La fiction en prose 1760-1820

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Français
262 pages
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Description

Cet ouvrage réunit un ensemble d'études sur le roman principalement autour du roman polonais : à la fois analysant les trames historiques et pseudo-historiques du roman des années 1760-1820, que des thématiques comme le voyage à la fin du XVIIIème et au début du XIXème, analysant également le roman épistolaire et le roman à l'époque révolutionnaire. Sont ainsi étudiés des auteurs comme T.K Wegierski, Ch.H Spiess, Alexandre Radichtchev, etc.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2004
Nombre de lectures 29
EAN13 9782296347656
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA FICTION EN PROSE
1760-1820
DANS LES LITTÉRATURES DE L'EUROPE OCCIDENTALE,
CENTRALE ET ORIENTALE © L'Harmattan, 2003
ISBN : 2-7475-5787-1
EAN : 9782747557870







Textes réunis par
Hana Voisine-Jechova
Professeur émérite à l'Université de Paris-Sorbonne
LA FICTION EN PROSE
1760-1820
DANS LES LITTÉRATURES DE L'EUROPE OCCIDENTALE,
CENTRALE ET ORIENTALE
Actes de Colloque international organisé par
Le Centre de Recherches sur les littératures
et civilisations slaves
de l'Université de Paris-Sorbonne
et
Le Centre de l'Académie Polonaise des Sciences à Paris
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE A la mémoire de Jacques VOISINE,
un des initiateurs des recherches comparatistes
sur la prose de l'époque en question










Table des matières
H.Voisine-Jechova -M. Tymowski, Introduction 11
H.Voisine-Jechova, Entre document et fantaisie. Divers
aspects de fiction au Tournant du siècle des
Lumières 15
A.J.Zakrzewski, Trames historiques et pseudohistoriques
dans le roman polonais des années 1760-1820 39
G.Van de Louw, Les colonies néerlandaises entre réalité
et fiction: Reinhart d'Elisabeth Maria Post ou la
présence de l'absence 79
J.Sztachelska, Le voyage comme genre et motif des
romans polonais à la fin du XVIlle et au début du
X1Xe siècles 99
M.Marty, Réalité et fiction dans les récits des voyageurs
français en Pologne durant la seconde moitié du
XVIlle siècle 127
P.Kaczyfiski,La prose de voyage de T.K.Wçgierski 157
R.Baudin, Fonction encyclopédique et symbolique
intertextuelle dans "Le voyage de Saint-Péters-
bourg à Moscou" d'Alexandre Radichtchev 175
P.Matuszewska, Des traductions aux ouvrages originaux:
roman épistolaire en Pologne (1760-1820) 197
M.Cook, Le roman à l'époque révolutionnaire —
évolution ou révolution 221
E.Achermann, Finalité ou fatalité. L'oeuvre de Ch.H.
Spiess entre littérature et psychologie 231 Introduction
Ce colloque s'inscrit dans toute une série de recherches
qui sont menées, depuis plus d'une trentaine d'années, sous
l'égide de l'AILC, dans le cadre de l'histoire des littératures
écrites en langues européennes. Plusieurs congrès et colloques
ont été organisés sur l'ensemble de ce projet — en France, en
Pologne, en Hongrie, en Bohême, en Allemagne ou en
Belgique. A Budapest, la revue Neohelicon a été créée pour
faciliter ce travail. Plusieurs volumes de la série envisagée ont
été publiés (sur les Avant-gardes, sur la Renaissance, sur le
Symbolisme, sur le Drame romantique, sur l'Ironie
romantique...), d'autres sont en préparation — quelques-uns ont été
abandonnés.
Le but de cette rencontre ne se limite pourtant pas à un
travail préparatoire, devant servir à l'élaboration d'un autre
ouvrage. L'époque mouvementée de la fin du XVIIIe et du
début du XIXe siècles peut servir de base à une réflexion sur
des hésitations entre diverses formes et fonctions littéraires,
hésitations d'une actualité permanente. En essayant de mieux
comprendre les aspirations et les interrogations esthétiques et
spirituelles des écrivains dont deux siècles nous séparent,
nous pouvons en effet saisir, à côté des phénomènes
conditionnés par le temps, certaines traces d'une pérennité
culturelle, voire le retour à des questions toujours ouvertes que
chaque époque pose différemment. Les études sur des "fins de
siècles" précédentes nous amènent à nous interroger sur notre
propre siècle, et à découvrir des parallèles voire des affinités
entre les tendances marquant notre époque — et les
conceptions esthétiques du passé.
Une des questions fondamentales des recherches
littéraires consiste à saisir la frontière entre la fiction et le document dans la vision du monde. A l'époque qui nous
intéresse cette question s'imposait souvent au premier plan, ce
qui avait pour conséquence une restructuration des genres
littéraires et une nouvelle attitude devant leur perception. C'est
de ce point de vue qu'une douzaine de chercheurs venant de
divers pays (France, Pologne, Angleterre, Suisse, Allemagne)
ont essayé d'apporter de nouvelles informations sur leurs
littératures nationales ainsi que de proposer des approches
comparatistes susceptibles de saisir les dénominateurs
communs entre elles, voire leurs divergences résultant des
conditions, culturelles et autres, dans lesquelles elles se
développaient.
Parmi les analogies qui apparaissent entre le
bouleversement des styles et des genres au Tournant du siècle
des Lumières et les tendances du postmodernisme, certaines
attirent tout particulièrement l'attention. Il s'agit en premier
lieu de l'intérêt pour les narrations autobiographiques — et
l'impossibilité de les présenter de façon documentaire. C'est
précisément ce problème qui a constitué l'arrière-plan de
plusieurs communications. II est également significatif qu'une
grande partie des études a été consacrée à des "relations de
voyage" — pour démontrer que des réminiscences littéraires y
ont été plus fortes que la réalité observée et que la tradition de
ce genre permettait d'introduire toute sorte d'observations
dépassant l'expérience vécue. Associé à la fiction, le document
devient incertain même chez les écrivains qui insistaient sur la
"vérité" de leurs oeuvres, comme c'était le cas dans les
Confessions de Rousseau.
Les modèles littéraires jouent un rôle très important,
pas seulement dans la fiction romanesque; ils influencent
également le mode de vie de la société, surtout de jeunes gens
12 qui cherchent leur raison d'être à la fois dans l'écriture et dans
une rêverie sentimentale ou dans des méditations spirituelles.
Il va de soi que dans cette atmosphère, les traductions et
adaptations d'ouvrages d'une renommée mondiale (parmi
lesquels celles qui s'inspirent de Bernardin de Saint-Pierre
occupent une place non négligeable) acquièrent une nouvelle
signification témoignant parfois à la fois d'une soumission à
l'auteur de l'original — et d'une rivalité avec lui. C'est un
deuxième point important évoqué dans quelques
communications.
La fiction romanesque de l'époque n'est pas toutefois
située seulement entre le document et des échos littéraires.
Elle se nourrit également d'expériences oniriques — et de
réflexions philosophiques et ainsi ouvre la voie au roman du
XIXe siècle. On peut en effet constater une transition (ou des
hésitations) entre le roman gothique, construit sur
l'enchevêtrement d'événements invraisemblables, et les portraits
de personnages étranges, solitaires et exclus de la société à
cause de leurs crimes ou à cause de leur folie qui —
conformément à la recherche médicale de l'époque —
commence à être perçue sous plusieurs éclairages nuancés.
A ce troisième aspect caractéristique de la prose
narrative ou descriptive de l'époque on pourrait ajouter
l'attitude ironique (et souvent auto-ironique) qui commence à
pénétrer dans la fiction littéraire sous une forme particulière.
Les auteurs commencent en effet à ajouter à la caricature de la
société dépravée des interrogations sur leurs propres capacités
à percevoir la réalité et à vivre avec les autres, sans provoquer
leur incompréhension, voire leurs moqueries. Il est vrai que ce
quatrième point a été traité plus discrètement dans les
communications présentées, il apparaissait pourtant à l'arrière-
13 plan de plusieurs études.
Il serait artificiel de vouloir trouver dans tous les
domaines des ressemblances entre les aspirations esthétiques
du Tournant du siècle des Lumières et les programmes
littéraires de l'époque actuelle. Certains phénomènes
caractéristiques de la transition entre le Classicisme et le
Romantisme relèvent de l'héritage du passé. Il n'en est pas
moins vrai qu'en évoquant des textes, parfois peu connus,
créés il y a deux cents ans, les auteurs des communications
n'ont pas indiqué seulement leur position dans l'histoire
littéraire, mais ont souvent montré leur intérêt pour le lecteur
d'aujourd'hui. Et ils ont également apporté une contribution
aux recherches comparatistes, en élargissant le champ des
investigations à des littératures moins connues et en proposant
des approches qui leur sont appropriées.
Le Colloque était organisé conjointement par le Centre
de Recherches sur les Langues et Civilisations Slaves de
l'Université Paris IV et par le Centre de l'Académie Polonaise
des Sciences à Paris, qui ont l'un et l'autre participé
matériellement à son organisation. Les débats se sont déroulés
dans les locaux prestigieux de l'Académie Polonaise des
Sciences. Nous voulons remercier tous ceux qui nous ont
fourni un apport matériel et qui ont contribué à l'organisation
du Colloque.
Hana VOISINE-JECHOVA — Michal TYMOWSKI
14 Hana VOISINE-JECHOVA
(Université Paris IV)
Entre document et fantaisie
Divers aspects de la fiction au Tournant du siècle des Lumières
Le sujet de ma communication porte sur un des aspects
de la création littéraire, tout particulièrement mis en valeur au
Tournant du siècle des Lumières: sur les hésitations entre ce
qui est un document objectivement vérifiable, un témoignage
fondé sur une expérience subjective d'une part — et de l'autre
une création émanant de la fantaisie de l'auteur. En premier
lieu, il s'agit de comprendre et de définir ce qu'est la fiction
dans la littérature, comment elle a été perçue et jugée à
l'époque en question, et tout particulièrement dans divers
genres, quels aspects de sa fonction ont changé et ce qui en
résulte pour le développement des formes et des contenus
littéraires.
A la fin du XVIIIe siècle, et surtout au début du
XIXe, les poétiques normatives cessent de satisfaire et
commencent à être doublées et même remplacées par des
poétiques descriptives. Ce processus reflète le fait qu'on est
porté à admettre une assez grande variété de formes littéraires à
l'intérieur desquelles peuvent se combiner des éléments
différents. Il n'y a pas seulement la poésie lyrique, épique et
dramatique, mais il y a des éléments lyriques, épiques et
dramatiques qui peuvent se rencontrer dans une seule oeuvre.
Cette conception, connue surtout par les réflexions de Goethe,
est un des témoignages de l'ouverture esthétique de l'époque.
On peut citer d'autres témoignages semblables. Les
conceptions du document et de la fiction dans la littérature en font partie. On commence, en effet, à s'interroger sur les frontières
entre ce qui est vrai et ce qui relève de la sphère de
l'affabulation, et ces discussions mettent par la suite en
question les définitions, les critères et les délimitations des
genres. Les disputes littéraires, doublées parfois de réflexions
épistémologiques et morales, ne tardent pas. Elles créent en
effet la base d'une nouvelle conception de la littérature. Mais
on y rencontre beaucoup d'hésitations, de tâtonnements et de
malentendus qui, eux aussi, sont caractéristiques de l'époque
en question.
Dans certains pays, les dernières décennies du XVIIIe
siècle sont considérées comme un retour vers de vraies valeurs
du passé, comme une nouvelle vague de "renaissance", voire
de "renouveau".' Comme à l'époque de la "première"
Renaissance des XVe et XVIe siècles, on réédite les oeuvres
marquantes du passé.
Ainsi en Bohême la Chronique tchèque de Vâclav
Hâjek z Liboèan. L'oeuvre, menée jusqu'à l'année 1526, et
publiée en 1541, était très célèbre, aussi bien comme source
d'informations sur le passé tchèque que comme lecture
divertissante et agréable. Au XVIIIe siècle, elle a trouvé un
admirateur en la personne du comte Frantigek Antonin Berka z
Dubé qui l'a fait traduire en latin par le piariste Victorin a
S.Cruce. Avant d'imprimer cette traduction, un autre piariste,
Gelasius Dobner (1719-1790) fut chargé de revoir le texte. Ce
fut un désastre. Le savant piariste a attiré l'attention sur de
nombreuses inexactitudes de l'oeuvre de Hàjek. On l'a donc
chargé d'en préparer une édition critique. Dobner a travaillé
'En tchèque, on utilise le terme "obrozenf" qui signifie textuellement
"renaissance"; pour éviter une ambiguïté, nous utilisons en français le
terme de "renouveau".
16 une vingtaine d'années et il n'a commenté, en six volumes
(1762-1786), qu'une partie de l'oeuvre (jusqu'à l'année
1198). Les savants éclairés ont été scandalisés. L'oeuvre que
tant de lecteurs admiraient n'était qu'un amas d'affabulations
— de mensonges comme on le disait à l'époque. Cette
critique, reposant sur un malentendu, est caractéristique de
l'époque. La Chronique de Hâjek, comme la plupart des
chroniques d'autrefois, combine des aspects de fiction
narrative avec des informations historiques et semi-
historiques, des légendes et avec des motifs littéraires puisés
dans d'autres chroniques ou même dans certains romans
médiévaux, voire dans des contes de fées. Après la critique
désastreuse de Dobner, aucun historien qui se respecte n'osera
plus écrire comme Hâjek. Le document et la fiction se sont
séparés. D'un côté, on écrivait des études historiques fondées
sur des documents minutieusement examinés — de l'autre on
créait des récits et romans historiques. Les éléments qui
coexistaient auparavant dans le cadre d'une seule oeuvre étaient
maintenant répartis entre deux genres distincts.
Mais cette distinction n'est pas parfaite. Rejetée par des
savants éclairés, la Chronique de Hâjek continue encore lar-
gement au XIXe siècle à inspirer poètes et peintres.
Ce n'est pas le seul paradoxe dans l'attitude devant le
document et la fiction en littérature. Quelques décennies plus
tard, mais toujours dans notre période, Goethe a désigné ses
propres mémoires comme Dichtung und Wahrheit (fiction
poétique et vérité). On reprochait à un modeste prêtre du XVIe
siècle d'avoir inventé certains détails à propos de monarques
médiévaux, qu'il ne pouvait pas connaître directement — et le
17 génie dominant de l'époque, Goethe, avoue ne pas pouvoir se
tenir à la stricte réalité, même en se souvenant de ce qu'il avait
vécu lui personnellement.
On ne peut certes pas comparer Dobner et Goethe;
pourtant on trouve chez eux deux attitudes, extrêmes dans un
sens, qui caractérisent notre période.
Depuis toujours, l'expression littéraire est fondée sur
un assemblage d'éléments "documentaires" et d'éléments
fictifs, voire diversement fantaisistes, sur des modifications et
manipulations des expériences vécues, métamorphosées sous
le poids des critères esthétiques et autres. Jusqu'à un certain
moment, leur coexistence avait toutefois été acceptée
généralement de façon spontanée. Dans les dernières
décennies du XV Ille et au début du XIXe siècles, cette
coexistence est mise en question et devient même
problématique, ce qui joue un rôle très important dans la
constitution des genres littéraires et dans la conception de
divers types de la prose narrative.
Un malaise devant l'invraisemblance de la fiction
romanesque s'est d'ailleurs manifesté déjà à l'extrême fin du
XVIIe siècle et a donné naissance, en Angleterre', à la
distinction terminologique entre "romance" (récit d'aventures
sans souci de vraisemblance) et "novel" (roman dans
l'acception "moderne" — c'est-à-dire celle qui a été prônée par
les auteurs représentatifs de notre période et qui valorise la
narration en tant que témoignage sur l'homme et sur la
société). Dans leurs discussions, les critiques et théoriciens se
concentrent sur le roman considéré à l'époque comme
représentatif de la fiction en prose, mais leurs réflexions ont
des conséquences plus vastes et mènent parfois à une
'Voir William Congreve, Incognita (1692).
18 redéfinition des genres en prose et même à leur mise en
question.
Les critères dont on se sert dans ces discussions sont à
la fois esthétiques et éthiques. Les interférences entre l'art et la
morale, individuelle et civique, sont en effet plus évidentes au
XVIIIe siècle que par exemple à l'âge baroque, et elles sont
mises en valeur par les meilleurs écrivains de l'époque,
souvent, avec beaucoup de ferveur, précisément par ceux qui
n'ont rien de commun avec la conception restreinte,
informative et édifiante, de la littérature.
Pendant tout le XVIIIe siècle, de nombreux
romanciers et théoriciens s'expriment sur "l'utilité" et "la nocivité"
des romans. Les attaques contre les romans peuvent se
résumer en deux points: 1. Les romans sont immoraux et
corrompent la société et 2. ils sont fondés sur des mensonges.
Pour les partisans des Lumières, ces deux reproches
ne font qu'un: celui qui ne se dirige pas selon sa raison,
produit des mensonges — et ne pas se diriger selon sa raison,
ne pas respecter la vérité est un acte immoral qui mène à
l'abaissement de l'homme. Le roman, fondé sur une fiction,
que l'on ne distingue pas du mensonge, devrait donc être
rejeté au nom des critères moraux. Mais peut-on remplacer la
fiction par le document? On n'y parvient pas. L'oeuvre fondée
exclusivement sur des "documents" cesserait d'appartenir à la
littérature — et en plus, qu'est-ce que la vérité et quelle est
notre possibilité de la saisir et de la transmettre par des
procédés verbaux?
1. On commence à se rendre compte du caractère
multiple, voire hybride de l'expression littéraire. Dans la
Lettre à Mme D*** sur les romans, Desmolets écrit en
1728:
19 Un récit qui ne contient rien que de vrai est une histoire; un tissu de
fictions est une fable; le mélange de la fable et de l'histoire fait le roman.
Les recherches sur les rapports entre la fiction et le
document en prose pourraient se baser sur cette constatation,
en prenant toutefois en considération le fait que leur
coexistence modifie nécessairement le statut de tous les
éléments dont l'oeuvre est constituée.
2. On s'interroge sur ce qui est document et ce qui est
vérité, et sur leurs fonctions respectives dans une oeuvre
littéraire. Dans son Eloge de Richardson, Diderot écrit:
L'histoire la plus vraie est pleine de mensonges, et ton roman
plein de vérités.
La défense du roman date d'ailleurs déjà de la première
moitié du XVIIIe siècle. Dans son Discours sur le roman
(1745) Baculard d'Arnaud considérait le roman du nouveau
style (au sens de l'anglais "novel") comme "un tableau naturel
de la société" plus divertissant et instructif que "tous les
volumes d'histoire".
Nous nous trouvons ici devant le deuxième champ
d'investigations: la notion de la "vérité" et du "mensonge"
dans une oeuvre littéraire.
Il serait anachronique d'attribuer à des écrivains du
XVIIIe siècle les conceptions phénoménologiques et tout
particulièrement celle de la "réalité intentionnelle" dans l'ac-
ception de Roman Ingarden 3. Mais il est évident qu'on admet
déjà plusieurs types et modes de la vérité — et c'est
3 On trouve d'ailleurs chez certains auteurs de notre période des
réflexions proches de celles du savant polonais. Un des meilleurs
exemples des "endroits non définis sous tous les aspects" et de leur impact
sur la perception esthétique se trouve en effet dans Les années
d'apprentissage de Wilhelm Meister de J.W.Goethe.
20 précisément en voulant saisir et définir leurs aspects multiples
et parfois contradictoires que les meilleurs auteurs de notre
période ont non seulement enrichi les genres et formes
littéraires, mais également contribué à une meilleure
connaissance de la pensée et de l'imagination humaines.
La quête de la vérité semble primordiale à l'époque en
question. Mais, mise en relief, cette vérité devient protéenne.
Il y a la vérité de ce qui est "vrai" (vérité historique ou
documentaire fondée sur l'unicité de l'événement) et il y a la
vérité de ce qui est "vraisemblable" (vérité de fiction narrative
qui met devant les yeux du lecteur ce qui pourrait arriver, sous
des formes différentes, à tout le monde — ou presque). Il y a
une vérité de l'exploit exceptionnel — et une vérité de la vie
quotidienne, une vérité événementielle et sociale — et une
vérité de l'expérience intime, des sentiments et même des
rêveries... Les écrivains essaient de se protéger contre cette
invasion de notions différentes d'une vérité difficile à définir et
ils cherchent des moyens pour convaincre le lecteur — et pour
se convaincre eux-mêmes — que leurs oeuvres correspondent
aux exigences esthétiques du nouveau type du roman,
c'est-àdire qu'ils dévoilent la réalité du monde et du coeur humain.
Pour y parvenir, ils privilégient certains types de présentation
qui permettraient de percevoir leurs récits et romans comme
"vrais" — ou du moins ils ont recours à des artifices pour
qu'on ne puisse pas les accuser de mensonge. De là une mise
en valeur de "manuscrits trouvés" présentés comme
"documents de seconde main".
L'intérêt pour la "vérité" dans la littérature se manifeste
également au niveau thématique. Les écrivains puisent leur
inspiration dans les domaines où ils peuvent se fonder sur une
expérience directe. De là un intérêt énorme pour les
21 descriptions de voyages, et en général la tendance à mettre en
relief le milieu où est située l'intrigue. On dirait que les
romanciers essaient de remplacer l'histoire par la géographie.
Mais ils n'y parviennent pas, ou ils n'y parviennent pas sans
ambiguïté.
La vérité événementielle, qu'on pensait pouvoir saisir
et décrire objectivement, est confrontée à la vérité de
l'expérience intime dont seul celui qui l'éprouve est le témoin
— et dont la description échappe à des moyens d'expression
habituels.
Diverses formes sous lesquelles se manifeste la quête
de la vérité peuvent être mélangées dans une seule oeuvre —
ou bien l'auteur en privilégie l'un ou l'autre aspect. Dans
l'ensemble, elles introduisent une nouvelle conception de
l'oeuvre littéraire, de sa fonction et de sa perception.
"Manuscrits trouvés" et mémoires "réels"
Une partie importante de la fiction romanesque est
présentée comme des "manuscrits trouvés" ou comme des
lettres écrites par quelqu'un d'autre. Même dans des ouvrages
qui n'utilisent pas en général ce type de présentation, les
auteurs insèrent parfois des bribes de documents (des lettres,
des confessions d'une personne indépendante du narrateur).
Dans la plupart des cas, le lecteur n'est pas dupe de cette
présentation, devenue bientôt schématique, où l'auteur se
différencie du narrateur. Il est toutefois significatif que — du
moins dans certaines oeuvres — le romancier éprouve la
nécessité de se différencier également du contenu de l'oeuvre'
qui pourrait paraître "fantaisiste", donc mensonger — ou qui
Il faut bien parler ici du contenu car dans certains cas, ces
"manuscrits trouvés" sont en plus présentés comme "traductions" ou
même adaptations d'un texte écrit dans une autre langue.
22 trahirait des aspects trop intimes de son existence.
Il n'y a pas d'ailleurs un seul modèle de "manuscrit
trouvé" et les raisons, pour lesquelles l'écrivain décline la
responsabilité de son texte, sont variées. Il est toutefois
significatif que ces mémoires ou lettres, "trouvés" par un ami,
par une personne quelconque, par hasard, apparaissent à côté
de très nombreux mémoires "réels", à côté de "vrais" journaux
intimes et de lettres réellement échangées. La fiction côtoie
donc un "document" et est perçue sous ses apparences, ce qui
se reflète aussi bien dans la conception des "manuscrits
trouvés" de fiction que dans l'écriture et dans l'appréciation de
témoignages "vrais". De plus, le "document" sur la vie
humaine n'est jamais documentaire que partiellement. Même
avant le titre célèbre de l'ouvrage de Goethe, tous les
mémoires et confessions contenaient Dichtung und Wahrheit
— et c'est souvent à cause de la Dichtung qu'ils ont été en
faveur auprès du public. Dans ses Confessions, J.J.Rousseau
a voulu donner un témoignage sur ce qu'il a réellement vécu et
senti. Mais dans son "Dialogue sur la poésie" (Athendum,
1800), Friedrich Schlegel est prêt à constater que ses
Confessions sont "un meilleur roman que La Nouvelle
Héloïse". Si l'on présente la fiction comme un document (ou
un témoignage sur ce qui s'est "réellement passé"), on
commence à voir dans ce qui a été conçu comme "document"
des traits caractéristiques du roman, donc de la fiction qui dans
ce sens-là aurait une valeur plus générale qu'un témoignage
ponctuel.
Par la formule du "manuscrit trouvé", censé être un
document vrai, les auteurs essaient souvent de justifier (ou de
faire semblant de justifier) les aventures les plus
invraisemblables. Le caractère esthétique de l'oeuvre résulte
23 parfois précisément du fait que la forme indique ce qui est
démenti par le contenu. Toutefois même les "manuscrits
trouvés" à première vue fantaisistes et conçus comme des
divertissements gratuits, contiennent une part de "vérité" — ou
même de documents "réels", car l'aspect "hybride" ne
disparaît pas de la narration en prose à notre époque, portée
vers l'information, le témoignage ou l'édification morale.
Comme le montrent de nombreuses études consacrées au
Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki, on peut
découvrir derrière les aventures invraisemblables du
personnage principal diverses allusions à la société du temps
de l'auteur.
Histoire et géographie
Dans les discussions de l'époque on utilisait souvent
de façon opposée les termes "roman" (fondé sur la fiction) et
"histoire" (relatant ce qui s'est réellement passé). L'histoire
devait être vraie et fidèle — mais elle ne l'était pas toujours. Le
roman pouvait être plus vrai que l'histoire, mais il ne
s'identifiait pas avec elle. Pour échapper à cette confusion, les
écrivains essayaient, du moins dans les premières décennies
de notre période, de prendre leurs distances par rapport aux
sujets historiques et de s'orienter vers d'autres sources
d'inspiration, susceptibles de faire éviter les affabulations
gratuites, tant reprochées aux romans. Ils se sont donc tournés
vers la "géographie". Mais ils l'ont fait imparfaitement, avec
des hésitations et des faux-semblants et c'est précisément dans
ce domaine qu'on peut découvrir la coexistence précaire et
problématique de l'expression littéraire fondée sur l'expérience
vécue — et la vision traditionnelle des choses, ainsi que ses
métamorphoses.
24 A première vue, la fiction située dans le passé cède la
place à la description des régions parcourues dont l'évocation
peut servir d'arrière-plan à diverses sortes d'intrigues, mais
peut devenir également le sujet principal de l'oeuvre. Ce type
d'inspiration a deux avantages: 1. il permet à l'auteur de
décrire ce qu'il a connu (directement ou indirectement) et ce
qui peut être vérifié, et 2. il peut guider favorablement son art
de l'observation. On perçoit en effet beaucoup plus nettement
ce qu'on voit pour la première fois que ce qu'on regarde tous
les jours et dont l'image est affaiblie et même effacée par la
répétition et par l'habitude.
Mais la situation est plus compliquée et c'est
précisément dans ce domaine que l'histoire qu'on veut
remplacer par la géographie finit quelquefois par s'introduire
sous une forme modifiée. Cet aspect n'apparaît pas pour la
première fois au XVIIIe siècle, mais semble caractéristique, du
moins pendant longtemps, de toutes les relations de voyage et
de toutes les descriptions de pays étrangers dans les oeuvres
narratives. Les "pèlerinages dans la Terre sainte", connus du
XVIe et du début du XVIIe siècles, représentent plutôt un
guide religieux fondé sur des citations du Nouveau Testament
qu'une vision originale de la région regardée. Les auteurs ne
décrivent pas ce qu'ils ont devant les yeux, mais complètent,
par la description des objets rencontrés, des indications de la
Bible. Au XVIIIe siècle on n'est plus attiré par les pèlerinages
en Terre sainte, la plupart des relations de voyage ou des
descriptions de pays étrangers a des buts profanes, mais même
ici on ne voit pas en premier lieu ce qu'on a devant les yeux,
mais ce dont on a entendu parler ou ce qu'on connaît d'après
la lecture. Les élites des Lumières voient les villes et les
paysages qu'elles visitent par le prisme de l'art, de la littérature
25 et de l'histoire profane, parfois même par le prisme de leurs
rêveries. Souvent d'ailleurs, les écrivains se décident à visiter
un pays et à y situer l'intrigue de leur oeuvre d'après ce qu'ils
savent à l'avance sur sa culture et sur son histoire. Tel est par
exemple le cas de Mme de Staël qui a tout d'abord choisi, pour
Corinne ou l'Italie, un pays dont la le cadre de son roman
culture l'attirait et qu'elle n'a visité qu'après avoir conçu ce
projet.
Il y a une différence essentielle entre les relations de
pèlerinages à Jérusalem, devenant des commentaires de
l'Ecriture sainte, et les descriptions de pays étrangers se
confondant avec des réflexions sur l'art et sur l'histoire des
endroits visités qui se trouvent dans des relations de voyage
ou dans des romans au XVIIIe siècle. Pour les chrétiens des
époques précédentes, la Bible était un document plus vrai que
n'importe quelle autre réalité, même la réalité observée
directement. Les citations de la Bible utilisées dans des
descriptions de voyages n'y introduisaient pas habituellement
des accents individuels. Au XVIIIe siècle, la situation se
présente différemment. La perception des oeuvres d'art ne
mène pas à des constatations indiscutables, mais privilégie des
réflexions individualisées qui ne sont pas nécessairement des
commentaires directs des objets regardés, mais deviennent
quelquefois des prétextes pour que l'auteur puisse exprimer
ses sentiments et ses opinions sur des problèmes les plus
différents.
Les descriptions des sites et des régions accessibles à
tous ceux qui s'y intéressaient étaient censées éliminer — ou
du moins limiter — des aspects fantaisistes, faux — ou
mensongers — de la représentation littéraire. En fait elles
devenaient un des domaines privilégiés de l'entrelacement de
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