L'Aventure ambiguë

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Cet ouvrage regroupe les actes du colloque pour le cinquantenaire de la parution de L'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane qui s'est tenu à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar en 2011. Il propose d'établir un bilan, de revisiter cette oeuvre qui a été au programme de nombreuses universités sur les cinq continents, d'en proposer une relecture à la lumière des champs sociopolitique, culturel et civilisationnel qui prévalent aujourd'hui au Sénégal, en Afrique et dans le monde.

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Date de parution 15 août 2017
Nombre de visites sur la page 120
EAN13 9782140043383
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0187 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Sous la direction duL’Ave A Pr Amadou Ly
« J’ai lu beaucoup de livres dans ma vie, mais il y en a deux qui ne me
quittent jamais. D’ailleurs, si vous ouvrez mon sac, vous les y trouverez.
Ce sont Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé CESAIRE et L’Aventure
Ambiguë de Cheikh Hamidou KANE. Ces deux livres-là ne me quitteront
jamais ».
C’est à peu près en ces termes que Sophie ECKOUE, qui présente l’émission
« Livres sans frontières » sur Radio France internationale (RFI), a répondu
à une question d’un jeune membre du « Club RFI » de Ndjamena (Tchad)
qui lui demandait quels étaient ses livres favoris.
Hommage ne pouvait être plus grand, venant d’une dame de grande
culture qui afrme par ailleurs avoir lu depuis sa tendre enfance,
énormément, et toutes sortes de livres, de revues, de journaux. C’est
une preuve, parmi des centaines d’autres, efectives, et des millions,
potentielles, que L’Aventure ambiguë est une œuvre majeure de la L’Ave
littérature universelle, par-delà les frontières, les époques, les cultures et
les civilisations.
Œuvre qui a été au programme de nombreuses universités sur les cinq
continents, L’Aventure ambiguë est la preuve que l’on peut bien être
prophète chez soi. Depuis 1961, des dizaines de promotions de lycéens, A
d’étudiants, d’instituteurs, d’administrateurs, de juges, de fnanciers, de
douaniers, de travailleurs sociaux, bref, des millions de Sénégalais et
d’Africains, étudiants à tous les niveaux du système d’enseignement ou
travailleurs de tous les secteurs de l’administration, ont eu, à un moment Un témoignage
ou à un autre, L’Aventure ambiguë dans leur programme de formation,
en alternance ou concomitamment avec d’autres œuvres majeures de sur la condition humaine
notre littérature telles Les Bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane,
L’Exil d’Albouri de Cheik Aliou Ndao, Maïmouna d’Abdoulaye Sadji…
Il est donc logique que, cinquante après que cette œuvre a paru au
frmament de notre littérature et s’y maintient avec une constance peu
commune, que l’on procède à une sorte de bilan, que l’on la revisite non
seulement à l’aune des problèmes qu’elle révélait en son temps, mais
encore que l’on la relise en la mettant en perspective dans le champ
sociopolitique, culturel et civilisationnel qui prévaut de nos jours dans
notre pays, sur notre continent et dans le monde. Il y a dans ce livre des
intuitions fulgurantes qui trouvent leur pleine signifcation dans notre
contexte mondialisé, en perte de valeurs, de repère et de sens.
Actes du colloque
pour le cinquantenaire de la parution
Illustrations de couverture : de L’Aventure ambiguë
Documentation Cheikh hamidou Kane. de Cheikh Hamidou Kane
du 22 au 24 février 2011, ISBN : 978-2-343-12539-8
à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar31 €
Sous la direction du
L’Ave A
Pr Amadou Ly
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L'Aventure ambiguë,
un témoignage sur la condition humaine

Actes du colloque pour le cinquantenaire de la parution
de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane
du 22 au 24 février 2011, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar Sous la direction du Pr. Amadou LY







L'Aventure ambiguë,
un témoignage sur la condition humaine

Actes du colloque pour le cinquantenaire de la parution
de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane,
du 22 au 24 février 2011 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

























































© L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2017
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR

http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com

ISBN : 978-2-343-12539-8
EAN: 9782343125398









ALLOCUTIONS ET TÉMOIGNAGES

7 ALLOCUTION DU PRÉSIDENT DU CRAN
Professeur Amadou Ly
Monsieur le Représentant du Ministre de la Culture
Cher Cheikh Hamidou Kane
Monsieur le Recteur, Président de l’Assemblée de l’Université
Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines
Excellence, M. l’Ambassadeur de la République du Congo
Monsieur le chef du Service de Coopération et d’Action Culturelle
de l’Ambassade de France au Sénégal
Monsieur le Ministre d’Etat, Mamoudou Touré
Monsieur le Président de l’Association des Ecrivains du Sénégal
Monsieur le Chef du Département de Lettres Modernes de la FLSH /
UCAD
Chère Collègue, Madame Lilyan Kesteloot
Mesdames, Messieurs les Ecrivains
Mes chers Etudiants
Mesdames et Messieurs, chers Hôtes
Le CRAN, par ma voix, vous remercie toutes et tous d’avoir bien
voulu honorer de votre présence cette cérémonie d’ouverture du
colloque qu’il a voulu organiser pour fêter le cinquantenaire de
L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane.
Cette année 2011 est assez particulière, en ce sens qu’elle est la date
du cinquantenaire de nombre de nos œuvres littéraires parmi les plus
prestigieuses, au nombre desquelles on peut citer, outre L’Aventure
ambiguë, Leurres et Lueurs de Birago Diop, Nocturnes de Léopold
Sédar Senghor et Coups de pilon de David Diop (on aura remarqué
qu’il s’agit d’un roman et de trois recueils de poèmes). En bonne
logique, il eût été plus indiqué de célébrer l’œuvre de l’un ou l’autre (ou
des trois) des poètes, tous disparus et, ma foi, auteurs d’œuvres fortes et
jouissant d’une reconnaissance nationale et internationale incontestable.
9 PROFESSEUR AMADOU LY
Cependant, le CRAN, pour lancer ses activités, a choisi lucidement
de célébrer L’Aventure ambiguë, et a fait là une option tout à fait
compréhensible. D’abord, parce que cette œuvre n’est pas moins
connue que les autres, le nombre appréciable de ses rééditions et
traductions, jusque dans les langues les plus improbables, et le
classement élogieux qu’elle a eu parmi les 10 grandes œuvres africaines
eet les 100 grandes œuvres mondiales du XX siècle, attestent assez la
pertinence de ce choix.
Il s’y ajoute, et c’est là la raison la plus fondamentale de notre choix,
que L’Aventure ambiguë traite de questions qui dépassent de très loin le
minuscule pays des Diallobé, et qui concernent toutes les sociétés et
tous les individus du monde, sur les cinq continents.
eLe XX siècle, qui vient de s’achever avec le deuxième millénaire de
la longue histoire de l’Humanité, a été, sauf à accorder du crédit à
certaines fictions et conjectures du genre de l’Atlantide, le siècle le plus
paradoxal, en ce sens qu’il a été à la fois celui des plus grands progrès
civilisationnels et technologiques de l’Humanité, mais aussi celui où les
guerres les plus épouvantables, les plus destructrices en vies et en
infrastructures, où les génocides les plus horribles, où les technologies
de la guerre qui ont connu un développement exponentiel, se seront
succédé sur la surface de la Terre. Tout cela a remis en cause nombre de
certitudes depuis longtemps ancrées dans les esprits des hommes, et y a
introduit le doute.
L’Histoire a connu une accélération formidable, les identités se sont
tour à tour estompées, renforcées, diluées. Les rapports entre grandes
aires de civilisation (Est et Ouest, Nord et Sud) se sont durcis puis
complexifiés, puis simplifiés (disparition de l’Est) et ont mis face à face
monde chrétien et monde musulman. Les systèmes de pensée, les
philosophies, les idéologies se sont confrontés, mêlés, affrontés,
combattus, réconciliés et, ensemble ou séparément, métamorphosés. La
colonisation et la décolonisation ont tour à tour nié et exploité l’Africain
noir, l’ont libéré et en même temps vassalisé, pour une pérennisation du
monde non pas tel qu’il devrait aller en saine justice, mais tel qu’il va
pour le privilège de quelques-uns sur le plus grand nombre…
Toutes ces questions, et beaucoup d’autres, circonstancielles ou
éternelles, que l’on s’est posées ou que l’on se posera toujours :
l’homme, la vie, la mort, Dieu, la culture, le bien et le mal…, sont non
pas résolues, mais seulement posées dans ce livre. Ce qui n’est pas une
mince affaire.
10 Allocution du président du CRAN
C’est pourquoi nous avons choisi à dessein le sujet de ce colloque,
pour établir un bilan (non exhaustif) des questionnements et tentatives
de réponses, mais aussi et surtout, envisager l’avenir avec sérénité,
malgré les dangers, les menaces et les risques de cataclysmes et de fin
apocalyptique de l’homme… Laquelle sera suivie, estime une part
importante de l’Humanité, d’une rencontre avec l’Être transcendant qui
nous réintègrera en lui, et nous donnera enfin le sens de notre existence.
En attendant ce moment, on peut essayer de mettre L’Aventure
ambiguë en perspective dans le champ de l’Histoire et prédire que,
parmi le nombre de plus en plus restreint d’œuvres de toutes sortes de
notre époque qui survivront aux années, aux décennies et aux siècles,
cette œuvre est appelée à tenir une très belle place.
Notre époque, notre pays et notre continent, et même, à coup sûr, le
monde entier, ou peu s’en faut, sont reconnaissants à Cheikh Hamidou
Kane de leur avoir offert L’Aventure ambiguë.
On ne saura probablement jamais depuis quand la vie intelligente,
organisée et consciente d’elle-même, de sa limitation spatio-temporelle
et de sa finitude, autrement dit l’Humanité, existe sur terre. Des
milliards et milliards d’êtres humains ont vécu et ont disparu, dont très
peu, quelques milliers à peine, ont laissé aux générations postérieures
une trace consciente et durable. Ceux qui se sont préoccupés de parler à
leurs descendants plus ou moins éloignés dans le futur sont ceux qui,
dans un domaine ou un autre, ont réalisé une œuvre remarquable en son
temps et appelée à être durable, pour ce qu’elle est susceptible
d’apporter à ses contemporains dans la connaissance d’eux-mêmes, et
aux générations suivantes en ce qu’elle constitue une pierre de touche
pour connaître les Anciens et mesurer les changements survenus et les
progrès accomplis depuis lors. Ces domaines où l’on peut accomplir le
miracle de la survie à sa propre mort, sont ceux des arts, soient les
beaux-arts, les arts martiaux, l’architecture, les belles-lettres…
La littérature, bien évidemment, pourvoira en partie à donner ces
noms appelés à survivre à ceux qui les auront portés. Ma conviction
intime que L’Aventure ambiguë sera de ces œuvres-là.
Permettez-moi, pour finir, au nom du Comité scientifique, de la
Commission d’organisation, et au nom des initiateurs et membres du
CRAN, de remercier tout d’abord Cheikh Hamidou Kane, qui a accepté
notre projet et nous a reçus avec une souriante mansuétude.
11 PROFESSEUR AMADOU LY
Notre reconnaissance va également à M. Jean-Luc Lebras, directeur
du SCAC de l’Ambassade de France au Sénégal, qui a bien voulu nous
accompagner dans notre projet, et nous a offert l’essentiel des fonds qui
nous ont permis d’organiser ce colloque. Merci, M. Lebras, et merci au
SCAC.
Mille mercis au Professeur Saliou Ndiaye, Recteur de l’Université
Cheikh Anta Diop de Dakar, qui a pris en charge (je voulais dire qui va
prendre en charge) l’hébergement de nos deux collègues français (que
nous remercions d’être venus et à qui nous souhaitons la bienvenue à
Dakar et au Sénégal) et d’un collègue venu de Saint-Louis, et qui est
venu à cette ouverture de notre colloque bien qu’on l’ait averti et invité
bien tardivement.
Monsieur le Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines,
le Professeur Amadou Abdoul Sow, a adhéré sans hésiter à notre idée,
et a dégagé une somme qui a permis de « boucler » notre budget, et mis
le car de la Faculté à notre disposition pour le transport local de nos
invités. Grand merci à lui et à son assesseur, notre collègue Pierre Sarr,
et, à travers eux, à nos collègues de la Faculté.
Merci aussi au Professeur Amadou Falilou Ndiaye, chef du
Département de Lettres modernes de la FLSH qui a soutenu selon les
moyens de son Département (une subvention et des encouragements)
un colloque qui se voulait d’abord celui du Département, les
circonstances seules ayant abouti à la situation telle qu’elle se présente.
Merci à tous, chers Amis, chers Collègues, chers Etudiants, et vive
L’Aventure ambiguë ; très longue vie à son auteur.
Merci de votre aimable attention.
12 TÉMOIGNAGE DE L’AMBASSADEUR
DU CONGO AU SÉNÉGAL
Son Excellence M. Valentin Ollessongo
Je voudrais remercier les promoteurs de ce colloque de m’avoir
invité à porter témoignage sur L’Aventure ambiguë de notre aîné
Cheikh Hamidou Kane, à qui je rends un vibrant hommage pour son
œuvre ô combien éloquente. Je suis d’autant plus ravi de parler de ce
récit que, non seulement les enseignements tirés de ce roman qui faisait
partie du programme au lycée, sont restés marqués dans les esprits de la
plupart des élèves de terminale littéraire que nous étions, il y a plus de
35 ans, mais encore que je considère surtout comme un privilège
l’heureuse occasion qui m’a été ainsi offerte par l’auteur d’échanger
avec lui sur :
- la portée littéraire et sociologique de son œuvre
- et aussi sur l’Afrique et les enjeux sur sa jeunesse
Des sujets qui sous-tendent cette œuvre si riche et plurielle, mais
surtout de plus en plus actuelle.
Ce que nous avions dans l’ensemble retenu de ce roman, qui
paraissait complexe par son niveau de langue et dans son articulation
philosophique, à savoir Dieu, la mort, l’univers, la science, c’est avant
tout les deux écoles qui se côtoyaient, peut-être même trois, qui
suscitaient des débats après des exposés de collègues. Si l’Afrique
occidentale a pu faire converger, non sans douleur, l’école
traditionnelle, coranique et l’école occidentale, en Afrique centrale et
précisément au Congo, nous avions l’initiation traditionnelle, l’école
ecclésiastique qui se mêlait à celle occidentale. Et si, aujourd’hui, nous
considérons les langues maternelles comme une richesse, hier, elles
faisaient l’objet d’un rejet systématique au nom d’une méthode rigide
fondée sur l’assimilation.
Au lycée nous nous considérions nous-mêmes comme des petits
Samba Diallo ; des évolués, en quelque sorte, qui commençaient à
s’interroger sur leurs valeurs, le côté authentique à préserver ; on
devenait des déracinés, en quelque sorte, car nous aimions parler le
français comme les petits Français de France. Il faut dire que cette
13 SON EXCELLENCE M. VALENTIN OLLESSONGO
période est celle où les jeunes Congolais ont commencé à militer dans
les mouvements de jeunesses pour rejeter l’imposition de la culture
occidentale. Tous ceux qui passaient pour singer l’homme blanc étaient
indexés. La littérature congolaise a donné des œuvres traitant des
mêmes problèmes. Henry Lopes, Sylvain Bemba et surtout Guy Menga
dans La marmite de Kokambala ont traité des sujets portant sur les
conflits de générations mais aussi la double polarité tradition et
modernisme.
Cheikh Hamidou Kane, je l’ai redécouvert à mon arrivée ici à Dakar,
un soir, par le canal de la télévision, dans une émission où il parlait de
l’Afrique, particulièrement sur des questions liées aux enfants. Ce
soirlà, il s’est produit en moi un sentiment partagé de respect et
d’admiration pour l’homme que je venais de connaître de plus près.
Mais, déjà auparavant, l’intention de construire de l’intérieur un pont
avec ces hommes de culture d’ici, que nous n’avions pas longtemps pu
aborder que par le livre, revenait plus fort.
Le jour où notre rendez-vous a pu aboutir, parce que le premier était
renvoyé à une autre échéance, avec l’aide de mon ami Mamadou
Tounkara, j’avoue avoir approché un homme simple, dans un cadre
familial original ; un homme que je croyais complexe comme la
philosophie de son roman, mais plutôt libre parce que désintéressé, avec
un côté un peu frêle qui vous invite sans détour au débat. Un homme
qui, malgré l’âge, se voulait debout en faveur d’un nouveau monde,
plus juste, plus équilibré, une Afrique plus vivante qui s’appuierait
beaucoup plus sur les vraies valeurs pour s’affirmer.
Pour conclure, je dirai simplement que je suis comblé d’avoir
retrouvé, dans mon univers, un maître et un grand Africain qui n’a pas
fini de nous donner tant de son amour et sa dévotion pour l’homme
dans toute sa plénitude.
14 TÉMOIGNAGE DU PRÉSIDENT
DE L’ASSOCIATION DES ÉCRIVAINS DU SÉNÉGAL
M. Alioune Badara Bèye
Voilà une tâche difficile que de parler de Cheikh Hamidou Kane,
l’auteur du célèbre roman L’Aventure ambigüe qui figure parmi les dix
meilleurs livres du continent et noir et qui a fini d’entrer dans l’histoire
de la littérature ! Surtout devant un tel parterre d’éminents professeurs !
Mais lorsque l’on sait que cet homme a été notre plus fidèle compagnon
de lecture et que nous avons tant aimé relire, tant sa pensée
philosophique est profondément ancrée en nous, au plus profond de
notre intellect.
Il faut oser l’affirmer ici, l’aventure ambigüe n’est pas seulement
celle de Samba Diallo, elle est celle de nos premiers intellectuels. Ils ont
tous connu le drame du fils du Chevalier. Peu d’entre eux en sont
revenus indemnes, certains seront les prototypes même du Sarzan de
Birago Diop, la plupart seront perdus par le charme hellénique,
véritables prisonniers des chevelures blondes ou brunes.
Pourtant Senghor fut l’un des premiers à tirer la sonnette d’alarme.
Ayant deviné le subtil piège tendu par l’homme blanc qui consistait à
« vaincre sans avoir raison », il s’écriera, tel Cassandre : « Assimiler
sans être assimilé ». Mais le mal était déjà fait, l’élite avait déjà pris
goût au vin de l’étranger dominateur, étrangement généreux dans son
don de soi. Comprenant alors que la traversée va être terrible pour les
siens, Cheikh Hamidou Kane va entreprendre d’enfler à sa manière le
cri senghorien. Son ouvrage va d’abord porter le titre de « Dieu n’est
pas un parent » avant d’accepter la proposition de le
nommer « L’aventure ambigüe » qui faisait mieux ressortir sa réflexion
d’un homme en situation d’écartèlement.
L’on a toujours eu tort, à mon sens, de croire que la tragédie de
Samba Diallo est née de la lutte entre deux monde différents : celui de
l’Islam, d’un côté et celui de l’Europe, de l’autre côté ! C’est
méconnaître grandement que le héros de L’Aventure ambiguë est le
produit d’une culture, celle des Diallobé, au départ animistes et depuis
fervents musulmans, issus de la plus pure tradition religieuse. La
15 M. ALIOUNE BADARA BEYE
question de la Grande Royale est une grande interrogation,à laquelle
peu d’exégètes ont répondu : « apprenant, ils oublieront aussi. (Or), ce
qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ? » Apprenant le Coran,
Samba Diallo avait déjà renié son lourd passé animiste, pour
s’imprégner des valeurs islamiques, et voilà qu’à nouveau on le pousse
sur les chemins de l’école; forcément, en s’initiant à l’art de « lier le
bois au bois », il sera tenté à nouveau d’oublier. Au demeurant, il va
oublier, puisqu’il répondra « non » à l’injonction de prier du fou, ce qui
va accomplir la tragédie de L’Aventure ambiguë.
Ce drame, cette violence est inscrite dans les toutes premières
phrases du livre. Que l’on se souvienne de la rage de Thierno lorsque la
langue de Samba Diallo fourcha à la récitation des versets coraniques.
Parce qu’aucune transformation ne se fait dans la douceur, sauf celle
insidieuse et terrible de l’Occident qui commence par la philosophie,
voie de perdition si l’on en croit le chevalier, qui consiste à remplir
l’esprit de questionnements et finit par tout remettre en question.
L’Aventure ambiguë est une œuvre phare, dans le sens plein du
terme, qui éclaire, guide. Elle est incontournable dans la compréhension
de l’évolution des mentalités de notre élite, et elle est encore d’actualité.
C’est une des œuvres qui résument tout, qui va tellement loin qu’on
peut tout y trouver, on peut aller y chercher tout ce que l’on veut. C’est
un livre qui pose beaucoup de questions. Cheikh est un philosophe, il
s’interroge tout au long de son œuvre sur la fascination qu’exerce
l’Occident sur sa propre foi, sur le métissage, sur le matérialisme
occidental. Le célèbre critique Makhily Gassama avait salué en son
temps L’Aventure ambigüe comme l’œuvre unique de Cheikh Hamidou
Kane, mais voilà que celui-ci nous donne à lire Les gardiens du temple,
une sorte de legs à la postérité, son ultime combat pour la conservation
des valeurs culturelles africaines, même si le livre vient apporter son
éclairage sur la lutte entre deux géants de notre pays : Mamadou Dia et
Senghor.
Mais laissons au grand auteur le soin de conclure lui- même nos
propos. Voici ce qu’il nous disait, il y a de cela quelques temps :
« Dans l’ambiance générale de pessimisme, d’échec et d’impasse
qui prévaut en Afrique noire, moins de cinquante ans après que la
responsabilité de nous gérer nous- mêmes nous a été nominalement
restituée, j’ai ressenti le « Manifeste des 121 » lancé sur le Réseau
Mondial par des intellectuels sénégalais un peu comme un arc-en-ciel
16 Témoignage du président de l’Association des écrivains…
déroulé à l’horizon devant nous, un signe annonciateur de la fin des
temps d’égarement et de détresse.
Je dois me réjouir que ce cri de révolte, cet aveu public d’échec, cet
appel pour se ressaisir soit parti du Sénégal, de cette minorité – à
laquelle j’appartiens- de cadres formés à l’école occidentale et qui,
pour cette raison, a eu vocation et prétention de diriger le continent
depuis le départ des colonisateurs occidentaux. Je me suis réjoui
d’observer que les signataires du Manifeste ont appartenu à toutes les
obédiences idéologiques « attrapées » en Occident, et qu’ils en sont
revenus ou sont sur le point de le faire, qu’ils sont majoritairement sans
appartenance partisane actuelle, ou qu’ils estiment leur engagement
présent parfaitement compatible avec l’esprit de nouvelle
responsabilité qui est à l’origine du Manifeste. J’observe qu’il s’agit de
cadres intellectuels modernes qui sont revenus de leur ignorance, de
leur prévention, de leur mépris ou de leur dénigrement des valeurs et
des voies africaines de la civilisation.
Ce réveil est annonciateur même d’une renaissance, compte pris de
ce que la situation calamiteuse dans laquelle se trouve l’Afrique Noire
est pour une large part imputable à la responsabilité de ces « élites ».
Leur réveil, leur aveu sont prometteurs et annonciateurs d’un nouveau
départ, car ce sont elles qui, par leur boulimie pour les restes des
pouvoirs laissés par les colonisateurs, se sont, depuis 45 ans,
affrontées dans les rivalités électorales, des coups d’État militaires,
des guerres civiles, des pillages inouïs, des génocides, tout en
instrumentalisant et en dévoyant, à cet effet, des valeurs africaines
positives comme l’appartenance à la même tribu, à la même ethnie, à
la même langue, à la même province. Il n’est que de voir ce qui s’est
passé ou se passe encore partout, en Afrique Centrale, Australe,
Orientale, et maintenant Occidentale. Il faut arrêter la folie
déprédatrice induite par la lutte pour le pouvoir à laquelle se livrent les
élites africaines modernes. Au nom de l’Afrique mère. C’est aussi la
responsabilité de ces élites qui est en cause dans l’opprobre, le
déshonneur qui frappent l’identité africaine, noire singulièrement, dans
le monde contemporain. Ces élites se sont approprié, ont intériorisé,
ont fait leur, la négation par l’Occident de toute réalité, de toute
signification, de tout mérite, de toute valeur à l’identité et aux voies du
passé de l’Afrique. Les élites africaines occidentalisées ont été
convaincues à tort qu’elles peuvent bâtir une Afrique moderne
dépourvue de racines qui lui soient propres, et sustentée par les seules
17









M. ALIOUNE BADARA BEYE
valeurs imitées de l’Occident, et très souvent dévoyées et
incorrectement appliquées, comme souvent ce qui est imité. »
Tel est le message d’un gardien de temple debout dans l’immortalité,
drapé dans ses habits de lumière. Bon anniversaire à L’Aventure
ambiguë et que Dieu nous garde encore longtemps parmi nous Cheikh
Hamidou Kane.
18


TÉMOIGNAGE DU PROFESSEUR
ABDOULAYE ÉLIMANE KANE (ÉCRIVAIN)
Je suis en classe de première au lycée Van Vollenhoven de Dakar
lorsque la publication de L’Aventure ambigüe est annoncée. C'est un
événement considérable. Pour ce qui me concerne, c'est d'abord dans le
cadre familial que je l'apprends et que je note les premières
appréciations et les premiers commentaires. Cheikh Hamidou est mon
cousin, et nous avons en partage une famille dont l'attachement à la
solidarité se nourrit d'un art de vivre qui trouve ses origines dans un
modèle que notre éducation et notre mémoire réfèrent à un ancêtre
commun, relayé par des grands-parents et parents que nous avons vus
s’évertuer à le perpétuer. Aussi l'ai-je connu très tôt et fréquemment
approché pour les raisons indiquées, avec quelques périodes d’éclipses
liées à son séjour en France. Nous admirions cet ainé diplômé de
l’École nationale de la France d'Outre-Mer qui, en plus de sa formation
en administration et droit, a mené des études de philosophie et sciences
humaines. Notre admiration s'est accrue lorsque, revenu au Sénégal, il
s'est vu confier des responsabilités importantes dans la haute
administration: gouverneur de région puis membre du gouvernement à
une époque ou la nouveauté et la rareté de la fonction nous faisaient
assimiler le statut de ministre à celui d’homme vraiment hors du
commun, en ces premières années des indépendances africaines. Le
paradoxe d'une découverte de cette œuvre dans un cadre familial - avant
(ou presque en même temps que) sa promotion par la presse et encore
bien avant sa prise en charge par la critique littéraire ou son
introduction dans les programmes d'enseignement - n'est qu’apparent.
Si L'Aventure ambiguë a connu un accueil familial immédiat, c'est
d'abord parce que dans cette famille, père, oncles, frères et cousins de
l'auteur en ont eu la primeur. Mais c'est aussi parce qu'en partie,
L'Aventure ambiguë a quelque chose à voir avec ce qu'on pourrait
appeler notre "roman familial". Par cette expression, l'on entend le
mélange de réalité et de fiction qu'un récit consacre à une famille, en
créant autour d'un personnage ou d'un événement, une atmosphère de
légende qui lui confère force et beauté. Sans doute y a-t-il dans toutes
19









PROFESSEUR ABDOULAYE ELIMANE KANE
les familles, à un degré ou à un autre, cette manière emphatique de
perpétuer dans l'imaginaire du groupe ce qui en fait le ciment.
L'Aventure ambiguë expose quelques personnages que tout adulte
membre de la famille assimile sans peine à des personnes connues,
proches et ayant vécu dans le Pays des Diallobé. La Grande Royale, le
Chevalier et Thierno, le maitre d'école coranique, en constituent les
exemples les plus notables.
Le mythe et la réalité se rejoignent dans ces trois personnages tant ils
sont emblématiques de ce qui fait lien dans ce que j'ai appelé un "roman
familial". Ce sont des modèles respectivement, dans les domaines
politique, éthique et spirituel qui sont connus et souvent cités par ceux
qui partagent l'expérience de ce monde que l'auteur décrit à grands traits
historiques dans un moment de crise due à l'irruption de l'ordre colonial.
L'insistance sur ces considérations est aux antipodes de la position de
ceux qui, ne voulant voir dans l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane qu'un
roman de réflexion, ne cachent pas leur méfiance à l'égard de toute
interprétation qui tendrait à amoindrir sa portée universelle en majorant
son aspect autobiographique. La vérité se trouve sans doute dans cette
autre position qui consiste à admettre que, dans son premier élan, le
roman était d'allure autobiographique avant que l'auteur ne perçoive et
ne décide de tirer parti d'une perspective d'élaboration résolument
conceptuelle qui, de ce fait, lui confère une tonalité universelle
incontestable.
La méfiance à l’égard des logiques identitaires est largement justifiée
par leurs méfaits enregistrés dans la longue histoire de l’Humanité. Et le
discours de l'auteur recèle suffisamment de dialectique et de nuances
pour interdire toute construction restrictive autour du repli identitaire.
Le thème de l’ambiguïté à lui tout seul est une invitation à la méditation
sur la complexité de la condition humaine et, par conséquent, une
incitation à ruiner la tentation identitaire. Faut-il pour autant faire bon
marché de ce que l'aspect autobiographique peut receler d'apport en
matière d'intelligibilité d'une œuvre de fiction ? Personne sans doute ne
le refuse, raison pour laquelle je m'y attarde dans ce témoignage. La
construction des personnages de roman - c'est connu - obéit à des
procédures complexes, voire obscures. C 'est la fonction de la Critique
de trouver et de démonter les mécanismes qui rendent raison de tous les
niveaux d' élaboration d'un texte littéraire , notamment les motivations
et le sens latent d'un discours qui ne livre pas immédiatement tous les
matériaux de sa genèse. L'histoire de la littérature fourmille d'exemples
de ce genre. Parmi ceux que mes lectures et mes centres d’intérêt
20









Témoignage
d'enseignant- chercheur m'ont permis d'observer particulièrement, je
citerai le cas de Swann chez Marcel Proust, largement commenté
comme d'autres protagonistes de cette même œuvre. Et, dans une autre
partie du monde, et sur une autre problématique, le cas du personnage
Kostoglotov (littéralement <Grande gueule> en langue russe) du roman
de Soljenitsyne intitulé Le Pavillon des cancéreux, dont l'auteur révèle
dans un avant-propos, qu'il est une synthèse de trois individus réels : un
sergent de l'armée, un malade que l'auteur a connu à l’hôpital et l'auteur
lui-même. Tous ces personnages sont bien sûr construits et/ou
reconstruits à partir de leurs modèles réels. Avoir recours à ces
éléments, dans le cadre d'un témoignage, n'est pas seulement volonté
d'afficher ou désir de se réclamer d'une certaine proximité avec l'auteur.
Même d'un point de vue strictement littéraire, l’enquête dont le critique
se sert pour asseoir une bonne analyse de l’œuvre ne peut manquer
d'explorer tous les registres, explicites ou latents, qui, combinés,
rendent mieux compte de la portée du texte. La preuve : les nombreux
entretiens auxquels Cheikh Hamidou s'est prêté depuis cinquante ans
n'ont pas épuisé la curiosité de ses interlocuteurs qui cherchent toujours
à sonder ses motivations et les moyens dont il s'est servi pour créer cette
œuvre. Tous, ceux qui connaissent celui dont on célèbre le roman
cinquantenaire savent aussi combien, pétri de pudeur et réticent à la
confession, il ne livre que difficilement, ou alors par bribes contrôlées,
tout ce qui s'apparente à sa vie personnelle et dont on peut penser
qu'elle transparait dans le texte. Dans ce domaine, l'une des questions
récurrentes à la quelle on lui demande de répondre est celle-ci : qui est
Samba Diallo ? S'agissant du prénom Samba, la réponse est désormais
connue : prénom ou surnom du deuxième garçon dans l'ordre des
naissances, ce qui correspond bien à son cas. Mais, pour ce qui est du
patronyme Diallo, l'on sait, certes, qu’il existe dans notre aire culturelle
une tradition de correspondance et de couplage de patronymes
répertoriés, à telle enseigne que chaque élément du couple est
interchangeable avec l'autre : NDiaye / Diatta ; Sy / Sawané ; Diop /
Traoré ; Kane /Diallo... Mais, ce qui est moins connu, c'est la pratique
au sein de la grande famille de l'auteur, celle-là même qui se réclame de
l’ancêtre commun modèle, d'une sorte de règle interne de
reconnaissance, forme de coquetterie aussi et de manifestation d'estime
qui consiste, lorsqu'on est entre soi à s'appeler du patronyme Diallo
plutôt que celui de Kane, pourtant le seul à être officiel. C'est bien là
également, pour ces membres de la famille, l'opportunité de rappeler
leur attachement à leurs origines peules dont ils sont par ailleurs si fiers
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PROFESSEUR ABDOULAYE ELIMANE KANE
et que l'islamisation – la leur et celle de toute la contrée – a fini de
recouvrir du manteau de l'arabisation. L'appellation "Pays des Diallobé"
se comprend et s'explique en partie à partir de ce repère. La liberté des
écrivains de créer des univers et par conséquent d'user de l'arbitraire de
la dénomination qui en est le corollaire, fait que le "Pays des Diallobé"
ne correspond officiellement à aucune entité géographique connue dans
les archives, mais se trouve culturellement assimilable à ce territoire
qu'on appelle les « Yirlaabe » (pluriel du singulier "Girlaajo").
Territoire ou cohabitent et se côtoient toutes sortes de gens et de
patronymes, mais où dominent les Bâ et les Diallo. Aussi, dans la
famille de Cheikh Hamidou Kane, la marque particulière d'estime, le
plus beau compliment que l'on soit capable de faire à l'autre, l'ultime
signe de reconnaissance, se trouvent dans l'expression : "Jallo-Pullo -
Girlaajo". Ce qui correspond bien à une forme d'identification entre
trois éléments : le patronyme, l'ethnie, le clan. Est-ce un péché de
sectarisme, une tendance regrettable au repli identitaire, un fâcheux
appel aux liens du sang, une manière d'ethnicisme et de clanisme qui ne
dit pas son nom ? En conséquence de quoi, il conviendrait de déclarer
qu'avec une telle approche, L'Aventure ambiguë est trahie dans son
projet et sa portée, lesquels sont, encore une fois, voués à dire l'homme
dans ce qu'il a de proprement universel. Il ne faut tomber ni dans un
extrême ni dans un autre.
Justement, à propos de cet universel, il convient de rappeler qu'il y a
au moins deux manières de le découvrir, deux voies d'accès à l'échelle
qu'il représente ou signifie : d'une part, par généralisation et
abstraction ; d'autre part, par intensification du particulier.
Intensification du particulier ne signifiant nullement "ségrégation
murée" dans le particulier, pour reprendre la belle mise en garde
d'Aimé Césaire .Elle signifie plutôt forme et manifestation concrètes de
l'universel, aspect vécu dans l'espace-temps de ce qui, se répétant sous
d'autres formes, donne, par abstraction, cette idée de général et
d'universel. Pour rencontrer cet homme qui est partout le même, il n'est
pas nécessaire de dépouiller chaque homme particulier des oripeaux et
des atours qui constituent son ancrage dans un monde et une époque. Il
suffit parfois de l'observer seulement dans ses conduites les plus
porteuses de sens pour découvrir comme par induction les valeurs qu'il
partage avec tous les autres hommes. Encore une référence littéraire
pour illustrer cette vérité. La lecture du livre Le Cheval d'Orgueil de
l'écrivain français Pierre Jakez Hélias – récit portant le sous titre
"Mémoires d'un Breton du pays bigouden" et traduit du breton par
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Témoignage
l'auteur lui-même – me conforte dans la conviction que pour parler de
l'universel, les deux chemins, le général et le particulier, offrent chacun
d’intéressantes ressources d'expression. Œuvre magistrale, Le Cheval
d’orgueil me parle à moi et à tout homme depuis sa langue (bretonne ou
française) et le pays (bigouden) dont il témoigne de l'humanité (alors
qu'un autre regard à une période donnée de l'histoire de France tendait à
le confiner dans l’arriération ou la barbarie), comme si l'auteur avait été
mandaté par toutes ces gens de nos terroirs et d'autres lieux du monde
qui agissent ou réagissent à leurs manières, par l’expression d'un même
attachement à des valeurs qui signifient tout simplement l'humain. Il y a
par conséquent deux chemins, deux voies, deux manières de dire
l'humain qui ne s'excluent pas : au contraire, ils se complètent comme
les deux faces d'une même pièce. Il faut, pour L'Aventure ambiguë,
convenir qu'ils sont tous les deux à l’œuvre : alternativement ou en se
croisant. Ce double mouvement épouse et reflète l'itinéraire de l'auteur
en même temps qu'il recèle une forme de pédagogie de la découverte de
l'altérité, l'expérience de la rencontre et de la différence, du Même et de
l'Autre.
Le deuxième volet de ce témoignage porte sur ce que mon premier
roman, La Maison au figuier, entretien comme rapport avec L'Aventure
ambiguë. Il a trait à ce que la découverte d'une œuvre peut produire
chez un intellectuel, notamment l'envie d'approfondir certains thèmes
ou de suivre les pas de l'auteur devenu une référence. Cela a été mon
cas, avec toutes les réserves qui s'imposent quant aux différences
d'approches et d'outils d'analyse et d'expression. Y a t-il un rapport entre
l'exil et l'inspiration en matière de création littéraire ? Je suis tenté de le
croire. Dans ce registre également, des exemples et des précédents
peuvent être rappelés. Senghor et le royaume d'Enfance. Gabriel Gracia
Marquez l'avoue. L'Aventure ambiguë le donne à penser. On peut
multiplier les exemples. Pour ma part, si, en écrivant La Maison au
figuier, j'ai repris en partie le cadre physique du" Pays des Diallobé",
c'est parce que je le connais et que le roman de Cheikh Hamidou a
éveillé mon attention sur ses charmes, ses problèmes et ses leçons de
vie. Mais il m’a fallu saisir l'opportunité de l'éloignement dû à ma
présence à Paris pour une année sabbatique – la nostalgie aidant – , pour
entreprendre cette écriture romanesque, encouragé par l'expérience de la
publication de ma première œuvre de fiction, Le Prince Malal, un conte
pour enfants, paru l'année précédente dans la collection "J'aime lire"
aux éditions Bayard. En dehors du cadre physique, L'Aventure ambiguë
et La Maison au figuier partagent quelques thèmes communs : les
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PROFESSEUR ABDOULAYE ELIMANE KANE
pouvoirs spirituel et temporel, l'école, l'ordre colonial, la force de la
tradition, la valeur éminente du savoir symbolisée respectivement par
"la nuit du Coran" et "le sacre des Sandha" consacrant le mérite de ceux
qui ont mémorisé le texte coranique.
En désignant des œuvres qui se sont inspirées de ce vécu culturel, on
a parfois été tenté de les ranger dans la catégorie de "romans de terroir",
expression, comme chacun le sait, très chargée et à laquelle on reproche
une certaine pente conservatrice dommageable justement à la portée
universelle de l’œuvre dont on célèbre le cinquantenaire. Rien n'est plus
éloigné de mes préoccupations qu'une telle tentation. La preuve : tout en
reconnaissant ce que je dois de ce point de vue à Cheikh Hamidou
Kane, j'ai également conscience d’avoir été très marqué par la lecture de
Cent Ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez qui, à ma
connaissance, n'a jamais été suspect de tentation identitaire. Le village
de Macondo m'a servi à concevoir dans une certaine mesure Sinthiou :
toute l'intrigue de ces deux romans se passe entièrement dans un village,
contrairement à L'Aventure ambiguë qui change de décor en se
transposant à Paris et par cette ouverture trace les perspectives de tous
ces conflits de conscience et de culture qui font l’intérêt du roman.
Mais, dans ces espaces clos que sont Macondo et Sinthiou , la vie se fait
et se défait au gré des expériences et des rencontres, des événements et
des actions liés en partie à l'arrivée d'étrangers de toutes conditions dans
le village , toutes choses qui structurent et changent à la fois le visage
de ces deux espaces apparemment bornés et la perception que
désormais leurs habitants ont du monde et de l'Autre.
L'Aventure ambiguë confirme surtout ce que chacun sait de manière
plus ou moins confuse : en d'autres termes, nous savons que nous
sommes bien le même, mais nous que aurions bien de la peine à le
prouver. Que, par exemple, la tradition dont nous croyons volontiers
qu'elle nous vient d'une seule pièce du fond des âges est en fait la
résultante d'une série d'autres qui s'emboitent et produisent une
configuration nouvelle, alors même que celle-ci apparaît comme un legs
ancien. Que, par conséquent, notre identité est bien toujours plurielle.
Que, si nous pouvions nous dépouiller de toute tentation conservatrice,
de toute vanité réductrice, de tout désir de « pureté », nous
conviendrions volontiers que, dans l'ordre culturel, nous sommes des
hybrides et que c'est dans la vigueur hybride que nous avons des
chances de pousser l'humain vers le haut, c'est-à-dire sa réalisation
progressive en tant qu'espèce humaine, fondamentalement une dans sa
diversité.
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TÉMOIGNAGE
DE L’ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA FAO
M. Jacques Diouf
èMessage prononcé à l’ occasion du 70 anniversaire de Cheikh
Hamidou Kane, le 17 Décembre 1998

Soixante-dix ans déjà ! Mon Dieu, que nous sommes frêles face à la
fuite inexorable du temps qui passe à la vitesse d’une comète lumineuse
dans le ciel clair-obscur de nos vies éphémères !
Au détour d’un coin d’Afrique, mère si vaste et si profonde de
l’histoire originelle de l’homme, j’ai rencontré Cheikh Hamidou Kane.
C’était en 1965, à Lagos, ville bruissante du silence des ancêtres yoruba
qui avaient bâti cette civilisation immortalisée par les pièces du musée
de « Tinubu Square » où la statue empreinte de grâce et de finesse de la
femme-libellule de Ben Enwowu accueille avec élégance les visiteurs.
Ce fut tout de suite une communion intellectuelle avec l’initiation à
la riche littérature et au foisonnement spirituel d’un grand Nigeria, trop
longtemps asservi, et qui manifestait sa souveraineté internationale
nouvelle par la liberté et la variété des formes d’expression culturelle.
Des frasques amoureuses de « Jagua Nana » de Cyprien Ekwensi, à la
démagogie populiste d’« un homme de peuple » de Chinua Achebe, en
passant par l’autocritique humoriste de « Comment être Nigérian » de
Peter Enahoro, nous avons passé de longues soirées d’exilés à
redécouvrir à travers les personnages, intrigues et paysages du pays où
vécut Cheikh Ousmane Dem Fodio, les caractères, l’environnement et
les traditions que nous avions laissés au Sénégal.
Avec nos filles et fils, nous avons vu fleurir l’innocence de l’enfance
égayée de querelles affectueuses sur la propriété de « Tonton Jacques »,
de plaisanteries renouvelées sur les chamailleries avec « Augustin » et
des tours multiples joués aux enfants pour tempérer leur passion des
randonnées en voiture.
Avec nos épouses, nous avons passé des nuits de fin de semaine à
écouter et à apprécier au Kakadu et au Maharani, chez Fela Ranson
Kuti et chez Bobby Benson, le « High-life », ce mélange épicé et
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M. JACQUES DIOUF
trépidant d’échos sourds du tam-tam et de jaillissements impétueux des
sonorités claires du saxophone, assaisonnés au crissement pétillant du
choc cristallin des calebasses et des perles.
Avec nos amis nigérians, d’une hospitalité généreuse, nous sommes
entrés dans le cercle des familles bourgeoises vivant alors, sans souci du
lendemain, au gré des fêtes nombreuses durant nuit et jour. Dans cette
ambiance feutrée, les femmes rivalisent de beauté et de fastueuses
tenues brodées « Anango » aux dessins raffinés, surmontées de foulards
noués avec un art millénaire, en monuments de circonvolutions
savantes. Les hommes faisaient étalage de générosité et d’amples
boubous « Agbada » aux couleurs vives, complétés par des coiffures
rutilantes portées avec la dignité de « l’Oga ».
Mais ces moments furent surtout l’opportunité d’une plus grande
conscientisation. La lutte parfois sanglante et les sacrifices immenses de
nos aînés pour reconquérir la liberté et la souveraineté de leur peuple,
afin de faire revivre la splendeur des royaumes et empires d’antan,
trouvaient leur justification dans une symbiose dynamique de modernité
technique et de culture traditionnelle.
Les hauts dignitaires sortaient des files de limousines en tenue
nationale, les titres de Docteur côtoyaient ceux d’El Hadj, la froideur de
la hiérarchie administrative était tempérée de chaleur humaine, la
chefferie ancestrale coexistait avec les ministères de Gouvernement, le
salut révérenciel était encore le signe du respect dû aux autorités.
Des millions de jeunes avides de savoir et portant les espoirs de
lendemains prospères se précipitaient dans les institutions académiques
qui fleurissent à Ibadan et Ife, Kano et Zaria, Enugu et Harcourt. Dans
les centres urbains, des immeubles montaient à l’assaut du ciel. Des
vertes campagnes affluaient le cacao, l’huile de palme et l’arachide sur
des routes bitumées toutes neuves. Des paysages arbustifs du Sahel
septentrional descendaient en longues files de vastes troupeaux de
zébus et de bœufs. Héritiers d’une longue civilisation agraire, les
semeurs et pasteurs alimentaient du sel de la terre le banquet de la
prospérité.
Notre pays hôte offrait alors toutes les apparences et tous les attraits
d’une grande démocratie, respectueuse des équilibres ethniques et
religieux, bâtissant une économie forte et dynamique appuyée sur un
marché de plus de cinquante millions d’habitants.
Avec un tel exemple, l’institution-promesse des penseurs
panafricanistes Marcus Garvey, Georges Padmore et Cheikh Anta Diop,
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Témoignage de l’ancien Directeur Général de la FAO
avait toutes les chances d’une concrétisation éclatante, au grand
bonheur des militants des États-Unis d’Afrique, à l’heure où les pères
fondateurs entonnaient à Addis-Abeda l’Hymne de l’Unité africaine.
Ce fut, hélas, ensuite la stupéfaction paralysante et l’incrédulité
douloureuse devant l’effondrement soudain d’une société traditionnelle
équilibrée et ouverte. En une nuit, sous les coups de centurions avides
de pouvoir et sensibles seulement à l’argument de balles funestes, le
socle solide de la trilogie politique bascula dans le chaos. Le langage
élégant et shakespearien de Tafewa Balewa se tut, la légitimité
historique du Sardauna de Sokoto, Ahmadou Bello, fut balayée,
l’intellectualisme politique de Namdi Azikiwe fut oublié.
Et le déferlement de la vague de violence emporta ce qui devait
constituer l’ancrage solide de l’unité d’un continent pour lequel tant de
martyrs étaient tombés. Le beau navire de nos rêves de renaissance et
de gloire sombrait dans la détresse du naufrage de l’Etat de droit et la
tristesse du chavirement des libertés individuelles. Pour de longues
décennies, l’Afrique allait entrer dans la tourmente de l’instabilité et
dans les ténèbres de l’arbitraire. Guerres civiles, coups et contre-coups
d’Etat allaient se succéder. Beaucoup de citadelles de la démocratie
allaient s’effondrer l’une après l’autre. Après les affres du colonialisme
des étrangers, venaient les souffrances de la tyrannie des frères. Les
nouveaux maîtres réussissaient souvent l’impossible performance de
faire des habitants de pays fabuleusement riches, ceux des plus
miséreux du monde. Nous redécouvrions ces mots tragiques de Paul
Valéry : « Nous autres civilisations nous savons que nous sommes
mortelles. »
Et peut-être parce qu’inconsciemment nous ne pouvions supporter le
spectacle quotidien de l’envol brisé d’un grand dessein et celui des
cendres chaudes d’un espoir brûlé, Cheikh partit pour la Côte d’Ivoire
et plus tard le Canada, tandis que je suivais son exemple quelque temps
après en m’établissant au Libéria.
Naturellement, notre amitié faisait fi des distances. Au gré des
correspondances ou des appels téléphoniques, nous maintenions un
contact suivi. Parfois, nos chemins se croisaient de nouveau. Que ce soit
à Ottawa, dans une cave chaude, à côté d’une cheminée léchée par les
flammes aux étincelles crépitantes, alors qu’à l’extérieur soufflaient les
rafales de vent du rude hiver canadien, où à Monrovia, dans une villa
climatisée par l’Océan Atlantique, dans la moiteur tropicale d’un Sinkor
pluvieux, ou encore à Tokyo à l’architecture futuriste, notamment, au
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M. JACQUES DIOUF
chevet d’un lit d’hôpital gâchant un nouveau voyage de noces
ultramarin, nous nous retrouvions toujours avec un égal bonheur festonné
d’affection profonde.
De retour au Sénégal, nous avons eu le privilège de servir notre pays
dans le Gouvernement de la République et d’entrer en politique. Ce fut
une expérience exaltante et passionnante sur le théâtre des convictions
et des ambitions, des aspirations et des réalisations, des consciences et
des convenances, des certitudes et des interrogations. Cette épreuve
rythmée par la cyclothymie de la chose publique allait nous apporter de
grands motifs de satisfaction et parfois d’amères déceptions. Elle a
surtout renforcé notre foi dans le peuple sénégalais qui, grâce à la
solidité de sa culture et à la densité de son histoire, a la capacité de
relever les défis du développement économique et social, de dépasser
les querelles intestines ainsi que les divisions crypto-personnelles de ses
cadres, au demeurant de très grande valeur, dans l’union enfin
retrouvée.
Et vogue la nef à grande voile du temps imperturbable sur la mer
houleuse de nos joies et de nos tristesses ; et tourne la bruyante sphère
céleste dans le silence glacial de l’espace sidéral. Le jour se lève sur un
soleil de feu aux couleurs écarlates, puis la nuit plonge aux lueurs
cendrées du clair de lune dans l’abîme des ténèbres insondables. Et le
cycle des saisons apporte les joies de la célébration des récoltes
d’abondance et parfois les tristesses de la compassion des disettes de
sécheresse. L’horloge égrène inlassablement les heures, les jours, les
mois, les années et nous voilà surpris de nous réveiller vieux de
quelques décades de plus.
Au fil du temps, nos enfants ont grandi. Ils ont fréquenté l’école, fille
de la « schola » latine, où selon La République de Platon, « l’instruction
en tant que rapport des objets au savoir est elle-même une éducation »
et où, aujourd’hui hélas, l’accumulation des connaissances prend le pas
sur l’acquisition des méthodes et la culture du savoir-être. Maintenant,
ils s’exercent aux responsabilités de jeunes adultes. Fidèles à la tradition
de nos pères, nous avons eu l’honneur et le bonheur de donner en
mariage les filles de l’un et de l’autre et de voir des petits-enfants
s’éveiller à la vie. Maintenant, Cheikh est revenu aux sources de sa
carrière littéraire ; il s’est ancré dans la praxis de la foi et les obligations
sociales d’un patriarche. J’ai repris mon bâton de pèlerin planétaire au
service de ceux qui ont faim. Mais la modernité offre le privilège de
raccourcir les distances et de permettre l’usage du verbe à partir des
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Témoignage de l’ancien Directeur Général de la FAO
quatre coins du monde afin de rapprocher davantage ce qui est déjà si
proche par le cœur et la pensée.
Aujourd’hui, nous assistons au spectacle d’un siècle qui meurt et
d’un millénaire qui naît. Eternel miracle divin, la dualité, qui est
antagonisme ou complémentarité, émaille les facettes de la vie. C’est la
douleur qui enfante le bonheur, l’âme élève le corps, la création porte
en germe la destruction. Sur le chemin de l’effort, Janus est toujours au
rendez-vous de Sisyphe.
En ce jour anniversaire de L'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou
Kane, d’éminentes personnalités retraceront sa vie, mais aussi son
eapport inestimable à la littérature et à la pensée du XX siècle. En ami,
j’ai voulu simplement porter témoignage d’un itinéraire commun qui
m’a fait découvrir un honnête homme, alliant une bonté spontanée qui
frise la candeur et une culture profonde puisée aux sources d’un fleuve
qui, depuis des temps immémoriaux, traverse ma ville natale pour aller
faire, comme les Danaïdes, un travail impossible, celui d’adoucir la
mer. L’enracinement dans les valeurs d’une civilisation solide lui a
ouvert la voie de l’universel sans qu’il y perde son âme. Au contraire de
Samba Diallo, le héros de L'Aventure ambiguë, il symbolise la solidité
de l’acier qui résiste à l’usure des épreuves parce que bâti sur l’alliage
du fer de la technologie occidentale et du carbone de notre culture
noire.
En cette occasion solennelle, je voudrais lui exprimer ma profonde
gratitude pour toutes ces années d’attention délicate, de solidarité
agissante et de disponibilité constante qui illustrent si bien les grandes
vertus du terroir sénégalais, et je prie Dieu Tout-Puissant pour qu’il
nous permette de célébrer avec éclat et faste d’autres anniversaires d’un
des plus dignes fils du continent africain.
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