Le Je-ne-sais-quoi

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Français
196 pages
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Description

Qu'il s'agisse du charme de la personne aimée, de quelque chose qui nous retient et nous émeut dans une œuvre d'art, le pouvoir du "je-ne-sais-quoi" tient dans cette attraction magnétique. Et si l'on se trouvait réellement aimanté par ces objets du désir ? Le présent ouvrage explore cette possibilité. Il s'agit de comprendre comment se met en place un discours propre à décrire l'effet que produisent sur nous les œuvres d'art, et plus largement de mettre au jour la croyance qui s'exprime au travers de cette impossibilité de dire.

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Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 46
EAN13 9782296480469
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

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Benjamin RIADO

Benjamin RIADO

LE JE-NE-SAIS-QUOI

e
Aux sources d’une théorie esthétique au XVIIsiècle

LE JE-NE-SAIS-QUOI

OUVERTUREPHILOSOPHIQUE










LEJE-NE-SAIS-QUOI




















Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions
qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y
confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle
est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils
soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines,
sociales ou naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes
astronomiques.



Dernières parutions

Paul Aïm,Vivre et exister,2011.
Franck Jedrzejewski,Ontologie des catégories, 2011.
Michel FATTAL,Paroles et actes chez Héraclite. Sur les
fondements théoriques de l’action morale, 2011.
Nadia BOCCARA et Francesca CRISI,Émotions et philosophie.
Des images du récit aux mots de la philosophie, 2011.
Paul DAWALIBI,L’identité abandonnée. Essai sur la
phénoménologie de la souffrance, 2011.
Firmin Marius TOMBOUE,Jürgen Habermas et le défi
intersubjectif dela philosophie. La crise de la métaphysique de la
subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale
habermassiennes, 2011.
Firmin Marius TOMBOUE,Jürgen Habermas et le tournant
délibératif de la philosophie. La crise de la métaphysique de la
subjectivité dans la philosophie politique et la philosophie morale
habermassiennes, 2011.
Vinicio BUSACCHI,Ricœur vs. Freud. Métamorphose d’une
nouvelle compréhension de l’homme, 2011.
Christophe PACIFIC,Consensus / Dissensus. Principe du conflit
nécessaire, 2011.
Jacques STEIWER,Une morale sans dieu, 2011.

Benjamin Riado







LEJE-NE-SAIS-QUOI

Aux sources d’une théorie esthétique
e
au XVIIsiècle
















L’Harmattan

























© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56650-7

EAN : 9782296566507

Introduction




Ha ! ha ! vous n'y êtes pas encore, mes braves
compagnons, il vous faudra user bien des crayons,
couvrir bien des toiles avant d'arriver. […] Vous avez
l'apparence de la vie, mais vous n'exprimez pas son
trop-plein qui déborde, ce je ne sais quoi qui est l'âme
peut-être et qui flotte nuageusement sur l'enveloppe ;
enfin cette fleur de vie que Titien et Raphaël ont
1
surprise .

e
Il n’est pas rare de rencontrer auXIXl’expression siècle
« je-ne-sais-quoi »dans la littérature française. Ingrédient
d’abord essentiel de l’évocation de la grâce féminine,
notamment sous la plume d’Honoré de Balzac, le terme sert la
captation d’un mystère dont il appartient à l’artiste comme au
peintre de communiquer le charme. Selon l’écrivain, Raphaël
entre autres y serait parvenu. Il relaie donc dans ce passage du
Chef-d’œuvre inconnuréussite picturale déjà attestée au une
e
XVIsiècle par le théoricien de l’art Ludovico Dolce, pour qui le
«non so che» n’est plus tant en définitive dans le sujet de
l’œuvre que dans la manière des peintres, comme dans celle des
2
poètes . Un rien désuet cependant, leje-ne-sais-quoiapparaît au
temps de Balzac de manière plus pondérée en prose à mesure
qu’il se banalise dans le langage.
Souvent associé à l’extraordinaire, et parfois même au
merveilleux, il est une tournure de phrase qui dans les romans
transperce la diégèse pour signaler son créateur par la première
personne. Ce phénomène est ce que le romantique allemand
Friedrich Schlegel appelle l’ironie, dont l’usagene sert pas
exclusivement des fins rhétoriques. Il peut introduire un niveau


1
Honoré de Balzac,Le Chef-d’œuvre inconnu, Paris, GF, 1981, p. 50.
2
Cf. Richard SCHOLAR,Le Je-ne-sais-quoi, enquête sur une énigme,
T. Constantinesco (trad.), Paris, PUF, 2010, p. 23.

7

de lecture renvoyant à l’expérience irréductible de l’auteur face
1
à son travail d’écrivain. Victor Hugo, dans son roman
L’Homme qui rit, évoque de la sorte la pureté que dégage le
personnage de Déa, jeune orpheline aveugle : « Elle avait ce je
ne sais quoi de suprême de la vierge prêtresse, qui ignore
2
l’homme et connaît Dieu. » On a ainsi l’impression qu’une
qualité de la personne de Déa tend à dépasser son humaine
condition aux yeux de qui la voit. Déa a donc quelque chose qui
la relie obscurément à son créateur. Mais duquel est-il question
ici : du dieu des hommes, omnipotent et omniscient, ou bien du
démiurge Hugo, qui a inventé Déa ? Ce rapport de proximité –
et presque de contiguïté – entre l’écrivain et sa créature n’a-il
pas à voir avec la cecité du personnage ? La privation de la vue
qui influence son expérience au sein de la diégèse ne
refléchitelle en effet pas l’impossibilité pour l’écrivain d’accéder au
monde qu’il a créé par l’expérience phénoménale ? Ce monde
3
qu’il a façonné, Hugo ne peut qu’en avoir le contrôle , mais son
expérience face à lui est toujours celle de l’écrivain,Deus
supramundus, jamais de la créature.Il y a par conséquent
quelque raison de penser que le dépassement de la condition
humaine d’un personnage de roman peut renvoyer à l’écrivain.
Mais l’expérience que l’on pense faire duje-ne-sais-quoien
dehors du fait littéraire, nous renvoie nous-même à notre sort de
créature. Non pas que leje-ne-sais-quoiait toujours une charge
transcendante ou qu’il suppose toujours un dieu, mais


1
Selon Alain Berrendonner, l’ironie « c’est s’incrire en faux contre sa
propre énonciation, tout en l’accomplissant». Voir sesÉléments de
Pragmatique linguistique, Paris, Minuit, 1981, p. 216. Chez Schlegel
en particulier, voir Ernst BEHLER,Ironie et Modernité, de Schlegel à
Nietzsche, O. Mannoni (trad.), Paris, PUF, 1997, p. 128et suiv.
2
Victor HUGO,L’Homme qui rit, Paris, Gallimard, 2002, p. 386.
3
Jean-PaulSartre observe et condamne la même caractéristique chez
François Mauriac : « Il a écrit un jour que le romancier était pour ces
créatures comme Dieu pour les siennes, et toutes les bizarreries de sa
technique s’expliquent par ce qu’il prend le point de vue de Dieu sur
ces personnages : Dieu voit le dedans et le dehors, le fond des âmes et
des corps.» Jean-Paul SARTRE,Situations, I, Paris, Gallimard, 1993,
p. 42.

8

l’incapacité momentanée de dire fait signe vers le sentiment
vague d’une intelligence du tout.
Cette expérience de la limitation humaine compte parmi les
choses les plus difficiles à décrire dans le discours
philosophique, précisément parce qu’il ne s’agit pas d’une
chose, d’un objet positivement observable. Pour cette raison,
l’expérience, tout comme l’émotion, constituent un grand défi
de la philosophie occidentale, notamment contemporaine, car
elles mettent à l’épreuve la clé de voûte de son édifice, sa
rationalité. Cependant cette difficulté épistémologique liée à
l’expression d’une expérience toujours particulière est apparue
e
bien avant leXIXsiècle, comme en témoigne avec force l’usage
1
très en vogue chez les Classiques de la
lexicalisationje-nesais-quoi. Loin d’être anecdotique, l’histoire de ce terme peu
e
banal cristallise toutes les difficultés duXVIIà produire siècle
un énoncé scientifique rationnel se rapportant de manière
adéquate à l’expérience vécue, c’est-à-dire un composé de
sensations et d’émotions. Mais plus qu’un symptôme du conflit
animant raison et expérience – derrière lequel se profile la
question de la dualité entre l’âme et le corps –le je-ne-sais-quoi
pose une question philosophique : celle de savoir comment une
expérience indicible peut aboutir à une logique de l’expression,
c’est-à-dire garder du sens malgré l’imperfection– voire la
défection – de la langue censée le lui attribuer. Quel est en
somme le problème spécifique posé par leje-ne-sais-quoi ?
Celui-ci est double, voire triple.
Tout d’abord l’expérience ressentie par le sujet et exprimée
par ce terme ambigu est très complexe dans la mesure où elle se
situe empiriquement au croisement de plusieurs domaines plus
ou moins bien délimités : l’expérience amoureuse, l’expérience


1
Se dit de mots complexes «constitués de deux (ou de plusieurs)
mots ou morphèmes», ou bien de «syntagmes léxicalisés qui figent
une construction syntaxique» et fonctionnent donc comme des mots
autononmes (M.RIEGEL, J.-C.PELLATR. R etIOUL,Grammaire
méthodique du français540). Le lexicographe, Paris, PUF, 1994, p.
anglais Thomas Blount rapporte dans saGlossographie de1656 :
«Je-ne-sçay-quoi, four French words, contracted as it were into one
[quatre mots français comme rassemblés en un seul]. »

9

mystique et l’expérience esthétique. Par conséquent, la question
se pose de savoir si cette expérience a une unité du point de vue
qualitatif ou si, au contraire, c’est la manière de l’exprimer qui
est univoque. Tout le monde au cours de sa vie a rencontré le
je-ne-sais-quoi, sous une forme ou une autre. Il arrive que l’on
ressente pour une personne que l’on ne connaît pas une attirance
soudaine et vive sans que celle-ci trouve une explication
immédiate. Certains parlent alors de charme, comme si l’être
attirant était responsable de l’effet qu’il suscite. D’autres parlent
familièrement de «flash »,et le phénomène ainsi nommé est
plus difficile à qualifier : est-ce que l’onflashesur quelqu’un à
la manière d’un appareil photographique rencontrant enfin un
sujet valant la peine d’en capturer l’image, ou bien leflash
accompagne-t-il par suggestion le foudroiement de
l’énamoure1
ment qui semble frapper le sujet? Se peut-il que quelque chose
émanant du ciel bouscule nos certitudes, agisse sur une
prétendue intériorité qui serait la nôtre? Est-ce cela qui se
produit chez les personnes qui trouvent la foi ? La foi, n’est-ce
pas justement l’intuition que toute chose est un rouage libre du
plan divin ? Ceci nous amène à l’autre problème.
Cette expérience complexe se révèle indicible. Elle ne
s’accorde pas avec le langage, elle est même, pour ainsi dire, en
crise avec le langage. C’est ce qu’exprime de belle manière
l’extrait de ce poème de Jean de la Croix.

Grandes choses je compris.
Je ne dirai ce que je sentis,
Car je restai ne sachant
Toute science dépassant. […]
J’étais tant pénétré,


1
Par exemple chez Ronsard, l’image de la foudre combine
l’impression de vitesse et d’éclat dans le regard de l’aimée: «Tu
m’éblouys les yeux, tant j’avois l’ame esmeuë
De me voir en sursaut de tes yeux rencontrés.
Ton regard dans le cœur, dans le sang m’est entré
Comme un esclat de foudre alors qu’il fend la nue», pièce IX du
premier livre des sonnets pour Hélène, inLes Amours, Pars, GF, 1981,
p. 265.

10

Tant absorbé tant ravi,
Que mon sens demeura
De tout sentir privé ;
Et l’esprit fut doté
D’un entendre sans entendre,
1
Toute science dépassant .

e
À l’instar de ce mystique espagnol duXVIsiècle, les sujets
de cette expérience, tout en ne saisissant pas son sens, ne
renoncent pas à la communiquer. Ce faisant, ce qu’ils expriment
à travers le langage est la résistance à une double impuissance
dont leje-ne-sais-quoiest représentatif : l’incapacité d’abord de
décrire fidèlement cette expérience, et ensuite l’impossibilité
verbale de la faire partager. Ainsi, le mouvement de pensée
engagé par la question duje-ne-sais-quoila direction d’un suit
« misérabilisme »de la raison humaine, déjà entendue comme
une faculté. C’est ce qu’indique poétiquement Jean de la Croix
par ce thème du dépassement (« toute science dépassant») :la
raison ne régit pas tout le champ de l’expérience humaine,
particulièrement celle relative au contact avec le divin, qui est
unje-ne-sais-quoi, et ne peut être connu de la Créature. Le saint
du Carmel, qui a répandu l’usage de l’expression dans les
langues vernaculaires à travers ses poèmes, est peut-être à
e
l’origine de son introduction dans la France duXVIIsiècle. Les
écrits de Jean de la Croix ont en effet trouvé une large diffusion
au cours de l’implantation du mouvement carmélitain dans le
royaume de Louis XIII. Il est donc possible de considérer que
cette influence a lancé la vogue du terme en français, et a incité
le jésuite Dominique Bouhours, en un geste fondateur, à relier
dans ses écrits la question duje-ne-sais-quoià celle de la grâce
divine. S’ensuit un débat piqué de théologie entre deux
approches philosophiques apparemment inconciliables, la
logique prônée par les jansénistes d’une part, et l’humanisme tel
qu’entendu par les jésuitesd’autre part: peut-on jamais rien
connaître de cette Grâce venue du ciel ?

1
JEAN DE LA CROIX,PoèmesLavaud (trad.), Paris, Gérard, B.
Lebovici, 1985, IV « J’entrai où je ne savais, strophe sur une extase de
haute contemplation ».

11

Les premiers, dans le sillage des penseurs de Port-Royal,
attribuent auje-ne-sais-quoi unesublimité que leurs
présupposés peut-être trop étriqués sur la faiblesse de la raison
humaine, les engagent à passer sous silence. Les autres, dont
nous qualifierons l’approche d’«infra-rationnelle »,se
demandent comment rendre raison de ce mystère plutôt que de
chercher à savoir si la raison en tant que puissance cognitive est
capable d’une telle élucidation. Alfred Beaumler dans son
essai :Le Problème de l’irrationalité dans l’esthétique et la
e
logique duXVIII sièclele termeinfra-rationnel »préfère à «
« irrationnel »parce qu’il désigne «cet aperçu lucide sur
l’individualité, laquelle par nature échappe à toute transparence
logique ».Il ajoute, et ceci est une parenthèse
historiographique :


Le véritable irrationalisme ne commence qu’au moment
où l’esprit occidental s’affranchit de la tutelle de la
théologie et de la raison mathématique, c’est-à-dire à
1
l’époque du goût .

Notre étude s’intéresse précisément à l’époque précédant
celle du goût, ou du moins préparant à son avènement. Elle
s’attachera à démontrer que la théologie est encore prégnante
e
dans la manière de penser auXVII siècle,et assortie d’un
« misérabilismede la raison». C’est pourquoi nous préférons
provisoirement le terme «infra-rationnel ».Une première
interrogation apparaît alors: quel statut revêt leje-ne-sais-quoi
dans la pensée moderne? S’il s’agit de l’expression d’un vécu
spécifique, celui-ci n’est pas abstrait, puisqu’on en perçoit
immédiatement l’effet. Du reste, personne ne se risque à
remettre en cause son existence.Mais il n’est pas positif pour
autant, puisqu’il se dérobe à toute analyse scientifique, alors
même que celle-ci obtient des résultats sur des objets
intangibles comme le vent ou le mouvement des astres. Il


1
Alfred BEAUMLER,Le Problème de l’irrationalité dans l’esthétique
e
et la logique du XVIIIsiècle, O.Cossé (trad.), Strasbourg, Presses
universitaires de Strasbourg, 1999, p. 27.

12

1
semble être – comme le Dieu de Pascal – tout à fait abscons ,
c’est-à-dire caché.
En somme, le rapprochement avec la science ne suffit pas à
nous tirer de l’embarras dans lequel nous nous trouvons dès
qu’il s’agit d’étudier leje-ne-sais-quoi. La première difficulté
est de savoir de quoi il est question: est-ce un phénomène, un
concept, ou bien un trope? Il est assez difficile de le dire,
puisqu’il se présente comme un «expédient »linguistique, qui
renvoie par-devers la pauvreté de sa terminologie à une grande
(trop grande?) richesse de sens. C’est en s’aidant de ce sens
que l’on peut tenter une analyse philosophique
duje-ne-saisquoi: cette notion rassemble en effet une multitude de thèmes
qui, s’ils ne font pas système, sont plus explicites qu’elle. Celui
qui semble le plus important est le thème de l’aimantation, car
sa puissance suggestive en fait pour l’esthétique le plus à même
de reconstituer ce qu’avec MichelFoucault il convient
d’appeler une « archéologie » ; à savoir un ensemble de «
configurations qui ont donné lieu aux formes diverses de la
2
connaissance empirique . » Ainsi, pour éviter une étude linéaire
qui se contenterait d’établir un catalogue des apparitions du
je-ne-sais-quoi dansla littérature classique, il convient de
séparer le terme de son spectre de significations, l’objectif étant
de faire émerger des relations sans doute évidentes à l’époque


1
Dans la pensée numérotée 227 en Pléiade (p. 625), Pascal citeIsaïe,
45, 15: «Vraiment tu es le Dieu caché[Vere tu es deus
absconditus]. » Pascal donne à penser que même si Dieu ne se donne
pas dans une parfaite irréfutabilité, il arme quand même les hommes
de raison afin qu’ils puissent tendrent vers lui. Le point commun entre
le Dieu de Pascal et leje-ne-sais-quoi622) : sedessine en 215 (p.
« Tout ce qui est incompréhensible ne laisse pas d’être. »
2
Michel FOUCAULT,Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966,
p. 13.Cet ouvrage important sert d’appui théorique ou
méthodologique à plusieurs études qui se donnent pour objet la notion
deje-ne-sais-quoil’origine de l’esthétique en général.Voir ou
Richard SCHOLAR(consulté dans la première édition
anglaise),TheJeNe-Sais-QuoiEarly Modern Europe, encounters with a certain in
something, Oxford, Oxford University Press, 2005, p.Annie12-15 ;
BECQ,Genèse de l’Esthétique française moderne : 1680-1814, Paris,
Albin Michel, 1994, p. 15.

13

mais que notre propreépistémè nepermet plus d’identifier à
première vue. La démarche adoptée ici est semblable à celle de
Richard Scholar, professeur de littérature française à
l’université d’Oxford et auteur de l’ouvrage de référence sur le
je-ne-sais-quoi:


[Mon approche] relative au je-ne-sais-quoi va consister
à établir une distinction entre le mot et ses significations
de manière à étudier les interactions et les dissensions
entre les deux. J’utilise le lexème comme le traceur
d’un profil sémantique idéal en tant que celui-ci évolue
1
dans un champ de divers termes, expressions et figures .

C’est ici un point important, car dans le cadre de notre étude,
leje-ne-sais-quoiest plus intéressant comme outil que comme
fin. Alors que Richard Scholar s’attache avec brio à rendre la
e
richesse signalétique du terme principalement auXVII siècle,
dont il relève la fonction pas seulement poétique mais sociale, il
s’agit pour nous de travailler l’imaginaire spirtituel qui se cache
derrière la terminologieje-ne-sais-quoi, utilisée indistinctment
dans le langage amoureux, religieux et artistique. Le
dénominateur commun de ces démarches est de voir qu’analyser le
lexème en tant que tel ne peut donner que des réponses
partielles et incapables de nous renseigner sur ce qui s’exprime
par lui. Pour le montrer, posons comme une expérience de
pensée la question duquidlatin, à savoirce qu’estprécisément
leje-ne-sais-quoi? On ne peut répondre qu’en distinguant
plusieurs objets de divers niveaux d’abstraction. Ce sera, par
ordre de clarté, tantôt un phénomène, tantôt un concept, tantôt
un trope.
Un phénomène, c’est l’évidence même. Le père Bouhours en
fait le constat dans l’un des célèbresEntretiens d’Ariste et
d’Eugène(1671), où il en décrit le caractère émotionnel, proche
de ce qu’on appelle communément dans le domaine amoureux
le « coup de foudre » :


1
Richard SCHOLAR,cit. op., p. 58. Voir aussi R. SCHOLAR,Le
Je-nesais-quoi, T. Constantinesco (trad.), Paris, PUF, 2010, p. 13.

14

Mais ne peut-on pas dire, reprit Eugène, que c’est une
influence des astres, & une impression secrète de
l’ascendant sous lequel nous sommes nés? On le peut
dire sans doute, répondit Ariste, & on peut dire de plus,
que c’est le penchant & l’instinct du cœur ; que c’est un
très exquis sentiment de l’âme pour l’objet qui la
touche ;une sympathie merveilleuse; & comme une
1
parenté des cœurs .

Le lien ici décrit est assez paradoxal : il se présente à la fois
comme intime et astral, comme l’objet d’une psychologie
encore à venir et d’une astrologie séculaire. Sans que le lexème
soit employé, une survivance de l’image qui lui est associée
peut être trouvé près de deux siècles plus tard dans le roman de
Marcel ProustLe Côté de Guermantes. L’auteur y décrit la forte
impression que l’actrice appelée « Rachel quand du Seigneur »
produit sur Saint-Loup alors qu’il l’aperçoit en-dehors de la
scène où il l’a découverte. Par persistance d’une force que ne
confirme pas la présence à la ville de la jeune femme, le
personnage ne voit plus très bien de qui il est sous l’emprise.
Proust écrit :

Mais elle, bien qu’il ne pût plus l’apercevoir, continuait
à régir ses actes comme ces astres qui nous gouvernent
par leur attraction, même pendant les heures où ils ne
sont pas visibles à nos yeux. Aussi, le désir de la
comédienne aux fins traits qui n’étaient même pas
présents au souvenir de Robert, fit que, sautant sur
l’ancien camarade qui était là par hasard, il se fit
présenter à la personne sans traits et aux taches de
rousseur, puisque c’était la même, et en se disant que
plus tard on aviserait de savoir laquelle des deux cette
2
même personne était en réalité .


1
Dominique BOUHOURS,Les Entretiens d’Ariste et d’Eugène,
B. Beugnotet G.Declercq (éd.), Paris, Honoré Champion, 2003,
p. 280-281. Voirinfra, p. 75et suiv.
2
Marcel PROUST,Le Côté de Guermantes I, inÀ la Recherche du
temps perdu880. Le même type de, Paris, Gallimard, 1999, p.

15


Leje-ne-sais-quoiest également un concept philo-sophique,
comme dans l’œuvre marquante de Vladimir Jankélévitch dans
laquelle il désigne en tout premier lieu « lefait engénéral que
1
quelque chose existe». Cependant, dans cette certitude, il est
plus l’objet d’une «nescience »que d’une connaissance
positive :

Le je-ne-sais-quoi est quelque chose de déterminable en
droit comme tout ce qui est déterminable […] si c’est
une cause, on doit pouvoir mettre le doigt dessus; si
c’est une relation, la formuler dans une loi […] Le
je-ne-sais-quoi est le terme manquant, il désigne la
place encore vide, mais parfaitement délimitable que
2

nous comblerons un jour par enserrement graduel …

Par « nescience » on entend le point de non-savoir qui défie
l’incertitude dans sa nullité même. Autrement dit, la nescience
est la certitude de ne pas savoir, certitude quasi-scientifique
puisqu’elle écarte de l’âme l’incompréhension, ou plutôt
l’ataxie, qu’elle peut en un premier temps ressentir.
Enfin, leje-ne-sais-quoiaussi un trope, celui caractérise
qu’on appelle en rhétorique classique un «adynaton ».
Désignant aujourd’hui en rhétorique une «hyperbole
impos3
sible à force d’exagération », l’adynaton exprimait autrefois
l’incapacité de formuler avec des mots notre pensée ou nos
émotions. En cela, il correspondait davantage à son sens
étymologique, puisqueadynaton provientdu verbe grec
ádunateinsignifie «être incapable de qui». Cet usage est


confusion entre l’idéal et le réel est le motif poétique de la pièce
XXXVIII duSpleen de Parisde Baudelaire, intitulé « Laquelle est la
vraie ? ».Je remercie Laetitia Gonon d’avoir porté ce denier texte à
mon attention.
1
Vladimir JANKÉLÉVITCH,Le Je-ne-sais-quoi et le presque rien, t. 1,
Paris, Seuil, 1980, p. 26.
2
Ibid., p. 44.
3
Bernard DUPRIEZ,Gradus. Les procédés littéraires, Paris, 10/18,
1984, p. 28.

16

repéré par Richard Scholar chez les Classiques, notamment
chez Pellisson, Guez de Balzac, ou bien chez Madame de

Gournay .Un bon exemple peut être fourni par la pièce galante
duDémocrite Amoureuxde Jean-François Regnard, jouée pour
la première fois le 12 janvier 1700 au Théâtre-Français :

L’amour, ne vous déplaise, est un je ne sais quoi,
Qui vous prend je ne sais ni par où ni pourquoi,
Qui va je ne sais où, qui fait en notre âme
Je ne sais quelle ardeur que l’on sent pour la femme,
Et ce je ne sais quoi, qui paraît si charmant,
Sort enfin de nos cœurs et je ne sais comment.


On voit dans ce beau passage le pouvoir d’évocation
dujene-sais-quoi, lequel brosse un portrait de l’amour au moyen de
la désorientation cognitive que celui-ci provoque. Même
l’impuissance de dire a une force expressive.
La question est maintenant de savoir quelle est la teneur de
cette dynamique, et plus précisément à l’appui de quelles
considérations théoriques de l’expérience leje-ne-sais-quoi a
e
influencé la pensée de l’art auXVIIsiècle. Notre postulat est de
considérer cette influence comme d’autant plus fluide que la
production et la réception artistique à cette époque étaient
proches d’autres formes d’expression du vécu.
Ce sont les récits épars de ces expériences qui nous
intéressent en premier lieu, car leur ensemble, le plus souvent
regroupé autour des occurrences duje-ne-sais-quoi, nous aident
à mieux comprendre la nature d’une expérience au singulier,
dont l’unité «phénoménologique »,pour improbable qu’elle
puisse paraître, s’est détruite alors même qu’elle semblait se
préciser. Récemment, le travail à la fois incisif et érudit de
Marianne Massin s’est concentré sur la partie la plus extrême de
1
cette expérience, qu’elle appelle «ravissement »au sens fort
du terme. Notre propre objet d’étude, loin de jouir de la
commodité offerte par l’intensité de l’expérience du rapt


1
Cf. MarianneMASSIN,Les Figures du ravissement: enjeu
philosophiques et esthétiques, Paris, Grasset & Fasquelle / Le Monde
de l’éducation, 2001.

17

spirituel, s’attachera au contraire à faire apparaître la liaison
entre les trois domaines déjà mentionnés(l’érotique, le
mystique et l’esthétique) par leur dénominateur commun le moins
saisissant mais néanmoins remarquable: le rien. En effet, quoi
de plus manifeste sur le plan existentiel que le vide béant qui
marque ces trois domaines? Jacques Lacan ne parlait
finalement de rien d’autre lorsqu’il affirmait que l’amour se
définit par le fait de donner quelque chose que l’on n’a pas à
quelqu’un qui n’en veut pas. De même, la religion, et plus
particulièrement la mystique, peut s’interpréter comme une
attitude face à l’absence aiguë d’un corps de Dieu parmi les
hommes, que vient confirmera contrario saprésence et sa
puissance dans les Écritures. Il faut convoquer sur ce point le
e
théologien et grand mystique duXIVsiècle Maître Eckhart, qui
a saisi la teneur de ce rien et l’a exprimé par le lexème «
je-nesais-quoi », ou du moins son équivalent en allemand médiéval:


Dieu est un néant [ein niht] et Dieu est quelque chose
[ein iht]. Ce qui est quelque chose, cela aussi est néant.
Ce que Dieu est, il l’est absolument. C’est de cela que
parle Denys l’illuminé [der liehte Dionysius]. Lorsqu’il
parle de Dieu, il dit : il est au-dessus de l’être, il est
audessus de la lumière. Il ne lui attribue ni ceci ni cela, et
il signifie que (Dieu) est je-ne-sais-quoi [neizwas] qui
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est très loin au-dessus .

L’utilisation duje-ne-sais-quoi, ici apophatique, est perçue
comme la seule adéquate pour rendre compte de la nature
particulière de la substance du Dieu infini. Cependant, si
l’expression française passe de l’article indéfini «ne sai quoi»
signifiant «quelque chose» au substantif à l’époque moderne,
il change aussi de sens en ceci qu’il constitue une qualité de la
chose et non son dépassement. Par conséquent dans le langage
du profane, il devient tout le contraire de la divinité chez Maître


1
MAÎTREECKHARTPredigt 71»,, «Deutsche Werke211, 5-7;, 3, p.
cité in Émilie ZUMBRUNN, Alain de LIBERA,Maître Eckhart:
Métaphysique du verbe et théologie négative, Paris, Beauchesne,
1984, p. 168.

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