José Hierro, entre cendre et flamme

-

Français
366 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

José Hierro est l'un des grands poètes ibériques du XXe siècle (1922-2002). Son oeuvre, débutée en 1947, a été lue et aimée par plusieurs générations d'Espagnols. Une grande partie de ses recueils de poésie a été composée et publiée sous le franquisme, circonstance singulière qui dicta, chez l'écrivain comme chez d'autres poètes espagnols des décennies d'après-guerre, jusqu'à la mort du Général Franco, la recherche d'une écriture spécifique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2007
Nombre de lectures 280
EAN13 9782296167896
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0169€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

JOSÉ HIERRO,

ENTRE CENDRE ET FLAMME

© L'HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-02809-8
EAN :9782296028098

Emmanuel LE VAGUERESSE

JOSÉHIERRO,

ENTRE CENDRE ETFLAMME

L'Harmattan

Classiques pourdemain
dirigée par Daniel-Henri Pageaux

Cette collection rassemble des études surdesécrivainsdenotre
temps, consacrés par lesuccèsdans leur pays (francophones oude
languesibériquesen particulier),pour lesquelsil n'existepasencore
d'approchescritiquesenfrançais.Ellevise donc à diffuserauprèsdu
public étudiantetdelecteurs soucieuxdes'ouvriraux littératures
étrangèresdes parcoursetdes propositionsdelectures,voireune base de
documentationbibliographique.

Déjàparus

LuciaDASILVA,David Mourão-Ferreira,2005.
MarceloMARINHO,João GuimarãesRosa,2003.
FrançoisPIERRE,Francisco Umbral oul'esthétique de la
provocation,2003.
Françoise MORCILLO,Jaime Siles:un poète espagnol"classique
contemporain",2002.
Dorita NOUHAUD,Isaac Goldemberg oul'homme duLivre,2002.
AnouckLINCK,AndrésCaicedo,un météore deslettres
colombiennes,2001.
Dorita NOUHAUD,LuisRafael Sánchezdramaturge,romancier
porto-ricain,2001.
EmmanuelLEVAGUERESSE,Juan Goytisolo, écriture et
marginalité,2000.
MadeleineBORGOMANO,AhmadouKourouma, le"guerrier"
griot,1998.
Jeanne-MarieCLERC,Assia Djebar. Ecrire,transgresser,résister,
1997.
AndréDJIFFACK,Sylvain Bemba. Récitsentre folie etpouvoir,
1996.
Jean-Claude VILLAIN,Jean-MaxTixier: à l'arête desmots,1995.
Michela LANDI,Mario Luzzi fidèle à lavie,1995.
MarieCHEVALLIER,Marc Alyn, lavoix, lavoyance,1994.
Françoise NAUDILLON,Jean Metellus,1994.
Daniel-Henri PAGEAUX(éd.),Ernesto Sábato,1993.

À mesparents

INTRODUCTION

Lorsquel’onévoquelapoésie de José HierrodelReal
(Madrid,1922-Madrid,2002),poète extrêmement populaire
dans son payset pratiquementinconnuchez nous, enFrance,
on seretrouvetrès vite, aussi, faceàlatriplequestionde
l’appréciationd’unepoésie espagnole dite, dans un premier
temps, « deposguerra»–c’est-à-dire del’après-guerre civile
espagnole, conflit quis’acheva en 1939aveclavictoire du
GénéralFrancoet remplit lepaysdeses pénitenciers,
1
disséminésdans lepays –,où surnagentde grandesfigures,
comme celle de Vicente Aleixandre, futurPrixNobel,oudu
critique et poète DámasoAlonso,quirestèrenten
Espagnepourcréer malgréla censure franquiste, dans un
contexte demisère etderépression ; puis, delapoésie dite
«sociale »,tellequ’on l’étiquetteparcommodité avecles
nomsde Blasde Otero ouGabrielCelaya,unepoésie
fortementinfluencéepar l’époque,par laquestionde

1
Cf.Josaé HIERRO : «lfríode OcañayBurgos,/al vientoheladodel
mar /delDueso...», « aufroid d’Ocaña etde Burgos,/au ventglacé dela
mer /de ElDueso...», « Losandaluces»(« LesAndalous»,Libro de las
alucinaciones).Nous traduisonsdésormais les titreset les verscités,une
traduction originale et proche du texte espagnol – sans tomberdans la
littéralité absolue–, dont laresponsabilité,parconséquent,nousincombe
ànous seuls.Parailleurs,nous traduisonsdirectement,sansdonner le
texteoriginal,toutcequin’est pasdel’ordre delapoésie.Pour les
recueilsdepoésie et tous lesautres ouvragesautres quelesétudes
universitaires,nousdonnons letitre enfrançaisentreparenthèses ou
crochetsàlasuite et,sil’ouvragen’apasététraduit,nousendonnons une
traduction littéralesuivie d’unastérisque.La date donnée est, dans tous
lescas, celle delapremièrepublicationenespagnol.
7

l’engagementdel’écrivain –à gauche,leplus souvent –,
cettequestionétant, enEspagne etailleurs, ences lendemains
de conflitcivil meurtrieret même de guerremondiale, «le
pontauxânesdelapériodesartrienne »,selon les motsde
l’historiencroate Predrag Matvejevitch;enfin, delapoésie
desannées soixante,plus libre,même enEspagne et
désormaisen phase avecunevolonté de « connaissance » de
l’hommeplus que de «communication» aveclui, avant que
lesannées soixante-dix,un peu partout, donc également sur le
territoire ibérique,nesejette dans le feudela déconstruction
etdelapostmodernité.
Néanmoins,on saitbien quelesétiquettes nesont,la
plupartdu temps,que desfacilitéset que, derrièreune
taxinomierigide,se cachentdes œuvresetdesécrivains
spécifiqueset originaux,toutautant que divers, irréductibles
àunemise en ordre générationnelleoucatégorielle,quisonne
toujours un peucommeunfichage.
Mêmesila Francerivaliseparfoisavecl’Espagne,pource
2
qui estdel’inventionde générationsformatées, endépitde
tentatives récentesde certains universitairesdelesabolir
définitivement, il sembleque, dans le cas très précisde José
Hierro,saméconnaissance delapartdu public français lui ait
évitéune classification trop normative.Peu traduitdans notre
langue, etessentiellementaucoursdesannées soixante, ila
été ensuite assez viteoublié etdes lecteursfrançaisetd’une
grandepartie delarechercheuniversitaire française.Ces
quelques poèmes traduitsdans lesannées soixantepeuvent
êtrelusdansdesanthologiesaujourd’hui assezdatées,
consacréesen majorité àlapoésie dite «de combat»
antifranquiste, commeLa poésie espagnolede Pierre

2
Ainsi,on parlevolontiersde «générationde [18]9de «gé8 »,nération
de [19]27»,respectivementà cause dela crisepolitique etintellectuelle
ème
que connut l’Espagne àla finduXIXsiècle, aveclaperte deses
dernièrescoloniesetdesoninfluencesur l’échiquierinternational,mais
aussi du renouveaudelapoésie espagnole,quise fit
jourdanscesannéeslà.
8

Darmangeat, en 1963, chezSeghers,quiproposetrois
traductionsde grands poèmesde Hierro,maischoisis parmi
les plus«sociaux»ouhistorico-politiquesdenotre auteur.
D’ailleurs,notrepoèteseretrouve coincé entre deux poètes
relativement mineursducontre-franquisme, MarcosAna,
présenté commeun poète ayantété « [e]n prisonde dix-huità
quarante ans...» etGabrielPradalRodríguez, «jeunepoète
exilé » etaujourd’huioublié.Malgrétout,les quelques lignes
deprésentationde Hierro nel’enferment pasdanscette
catégorie,se contentantd’égrener ses récompensesetd’en
faire «undeschefsde file delatrès vivantepoésie espagnole
d’aujourd’huci »,ommesilaspécificitépoétique de Hierro
empêchaitDarmangeatdesacrifier, enbonhispanistequ’il
fut, àlatentationdel’étiquetagestéréotypé, endépitduchoix
des pièces poétiques qu’ila effectué.
La « Berceusepourendormir un prisonnier»(« Canciónde
cunapara dormiraun preso»),l’undes trois poèmesde
l’anthologie,réapparaît, d’ailleurs, dans l’autre grand
florilège depoésie espagnoletraduite enfrançais, àlamême
époque,Chantspourl’Espagne,paruauClub desAmisdu
Livre Progressiste en 1966.C’estAlainSicard, hispaniste
françaisderenom,quiprésente et traduit les poèmesde
Hierro.Cet ouvrage collectifsevoulaitclairement politique
et neprésentait quelapoésie espagnole alorsactuelle et,
beaucoup,parmilaplusengagée.On nes’étonnera doncpas
deretrouver, dans lesdeuxautres poèmesde Hierro retenus
danscet ouvrage,un« Chant pour l’Espagne »(« Cantoa
España »),quasi-doublondu titre générique del’anthologie.
Un poème futaussipublié dans larevueEuropede
septembre-octobre1962 (n° 401-402)consacré àlajeune
poésie espagnole, ainsiquelatraduction parRobertMarrast
de déclarationsde Hierro paruesinitialementenEspagne.Et
deuxautres poèmesétaientapparusauparavantdans le
volume d’Emile VandercammenetFernand Verhesen
consacré àlapoésie espagnole contemporaine,Poésie
espagnole d’aujourd’hui(1956) oùHierroest présenté, de
9

mêmeque GabrielCelaya etLeopoldode Luis, comme
faisant partie d’une– pour nous trèshypothétique–
« générationde1940», c’est-à-dire des premiers lendemains
dela guerre civile.
LarevueLa Table Ronde,pourtant peu suspecte d’être à
gauche, consacre en janvier 1960 (n°145) quelques pagesà
unarticle enfrançaisde Hierro,traduit parLaure
GuilleBataillon, articlequinous semble intéressantcardestiné
manifestementau public français.Lepoète, danscette
« Poésie espagnole d’aujourd’hui »,plaidepour quele
lectoratde Francene confondepas l’État,lerégime espagnol
et les poètesespagnols (!),maiscomprenne bien que, dans
l’Espagne desannéescinquante, «lepoèmen’est plus unbel
objetintellectuel, c’est l’instantd’unautre homme.Lepoème
est unhomme,un témoignage ».
Enfin, exceptéquelquesautres poèmesetarticles
disséminésçà et là,on trouverépertoriée dans quelques rares
bibliographies, espagnoles oufrançaises,une éditionde
Poèmesde José Hierro,traduits parRogerNoël-Mayeret
préfacés parManuelArce, chezSeghers, en 1952.Il nes’agit
pasdela célèbre collection monographique auformatcarré
des« Poètesd’Aujourd’hui »,qui a étél’honneurdel’édition
poétique françaisependantdesannées,maisd’unepetite
plaquette dela collection« P.S.».
Cetteminceplaquette estcomposée de dix poèmes, choisis
dans les quatrepremiers recueilsdu poète,traduitsen
français,tandis quelapréfaceprésente auxFrançais
l’inconnuJosé Hierro,poète ibérique instituéreprésentant,
pour lepréfacierArce, d’un«vivrevite, [qui] estcommela
devise,la consigne denotretemps, denotre époque
d’aprèsguerre ».Nous parlantau téléphone,quelques moisavant sa
mort, de cette éditionfrançaise dePoèmeschezSeghers,un
demi-siècleplus tôt, Hierro revenait volontiers surcesouhait
ardent, desapart –et quiparaîtétonnantau lecteur
d’aujourd’hui,un tant soit peuaucourantdel’histoire
ème
espagnole duXXsiècle–denepas voirconfondus,une
10

foisencore,l’Étatespagnol
stipendiés par lerégime :

d’alors

et

ses

poètes non

[Il s’agissaitd’]uneplaquettequi était une anthologiequeprésentait
[sic,pour traduire] Noël-Mayer.C’était unepetiteplaquette, cen’était
pas un livre,mais une brève anthologiepourfaire connaîtrelapoésie
espagnole,pour qu’ellesoitéditée horsd’Espagne,parcequel’on ne
connaissait[enFrance]quele franquisme etc’était tout le contraire,
3
carces poésiesétaient très« à gauche ».

Hierro,modeste et lucide,reliesapoésie àune
problématique d’époque,mêmesinous verronsbientôt qu’il
la dépasseleplus souvent.Récemment redécouvertdans son
pays –essentiellementdans lesannées quatre-vingt-dix –,qui
le barda deprix,puisdevenu unclassique immédiatement
après samort, il méritait quel’on sepenchât sur sapoésie de
ce côté-ci aussi desPyrénées.
Cettepoésie,pas plus quesonauteur,ne «s’exila »dans
des terresabstraites ou virtuelles, et réussità dire cequ’elle
avaità dire en toute époque, desannées quarante auxannées
quatre-vingt-dix,peut-êtreparceque Hierroconsidérait que
sapoésie, et quetoutepoésie, devait surtout servirà
«témoigner»,l’artiste étantceluiqui «neveut pas
seulement racontercetémoignage,mais letransmettre,
transmettre cettemaladiepar l’intermédiaire del’aiguille de
l’art»(« Abecedario personal», dansEl CulturaldeEl
Mundo,03. 04. 2002).Ici,l’expressionde «l’aiguille de
l’art»nous semble, déjà, dépasser lesimpletémoignage
prosaïque et ressortiràsaréinventionesthétique, en quelque
sorte.
On litaussi, depuis quelquetemps, deplusen plus
d’articles, enEspagne,quitendentànuancer la
caractéristique depoésie desurface «sociale »quiseraitcelle
de Hierro.Il n’en restepas moins que, àl’instard’unBlasde

3
Conversation téléphonique del’auteuravec José Hierro,le20 septembre
2002.
11

Otero oud’unCelaya, celuiquel’onappelaitfamilièrement
« PepHiee »rro soitencore classé,parfoiset par paresse,
danscette catégorie des«poètes sociaux», cequi, d’ailleurs,
autant pour l’un quepour lesautres poètesici cités, ignoreles
particularismesde chacund’entre eux.Ilestdetempsen
tempsclassé, également, dans la «Generacióndel medio
siglo», «Générationdudemi-siècle »ou« desannées
cinquante »,regroupement là encore abusif d’unepoignée de
poètes telsJosé AgustínGoytisolo (El retorno[Le retour*],
1955 etPoèmes)etGloria Fuertes (Aconsejo beberhilo[Je
conseille de boire dufil*],1954), alors quetouscesécrivains
sont, etHierro letout premier, desindividualistesforcenés
quiseprêtent sans se donner.Pensonsalorsà ceque dit, avec
quelquemalice,lepoète JulioMaruri :

Lapoésiesociale comportaitbeaucoup tropd’adverbes pourPepe,
parfoisçaluisemblaitdelamauvaisepoésie, avec beaucoupde
rhétorique,quinese hissait pas jusqu’àl’esthétique.Deplus, il ne
4
croyait pas quelapoésie intervienne dans laviesociale.

Pensonsaussi à ceque ditHierro lui-même en 1983des
jugements quilerangentdanscette catégorie :

Jenesais pas jusqu’àquel point mapoésiepeut rentrerdans les
poésies socialeschimiquement pures.Probablement, elleparaîtratrop
intimistepour qu’on l’appellepoésiesociale.Mais le contraire aussi
est vrai : car,plusd’une fois,on m’a dit qu’elle était trop socialepour
être intimiste.

Dans le casde José Hierro,on semble eneffet oublier sa
production postérieure auxannéescinquante et soixante,

4
Correspondanceprivée avec JulioMaruri(2002-2004),poète espagnol
(Santander,1920, auteur, entre autres, deLosaños[Lesannées*],1947),
occasionnellementdessinateur, contemporainetami de Hierro, avecqui il
partageauneprofonderelationde complicité, comme aveclepoète José
LuisHidalgo,un triodepoètesetd’amis,tous jeunes pendant la
posguerraespagnole.
12

c’est-à-dire, essentiellement,Agenda(1991)etCuaderno de
Nueva York(1998),qu’il publietrès longtempsaprès son
dernier recueil paru sous le franquisme, àsavoirLibro de las
alucinacionesqui,lui, date de1964,soit plusd’un quartde
siècle desilence apparent,un rythmequiposequestion.Ce
très longsilencepoétique faitde Hierrocequel’écrivain
espagnolEnrique Vila-Matasappelleun« Bartleby» dela
littérature, d’après lenomdu« héros» éponyme dela célèbre
nouvelle d’HermanMelville,Bartleby(Bartleby the
scrivener,1853), c’est-à-direunécrivain qui,pour uneraison
ou pour une autre,n’écrit pas,plus ou très peu.C’est même,
pourVila-Matas,l’undes quelques (bons)écrivains
contemporains quisont lusenFrance,lesujetdeson livre
Bartleby ycompañía(Bartlebyetcompagnie,2000).
Mais lesilence de Hierroest toutdemême àrelativiser,si
l’on songequelepoète commence à écrireles premiers
poèmesdufutur recueilAgendadès 1975.Agendaet
Cuaderno de Nueva Yorkontconnu, d’ailleurs, enEspagne,
une fortune certainepourdes recueilsdepoésie etils sont
loind’être des livres mineursd’auteurenfindeparcours vital
et littéraire.Nousendironsdoncquelques motsàla finde cet
ouvrage.
Ona aussitendance àoublier quelaproductiondu poète
Hierro, dans lesannées quarante etcinquante,neressortit pas
exclusivementaugenre dit«poésiesociale »,genrequi
demanderaitencore à être éclairci, et qu’elle conjugue à
l’envilesévocationsàla foisintimeset universellesd’un
hommetouràtourdans son tempset, demanièreplusample,
dans«le Temps», en passantcertes,parfois – mais parfois
seulement –,par une écriture «sociale », dans lesens qu’elle
n’oubliejamais le frère,l’autre,qui estaussilesemblable,
commele disaitdéjà Villon.
L’écriture de Hierro proposerait unelecture, certes,
«orientée »par lescirconstances,maisen n’excluant jamais
lesautres lectures,plus universelles, et netomberait jamais
dans un«réalismdee »,toute façonanti-poétiquepar
13

essence, engagé et propre àl’écriture de combat.Un
«réalisme »quiverrouillerait sasignificationdans un seul
but, enabdiquant larecherche esthétique, elle-même
nécessairement plurivoque, estbeletbienbannipar notre
poète.
Bienentendu, cettepoésie est marquéepar soncontexte
historique etgéographique, àsavoir l’Espagne franquiste de
l’après-guerre, civile(espagnole)et mondiale,puisdudébut
desannées soixante, avecsesinterrogations,maisaussi,sur
leterritoire ibérique, aveclepoidsdela censureofficielle et
del’autocensure, àprendre encompte absolument, générant
ceque Serge Salaün,l’undes spécialistesfrançaisdela
poésie espagnole–et qu’ilestindispensable de convoquer
dansces pagesd’introduction,pour poser leproblème
poétique de Hierrodans sonépoque et sonespace–, appelle
la «“tension” sociale du signepoétique ».
Il précise eneffet que «[l]avocation sociale dela
littérature en période dictatoriale cesse d’êtreune exigence
individuelle etdevient unemissiond’utilitépublique.C’est
cette“tension” sociale du signepoétiquequi dominetoutela
décennie [desannéescinquante],mêmesi cette aspiration
cherchesavoie et sesformes»(dans le Tome II del’Histoire
de la littérature espagnoledirigéeparJeanCanavaggio, chez
Fayard, en 1994).
Cependant,si cettepoésie estencorelisible denos jours,
pardesEspagnols, desFrançais oudeshommesetfemmesde
toutescultures, c’est qu’elletranscendelaseule
problématique delalittérature engagée etcombative d’une
époque etd’unespacerestreints,pouratteindre àune
réflexion plus largesur lesinquiétudesdel’être humain,
construisant une « épopée dela banalitceé »,rtes,mais une
épopéetoutdemême.
C’est pourquoi, en mettant provisoirementde côtélerôle–
delien – socialéchuà cettepoésie, eten nous plaçant sur le
seul terraindelalittérature,nous nesommes pas toutà fait
d’accord avecune autre grandespécialiste delapoésie
14

espagnolequ’estMarie-Claire Zimmermann, du moins surce
point,lorsqu’ellesembleminorer l’intérêtdelapoésie de
cette époque dans«lesilence généralet[...]les obstaclesde
la censure », enaffirmant:

Ilest logiqueque danscettepoésie dela communication[d’un
messageurgent viaunethématiquesociale],l’écrivainait recoursà
l’allusion, audoublesens, et qu’iladopteun tonàla foisironique et
amer.[...] Ilfallaitàtout prix quelelocuteuret lelecteurfussent
d’accordsur un signifié.[...] [Q]uelleque fût la capacité créatrice d’un
Blasde Otero, ilest vraiqu’une écriture «sociale »entraînait
5
systématiquement uncertain type de décodage.

Eneffet, derrièrele constat très juste et sansappeldes
circonstancesde cetype de création,on sent une critique
sous-jacente de ce genre depoésies« encodées», alors que,
selon nous, et sans mêmeparlerdel’intérêt quepeut revêtir
cetype d’écriture chez un lecteurcontemporain,les
meilleuresd’entre ces poésies nous paraissent joueravec
maestria avecles signesdu langage et leurs potentialités
polysémiqueset receler,parconséquent,plusieurs niveauxde
sensetdelectures, chaqueniveauexistant séparément.
Mais,sansdoute, M.C.Zimmermann neparle-t-elle icique
des poètesetdeleurs œuvres les plusengagéesdans une
rhétoriquepolitiquestérile etbinaire.Peut-être cetterichesse
desens ne concerne-t-elle, aucontraire,queles meilleurs
d’entre ces poètes-là, dontJosé Hierro,parexemple,que M.
C.Zimmermann place avecraisonducôté de ceux qui
veulent, dit-elle, « inventer une autremanière de dire ».Ceci
expliquerait qu’on lelise encore aujourd’hui, car lesens
«social» deson œuvre– pour résumergrossièrement – ne
recouvrepas l’«universel» desapoésie,quisubsiste comme
lecturepossible,malgrél’encodage d’époque,pour nous,
lecteursde ce débutdemillénaire.

5
Marie-Claire ZIMMERMANN,Poésie
contemporaine, Paris, Dunod,1995.
15

espagnole

moderne

et

Serge Salaün,quantàlui,semontremoins sévèrepar
rapportà cette écrituresous la censure,luitrouvant même
une certaine «subtilité »,puisqu’ildéfendl’idéeque «les
poètesdéveloppentdes stratégies subtilesde“demi-mots”
(l’expressionestde Blasde Otero), de détours, d’ellipses, de
référencesallusives, de clés,quine facilitent pas une
communicationdemasses maisinstaureune certaine
complicité ».Nousextrayonsde cetteréflexion l’idée
importanteque,loind’êtretoujourscomprise immédiatement
par lelecteur, cette écriture double,toutaucontraire,
demandait uneffortde décryptagequin’enfait jamais une
quelconque « écriture au rabais».
Commele dit l’écrivainhongroisetPrixNobelImre
Kertész,longtempsenbutte aux persécutionsdu régime
totalitaire deson pays, àproposde cettestratégie d’écriture :
« [...] [T]outdétour “astucieux”aurait menacél’efficacité et
laradicalité del’histoire », cequimontre bien que cetype
d’écrituren’est pasaussisimple, automatique etdécodable
mécaniquement qu’on l’a dit parfois.Deplus, dans le
domaine ducryptage,toutcode estdouble,voiretriple, bien
souvent ; lesdictatureset les résistantsdetoutes lesépoques
lesaventbien...
Enfait,leprojetde Hierro pourrait se confronteràla
problématique d’unepériodetoutentière,pour les poètes
espagnols,périodequelepoète ÁngelGonzález (Áspero
mundo[Âpre monde*],1956), en toutcascelui dela
productiondudébutdesannéescinquante,peut trèsbien
résumerainsi :

Jen’étais pas vraiment sûr quelemonde fût susceptible d’être
transformé avec des mots,maisen revancheje croyais que celavalait
lapeine detenter quelque chose desemblable : essayerderendreplus
clair le chaos, de dévoiler oude dénoncer lesimperfectionsde
l’Histoire, detémoignerdel’horreurdans laquellejemesentais
plongé [...].

1

6

Ilestintéressantdenotericilelienentrelemoi et
l’Histoire,que José Hierroexacerbera.
Enchoisissantdenous pencher sur leshuit recueils
principaux que José Hierroapubliés, d’unepart les six parus
entre1947et 1964, en pleinfranquisme,puis lesdeux
derniers, dans lesannées quatre-vingt-dix, àl’orée desavie,
nous souhaitons nousinscrire dansdeuxdirections quenous
conjuguerons sanscesse.
D’abord,nous nousinscrivonsdans une époque, avecses
conditionsdeproductionbien spécifiques,pour les six
recueilsdesannéescinquante-soixante, celle dufranquisme
triomphant,quivit, d’abord,renaîtrelapoésie ibériquesur les
cendresduconflitfratricide,notammentgrâce àla
publication,lamême année, en 1944, desdeux recueils
importants quesontHijosde la ira(Filsde la colère*)de
DámasoAlonsoetSombra del paraíso(Ombre duparadis)
de Vicente Aleixandre, cequel’onapuappeler ledesarraigo
et l’aboulie, avantdes’infléchirdans lesdirections quenous
6
étudieronsdanscette étude,l’arraigoet letémoignage
social.
Ensuite, et surtout,nous nousinscrivonsdans une
problématiquequirelieraitcescirconstances particulières
avecleprojetet l’empreinte intimesd’unhomme, d’un poète,
qui cherche à diresa douleuret son timide espoir, àla fois
personnelsetcollectifs, enatteignant lamoelle del’humain
dansetau-delà detous lesespaces-temps.
Dansceparcoursen quatre étapeschronologiques,nous
étudierons toutd’abordles trois premiers recueilsdepoésies
dans un même chapitre initial –enéludant volontairement la
«préhistoirepoétiqude »u jeune José Hierro,quis’étale de

6
Soit,respectivementdé, «racinement»puis« enracinement»,
représentant, de1945 à1955,lepassage d’une écriture du malaise diffus,
socialet, aussi,métaphysique,né dela(des)guerre(s), àundiscours
poétiqueplus socialet nettementengagé,radicalisé,mais toujoursdivers
dans ses réalisations pratiques,pourchacunde cescréateurs.
17

7
1936à1944–, àsavoirTierrasin nosotrosetAlegría(tous
deuxde1947),puisCon laspiedras, con elviento...(1950).
Dans un secondtemps,nous nous pencherons sur lerecueil
detransition,selon nous,qu’estQuinta del 42(1953).Un
troisième chapitresera consacré àlapremière éditionde
Cuantosé de mí(1957)etauLibro de lasalucinaciones
(1964),tandis qu’une coda évoqueraplus succinctement le
boutduchemin poétiqueque constituent les poèmes
d’Agenda(1991)et leCuaderno de Nueva York(1998).
Àl’orée de ceparcoursavec José Hierro,on se doitde
préciser que,pourapprécier laportée et lesdifférentes
significationsd’unetellepoésie, ilest nécessaire devarier les
typesdelectures, afindepouvoir saisir toutes les richesses
des niveauxd’écriture et,par làmême,toutes les
interprétations possibles suggérées,orientées,maisaussi
camouflées par l’auteur,non sans un mystèresavamment
entretenu, et quiseprofile derrière cettepoésie d’une
apparente clarté,lisse,nue et sansaspériténi «prise », cequi
rend, au passage,l’analyse delapoésie de Hierro si ardue.
Et, ce,mêmesilepoète asouventécrit qu’il n’yavait pas
d’obscurité dans ses poésies, cequi doitêtre compris,selon
nous, commeune invitation,soitàpercer lesens latent
derrière celles-ci,soitàs’enaccommoder, commetoute idée
complexe et oxymorique irréductible àune
traduction/réduction prosaïque.Mais lelecteur s’accordera
probablement, dans le coursde cetessai, ànotre idéequ’il ya
beaucoupd’obscurité, aucontraire, dans lapoésie de Hierro.
On saitbien qu’ilfautfairetrèsattentionaucrédit quel’on

7
On latrouvera d’abord dansJ.HIERRO,Prehistoria literaria
(19371938), Santander, ArtesGráficasBedia,1991.Àquatorze ans, ilécrit
quelquesromancesde circonstance.Ilexiste aussiunesélectionincluant
desborneschronologiques plus larges pourcette «préhistoire »,dans
GonzaloCORONA MARZOL(ed.), J.HIERRO,Antología poética
1936-1998, Madrid, Espasa Calpe, Col.Austral,1993, éd.citée1999,pp.
75-83, et quiva cette fois jusqu’à1944, finde cette «période
d’apprentissage ».
18

peutdonnerauxdéclarations ouauxécritsd’uncréateur sur
son œuvre.
Encequi concernelapoésie de Hierro, il neserait pasfaux
de direque,si elle «résiste »,c’estbiendans lesdeux sens
du mot...La conceptiondelarésistanceselonRoland Barthes
s’impose alorsI: «l ya des résistances ponctuelles[...].Le
tout, c’est[...] denepasconstituer uncorps oppositionnelde
langagequi devienne àson tour un système depouvoir
langagier», cequelaparole engagée atrop souvent tendance
à faire,par sanaturemême.
Ainsipourrons-nous,peut-être,résoudrelaquestion posée
par lemême Barthes, en l’appliquantà Hierro,lequel
infirmerait laterrible dichotomie évoquéepar le critique
français:

Notrelittératureserait-elle donctoujourscondamnée à ceva-et-vient
épuisantentreleréalismepolitique et l’art-pour-l’art, entreunemorale
del’engagementet un puritanisme esthétique, entrela compromission
et l’asepsie?[...] Nepeut-elle donctenir unejusteplace dansce
monde-ci?

Ainsi, dans le casd’unepoésie faussement lisse et vraiment
ambiguë,produite–en outre–en tempsdesuspicionetde
crise généralisées, et sur laquelle Hierroatoujours prisgrand
soinde donnerdesexplications toutaussilisses,le
lecteur/critiquepossèdeundroit supplémentaire àlaliberté,
pourvu qu’ilconjugue, dans sonapproche, différentsangles
d’attaque, avec,toutàla fois,unerigueurdans lalecture et
unesorte de «cubisme »critique,prenantencompte
déterminismeshistoriqueset processuscréatifs personnels.
Notre dernièreremarquepréliminairesur les questions
8
« éditoriales»porterasur la censure franquiste et les

8
Nous neparlonsicique dela censure del’écrit,mais l’image futaussi
censurée, bienentendu.Sur la censure del’écrit,voir quelques ouvrages
deréférencesur la censure(franquiste)et sonfonctionnement,maisaussi
sur lemode de création littérairequ’elle impliquait, dans la Bibliographie
de findevolume.Les premièresJuntesde Censureontété crééesen mars
19

«privilèges», commeondisaitil ya biendes
siècles, accordés ou nonà Hierro pour publier ses poèmes.Il
estintéressantdenoter que celle-cin’a absolument pas perçu
–enapparence, du moins – laportée critique del’œuvre de
Hierro,notammentcelle de certains poèmes quenous
évoquerons plus loindans notre étude.Les rapportsde
censuresurHierro, conservésauxArchivesGénéralesde
l’État (Archivo General del Estado)espagnol, à Alcalá de
Henares,prèsde Madrid,sont seulementau nombre detrois,
d’après nos recherchesdanscelabyrinthe de fichesetde
caisses, entre Kafka etPiranèse, encorenoninformatisé en
2003.
Ces rapportsconcluent tous sur l’« innocuité »des poésies
de José Hierro,mêmesil’auteur nousa appris que, augré–
arbitraire–deséditionsetdes rééditionsdesanthologies,
certains poèmesavaient pudisparaître,mêmes’ilsavaient
déjà étépubliésauparavant...Une contradiction très liée àla
censure engénéral,qui fonctionneparincohérenceset
valseshésitations, enEspagne,sous le franquisme, commesous
d’autres régimes.Disons toutdemêmequ’ilest possibleque
cette conclusionbienveillante, à chaque foisédictéepar les
censeurs, aitété inspiréepar unevolontélucide denepas
prendre au sérieuxdes livres qui, detoute façon, étaientde
brefs volumesdepoésie, doncsevendraient peuet
s’avéraient, au sens propre du terme, inoffensifs/non
offensants.
C’est làune explication plausible,quin’enexclutcertes pas
d’autres, auxquellesellese conjuguerait, car,sil’onencroit
le cinéaste
espagnolJesúsFranco,l’undesgrandsfrancstireurseticonoclastesducinéma espagnol, dès la findes
annéescinquante, «lescenseurs,s’ilsétaientdes salauds,
n’étaient pasdesidiots».Ce constatde bienveillance envers

1937, à Séville età La Corogne,puisestapparueune Junte de Censure,
en novembre delamême année, à Salamanque,pardécisiondesinsurgés
nationalistes.La Censure a étéofficiellementabolieparDécretRoyal le
11 novembre1977.
20

Hierroestànuancer, car lesexemples nemanquent pas non
plusderapportsde censure féroces sur lapoésie,jusque dans
lesannées soixante-dix,prouvant queles« crayons rouges»
desinistremémoireopéraientaussisur letextepoétique de
manièrestricte.
Quantàl’autocensure, endépitde ceque déclare,un peu
paradoxalement,lepoètelorsdela conversation téléphonique
déjà citée,oùil lareconnaîtimplicitement (« On saitbien
que,lorsqu’il yavaitdeschoses quipouvaient présenter un
danger,lemieux, c’étaitdelesgarder pour soi etdenepas
lesexposeraucenseur»), elle apparaît,pourcequile
concerne, commeplutôt négligeable :c’est, en toutcas,le
messagequ’il semblevouloirdélivrerconcernant son
processusde création poétique, commelasuite dela
conversation leprouve :« Jenemesuis pasautocensuré,
parcequej’aitoujoursété enclinà faire cequimeplaisait, et
cequejenepouvais pasécrire, c’est parcequejen’avais pas
envie dele faire.S’autocensurer, cen’était pas laquestion
[...] ».
Pouren reveniraux rapportsde censure,qui considèrent les
poèmesde Hierrocomme inoffensifs,ondira enfin que ces
lectures, delapartdescenseurs,s’inscriventaussi dans une
époquequi hésitaitet se divisait,parfois,quantàlaréception
delanouvellepoésie initiéeparVicente Aleixandre, Dámaso
Alonso ouHierroentre1944 et 1947.Commel’écritMélissa
Lecointre àproposdes lecturesd’Aleixandre àl’époque, il
fautconsidérercescritiques:

en tenantcompte dudébat littéraire du moment, des tensions qui
pèsent sur l’écriturepoétique et sur le discours poétiquequi
l’accompagne.Dans une Espagneopprimée,l’œuvre d’Aleixandre [et
de Hierro, ajoutons-nous]resteouverte.Par laliberté desonécriture,
laluminosité desesimages, elle est vue commeporteuse de

2

1

renouveau, capable de frayer uncheminàlajeunepoésie,récupéré et
9
officialisépar lerégime.

Chacun lisaitdonc àsa guise, dansces poésies, cequ’il
voulait y lire, aidé encelapar le flouet l’ambiguïté inscrits
aucœur même des mots, censureoblige.Ondiraque,même
siles poèmesétaient moinsdangereux pour lerégimeque
certains romanset,surtout,queles piècesdethéâtre,qui
drainaient physiquementdesfoules, et mêmesiun poèmen’a
jamaischangélemonde commeun tableaudesaintSébastien
n’ajamaisarrêtélapeste, il n’en restepas moins queles
poésiesde José Hierroet leur potentielcritiquen’ont pasété
compriscommetels par lesautoritésculturellesdu
franquisme.Cecipeutexpliquer lapublicationdevers ô
combienétonnants pour l’époque, étantdonné cequ’ils
disaientimplicitement.
Précisonsdonc davantageuncertain point, àsavoir quela
situationdelapoésie diffère de celle delaprose, c’est-à-dire,
essentiellement,pour la fiction, du romanetdelanouvelle.
Dans leromanespagnol produit sous le franquisme, il yeut
deréelles tentatives, delapartdesécrivains, d’élaborer un
«roman social», detémoignage engagé, dont l’immense
majorité asombré dans l’oubli des lettresetdescœurs,même
si certains,parmiles moinsdogmatiqueset les moins
monosémiques,restent lisiblesaujourd’hui, carils ont
transcendéleurépoque et sescirconstances,sescadreset ses
présupposésesthético-idéologiques.
Quantàlapoésie espagnole del’époque–exceptéquelques
noms mineurs qui,précisément,nesont pas restésdans
l’« Histoire dela Littérature », et quenous nementionnerons
pasici,pour nepascréerd’amalgame etdeparallèle

9
Nous soulignons.Cf.MélissLeca LECOINTRE, «turesdeSombra del
paraísoen 1944 », dansLouise BENAT-TACHOT etJeanVILAR(éds.),
ème
La question dulecteur, ActesduXXXI Congrèsdela Société des
HispanistesFrançais, Marne-la-Vallée, Ambassade d’Espagne/Presses
Universitairesde Marne-la-Vallée,2004,p. 228.
22

hasardeuxavec d’autres –, ellen’est jamais«tombée dans les
travers» du romanengagé,selon l’expressionde Serge
Salaün,peut-êtreun peu optimiste, carelle a existé,mêmesi
c’estdelamauvaise(dans lesensdeschématique et
manichéenne) poésie.Ondonneranéanmoins quelques noms
depoètesde cetype àla finde cet ouvrage,pour
information...
Cequi estcertain, c’est quenilapoésie de Blasde Otero,
ni celle de José LuisHidalgo,nimême celle de Gabriel
Celaya,troisgrands nomsdelapoésie espagnole del’époque,
quel’on retrouveraplus loin,n’a connuces travers, eneffet:
sansdouteparceque,tout simplement, elle excède depar sa
naturemême,unenaturerequérant un travaild’élaborationde
laformedu langage et un renoncementa prioriàtoute
«platitudde »’expression,l’existence d’un seul«message »
explicite et univoque... sinon, elle court lerisque deperdre
toutesavaleur poétique.
Sous le franquisme,laréalisationd’unetelle gageure, à
savoir témoigner,protester,sans tomber ni dans le
« censurable »ou le «politique »,cequirevient souventau
même àl’époque,ni dans la «belle image
»néo10
garcilasiste ,telest l’enjeudela(difficile)création poétique
descréateursespagnols restésenEspagne.Le casde Hierro
etdesonhommepoétique, àla fois socialet métaphysique,
enest une illustration, et uneréponse,particulière.
Undébat supplémentaire,qui dépasselesambitionsde cet
ouvrage,mais quenous retrouveronsdemanièretangentielle,
estcelui d’uneréceptiondelapoésie de Hierro par la
critique,particulièrementcelle del’époque,question qui a

10
C’est-à-dire,qui emprunte augrand «poète-soldat» duSiècle d’Or
Garcilasodela Vega,maisdans sesaspects les plusformelset les plus
rhétoriques,soit une esthétiqueprisée des poètes«officiels» du régime,
incarnéepar les revues poétiquesGarcilaso(1943-1946) ouEscorial
(1949-1950).Elle exalte desentitésabstraites, commel’Empire,la Race,
la Patrie,la Foi, demanière emphatique, et ne dureraqu’un temps, celui
delaposguerralaplusautarcique.
23

fortementàvoiravecl’histoire, cel’on sous-entendaitdéjà il
yaquelques lignesavec Mélissa Lecointre,lorsque celle-ci
parlaitdes lecturesd’Aleixandre.En quelques mots,la
critique– maisaussilelectorat,tout simplement –
«progressiste »voyaitenJosé Hierro,pendant
laquasitotalité dufranquisme,unantifranquiste intransigeant,tout
comme Blasde Otero ouCelaya,sans pouvoir le dire
nécessairementdemanièreouverte.
Seuls quelques-unsde cescritiques luireprochèrentdene
pas s’être engagés suffisamment, dans les lettres oudans les
faits, alors quPee «pe »Hierro payaun lourdtributà
l’engagementdesesannéesdejeunessepar laprison.Il opta
aussipour unerésistance «passive »quilui fitinviterde
nombreux poèteshétérodoxesàl’émissionderadio nationale
(!) sur lapoésie dontileut plusieursannées la charge(pour
donner simplementdeuxexempleset tenterenaucune
manière delejustifier).Quantàsapoésie, elleressortit
justement, commeon vale démontrer, au socialetau
dépassementdu social.
Del’autre côté,la critiqueofficielle feignait (?)denelire
dans les versde Hierro quelepoète «métaphysique »,sans
être dupe deses véritables sympathiesetdeson passé de
jeune anarchiste,touten luipermettantde créer, cequi
donnaitaussi à cesinstances une couleurdetolérance et
d’ouvertureplus ou moins sincère.D’ailleurs,lesartistes les
plusengagésà gaucheontaussireproché cela à Hierro,une
«tiédeur» dont laresponsabilité, enfait,n’est pasdeson
ressort.
Detoutemanière,in fine,notrepoèten’ajamais voulufaire
de «poésie engagée »,cequi explique,sommetoute, bon
nombre deseschoixetdesescomportements...Bref,les
intérêtsdetoutes sortes orientent, biaisentetinterfèrentdans
laperceptiondel’œuvre de Hierro qui, elle-même,oriente
subtilement lalecture, et pas seulementchez lescritiques,
maisaussi chez le(petit) lectorat poétique del’Espagne des
années quarante-soixante, commeon l’a ditdansces quelques
24

lignes trèsincomplètes sur l’esthétique et lapratique dela
réceptionet sur le fameux« horizond’attentde »u public,
théoriséparHansRobertJauss.
Ce constatest, bienentendu, généralisable àtoutes lesaires
etépoquesculturelles, et lalecture de José Hierrodans
l’Espagne d’aujourd’hui–et,a fortiori, dans la France
d’aujourd’hui,quile découvre àpeu prèsavec cetessai–
n’est pas lamêmeque celle delapériode franquiste.Mais le
constaten questionest particulièrement pertinent sous une
dictature,où laparole et les mots sont unenjeuconsidérable
pour lepouvoiret lescontre-pouvoirs.
Lorsquel’on parlera, donc, de «poésiesociale », aussi bien
dans le casde Hierro que delapoésie espagnole del’époque
ici considérée(1947-1964),on parlera desesincessantes
métamorphoses, derrièrel’étiquetteréductrice, et selon les
progressionschronologiquesetformelles.C’est justement
l’inscription,ou non, de «notre »poète dansceouces
« courants»quel’onévaluera, ainsiquesaproprepart
singulière de création.
Reste à contextualiser laproduction poétique de José Hierro
dans sonépoque culturelle–artistique etidéologique, et plus
spécialement poétique–,l’espace d’une grossequinzaine
d’années quin’estcertainement pasd’un seul tenantetdurant
lequel seproduisentbiendeschangements, àl’intérieur
même d’un seulet uniquerégime,le franquisme.Onen
préciserales nuances pourchacune des trois«phases»
poétiquesdenotre auteur,laquatrième et ultime, celle
correspondantaux récentesannées quatre-vingt-dix, étant un
peuàpart, car moinsgouvernéepar lescirconstances,retour
àla démocratieoblige.
Sans refairel’histoire du régime autoritaire duGénéral
Franco,nous rappellerons pourcommencer que, huitans
après le conflitfratricide espagnol,soiten 1947, date à
laquelle commencenotre étude,on quittepeuàpeu la
posguerralaplus stricte, celle des« annéesdela faim» etde
larépression laplus massive et laplusextrême,mêmesison
25

souvenir restetrès vivace et mêmesi, deuxansaprès la finde
la Seconde Guerre Mondiale,lesespoirsdelareprise d’une
lutte efficace contrele franquisme,sur leterritoire espagnol,
via ceux quel’ona appelés lesmaquis–des maquisards,
résistantsantifranquistes,parfois venusdel’étranger –,
tournevite court.Demeurentaussi,jusque dans lesannées
cinquante,lerationnement,lemarchénoir, ainsiqu’une
certaine formge de «laciation» culturellequimettra du
tempsà disparaître.
Sile GénéralFranco jouela carte d’une diplomatie active
vis-à-visdel’Europe etdesÉtats-Unis,sescampagnescontre
le communismes’intensifientetdes milliersdepersonnes
sontarrêtées.LeCaudillo, face àla condamnationdu régime
par l’ONU, en 1945, etface à celleorchestréepar les nations
étrangères,seréfugie dans sapropre condamnationde ces
pays,manipulés selon luipar«l’internationale
communiste ».Exaltant l’orgueilespagnoldesonEmpire,
défunt maisfantasmé,prêtà êtreréactivé au moins par les
mots, il proposeun référendum, en 1947,sur la Loi de
Succession.Ceréférendum setransforme en plébiscite, caril
n’étaitguèrepossible devoterautrement que «oui ».La
répression,une fois lerégime fortifié,s’accentue,une
nouvelle foiscontrelescommunistes.
Àla findesannées quarante etaudébutdesannées
cinquante,l’Espagnesigne différents traitésd’aide
économique, au moment où la guerre froide accentuela
partitiondu monde endeuxblocsantagonistes.Ces traités
sont signés,notamment, aveclesÉtats-Unis,la Franceou
l’Argentine.Mais lasituationhumaine dans lemilieu
agricole, dans lesannéescinquante, en particulierà cause de
lamécanisation, estdésastreuse :nombre depaysans
émigrentdans lesgrandes villes, Madrid, Barceloneou
Valence, grossissant les premièreschabolasoubidonvilles.
L’inflation,trèsforte, créeunclimatde découragement
social.

2

6

Quantàlavie intellectuellesous le franquisme, danscette
décennie desannéescinquante etce débutdesannées
soixante, elle est logiquement marquéepar une dichotomie
trèsforte entreune Espagneofficielle et une autre deplusen
pluscritique.Malgrétout, ilexiste des passerellesentrel’une
et l’autre, et tout manichéisme,vude France, estàproscrire
dans l’appréhensionde cettevie intellectuelle etartistique,ne
serait-cequeparcequelesindividualitéscréatrices ont un
parcours personnel,motivépar l’intérêt ou l’idéal, et,parfois
un mélange desdeux,quelelecteur ou spectateuret,a
fortiori,le critique, doiventaccepterdereconnaître.La
nuance et laprudencesontdemisequand il s’agitdese
pencher surcettepériode, àlamesure de cellerequisepar les
circonstancesdel’époque,pour
lescitoyensespagnolseuxmêmes.
Deplus, au sein même dufranquisme, il yavaitde fortes
différencesidéologiques,notammentaveclesuccès
grandissantdel’OpusDei,l’institution religieuse fondéepar
Mgr.Escrivá de Balaguer, conservatricemalgrésesairsde
modernité,un succès quise faisaitaudétrimentdes
Phalangisteshistoriques, ces membreséméritesdelavieille
organisation politiquenationalistesur laquelle Franco s’était
appuyépendant la guerre civile :cesderniers sontdéçus par
l’évolutiondu régime et seretrouvent, d’ailleurs,reléguésde
plusen plusau second,voire au troisièmeplan.
En 1951, alieu lapremière guerre générale, à Barcelone.
Malgrélesarrestationset lesexécutions,l’Espagnerentre à
l’UNESCO,puis signeun traité avecle Vatican, en 1953, et
lPace «te de Madrid »(Pacto de Madrid),
aveclesÉtatsUnis,traité économique et militaire,lamême année.Certains
Chrétiens seretrouventdans l’«opposition» etdesétudiants
manifestentauxcôtésdes ouvriers, en 1955-1956.En 1957,
éclatentdenouvellesgrèvesetdes manifestations,quirestent
sévèrement réprimées.L’annéesuivante,l’Espagnerentre à
l’OCDE et, en 1959,leprésidentaméricainEisenhowerest
reçuà Madrid enhéros,tandis quelerégimese dote encette
27

finde décennie d’unejuridiction relative auxactivités
extrémistes,quisera appliquée avecsévérité, en mêmetemps
quenaîtauPaysBasquel’organisationETA, créée audépart
en tant quemouvementantifranquiste.
Les«succès»remportés par les mesureséconomiquesdu
Plande Stabilisation (Plan de Estabilización)de1959et
l’aide américaine,mêmesi cette dernière fut moindreque
pourd’autres payseuropéens, créent, en réalité,un
accroissementdel’émigrationespagnole dans les pays
d’Europe(10 %delapopulationactive,qui envoie de
l’argenten masse auxfamilles restéesau pays), à cause dela
chute duPIB etdes salaires.
Audébutdesannées soixante et,particulièrement, àpartir
de1962etdesgrèves,on peutdirequelarésistanceouvrière
devient plusferme et plus organisée,s’appuyant
particulièrement sur lesComisionesObreras (CCOO)et la
UniónGeneraldelosTrabajadores (UGT).L’Église continue
de faire entendreunevoix parfoisdiscordante,surtouten
Catalogne, enAndalousie etauPaysBasque,provincesà
forte identité culturelle, brimées, commeon lesait,sous le
franquisme, commetous les particularismes régionaux, en
commençant par lalangue.
Mêmesiunevice-présidence estcréée et le gouvernement
réorganisé,lepouvoirfranquiste assure «la continuité
politique dans le cadre dela croissance économique
»(JeanPaulDuviolsetJacintoSoriano),unessoréconomique
certain, danscettepremièremoitié desannées soixante, avec
un tauxde croissancespectaculaire(+ 7,5% paran jusqu’en
1966) qui faitdel’Espagnela dixièmepuissance économique
mondiale.Mais lesinvestissementsétrangers rendent
l’Espagne dépendante, et la balance commerciale, durantces
années,restenéanmoinsdéficitaire, déficitcomblé en partie
par leboomspectaculaire du tourisme.
L’Espagnetente aussi deserapprocheréconomiquementde
l’Europepar unesuite de Plans, àpartirde1963.Ce
rapprochement,mal vu parcertainesdémocraties,se fait
28

néanmoins progressivement, àpartirde1962,pardes
pourparlersavecla CEE,mêmesi ellen’y rentreraqu’en
1986. 1964, dernière année denotre borne historiquesous le
franquisme,voit lerégime fêterengrandes pompes les
« Vingt-cinqansde Paix»,tandis que, deuxans plus tard,la
Loi Organique del’État (LeyOrgánica del Estado) sera
approuvéepar référendumet leprince JuanCarlos proposé
devant l’assemblée desCortescomme futur successeurde
Franco...
Maisceci excèdenotre chronologie, demêmequele ballet
devalses-hésitationsentrerépressionet relâchementde
l’appareil juridique et judiciaire–etcensorial – quimarquera
letardofranquismooudernierfranquisme,
àpartirde19681969, et jusqu’àlamortdudictateuren 1975.
Du pointdevue dela création poétique, commepour la
culture engénéral,l’immédiataprès-guerre civile avu les
écrivainsespagnols les plus prestigieux s’exiler: Rafael
Alberti(Sermones
ymoradas[Sermonsetdemeures],192930), LuisCernuda(Larealidadyel deseo[Laréalité etle
désir,somme desesdifférents recueils poétiques], Emilio
Prados (Jardín cerrado[Jardin clos*],1946),lorsqu’ils ne
sont pas mortsen prison: MiguelHernández (Elrayo que no
cesa[Cetéclairqui ne cesse pas],1936),ou tôtexécutés:
FedericoGarcía Lorca(leversant poétique desesŒuvres
complètesest publié enFrance en 1981).
Ceux quirestentdoiventd’abord «survivre »,malgréleurs
stigmatesd’artistes« engagés»– par laplumeou par
l’action, durant la guerre–, ducôtérépublicain.Ilsdemeurent
d’abordsilencieux,laparolerestant réquisitionnéepar les
Vainqueurs, avantdetenterdereprendrelaparole, àpartirde
1944, avec des modalités qui évoluentaucoursdesannéeset
des mutationsdu pays.Cesévolutionsesthétiques,nous les
préciseronsdanschacune denos parties, car lapériode,
poétiquement parlant,ne constituepas une continuité étale,
toutcommelescirconstanceset les modalitésdufranquisme

2

9

nele furent pas,surcesdix-sept longuesannées quenotre
étudetente d’embrasser.Commel’écritSerge Salaün:

Profuse et variée,lapoésie espagnolese cherche,se débat,rendant
vainetoutetentative de classification satisfaisante.[...] La guerre est
présentepartout, consciemment ou non, explicitement (quandon le
permet) ouimplicitement[...].

En résumé, àla findelapériode considérée ici, c’est-à-dire
1964,un quartdesiècle après la findela guerre civile
espagnole,lerégime franquisterestesolide et répressif,
timidementethypocritement ouvert,quasiment normalisé
vis-à-visdes puissances voisines,maisextrêmementcoercitif,
obligeant laplupartdesartistesetdesintellectuelsàtrouver
des moyens particuliersd’exprimer,non sansdécouragement
parfois – surtout vers la findelapériode en question –,leur
rejetdesidéesetdes valeursde cerégime,quiont réduit la
majorité du peuple espagnolau silence.
Cequel’onétudiera ici endétail, danschacundeschapitres
àvenir, cesont leschoixde José Hierro, enaccord,ou pas,
avecl’évolutiondelapratique etdela formepoétique
nationales, durantcesdifférentes phaseselles-mêmes
évolutives, ainsiquesapropre évolution.Ainsi, il sera
possible de déterminer, dans latensionentrie «ndividuelet
collectif »,quelle est laspécificité delaréponsepoétique de
Hierroà ces questionsidéologiqueset surtoutesthétiques
d’époque(s), entre enracinementetdifférence.
José Hierro semble accompagneretillustrer,maisaussi
devanceret« décaler» cesévolutions poétiquesformelles,
entrelesannées mutiquesdela décenniequarante et leséclats
devoixdesannéescinquante etdébut soixante, déjàplus
distanciées.Il témoigne d’undésir souventfrustré de
« communication» et,parfois, d’unelassitude fort peu
militante, danscetterecherche complexe d’une esthétique et
d’une diction poétiques quisauraient (ré)concilierde
nombreuses variables, àsavoir:lesgrandsanciensibériques
des siècles passéset,plus problématiquement,lesgrands
30

poètesespagnolsdesannées vingtet trente, encoretabous
dans leurgrandemajoritépour lesinstancesdu régime
franquiste– saufsi ce dernier veut récupérercertainsd’entre
eux par unelecture biaisée, comme il le fitavec Vicente
Aleixandre–,maisaussiles poètesétrangers, antérieurs ou
contemporainsàl’époque.
On peutajouterà cesdifférentes variablesà concilier,pour
Hierro,larésistanceobligée au régime,par solidarité et
engagement,sans tomberdans leschématisme,ouencorele
poidsdela censure...etenfin, bienentendu,laquête d’une
poétiqueneuve et personnelle, cequi faitbeaucoupà
accorder pour un seulhomme !
Exceptélerejetdu néo-garcilasisme, avecson styletrès
ampoulé depoésieofficielle,sur lequel on nereviendrapas
danscette étude, chacundes poètes nonaffidésau régime
tente detrouver uneréponse, àla foisintime etcollective.On
mesure ainsila gageure et lapositioninstable,sinon
intenable, de José Hierroetdequelquesautres,quineveulent
pasabdiquer letravail sur la forme, dansce débat poétique
espagnol, etinstaurent unesortdie de «stance »,quinaîtra
peuàpeu, chezHierro,lesannées passantet lerégime
demeurant.Il n’est pas lepremier,nileseul, à(se) poser le
problème delarelationentrelepoète et lasociété : déjà,pour
n’enciter qu’un, Alfred de Vigny, dansStello, en 1832,
posaitetdéveloppait laquestion.Restequelaréponse de
Hierroest, àla fois, collective et personnelle.

3

1

QUELQUES ASPECTS BIOGRAPHIQUES

Les premières années etl’adolescence

José HierrodelRealest néle3avril1922à Madrid,
d’Esperanza Realetde JoaquínHierroJimeno, employé au
Télégraphe.Son père était originaire de Madrid et samère de
Santander, capitale delarégionde Cantabrie,sur la côte
atlantique.Hierro ressent, depuis tout petit,uneprofonde
affection pour sarégiond’adoption,pour lameret lelittoral
cantabres,quilemarquerontdurablement,lui et sapoésie :
« Mer : elle estlesymbole de lavie. Le fond de mon enfance.
Le premier sensdeschoses, je l’ai comprisenvivantà côté
11
de la mer. Elle est tout, la palpitation de lavie ».
Ileut unesœur,prénommée Isabel.Deuxans plus tard,une
mutationdeson père envoietoutela famille à Santander,la
capitale cantabre,où, àpartirde1928, il va àl’école, au
Collège desSalésiens (Colegio de losSalesianos):« [L]a
relation que j’ai avec Santander[...] est trèsétroite, etmoi,
je me considère pluscomme étantde Santander[que de
Madrid] [...]».Par lasuite, Hierrointégreral’École des
Industries (Escuela de Industrias),oùilétudieral’expertise
électromécanique, études qu’il sera contraintdelaisseren

11
Les phrasesenitaliquesontempruntées,pourcesAspects
biographiques, àlaprose(article dejournal, interview, déclaration...) ouà
lapoésie de José Hierro.
33

suspens, à cause dela guerre civile espagnole.Il n’apasdix
ans quandla Seconde République est proclamée,le14 avril
1931, avecson lotd’espoirs quitourneront vite à
l’affrontementidéologique,puisarmé, contrele camp
conservateuret lesdroites,puissantes, du pays.
En 1932, àl’âge de dixans, il lit le dramemoderniste en
versintituléEl alcázar de lasperlas(L’alcazardesperles*,
1911)de FranciscoVillaespesa,poète espagnolaujourd’hui
démodé,mais qui,selonHierro lui-même,l’aura,parce
recueil, inconsciemmentet profondémentinfluencépource
12
qui estdel’usage del’énéasyllabesousforme deromance.
Ildécouvre aussilePeterPan(1904)del’AnglaisJames
MatthewBarrie,quireviendrasousforme de citation
nostalgique dans l’undeses premiers poèmesCa, «nciónde
cunapara dormiraun preso»(« Berceusepourendormir un
prisonnier»,Tierrasin nosotros[Terresansnous*],1947):
« No haymásquesombra. Arriba, luna./PeterPan porlas
13
alamedas».En 1934, il reçoit lepremierd’unelonguesuite
deprix, celui du meilleurconte écrit par unenfant, à
l’Athénée Populaire(Ateneo Popular)de Santander.
Il semetàlireles œuvresde GabrielMiró,romancier
d’Alicante au lexiqueriche et profus qui alterne demanière
singulièreréalisme et poésie etdont,là encore, Hierro
reconnaîtral’influence inconsciente dans un poèmeultérieur,
« Unatarde cualquiera »(« Un soir quelconque »,Quinta del
42[Classe 42*],1952),par l’intermédiaire d’une

12
Rappelons qu’en poésie espagnole,laromance,quiprendsasource
dans leschansonsde geste duMoyenÂge, est une forme depoésienon
strophique, d’essencepopulaire, àl’effet musicalcertain, et souvent
narrative, dont lemètre est,traditionnellement – mais pasabsolument –
octosyllabique,les vers pairs rimantentre eux,les versimpairs restant
ème
libres.Cette composition perdurejusqu’auXXsiècle,oùelle a été
revisitée.
13
« Il n’yaque del’ombre.Enhaut,lalune. /PeterPandans lesalléesde
peupliers».
34

énumérationinspirée,selonHierro lui-même, d’uneœuvre de
Miró:

Funcionario,
tintero,
30días vista,
diferencial,
racionamiento,
factura,
contribución,
14
garantías...

En 1935, il litaussilesVersoshumanos(Vershumains*,
1925)de GerardoDiego, commelui de Santander –
d’adoption, certes,pourHierro,maisc’est unerégion quine
cessera d’inspirer sapoésie–,l’undesgrands poètesdes
années vingt ou« de1927», entre classicisme etavant-garde,
auquelilira apporteren mains propres,plus tard(en 1938)
ses premières poésies tapéesàlamachine, ainsique d’autres,
recueilliesdans lemêmevolume, desonami José Luis
Hidalgo.Hierro ne cessera delouer laproductionde Diego,
endépitdel’affiliationde ce dernieràla causenationaliste et
àsaplaceofficielle dans la culture franquiste desannées
d’après-guerre, Diegoétant l’unde ces rares«poètesde
1927»restésenEspagnepourépouser les valeursdu régime
de Franco.
Hierrodécouvre aussil’œuvre de JuanRamónJiménez,
futurPrixNobel (1956)enexil,traitd’union,pourbeaucoup
15
depoètesespagnols, entrelemodernisme et l’avant-garde,

14
« Fonctionnaire,/encrier,/à30 joursdevue,/différentiel,/
rationnement,/facture,/contributions,/garanties...».
15
Lemodernisme, en littérature– maisilexista aussiun modernisme
dans lesarts plastiqueset lamusique–, fut un mouvementfondamentalde
rénovationformelle dans tout lemondeoccidental, entre1890et 1910:
enEspagne,leterme désigneparticulièrement unelittérature derecherche
esthétique, d’évasiondu réel, de goût pour l’exotisme,non seulement
géographique,maisaussi historique,utilisant un langageriche et
précieux,parfoiscosmopolite.
35

mêmes’il souffritd’une désaffection, dans lesannées
cinquante, à cause del’essordelapoésiesociale, catégorie
quenousdéfinirons tout lelong de cette étude.Hierro
entretiendra aveclui, danscesannéesàvenir,une
correspondancepoétique intéressante,récemment publiée en
EspagneparLucelópez-Baralt.

La guerrecivile et la prison, les premiers temps de la
16
posguerra

José Hierrofait la connaissance,juste avant quela guerre
civilen’éclate, de José LuisHidalgo (Torres,1919),jeune
homme commelui, Cantabre, futur poète de belle facture,qui
mourratrop jeune, delatuberculose, en 1947,pouravoir pu
développer uneœuvre d’un poids suffisantdans l’histoire des
17
lettresespagnoles .HierroetHidalgo resterontamis jusqu’à
lamortd’Hidalgo, etcette amitié en période difficilerestera
gravée àjamaisdans lamémoirepersonnelle et poétique de
« Pepe »Hierro.Il lit lapremière Antología depoesía
española: 1915-1931(Anthologie de poésie espagnole :
1915-1931*,1932) réunieparGerardoDiego,quilui fait
découvrir les tendancesdelamodernitépoétique espagnole.
C’est un ouvragevers lequelil reviendratrès souvent,toutau
long deson parcours poétique.Il litDostoïevski, Dickens,
particulièrementHistoire de deux villes(Atale oftwo cities,
1859), dont laversionespagnole,Historia de dosciudades,
était parue en 1914.
Il reconnaîtraplus tardquelepersonnage de ceroman,
SidneyCarton,l’a influencépourécrireses trois romans,

16
C’estainsiquel’on nomme enespagnol lapériodequisuit
immédiatement une guerre, et,plus particulièrement,
enEspagne,l’aprèsguerre civile,période de faim, depauvreté, derépressionsetde désert
culturel,queleshistoriens prolongent jusqu’au milieudesannées
cinquante, àpeu près, dateoù l’Espagnesemodernise et s’ouvre à
l’extérieur, au moinséconomiquement.
17
OnciteraRaíz(Racine*,1944).
36