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L'errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun

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Description

Cet ouvrage analyse les questions qui émanent du phénomène de l'errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun. Il part de l'hypothèse selon laquelle l'errance est vécue par les personnages comme un exutoire à leurs frustrations. S'appuyant sur la sociocritique comme outil d'analyse, il démontre que l'errance est non seulement symptomatique du mal-être, mais également un processus de reconstruction identitaire, au terme duquel le personnage vivrait cette expérience comme l'expression de la liberté.


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Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2015
Nombre de lectures 197
EAN13 9782336382456
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Écritures maghrébines de part et d’autre du Sahara

Écritures maghrébines de part et d’autre du Sahara
Collection dirigée par Faustin Mvogo
Cette collection spécialisée est la vision, au sud du Sahara, du champ littéraire et social maghrébin, avec pour objectif la destruction du mur d’incompréhension entre peuples africains. Ceci passe aussi par l’étude des littératures et la maîtrise des civilisations, de part et d’autre du Sahara.
Les objectifs spécifiques suivants sont assignés :
– publier en priorité les travaux de recherche sur la littérature orale, écrite et/ou comparée du champ du Maghreb ;
– aider à constituer une classe d’intellectuels au sud du Sahara aptes à contribuer à l’innovation dans la recherche en matière d’études de la littérature et des civilisations maghrébines ;
– reproduire des scientifiques et satisfaire la demande en travaux de haute qualité sur les littératures et les civilisations maghrébines.
Avec la collection « Écritures maghrébines de part et d’autre du Sahara », L’Harmattan poursuit simplement son entreprise de construction de la pensée universelle.
Contacts : faustin_mvogo@yahoo.fr/littafric@gmail.com
Déjà paru
Faustin MVOGO, Le Printemps arabe. Prémisses et autopsie littéraires , 2012.
Titre

Faustin M VOGO et Marie A NDELA




L’errance dans les romans
de Tahar Ben Jelloun




Préface de Clément Dili Palaï
Copyright


De Faustin Mvogo

Guide pédagogique de L’Enfant de la révolte muette , Yaoundé, CEPER, 1996.
Aspects de la littérature maghrébine , Yaoundé, PUY, 2000.
Une Ecriture de la dénonciation ; la littérature maghrébine , Yaoundé, PUY, 2010.
L’Adversité, source de créativité littéraire ; une lecture de Morituri et Timimoun , Yaoundé, CLE, 2010.
Rupture et transversalité de la littérature camerounaise , Yaoundé, CLE, 2010.
Le Printemps arabe : prémisses et autopsie littéraires , Paris, L’Harmattan, 2012.
L’Otage ( roman), Paris, L’Harmattan, 2012.
Aube ( recueil de poèmes), Paris, L’Harmattan, 2014.









© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-73256-5
Préface
Quand on connaît le parcours intellectuel et humain de Tahar Ben Jelloun, lauréat de plusieurs prix d’envergure, on s’arrête et on cherche à savoir ce que Mvogo et son assistante Andela veulent révéler au lecteur, et qui n’ait pas encore été étudié par des devanciers. Avec pour titre L’errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun , la présente recherche s’attèle à analyser les questions qui émanent de ce phénomène. Qu’exprime Tahar Ben Jelloun par sa manière d’aborder les questions relatives à l’errance dans ses romans ? C’est la question qui problématise la vision que cet auteur de renom a de l’errance.
Partant de l’hypothèse selon laquelle l’errance est vécue par les personnages comme un exutoire à leurs souffrances et à leurs frustrations, les auteurs promènent le lecteur à travers le fonctionnement de ce phénomène de par ses manifestations physiques, psychologiques et même oniriques. L’examen de l’écriture de l’errance chez Tahar Ben Jelloun est alors axé sur l’étude des procédés esthétiques qui interviennent dans la mise en texte de ce phénomène. Les deux auteurs ne s’y arrêtent pas ; ils explorent ensuite la polysémie de l’errance comme l’a voulu l’écrivain prolixe et fort intentionné, ce qui a permis aux deux exégètes de faire ressortir, à travers les multiples orientations sémantiques de ce phénomène qu’on retrouve dans les romans, l’idéologie du romancier et de retracer l’ancrage sociogénétique de certains faits littéraires. La sociocritique, par sa double démarche matérialiste et formaliste, a été adoptée par ces chercheurs qu’on peut dire confirmés, Faustin Mvogo ayant déjà livré au public de nombreuses publications scientifiques reconnues. La sociocritique qu’il actionne ici pour la compréhension de son argumentaire apparaît comme la perspective méthodologique idoine au développement d’un sujet en prise avec la société. En termes de résultats, on notera la découverte esthétiquement argumentée selon laquelle l’errance est non seulement symptomatique du mal-être, mais surtout un processus de libération et de construction identitaire au terme duquel, l’individu, libéré des pesanteurs sociales avilissantes, vivrait cette expérience comme l’expression de sa liberté.
Voilà une conclusion qui surprendra plus d’un ; mais qui ressort fatalement des textes de Ben Jelloun qui certainement très intentionnellement, l’a glissé dans ses textes, considérant le lecteur comme quelqu’un d’intelligent, capable d’entrer dans le texte pour en découvrir la substantifique moelle.
C’est cela un des mérites de cet ouvrage ; les auteurs sont allés chercher dans les profondeurs des signes, le véritable sens des écrits de Tahar Ben Jelloun. Il est vrai que le CELMA, le Cercle d’études des littératures du Maghreb et d’Afrique noire, dont les deux auteurs font partie, s’est déjà distingué par des publications scientifiques de très haute facture. Entre une écriture très soignée et la démonstration de ce que l’errance chez Tahar Ben Jelloun est une ouverture vers l’épanouissement de l’individu, contrairement à l’appréhension qui étreint dès lors qu’on pense à l’errance, surtout en situation d’émigration avec son lot de clandestinité, de mort, d’exclusion et de réclusion, on retrouve les analyses osées des exégètes de CELMA. On se souvient de leur culot pour décrypter le phénomène encore tout fumant du printemps arabe, un ouvrage dont le lot du premier tirage avait été vendu comme de petits pains, du fait de l’herméneutique pertinente et de l’actualité du sujet.
Nous avons voulu mêler nos encouragements aux nombreux autres, consécutifs à la parution du Printemps arabe (L’Harmattan, 2012) pour contribuer à faire connaître le champ littéraire maghrébin au sud du Sahara. Car, on le sait, ce champ est resté résiduel dans les programmes de formation dans nos pays. Il est de notoriété publique que les recherches sur ce champ n’ont été systématisées qu’avec le Professeur Mvogo, il y a quelques années. C’est cela qui nous vaut aujourd’hui de nombreux mémoires de Master et même quelques thèses sur le point d’être soutenues, et un cercle de recherche dont les travaux tournent en grande partie autour du champ maghrébin. On comprend dès lors l’importance qu’il y a à mettre l’accent sur tout ce qui relève de la littérature et des civilisations du Maghreb, si la littérature doit contribuer au rapprochement des peuples. C’est bien par la connaissance de l’autre que les Africains pourront entretenir un vrai dialogue entre eux, dans la perspective de l’intégration africaine projetée par d’autres instances. La maison d’édition L’Harmattan, qui a bien compris cette exigence, a créé une nouvelle collection dédiée aux productions qui rentrent dans ce canevas, collection d’ailleurs dirigée par le Professeur Mvogo et qui doit aider à créer une nouvelle classe de chercheurs dans le champ maghrébin.
On est donc dans une dynamique qui semble irréversible et on peut s’attendre à voir de plus en plus d’œuvres dans ce domaine. Au demeurant, la présente étude sur une partie de l’œuvre de Tahar Ben Jelloun, un des plus talentueux écrivains du Maroc, confirme cette tendance.
Professeur Clément Dili Palaï Université de Maroua


Certains êtres humains, à un moment de leur existence, se sentent prisonniers du cercle dans lequel ils sont nés et ressentent le besoin de l’agrandir et de découvrir de nouveaux espaces. Cette opinion est partagée par Roger Mathé, lequel suggère aussi que pour satisfaire ce besoin, les hommes entreprennent des voyages vers des contrées parfois lointaines, espérant ainsi améliorer leurs conditions ou découvrir le pays idéal.
Le désir de changer de vie dont parle Roger Mathé, amène souvent les personnages désireux de se débarrasser des pesanteurs et des contraintes politiques, sociales, économiques et culturelles qui les compriment et les frustrent, à se mouvoir, à changer de place au gré de leurs aspirations. Ce faisant, ils s’exposent à vivre le phénomène de l’errance qui se révèle être une source d’inspiration pour des écrivains de cultures et d’horizons divers.
Dans la littérature maghrébine, l’errance est un thème récurrent. D’après Jean Déjeux, certains critiques vont jusqu’à parler, quoique de manière un peu réductrice du roman maghrébin, « comme n’étant par excellence que celui de l’errance » 1 . Aussi peut-on comprendre que ce phénomène soit récurrent dans le roman maghrébin de langue française.
Du fait des relations historiques qui ont pour fondement la colonisation et la proximité géographique, les œuvres littéraires maghrébines sont souvent tournées vers l’Occident. On observe dans ces œuvres une prédisposition des personnages à l’émigration vers les anciennes puissances colonisatrices et, en tant qu’émigrés, ces êtres de papier font souvent l’expérience de l’errance. Le personnage principal de La Réclusion solitaire 2 de Tahar Ben Jelloun en est une illustration . Ce roman retient particulièrement l’attention s’agissant du traitement que le romancier y réserve au thème de l’errance dans le cadre de l’émigration. Il semble intéressant de s’y arrêter. La description de l’errance des personnages maghrébins dans leur propre pays peut aussi présenter un intérêt. C’est à ce titre que La Nuit sacrée 3 du même auteur constitue la deuxième œuvre élue pour ce travail. On le sait, cette œuvre a valu à Tahar Ben Jelloun le Prix Goncourt de l’année 1987.
Le troisième roman retenu, Partir, 4 apporte plus de lumière sur l’identité des migrants. L’auteur situe la trame de son roman à Tanger dans les années 1990. La ville est gangrenée par le chômage, la prostitution et les trafics de tout genre. Le lieu est un parfait observatoire des rêves d’une Espagne située à 14 kilomètres, au-delà du détroit de Gibraltar. Au café Hafa, Azel, diplômé en Droit sans emploi, est obsédé par l’ailleurs. Quitter le pays est une sorte de folie. Comment s’en sortir, comment en finir avec l’humiliation ?
« Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants, tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et peut-être riche, partir pour sauver sa peau, même en risquant de la perdre » . 5 L’idée de mouvement est ainsi ancrée en des personnages mis en scène par l’ensemble des œuvres retenues.
L’errance peut être définie comme l’action d’errer, c’est-à-dire, de marcher çà et là, à l’aventure, d’aller de part et d’autre. La personne errante est décrite comme un nomade, quelqu’un qui voyage sans jamais s’arrêter, qui erre, qui n’est pas fixé. En comparant le verbe errer à ses synonymes que sont vaguer et vagabonder, le dictionnaire fait ressortir la spécificité de l’errance. C’est ainsi que celui qui erre va sans savoir son chemin, cependant il a un but. On erre par ignorance, parce qu’on s’égare, ou parce qu’on obéit à une force majeure ; on vague par fantaisie, on vagabonde parce qu’on n’a pas ou ne tient pas à avoir une demeure fixe.
L’errance est donc dictée par un but. Cette définition rejoint une autre selon laquelle errer renvoie à être égaré, à aller sans direction précise en cherchant son chemin. La recherche de ce chemin, qui peut être matérielle, psychologique ou symbolique, motive souvent des personnages qui font l’expérience de l’errance dans la littérature maghrébine et particulièrement dans l’expression romanesque de Tahar Ben Jelloun. Dans La Réclusion solitaire, La Nuit sacrée et dans Partir , l’absence de précision de l’itinéraire, de la destination, l’instabilité spatio-temporelle, traduisent une quête ou le désir de combler un manque.
La définition de l’errance soulève un certain nombre de préoccupations. Que traduit l’errance à travers ses différentes manifestations et ses multiples formes dans les romans de Tahar Ben Jelloun ? Telle est la question centrale. En d’autres termes, cette réflexion cherche à savoir ce qu’exprime Tahar Ben Jelloun par sa manière d’aborder les questions relatives à l’errance dans les trois romans sus cités, en connaître la portée.
Cette question autorise une hypothèse primaire qui donne à voir l’errance comme un exutoire, comme un moyen de fuir des réalités asphyxiantes, frustrantes et liberticides. De cette hypothèse primaire peuvent découler quelques hypothèses secondaires. La pluralité des mouvements spatio-temporels révèle des états d’âme des personnages et leur cheminement intérieur. L’errance pourrait constituer pour les personnages, une échappatoire, un mode d’évasion. La mobilité spatio-temporelle permettrait également aux personnages de suivre un processus de libération et de reconstruction. L’errance finit parfois par transformer l’homme en une race manquée : ni Noir ni Blanc, ni homme ni femme.
Le phénomène de l’errance dans la littérature maghrébine a certainement intéressé plus d’un critique, mais au cours des recherches, peu d’ouvrages portant exclusivement sur ce thème spécifique ont été recensés en dehors de quelques travaux universitaires, lesquels méritent d’être visités. Dans sa thèse intitulée : Lectures de l’errance chez Jean Marie Gustave Le Clezio : cas de Le Livre des fuites, Désert, Étoile errante et Hazard suivi d’Angoli Mala , Louis Hervé Ngafomo étudie l’errance dans le cadre de la littérature française. Après avoir décrit les paramètres spatio-temporels de l’errance des personnages, il procède à l’analyse de ses manifestations et de sa poétique avant d’en interpréter les mécanismes de fonctionnement. D’après lui, le thème de l’errance pose le problème de l’intégration des personnages dans leur milieu naturel ou culturel et suscite « plusieurs situations : l’assimilation ou la discrimination, l’adoption ou la récupération, la liberté ou l’affirmation » 6 . L.H. Ngafomo traite du thème de l’errance et les personnages des œuvres de Le Clezio sont d’origines diverses (européenne, indienne, arabo-palestinienne, juive…) ; il n’aborde cependant pas le cas particulier et emblématique du Maghreb, notre champ de prédilection.
Il en est de même de Patrice Nganang qui, dans une section de son Manifeste d’une nouvelle littérature africaine : pour une écriture préemptrice réservée au roman de l’émigration, démontre que l’errance des personnages africains entre Afrique et Europe dans ce type de roman, quel que soit l’angle d’après lequel on l’aborde (départ, chemin, arrivée, retour), n’est ni libre ni fortuite. Elle ne fait en effet que suivre le triangle du chemin tracé à l’avance par le négrier. C’est ce qui explique que les personnages qui, plutôt que de rester dans leur pays où ils se sentent prisonniers du « tourbillon de l’histoire » 7 , partent pour les mêmes destinations, à Londres pour les anglophones, à Paris pour les francophones et plus récemment aux USA, l’autre pôle du triangle. De ce point de vue, le roman de l’émigration n’a rien de nouveau.
Selon Nganang, la nouveauté dans la littérature africaine serait par exemple le voyage du Japon aux États-Unis d’un personnage africain. Le voyage deviendrait ainsi errance guidée par : « l’incertitude productive du flâneur qui marche sans savoir le but de son avancée » 8 donnant ainsi naissance à un genre du roman du voyage qui est encore inexistant dans la littérature africaine. « Au lieu du roman de l’émigration, il peut soudain devenir roman de l’errance », 9 privilégiant ainsi l’aspect de l’errance qui se veut aventure, déplacement sans but précis, vagabondage et ne s’appesantissant pas sur l’errance définie comme le fait d’être égaré, le fait d’aller sans direction précise en cherchant son chemin dont les personnages font l’expérience sur bien des plans.
S’exprimant sur la spécificité du roman maghrébin dans un essai intitulé La Littérature maghrébine d’expression française , Jean Déjeux détermine comme type de roman, sur le plan de la forme, le roman-errance ou du voyage (chez quelques auteurs depuis les années 80) où certains critiques discernent même des « écritures de l’errance » 10 . D’après lui, ce type de romans occupe certes une place importante dans la littérature maghrébine, mais il serait hasardeux, voire erroné, de « généraliser et de parler du roman maghrébin comme n’étant par excellence que celui de l’errance, même si depuis quelques années, ce genre est exploité par plusieurs romanciers » 11 . Parlant des thèmes récurrents dans la littérature issue de l’immigration, il affirme que : « l’errance, le voyage et la déambulation reviennent souvent dans ces romans » 12 qui se situent au carrefour des cultures. Il faut le préciser, Jean Déjeux ne fait qu’évoquer le phénomène de l’errance sans vraiment l’analyser, parce que cela n’était pas sa préoccupation.
L’abondante et riche œuvre romanesque de Tahar Ben Jelloun a eu de nombreux échos dans la critique littéraire. Elle a été l’objet de notes de lecture, d’articles, de colloques, d’essais et d’ouvrages critiques qui sont autant de sources auxquelles ce travail pourra librement s’abreuver. L’ouvrage intitulé Tahar Ben Jelloun : stratégies d’écriture 13 , paru sous la direction de Mansour M’Henni, rassemble les actes d’un colloque dont les sujets portent sur le récit, le temps, l’espace, les figures de style, l’idéologie dans l’œuvre romanesque de Tahar Ben Jelloun, un écrivain qui, tout en étant enraciné dans son terroir, s’ouvre au monde. Françoise Gaudin lui consacre également un essai, La Fascination des images : les romans de Tahar Ben Jelloun 14 . Elle analyse les images employées par l’auteur dans ses romans et fait ressortir ses techniques de composition et son idéologie. On a pu noter aussi quelques travaux de recherche que nous-mêmes avons initiés avec des étudiants de l’université de Yaoundé I et dont la problématique ne fait qu’effleurer la question de l’errance en littérature. Nous ne nous y attardons pas, bien que ces travaux soient d’un intérêt certain pour la vulgarisation d’une littérature restée marginale dans l’enseignement au sud du Sahara.
Ce rapide parcours de la littérature révèle que la problématique de l’errance dans le roman maghrébin et en particulier dans les romans de Tahar Ben Jelloun est un sujet dont certains aspects sont parfois évoqués ou analysés, mais qui n’a pas encore fait l’objet d’une étude un peu plus profonde et vraiment détaillée, comme voudrait le tenter le présent texte.
La littérature étant une transposition de la réalité sociale, cette réflexion adopte comme support méthodologique les travaux d’Henri Mittérand qui propose une lecture sociocritique du roman réaliste du dix-neuvième et du vingtième siècles. Sa perspective préconise de lire le texte romanesque comme une sorte d’énoncé encyclopédique, c’est-à-dire, comme un tout, une entité à étudier pour elle-même dans sa globalité. Il incite à considérer le roman comme un ensemble de signes à la fois artistiques et idéologiques dont aucun ne peut être décrypté isolément. Selon lui, « tout roman propose à son lecteur, d’un même mouvement, le plaisir du récit de fiction, et, tantôt de manière explicite, tantôt de manière implicite, un discours sur le monde. » 15 C’est à partir de cette conception du texte littéraire que la sociocritique prescrit une double démarche. D’abord, il est préconisé de procéder à l’analyse interne de l’œuvre qui permet de dégager la triple compétence sociale, narrative et linguistique de l’écrivain. Il s’agit ensuite de démontrer que cette triple compétence est un héritage social qui détermine l’être de l’écrivain, influence sa créativité et son idéologie. Il est question à ce niveau de procéder à une sociogenèse qui permettra de mettre en évidence la vision du monde du romancier. Cette grille méthodologique autorise d’étudier le phénomène de l’errance dans l’optique du double discours dont parle Mittérand et de la double attitude qu’il prescrit.
Dans un article paru dans Dédale n°5 et 6 , Daryush Shayegan décrit deux attitudes contradictoires de l’expérience de l’entre-deux, « une nouvelle dimension existentielle » qui émerge à « la lisière de mondes souvent incommensurables » 16 et qui implique les cultures occidentales et les cultures dites indigènes dont la rencontre crée un espace interstitiel riche, varié et fécond pour la littérature. La première est celle du mutant qui de manière inconsciente, se laisse errer au gré de vents culturels contradictoires. Guidé par l’instinct de préservation, il subit l’entre-deux. La deuxième est celle du migrant qui, conscient des richesses de l’entre-deux, « évolue dans tous les espace-temps décalés et voyage d’un continent à l’autre de la pensée » 17 . Cette théorie de l’entre-deux permettra de conceptualiser certains aspects de l’analyse de l’errance. Et puisqu’il s’agit de personnage, leur lecture pourra de temps en temps convoquer les champs modaux que théorise Philippe Hamon et qui permettent d’observer autant leur savoir, leur vouloir que leur pouvoir. Cette étude ne manquera pas enfin de faire librement appel aux théories de Jean Pierrot sur le rêve, chaque fois que l’analyse se penchera sur la psychè des personnages, d’autant qu’elle évolue au gré de leurs déplacements et des rencontres, au gré des espaces visités ou traversés.
À partir de cette recherche, il est possible d’établir qu’à travers l’expérience de l’errance, les personnages, guidés par une quête existentielle et identitaire, parviennent à se réaliser. L’errance onirique leur permet de s’évader d’un environnement étouffant et frustrant. Les personnages goûtent à la liberté qu’ils n’ont pas dans la réalité, vivent leurs cauchemars et leurs phantasmes, errent dans des lieux imaginés ou dont ils se souviennent, rencontrent des personnages imaginaires et cela leur permet, le temps d’un rêve, d’une vision, de sortir de l’enfermement, de la solitude et de la rigueur des règles et normes sociales qui les compriment 18 .
L’errance onirique ne suffisant pas à combler le manque, survient une prise de conscience, un évènement déclencheur qui initie une nouvelle ère marquée par une errance physique au cours de laquelle les personnages se débarrassent de tout ce qui les opprime ou les frustre pour se reconstruire. L’errance devient ainsi un processus initiatique qui permet de s’épanouir et d’accéder à la liberté. Comme on peut donc le constater, on est désormais bien loin de la critique formulée dans la revue Souffles en octobre 1969, qui prenait les écrits des Marocains comme « des floraisons de courants littéraires bâtards qui se confinent dans un mimétisme complaisant de modes littéraires importées, sans attaches réelles avec les réalités profondes de nos pays » 19 .
Trois axes principaux font l’ossature de la présente réflexion. Le premier, consacré aux aperceptions du phénomène de l’errance, étudiera le fonctionnement de ce phénomène social à travers ses manifestations physiques, identitaires et oniriques. Le deuxième est réservé à l’examen de l’écriture de l’errance dans les romans de Tahar Ben Jelloun, tandis que le troisième voudra faire ressortir la polysémie de ce phénomène et son utilité dans la construction identitaire.
1 Jean Déjeux, La Littérature Maghrébine d’expression française , Paris, PUF, 1992, p.94.
2 Tahar Ben Jelloun, La Réclusion solitaire , Paris, Denoël, 1976. Cette édition servira de référence tout au long de ce travail.
3 Tahar Ben Jelloun, La Nuit sacrée , Paris, Seuil, 1987. Cette édition sera la référence retenue tout au long de ce travail.
4 Tahar Ben Jelloun, Partir , Editions Gallimard, 2006.Cette édition sera la référence retenue tout au long de ce travail.
5 Idem , p.25.
6 Louis Hervé Ngafomo, Lectures de l’errance chez Jean Marie Gustave Le Clezio : cas de Le Livre des fuites, Désert, Etoile errante et Hazard suivi d’Angoli Mala , Thèse de Doctorat, Université de Yaoundé I, 2008.
7 Patrice Nganang, Manifeste d’une nouvelle littérature africaine : pour une écriture préemtrice , Paris, Homnisphère, 2007, p.234.
8 Idem , p . 237.
9 Ibid. Que l’on ne s’étonne pas de voir des allusions centrées sur le Cameroun. En effet, nous restons dans notre logique de faire connaître un champ littéraire resté résiduel en Afrique au sud du Sahara.
10 Jean Déjeux, La Littérature maghrébine d’expression française , Paris, PUF, 1992, p.94.Il faut tout de même noter que Jean Déjeux a écrit cet ouvrage il y a plus de vingt ans et d’aucuns pourraient penser que la situation générale peut avoir évolué. Nous adhérons nous à cet avis qui reste d’actualité et qui convient à notre démonstration.
11 Ibid.
12 Idem , p 86 .
13 Mansour M’Henni, Tahar BEN Jelloun : Stratégies d’écriture, Paris, L’Harmattan, 1997.
14 Françoise Gaudin, La Fascination des images : les romans de Tahar Ben Jelloun, Paris, L’Harmattan, 1998.
15 Henri Mittérand, Le Discours du roman , Paris, PUF, 1980, p.5.
16 Daryush Shayegan, « L’entre-deux dans la littérature aujourd’hui » in Dédale n°5 et 6 , Printemps . 1997, p.291.
17 Daryush Shayegan, Idem , p308.
18 Il ne faut pas s’éloigner de la pensée selon laquelle la condition de la femme n’était vraiment pas enviable dans la société maghrébine, du fait de l’Islam d’une part et d’autre part, des traditions séculaires qui confinaient la femme à des rôles de soumission, d’acceptation et de procréation.
19 « Appel aux écrivains maghrébins », Souffles , n° 15, 3è trimestre 1969, pp 99-102, cité par Charles Bonn in La Littérature algérienne de langue française et ses lectures, Imaginaire et Discours d’idées , Ottawa, Editions Naaman, 1974, p.14.
I LES APERCEPTIONS DE L’ERRANCE


Les principaux aspects sous lesquels les personnages font l’expérience de ce phénomène doivent ici être examinés et décrits. Il est question à ce stade, de distinguer et d’analyser les manifestations physiques, oniriques et psychologiques de l’errance dans La Réclusion solitaire , La Nuit sacrée et dans Partir, et de voir comment les personnages les vivent.
La description des aperceptions du phénomène de l’errance se fait ici sur la base de l’examen de la compétence sociale de l’écrivain d’après la méthode sociocritique d’Henri Mittérand. Il s’agit de montrer comment, à partir de son expérience, l’auteur bâtit un modèle social fictif et autonome qui se dévoile à travers l’étude du réseau corrélatif des personnages errants. D’après ses théories, le portrait des personnages est porteur de sens et permet de déceler la physiognomonie, c’est-à-dire « un système acquis de caractères fonctionnalisés, devenus des indices où s’associent la notation physique et la connotation psychosociologique » 20 . C’est dire que les traits physiques des personnages que le romancier choisit de mettre en avant permettent non seulement de les identifier, mais également d’établir les divergences et les convergences entre eux. Le portrait des personnages est parfois fait de manière sommaire et symbolique, le romancier privilégiant souvent les traits moraux au détriment des traits physiques ; l’application de cette physiognomonie peut se faire en fonction de l’accessibilité des indices.
Les personnages évoluant dans ce modèle social jouent des rôles particuliers du fait de leur inscription dans un programme narratif. Henri Mittérand écrit à ce propos :
le personnage se trouve ainsi inséré à l’intérieur du roman, dans un réseau de dépendances. On en distingue clairement deux sortes […] La première dépendance tient à la distribution des personnages en classes[…]. La seconde tient à la place et à la fonction de chacun dans le processus narratif du roman. 21
Nous nous emploierons à observer comment fonctionne la société du texte, et ce faisant, à faire ressortir les catégories de personnages et leurs rôles dans la problématique de l’errance. Se vérifiera ainsi l’hypothèse selon laquelle la pluralité des mouvements spatio-temporels, réels ou fictifs, est révélatrice des états d’âme des personnages. Cette classification fera ressortir les rôles des personnages sous l’éclairage des trois champs modaux définis par Philippe Hamon à savoir, « celui du pouvoir […], celui du savoir […], celui du vouloir ». 22
Deux principaux aspects de l’errance sont ici mis à l’étude : l’errance physique porte sur les manifestations matérielles du phénomène d’instabilité spatio-temporelle, et son aspect psychologique, qui intègre une perspective onirique.
I-1. L’ERRANCE PHYSIQUE
L’errance physique renvoie au fait d’aller matériellement, concrètement çà et là, à l’aventure. L’accent est mis ici sur le caractère concret, visible de cette mobilité instable et indéterminée des personnages. En d’autres termes, l’errance physique renvoie aux déplacements matériels qu’effectuent les personnages de Tahar Ben Jelloun et qui revêtent un sens différent d’une classe de personnages à une autre, d’un personnage à un autre, d’où la nécessité de procéder à l’analyse du système des personnages afin de voir comment chaque classe fait l’expérience de l’errance, et en quoi certaines la favorisent ou l’entravent. L’étude des classes de personnages et de leurs rôles dans cette instabilité physique fait mettre en évidence la structure sociale, qui se dévoile à travers l’identification des catégories en présence, et rend visible la manière dont leur interaction contribue à ce phénomène. Henri Mittérand précise la manière de procéder lorsqu’on s’engage dans une telle étude en ces termes : « nous n’avons à retenir pour la classification des personnages, que les traits pertinents, ceux qui entrent dans un système de ressemblances ou de différences identifiées à l’échelle du seul récit ». 23 Il faut donc distinguer les classes de personnages et leurs rôles dans l’aspect physique de l’errance du point de vue de l’instabilité et de la multitude de mouvements spatio-temporels puis du caractère imprévisible des itinéraires qu’ils suivent.
I-1-1. Des mouvements spatio-temporels multiples et instables.
Définie comme le fait d’aller matériellement çà et là, de part et d’autre, l’errance physique est essentiellement mouvement dans l’espace et dans le temps. La lecture de La Réclusion solitaire, de La Nuit sacrée et de Partir de Tahar Ben Jelloun révèle en effet qu’ils sont faits à la fois de moments de stabilité, de sédentarité, et de moments de grande mobilité physique, caractérisée par une certaine imprécision. Ce sont ces derniers qui attirent particulièrement l’attention. On peut ainsi voir quels sont les personnages en mouvement et lesquels encouragent ou entravent ces mouvements.
• Des personnages principaux en mouvement constant
Les personnages principaux des romans de Tahar Ben Jelloun connaissent une grande instabilité spatio-temporelle. On les suit le long de leurs errances physiques et même pendant leurs périodes de stabilité. Ceci les gonfle d’une épaisseur qui les donne à voir comme des personnages centraux. C’est ainsi qu’on peut distinguer le personnage anonyme ou l’émigré dans La Réclusion solitaire , Zahra dans La Nuit sacrée et Azel dans Partir .
Dans La Réclusion solitaire , une classe de personnages est mise en exergue en ce qui concerne l’errance physique au Maroc : il s’agit des paysans. On observe au pays natal, une migration des paysans de leur village à la ville. Le personnage anonyme qui conduit le récit est fils de paysan. Symboliquement, son anonymat fait de lui le représentant de la classe paysanne, car elle le fond dans la masse des paysans rendus vagabonds par la déterritorialisation et l’exode rural.
L’errance physique de ce personnage commence avec l’arrachement à la terre de ses ancêtres où, né « près d’un ruisseau au cours d’eau hérité », 24 il est en harmonie avec la nature. Dépossédés de leurs terres par l’industriel, avec la complicité du Chef boutonné, les paysans, encadrés par de jeunes intellectuels, se soulèvent. Le récit de la répression sanglante du soulèvement de ces ouvriers de la terre par le Chef boutonné est fait par le plus jeune, dont les cheveux bouclés, le rire tendre et l’espoir fou dans les yeux contrastent avec la dureté et l’austérité de l’homme en tenue. Le personnage anonyme est emmené par ses parents en ville alors qu’il n’est encore qu’un enfant. Ce départ pour la ville est vécu comme un déchirement. Son autoportrait est symptomatique de sa souffrance. Il se décrit en effet comme un corps fermé sur des blessures avec du sang sur les genoux, les cheveux bouclés par la nuit et le ciel lourd dans les reins. La lecture de ce faible savoir étale son incompréhension face à ce déplacement qui détériore les conditions de vie, le déstabilise et le contraint à l’errance : « Je ne comprenais rien à ce qui arrivait » 25 dit-il comme pour justifier son incurie.
L’examen de son vouloir reflète le désir de retrouver le Tinghir natal, qui apparaît à ses yeux comme un lieu paradisiaque. Vivre à Tinghir devient, « un objet auquel il attribue une valeur positive (il désire l’obtenir) » 26 . A contrario, la vie en ville acquiert « une valeur négative » 27 à cause du dénuement, de la précarité et de la détresse qu’elle implique pour lui et ses semblables : « ma vie ce fut d’abord un terrain vague où s’amoncelaient les déchets et le désespoir d’hommes et d’enfants qui ne savaient pas où aller » 28 . Dans cette ville, il se perçoit comme un corps écorché, fermé sur des blessures. C’est un territoire où l’œil est écorché et le sang retenu. Ces maux déboussolent le personnage qui va çà et là, espérant s’en libérer.
Il ne possède aucune modalité de pouvoir ; son incompréhension et son impuissance à conformer la réalité à son vouloir le porte à l’errance dans « les rues et les places à la recherche de l’olivier et du ruisseau » 29 . Déterritorialisés, égarés, perdus dans la ville et sans domicile fixe, ces paysans sont condamnés à une instabilité aussi bien matérielle que spatio-temporelle, dans une ville inhospitalière dont ils ne maîtrisent pas les rouages. D’où l’instabilité physique du jeune personnage. Lorsque, parlant de sa vie d’errance au Maroc, le personnage déclare : « Je passais. Dans les ruelles. Les maisons. Les terres. Je dormais n’importe où » 30 , on peut entrevoir, à travers la pluralité des lieux, une grande mobilité de l’individu. C’est dans un tel climat social que vient l’appel de la fortune et de l’exil.
Poussé par la nécessité et les rêves de fortune, le personnage fait de la France le pays de l’exil, de l’émigration comme bien d’Arabes d’origine nord-africaine. Le personnage, qu’on pourrait également appeler l’émigré anonyme, – le sujet écrivant n’a pas cru devoir lui donner un nom – est le seul maghrébin dont les déplacements sont décrits de manière relativement détaillée. L’errance physique pour ce personnage âgé de 26 ans, qui se sent aliéné par le travail, apparaît comme un exutoire, un plan d’action contre diverses afflictions. Sur le plan du vouloir, l’émigré affiche clairement son désir d’errer. Sa déambulation dans la rue est précédée, à chaque fois, d’un moment de ras-le-bol. Une fois de plus, l’image qu’il a de lui-même est révélatrice de son mal-être. Il se décrit comme un arbre déraciné 31 , un corps orphelin, fissuré, exilé, meurtri qui a dans les yeux un rêve éteint. Sa peau, bonne à tanner, est une différence et sa silhouette agaçante délibérément ignorée. Le sentiment de ployer sous une réalité frustrante et étouffante pousse l’émigré anonyme à réagir par des déplacements fréquents et indéterminés dans la ville : « En ce dimanche pénible, la peur, l’angoisse. Corps étranger planté dans mon corps et rendant mes mouvements difficiles, dérisoires. J’avais mal. Un mal indéfinissable. […] Il fallait faire quelque chose. Sortir, crier, donner un coup de pied dans l’abîme. Je suis sorti » 32 . Dans la rue, il est toujours tenaillé par la peur, mais cette fois-là, de mourir sur un banc public, là où meurent les exilés. L’errance physique est parfois motivée par le désir d’éviter les cauchemars que suscite en lui le fait d’être détenu, attaché. La flânerie est aussi un moyen d’enrichir son imaginaire ; quand il lui arrive de sortir, c’est surtout pour justifier son univers clos et intime.
Sur le plan du savoir, l’histoire coloniale présente la France sous un jour fabuleux ; mais une fois rendu sur place, l’émigré se heurte à l’indifférence et à l’exclusion. Les traits physiques des Français tels que décrits par le romancier prennent rapidement une circonspection symbolique qui dévoile leur froideur et leur racisme. Pour eux, l’émigré est un obsédé sexuel, un élément perturbateur et agitateur 33 , porteur de tous les maux et aussi de quelques virus qu’il faut absolument maîtriser grâce à l’appareil de domination et de contrôle qu’est l’Ordre de l’Abstrait . Cette autorité suprême, dont le rôle est de s’assurer que les émigrés restent bien à leur place, participe à créer les conditions d’exclusion et même de réclusion de l’émigré. Le Français apparaît ainsi comme le principal contradicteur de l’errance physique de l’émigré. Sur un ton impératif, l’Ordre de l’Abstrait soumet l’émigré à un règlement strict fait d’une liste interminable d’interdits. Tous ces interdits créent et poussent le mal-être de l’émigré à son paroxysme. Conscient de sa condition, du racisme, des préjugés et des représentations que les Français se font sur sa race, il sait aussi qu’à l’extérieur, c’est le règne des ratonnades et de la peur. Toutes ces considérations, qui habituellement le confinent à la réclusion, ne lui ôtent pas la capacité ou le désir de sortir et de marcher dans la rue malgré tout. Le trop-plein de frustrations produit ainsi un effet contraire à celui escompté. Il sait que l’errance ouvre la voie aux rencontres avec les autres et espère ainsi pouvoir exister autrement, être moins transparent aux yeux des Français. Cela se concrétise par plusieurs mouvements indéterminés de sa chambre (sa malle) vers l’extérieur.
Pendant ses errances, l’émigré tente d’établir un contact avec tous ceux qu’il trouve sur sa route : « Je changeais souvent de trottoir et je souriais à qui voulait bien me regarder » 34 , informe-t-il le lecteur. Il sourit à toutes les femmes qu’il rencontre, visiblement pour entrer en contact avec elles et concrétiser son rêve de relation amoureuse. Mais elles lui renvoient toutes « son sourire dans un kleenex en boule mouillée » 35 , exprimant ainsi le dégoût et le rejet qu’il provoque chez elles. Les femmes qu’ils rencontrent, par leur rejet, contribuent à prolonger l’errance du personnage, car, chaque échec renouvelle son envie de poursuivre le chemin aux fins d’une énième tentative. Il essaye de se fondre dans la foule, mais celle-ci l’exclut sans même faire d’effort, rendant sa solitude encore plus grande. Loin de lui procurer du réconfort, cette errance dans les rues de Paris accroît son sentiment de solitude et d’isolement, au moment même où l’émigré a besoin que les choses changent pour pouvoir trouver sa place.
Sur le plan du champ modal du pouvoir, il apparaît que malgré son désir d’exister, l’émigré est impuissant quand il s’agit de changer les choses, de redéfinir l’équilibre relationnel : « J’essayais d’expliquer l’autre jour à des compatriotes que nous devons exiger un peu plus d’existence. Ils voulaient bien, mais que faire ? » 36 . Cependant, il se donne à travers ses errances dans les rues de Paris une stratégie et des moyens pour aller à la rencontre de l’autre. C’est ainsi que pour Hamon, « l’attribution de [son] vouloir […] peut passer […] par un syncrétisme actanciel circonscrivant une figure de type « psychologique », dans laquelle le sujet est à la fois destinateur et destinataire de son vouloir faire (il se fixe lui-même son programme, dont il espère être le bénéficiaire ultime). » 37
Gazelle, l’émigrée palestinienne, agit comme un adjuvant. La description de ses yeux exprime l’espoir et la sympathie qu’elle lui inspire : « Ses yeux c’est là que le soleil mêlé d’autres astres s’est pris d’éternité, un ciel peuplé de diamants. Ils sont grands, leur éclat plein d’affection, leur rire fou d’espoir. » 38 Ces métaphores empreintes d’optimisme et d’espoir révèlent le rôle d’initiatrice que gazelle joue auprès de l’émigré, qui sortait d’une malle et fut ébloui par un petit soleil fou selon ses propres termes. Elle donne une leçon de courage et de combativité aux personnages maghrébins. Gazelle aide l’émigré à trouver un nouveau sens à son existence. En plus de la relation amoureuse, elle donne à l’émigré maghrébin les outils pour une meilleure existence tout en réveillant ses instincts révolutionnaires. La rencontre avec Gazelle crée le besoin de sortir de soi et d’aller avec les autres, être avec les autres, errer autrement. On n’est plus obsédé par l’idée de se faire reconnaître et accepter par les Français.
Comme l’émigré de La Réclusion solitaire, le protagoniste de Partir vit physiquement l’errance au Maroc d’abord puis en Europe et plus particulièrement en Espagne. Au pays natal, Azel, un jeune diplômé en droit de 24 ans, chômeur et sans perspective d’emploi, est hanté comme nombre de ses compatriotes par le désir obsédant d’émigrer en Espagne. L’incapacité à concrétiser ce vouloir l’amène à errer en rêvant à cet ailleurs idéalisé. Au sortir de l’observatoire des rêves qu’est le café Hafa, Azel mû par le désir d’échapper à la nuit, se laisse mener par ses pas : « Il marche dans la ville, ne parle à personne, s’imagine tailleur, couturier d’un autre genre à part reliant les ruelles étroites aux avenues avec un fil blanc ». 39 Il arpente les rues, se balade sur le quai pour observer les paquebots qui partent pour l’Europe, les passagers et les gros camions qui embarquent. Il entre au hasard dans divers cafés et bars de la ville.
Dans un de ces bars, Azel, qui a été escroqué par Al Afia, un passeur trapu, subit les représailles de ce dernier après une ultime provocation. Cette péripétie provoque la rencontre d’Azel avec Miguel, homosexuel d’âge mûr, dont l’arrivée fait fuir les brutes revanchardes. Séduit par la candeur du visage et la beauté du corps d’Azel, Miguel se présente comme un adjuvant à l’émigration et à l’errance physique.
Par une espèce de contrat tacite, Miguel concrétise le rêve de voyage d’Azel dont il compte faire son amant. Une fois rendu en Espagne, Azel entretenu et choyé par son protecteur vit leur relation amoureuse comme une prison dorée, et pour s’en évader, il se plaît à errer dans les bas-fonds avec une bande de Marocains oisifs et ouverts à tous genres de trafics.
Dans La Nuit sacrée , l’errance physique de Zahra est profondément ancrée dans le pays natal. Zahra est un personnage complexe et mouvant. Son ambiguïté fait d’elle un être marginal, quel que soit le milieu dans lequel elle se trouve. Ahmed/Zahra, dès sa naissance, est présentée, traitée et élevée comme un garçon par son père alors qu’en réalité, elle fait partie du genre féminin. Elle entre dans le moule que son père a créé malgré le refoulement évident et l’humiliation. Du point de vue du vouloir, ce personnage fait preuve d’incapacité pathologique à agir, à prendre une décision. Cette aboulie, qui se manifeste par l’absence de désir de se mouvoir, d’agir pour améliorer sa condition, la maintient dans une situation frustrante et inconfortable. Tout est mis en œuvre pour camoufler les marques de la féminité : cheveux courts, léger duvet servant de barbe et raideur de la démarche pour mieux asseoir l’illusion. Elle passe par la suite par un stade où son désir d’errance n’est qu’un rêve où elle exprime « un désir vague de quelque chose d’imprévu » 40 et en l’occurrence de changement, de mouvement, pour finalement atteindre celui où elle a un projet concret et où elle veut un objet précis : la liberté de se mouvoir pour se débarrasser des chaînes de son ancienne vie et construire une nouvelle.
Pendant la nuit dite du destin, son père mourant l’affranchit comme en bénéficiaient autrefois les esclaves et lui donne un nouveau nom, Zahra, symbole d’une renaissance. Dans la tradition musulmane, Zahra, qui signifie « la resplendissante », était la fille préférée de Mahomet, qui la désignait d’ailleurs comme la plus noble des femmes du paradis. Le père de Zahra magnifie cet éclat en des termes aussi poétiques qu’affectueux : « Je vois ton visage auréolé d’une lumière extraordinaire. Tu viens de naître, cette nuit, la vingt-septième… Tu es femme… laisse ta beauté te guider […] La Nuit du Destin te nomme Zahra, fleur des fleurs, enfant de l’éternité » 41 . En lui faisant miroiter le rayonnement de sa beauté et sa féminité, il l’incite à l’errance, à abandonner son terroir pour s’ouvrir à de nouveaux espaces : « Quitte cette maison maudite, fais des voyages. Vis !… Vis !… Et ne te retourne pas pour voir le désastre que je laisse. Oublie et prends le temps de vivre… » 42 C’est à partir de ce moment-là que se concrétise en Zahra le désir encore vague d’en finir avec son ancienne vie, de s’en éloigner en allant n’importe où. On assiste donc à une délégation de vouloir faire ou vouloir errer par un destinateur extérieur, le père, qui devient devoir faire ou devoir errer pour Zahra et qui oriente son programme narratif. Philippe Hamon l’exprime de cette manière : « l’attribution de ce vouloir au personnage peut passer […] par un contrat ou un pacte dans lequel c’est un acteur différent qui intime au sujet l’ordre (ou la suggestion) de vouloir faire ou être ou avoir quelque chose. » 43
Lorsqu’on considère le plan modal du savoir, Zahra, qui adhère à la dernière volonté de son père, sait également que « le printemps n’était pas dans la maison », ce qui implique le besoin d’aller vers l’extérieur, d’errer à sa recherche. Le premier mouvement intervient alors que le projet qu’a Zahra de commencer une nouvelle vie faite de voyages est encore vague : « Je ne peux pas dire que mes dispositions étaient prises, mais je savais qu’après la mort du père, j’allais tout abandonner et partir », apprend-elle au lecteur. 44 On peut ainsi voir, sur le plan modal du pouvoir, qu’elle n’a pas encore élaboré de stratégie, ou mis en place des moyens pour passer à l’acte. Une fois de plus, c’est un contrat qui est à l’origine de cette action. Et de manière quasi inattendue, une femme habillée en mariée dans une cérémonie d’enterrement lui couvre les épaules d’un burnous brodé d’or et l’incite en une fraction de seconde à partir avec un mystérieux cavalier en gandoura bleue.