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Guerres africaines et écritures historiques

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Ce livre refuse les compromissions faciles à propos des guerres qui ravagent l'Afrique. L'auteur affronte les souffrances, au lieu de pressentir les abjections lorsqu'elles se déchaînent. La guerre : des millions de morts, des "femmes violées", des enfants orphelins, une "montagne de cadavres"... L'Ecrivain engendré par les violences de la mort doit échapper aux pièges des redondances littéraires figées par la dénonciation. Les discours qu'il institue permettront l'émergence des mythologies célébrant la terre de la liberté.

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Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 210
EAN13 9782296459076
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0158€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

GUERRESAFRICAINES
ETÉCRITURESHISTORIQUESÉtudesAfricaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernièresparutions
Olivier LOMPO, Burkina Faso. Pour une nouvelle planification
territoriale et environnementale,2011.
Hamidou MAGASSA, Une autre face de Ségou. Anthropologie du
patronat malien,2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun, La Mauritanie entre le pouvoir civil
et le pouvoirmilitaire,2011.
Marc Adoux PAPE, Les conflits identitaires en « Afrique francophone »,
2011.
Claudine-Augée ANGOUE, L’indifférence scientifique envers La
rechercheensciencessocialesauGabon de Jean Ferdinand Mbah,2011.
B. Y. DIALLO, La Guinée, un demi-siècle de politique, 1945-2008,
2011.
OusseiniDIALLO, Oui, le développement est possible en Afrique,2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD, Gouvernance et
politiques industrielles. Des défis aux stratégies des Télécoms d’État
africains,2011.
Toavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise interminable,
2011.
Badara DIOUBATE, Bonne gouvernance et problématique de la dette en
Afrique.LecasdelaGuinée,2011.
KomiDJADE, L’économie informelle en Afrique subsaharienne,2011.
HifziTOPUZ, Un Turc au Congo,2010.
Djakalidja COULIBALY, Agriculture et protection de l’environnement
dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire,2011.
Lofti OULED BEN HAFSIA, Karima BELKACEM, L'avenir du
partenariatChine-Afrique,2011.
Ngimbi KALUMVUEZIKO, Un Pygmée congolais exposé dans un zoo
américain,2011.PiusNGANDUNkashama
GUERRESAFRICAINES
ETÉCRITURESHISTORIQUES©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54393-5
EAN : 9782296543935àlamémoire deFloribertChebeya
assassiné lâchement par les sbires de l’imposture pour
avoirdéfendulavéritéetlapaix
erle 1 -2Juin2010
etpourArmandTunguluMudiandambu
unepierre briselescarrossesdesusurpateurs
ellefaittremblerlestortionnairesimbéciles
ilst’onttorturéilst’ontmeurtri
maisilsnet’ontpasanéanti
etta“pierre”Tungulu
doitchangerledestindetoutun Peuple !
“Levez-vous,vous êteslaracedesVainqueurs”
«Si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs aussi. Alors
parleet meurs.Pas enattendantla mort, maisdébout ».
(Tahar Djaout).
ANTÉ-LUDE
umvwayi musambuwanyiwa majiya
ncivwananshimuswakuwimbae
mbabubakwiya kuwingibishisha
umvwayikwimba kwanyie
memakuwimba memakudidilae
binsonji bipweka munda emue
vousdevez écouter machansondetotalesouffrance
jen’éprouvaisaucuneenviepourlafredonner
maisladouleur me l’afaitentonner
pourqueleslarmesintérieuresdouceslentes
descendenten moiet meremplissent monventreDUMÊMEAUTEUR
Romansetrécits
La malédiction, Paris, Silex, 1983 (réédition Yaoundé, Silex-Nouvelles du Sud,
2000).
Le fils de la tribu, suivi de La mulâtresse Anna, Dakar, Nouvelles éditions
africaines,Coll.« Créativité10»,1983.
Le pacte de sang,Paris,L’Harmattan,Coll.«Encresnoires», n°25,1984.
Lamort faite homme,Paris,L’Harmattan,1986.
Vie et mœurs d’un primitif en Essonne quatre-vingt-onze, Paris, L’Harmattan, Coll.
«Encres noires», n°44,1987.
Les étoiles écrasées,Paris,Publisud,n°8,1988.
Desmangrovesen terre haute,Paris,L’Harmattan,1991.
Un jour de grand soleil,Paris,L’Harmattan,1991.
Ledoyen Marri,Paris,L’Harmattan,Coll.«Encres noires», n°131,1994.
Yakouta,Paris,L’Harmattan,Coll.«Encres noires», n°139,1994.
Le fils du mercenaire, suivi de Yolène au large des collines, Paris-Vanves, EDICEF,
1995(réédition,2010).
Mayilena, Châtenay-Malabry,Éditions Acoria,1999.
Mariana, suivide La chansonde Mariana,Paris,L’Harmattan,2006.
En suivant le sentier sousles palmiers, Paris,L’Harmattan, 2009.
Romansencilubà
Bidintwilu,bidi mpelelu, Lubumbashi-Paris,Éd.Impala-Saint-Paul,1998.
Tuntuntu,ntuntu,BatonRouge,Difunda,2002 (Paris,ÉditionsGiraf,2003).
Mulongeshi wanyi (novel), Paris,ÉditionsGiraf,2003.
Traduction
A day of blistering sun over the mountains of Ethiopia, A novel by Pius Ngandu
Nkashama,byRobert LevineandJimiYuma(2003).
Mayilena und Bulakali, Eine Gestchichte aus Ostzaire, “NZZ Folio”, Nr 6, Juni
1997,pp.39-44.
In der Nacht gehetzter Schatten (Dansla nuit des ombres traquées), dans Die
Gazette, Das Politische Kulturmagazin, Nummer 20-Winter 2008-2009, Matthes
&SeitzBerlin,pp.74-83.
Constellations abroad, NewOrleans,UniversityPressofthe South,2008(U.S.A.)I.SCÉNOGRAPHIESETDIDASCALIES:
“SONSETLUMIÈRES”
À la suite d’un travail assidu, l’écrivain consacre ses énergies par
une hypocrisie attentive et «sans faille» avec l’univers impitoyable
des systèmes médiatiques, car pour décrire des scènes horribles à
travers le genre «thriller », les producteurs d’images psychédéliques
insistent: il faudra du sang, oh ! oui, beaucoup de sang rouge,
« l’hémoglobine, nos lecteurs adorent ça ». Ils ressassent à l’envi:
«notre public, vous savez, reste sensible à ces métaphores
belliqueuses, dans la mesure où nos pays n’ont plus connu de telles
scènes depuis ladernière GuerreMondiale ».
En effet, une question primordiale s’impose désormais, et elle
concerneles destinataires objectifs pour cestypes de littératures. Il est
évident que des textes sur les guerres seront lus par les instigateurs
présumés de ces horreurs (qui sont-ils?), s’ils échappent eux-mêmes
aux hécatombes (?) qu’ils engagent ou aux «Tribunaux »
hypothétiques érigés par les instances internationales (qui punissent
les criminels démunis), malgré le fait que leur crédibilité reste encore
à prouver. Ils ne visent nullement les victimes elles-mêmes, si jamais
elles ont survécu, et cela dans la mesure où les ouvrages ainsi ciblés
semblent s’orienter exclusivement (ou presque) vers les démocraties
situéesendehorsdes«zonesdirectesdeconflits».
Un autreparadoxe, et non des moindres, vient du fait que les armes
avec lesquelles ces massacres sont perpétrés proviennent pour une
large part de ces mêmes démocraties. La filmographie du genre a
excellé dans ces représentations fortes relayées par une littéralité à
sensation: Chiens de Guerre (War Dogs), Les Seigneurs de la Guerre
(Lordsof War),Blood Diamonds,ettantd’autres.
Les millionnaires allègres qui avaient été des fabricants d’armes
dans une vie antérieure se mettent à reprographier leurs prouesses au
rythme affolant de ces ouvrages patentés. Ils ne s’empêcheront pas de
ricaner jusqu’à des rires jubilatoires. En effet, ils gagnent «sur tous
les fronts» et les Prix qui couronnent des prouesses inspirées de leurs10
perfidies d’experts ne peuvent que les encourager dans leurs
supercheriesmercantiles.
Des publicistes en mal des gloires éphémères conseillent vivement
aux jeunesscribouillardspiquésparledémondelaconquête :
«des scènes macabres, de plus en plus caustiques, érotiques, mais sans
effets pathétiques… Pas trop de passionnel ni de sensiblerie inutile : les
souffrances dans le Tiers-Monde, vous savez, c’est bon pour le
ramassagedespetits orphelins,auDarfourou ailleurs,peuimporte ».
Blood Diamond, Hotel Rwanda, Congo River, Katanga Business,
Primeval: les titres ronflants s’enchaînent et s’évertuent dans la
«monstrativité» des ignominies perpétrées. Hollywood excelle dans
des fresques «captivantes»sur les boucheries, à la tronçonneuse, à la
baïonnette, à la machette, aux «armes sophistiquées ».La traque des
populations,leshumiliationsrépétées.
Ils ont dépêché des équipes hautement spécialisées autour des
théâtres des opérations afin de capturer sur le vif des «images réelles
et réalistes», au même moment où les abominations se commettent.
Des précautions astucieuses vont atténuer les frais de surproductions,
etquirendentencoreplusrentablelavisibilitédeshostilités.
Dire la guerre, maîtriser les instants pendant lesquels la nature
humaine se découvre dans sa bestialité première, et affronter avec
hardiesse des chairs qui se décomposent, des cœurs qui se contractent
de douleur, de désespérance. Et pressentir les abjections qui se
déchaînent, jusqu’aux poings qui s’abattent, aux jambes qui écrasent,
aux yeux qui ne pleurent plus des larmes de sang, mais qui se
remplissentdes flammes decolère. Oui,la colère poursaisir,déchirer,
détruire, parce que le limon est saturé de sang, de bave, de
vomissures…
La guerre…
Comme celle qui ne s’arrête plus. Elle se déroule au
CongoKinshasa (R.D.C.: “Air-Décès”), plus de quatorze années
(19962010), déjà… Le paradigme total des dramaturgies de frayeurs, de
terreurs, évoquées par Karel Plaiche qui aura inspiré pour une large
partcetouvrage(desalointaine,maissiproche îleMaurice):
désastre
parlez-moidudésastre11
parlez m’en
(Léon-GontranDamas,dansle poème“Hoquet”, Pigments).
«Les violations systématiques du droit des populationscongolaises à la
paix et au Développement. En effet, en dépit de la présence en
République Démocratique du Congo de la plus grande et la plus
budgétivore Mission de maintien de la paix des Nations Unies
(MONUC), en dépit de l’organisation de premières élections générales
pluralistes, des millions des populations congolaises demeurent
assujetties à des conflits armés ayant déjà provoqué plus de 1.300.000
de déplacés de guerre qui du reste aujourd’hui sont abandonnés à leur
triste sort dans les savanes, forets et montagnes de la République
Démocratique du Congo » (FloribertCHEBEYA : “Droits de l’Homme
en République Démocratique du Congo, les signaux sont au rouge !”,
dans www.reveil-fm.com)
Tout en esquivant la littérature fascinante des métaphores et des
hyperboles, voici la rengaine des chiffres macabres, étalée sans
condescendancedansles chroniquesquotidiennes:
–6000000demortsdepuis1998(IRC);
–1500 morts parjour;
–plusde45000 morts parmois ;
–des centainesdemilliersdefemmes et defillettesviolées(HWR) ;
– au moins 12 femmes violées par jour rien qu’à l’Est de la RDC
(CNN);
–48%desviolencessexuellesconcernentdesenfants(ONU);
– 585 000 enfants meurent chaque année des conséquences de la guerre
(MSF);
–letauxde mortalitéinfantileleplus élevéau monde;
– plus de 680 000 enfants ont perdu leurs parents, victimes du Sida
(Save TheChildren);
– 80 % du sang transfusé en RDC est contaminé par le VIH
(ONUSIDA);
–2,5 millionsdedéplacésdûauconflit16 %delapopulationsouffrede
malnutrition sévère et la majorité souffre de malnutrition chronique
(Ministère delasantéRDC);
–80 %delapopulationactiveestauchômage ;
– plus de 500 opposants ont été assassinés entre 2006 et 2008 (HRW) et
plus de 1000 autres croupissent en prison dans des conditions
effroyables.12
Les commentaires excèdent parfois les intentions avouées des
“Hommesdebonnevolonté”,et passeulementceux quiontmarquéle
Siècle de leurs “générosités emphatiques” : «Ils appellent cela “la
Paix” : une extermination méthodique et programmée de tout un
peuple! »
Etlesmieux lotisd’énumérerjusqu’àextinctiondevoix :
“500 cas de viols ont été recensés au cours de l’été 2010 en République
démocratique du Congo, 12 000 en 2009 et plusde 200 000 depuis
1996.
“La plupart de ces crimes sexuels sontcommis par des groupes armés.
Les femmes en sont les premières victimes mais aussi les enfants et
parfoisleshommes.
“Les viols humilient, tuent et déchirent les communautés villageoises.
C’est une redoutable arme de guerre que l’ONU ne parvient pas à
stopper. S’apprêtant à publier un rapport sur les massacres perpétrés
enRDCde1993à2003,elle vient de reconnaîtreson échec”.
Trop enthousiastes, ils n’hésitent pas à recourir à des phraséologies
fantasmagoriques, lorsqu’ils déclarent haut et fort que le Peuple
Congolais est paralysé par une peur panique. Certains invoquent la
lâcheté de quelques pusillanimes pour fustiger les comportements
devant les situations exécrables du pays. Cependant, une analyse
patiente permet de relever des défaillances, mais aussi d’indiquer que
les actes de résistance ne se construisent pas seulement à partir des
raisonnementsintuitifs.
Le combat des temps présents refuse les compromissions faciles à
propos des guerres qui ravagent l’Afrique actuelle. L’auteur affronte les
souffrances, au lieu de pressentir les abjections lorsqu’elles se
déchaînent, jusqu’aux poings qui s’abattent. Les yeux ne pleurent plus
des larmes de sang, mais ils se remplissent des flammes de la colère.
Oui, la colèrepour saisir,résister,se battre, parcequelelimon est saturé
desang…
La guerre: des millions de morts, des dizaines de milliers de “femmes
violées”, des centaines de milliers d’enfants orphelins, une “montagne
de cadavres”… Le tribut des terreurs à payer aux bourreaux, aux
usurpateurs, aux imposteurs comme aux marionnettes des pays voisins,
larançondesressourcesminièresauprofit desarmesdedestruction.13
La guerre au Congo: une absurdité totale, parce qu’elle ne s’arrête plus,
quatorze années, déjà… Comment conjurer le paradigme des
dramaturgies de frayeurs et d’horreurs sans forcer les langages à se
transformer en actes de libération, en rituels d’exorcisme et de
“guérison” ?
Partir de la duplicité des turpitudes politiques, avant de montrer que les
efforts pour proscrire les douleurs d’un Peuple meurtri réussiront à
suspendrela“catastrophe” et latragédie d’un pays. L’Écrivain engendré
par les violences de la mort doit échapper aux pièges des redondances
littéraires figées par la dénonciation. Les discours qu’il institue
permettront l’émergence des mythologies de souveraineté afin de
célébrerla “race des vainqueurs” ainsi que l’avènement d’une “terre
1nouvelle” .
Laterredela Liberté.
Levez-vousdonc !Vous êteslaracedesVainqueurs !
1 Texte de l’auteur dans Guerres africaines et écritures historiques (2011), et dans
En suivant le sentier sousles palmiers (2009).II.LEDISCOURSLITTÉRAIREDE
LAGUERREETLECORPSDULIVRE
2Préliminairesautourdela“buzoberie”
Les commentaires sur les “littératures d’Afrique” semblent situer
celles-ci dans un univers intemporel, comme si elles opéraient hors
temps et hors espace. Le fait de “dé-contextualiser” ainsi les œuvres
littéraires porte des préjudices évidents à l’endroit des lectures
critiques. Le paradigme des publications les plus récentes démontre
cependant l’importance majeure des circonstances au milieu
desquelles s’élaborent les productions culturelles. En dehors des
symboles à travers les langages, il illustre avec plus d’efficacité
l’indispensable“discours delaméthode”.
En suivant les séquences des publications depuis la chute de la
dictature, la problématique d’une “textualité de l’écrit” devient
nécessaire, car elle permettrait de comprendreles codes mis en jeu
(ou les signes mis en scène) par une écriture qui se réclame de
l’imaginaire.En effet,la littératureneconsiste pas seulement à“écrire
des œuvres esthétiques”.Elle est avant tout un “art de vivre une
expérience humaine”. Depuis les premiers moments de la
colonisation, les “Poètes” du pays ont tenté de reproduire par
l’écriture les espaces des douleurs, mais également ceux des
espérances et de la quête permanente de leurs peuples. Ils n’ont pas
seulement “orthographié” des lettres. Ils ont assigné à la destinée
uniquedelaNationunnom,uneidentité,uneconquêtedel’esprit.
Les guerres qui ravagent le Congo ont été vécues dans une panique
totale. La scène se déroulait dans un arrière-mental, comme si les
consciences avaient été foudroyées subitement, et que les contrecoups
de la défaite marquaient une défaillance totale de la “mémoire
historique”. Avec courage et ténacité, les Écrivains resurgissent de
2
Le terme “buzoberie” vient du mot lingala“zoba” qui veut dire“idiot” et il peut
se traduire facilement par un lexème bien connoté sans autre précision : des
“conneries”.16
nouveau, et ils parlent de cette même “mémoire” en termes de
“réappropriation du sujet”. Il faut reconnaître qu’il en est du livre
littéraire comme des gestualités politiques : ceux qui ont le pouvoir ne
savent pas qu’ils le possèdent et qu’ils peuvent en disposer librement.
Et ceux qui ne détiennent aucune parcelle de pouvoir se complaisent
dans des velléités de puissance et déploient des chimères ostentatoires
pourdonnerl’illusionqu’ilsmaîtrisentles“élémentsdelanature”.
Le texte présenté ici part de cette narratologie politique, avant de
montrer que les efforts pour exhiber une “discursivité cathartique” à
travers des modalités passionnelles excessives n’avaient pas réussi à
circonscrire la “catastrophe”. Cependant, elle aura permis de faire
éclater les limites d’une véritable “expérience du dire”, au point
d’introduire à une éthique de la textologie qui soit également une
“réécriture de la naissance du monde”. L’Écrivain venu de la guerre
dépassera toute rhétorique substitutive. Les langues et langages qu’il
instituera permettront l’émergence des mythologies de la
souveraineté. Des ruptures historiques ont suivi ces parcours tortueux
à travers les transhumances et les exils intérieurs imposés, par une
correcte mise en scène des existences, ainsi que le montrent les
écrituresnouvelles.
1.Lanarratologiepolitiqueetlesmomentsdel’histoirenationale
Observer d’abord en préalable, que pendant les décennies les plus
terribles, les véritables “Hommes de lettres” avaient tous écrit contre
le Parti-État et contre la dictature. Tout comme ils vitupèrent
actuellement contre les tyranneaux de bas-étages qui se disputent les
miettes des pillages et des déprédations systématiques dans un pays
dévasté. Le “M.P.R.” n’avait pas besoin de les récupérer, puisque le
tyran se fabriquait ses propres gratte-papiers, poltrons et veules à
l’infini. Bien au contraire, les auteurs qui se sont imposés dans ces
littératures ont tous payé le prix fort pour leurs talents. Tortures,
brimades, expulsions, trop d’emprisonnements arbitraires: la liste des
supplices serait fastidieuse; en effet, ils ne relèvent pas seulement de
l’affabulation facile. Et pour nous, cet Exil pénible auquel ils ont été
forcés, eux etlesmembresdeleursfamilles.
Errances, chômages prolongés, pauvreté matérielle criante. Nul
n’est autorisé à cracher sur “notre commune misère”. Ce ne sont pas17
les élucubrations éhontées de quelques prétentieux, ignorant
totalement les réalités des postulats littéraires, incapables de discerner
les axes historiques de ces épopées qui y changeraient quoi que ce
soit. Ilsneméritentmêmepaslamoindre attention.
L’idée de départ consiste à montrer que, malgré les déficits et les
écarts de l’autoritarisme renforcés par les débâcles militaires subies
ou infligées de part et d’autre de la ligne de démarcation, les
panégyriques instaurés tournent autour du mythe de la “nation”. Un
tel préalable est à considérer comme une donnée décisive, avant de
poser la question fondamentale du “discours littéraire” exploité pour
sesmultiplesperspectivesetintentionnalités.
Les bibliographies générales signalent une intense activité
éditoriale concernant les chroniques qui ont marqué les dix dernières
années de l’antique colonie belge. Les ouvrages publiés comportent
une part non négligeable d’analyses et de commentaires empressés
pour fustiger la défunte dictature. Cependant, ils concernent aussi la
période qui avait suivi le démantèlement des structures mises en place
par le parti unique. Une telle prolifération de textes aurait paru
comme un élément de confusion et souvent même de maladresse dans
la réflexion proprement dite, et elle poserait alors plus de problèmes
qu’elle n’en résout réellement. En effet, les auteurs se reprennent par
des phraséologies loquaces, et ils se citent les uns les autres dans une
unanimité sublime. Ils se confèrent parfois des “bonus de moralité”
interminables, autant qu’ils cherchent souvent à paraître comme des
témoinscomplaisantsdesvelléitéssensationnelles.
L’argument évoqué ici ne cherche pas à sanctionner les contenus
de ces publications, encore moins à en imposer une lecture qui
n’apporterait guère d’arguments susceptibles de faire comprendre les
complexités de la situation actuelle. Toutefois, en parcourant les
répertoires des multiples opuscules et des manuels rédigés pour la
“bonne cause”, se découvre une terminologie fonctionnelle envers la
validité de la narratologie. L’objet principal ne consiste donc pas à
dénoncer les conséquences malheureuses de la dictature ou des
dynasties versatiles, encore moins à décrire les mécanismes par
lesquels se sont instituées des arnaques hilarantes des supercheries
anachroniques.
Il conviendra de revenir sur les deux temps forts qui permettent de
coordonnerlesméthodologiesde cesstylistiquessingulières:18
1° l’accaparement de l’espace de la parole : les dignitaires des
gouvernements consécutifs s’étaient précipités “là-haut” depuis la chute
du “Guide” et ils se complaisent visiblement dans cet exercice
jubilatoire de la dissertation facile. Ils recomposent sans fin des
apologies redondantes autour de la “révolution” ou même d’un probable
renouveau dela parole;
2° le corollaire de tels substrats idéologiques consiste à montrer qu’en
reproduisant sans pudeur par des mimétismes d’écritures des
paraphrases aussi exubérantes, ils seraient amenés à conjurer le “destin”
detoutunPeupledésemparé.
Tout se passe comme si l’abondance des catalogues suffisait à elle
seule pour “exorciser les monstres”, et pour réorienter les événements
dans le sens d’une maîtrise réelle (ou supposée comme telle) des
comportements. Et cela, pour autant que des projets proclamés dans
une rhétorique vindicative n’avaient pas pu être exécutés par une
volonté et une intelligence adéquate de la “chose publique”. En
réalité, le fait caractéristique du“dialogue” engagé par l’interlocution,
et celui de l’intercommunication entre les populations est ainsi
expriméendesréflexesdelangagesplusimmédiats.
Les extravagances d’un “dire incertain” finissent par envahir
l’espace de la parole. L’un des prétextes évoqués pour circonscrire la
“parole de l’autre” consiste à précéder la “parabole de la
contradiction”, à prévenirles répliques ressenties et davantage encore
redoutées. À travers la volubilité fulgurante des écrits parcourus, la
seule grandiloquence n’exempte pas des craintes de la contradiction
appréhendée comme une débandade de la logique. L’emphase ne
dispense pas non plus de l’assujettissement à la déconsidération des
arguments.
Pour avoir voulu suppléer aux équivoques d’un “dire autarcique”,
les verbiages idiosyncratiques préfèrent ne pas contourner à l’avance
lepiègeduvertigedela parole.
À lire un certain nombre de bavardages ressassés, il apparaît que
les antagonismes actuels, qu’ils s’appellent “rébellions”, “guerre
d’Afrique”, ou bien “état de belligérance”, se situent aux confluences
des thématiques abordées, éludées ou suggérées. L’interrogation ne
concerne donc pas le “récit de la guerre”, ni même la distance
significative que requiert un type de dissertations, à propos ou à19
l’encontre des événements subis. Les discours répandus à travers les
“livres” n’atteignent pas encoreau pathétique du désespoir, en
convergence avec les sentiments difficiles à réprimer: la peur
permanente ou la “démission collective”. Surmonter l’impuissance
afin de peser sur les acteurs de ces atrocités devant les victimes qui
meurent lors des répressions sanglantes, en fuite à travers les forêts à
la recherche d’un refuge précaire. Ceux qui sont persécutés, accablés
par des insultes incessantes par lesquelles ils sont traités de
“microbes”, de “bilulu” ou de “vermines”, traqués par des milices
intoxiquées de stupéfiants, ce sont des frères, des cousins, des amis
longtemps admirés! Chaque enfant massacré appartient toujours à un
père et une mère de chair et de sang, à un lignage, à un clan de
solidarité, aux êtres vivants à qui il va manquer. Ne pas céder à des
diatribesstérilesquiencombrentles“pagesduWeb”:
Subject: [MediasCongolais]Re:Wadilemfumu
Date:Wed,19Dec200105 :36:41+0100
SoitdisantKoko,
Tu n’es qu’un voyou, merci tu ty mêler aussi, ça me donne au moins
l’idée fixe de ce que vous êtes, ignare, primitif, zigomard et
troubadour; tu sais bien que tu n’es pas à ton premier forfait avec tes
masqueskoko mbila.
Je te promets que je vais te démasquer, ton vrai nom sera connu pour
que tous les congolaises et congolais sachent jusqu’à quel niveau tu es
maniaque,lâche et possédé.
Soki oza mobali ya solo, mwana Congo pesa kombo nayo ya solo, mais
je te promets que okokumba ngambo, tu auras chaud aux fesses. Je te le
jure qui rira bien, rira en dernière position et aucune personne ne sera
plus salie par les mal-éduqués et sans vergogne que vous êtes avec ton
complice wadilemfumu.
Kie, kie, kie, kie, tu me fais rire petite bordel. Je m’imagine comment tu
es...depetitetaille,très noireavec desboutons. WDF.
Autant les actes endurés à la période du despote sanguinaire
avaient constitué des véritables épreuves à travers les récits
fictionnels, autant (et peut-être davantage encore) il semble difficile
demaîtriserlescontradictionsflagrantesduesauxconflitsactuels.
La difficulté à “dire la guerre” ne transparaît pas seulement au
travers des paroles de l’insulte, ou par l’intermédiaire obligé des20
circonlocutions (trop)embarrassées des“Seigneurs de la guerre”. Elle
ramasse avec plus d’emphase encore les ambiguïtés inhérentes à toute
expérience de l’écriture littéraire. Cela voudrait-il signifier qu’une
éventuelle “textologie de la souffrance” soit inscrite dans cette
tentative de la parole?Certainement pas, si le principe est admis que
la littérature ne s’avère pas être un conglomérat de séquences
expressives. À l’époque des premières rébellions de 1962-1965, le
même “silence embrouillé” avait été reproché aux “Poètes” de la
période coloniale, comme s’il s’était agi d’un crime commis contre la
“liberté de crier”.Longtemps, les “faiseurs d’anthologies” s’étaient
interrogés sur ce qu’ils considéraient comme une complicité sournoise
delapartdes auteursrescapésdesviolencescoloniales.
À la lumière des événements les plus récents, une analyse
rationnelle permet de reconstituer les mécanismes susceptibles
d’amener à des “interdits de langages”. Comment dire autrement les
querelles tribales souterraines (où sont les tribus?), les angoisses
devant les crises sociales et morales, les ambitions démesurées des
antagonistes, les compromissions incessantes avec les forces
étrangères qui ont saccagé le patrimoine national?Le slogan indécent
évoqué souvent intempestivement voudrait que “les Congolais n’aient
pas de culture politique”. Céder ainsi aux principes de mépris pour
soi-même réconforte encore plus naïvement les itinéraires piégés de
ces“périphrasespathétiques”.
Le corollaire obligé pour résoudre ces impasses dans
l’intercommunication s’impose souvent par le foisonnement de
bibliographies à caractère satirique. Et plus parodique encore, par le
dysfonctionnement de tout ordre stylistique auquel les auteurs
recourent à la manière d’une “arme d’autodéfense”. Il s’agit parfois
des palimpsestes d’écritures qui ont pu être observées à travers les
récits de Lomami-Tchibamba par exemple, dans la mesure où des
chapitres et paragraphes raturés se surimposent à l’imaginaire torturé,
encore moins les tautologies parallèles qui avaient permis des
dénonciations parmi les plus virulentes des excentricités dictatoriales.
Les phraséologies agissent par un exhibitionnisme des expressions
langagières. Elles s’accumulent du fait d’un excès de commérages
impudiquesjusqu’àl’indécencedeslitotesparoxystiques.
Les “verbes” sont totalement imperfectifs, car ils ont cessé de
signifier. Les utopies des ultimes révoltes se sont éparpillées au21
moment où le pouvoir tyrannique perdait ses repères, tout en
s’acharnant sur des dépouilles mutilées des “Opposants”, des
étudiants, des derniers “Héros de la libération”. À la place, des
diatribes décousues qui n’arrivent pas à exprimer la pertinence de la
contestation.
Les aspects les plus ironiques (et les plus terrifiants aussi)
concernent en priorité cette sorte de “discursivité cathartique”. Le
discours par lui-même se fait ainsi subvertir. Le langage représente
exclusivement la visée principale du “dire”. Ou plutôt, la formulation
du discours, l’effort pour en décider la logique, et qui finit par
s’émietter dans une fragmentation du contenu textuel. Il sera montré
plus loin la finalité sous-jacente de ces modalités perlocutoires. En
effet, il s’agit bien de procédures immédiates de ritualisation par
l’écriture. Une technique inchoative pour formaliser (et pour
“formater”, pourquoi pas) les opérations concrètes de raisonnement
vers une purification morale. La marque passionnelle n’entraîne pas
seulement les dichotomies de la déontologie, avec la répartition du
vocabulaire debelligérance entre lesdeux antinomies qui finissent par
se transformer en antithèses romantiques: les “bons” de Kinshasa
contre les “méchants” de Goma, les “innocents” de l’ouest contre les
“vampires des cultures” venus de l’est. L’invasion du pays par les
forces de l’au-delà (des enfers?) devient une mythologie diffuse de la
destructiondel’univers, àcommencerparceluidelaparole.
“Églises nouvelles”, “Messianismes bibliques” ou encore mieux
“Prophétismes africains”, les mouvements religieux qui avaient été
prohibés par le système colonial reconduisaient sans fin les
excroissances de discours pendant la dictature. Cette thèse est
soutenue avec plus d’éclat dans La pensée politique des mouvements
religieux (Ngandu, 1998). Des commentaires abondants et même
prolifiques leur ont été consacrés en tant que prétextes pour susciter
tous les enthousiasmes intellectuels. Actuellement, le phénomène a
atteint un stade critique dans la manipulation des esprits. Les
circonstances de ces équivoques débordent les passions originales
pour se transformer en des véritables métastases psychologiques.
L’ordre dans lequel de tels discours parasités opèrent a fini par
recouvrir l’ensemble des expériences sociales. Ils se caractérisent par
une récupération habile des misères accumulées : depuis les détresses
profondes autour des catastrophes de guerre, jusqu’aux calamités22
naturelles, en passant par les épidémies de toutes les sortes. La guerre
dans un tel itinéraire des prestidigitations adroites fournit des
opportunitésultimes.
Ces mouvements se caractérisent principalement par deuxaspects
majeurs:
– la radicalisation des positions, au point de reprendre les schémas
réducteurs des injonctions intransigeantes et monopolistiques de la
dictature. Ce qui a fini par ériger des impasses réelles et par dresser des
obstacles majeursdanslesconsciences;
– les interdits de langages par la symbolisation excessive de la
souffrance et du “mal”, par une reprise effrénée des termes qui
accentuent les contextes religieux au détriment d’un véritable discours.
Il en est ainsi pour les multiples cas de “sorcelleries” ou d’iniquités
magiques agitées par des Pasteurs despotiques. “Apôtre, Prophète,
Frère, Évangéliste, Chérubin…”, chacun alléguant son inspiration
personnelle comme une méthodologie unique et exclusive dans la
lecture, l’interprétation, autant que la mise en pratique des « écritures
saintes».
Le reportage effectué par le journal Le Phare auprès des
Enseignants de l’Université de Kinshasa est encore plus édifiant (?)
dans ce sens. La manchette à elle seule se passe de tout commentaire
exhaustif.
À l’occasion du décès du professeur Bungisabo, le président de
l’Association des professeurs de l’Université de Kinshasa (Apukin), le
professeur Sabakinu a révélé qu’en dix ans, l’Université de Kinshasa
a perdu une soixantaine de ses vaillants professeurs et
qu’entretemps, 50 autres professeurs malades mais incapables de se faire
soigner, même aux Cliniques universitaires, attendent simplementla
mort dansleursrésidences(05-09-2002).
Des analyses concrètes ont déjà été effectuées pour expliquer ces
signes imprévisibles d’aberrations sémantiques. À travers les
commentaires bousculés des observateurs, illustrés par le talent de
Tshidibi Ngondavi dans ses “Apostrophes” (Le Potentiel), se
dégagent des interférences constantes avec la démolition des
institutions.23
En effet, les “Prophètes” et les Pasteurs incriminés se sont
transformés parfois en des instances de décisions. Ils s’entourent des
milices armées, des garde-corps au gabarit impressionnant, jusqu’aux
flottes aériennes et aux parcs automobiles braillards. Ils disposent des
moyens financiers disproportionnés: le clinquant des parvenus aux
mœurs de cannibales. Ils déploient des possibilités de répressions
étendues. Ils exploitent sans discernement et en toute impunité la
crédulité des “croyants”. Ils recourent à tous les abus imaginables sur
lescorpsdesenfants,des femmesetdes“adeptes”fragilisés.
Ils confisquent les parcelles, les maisons communales, et même les
stades sportifs dont ils se servent sans scrupules pour d’interminables
veillées de prières psychédéliques. Ils exhibent des comptes en
banques qui dépassent de loin le budget de l’État et leurs ressources
dans tous les domaines s’avèrent simplement colossales. Pulvériser,
brisernosenthousiasmes juvéniles…Tropjuvéniles…
Par leur seule présence, ils ont débordé les contextes des
thématiques littéraires. Ces Apôtres ne sont pas seulement
“inénarrables”, ils ont précédé les fictions les plus improbables et ils
ont envahi ainsi les espaces de l’imaginairepotentiel. Ils ne respectent
pas une autre logique que la leur propre, aliénant ainsi profondément
un quelconque ordre social qui ne relève pas de leur fait. À ce titre,
leurs prestations n’ont comme finalité que la perturbation de tout
autre espace d’écriture. Ils recourent aux terminologies hébraïques de
l’Ancien Testament sans le moindre souci de la sémantique (encore
moins de la didactique) de l’hébreu ancien. Inutile de les interroger
sur la science du théologique, ils prétendront qu’elle relève de la
supercheriedel’Europepours’accaparerdelaParoledeDieu.
Ils ont fini par écarter les axes des doctrines religieuses, pour
devenir des vecteurs exclusifs et envahissants des conquêtes
intellectuelles. Leur intransigeance semble donc circonvenir les
disciplines de la “science philosophique”, et malgré quelques
dénonciations audacieuses, ils se sont déjà accaparés de l’espace de la
parole:“nazali kondimakaka Nzambe na ngai oyo balakisaka nga na
Pasteur na nga” (je n’obéis qu’à la seule loi de mon Dieu à moi –
celui qui m’a été révélé par mon Pasteur à moi). Ce “Dieu unique”
qui se manifeste à chaque occasion aux adeptes par des visions, des
rêves, des prémonitions, et qui échappe à tout autre ordonnancement
delalogique.24
Les conséquences les plus directes concernent la marginalisation
des grandes “Églises confessionnelles”. Un fait nouveau éclaire la
thématique essentielle de ces phénomènes, dans la mesure où une
frange des textes écrits depuis les indépendances avait surestimé le
personnage du “Prêtre catholique”,de la “Religieuse” ou du
Missionnaire chrétien comme contexte des conflits de discours. La
littérature apporte des paradigmes en abondance, depuis Le pauvre
Christ de Bomba de Mongo Beti, jusqu’aux désabusements de La
reproductiondeMpoyi Buatu(1986).
Longtemps,les“Hommesd’Églises” avaient été considéréscomme
les théoriciens les plus accessibles de l’expérience sociale. La Faculté
de Théologie catholique de Kinshasa avait toujours joué un rôle
prépondérant dans l’imaginaire intellectuel, un “focus” certain, une
vision différente d’idées originales, là où se recomposaient des
présagesinédits.
Les références bibliographiques les plus connues tournaient
presque invariablement autour des écrits philosophiques, et les
“Lettres pastorales” étaient évoquées pour appuyer des hypothèses
probablesdanslesdissertationsdoctorales.
À présent et de plus en plus, non seulement les documents qui se
propagent renforcent le discrédit jeté sur les “Hommes d’Églises”
jusqu’à l’opprobre, mais ils insistent davantage sur les accointances
coupables entre les dignitaires religieux et les piliers des dictatures
successives. Les chefs des miliciens les plus redoutables se réclament
eux-mêmes et à grands cris des missions prophétiques et ils recourent
en même temps aux suffrages des fétiches et des magies les plus
barbares. Avant de commettre des meurtres programmés, ils
invoquent des citations bibliques et les séquences parmi les plus
belliqueuses de l’Ancien Testament. Dans leur entendement, l’Éternel
demeure le “Dieu des Armées”, celui qui procède à des batailles
sanglantes, à des exécutions sommaires, le Yahweh des vengeances
qui amènent à des destructions massives, qui fait brandir les épées et
les glaives, l’impitoyable qui ordonne de trancher les têtes des
innocents, d’écraser les corps des vaincus, chapitres et versets de
l’ExodeouduDeutéronomemémorisésàl’escient.
Cet aspect n’est pas unilatéral, car il ne concerne nullement les
“actes de foi”, encore moins ceux de la croyance en Dieu. Le désaveu
des Églises officielles a provoqué un véritable séisme : le vide de la25
pensée. Les autres Mouvements se sont empressés d’envahir les
interstices de ces défaillances jusqu’à la proscription, sans pour autant
empêcherlescausesdetellesabdications.
Il s’ensuit dès lors des phraséologies et des mythologies
invraisemblables, puisées dans des allégories obsolètes. Et c’est
peutêtre là le point originel de la déconstruction des langages. Les
contradictions ne demeurent pas seulement à ce niveau de
l’incertitude quand il s’agit d’élaborer la réflexion. Elles sont plus
flagrantes encore, lorsque ces types d’instances culturelles se
transforment en des cas spécifiques de moralité, et qu’ils exigent des
termes corrélatifs aux paraboles littéraires qui peuvent en être
proférées.
2.Lelivrelittéraire:laconjurationdumalparl’écrit
Pendant cette période d’une guerre absurde, le livre n’est pas
seulement pour le pays un objet à lire,à explorer, à exhiber dans les
salons de luxe, derrière des vitrines lambrissées. Il est par lui-même
une présence, et davantage, une prescience fabuleuse (une préséance)
dans l’ordre du savoir qui en découle. Un culte lui est dû, non pour ce
qu’il représente, mais pour ce qu’il rapporte. Il lui est exigé de
transformer l’univers, d’accorder des “bienfaits de la terre”, les
“nourritures terrestres” et pas seulement les spirituelles, d’accepter
des offrandes (jusqu’au sang?), de “métamorphoser” son auteur. Les
métaphores finissent par s’ériger en véritables métonymies, et pas
seulement pour le sens. Par l’écriture, le “scripteur” se change
effectivement en un être différent et réfracté. En dehors du prestige
virtuel ou simplement pressenti, il s’effectue un bouleversement réel
d’identité. Ici, les gestualités d’écriture indiquent non pas les zones
d’indifférenciation,mais plutôtlesespacesdesfragmentations.
Dans d’autres circonstances, de tels mimétismes tenaces
s’achèveraient souvent en des dédoublements de personnalités, tant
les pesanteurs de ces fractions et morcellements amènent à des
comportements presque inattendus. Les “baptêmes” des livres se
déroulent souvent dans des salons prestigieux des grands hôtels, à
Kinshasa comme en province.Ils donnent lieu à des cérémonies
somptueuses, “rehaussées” par la présence des dignitaires
enthousiasmés et par un “public d’admirateurs” disposé à des grands26
“shows” médiatiques. Ils sont présidés par des “Professeurs” et des
Universitaires renommés, et des exposés mirobolants célèbrent
l’événement dans des colonnes de leurs magazines, dissimulant mal
unedéférenceaffectée.
Ainsi de cet article consacré à un ouvrage intitulé, Le Congo:
survie etgrandeuroule vade mecum du vraipatriote!
Le salon Congo du Grand Hôtel Kinshasa a servi mardi dernier, au
baptême de l’ouvrage “Congo : survie et grandeur: Pari d’une
géopolitique nouvelle dans la mondialisation” de Henri Mova
Sakanyi. Au même moment, “La science des Finances publiques” du
même auteur a été porté sur les fonts baptismaux. Présenté par le
Professeur Ngoma Binda, “Congo : survie et grandeur” reprend un
contenu interpellateur, des stratégies pour sortir le Congo profond
d’une guerre qui l’affaiblit du sommet de la tête aux plantes du pied.
Mova apporte, selon lui, des propositions qu’il estime indispensables
en vue de contourner l’égoïsme de la communauté internationale
(Désiré Kazadi, dans Le Phare, Kinshasa, le 29 novembre 2001,
publiésurle Web).
Il n’y a aucun mal à prendre en compte ces “jeux de la scène
d’écriture”, et les littératures européennes foisonnent des échantillons
paranoïaques qui ont tourné à la démesure des délires ou à des
réflexes suicidaires. Il suffira de relire la préface de Michel Leiris à
son autobiographie L’Âge d’homme, et qu’il intitule significativement
“De la littérature considérée comme une tauromachie”, texte qui a
été commenté par Joseph Mwantuali dans son ouvrage critique,
Michel Leiris et le négro africain (1999). Ce ne sont pas ces
tendances qui intéressent ici, pour autant qu’elles soient suscitées
notamment par le besoin fortement ressenti d’une reconnaissance
immédiate. Et en conséquence, au niveau d’uneambition imprévisible
dupouvoirtelqu’ila été conquisparl’imaginaire démiurgique.
Pour ce cas précis, l’activité propre à la scripturalité n’est
nullement mise en question, mais uniquement le sens qui est accordé
à l’objet écrit, tout comme au “sujet écrivant et énonçant”. La
valorisation implicite rappelle par ailleurs la “puissance totale” que
confèrent les diplômes pour sanctionner la fin des études secondaires
et surtout universitaires, auxquels sont confiées des vertus typiques en
vue d’un prestige inaliénable et d’une improbable ascension sociale.27
Après la publication d’un ouvrage, des personnalités remarquables
continuent à revendiquer des prestances intellectuelles pour se faire
nommer au sein des instances économiques ou pour prendre en mains
les institutions publiques. Lors des débats contradictoires, l’éclat d’un
livre retentit à la manière d’un argument obligé en vue d’une
hypothèsevraisemblable, presqueun“impératifcatégorique”.
Une caractéristique déférente peut être retrouvée à travers
l’abondante narrativité musicale. Celle-ci reproduit l’argument de
l’exemplification, en multipliant les paradigmes des composantes
culturelles. Elle confirme enfin les nouvelles hiérarchies tribales, pour
avoir son nom cité dans le disque. Elle stimule les instances des
musicalitésrentabilisées :lesfameux“mabanga”detristeréputation.
La musique aboutit ainsi à des nouvelles pratiques et à des
contrevaleurs dont la véritable sublimation demeure l’objectif primordial:
voitures, maisons à Binza, des “awards-koras” illusoires pour une
reconnaissanceinternationaleindéfinie.
La rancœur qui frappe l’École ressemble ici à un anathème, du fait
d’une scolarité totalement déficiente. En effet, l’École ne transmet pas
seulement une thématique valorisante développée par l’écriture:
“wanyi Yezu kavua mulonga kalasa to, kadi wakapita bena menji
bonsu (mon Jésus à moi n’a jamais fréquenté l’école mais il a
dépassé des éruditsavérés parsonintelligence)” (GisèleMusadi).
Il conviendrait de reconnaîtreque par ses personnages, par son
statut actantialisé, par l’invalidité du “diégétique”, le jeune enfant
arraché du village et introduit de gré ou de force à l’intérieur du
système scolaire occupait une place notable au sein des littératures
fictionnelles. Il en avait toujours été ainsi dans le “roman de la
Négritude”, depuis L’enfant noir ou encore L’aventure ambiguë,
jusqu’à Saint Monsieur Baly de Sassine. À travers la littérature
nationale également, avec le paradigme de Ngando de
LomamiTchibamba (1948, 1982), même si Musolinga semble “châtié” par le
destin justement parce qu’il refuse de fréquenter l’école des “Belesi”.
À relire Le croissant des larmes de Tshisungu (1989), ou encore
Misère au point de Kangomba (1988), la persistance de l’école en tant
qu’espace symbolique des contradictions du pouvoir se transforme en
unenjeudela grammatologie.
Certes, il faut reconnaître que les confusions permanentes entre
l’acquisition du savoir et l’ascensiondansla hiérarchie sociale avaient28
constituédeshandicapsnonnégligeables.Maisdu moins,ildemeurait
acquis que l’école pouvait se réadapter aux réalités du moment, et
permettre ainsi l’avènement d’un peuple conscient de sa propre
destinée.
Dans un tel contexte, le livre avait été appréhendé comme le
moyen le plus fiable, le mieux élaboré aussi, parce que reconstruit
pour le fonctionnement optimal des institutions. L’administration
ainsi que la gestion de la “chose publique” devaient se conformer aux
exigences des siècles de technologies avancées et des métamorphoses
fondamentales. Ce qui rappelait “l’art de vaincre sans avoir raison”
selonl’expressionconsacréedes anthologiesclassiques.
La dictature elle, s’était efforcée de détruire totalement les
structures de l’École. Ou plutôt, elle s’était ingéniée à la dénigrer,
dans l’intention de la discréditer. Et lorsqu’elle n’avait réussi qu’à
réconforter sa position unique dans la réflexion et la “critique du
pouvoir”, elle s’est donné tous les moyens pour disperser les
“Intellectuels”, pour subvertir les plus aptes aux compromissions, et
enfin, elle s’est décidée à massacrer les Étudiants (1969, 1971 et plus
tard encore) en déployant une brutalité toute primitive. Elle avait
même cru de son devoir d’en récupérer les fondements
philosophiques, de les détourner de leurs objectifs, et de s’en
approprierafindemieux asservirlesunsetles autres.
Une finalité avouée: asseoir une autorité exclusive à travers les
instances idéologiques. Les “aventuriers de la nébuleuse errante
AFDL” n’avaient pas procédé différemment depuis leur intrusion
dans la capitale. Ils avaient affiné les méthodes, au point d’amener les
“Intellectuels” à se mettre en files depuis l’aube,en quête d’un emploi
hypothétique, brandissant des masses de diplômes sous les caméras
boulimiques des médias étrangères. L’ironie dépassait et de loin l’art
dela gloutonnerieeuphorique.
Les tueries des universitaires avaient toujours été perpétrées selon
un rythme soutenu afin de décourager la “passion des connaissances
par le livre”. Et enfin, les conséquences abjectes auxquelles ont abouti
les projets pour la dévalorisation de l’École ont trouvé le moyen
d’avoir raison du tissu social. Désormais, le livre cessait d’être lié à
l’instance pédagogique. Il devenait une tactique comme une autre
pour démobiliser la jeunesse. Une ruse dans toute sa perversité, un
“attentat contre le destin”.29
À partir de ce point limite, les ébauches qui pouvaient s’inscrire à
l’horizon d’attente de la fonctionnalité littéraire s’effaçaient
progressivement de l’imaginaire.La représentation de la “science par
l’école” se transformait en un chaos d’idées préconçues, sans aucune
logique de probabilités sur les événements à subir, à prendre en
charge ou à surmonter. Les textes des romans permettent de montrer
les parcours de cette dépréciation des valeurs. Les personnages
évoquésont réussiàdétruireleurs propres images,etilsontdésagrégé
les symboles par lesquels ils auraient pu “sublimer leurs propres
rêves”.
Longtemps, il avait été observé le rôle autrement néfaste des
circonstances dramatiques ainsi que des paysages instruits dans le
romanesque. Ce qui se dégage des écritures actuelles est d’abord cette
figurativité négative, à cause des processus démultipliés de la farce:
de la folie jusqu’à la démence, delaparanoïa jusqu’à la schizophrénie
qui “déstructure” le plus la logique du discours. Les éléments visibles
de l’aliénation mentale qui forment la part essentielle des référents
psychologiques (psycholeptiques?) constituent l’un des points
névralgiquesdansla compréhensiondesdiscourslittéraires.
Le livre-fétiche n’a pas été seulement l’apanage de l’“école
nouvelle”. Il a perduré depuis les indépendances politiques, et le
phénomène par lui-même n’a pas encore été commenté dans ses
véritablesproportions. Il suffiraitpourceladeconsulterlesmagazines
et les revues du pays, mais davantage les sites du “web”, pour se
rendre compte de l’importance accordée à la “chose publiée”. Il ne
s’agit pas ici de “célébrer” les ouvrages les mieux reçus, ou même de
réciterdes élogesdithyrambiquessurlecontenudeleursprosopopées.
Le fait de l’écriture comme un “acte du dire vrai historique”
fonctionne en lui-même à la manière d’une excentricité de la parole.
Le texte ici ne se réfère pas à son “genre” ni à ses modalités
stylistiques. Il existe en tant que coefficient majeur pour fixer les
contextes des réflexions, mais aussi pour déterminer régulièrement les
niveaux des comportements consécutifs à ces actes. Il n’est pas
seulement perlocutif, sous la forme d’un décret qui “nomme” la
légitimité et qui “somme” à la loi. Il informe le réel : il interpelle, il
exécute. Ilinterprèteencoreplusl’universdelapensée.
Cela pourrait signifier que le livre ne soit pas seulement accepté
comme une surenchère pour accéderà la connaissance. Il indique par

)