortège des collégiens chacun
d’entre eux porte également sur lui, malgré lui, les « rayures» de ses origines et
de son histoire personnelle et familiale :

«Les tenues laissaient supposer les filiations : ceux habillés en robes, en jupes, en
pantalons et chemises prêts-à-porter étaient les enfants de fonctionnaires et d’autres intellectuels.
Quant aux costumes locaux, taillés dans du basin ou du wax par les couturiers de la ville, ils
enveloppaient la progéniture des commerçants et des notables. Ces derniers étaient souvent
des chefs religieux qui non contents de la première place qu’ils s’étaient attribués auprès de
Dieu, tenaient à préparer leurs rejetons à la conquête de la scène politique et économique. Les
CV ne voulaient encore rien dire pour nous, mais les plis des vêtements étaient des rebords de
carte de visite.
Dansmon short en jean et mon T-shirt multicolore, débusqués aux puces, je regrettais
l’époque où Senghor avait institué l’uniforme à l’école: short et chemise pour les garçons,
robe boutonnée pour les filles, letout dans un coton bleu océan. Aujourd’hui, les canards ne
se mêlent plus à la danse des paons. » (P, 20)

Passage d’une extraordinaire lucidité peut-être sur la société sénégalaise et ses
inégalités ou ses passe-droits. Aucune complaisance ici pour ceux qui profitent
du système et de la naïveté du petit peuple pour améliorer toujours plus leur
situation, pour tirer toujours davantage parti des avantages de leur condition. Si
l’uniforme naguère imposé par Senghor avait eu la vertu d’instaurer dans
l’enceinte scolaire une éphémère et très précaire égalité, la liberté vestimentaire
d’aujourd’hui avait pour effet inverse d’y réinstaller les différences et les écarts.
Notons toutefois que si le vêtement révèle et affirme ici une différence, s’il
exhibe la richesse des uns et trahit la pauvreté des autres, il pourra aussi en
d’autres endroits, dans d’autres contextes, effacer d’autres différences. En
France par exemple, quelques années plus tard, pendant les mois d’hiver, se
souvient la narratrice,

« Les races étaient masquées. Un jour que sur le chemin de la fac une vieille dame marchait
devant moi, je lui trouvai une telle ressemblance avec ma grand-mère que je m’abstins de la
dépasser de peur de voir son visage et de rompre le charme.
Elletrottinait lentement, gracieusement, moi derrière elle. Je souris intérieurement à l’idée
de raconter à ma grand-mère que j’avais vu une toubab qui lui ressemblait, ou de dire à cette
Alsacienne qu’elle ressemblait à ma grand-mère noire comme l’ébène.» (P, 58)

Illusoire encore, bien sûr, cette ressemblance de la blanche et de la noire. Qu’un
changement saisonnier et climatique fasse tomber le vêtement trompeur ou
menteur, et la peau s’empresse de réaffirmer sa spécificité et sa différence:

«L’été arriva après s’être fait désirer durant de longs mois. Sans une once de pudeur, il
dévoila ses formes. Il s’exprimait avec arrogance dans les beaux corps, et feignait la gêne
dans les plus ingrats. Chacun se vit affublé de sa carte d’identité organique. On ne traîna plus
de manteaux, d’écharpes, de gants et de bottes, mais la totalité de ses origines, sa peau.
Certains portèrent la leur comme un trophée, d’autres comme une croix.
Parée de la mienne, je traversais la ville (…). Dans la rue, je marchais vite, mais j’avais
l’impression que les gens me regardaient plus que d’habitude. Soudain, j’eus envie d’être

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invisible. Je me demandais pourquoi ces regards insistants qui semblaient tout à la fois me
bousculer et m’interroger.
–Mais où donc se cacher », me disais-je, en hâtant le pas.
La couverture commune et discrète qu’offrait l’hiver avait fondu avec les derniers grêlons
sous le regard impétueux du soleil. Les silhouettes, les maisons, toute chose, désormais, avait
son propre visage. Le visage, c’est un aéroport, une entrée, et son décor ne dévoile jamais
assez le labyrinthe qu’il cache. Le visage, réceptacle de gènes et de culture, une carte
d’immatriculation raciale et ethnique. Voilà donc pourquoi on me regardait tant : l’Afrique
tout entière, avec ses attributs vrais ou imaginaires, s’était engouffrée en moi, et mon visage
n’était plus le mien mais son hublot sur l’Europe.» (P, 58-59)

Si, en Afrique, c’est ce que l’on porte qui nous trahit et nous déclasse, si le
vêtement y tient donc lieu, pour paraphraser l’auteure, de « carte
d’immatriculation sociale », il prendrait plutôt en France la valeur inestimable d’une
couverture et d’une protection. Perd-on cette dernière, c’est alors notre peau,
passe-partout à Foundiougne, qu’il faudra porter à Strasbourg, jour après jour,
«comme une croix».

*

Mais si l’itinéraire africano-français de Fatou Diome prendra ainsi pour ses
lecteurs, toutes proportions gardées, les apparences d’un chemin de croix, toutes
les stations de ce dernier ne se révéleront pas, à l’expérience, également
écrasantes ou aliénantes. Il est en effet des croix plus lourdes à porter que celles de
notre peau et de nos oripeaux. À la lecture deLa Préférence nationale, d’aucuns
se sont cru autorisés à n’y reconnaître qu’une talentueuse et spirituelle
dénonciation du racisme des Français à l’égard de leurs anciens colonisés venus vivre
sur leur sol et manger leur pain. Sans doute tout cet admirable petit livre à
caractère fortement autobiographique dit-il et répète-t-il les multiples et divers
obstacles se dressant durablement, obstinément sur le chemin d’une jeune
Africaine débarquant à Strasbourg dans les toutes dernières années du vingtième
siècle. Difficultés rencontrées tour à tour au sein de sa belle-famille et de son
couple mixte, dans sa volonté de poursuivre des études de lettres, et dans la
nécessité où elle se trouve bientôt de trouver les moyens de financer lesdites
études et d’assurer seule, sans soutien, l’inéluctable quotidien. Sur toutes ces
difficultés et la façon dont l’héroïne les affronte et les vainc, la critique,
d’emblée très élogieuse sinon déjà dithyrambique, n’a pas manqué de renchérir,
relayant ainsi le très réducteur résumé de la quatrième de couverture: «À
travers ces nouvelles, dans une description sans fard et avec un humour féroce,
usant d’une langue incisive et colorée, l’auteur raconte les aléas d’une vie de
femme de ménage en Alsace, un quotidien souvent fait d’humiliations pour
survivre (…) ». Et le même texte d’aller jusqu’à opposer à ce temps de l’exil et
de l’épreuve, l’enfance sénégalaise et sa douceur de vivre: «Sombre tableau
d’une difficile intégration que vient tempérer la nostalgie et la douceur des
images de son enfance au Sénégal». À la lecture attentive du texte même dont

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on parle ici, de tels commentaires laisseront quelque peu perplexe ou songeur.
Curieuse, tout de même, se dira-t-on, cette lecture pour le moins sélective, par
les professionnels de la littérature et de l’édition, du premier livre de Fatou
Diome.Car en matière de rejet, d’exclusion, de ségrégation, d’agression, de
cruauté, de vie et de survie aussi parfois, le Sénégal et l’enfance peuvent
apparemment rivaliser, sans le moindre complexe et peut-être même
victorieusement, avec l’Hexagone ou ce morceau de l’Hexagone qu’est, à la manière
d’une synecdoque, la ville de Strasbourg. Quelque vive que puisse être par
ailleurs sa nostalgie du pays natal, la narratrice en effet ne tait rien, on le verra,
de ce que lui ont fait subir là-bas les gens de sa race et de son proche et lointain
entourage.Quoi qu’il en soit de la qualité d’écoute ou du degré de surdité de la
critique, pas question pour la nouvelliste de faire sienne cette occultation de sa
réalité quotidienne de fille et de femme africaine en Afrique. Sur ce que nous
avons appelé un peu plus haut, à son invitation, sa «carte d’immatriculation
sociale», ses déclarations et publications ultérieures viendront, rétroactivement,
alourdir les charges. Si les belles métaphores du «zèbre » et de l’ « arbre»
nous ont convaincus que toujours et partout le sujet conserve et porte sur lui son
pelage, d’autres textes en effet nous invitent en quelque sorte à compter,
patiemment, presque sur le motif, les «rayures» ou «rainures» indélébiles. On
s’est arrêté plus haut à l’une d’entre elles, la pauvreté, directement déclinée, par
la collégienne, à Foundiougne, dans sa façon de se vêtir. On verra plus tard la
famille d’accueil africaine spolier de ses maigres économies, sans le moindre
scrupule ni remords, l’adolescente pauvre qui lui a été confiée. On verrale chef
de famille battre brutalement sa pupille avec le concours actif de ses fils et la
complicité silencieuse des femmes de la maisonnée. On surprendra aussi le
même tuteur tenter d’attenter à la pudeur de la pubère. Mais il y a bien
davantage, et bien plus grave à vivre, nous dit Fatou Diome, que tout cela, quand on a
la malchance de naître femme au Sénégal. À bien y regarder, tout se passe un
peu comme si, le premier livre écrit, publié, lu et parfois mal lu, celui-ci nous
faisait lui-même, un peu malgré nous, un devoir presque immédiat de
rectification ou de clarification. Pas question même pour la nouvelliste, semble-t-il,
d’attendre ici la sortie de son deuxième livre, pour se livrer à cet exercice de
réajustement ou de rééquilibrage. Parue en revue dans l’intervalle, la nouvelle
intituléeLes Loups de l’Atlantique lève en effet déjà bien davantage qu’un
simple coin du voile. La scène se passe à Niodior, l’île natale de Fatou Diome.
Donnant la parole à l’enfant qu’elle était, la narratrice assiste –nous fait et
assister avec elle– à une impitoyable chasse à l’homme. Mais en filigrane de
l’accueil que réserve à cet inconnu la communauté insulaire, c’est sur le mystère
et les conséquences de sa propre naissance que la narratrice entend se livrer,
avec la prudence, la réserve et les détours que nous commençons à lui
connaître :

«Un homme encore jeune vient de passer devant moi comme une flèche. Il court. (…)
Soudain, il hésite, fait un pas à droite, un autre à gauche, titube, tombe, se retourne

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brusquement, évalue la distance qui le sépare de la foule de ses poursuivants et se relève.
Mais que faire ? Vivre ! Oui, essayer de vivre! Ses yeux disent qu’il n’a pas le choix. Alors,
il reprend sa course dirigée verts nulle part, vers la vie.
(…)
Dansla rue principale de Niodior appelée Dinguaré, des vagues de poursuivants déferlent,
emportent au passage tous ceux qui ont confiance en leurs biceps et en leurs mollets. Aussi
déterminés que des lansquenets, des gaillards armés de gourdins, de nerfs de bœufs, de pierres
et de machettes lancent les flammes de leurs injures sur les pas du marathonien. Je m’écarte,
me blottis contre une palissade. La meute passe devant moi, un cousin de ma mère à sa tête.
Celui-ci vocifère la sentence prononcée contre l’homme : “ S’ils l’attrapent, crie-t-il, ils vont
d’abord le traîner nu à travers le village, lui arracher les ongles un par un, le castrer et
agrémenter don dernier repas de ses couilles avant de lui donner une mort de chien, des coups
de gourdin jusqu’à ce que mort s’ensuive. ”
Jeveux tout entendre, tout voir. Alors, de toutes mes jambes, je cours derrière eux. Ils lui
promettent mille barbaries car, clament-ils, ce jeune homme est un impie. Il y a quelques
années, cet étranger avait osé prendre la virginité d’une des leurs et lui faire un enfant, un
bâtard. L’offense était ancienne, la déshonorée mariée, mais la colère dormait toujours dans
les greniers.L’arrivée au village de ce père maudit l’avait soulevée et transformée en cette
tornade qui déracinait toutes les digues que la civilisation s’était évertuée à dresser entre
l’Homme et la haine.
L’homme court. Il n’entend pas les paroles de ses juges enragés; mais le bruit sourd de
leur foulée rythme les battements de son cœur et lui confirme sa fatwa. L’homme est un loup
pour l’homme!! Pour toi, je dis un amen païen à la métempsychose! Bonjour Hobbes
Reviens vite en dauphin, tu verras les cadavres de l’amour, les filles mères noyées avec leurs
amants et leurs nourrissons dans le ventre de l’Atlantique.
Ilcourt toujours. Gibier a-t-on fait de lui, gibier il se sent. Il voudrait être un opossum et
pratiquer la thanatose pour échapper à ces chasseurs qui empoisonnent les flèches de
Cupidon. Les voilà !
L’homme escalade une clôture et atterrit dans une cour. La meute l’imite et renverse la
clôture. La chute est globale. Dieu barrerait-il le chemin à ce régiment qui dit le servir?
Effrayées, les femmes qui devisaient dans la cour hurlent et s’éparpillent. Le fugitif réussit à
ressortir de la concession et oblique vers l’ouest. Ce n’est pas dans cette direction qu’on
effectue sa prière, mais c’est par là qu’il s’en va chercher le salut. Vers la mer.
(…)
Jele suis. De loin! Les ailes de la survie ont poussé dans son dos. Les chasseurs se
dégagent et poursuivent leur battue. Manquant de flair, ils perdent le gibier et s’orientent
spontanément à l’est. C’est là qu’ils dirigent leurs prières. Peut-être au terme de leur virée
trouveront-ils Dieu en train de compter ses morts ? Allah Akbar ! » (L, 97-99)

Se reconnaît ici, sans équivoque, ce que nous aurions déjà pu appeler un peu
plus haut une opposition nette, tranchée, radicale, entre l’individu et le groupe.
Une antithèse apparemment si récurrente dans les textes de Fatou Diome, et
donc sans doute si signifiante aussi, qu’on peut difficilement la passer sous
silence, ou ne pas la laisser envahir le commentaire. Derrière cet «homme
encore jeune» et «ses gestes amples, vifs et majestueux» (L, 100), se profile
peut-être aussi monsieur Fallou, comme en filigrane de cette foule agressive se
lirait celle des gens de Foundiougne arrosant de railleries l’écolière qui passe
stoïquement au milieu d’eux. Mais ce qui apparaît peut-être ici beaucoup plus
nettement que dansLa Préférence nationale, c’est toute la négativité, dirait-on,
dont se charge maintenant la foule, la collectivité. Ici en effet le troupeau

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devient «meute» ; le cortège, horde sauvage et barbare. Cette fois, la «vague»
qui déferle fait l’effet d’une tornade qui détruit et emporte tout dans sa colère,
sa haine, sa fureur destructrice. L’instinct grégaire s’avoue maintenant sans
détour meurtrier, homicide. Et les assassins sont d’autant plus dangereux, sans
doute, qu’ils se prennent bien sûr pour des saints, ou du moins pour de bons
petits soldats de Dieu et de la morale. Une morale, une religion, une tradition
dont l’homme que l’on met en scène ne serait pas ici, à bien y regarder, la seule
victime. Si en effet jusqu’ici le texte ne nous a encore rien dit de l’inconnu dont
les mâles veulent la peau, à la fin de la nouvelle les commères du quartier se
chargent de l’identifier:

«Il est temps de rentrer. Une sensation de moiteur me fait ouvrir les mains. Les noix de
cola de ma grand-mère. Vite! Je vais me faire gronder. Depuis le temps qu’elle m’a envoyée
les acheter! Je hâte le pas. En marchant, je pense à mon père. Je ne l’ai jamais vu. Je ne sais
pas pourquoi. Ma grand-mère m’a dit qu’il était parti pour un long voyage, qu’un jour il
reviendrait me voir. J’espère que ce sera pour bientôt.
Àquelques pas de chez moi, des voix attirent mon attention. Deux femmes flanquées de
bassines vides m’emboîtent le pas. Elles vont au puits en échangeant des nouvelles de la
journée (…).
– T’es au courant? Son père a eu le culot de débarquer cet après-midi. Mais avant qu’il
arrive à la maison des grands-parents où habite la petite, les hommes l’ont vu. Ils le cherchent
partout pour lui régler son compte. » (L, 101-102)

Allusion à peine voilée à une naissance illégitime, une paternité coupable, une
hérédité problématique, mais allusion seulement. Qu’un peu plus tard pourtant
la revueBrèves pose à l’auteure les bonnes questions, et Fatou Diome
consentira à donner, du bout des lèvres, les bonnes réponses :

«(…) elle (la société africaine) ne m’a pas fait de cadeau non plus. En fait, pour rester
vraiment juste, quand j’ai écrit ce livre (La Préférence nationale), je ne voulais pas uniquement
critiquer la France comme si l’Afrique était une sorte d’Arcadie imaginaire. Dans cette
nouvelle, j’aborde aussi le thèmede la pédophilie dont parler est toujours tabou dans la
société africaine. Je ne voulais pas faire une critique à sens unique. En Afrique aussi les gens
souffrent; beaucoup de gens ne connaissent que la misère jusqu’à la fin de leur vie, il y a des
gens qui sont marginalisés. Peut-être pas à cause de la couleur de leur peau comme en France,
mais pour leur situation sociale, familiale, leur histoire personnelle. Et moi, en Afrique, j’étais
9
du côté des marginalisés.»

«Marginalisée», Fatou Diome, très tôt, et jusqu’au sein même de la petite
communauté insulaire qui l’a vue naître:

«Dans mon village je me suis sentie étrangère alors que je n’avais même pas quatre ans. Dans
mes souvenirs les plus lointains, je me vois petite fille “à côté des autres”, et le fait d’avoir le
sentiment de ne pas appartenir au groupe dominant, je ne l’ai pas ressenti qu’en France. C’est
quelque chose qui m’a toujours habitée au Sénégal, et même je dirais que d’avoir vécu ça en
10
Afrique m’a aidé à survivre ici. »

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Une marginalité, une mise à l’écart, un rejet, un ostracisme qui n’ont rien à voir
ici avec la pauvreté de la famille de l’enfant. Si à Niodior j’étais ainsi rejetée,
continue l’auteure, ce n’est

«Pas parce qu’on était des misérables. On fait même partie des familles les plus respectées du
village. Quand j’étais là-bas, au village je ne manquais de rien. C’est à partir du moment où
j’ai quitté le village pour aller étudier ailleurs, dans différentes villes du pays, que j’ai
commencé à peiner, à travailler, très jeune, mais en fait, j’étais marginalisée pour autre chose.
C’est encore difficile pour moi d’en parler, mais comme la question n’arrête pas de revenir
depuis qu’on a vu que mon livre est dédié à mes grands-parents, je vais essayer d’y répondre.
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»

Et Fatou Diome de mettre maintenant, sans plus aucun détour, sans plus aucune
précaution oratoire, des mots sur les choses :

«Mes parents m’ont eue sans être mariés, ils étaient encore très jeunes. Mon père venait d’un
autre village. Il faut comprendre, dans cette société musulmane, j’étais l’enfant du péché,
complètement illégitime, faite pour les Enfers. Mes parents étaient jugés coupables.
Les deux familles se déchiraient, j’étais l’erreur vivante! Mon père, on ne le voyait plus parce
que les gens du village de ma mère voulaient lui faire la peau, tout simplement, et c’est cette
histoire qui a inspiré lesLoups de l’Atlantique… Je ne l’ai vraiment connu qu’à l’âge de 15
ans. Cette situation faisait que je portais un nom,–Diome– qui n’existe pas à Niodior. Chez
nous, ce sont les noms de famille, les liens du sang qui font la géographie des quartiers du
village. Je suis la seule et unique à m’appeler Diome à Niodior et quand on s’appelle Diome,
(qui veut dire “fierté, dignité”) alors qu’on vous considère comme l’enfant de la honte, ce
n’est pas facile. À l’école, par exemple, dès qu’on prononçait ce nom, c’était des rigolades.
Les autres enfants ne connaissaient donc pas mes origines puisqu’il n’y avait aucun vieux,
aucune dame au village qui portait untel nom. Donc, pour eux, j’étais l’étrangère. Même
certaines mères de familles interdisaient à leurs enfants de jouer avec moi parce que j’étais
l’enfant du péché. Et de ça, j’ai été très consciente, très jeune.
Évidemment ma grand-mère m’a gardée avec mon grand-père et je ne comprenais pas, parce
que j’ai grandi en les appelant papa et maman. Plus tard on m’a dit qu’il y avait une autre
femme, avec ses enfants dans un autre quartier, qui était ma mère. Je ne comprenais rien, je ne
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comprenais que son rejet. Avec les années, j’ai réalisé ce qu’elle a enduré, elle aussi. »

Préférerait-on au ton direct et peut-être brutal de l’entretien le très relatif détour
romanesque, on lira, dansLe Ventre de l’Atlantique, les trois ou quatre superbes
pages dans lesquelles Salie, la narratrice, alias Fatou Diome, fait en quelque
sorte pour ses lecteurs le singulier récit de ses origines. Une naissance à laquelle
semblent d’abord présider, très significativement,«un soleil aussi étouffant que
la morale» (V, 81), puis les «lourds nuages couv(ant) le chagrin d’un ciel qui
ne voulait plus retenir ses larmes» (V, 81), et enfin,last but not least, des
«loups » derrière lesquels on n’aura pas beaucoup de peine à reconnaître la
fameuse métaphore de Thomas Hobbes :

«Au loin, le premier chant des loups arrachait des prières aux bergers et renvoyait les
veaux au flanc de leur mère. » (V, 82)

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Étranges «chants», pensera-t-on, que ceux qui arrachent ainsi des prières aux
bergers et qui font se blottir les veaux contre les flancs maternels. Un recours,
un secours, un abri sur lesquels la nouveau-née, ainsi que nous l’apprend la
suite du texte, ne pourra pas compter très longtemps :

«L’île s’était glissée dans la toge noire du crépuscule et la pluie tombait dru, lorsque ma
grand-mère me plongea dans une bassine de décoction. “Née sous la pluie, avait-elle
murmuré, tu n’auras jamais peur d’être mouillée par les salives que répandra ton passage; le petit
du dauphin ne peut craindre la noyade ; mais il te faudra aussi affronter le jour.” Alors que je
trônais dans ma cotonnade blanche, mes racines poussaient sur la crasse du monde, à mon
insu: diluant le sang de ma mère et le ruisseau de mon bain, l’eau de pluie s’infiltrait dans le
sol jusqu’au niveau où l’Atlantique se mue en source vivifiante. Cette nuit-là, ma grand-mère
veilla sa fille et son enfant illégitime. Impitoyable, le soleil fit fondre la couverture nocturne
et nous exposa aux yeux de la morale. Trahie par ma grand-mère, la tradition, qui aurait voulu
m’étouffer et déclarer un enfant mort-né à la communauté, maria ma mère à un cousin qui la
convoitait de longue date. À défaut de se débarrasser de moi, les garants de la morale
voulurent me faire porter le nom de l’homme imposé à ma mère. Ma grand-mère s’y
opposafermement: “ Elle portera le nom de son vrai père, ce n’est pas une algue ramassée à la plage, ce
n’est pas de l’eau qu’on trouve dans ses veines, mais du sang, et ce sang charrie son propre
nom”, répétait-elle obstinément aux nombreuses délégations qui la harcelaient. Le mari de
circonstance fut vexé par ce refus, en apparence seulement, car il disposait déjà d’une fertile
épouse à domicile et ne tenait point à s’encombrer de l’enfant d’autrui. En prenant ma mère
comme deuxième femme, il voulait rattraper ses camarades, s’octroyer un supplément de
virilité et multiplier sa propre descendance, sans avoir à débourser une dot, les filles mères
n’y pouvant prétendre.
Lesbarricades avaient transformé Paris et déferlaient maintenant dans les rues de Dakar,
la jeunesse hurlait sa révolte, John Lennon n’avait pas encore imaginé un autre monde; à
Niodior, l’hivernage battait son plein, et le pluie n’était pas seule à ruisseler sur les joues de
ma mère qui taisait sa peine. Chaque fois qu’elle cadenassait son cœur, la nuit, mon beau-père
me jetait dehors, seule ou avec elle, par n’importe quel temps. Lorsqu’elle partait à l’aube
couper du bois ou chercher de l’eau au puits, il m’emballait dans un pagne et me couchait
dans la cour entre les flaques. Parfois, ma mère me trouvait couverte de poussière à cause des
vents de sable. J’alternais les bronchites et les conjonctivites. Mon beau-père comptait sur
mes fréquentes maladies pour se débarrasser de l’incarnation du péché, la fille du diable –
c’est ainsi qu’il medésignait. Une voisine avait conseillé à ma mère de me garder toujours
avec elle, sur son dos. Malheureuse, celle-ci ne semblait pas vouloir me protéger outre
mesure. De plus en plus inquiète, la voisine finit par alerter ma grand-mère qui vint rôder, une
nuit, autour de la maison de son gendre. Il était tard, lorsqu’elle vit sa fille errer en pleurant,
me portant sur son dos. Résolue à me sauver, ma grand-mère m’emmena avec elle. Pour me
guérir, elle multiplia les décoctions et les massages au beurre de karité. Comme cela ne faisait
pas trop longtemps qu’elle avait sevré son benjamin, elle se remit à allaiter; son lait revint,
abondant, et fit bientôt de moi un bébé rondouillard, plein de vitalité. Parce que l’amour ne se
mesure pas, ma grand-mère m’allaita, sans date butoir, jusqu’au jour où, de moi-même, à trois
ans passés, je cessai de réclamer le sein. » (V, 83-85)

Et le roman de multiplier, sous les yeux de son lecteur, les exclus, les
souffredouleur de la tradition. Exemplaire, déjà, la situation de monsieur Ndétare,
l’instituteur du village:

«Cette société insulaire, même lorsqu’elle se laisse approcher, reste une structure
monolithique impénétrable qui ne digère jamais les corps étrangers. Ici, tout le monde se

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ressemble. Depuis des siècles, les mêmes gènes parcourent le village, se retrouvent à chaque
union, s’enchaînent pour dessiner le relief de l’île, produisent les différentes générations qui,
les unes après les autres, sa partagent les mêmes terres selon des règles immuables. La
répartition des noms de famille, guère variés, donne à voir la carte précise des quartiers. Voilà
ce qui excluait Ndétare, ce Sénégalais de l’extérieur. Il savait que cette microsociété le
dégobillerait toujours pour le maintenir à sa lisière. Il avait remarqué que certains habitants de
l’île disposaient à peine d’un QI de crustacé, mais, méprisé, c’était lui, l’intellectuel, qui avait
fini par se trouver une similitude avec ces déchets que l’Atlantique refuse d’avaler et qui
bordent le village. » (V, 87)

«Étranger» toujours, Ndétare, tenu à distance, à la «lisière» de la
«microsociété » de Niodior, parce que venu d’ailleurs, « de l’extérieur», et condamné en
conséquence à ne jamais entrer dans le jeu des alliances insulaires :

« Ici,on marie rarement deux amoureux, mais on rapproche toujours deux familles
:l’individu n’est qu’un maillon de la chaîne tentaculaire du clan. Toute brèche ouverte dans la vie
communautaire est vite comblée par un mariage. Le lit n’est que le prolongement naturel de
l’arbre à palabres, le lieu où les accords précédemment conclus entrent en vigueur. » (V, 144)

Des traditions, des règles qui excluent, mais qui ne s’acharnent pas sur toutes
leurs victimes avec un égal degré d’agressivité. Ndétare, en l’occurrence,
l’instituteur du village, le «pauvre exilé», le «déraciné » (V, 87), l’immigré pourra
même trouver à s’accommoder, personnellement, les années passant, avec
l’amitié solidaire d’une autre famille elle aussi rejetée, du rejet dont il fait
irrémédiablement l’objet:

«Ndétare, par solidarité peut-être, porta un soin particulier à mon instruction. Il avait
attendu, en vain, une improbable mutation vers les grandes villes où il voulait continuer son
activité syndicale. Puis, voyant les années passer, il avait fini par se résigner à labourer nos
cerveaux en friche. Lorsque sa solitude menaçait sa raison, il allait s’asseoir au wharf, scrutait
l’horizon de ses idées marxistes, que la mer ramenait pourrir à ses pieds. Parfois, en manque
de tendresse, il croyait discerner parmi les ombres dansantes du crépuscule la silhouette de
Sankèle, son amour d’antan. C’était sa seule histoire d’amour à Niodior, une de ces histoires
qui, de temps en temps, vous rendent les yeux rouges. Elle lui avait laissé dans la gorge le
goût du sable de l’île et un cœur de poète lyrique dépourvu de muse. Cela s’était passé
quelques années après son arrivée; depuis, il était resté célibataire et ses draps se froissaient
autant que ceux d’un abbé. Pour fuir les tête-à-tête avec son moi tourmenté, il se rendait à
toutes les cérémonies coutumières, saisissait toute occasion susceptible de l’entraîner dans le
tourbillon de la vie villageoise. Mais il avait fini par comprendre qu’ici l’arbre à palabres est
un parlement, et l’arbre généalogique, une carte d’identité. Quant à la constitution nationale,
elle reste un concept virtuel et on s’en tape comme des dernières bottes de quelque colon
téméraire aux rêves fossilisés dans l’abîme de l’Atlantique. Monsieur Ndétare était étranger,
et le restait bien des années après son arrivée au village. Sa famille d’accueil, à Niodior,
c’était ma grand-mère et les siens. Alors, des cours du soir pour Madické c’était peu de chose
en regard de l’énorme reconnaissance que l’instituteur éprouvait pour la seule famille qui lui
avait ouvert les bras, une famille qui s’était incrustée dans sa vie par la porte de sa salle de
cours qu’il s’obstinait à laisser ouverte.» (V, 89-91)

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Sur la carte d’identité ou d’ « immatriculation sociale » de l’individu vient donc
définitivement s’inscrire, en Afrique comme en France, à Niodior tout autant–
si pas davantage– qu’à Strasbourg, la dure condition d’immigré. Mais si son
statut et ses fonctions d’instituteur dans l’île ne font pas quotidiennement de sa
vie et de son exil un enfer, la communauté insulaire trouvera dans la femme
qu’il aime, et qui porte son enfant, une victime autrement plus vulnérable que
ne peut l’être, dans la société sénégalaise, un mâle doublé d’un fonctionnaire.
«Sur ce coin de la Terre, nous dit la romancière,sur chaque bouche de femme
est posée une main d’homme » (P, 150). Difficile, sans doute, d’illustrercette
affirmation avec plus d’éloquence que ne le fait encore l’histoire de Sankèle, la
fiancée de monsieur Ndétare. Car quand on appartient à une famille de Niodior,
quand on est une «authentique guelwaar», une «fille de la noblesse» (V,
155), on n’aime pas impunément un homme qui n’est pas né sur notre sol.
Aimer, dans l’enceinte de l’île, c’est alors se cacher. Jusqu’à ce qu’il ne soit
plus possible de dissimuler, sous nos tissus, le fruit de cet amour :

«Sankèle, comblée mais inquiète, avait réussi à cacher son état jusqu’au début du
cinquième mois. Sans gynécologue, ni l’œil délateur de l’échographie, la larve planta ses
ventouses et attendit que le corps parlât de lui-même. Sankèle avait su faire taire le sien, en
serrant son pagne un peu plus fort. Elle fut trahie par ses seins, devenus des outres pressées
d’étancher la soif de vivre d’un nourrisson qui avait oublié de demander la permission de
naître. » (V, 148-149)

Des «loups », on s’en souvient, aiguisaient en quelque sorte leurs crocs lors de
la venue d’un autre nourrisson pas plus autorisé à naître que ne l’est le fruit des
amours interdites de l’instituteur. L’enfant leur avait-il alors échappé, on leur
joindra cette fois, pour plus d’efficacité sans doute, un grand renfort de chiens,
hiboux et autres monstres mythiques :

«C’était une nuit de pleine lune, ni Sankèle ni sa mère ne dormaient : quelqu’un frappait
à la porte du monde.
Leschiens aboyaient d’une façon inhabituelle. Le hibou chantait ce qu’il savait de plus
que les hommes– ici, les mangeurs d’âmes, dit-on, se transforment la nuit en hiboux et
signalent leurs forfaits par de longs hululements. La chèvre du voisin léchait son petit. Au
loin, des loups guettaient l’agneau imprudemment sorti de son troupeau. La mer, réveillée par
la faim, rugissait, mordait la terre et exigeait des Niominkas, comme Minos des Athéniens,
son tribut d’humains.» (V, 150)

Que peuvent maintenant un nouveau-né, sa faible mère et sa grand-mère plus
faible encore, contre une mer affamée et Minos réclamant d’une même voix leur
pâture :

«Quelqu’un s’impatientait et cognait à la porte du monde.
Sankèle,en sueur, gémissait dignement. Il lui était interdit de crier sa douleur, puisqu’elle
était tenue responsable de la plus grande des peines : le déshonneur familial.
Quelqu’un forçait la porte du monde.
Sankèle s’agrippa à sa mère, serra les dents et se mit à geindre:

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–Hmmm ! Ma-man !
–Tais-toi ! ordonna son père, posté derrière sa femme, un sac plastique à la main.
Lamère sursauta. Que faisait-il là, avec ce sac plastique à la main ? Allait-il, en échange
de quelques pièces de francs CFA, le remplir chez l’épicier de ce sucre en poudre qui
agrémente la bouillie de mil à l’huile de palme qu’on sert aux femmes qui se relèvent de
couches? D’après la tradition, il ne devait pas assister à ce mystère qui a toujours été l’un des
rares privilèges abandonnés aux femmes.
–On vomit par là où on se nourrit ! ajouta-t-il, sentencieux.
– Vas-y, ma fille, courage, encore un petit effort, c’est bientôt fini, murmura la mère en
retenant ses larmes.
Quelqu’un poussa la porte du monde.
Unemain tremblante coupa le cordon ombilical et offrit un trône de cotonnade blanche à
l’hôte téméraire. Malgré la délicatesse avec laquelle on prenait soin de lui, il semblait avoir
compris qu’on lui demandait de ne pas perturber le silence du monde. Son premier cri fut
timide et vite tu, on lui avait mis sur la langue quelques gouttesd’une eau sucrée où macérait
une racine. Il suçotait ses petites mains qui, ne trouvant pas par quel bout attraper la vie,
revenaient protéger son petit visage. (…)
Sankèlereprenait son souffle, essayant malgré sa fatigue de reconnaître, dans le visage de
son fils couché auprès d’elle, les traits de son aimé. Sa mère saisit une bassine et alla puiser de
l’eau dans la grande jarre, au coin de la cour. Alors qu’elle revenait vers la chambre, un cri
strident déchira la terre tiède sous ses pieds. Figée, elle vit Sankèle passer devant elle en
courant, la tête entre les mains. Elle essaya de la rattraper, en vain. Elle rebroussa chemin
pour aller s’occuper du nourrisson. Le spectacle qu’elle découvrit la priva de parole à tout
jamais: son mari avait mis l’enfant dans le sac plastique et le ficelait comme un rôti de porc.
Devant le regard ahuri de son épouse, il annonça froidement :
–Un enfant illégitime ne peut grandir sous mon toit.
Ilquitta la chambre, son ballot sous le bras, et se dirigea vers la mer. Après avoir posé le
petit corps dans sa pirogue, il rama vers le large. Quand il estima s’être suffisamment éloigné
du rivage, il arrima le corps à une grosse pierre, le plongea au fond de l’Atlantique et reprit
son sillage à l’envers.
(…)
Levieux pêcheur avait à peine franchi le seuil de sa maison quand la voix frileuse du
muezzin fit chanter les coqs. Le souffle de l’aube dissipait le bleu de la nuit. Il fit ses
ablutions, saisit son chapelet et se rendit à la mosquée.Allah Akbar !» (V, 150-153)

Rien de commun, sans doute, on en conviendra, entre un tel sort et celui que
réservent, dansLa Préférence nationale, les habitants de Foundiougne à leur
brillante écolière avec laquelle nous pouvons à présent renouer. À cette heure de
la mi-journée qui jetait les collégiens dans les rues de la ville, la croix, ou l’une
des croix dont on se trouvait chargée, on s’en souvient, c’est l’habit, c’est-à-dire
la pauvreté. Et moins peut-être cette pauvreté elle-même que sa cohabitation
avec une distinction personnelle, en l’occurrence ici la supériorité intellectuelle.
Quelle que soit en effet l’importance attribuée au Sénégal, dans une ville, dans
un collège et ses abords immédiats, au vêtement, ce qui vaut à la narratrice
d’être montrée du doigt, raillée, moquée, insultée, jalousée, détestée peut-être,
c’est sans doute que son indigence matérielle ne l’empêche pas de se distinguer
sur les bancs de classe. Après tout, que la collégienne qui passe soit pauvre et
mal vêtue, il n’y a pas vraiment là matière ou prétexte au lynchage verbal. Des
pauvres, au Sénégal, ça court les rues, et personne sans doute ne songerait à leur

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en faire agressivement le grief. Mais ce qui passe mal, dirait-on, ce que les
Sénégalais ont apparemment un peu de mal à avaler et digérer, c’est quecette
écolière pauvre soit aussi, dans le même temps, «première de classe» !

*

Une tête de classe, voilà en effet ce qu’est la narratrice deLa Préférence
nationale. Et même une « tête » tout court, une tête bien faite. Une intelligence
consciente d’elle-même, merveilleusement apte au retour sur soi, et soucieuse
de surcroît d’en apporter en quelque sorte pour nous, avec talent, le témoignage
écrit. Nul doute en effet que l’on n’écrive ici, entre autres motivations, pour dire
et montrer ou démontrer que la raison n’est pas seulement «commehellène »,
le suggérait quelque part Senghor, mais qu’elle peut aussi être «nègre »,
comme notre illustre aîné en a d’ailleurs été lui-même, un peu malgré lui,
paradoxalement, l’éclatante illustration. Mais l’intelligence se reconnaîtra sans
doute ici, d’abord, à tort ou à raison, indépendamment même des activités
parallèles ou complémentaires de la réflexion et de l’écriture, à son poids de
savoir. Car au Sénégal, dans l’ « univers de lycéens» qui a été pendant quelques
années celui de la narratrice, «on respecte ceux qui savent plus que nous» (P,
49). Une tête bien faite, en un sens, c’est donc aussi et peut-être surtout, pour
commencer, une tête bien pleine. Rien alors de plus important, sans doute, que
de patiemment faire de soi, comme nos maîtres d’ailleurs s’y emploient, le lieu
d’emmagasinement et de conservation des connaissances:

«Toute l’année, les professeurs nous avaientgavés de connaissances, (…).» (P, 43)

Douterait-on de l’utilité, au Sénégal, d’une telle thésaurisation, on observera,
dansLe Ventre de l’Atlantique, chez les proches de la narratrice, les fâcheuses
conséquences de son absence. «Comme beaucoup de garçons de l’île, Madické
n’avait fait que l’école coranique et ignorait tout des cours de Ndétare. Son
père trouvait qu’il était plus utile d’apprendre à connaître Dieu et d’étudier les
voies du salut que de s’embarrasser à décoder le langage des Blancs.» (V, 91)
Un décodage bien utile pourtant, ne serait-ce déjà que pour ne pas se méprendre
précisément sur les «voies du salut ». Car l’un des multiples dangers qui
guettent le cerveau dans lequel aucun autre savoir apparemment ne le dispute à
l’enseignement religieux, c’est aussi, dirait-on, la faiblesse de son système
immunitaire. Il ne s’y trouve rien, en effet, qui puisse efficacement combattre ou
endiguer l’invasion d’une idée nouvelle, laquelle peut alors rapidement prendre
possession de la totalité de l’espace mental:

«Comme ses camarades, Madické était déterminé et me croyaitcapable de l’aider à
réaliser son rêve.Une seule pensée inondait son cerveau: partir ; loin ; survoler la terre noire pour
atterrir sur cette terre blanche qui brille de mille feux. Partir, sans se retourner. On ne se
retourne pas quand on marche sur la corde du rêve. Aller voir cette herbe qu’on dit tellement

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plus verte là où s’arrêtent les dernières gouttes de l’Atlantique, là-bas, là où les mairies paient
les ramasseurs de crottes de chiens, là où même ceux qui ne travaillent pas perçoivent un
salaire. Partir donc, là où les fœtus ont déjà des comptes bancaires à leur nom, et les bébés des
plans de carrière. » (V, 189)

«Mon frère avait la ferme intention de s’expatrier. Dès son plus jeune âge, ses aînés
avaient contaminé son esprit.L’idée du départ, de la réussite à aller chercher ailleurs, à
n’importe quel prix, l’avait bercé; elle était devenue, au fil des années, sa fatalité.
L’émigration était la pâte à modeler avec laquelle il comptait façonner son avenir, son existence tout
entière. » (V, 190)

Funeste, «fatale» même, chez Madické, comme chez ses camarades de jeu,
cette pensée, cette idée unique, devenue obsession, du départ. Refuser, pour
d’obscures raisons historico-religieuses ou autres, l’héritage éducatif ou scolaire
de l’ancienne puissance coloniale, c’est en quelque sorte dérouler devant cette
dernière, malgré soi, le tapis rouge. Vouloir préserver les jeunes esprits de la
rencontre avec la culture et les valeurs françaises ou occidentales, c’est en
réalité les disposer à «se laisser aveugler par la chimère tricolore» (V, 131), et
les jeter négligemment «dans les filets de l’émigration» (V, 132) :

« Après la colonisation historiquement reconnue, règne maintenantune sorte de colonisation
mentale: les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France. À leurs yeux, tout ce qui
est enviable vient de France.
Tenez,par exemple, la seule télévision qui leur permet de voir les matches, elle vient de
France. Son propriétaire, devenu un notable au village, a vécu en France. L’instituteur, très
savant, a fait une partie de ses études en France. Tous ceux qui occupent des postes
importants au pays ont étudié en France. Les femmes de nos présidents successifs sont toutes
françaises. Pour gagner les élections, le Père-de-la-nation gagne d’abord la France. Les quelques
joueurs sénégalais riches et célèbres jouent en France. Pour entraîner l’équipe nationale, on a
toujours été chercher un Français. Même notre ex-président, pour vivre plus longtemps, s’était
octroyé une retraite française. Alors, sur l’île, même si on ne sait pas distinguer, sur une carte,
la France du Pérou, on sait en revanche qu’elle rime franchement avec chance.» (V, 60)

Héroïques alors, peut-être, dans un tel contexte, le combat, l’obstination, la
fidélité de l’instituteur à ses « idéaux » :

«En envoyant Ndétare, ce syndicaliste gêneur, dans le ventre de l’Atlantique, le
gouvernement espérait le voir sombrer avec ses idéaux. Mais les idées sont des graines de lotus, elles
ne dorment que pour mieux pousser. Ndétare tenait bon et labourait vaillamment son champ :
enseigner, encore et toujours,semer des idées dans toute cervelle disponible. » (V, 147)

La «cervelle » de Sankèle, sa fiancée, bien sûr, à défaut de trouver d’autres
femmes dans l’esprit desquelles instiller ses idées révolutionnaires :

« Ilaimait passer des heures à parler à sa dulcinée des grandes figures historiques de toutes
sortes de résistances, y compris celles du féminisme. C’était donc très naturellement que
Sankèle, pourtant analphabète, avait acquis le sens de la révolte. À la surprise générale, elle se
dressa contre sa famille, déterminée à refuser, jusqu’au bout, ce mariage qu’on lui imposait.»
(V, 147)

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Les cerveaux des jeunes villageois surtout, à l’intérieur desquels troquer l’idée
de l’émigration contre celle, par exemple, audacieuse, de la responsabilité. Car
«le sous-développement », répète à ses ouailles l’instituteur, « ça se joue dans
les mentalités », c’est-à-dire, encore et toujours, dans la tête :

« Essayez de ne pas reproduire les erreurs de vos pères et vous verrez que, même sans aller à
l’étranger, vous aurez plus de chance qu’eux de vous en sortir ici. D’accord, soyez prêts au
départ, allez vers une meilleure existence, mais!pas avec des valises, avec vos neurones
Faites émigrer de vos têtes certaines habitudes bien ancrées qui vous chevillent à un mode de
vie révolu. La polygamie, la profusion d’enfants, tout cela constitue le terreau fertile du
sousdéveloppement. Nul besoin de faire des mathématiques supérieures pour comprendre que plus
il y a de gens, moins grande sera la part de pain à partager. » (V, 206)

Difficile toutefois, à l’évidence, en dépit de tous les efforts du pédagogue, de
«faire émigrer» des «têtes» de ses auditeurs, «certaines habitudes bien
ancrées» qui «chevillent» les êtres à un «mode de vie révolu». Tout aussi
malaisé, semble-t-il, d’extirper du cerveau de Madické l’idée d’émigrer. Et si
d’aventure cette idée venait quand même à s’échapper, c’est pour venir hanter, à
quelque cinq mille kilomètres de distance, le cerveau de sa sœur:

«Depuis quelque temps, il tenait le fouet dans le cirque de ma tête. Son envie d’émigrer et le
rôle qu’il m’y assignait me maintenaient éveillée. Des nuits d’interrogation, des nuits
d’écriture :torréfaction de ma cervelle. Le jus? Des mots filés, comme du coton, tissés, tressés
pour former la ligne invisible qui relie la rive du rêve à celle de la vie. Des guirlandes de
mots-maux qui me brûlaient les yeux, quand lui me croyait indifférente à son sort. Comment
lui faire comprendre que je ne refusais pas de l’aider? Que, pour avoir éprouvé la difficulté
du parcours, je ne pouvais prendre sur moi d’être son guide vers sa Terre promise ? Je n’ai
pas de bâton magique capable de fendre les flots, je n’ai qu’unstylo qui tente de frayer un
chemin qu’il lui est impossible d’emprunter. Cependant, en m’opposant à sa volonté,
qu’avais-je à lui proposer pour lui prouver que le salut reste possible hors de l’émigration? »
(V, 243)

Bien pleine, on le voit, la tête n’est donc pas pour autant à l’abri de l’invasion
d’elle-même par une idée indésirable. C’est que la tête ici, s’agissant de celle de
la narratrice, n’a apparemment rien d’une forteresse imprenable. Si l’on a vu
plus haut l’écolière et ses maîtres attacher tant de prix à la thésaurisation des
connaissances, c’est peut-être aussi, tout simplement, avec l’espoir de renforcer
ainsi le contenant à partir de son contenu. Si important en effet, ce capital, si
méritoirement et difficilement acquis peut-être, si chargé de promesses ou
d’espoirs, qu’on pourra craindre, non sans quelque raison sans doute, d’en perdre le
précieux bénéfice.

*

35

Carle lieu (mental) qui accueille et conserve le trésor du savoir, accuse
apparemment ici une bien fâcheuse fragilité. En cause d’abord, si l’on peut dire,
au Sénégal, la solidité même du coffrage :

« Sous les tropiques, mes tempes battaient leSabar. » (P, 43)

En France aussi, quelques années plus tard, à en croire la narratrice duVentre de
l’Atlantique:

« Lajournée avançait, mon sommeil reculait. Les travailleurs me croyaient au repos, je
titubais de fatigue. La voisine du dessus se mit à passer l’aspirateur,mes tempes battaient le
ram-tam-pitam et j’étais plus tendue que le tam-tam de Doudou Ndiaye Rose, le
tambourmajor de Dakar. » (V, 247)

Premier signe donc de ce que l’on pourrait appeler ici la précarité cérébrale: le
tambourinement des tempes. Mais ce n’est encore là qu’un début, si l’on y
regarde bien. Qu’une telle activité se prolonge, ou mieux encore s’intensifie,
que le tambourinement devienne martèlement, et voilà que se profile pour les
surfaces agressées le danger imminent du craquèlement. Une menace qui cesse
même bientôt d’en être une puisque les parois extérieures, s’il faut en croire le
sujet, ne tardent pas à témoigner de l’efficacité de l’agression subie. Sous l’effet
des coups ici répétés ou intensifiés, l’enveloppe en effet se ride, se lézarde, se
crevasse, se «fissure», ainsi que le note précisément la narratrice :

« Tout en marchant vers le centre d’examen, je sentaisles fissures de mon cerveau…» (P, 43)

Fâcheuse, à tout le moins, fatale même, plus justement sans doute, cette
«fissuration » de l’enveloppe, parce que le capital soigneusement et patiemment
constitué et conservé risque bien des’échapper par ces fissures pour aussitôt nous
fausser compagnie :

«(…) je priais pourrester étanche. Il fallaitéviter la fuitede ma charge scolaire, ce serait
affreux deperdre mon stock de l’année.» (P, 43)

Vœu ici déclaré d’étanchéité, parce qu’un autre des dangers qui guettent le
contenu du cerveau est encore, comme le note l’auteure en différents endroits de
ses écrits, laliquéfaction. «Pote-pote, ne dormez pas, c’est ma tête qui
bouillonne !» (V, 15), remarque la narratrice duVentre del’Atlantique, relayant
ainsi telle confidence de l’écolière de Foundiougne:

«Ma tête n’était plus qu’une cocotte-minute. Des opérations mathématiques, sans résultats,
mijotaient dans mon cerveauliquéfié. Je calculais en francs CFA. » (P, 21)

«Liquéfié» le cerveau, assez sans doute pour gêner ou empêcher le calcul
mental, mais apparemment pas pour voir les opérations mathématiques déserter

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leur champ de manœuvres. Elles « mijotent», nous dit-on, dans une sorte de
bourbier peut-être, lequel les empêche alors aussi de fuir. Plus fâcheux sera,
pour la bachelière, le sort réservé aux «idées » dont l’épreuve de l’oral de
français lui fera pourtant, ce jour-là, une nécessité :

« Fatiguée de fouiller les tiroirs de mon cerveau, je renonçaisachant l’évaporation des idées
inévitable. » (P, 43)

«Liquéfaction», «évaporation inévitable», autant de menaces liées à la
possibilité ou à l’éventualité d’un défaut d’étanchéité de l’enveloppe protectrice.
Mais si la crainte est ici de voir le dedans passer en quelque sorte au dehors, elle
peut être ailleurs de voir le sens s’inverser et le dedans subir des agressions au
départ du dehors :

«Toute l’année, les professeurs nous avaient gavés de connaissances, que nous devions
garder fraîches en prévision de ce jour, exactement comme le canard traîne son foie jusqu’à
Noël. » (P, 43)

Risque nouveau, peut-être, de voir maintenant la chaleur ou d’autres éléments
extérieurs venir mettre à mal l’intégrité de ce qu’on cherche précisément à
précautionneusement conserverdans l’enceinte même du moi. Un moi qui n’est
pas à l’abri non plus de voir un unique objet, voire un seul mot, envahir et
occuper tout son territoire :

«Mais j’étais sous la tutelle de la haute technologie plus que je ne croyais. Affalée sur mon
lit, j’implorais Morphée, en vain. Mon sommeil était confisqué,un mot clignotait au milieu de
mon cerveau: Virus ! Virus ! Virus ! Je bondis. » (V, 246)

Rien de plus nécessaire alors, sans doute, que de s’affranchir d’une telle «
tutelle». En lui cédant parfois, comme en cette circonstance précise, ainsi que
nous l’apprend la suite immédiate du texte précité:

« Non ! Mon ordinateur! Il m’était insupportable de le laisser contaminer par l’Ebola
informatique. Vite, un vaccin! Je devais l’immuniser contre toute attaque, et tant pis pour la carte
bancaire, après tout, ce n’est que la lame indolore que le marketing a trouvée pour nous tailler
les veines. Je rallumai, ma souris porta mon message de soumission, Symantec savoura sa
victoire tout en me donnant l’illusion d’agir de mon propre chef:Cliente machine, commande
envoyée ! “Va te faire voir !” maugréai-je en allant me recoucher. » (V, 246-247)

Difficile de ne pas voir ici dans l’ordinateur finalement sauvé de la
contamination d’un virus, la métaphore d’unmoisemblablement menacé, dans sa quiétude
intérieure, par la dictature d’un mot. Mais si la réaction face à l’ennemi peut
cette fois s’apparenter à une reddition ou une soumission, d’autres fois en
revanche, face à d’autres dictateurs, la réponse pourra prendre la valeur, nous dit
l’auteure, d’un « acte de résistance» :

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«Tenace, la Turquie avait rongé les griffes du lion, le Sénégal avait perdu en quart de
finale et n’était plus en lice. Le rêve s’arrêtait là. La Coupe du Monde continuait, mon
exaltation s’estompait graduellement et ma patience touchait à sa fin. Prise en otage par les médias
durant cette période où le sport, sans en avoir l’air, instaura son totalitarisme consensuel à
l’échelle de la planète, je vivais chaque instant passé devant l’ordinateur comme un acte de
résistance. » (V, 284-285)

Mais qu’on lui cède ou qu’on lui résiste, l’ennemi, on le voit, n’éprouve pas de
grandes difficultés à venir investir et conquérir une place si mal ou si faiblement
défendue, faisant ainsi planer, sur le trésor que constituaient naguère pour
l’écolière son savoir et ses capacités, la menace durable et quasi permanente de se
trouver, de diverses façons, dépossédée de son bien. Mais ne s’exagère-t-on pas
ici les dangers ainsi énumérés et désignés? Énoncer ou évoquer tous les
phénomènes décrits ci-devant, pour Fatou Diome, est-ce s’y trouver soi-même,
personnellement, directement exposée? À bien lireLa Préférence nationale
(comme aussi tout ce qui a été publié depuis), on aura en effet quelque peine à
imaginer l’héroïne, en dépit de toutes ses craintes, courir le risque de perdre son
capital cérébral. À aucun moment de son parcours elle ne nous apparaît
véritablement menacée de voir lui échapper ses richesses intellectuelles si
patiemment et efficacement acquises et accumulées. Et si d’aventure ce trésor venait
un jour ou l’autre à quitter son écrin, ce serait sans doute avec l’assentiment de
la propriétaire, et pour enregistrer alors d’autres gains, aligner sur d’autres
terrains d’autres victoires.

*

Caren effet les acquis ne sont pas condamnés ici à définitivement demeurer
confinés dans les contours et les recoins du cerveau. Par chance, pourrait-on
dire, ils peuvent aussi trouver à s’extérioriser et se matérialiser dans des succès
scolaires ou académiques et, mieux encore, dans les papiers (bulletins,
certificats, diplômes) pouvant venir attester lesdits succès :

«Après m’être présentée, je lui découvrisune partie de mon cerveau jusqu’alors enfermée
dans une pochette: la fameuselicenceexigée. » (P, 82)

Ainsi le cerveau peut-il posséder des «pochettes», ou des «annexes», ainsi
que le note aussi la narratrice deLa Préférence nationaleobservant son en
patron monsieur Dupire :

«Tous les matins, il buvait son café debout devant la table du salon où sa femme installait
le petit-déjeuner. Sa main gauche tenait la tasse, et la droite griffonnait des chiffres calculés à
la dernière minute, avant le départ pour le bureau.La calculatrice était l’annexe de son
cerveau; il était comptable. » (P, 90)

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