Les mémoires, une question de genre ?

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Français
184 pages
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Ce numéro d'Itinéraires. LTC, présente un dossier intitulé "Les mémoires, une question du genre ?". Il s'agit de poser la question du genre, masculin ou féminin, dans l'écriture des mémoires. Les gender studies se sont beaucoup penchées sur le roman ou l'écriture féminine. En les mettant en perspective par rapport à la question de l'écriture spécifique des mémoires dont l'étude a connu ces dernières années un réel renouveau, les textes réunis ici visent aussi à dégager des constantes de l'écriture "sexuée" de l'histoire.

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Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296714793
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Varia

Itinéraires. Littérature, textes, cultures
2011, 1

Varia

Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
Université Paris13

L’Harmattan

Direction
Anne Tomiche et Pierre Zoberman

Comité derédaction
Anne Coudreuse, Vincent Ferré, Xavier Garnier,Marie-AnnePaveau,
ChristophePradeau.

Comité scientifique
Ruth Amossy,MarcAngenot,PhilippeArtières,IsabelleDaunais,Papa
SambaDiop,ZiadElmarsafy,ÉricFassin,GaryFerguson,Véronique
Gély,ElenaGretchanaia,AnnaGuillo,AkiraHamada,Thomas Honegger,
AliceJardine,PhilippeLejeune,MarielleMacé,ValérieMagdelaine-
Andrianjaitrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William
Marx,Jean-MarcMoura,ChristianeNdiaye,MireilleRosello,Laurence
Rosier, Tiphaine Samoyault, William Spurlin.

Secrétariat d’édition
Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
François-XavierMas (Paris13,UFR LSHS)
UniversitéParis 13
99,av.Jean-Baptiste Clément
93430 Villetaneuse

Diffusion, vente,abonnements
Éditions L’Harmattan
5-7,rue del’Écolepolytechnique
75005Paris

Périodicité
4numéros paran.

Publication subventionnéepar l’universitéParis13.

L’Harmattan,2010.
ISBN: 978-2-296-13692-2
ISSN:2100-1340

Sommaire

LesMémoires, une question degenre ?

AnneCOUDREUSE.Présentation .........................................................
Jean-LouisJEANELLE.Le sexe desMémoires....................................
AnneCOUDREUSE.LesMémoiresdeMadameRoland :
êtrefemme dans latourmente del’Histoire......................................
AdélaïdeCRON.LesMémoiresdes«Vendéennes»:
unrécitde guerreauféminin? ..........................................................
HenriROSSI.Madame deBoigne, entre écriturepolitique
etémergence d’unesensibilitéromanesque......................................
DamienZANONE.«Jesuisfemme,ilestvrai »:Mémoires
etcode fémininchezladuchesse d’Abrantès ...................................
BéatriceDIDIER.Masculin/FémininchezG.Sand............................

Varia

MarcAndréBERNIER.Artde dire etconceptiondelaraison
au siècle desLumières ......................................................................
MargueriteMOUTON. Redéinir le holisme épique............................
MaxKRAMER.Pour unepoétiquequeerdeRimbaud........................
AndreaHYNYNEN.Le chercheur queeretleroman historique :
quelques déis soulevés par l’œuvre de Marguerite Yourcenar.........
ThibautCAZEGRANDEL’actrice, ducinéma aux arts plastique
etau roman: genre et représentation................................................

Comptes rendus
FrançoiseLAVOCAT(ed.),La théorielittéraire desmondes possibles
(XavierGarnier)................................................................................
AndreaHYNYNEN,Pluralité et luidité antinormatives. Études sur les
transgressions sexuelles dans l’œuvre romanesque de Marguerite
Yourcenar(AbdoulayeDiouf)...........................................................

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Les Mémoires,une question de genre?

Présentation

«La littérature est la lézarde de la tête des femmes » écrit Barbey
1
d’Aurevillydans un volume consacréaux Mémoires .Introduire ce dossier
par cette citationd’un misogynenotoire, c’est une façon de direqu’enposant
laquestion dugenresexuéàproposdesMémoires, on ne fait peut-êtreque
prendre le clichéàl’envers, etopposer unpréjugéplusneufàunpréjugé
ancien. Carcomment sortirde la confrontationstérile d’unquestionnement
féministe et de réactions misogynes sur la question des Mémoires? Y a-t-il
une spéciicité des femmes mémorialistes dans la perception de l’Histoire ?
C’estcettequestion,peut-êtrepiégée,que nousavonsvoulu
poserensuggérantcettesorte depanorama au sein desMémoiresde femmes.Proposant
d’étudier cette spéciicité, dans ses variations, on suppose donc qu’elle
existe, cequi n’est peut-êtreque l’expression d’unpréjugéque l’onprétend
dénoncer !Y a-t-il une spéciicité de l’écriture féminine de l’Histoire? Il
s’agiraitde dégageréventuellementdesconstantesde l’écriture «sexuée »
de l’Histoire. Cesfemmesmémorialistesfont-elles uneplusgrandeplaceà
lavieprivée etàl’intimeque leshommes ?Organisent-elleslastructuration
de leursMémoiresautourdesévénementsde leurvieprivée ouautourdes
grandesdates politiques ?Ont-elles besoind’une plus grandelégitimation
pour semettreàécrire, ouaucontraire l’écriture desMémoiresjoue-t-elle
commeprincipe de légitimation?
Ils’agitdeposerlaquestion dugenre, au sensdegender, dansl’écriture
desMémoires.Labibliographie surlesgender studiesest trèsnourrie,aussi
bienen français qu’en anglais.Onpeutciterles travauxdeJudith Butler,
commeTrouble dans le genre(La Découverte,2005 –quinze ansaprèsla
parutiondel’original,Gender Trouble, chez Routledge)ouLe Pouvoir des
mots. Politique du performatif(ÉditionsAmsterdam,2004). Selonelle,il ne
faut pasconsidérerlescatégoriesde l’identité comme leur propre origine ni
leur propre cause,puisqu’elles sontleseffetsdesinstitutions, des pratiques
etdesdiscours.Maislaquestion dugenresexuel danslesMémoiresn’a
pas fait l’objet d’analyses spéciiques. S’agit-il d’un genre littéraire où

1. JulesBarbeyd’Aurevilly,Les Œuvres et les hommes,t.XIV,Mémoires historiques et
littéraires,Paris, 1893, Genève,SlatkineReprints, 1968,p.135.

1

0

PRÉSENTATION

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règnent « lephallogocentrisme et l’hétérosexualitéobligatoire»?L’étude
desMémoires,pour sapart, connaît unréelrenouveaucesdernièresannées,
commelemontrentles travauxdeJean-Louis Jeannelle(Écrire ses Mémoires
e
auXXsiècle. Déclin et renouveau,Paris,Gallimard,2008),DamienZanone
(Écrire son temps. Les Mémoires en France de 1815 à 1848,Lyon,Presses
universitairesdeLyon,2006),HenriRossi(Mémoires aristocratiques
féminins, 1789-1848,Paris,Champion,1998)ouencoreEmmanuèleLesne
(La poétique des Mémoires, 1650-1685,Paris,Champion,1996). Lenouvel
intérêt porté aux Mémoiresdate des travauxdePierreNorasurles Lieux de
mémoire(Paris,Gallimard,1984,reprisentrois volumesenQuartoen 1997),
enparticulierdesasynthèsesur«LesMémoiresd’État. DeCommynes à
de Gaulle », où il s’interroge sur la spéciicité française des Mémoires. Le
livreHistoire, Littérature, TémoignagedeChristianJouhaud,DinahRibard
etNicolasSchapira(Paris,Gallimard, coll.«FolioHistoire»,2009)prouve
l’actualité de ces questionsen mêmetemps
queleurcaractèreinterdisciplinaire. Les Mémoires sesituentàla croisée delalittérature, del’Histoire,
maisaussidelasociologie et relèventde disciplinescomplémentaires. Nous
avonschoisi iciuneperspectivenettement littéraire, cequi n’interdit pas que
cesMémoires puissent faire l’objet d’un regardplus historien,ou historique
ouencoresociologique.
Revenantsur l’hésitationentrele genremasculinet le genreféminin
pour les mots « œuvre » et « mémoires », et donc sur leur caractère épicène,
d’unpointdevuestrictement
grammatical,Jean-LouisJeannelles’interroge sur les présupposés d’une interrogation sur le genre sexuel dans les
Mil propose une sémoires ;ynthèse àlafois très méthodique et
personnelle, et se demandesi lefait de se limiter (ou de sevoir limiter)aux
modèlesautobiographiquesaudétrimentdu pôle égohistorique(souvenirs,
Mémoires,témoignageshistoriques…)n’apasamoindri laplacequeles
femmes sont en droit d’occuper dans le champ des récits de soi et ne lesa
pas coninées à une sorte de « gynécée des écrits à la première personne ».
Il propose ainsi une vision ine et complexe de l’œuvre de mémorialiste de
e
Simone de Beauvoir, entreautres écrivains duXXsiècle.
Cette synthèseprécède desétudes plus monographiques quivontde
textes sur laRévolution, commelesécritsdes femmes sur les guerres de
Vendée, notamment lesMémoiresdeMadame deLaRochejaquelein, ou
le témoignage deMmeRoland écrit en prison avant son exécution, et les
Récits d’une tantede la comtesse de Boigne,àGeorgesSand que Béatrice
Didier étudie aussibiendansHistoire de ma vie,que dans ses romanset sa
correspondanceavecFlaubert, en passant parMme deGenliset laduchesse
d’Abrantès.Endeuxsiècles, de Madame Roland àBeauvoir,lestatutdes

2.Judith Butler,Trouble dans le genre, Préface de Éric Fassin, trad. CynthiaKraus,Paris,
LaDécouverte, 2005 [New York, Routledge, 1990], pour la traduction française,Introduction
(1990),Paris,LaDécouvertePoche, 2006,p.53.

ANNE COUDREUSE

femmesa considérablementévolué,mais il semble qu’on neleur accorde
pasgrand créditdans le genrelittéraire desMémoires, etqu’on les cantonne
àl’autobiographieou aux écrits intimes,auxquelselles seraient
prédisposées,incapablesde cefait d’écrire l’Histoire. Pire encore, elles seraient
tentées par l’affabulation romanesque,au sein même desMémoires,qui sont
pourtant régis par un pacte, certescomplexe, de vérité. Dansles Mémoires,
uneidentité commune est partagée entrel’auteur,l’instancenarratrice et le
sujet narré. Celuiqui raconte ce qu’il avécu estaussiceluiquiestraconté,
soitcommesimpletémoindesévénements soitcommeacteur même de ces
événements. Dans ce pactemémorialiste,ils’agit pour les auteursde« se
rassembler pour seressembler », commelerésume GeorgesGusdorf dans
Les Écritures de soi.Ils’agit pour l’auteur de retracer un parcours
d’existence en lui donnant sensetcohérence. Cettetentation duroman dans les
Mémoires féminins est mise en évidence parHenriRossiàpropos de la
comtesse de Boigne. Si elle reste pudique sur les affres de son mariage, elle
les projette dans le récitqu’elle faitde l’histoire d’une desesamies,qu’elle
tire du côté du romanesque sentimental, et d’abord enchangeant lesdates,
quidevraientêtreundes pivotsdesMémoires. Cette contagionpar leroman
estencoreplus nette dans lesMémoires d’une contemporaine,qui, comme
l’expliqueDamien Zanone, est l’œuvre de « teinturiers », voulant proiter
de cette vogue éditoriale desMémoiresdans les années 1820. Laquestion
du genre est iciàprendre dans sondoublesens:un hommerédige des
Mémoires quel’éditeur fait passer pour ceuxd’une femme(etc’estlesens
degender), et où les procédés d’écriture empruntent au roman (et c’est le
sensde genre littéraire). Cesontde faitdesmémorialistes femmes, comme
Mme deGenlis ou la duchesse d’Abrantès,qui ont lemieux compris que
l’attrait desMémoires était inalement, comme le montreDamien Zanone,
« moinsdans laconstructiond’unsavoir historiqueque dans la satisfaction
d’un goûtde fabulation ». Le passage àl’écriture s’appuiesur la traditionde
laconversationetdes salons, et trouvesa légitimité dans une
écriturepathétique des affects, comme si c’était là un registre où trouver sa place quand
onest une femme. Car telle estbien la question.Et elle se pose de façon très
épineuse dans lesMémoiresde Madame Roland, àqui on a reproché d’avoir
inluencé les décisions de son mari, avant et surtout pendant son ministère.
Plaidoyer où s’articulent de manière très complexe l’intime et le politique,
ce texte tend à construire la igure d’une femme dans la tourmente de
l’Histoire, cherchant, sans oublier qu’elle est femme, à faire œuvre d’historienne,
à devenir un nouveauTacite.AnneCoudreusemontreque« lestatutdu
féminin en politique neva pas de soi et fait l’objetaussibiende débats que
defantasmes».De même, etdans un autre camp de laRévolution, comment
resteràsa place de femme, en témoignant sur les guerres deVendée ?Ainsi
Madame deLaRochejaquelein prend-elle toutes les précautions nécessaires
pour raconterqu’elle montait àcheval, car elle neveut pas passer pour une
de ces « amazones »àla réputation si détestable.

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12

PRÉSENTATION

Ce dossier proposeainsiunpanorama assez vaste dela question,
envisagée d’unpoint de vuelittéraire. Lesfemmes quitémoignentde leur
époque ne sont plus appelées des «Caquet-Bon-Bec » comme le faisait
Barbey d’Aurevilly en parlantde Mme deGenlisàproposdelaquelleil
notaitégalement:«Elleavait unbon sens très ferme, et puisque toute
3
femme qui écrit affecte d’être homme, elle avait au cerveau de lavirilité.»
Ces préjugésont sansdoute faitlong feu, maisil existe d’autresfaçons,
plus secrètes, d’enfermerlesfemmesdans un certainregistre d’écriture, et
peut-être avec leurconsentement parfois…

3. JulesBarbey d’Aurevilly,op. cit.,p.129.

AnneCoudreuse
Université Paris 13 –CENEL, IUF

Abstract

Le sexe des Mémoires

Everybody knows that since the beginning, women wrote memoirs. Why did so few
women produce“egohistorical”narratives preciselyfromthe moment they were
granted awide arrayofrightsand achieved formal equality?Mostofthetime,the
apparentdisappearance ofwomenwriting memoirsduringthetwentieth centuryis
explainedbya naturalevolution ofthe genres towardsintimate formsof narratives.I
wouldliketoexamine here ifsuch arestriction –whetherornotitisintentional –to
the autobiographical model asopposedtothoseof“Souvenirs,”memoirs, and other
historical testimonies has diminished the place women should hold in ield of self
narratives, consequently conined them to a gynaeceum of life writings.

Keywords: memoirs, feminism,bibliography, Aragon, Proust
Motsclés: Mémoires,féminisme,bibliographie, Aragon, Proust

Danslapréface au premier tome desonŒuvre poétique,paruauxéditions
duLivre ClubDiderot en 1974,Aragon avoue son trouble « à l’heure où se
met en branle la confection (seul mot qui se propose à [lui], assez
malencontreusement,pourdésignercetravail, fortétranger pourtantau travail
de la couture)desŒuvres poétiques complètesdequelqu’unquiporte
1
[son] nom». Un astérisquerenvoyantàune note enbasdepage corrige
aussitôtletitre donné à cettevaste entreprise éditoriale,quifait suiteà la
publication, entre1964 et1974,desesŒuvres romanesques croiséesà
cellesd’ElsaTrioletauxéditionsRobertLaffont:

Jesais qu’on apréféré letitre au singulier:Œuvre poétique,qui nous
épargnetoujoursl’erreurd’un oublipossible,oud’untexte égaré,publié
ounon…maislaconfectionenquestionsepropose entoutcasd’être
complète, cequirépond d’avance àunequestionquel’onpourrait seposer,

1.LouisAragon,Œuvre poétique, I, 1917-1926, Paris, LivreClubDiderot-Messidor,1989
[1974], p. 10.

1

4

LE SEXE DES MÉMOIRES

touchant lanaturede cettecollection. Y igure ce qu’on a retrouvé, que ce
quifut écrit me plaise ou non, aujourd’hui. Voilà, c’estdit.
Qui « préfère» letitreau masculin singulier ?L’éditeur ?La langue
ellemême ?Par quel miracle la mort d’un écrivain (que l’édition de ses œuvres
permet d’anticiper) sufit-elle à faire passer la collection des œuvres
complètes en un œuvre, jugé clos sur lui-même, sufisant? Que cache
ce changementde genre?Ilyad’embléehésitation sur le genre du mot
« œuvre ». Or tout au long de cette longue préface qui a pour titre : «Écrit
au seuil »,l’oscillationentremasculinet féminin semblepeuàpeu se
communiqueràladivisionentre« le vers »et « la prose»,mêlés sous une
2
même couverture,ou aux«diverses alternances sexuelles »des rimes,
puis,quelques pages plus loin,fait retour sous la plume d’Aragonàtravers
l’ambiguïté du mot « œuvre », qui, mis au féminin, désigne la réunion
de toutes les œuvres publiées du vivant de l’auteur et change de genre
grammaticalàson décès pourdésigner…la même chose. Aumasculin
singulier, « œuvre » s’applique généralement aux productions des peintres
ou des graveurset,lit-ondansLe Grand Robert de la langue française,
demanière« plus techniqueou affectée » lorsqu’ils’agitd’un écrivain.
En la matière,le changementde genreimportemoins quele changement
de nombre qui a pour effet de fusionner les différentes œuvres
auparavantdisperséesetdesuggérerainsiuneplusgrandeunité,parconséquent
uneplusgrande exhaustivité.Mais si le choix dumasculinest,malgré
qu’Aragonen ait,assezpeudécisif en cequi concerne le nombre detextes
rassemblés, enrevanche,lesconnotations sexuées qu’ilvéhicules’avèrent
plusdécisives.D’unemploirare,ilse démarquenettementdel’usage
auféminin dumême motetévoquetouteunesérie d’associationsdont
Aragonsesaisitlorsque,rappelant qu’avec Breton et sescompagnons
surréalistes, il avaitdéclaré la guerreàcequi, dansle langage,relève du
«sens toutfait», il condamne lesavatarsde cetterévolution littéraire,sa
«pratiquevulgarisée », nonseulementchez« les surréalistesde la
générationsuivante » maisaussi chez« deslittérateursde niveauxdivers, les
plusbas»:

Permettez-moidenepas salirdeslignesde certainsexemples.Ceci n’est
qu’unesimple enseigne,unen-têteplutôt, à ce grandpilori demoi-même,
lacollection(ladécollation)de cequ’on appelle,au singulierviril,mon
3
Œuvre poétique.Etjen’aienvieque deparlerdesautres, vousvoyez bien.

L’œuvre est ici consignation, obligation faite à l’individu de se
rassembler, dese dresser,malgréla menace de castrationquipèsesurceluiqui
se rigidiie en un corps fait de volumes empilés.D’une certaine manière,
lesŒuvres romanesques croiséesde Louis Aragonet ElsaTriolet

2.Ibid.,p.14.
3.Ibid.,p.17.

JEAN-LOUISJEANNELLE

(42 volumes)offraient,par leur alternance,une formed’hermaphrodisme
assumé etépanoui. C’estla fragilité d’untel équilibrequelejeu autourdu
masculin singulier,revendiqué et néanmoins redouté,metenévidenceau
seuildeladernière grande entreprise éditoriale d’Aragon. Ilyabienun
sexe des œuvres – on en discute à perte de vue, comme de celui des anges
ou de quelquesautres objets telsqu’ils se disent en français.
Si le casdumot«Mémoires »paraît plus clair et plus tranché,le
même jeu entre genres et nombress’yobservelàaussi. Cettefois,
l’ambiguïté tientaufait que le genre littéraire desMémoires (entendus comme
« ouvrage faisant le récit des événements dont l’auteur a été le témoin »)
e
s’estconstruit auXVIsiècle essentiellementàpartirdu mot « mémoire»,
masculin singulier (désignantdesécritsdestinésà exposerdescomptes,
une affaire juridique ou une question scientiique), lui-même dérivé « par
changementde genre» (Dictionnaire historique de la langue française)au
e4
XIIde« mémoire»,féminin singulier. Certes,lephénomènede dérivation
paraît assezfacileàreconstituer ;reste quela répartitionsémantique en
fonction du nombre etdugenrenesefait généralement pas aussi aisément :
en multipliant les possibilités, ellefavorise les risques de confusion.
Notammentl’erreur sur le genre, traditionnelle, surtout depuisqu’à partir
e
de la seconde moitié duXIX, le genres’estdémocratisé, ainsi queJean-Luc
Benoziglio en fait la remarque dans une scène deCabinet portraitoù le
narrateur interrogeundéménageur sur le comportementdesesclientset se
voit répondre :

Oh,moncollègue vous raconteraça mieuxquemoi,siçavous intéresse.Il
note tout.Prétend qu’avecla modeactuelle desMémoires,il n’yapas de
raison pourqu’un jour ons’arrachepas les siennes.
—Siens, dis-je ?
— Quoi?
— Rien, dis-je.
5
Hausseles épaules etexit.

Lephénomène s’estaccentué plusrécemment avecl’entrée, àpartir
des années 1980, dans l’ère dela mémoire,plus précisément,l’ère des
mémoirescollectiveset autres lieux demémoire,puisquel’incroyable
extension accordéea soumémoire »au féminin pluriel de «vent eu
pour effet d’en faire un substitut de «Mémoires »– il sufit pour s’en
convaincre de parcourir la liste de ce qui se publieaujourd’huisous ce

4.« Desmémoires,avecuneminuscule, c’est simplement,àl’origine,leplurieldu
substantif masculin, lui-même dérivé de son homonyme féminin.Un motmodeste,un motde la
langue detouslesjours : pour l’avocat, l’apothicaire ou la maîtresse de maison, un mémoire,
c’est un écrit dans lequel on consigne tout cequ’on ne doit pasoublier.»(AndréBertière,
LeCardinal de Retz mémorialiste, Paris,Klincksieck, coll.«Bibliothèquefrançaise et
romaine », 1977,p.12.)
ie
5.Jean-Luc Benoziglio,Cabinet portrait. Roman,Paris,Seuil, coll.« Fiction&C», 1980,p. 78.

1

5

1

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LE SEXE DES MÉMOIRES

terme :très souvent,il n’est plus questionderécitsen prose,rétrospectifs
et continus dans lesquels un individu raconte les faits dont il fut l’acteur
ou le témoin privilégié, mais d’anthologiesoude récits portant sur des
pratiques sociales qui ont pour fonction d’entretenir un certain rapport
au passé –Mémoires de l’Ardèchepaysanne,Mémoiresde déportés,
Mémoiresdudésert(sous-titrés :Des Sahéliens se souviennent)…L’erreur
(ou la substitutionvolontaire,jenesais) est dèslors fréquente : un album
dephotographies sur lequartierde Lyonconsacré àl’industrie dela soie
s’intitule (parmicent autresexemples)Croix-Rousse, mémoires interdites
(ÉditionsÉGÉ, 1979).Étonnant phénomène de dilution où le masculin
pluriel, appliqué à chaque fois à un texte singulier, s’efface au proit d’un
fémininpluriel, étenduàl’ensemble de ce quel’on nommeaujourd’huide
manière très loue « mémoires collectives ».
Mon intention n’est pas de dénoncer une erreurdelanguemaisde
m’ensaisircomme d’un prétexte :un prétextepour interroger l’apparente
évidencequientoure, dansce cascomme bien souventen français, l’usage
dugenre masculin. Les polémiques qui ontentouré les efforts de
fémini6
sation duvocabulaire(en 1984,1986,1997…)leprouvent amplement:
lagrammairevéhiculetout un imaginairede genre etdesexe d’autant plus
prégnantqu’il restesoit implicite(parconséquent rarementdiscuté) soit
(lorsqu’uneréforme soulèvelelièvre)objet d’un trèsviolent attachementà
unenormeassimilée demanière confuse au génie de la langue. Cesontles
connotations quis’attachent àla catégorie littéraire des «Mémoires » que
j’aimerais examiner.S’il n’ya aucunsensàs’interroger surl’application
e
de ceterme aucorpus qui nousintéresse aumilieuduXVIsiècle,ilest
enrevancheutile d’interrogerles représentationsviriles quis’yattachent
depuislors.Qu’ils’agisse desesoriginesnobles (commelesMémoires
d’épéeoulesMémoiresd’État), desfonctions quiyprédisposent tout
particulièrement (chargesmilitaires, diplomatie, engagements politiques…)
ouencore desgestes quisontattendusdesesauteurs (honneursobtenus,
responsabilitésexercées,revendicationd’un lignage…),tout
semblejustiier l’ancrage très largement masculin desMémoires.
Il n’ya làtoutefois rien de naturel,bien aucontraire.Nul n’ignore
quelesMémoires sesontdèsle débutécritsauféminin.Marguerite de
Valois,Françoise deMotteville,Hortense etMarieMancini, laduchesse de
Montpensier, lamarquise deCaylus,Mme deGenlis,MmeCampan,Mme
Roland,GeorgesSand, lacomtesse de Boigne,Marie d’Agoult,Louise
Michelsontles plusconnuesd’unetrèslonguefoule et trèsnombreuse
7
lignée defemmesmémorialistes .Certes, les textesenquestion ontautrefois

6.VoirEdwigeKhaznadar,Le Féminin à la française,Paris,L’Harmattan,2002 ;Olivier
Houdard etSylvie Prioul,La Grammaire, c’est pas de la tarte, Paris, Seuil,2009.
7.VoirnotammentHenri Rossi,Mémoires aristocratiques féminins: 1789-1848, Paris,
H.Champion, 1998.

JEAN-LOUISJEANNELLE

e
pufairel’objet de stigmatisations (cefutle cas par exemple auXIXsiècle,
lorsquel’institutiond’unetradition mémorialejugéetypiquement française
a conduitàfaire le tri parmi les sources disponibles),maisl’essentielest
toutefois que, comptetenudeseffetsdesélectionsocialequ’implique
le projet de publier lerécitdesavie, denombreuses femmes ne se sont
pas senties indignes de ce genre. Pourquoi ont-ellesdès lorsétési raresà
livrer un récit «égohistorique» (ainsi peut-ondésigner la représentation
quel’on livre desoi-même dans sacondition historique)précisémentà
partir du moment où elles ont conquis toute une série de droits et
bénéicié d’une égalité,ilest vraiencore bien incomplète,mais incomparable
avecleur situation passée? On supposera peut-êtrequelestatutdereineou
d’aristocrate,lefait de tenir salon ou même la participationàdes
événements révolutionnaires ont pu favoriser l’émergence de igures mémoriales
féminines là où l’accès au droit de vote ou les efforts pour faire
respecter la parité ont paradoxalement détourné les femmes d’écrire l’histoire
– mais cela
paraîtrabiensimpliste.Uneautreréponseseprésenteimmédiatementàl’esprit:unesorte d’évolution naturelle desgenresexpliqueraitce
lent passage des récitsde«Vies majuscules »à des formes de récits plus
intimes (journaux, correspondances, autobiographies…), pluspropicesà
l’expressiondel’identitéféminine. L’idée repose sur un syllogisme dont la
prémisse majeure est que les genresàla premièrepersonnerendentdeplus
en plusdirectementcompte del’individumoderne dans son intimité et la
prémissemineure est queles femmes sont portéesàl’expression subjective
desoi,laconjonctiondesdeux expliquant la proportion importante
d’autobiographies féminines. Le problème est que cetteprémissemajeurese voit
e
inirmée par les faits – on publie auXXsiècletout autantde Mémoires
quepar lepassé – et quela prémissemineurereposesur un postulat tout
àfait contestable.J’aimerais ici me demander si lefait de se limiter – ou
de sevoir limiter – auxmodèles autobiographiques audétrimentdu pôle
égohistoriques (Souvenirs, Mémoires,témoignages historiques…)n’apas
amoindri la placequeles femmes sont en droit d’occuper dans le champ
des récits de soi et ne les a pas coninées à une sorte de gynécée des écrits
àla premièrepersonne.

Vies de femme majuscules
Pourcommencer,un très rapide bilandela production mémoriale
e
féminine auXXsiècle.Et untestavant d’enveniràl’examendes
bibliographiesdisponibles:Beauvoirexceptée, combiende célèbres femmes
mémorialistes après George Sand etLouise Michel pouvons-nousciter,si
nous nous donnons une déinition relativement stricte du genre? Pour ma
part,jel’avoue,les candidatesne sont pasnombreuses.On merépondra
qu’en melimitant à un modèletraditionneldes Mémoires (dominépar le
canondesgrands Mémoiresd’État),jefausse nécessairement le jeu et exclus
toute une quantité d’écrivaines ayantàl’inversevisé le renouvellement du

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LE SEXE DES MÉMOIRES

modèlemémorialet son hybridation avectoutes sortesdeformes connexes,
plus propicesàl’introspection. Maisceserait, làencore, ignorer ce qui
me paraît êtrel’enjeuprincipald’unelecture genrée del’histoire desVies
majuscules,àsavoir se demander pour quelle raison,
alorsqu’ellesn’hésie
taient pasjusqu’auXIXsiècle à écrirel’histoire deleur temps,les femmes
ne revendiqueraient plus – ou ne severraient plus reconnaître – unteldroit
(sous savariante mémoriale)de nosjours.
e
En débutanten 1996mes recherches surlesMémoiresauXXsiècle,
je me suis engagé dans un long dépouillement bibliographique et, ain de
fairevarierleséchelles, mesuisefforcé d’établirdeux corpus.Lepremier
regroupaitlesMémoiresau senslepluslarge de ceterme :l’unique critère
retenuétaitceluidel’inscriptiondu terme générique dansletitre –jene
prêtais,autrementdit,aucuneattention auxthèmesdéveloppésouaux
formesempruntées, mais uniquementaufait que l’auteur (oul’éditeur)
desvolumesavaitchoisi derecouriràce nom de genreparticulier,quelle
que soit la raison de son choix. Ce corpus « extensif » où se croisaient des
journaux, desentretiens, des récitsdevie, desautobiographies, des romans
oumême des recueilsdepoésie etdesouvragesérotiquesouhumoristiques
comportait un nombrerelativementimportantd’écrivaines.Lesecond
corpus,« limitatif », concernaitlesMémoiresenvisagésnonplusen
extension maisen compréhension, c’est-à-dire conformesaucanon hérité des
siècles passés et pouvant être très simplement déinis comme le récit
rétrospectif etcontinu qu’un individufaitdesévénementshistoriquesauxquels
il aparticipé oudontil a ététémoin.Ce corpus se composaitdequelque
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cinqcentcinquantetextes .Ilrésulte ducroisementdesdeuxcorpus une
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sélection devingt-sixauteuresdeMémoiresau sens restreintdu terme ,
parmi lesquellesnotamment JulietteAdam,DominiqueDesanti,Annie
Kriegel, Lise London, Jeannette Thorez-Vermeersch, etLouise Weiss.
Vingt-huit surcinqcents, lerapportest, on levoit, nettementdéfavorable
auxfemmes.Enrevanche, celles-cis’avèrentbeaucoup plusnombreuses
lorsquel’onpuise dansle corpusextensif,puisqu’yabondentlesMémoires
d’aristocrates (commeMémoires : au temps des équipages, d’Élisabethde
Gramont)–quej’aiclassésdanslesSouvenirsenraisondeleurcaractère
totalementanecdotique,sans plusaucune véritableprisesurl’Histoire –,les

8.J’insistesurlefait qu’il nes’agit pas, en dégageant un corpusfermé, de délimiter une
identité générique immuable.Lemodèle desMémoiresd’État,si important soit-ilenraisonde
laplacequ’occupe cettetradition littéraire ethistoriographique enFrance,nepeut prétendre
àaucun monopole générique.
9.Juliette Adam, VictorineB., Simone deBeauvoir, SuzanneBidault, SuzanneBlum,Jeanne
Bohec, MarieBoudier-Salter,JanineBouissounouse,DominiqueDesanti,Anne-MarieDupuy,
OdetteFabius,Marie-MadeleineFourcade,BrigitteFriang,AnnieKriegel, Lise London,
SimoneMartin-Chaufier, SuzanneMassu,LucieMazauric,Élizabeth deMiribel,Henriette
Nizan, CécileOuzoulias-Roumagon, AmédéeOzenfant,Jeannette Thorez-Vermeersch,Anna
Trahin,Louise Weiss.