Médiévalisme

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204 pages
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Ce volume regroupe les interventions du colloque Médiévalisme, Modernité du Moyen Âge organisé en novembre 2009 au château de Malbrouck et à Metz (Moselle). Le but du colloque était de dresser un panorama de la présence du Moyen Âge au XIXe - XXe siècles, dans une perspective pluridisciplinaire : la référence mediévale et la réception du Moyen Âge sont ici envisagées dans la littérature, le cinéma et la musique, mais aussi dans l'histoire et la politique.

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Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 58
EAN13 9782296434394
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Direction
Anne Tomiche et Pierre Zoberman

Comité derédaction
AnneCoudreuse,VincentFerré, XavierGarnier,Marie-AnnePaveau,
ChristophePradeau.

Comitéscientifique
RuthAmossy,Marc Angenot,PhilippeArtières,IsabelleDaunais,Papa
Samba Diop,ZiadElmarsafy,Éric Fassin,GaryFerguson,Véronique
Gély,Elena Gretchanaia,Anna Guillo,Akira Hamada,ThomasHonegger,
AliceJardine,PhilippeLejeune,MarielleMacé,ValérieMagdelaine-
Andrianjaitrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William
Marx,Jean-Marc Moura,ChristianeNdiaye,MireilleRosello,Laurence
Rosier, Tiphaine Samoyault, William Spurlin.

Secrétariatd’édition
Centre d’Étude desNouveauxEspacesLittéraires
François-XavierMas(Paris13,UFR LSHS)
UniversitéParis13
99,av.Jean-BaptisteClément
93430Villetaneuse

Diffusion,vente,abonnements
ÉditionsL’Harmattan
5-7,rue de l’École polytechnique
75005Paris

Périodicité
4 numérosparan.

Publicationsubventionnée parl’universitéParis13.

L’Harmattan,2010.

ISSN :2100-1340

Sommaire

Vincent FERRÉ.Introduction(1).Médiévalisme et théorie:
pourquoi maintenant ?.......................................................................
ÉricNECKER.Introduction (2).LechâteaudeMalbrouck,
unchâteaumédiéval d’aujourd’hui...................................................

PourquoileMoyenÂge ?QuelMoyenÂge ?

JeffRIDER.L’utilité du MoyenÂge...................................................
GilBARTHOLEYNS.Le passésansl’histoire.Vers uneanthropologie
culturelle du temps............................................................................
ThomasHONEGGER. (Heroic)FantasyandtheMiddleAges–
StrangeBedfellowsoranIdealCast ?...............................................
MyriamWHITE-LEGOFF.QuelMoyenÂge dansl’édition
pourlajeunesse?..............................................................................

Héritage médiéval, politique etsociété modernes

AnneLARUE.Le médiévalisme entre hypnose numérique
etconservatismerétro .......................................................................
Jean-FrançoisTHULL.L’inspiration médiévale desPèresde l’Europe
contemporaine:l’exemple deJean dePange ...................................

Adaptations théâtrales,cinématographiquesetpicturales

VéroniqueDOMINGUEZ.D’OberammergauauJeu d’Adam:
lesacréàl’épreuve dumédiévalisme ...............................................
MichèleGALLY.L’auraduMoyenÂgesurlascène
contemporaine...................................................................................
CorneliuDRAGOMIRESCU.Cinémamédiéval:troisniveaux
desensd’une expressionambiguë ....................................................
Mónica AnnWALKERVADILLO.Comic BooksFeaturing
theMiddleAges................................................................................

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Letempsdes signes

GérardCHANDÈS.Réplicateurs visuelset sonores
dumondenéo-médiéval ....................................................................
CélineCECCHETTO.Médiévalismesd’unesémiose:
leMoyenÂge enchanson.................................................................

Comptes rendus
IsabellePANTIN,Tolkien et ses légendes. Une expérience en iction
(MichèleGally) .................................................................................
JaneCHANCE,Tolkien theMedievalist(MargueriteMouton) ............

167

177

189
192

Introduction (1). Médiévalisme et théorie :
pourquoi maintenant?

Keywords:medievalism,theory,comparative literature,France,United-States
Motsclés:médiévalisme,théorie,comparatisme,France,États-Unis

Médiévalisme, modernité du MoyenÂge.Cetitreseveutàlafoisexplicite
et un peuironique, puisqu’il n’estpasinéditet qu’ilcontientdeux termes
piègesainsiqu’un néologisme.En premierlieu, ilconstitueunevariation
surdesformules qui nous sontfamilières: c’estainsiqu’étaitintitulée
unesérie deconférencesorganiséesà Beaubourg en 1979 («Modernité
duMoyenÂge »);cetitrerappelle égalementcelui du recueil publié
en hommageà RogerDragonetti en 1996,LeMoyenÂge dansla
1
modernité.Aveclesous-titreLeMoyenÂgeaujourd’hui,ajouté pour
lecolloque oùaété proposéeune premièreversion desarticlesprésentés
ici (etlargement remaniéspourleurparution), onretrouve lesmotsclés
detousles séminaires,colloquesetouvragesconsacrésà cettequestion
cesdernièresannées:lescolloques«Tolkienaujourd’hu(i »2008),
«Le merveilleuxmédiévalaujourd’hu(i »2006), leséminaire portant
sur«LeMoyenÂgecontemporain »(2004-2006), ouencore le nom
de l’association «Modernitésmédiévales», fondée en2004.On peut,
enréalité,remonterauxannées1980,avecModernitéau MoyenÂge
(colloque deStanford, 1988) etletitre d’un numéro de larevueEurope
en 1983,LeMoyenÂge maintenant…
Cesformulesmêmesconstituent, parailleurs,unattelage de
termespièges:outrecelui demodernité,querecouvre (neserait-ceque
temporellement) lanotion deMoyenÂge?Certainesdesinterventions
proposéesici montrent que laréponseà cettequestion,apparemment
évidente, ne l’estpas.On peut toutefoisestimer, provisoirement,que le
titre decetouvrage prendacte de laprésence duMoyenÂge, « enracinée
2
dans[notre]sensibilitécollective diffuse » (selon les termesde

1.Voirles référencesbibliographiquescomplètes, p.21.
2.PaulZumthor,ParlerduMoyenÂge,Paris,Minuit, 1980, p.36.Encela, lecolloque de

8

MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

Zumthor) –sansnierpour autantladifférence entrecette époque etla
nôtre,comme on leverra.
Ce titre contient, enin, un néologisme; ou plutôt, le terme, rare, de
médiévalisme, n’estpas utilisé encesenslorsqu’on lerencontre en français,
pourle moment(principalement) dansles cataloguesdes bibliothèques.Il
a été choisi pourinviteràréléchir sur l’objetet les méthodesdudomaine
qui nousoccupe,àsavoir– pourle dire enune formulerapide, mais
commode etprovisoire – laréception duMoyenÂgeaux siècles ultérieurs
e e
(en particulierauxXIX-XXIsiècles) dans sonversantcréatif et sonversant
érudit.

Avantde nousintéresserà ceterme,arrêtons-nous surlaquestion
liminaire.Pourquoi lathéorie, maintenant ?La bibliographie portant sur
3
le médiévalismecontientdetrèsnombreux travaux,mais les rélexions
d’ordre méthodologique, général ou théoriquesont raresetplutôt récentes,
danscette production pléthorique –àdirevrai, letravailcommencetout
juste, etl’essentielresteàfaire.Lecolloquequis’estdérouléauchâteaude
Malbrouck età Metz, du19au 21 novembre2009 –àl’invitation duConseil
Général de la Moselle, encollaborationavecleCENELde l’université
Paris13-ParisNord –visaitbienà contribueràla constitution d’uncadre
théorique, méthodologique, pourlarecherche en médiévalisme.
Cette intention explique lecroisementdisciplinairequicaractérise
cevolume:ils’agissaitd’envisagerlaréférenceauMoyenÂge dansla
littérature, lecinéma, lamusique, l’histoire, lapolitique, l’architecture et
la bande dessinée… enadoptantdanschaque interventionune perspective
générale,synthétique, plutôt qu’uneapproche monographique portant sur
unauteurou un exemple (quelquesoitleurintérêtintrinsèque),comme
celaest tropsouventlecasdansles recueils relevantdumédiévalisme.Ce
volume interroge doncles«conditionsde possibilité » d’untravail dans
ce domaine;pourciterBachelard:«Avant tout, il faut savoirposerdes
problèmes.Et quoi qu’ondise, dans laviescientiique,les problèmes ne
se posentpasd’eux-mêmes.[…] Rien nevadesoi.Rien n’estdonné.Tout
4
estconstruit. »
Un étatdeslieuxdes travauxfrancophonesetanglophonesconsacrés
àlaréceptionduMoyenÂgem’amènera àréléchiraux termes permettant

Metz-Malbroucks’estinscritdansl’un desaxesderecherche duCENEL(laboratoire de
l’universitéParis13-ParisNord)qui envisage les« modernité et ruptures», en particulier
laprésence de l’Antiquité etduMoyenÂgeàl’époquecontemporaine.
3.Voirla bibliographie en ligne deRichardUtzetAneta Dygon (Perspicuitas:http://www.
perspicuitas.uni-essen.de) etcelle du site de «ModernitésMédiévales»
(http://www.modernitesmedievales.org).
4.GastonBachelard,La Formation de l’esprit scientiique[1938],Paris,Vrin, 1993, p. 14.

VINCENT FERRÉ

depenserladémarche médiévaliste, etàprésenterdesprincipeset
perspectivespossiblespournotrerecherchecollective.

En France: une ébauche (récente) deréflexionthéorique
Un examen de la bibliographierévèleun dynamismecroissant,aussi
bien enFrancequ’enAngleterre etauxÉtats-Unis,ainsiqu’undéséquilibre
trèsmarquéentrecritique et théorie.
Contrairementà ceque peutlaisserpenser une premièreapprochequi
verraitdansce domaineune prééminenceanglophone, les travauxconsacrés
àlaréception duMoyenÂge danslesarts, eten particulieren littérature,
sesontmultipliésenFrance (comme danslespaysfrancophones) depuis
vingt-cinqans.Mentionnonsainsi, parmi lesouvragespionniers,L’image
e
duMoyenÂge dans lalittérature française de la RenaissanceauXXsiècle
de larevueLa Licorne, en 1982, outre lecolloque deStanford (édité en
1990parBrigitteCazellesetCharlesMéla) etle numéro de larevueEurope,
LeMoyenÂge maintenant(1983), déjàévoqués.Lesannées1990 voient
les événements scientiiques se développer, avecle colloque del’AMAES
(association desmédiévistesanglicistesde l’enseignement supérieur) en
1994 – publié parMarie-FrançoiseAlamichel etDerekBreweren 1997–,
lecolloque deCerisyen 1995 (édité parJacquesBaudryetGérardChandès)
ainsiquecelui organisé parMichèleGallyen 1996, paruen2000(La Trace
médiévale etlesécrivainsd’aujourd’hui).
Mentionnercesnomsetcesdatespermetde donner un premieraperçu ;
maisilseraitplusexactde direquechaque décennie estmarquée par une
accélération de l’activité ence domaine.Aucoursdesannées 2000, des
séminairesontété organisés régulièrement, parNathalieKoble etMireille
5
Séguyentre2004 et 2006(àl’ENSde larue d’Ulm) ,parMichèleGallyen
2005-2006puisen2009-2010(àl’ENS LSHetàl’université deProvence),
etparVincentFerré etAnneLarue,à Paris13en2007;parallèlement,
l’association «Modernitésmédiévales»a coordonnéuncolloqueannuel
portant surlalittérature etlesarts–Lorienten2005,Arrasen2006,Aix
6
en2007,Bordeauxen2008,Paris13en juin2009 ,avantLausanne en
octobre2010–redoublésdepuis 2008 pardesmanifestationsorganisées

5.Lesinterventionsontété publiéesdansNathalieKoble etMireilleSéguy(dir.),LeMoyen
Âge contemporain : perspectives critiques(2007) etNathalieKoble etMireilleSéguy(dir.),
Passé présent. Le MoyenÂge dans les ictions contemporaines(2009).
6.Respectivement: IsabelleDurand-LeGuern (dir.),LecturesduMoyenÂge(2006);Anne
BessonetMyriamWhite(dir.),Fantasy:le merveilleuxmédiévalaujourd’hui(2007);Élodie
Burle etValérieNaudet(dir.),FantasmagoriesduMoyenÂge:entre médiéval
etmoyenâgeux(2010);SéverineAbiker,AnneBesson etFlorencePlet-Nicolas(dir.),LeMoyen
Âge en jeu(cop.2009);AnneBesson,VincentFerré etAnneLarue,LaFantasyenFrance
aujourd’hui.Écrire, éditer,traduire, illustrer(en ligne depuisjuillet 2009:http://www.
modernitesmedievales.org/colloques/je%20FantFrance.htm).

9

1

0

MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

pardesmembresde l’association,àl’instardescolloques«Tolkien
7
aujourd’hui »à Rambures(juin2008) , deMetz-Malbrouck (novembre
2009), puisdeGroningen en juillet 2010.
Les travaux, monographiesouactesdecolloquesparusdepuis
vingtcinqans relèvent toutefois, le plus souvent, d’untravailcritiqueparextension
et diversiication des objets, ou par leur reprise, comme le remarque Gérard
e
ChandèslorsduIV colloque de«Modernitésmédiévales» (Bordeaux,
2008):«Lamajorité desinterventions s’est voulue plusdescriptive
qu’analytique,cequi estlogique pour unchamp d’étude encore envoie de
8
délimitation .»N’avons-nouspasatteint unseuil, danscetteaccumulation
decommentairescritiques ?Un débutderépétition n’enconstitue-t-il pas
l’indice, les sujetscommençantàfaireretour ?
L’un des signeslesplusprobantsen est que dansles recueils, ouvrages
collectifsouactesdecolloques, extrêmement représentésdanscette
bibliographie,seule –aumieux– l’introduction proposeuncadre et se
situesur un plan plusabstrait que lesétudesdecas qu’elle présente;le plus
souvent,toutefois, ellese limiteà annoncerlesarticles,quand elle n’estpas
tout simplementabsente.Symétriquement,seulsderares volumesd’actes
proposent, sous forme d’une conclusion, un bilan de la rélexion menée
collectivement,àl’instardulivre deMichèleGally(La Trace médiévale) et
du volume deLaura Kendrick,FrancineMoraetMartineReid (LeMoyen
e
ÂgeaumiroirduXIXsiècle(1850-1900), paruen2003).
Le choixdu« lorilège »est manifeste dès le volume qui ouvre
(chronologiquement)cettebibliographie,L’image duMoyenÂge dans
e
lalittérature française de la RenaissanceauXXsiècle(1982).Les
chapitres successifs,correspondantauxdemi-journéesducolloque, optent
partiellementpour unregroupementd’ordre générique:unesectionsurles
dramaturges(Maertelinck,Audiberti…) est suivie d’uneautresurlapoésie
(Boileau,Péguy,Aragon…),avant qu’unecatégorie étrange, lafantaisie
(oùl’oncroiseRabelais,Diderot,Chateaubriand, maisaussiGiraudoux
etQueneau)viennerompre lasérie,quireprendavecleroman (Sade,
Huysmans…).Levolumes’achèvesur une partieconsacréeàlapolitique
(avec SaintLouisetSaint-Simon…).On pourraitdèslors s’attendreà
cequ’untexte donneuneunitéau volume;orles vingtlignesdu« mot
liminaire »évoquent seulementl’évidence duchoixdePoitiers, «ville
médiévale »,commecadre ducolloque, etlavolonté desolliciterdes
spécialistesdesièclesdivers, pourproposer«un premier survol,unesimple

7.VoirMichaëlDevaux,VincentFerré,CharlesRidoux(dir.),Tolkienaujourd’hui,actesdu
colloque deRambures[juin2008],Valenciennes,Pressesde l’université deValenciennes,
2010.
8.GérardChandès, «Conclusion », dansSéverineAbiker,AnneBesson
etFlorencePletNicolas(dir.),op.cit., p.393-398 (en prépublicationsurlesite duLAPRIL :http://lapril.
u-bordeaux3.fr/spip.php?article340).

VINCENT FERRÉ

vision panoramiqueétayée ici oulàparlesprécisionsdecommunications
9
ponctuelles»–cequi est une manièreavantageuse de présenterles
choses, puisque l’on netrouve pratiquement que desétudesdecas.
Dansd’autres volumes,relevantdesétudesmédiévales, les textes sur
laréception duMoyenÂgeàl’époque modernesont simplementplacésàla
in. Pour donner deux exemples parmi d’autres: la différence entre les deux
domaines– « médiévistique » etmédiévalisme – estàpeine explicitée dans
e
lesactesduXVcongrèsde lasociété internationalearthurienne (Arturus
e
Rex…, 1991).Les quatre derniers textes, portant surleXXsiècle,sont
ainsi intégrésàunesérie d’articles relatifsà« l’expansion de la“matière
deBretagne”etlesadaptationset remaniements quecelle-cia connus»,
sans queces quatre exceptions– dontl’introduction indiqueseulement
qu’ellesévoquent«[l]asurvie de la“matière deBretagne”àl’époque
10
actuelle »–soientdistinguéesdes textes quiconcernentlapériode
médiévale, et sans quecesderniers soienteux-mêmes regroupésdans
une partie.L’ordonnancementapparaîtimplicitement régi parl’histoire
littéraire etla chronologie.On pourraitfaire des remarquesanalogues
surlesacteséditésparClaudeLachet(L’œuvre deChrétien deTroyes
danslalittérature française…, 1997), dontlesobjetsd’étudesemblent
posséder une légitimité dufaitmême de leur récurrence danslesouvrages
consacrésàlaréception duMoyenÂge,sans quecettetautologiesoit
consciente : tels ilms (L’ÉternelretourdeCocteau,LancelotduLacde
Bresson…),tellesœuvres(deRoubaud etGracq)sontprésentéscomme
des sujetsévidents.
11
Mais terminonsplutôtcette miseaupointbibliographique par
l’évocation dequelques recueilsau titre prometteur,quiserévèlent
déceptifs.Ainsi duMoyenÂge danslamodernité: cesMélangesofferts
à RogerDragonetticontiennentdes textes surlalittérature médiévale
(LeRoman de la Rose,laVengeanceRaguidel…) oulalittérature
e
classique etmoderne (Pascal,Hölderlin) jusqu’auXXsiècle (Genevoix,
ButoretProust): cette fois, l’ordonnancement se fait selonun principe
d’entrelacementdesarticlesévoquantlapluralité descentresd’intérêt
deDragonetti;maisaucune préface n’interrogecechoixni n’explicite
l’association entre médiévalisme etmédiévistique, puisque leseultexte
liminaire est unrappelbiographique etbibliographique.On peutalors
se demander inalement quelle place les études médiévales accordent au
médiévalisme,quiapparaîten marge, né d’elles,accueilli parelles, mais
sans statutparticulier– il n’estmême pasnommé.

e
9.L’image duMoyenÂge danslalittérature française de la RenaissanceauXXsiècle,La
Licorne, n°6, 1982, p. 11-28.
10.WillyVanHoecke, GilbertTournoyetWernerVerbeke(dir.),ArturusRex,volumenII…,
Louvain,LeuvenUniversityPress, 1991, p.x.
11.Il nes’agitbiensûr que de l’esquisse d’un étatdeslieux, développé parailleurs.

11

1

2

MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

Danscettebibliographie oùdominentles travauxdemédiévistes,
quelques textes se distinguent par leur démarcherélexive, en particulier
La Trace médiévale etlesécrivainsd’aujourd’huideMichèleGallyetles
deuxouvragescollectifsdirigésparNathalieKoble etMireilleSéguy(Le
MoyenÂge contemporain: perspectives critiques,2007;Passé présent.
Le MoyenÂge dans les ictions contemporaines,2009).Ces troislivres
privilégient chacun unangleparticulier:rélexionautourd’une belleimage
(larémanence), de lamémoire, etde lareprise dugesteauctorial, dansle
premiercas ;dansle deuxième, plaidoyeren faveurd’unanachronisme
délibéré,qui est une prise de position danslecontexte desétudes
médiévistes ;interrogation desliensentre littératuree «xpérimentale »
12
de lamodernité etlittérature médiévale, dansle dernier.Onsongerait
égalementàl’importante introduction deBrigitteCazellesetCharles
Méla, dansModernité au MoyenÂge :le déi du passé(1990);cetexte
13
s’intéresse enréalitéàla« modernitéauMoyenÂge »,aux traits
que nous reconnaissonscomme modernesau sein decette époque,ce
quiest uneperspective différente de la démarchemédiévaliste. Enin, le
seulchercheurmédié« nonviste »àpouvoirêtre mentionné ici,Gérard
Chandès, estaussiceluiquiaenvisagéces questionsde lamanière laplus
générale et théorique, dans son ouvrageSémiosphèretransmédiévale:un
modèle sémiopragmatique d’information et de communication appliqué
aux représentationsduMoyenÂge(2006).Examinant uncorpus varié,
cetteanalyse interroge l’image decette périodechezdespublics variés,
lesconnotationsattachées, laperception dupassé etles raisonsde la
précellence duMoyenÂge dansl’imaginairecollectif.
Si l’oncompare lasituation de larecherche francophoneaux travaux
anglophones,ilapparaît quelarélexion sur laréceptionduMoyen Âge
n’estpasportée de manièreaussi frappante parlesmédiévistes, mais que
laperspectivemédiévalistes’aficheplus nettementcommetelle.

Lemedievalismanglophone
Trenteansaprèsle premiernuméro deStudiesinMedievalism(1979),
cetteapprocheapparaîtnaturelle etadmise;ouplutôt, ellese présenteàla
foiscommeune démarchelégitime etcommeundomaine dont l’afirmation
n’estjamaisachevée, mais toujours recommencée.

12.Je m’entiensiciauxouvrages, maisonsignalera, parmi lesarticlesproposant unevraie
synthèse, letexte d’AnneRochebouetetAnneSalamon, «Les réminiscencesmédiévales
danslafantasy»,Cahiersderecherchesmédiévales1, n°6,2008 (en ligne:http://crm.
revues.org//index11092.html).Lesdeuxauteursproposentdesexemplesnombreuxetprécis,
empruntésàlalittératuremédiévale, pour réléchirau statutdelaréférence à ce corpus
(qu’ellesoitdirecte, indirecte, intertextuelle,allusive…).
13.BrigitteCazellesetCharlesMéla,op.cit., p.7.

VINCENT FERRÉ

On peutdébutercetexamen parl’un desnombreuxouvragesconsacrés
àunélémentconstitutif etexemplaire duMoyenÂgereprisaux siècles
ultérieurs.DansThe Legend of Arthurin BritishandAmericanLiterature
(1988),JenniferR.Goodmans’intéresseauxoriginesdupersonnage,àla
constitution dumythe littéraire en partantdes récitsmédiévauxpourarriver
e
jusqu’auXXsiècle.L’enquête enrestetoutefoisàlasimple description;et
latrèsbrève préface énumère desbanalités surlapersistance dumythe,sans
s’interrogerle moinsdumondesurles raisonsdecette longévité ni même
sur sesmodalités.L’ouvragese présentecommeunsurvol de l’histoire
d’Arthuren littérature, et tente demasquer sasupericialité en recourant
àla comparaisonavec laphotographie aérienne;Goodman nejustiiepas
non pluslechoixd’uncorpusanglo-américain,attelage discutablequi ne
14
laissequ’une placetrès secondaireàlalittérature « européenne ».
Même lesouvrages qui laissentespérer uneapproche plus théorique,
parexemple en exhibantleterme demedievalismdansleurs titres, déçoivent
souventle lecteur,àl’instardeMedievalismandOrientalism.ThreeEssays
onLiterature,ArchitectureandCulturalIdentitydeJohnGanim (2005).
Levolume d’unecentaine de pagesproposetroisessais reliésde manière
trèslâche,sansmême deconclusion pour ressaisirle mouvementetla
démonstration,niderélexion (dans l’introduction) sur lemédiévalisme
ouderéférenceautrequ’impliciteàl’orientalisme –Ganim évoqueThe
Book ofSaladindeTariqAli (1998),quirenverse les représentations
« habituelles» de l’Estetde l’Ouest.
Làencore, lesexceptions seremarquent.Dansl’introductionau volume
qu’elleadirigé en2001,MedievalismandtheQuestfor the“Real”Middle
Ages, Clare Simmons propose unhistorique du médiévalisme, déinit le sens
15
oùelle entendceterme, en l’articulantauxétudesmédiévales;publié
trois ans auparavant, un volume d’hommage à Leslie Workmancontenait un
entretien oùcelui-cirevenait sur son parcoursintellectuel –un peucomme
16
le faitZumthor– etlecheminementqui l’a conduitàtravailler surce
domaine.Il fauten effet soulignerlerôle de lasérieStudiesinMedievalism,
lancée en 1979 parWorkman,quia dirigéseul ouencollaboration les
neuf premiers volumes, jusqu’en 1997 ;DavidMetzger,TomShippeyet
RichardUtz, entreautres, ontdirigé les
suivants,avantKarlFugelso,responsable depuis 2007d’unesériequisesitueaucœurdumedievalism,
dontWorkmanapparaîtcommeune iguretutélaire.Lesdix­neufvolumes
parusà ce jourproposaient toutefoisplus une démonstration parlapratique
qu’unevraierélexion théorique,jusqu’auxderniers numéros ;les titres le

14.JenniferR.Goodman,TheLegend ofArthurinBritishandAmericanLiterature,Boston,
Twayne, 1988, p.viii.
15.ClareSimmons, «Introduction », dansClareSimmons(ed.),MedievalismandtheQuest
for the“Real”MiddleAges,Londres/Portland,FrankCass,2001, p. 1-28.
16.RichardUtzetTomShippey(eds.),Medievalism intheModernWorld: EssaysinHonour
ofLeslieJ.Workman, 1998.

1

3

1

4

MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

montrent,quirenvoient souventàdesairesgéographiquesoudespériodes
historiquesdéinies (Medievalism inEngland,Medievalism inAmerica,
TwentiethCenturyMedievalism,Medievalism inFrance,Medievalism
inFrance1500-1700,GermanMedievalism,Medievalism inEngland,
Medievalism inEurope,Medievalism inNorthAmerica…)etinissent par
17
serépéter(Medievalism inEnglandII,Medievalism inEuropeII…).
Les tentativesde formalisationsont rares– on évoqueralevolumeXdans
un instant–avant 2009,année où s’estproduit untournant, puisque pas
moinsdetroisvolumes visant à « déinir » le domaine où s’inscrivent ces
18
recherchesontétéannoncés.
Ladatetrès récente,troisdécenniesaprèsle premiernuméro,ainsi
que laplace minoritaire deces volumesdansla bibliographie médiévaliste
anglophone, faceàlamasse d’étudesdecas, méritent qu’ons’yarrête.Ces
deuxélémentsnesauraient toutefoisnous surprendre,quand onconsidère
que lemedievalism(souslaformequ’on luiconnaît) n’apasplusde
trenteans, et qu’il est toujoursnécessaire, pour un nouveaudomaine de
recherche, de passerpar une phasecritique; songeonsainsiqu’unZumthor
écritParlerduMoyenÂge(publié l’annéesuivante) en 1979,aumoment
même oùparaissaitle premier volume deStudiesinMedievalism…cequi
donneune idée dudécalage danslamaturité decesdeux sphères.

S’ilapparaît, danscetteconfrontation entre lescritiquesfrancophone
et anglophone,queles rélexionsd’ordrethéoriqueoudéinitionnelles
sont rareset récentes, onvas’apercevoir que ladénomination même du
domainerelatifàlaréception duMoyenÂgeaux siècles ultérieursn’est
pasixéeni très stable.

Nomde domaine, le nom:médiévalisme etmedievalism
L’un desbutsducolloque deMetz, etduprésentouvrage, étaitde
mettreàl’épreuve l’utilité etlapertinence du recoursau substantif
médiévalismepourdésignerce domaine en émergence depuis trente
ans,tantil estnécessaire des’accorder surles termespourlimiter(sinon
éliminer!)certainsmalentendusetpourconstituer uncadre méthodologique
permettantd’éviterdesécueils tropsouvent rencontrés.
Force estdeconstater que l’absence determe deréférence, de
terminologie «du côté français, est symptomatique duoficielle »,
lottement méthodologique denombreux trtenter de remédier àavaux ;
cette indécision,faire l’essaide dénominationsconcurrentes, permettrait

17.Voirlaliste détaillée enbibliographie, p.24.
18.KarlFugelso (ed.),Studies in Medievalism XVII. Deining Medievalism(s), janv.2009;
Studies in Medievalism XVIII. Deining Medievalism(s) II, nov.2009;StudiesinMedievalism
XIX. Deining Neo-Medievalism(s),juill.2010.

VINCENT FERRÉ

de clariier certains implicites et impensés, de remettre en question l’idée
que toutes les formules se valent.Pourl’heure,c’esten effetlapluralité
quirègne:unesérie determesetd’expressionsdésignentlamodernité
19
duMoyen Âge, laprésence duMoyen Âgeaujourd’hui, leMoyenÂge
contemporain…à côté debellesimagesemployéesplusponctuellement,
commecelle de «rémanence »(MichèleGally).Sans revenir surles
problèmesposésparcesdiversesexpressions,arrêtons-nous surles termes
denéo-médiévaletdenéo-médiévaliste.Si lapremière expression paraît
20
évocatrice, pourdésigner une œuvre littéraire ,elle pose plusde problèmes
qu’elle n’enrésout(enquoiconsiste exactementlareprise impliquée parle
préixenéo,queconsidère-t-oncommemédiéval?);en outre, lesubstantif
logiquementassocié,néo-médiéviste,sembleserapporteràun médiéviste
nouvelle manière, tenant de nouvelles méthodes ;enin,néo-médiévaliste
présenteàlafois uneredondance inutile,une entorseàlarègle de dérivation
et unrisque deconfusion.Le néologismeneomedievalism,qui ne devaitpas
manquerde naître,setrouve d’ailleurs souslaplume d’UmbertoEco dès
1986(danslatraductionanglaise deson fameux texte, «RêverduMoyen
21
Âge »)etarefait sonapparition en2009 dans unarticle deKarlFugelso,
avantdeconstituerletitre d’unvolume deStudiesinMedievalism, paruen
juillet 2010,Deining Neo-Medievalism(s)…
Ilsemble plutôt souhaitable de prendre encompte les usageset
lesbesoins(divers) de précision, pourfairevarierle degré derigueur
terminologique:néo-médiévalconvientpour une œuvre,s’ils’agitde la
désigneren passant, dans une étude portant sur uneautrequestion;mais
si l’onseconcentresurlarelationauMoyenÂge,médiévalisme(tout
commemédiévaliste, pourdésigner un individucommesubstantif;et une
œuvre,commeadjectif) n’a-t-il paspourlui la cohérence lexicale (dansla
dérivation) etplusieursintérêtsdéterminants ?Toutd’abord,celui d’appeler
unrapprochementimmédiatavecson équivalentanglophone;c’estpour
cetteraisonqu’aété lancéesouscetitre la collection «Médiévalisme(s) »
22
chezCNRS Éditionsenseptembre2009 ,et qu’aétéretenuceterme

19.Outre les titresdecolloquesetdeséminairesmentionnésp.7, on noteraque lesCahiers
derecherchesmédiévalesproposent unesection «Modernité duMoyenÂge » depuis 2007
et que l’association «Modernitésmédiévales»aétécréée en2004.
20.VoirparexempleAnneLarue, «L’épopéeromanesque etlaguerre néo-médiévale dans
La Jérusalem délivréeetLeSeigneurdesAnneaux»,L’information littéraire,vol. 54, n°2,
2002, p.38-45.
21.UmbertoEco, «Dreaming oftheMiddleAges», dansFaith inFakes.Travelsin
Hyperreality[1986],Londres,Vintage, 1995, p.63(dansladeuxième partie, «TheReturn
oftheMiddleAges»).A.Salamon etA.Rochebouet(op.cit.)soulignentladifférenceavec
laversion originale italienne, parue dansSuglispecchi etaltrisaggi(1985).
22.Terme employé parl’auteurdeceslignesdansdesarticlespubliésdepuis 2007:«Limites
dumédiévalisme:l’exemple de la courtoisiechezTolkien (LeSeigneurdesAnneauxetLes
LaisduBeleriand) », dansÉlodieBurle etValérieNaudet,FantasmagoriesduMoyenÂge.
Entre médiéval etmoyenâgeux[actesducolloque de juin2007],Aix-en-Provence,Presses

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MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

23
pour le colloquedeGrdoningen ,anslamesure oùil inviteàune mise en
relationaveclemedievalism.En outre,médiévalismene nousestpas très
familier, etnous rappelle encelaladistancetemporelle (latranslation entre
leMoyenÂge etles siècles ultérieurs), nousincitantàlaprudence – plutôt
24
quemédiévalisant,moyen-âgeux, etc. .S’il nes’agitpasd’un néologisme,
ceterme doiten effetêtreresémantisé,sesacceptionsactuellesnerenvoyant
en français qu’auxétudesmédiévales,àquelquesexceptionsprès:on le
trouveainsicommesynonyme demédiévismedanslescatalogues,sous
25
forme d’unrenvoiauxétudesmédiévales(«voirmédiévis.me »)
On ne peutdoncobjecterlanouveauté decesenspourécartera
prioril’usage demédiévalisme–c’estaucontraire l’un desesavantages–,
d’autant que l’on noteunerelative fragilitésémantique ducôtéanglophone,
comparable (bienque moinsprononcée)à celle dufrançais.Pourneciter
qu’un exemple,choisi pour son « poids» institutionnel, lesensdonné par
StephenG.Nicholsdansl’ouvrage publié en 1995 (Medievalismandthe
ModernistTemper,sous sadirection etcelle deR.H.Bloch)renvoiebien
auxétudesmédiévales, et seretrouverégulièrementdansla bibliographie
anglophone,comme l’atteste lecolloque organisérécemmentenson
honneuràl’universitéJohnsHopkinsenseptembre2008.
S’efforceràplusderigueurdansl’utilisation descatégories,savoir
commentnous travaillons,avecquelsoutils,serévèle
égalementindispensable pouréviter un écueil:l’oubli decequi différencie leMoyen
Âge desépoques ultérieures,qui (ensoiseul) empêche latransposition,
pourtant tentante etpratique, d’outilscritiqueset théoriques.Cette
différence, le numéro deLittératuresurlesAltéritésduMoyenÂgeyinsistait
26
en2003,quis’appuie en particulier surles travauxantérieursdeJauss

universitairesdeProvence,2010, p. 11-19 (publication partielle en ligne:«Lerisque d’une
lecture fantasmagorique »,AtelierdeFabula,rubrique « médiévalisme,
modernitésmédiévales»:www.fabula.org) ou « La critique à l’épreuve de la iction. Le “médiévalisme” de
Tolkien (Beowulf,SireGauvain,LeRetourdeBeorhtnothetLeSeigneurdesAnneaux) »,
dansMireilleSéguyetNathalieKoble (dir.),Passé présent. Le MoyenÂge dans les ictions
contemporaines,Paris,Pressesde la Rue d’Ulm,coll. «Aesthetica»,2009, p. 45-54.
23.Lecolloque «Médiévalisme:dialogues transatlantiques/Medievalism: Transatlantic
Dialogues»,sous-titré «ParlerduMoyenÂge »,aété organisé parAlicia MontoyaetVincent
Ferréàl’université deGroningen (Pays-Bas) du 7au10juillet 2010(actesàparaître).
24.Voirà cesujetlamiseaupoint terminologique proposée parMarkBurde, «Entre
médiéval etmoyenâgeux… de lamarge de manœuvre?», dansÉ.Burle etV.Naudet,op.cit.,
p.259-261.
25.L’apparition du terme français surlesmoteursderecherchesemblesesitueren2007,
l’année où s’est tenulecolloque d’Aix-en-Provence – deuxinterventionscontenaientce
substantif dansleurs titres.L’article deFrançoiseMichaud-Fréjaville («Le“médiévalisme”
de laJeanne d’ArcdePéguy(1897) »),bienqu’antérieur(2003), n’aété misen lignequ’en
juin2008 danslesCahiersderecherchesmédiévales.
26.Voir, entreautres,cette mise en garde deNichols:« ilimporte égalementde faire
ressortircommentetàquel pointleMoyenÂgese distingue desépoquespostérieures(ou

VINCENT FERRÉ

(« TheAlterity andModernityofMedievalLiterature »date de 1977);
onsongeaussià PaulZumthor soulignantque lanotion même
delittératureestproblématique,
danslecasduMoyenÂge:lerapportàl’oralité, la délicate délimitation du littéraire, nous obligent à nous méier des
27
« évidences».
Ontrouveraune illustration dece problème de méthode dansl’un
des seuls volumesdeStudiesinMedievalismqui ontessayé dethéoriser
le médiévalismeavantlesparutionsde2009 – en l’occurrence enrelation
aveclesétudesculturelles(culturalstudies).CevolumeX(Medievalism
andtheAcademyII.CulturalStudies,2000)révèle lesproblèmesposéspar
des translations culturelles ethistoriques irréléchies:l’undesexemples les
28
plusédiiantsest sansconteste fourni par unarticlequi envisage la critique
postcolonialeàpartird’outilsdérivésde lapensée d’Augustin.Dans«The
ManicheanProblem inPost-ColonialCriticism…
»,MichaelBernardDonels s’intéresse d’abordàlalecture proposée par uncommentateurd’un
texte deKipling (Kim), lecture informée parle manichéisme;pourensuite
rapportercesanalysesàlaquerelle entreAugustin etle manichéisme,
procédantainsiàune doubletransposition,sansjamaisl’expliciterni
réléchirauxconséquences logiquesde cetamalgame,pas plus qu’àla
« perte » notionnelle occasionnée parlerecoursinitialàun modèlecoupé
desonancragehistorique – celuidu« manichéisme» simpliié construit
parlecommentateurdeKim.
Que faire, pourévitercesdérives,sinon – encette phase de
«construction », de formalisation, d’un domaine – exigerdes recherches
médiévalisteslaplusgranderigueuret(mêmesi lathéorie n’apas toujours
bonne presse)uncertainretour surnotre démarche?Comptetenude
l’ampleurde latâche, on peut souhaiter quesebâtisseun projetcollectif
croisantplusétroitementletravail mené pardesmédiévistes spécialistesde
« littérature », deshistoriens, deshistoriensde l’art, des« modernistes»…
comme essaie de le faire, enunesorte de première esquisse, le présent
29
volume, oùchacun pardeple «uis sadiscipline ».Ducôté desmodernistes,
parexemple, on peutpenser que lalittératurecomparée estàmême d’aider
àpasseraucribleles méthodesdes médiévalistes, par sa rélexion sur
l’altérité etparcequ’elle est(de par saposition institutionnelle)contrainte
à réléchiren permanence àses outils.On jugerasi se dégagent ici, au­
delàde ladiversité des questionsenvisagées, desdénominateurscommuns,

précédentes). » (introductionà StephenG.Nichols(dir.),AltéritésduMoyenÂge,Littérature,
n° 130, juin2003, p.3).
27.P.Zumthor,op.cit., p.36.
28.Je nereprendspasiciuneanalyse proposée dans«Medievalismetculturalstudies:
enjeuxetimpensésd’une proximitérevendiquée » (2008).
29.Surlaquestion de l’ancrage disciplinaire,sapertinence et saremise encause,voirLe
partage desdisciplines, dossiercoordonné parNathalieKremer,LHT,n° 8,2010(http://www.
fabula.org/lht/appels.html).

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MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

despratiquespouvant servirde pointsdedépart,quiapparaissent validées
parnosexpériences commuet sines ;ce volume permet d’interroger les
éléments impensés, leshabitudes,lesdificultés qu’on préfèretaire.Les
e
textes,qui portentprincipalement surleXXsiècle,sontordonnésde
manièreà construire progressivementdesconvergences.

Constituantlesecondvoletdecette introduction,une présentation
parÉric Necker(«LechâteaudeMalbrouck,unchâteaumédiéval
d’aujourd’hui »)rappelle l’adéquation entre lesujetducolloque etleslieux
e
oùils’est(pourl’essentiel) déroulé,unchâteauduXVsiècleconstruit,
puis restauré,pour– à chaque fois– igurer le Moyen Âge,pour proposer
unsymbole de lamédiévalité.
Les quatre premiers textes s’intéressentalorsàl’articulation entre
culture ethistoricité,répondantàune doublequestion, enapparence
simple:«Pourquoi leMoyenÂge?QuelMoyenÂge?».Toutd’abord,
JeffRider souligne (dans«L’utilité duMoyenÂge »)l’importance
vitale de l’expérience de penséeque permetcette période, paranalogie
avec la iction.Àpartir de Ricœur, il compare l’imagination personnelle
etladémarche historique, pourmontrer que leurdifférence (historicisme
vsanhistoricisme) estcontrebalancée par unerecherchecommune,celle
de «nouveauxmodesd’être-au-monde », de nouvellespossibilitésdese
connaître etde mieux vivre.Cette ligne de partagequeconstitue l’ancrage
historique fonde, dansl’analyse deGilBartholeyns(«Le passésans
l’histoire.Vers uneanthropologieculturelle du temps»),une interrogation
surlesprésupposésde ladémarche historique,qui oblitère desmodes
de présence dupassé, oùcelui-ciremplitdesfonctionsesthétiqueset
philosophiques,comme lerévèlentlesexemplesducinémaetdesjeuxde
rôlesdansleur relationauMoyenÂge –cetarticle doitdoncêtrerapproché
deceuxportant surlecinémaetlethéâtre (Dragomirescu,Dominguez,
Gally).Lesarticlesassocientàdesdegrésdiversproposd’ensemble et
focalisationsurdespériodesetdesgenres: celui deThomasHonegger
(« (Heroic)FantasyandtheMiddleAges–StrangeBedfellowsoranIdeal
Cast ?») étend ainsi la rélexion à une comparaison entre la littérature
médiévale etle genre de lafantasy,quiconvoqueune image duMoyen
Âge déformée – encelamême intéressante, peut-onajouter, puisqu’elle
nousinviteàprendreconscience desdistorsionsde nos représentations–
etpartageaveclapremièrecertains traits thématiques(dansletraitement
despersonnagesetde l’univers) maisaussi génériques.ThomasHonegger
mobilise en effetle doublesensdu termeromance(dans sonacception
médiévale etdans sonacception moderne, oùils’opposeànovel) pour
proposerl’idée d’une dynamique desgenreslittéraires reliantMoyenÂge
etmodernité.Dans«QuelMoyenÂge dansl’édition pourlajeunesse?»,
Myriam White­Le Goff, esquissant unetypologie, dégagelesconnotations
attachéesà cette production (rapportaulocalisme,aufolklore) pour

VINCENT FERRÉ

explorer lelien entreMoyenÂge etenfance,touten insistant surdespoints
communsinattendusentrecette littérature de jeunesse etlalittérature
médiévale,telle l’interrogationsurl’auctorialité.
Lesdeux articles suivantsportentplusdirectement surles relations
entre « héritage médiéval », politique et société modernes– letitrevalant
biensûr commeunrappel de l’ouvrage deDominiqueBoutetetArmand
30
Strubel ,contemporain decelui deZumthor. «Le médiévalisme entre
hypnose numérique etconservatismerétro » metl’accent surlesenjeux
politiqueset sociauxdu retourauMoyenÂge, en prenantlecontre-pied
decertaines représentations quiassocientmédiévalisme etconservatisme,
puisqueAnneLarue propose devoirdanslafantasyetlemedfanune forme
derésistance.Remontanthistoriquementauxoriginesde
l’Europe,JeanFrançoisThulls’intéressequantàluià«L’inspiration médiévale desPères
de l’Europecontemporaine »,ensuivantl’itinéraire exemplaire deJean
dePange pourdresser unecartographie dupaysage intellectuel
francoe
allemand de lapremière moitié duXXsiècle.
Ladimensioncollective estégalementconvoquée parVéronique
Dominguezdans sonanalysesur«Lesacréàl’épreuve dumédiévalisme »,
premierdesarticlesconsacrésaux«Adaptations
théâtrales,cinématographiquesetpicturales».VéroniqueDominguezpartde deuxexemples
decréationsdramatiques:la Passion d’OberammergauetleJeu d’Adam
interrogentle «sentimentdumédiévaol »ul’impression de médiévalité
que peuventavoirles spectateursd’événements qui nesontpasmédiévaux
au senshistorique du terme, malgréunestratégie de légitimation.La
problématique de « l’adaptation »traverse les troisautres textesdecette
partie,à commencerparcelui deMichèleGally qui envisage «L’auradu
MoyenÂgesurlascènecontemporaine » ens’attachantaux transpositions
de lamatièrearthurienne, en particulierchezTankredDorst(dontleMerlin
venaitjuste d’être misenscène, en novembre2009), maisaussichez
Gracq,DelayetRoubaud, pourmontrerlaplasticité du sujetetlavariété
desoptionsesthétiquesetherméneutiqueslorsque letexte médiéval est
mis en espace et incarné – tout en réléchissantàlapertinence du terme de
médiévalisme, proposantd’y voir uneconnotation négative.
Letexte deCorneliuDragomirescupartd’une formule polysémique
(«Cinémamédiéval:troisniveauxdesensd’une expressionambiguë »)
pouvant désigner aussi bien des ilms à décor «médiéval »que la mise
en abyme d’une forme cinématographique dans lesilms ouencore, de
manière plus subtile, lareprise d’une esthétique «médiévale »dansdes
œuvresapparemment sans rapportavecelle.Lesimagesfontle lien
avec celles, immobiles, desbandesdessinées quiretiennentl’attention
de Mónica AnnWalkerVadillo.Sonanalyse («Comic Books Featuring

30.DominiqueBoutetetArmandStrubel,Littérature, politique et société dans la France
duMoyenÂge, préface deJ.LeGoff,Paris,PUF, 1979.

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MÉDIÉVALISME ET THÉORIE:POURQUOI MAINTENANT?

the MiddleAges») meten évidenceune mêmealternative entrevisée
historique(reconstitution)etictionassumée,lerésultatétanten réalité
toujoursmarqué par un écart, dont seul le degrévarie –cet article estici
publié enanglais(àl’instardecelui deThomasHonegger), pourgarder
unetracetangible dudialogue entrmédiée «valisme »francophone et
31
medievalismanglophone, etentre leursapproches respectives.
Dansladernière partie («Letempsdes signes»),GérardChandès
metaujourlesmécanismesexpliquantlaforce de «rémanence »de
cette période etde nos représentationscollectives, dans uneanalyse des
«Réplicateurs visuelset sonoresdumonde néo-médiéval »qui prend
encomptelapropensionduMoyen Âge à être igurépardesformeset
des sons particulièrementeficaces,tels quele créneau ou letermeoyez !
Enin, commeune forme decoda,sontévoquésles«Médiévalismesd’une
sémiose:leMoyenÂge enchanson » parCélineCecchetto,qui inviteà
àétudiernonseulementles transpositionsexplicitesdetextesmédiévaux,
maisaussi l’orchestration,la voix, la mélodie, ain de parvenir à une
approche globale, prenantplace dans une interprétation plusgénérale des
32
signes.

Au terme decevolume, ilreviendra aulecteurde faireune première
évaluation de l’entreprisecollective proposée ici.La circulation
d’interrogations voisinesmontreassezle dynamisme decechamp, etles textes
auraientpuêtre présentésautrement: ainsi deséchosentre
lescommentaires surlecinémaoulethéâtre et« le passésansl’histoire », ouencore
entre les rélexions politiques et sociétales avec la pratique du jeu de rôles,
l’incarnation dechevaliers, maisaussi lerituelthéâtral… laprésentation
deslieuxducolloque (lechâteaudeMalbrouck etlagare deMetz)a aussi
trouvéuncontrepointdanslesanalysesconsacréesauxarts visuels.On
auraitpuaborderces questions sousl’angle de lareprise, du recyclage, de
laréception, ouencore dumalentenduetde latrahison
danslatransposition – onsongeà ceque devientlalittérature médiévalequand lalittérature
pourlajeunesse donne laprioritéauxlogiquescommerciales quisontla
réalité d’unecertaine éditionaujourd’hui.

31.RappelonsiciqueThomasHoneggerenseigne lalittérature
médiévaleanglaiseàl’université de Iéna (Allemagne) et co­dirigeleséditionsWalkingTree Publishers,où paraissent
enanglaisdes ouvragesconsacrésà J.R.R.Tolkien ;MónicaAnnWalkerVadillo, formée à
l’université deFloride (États-Unis) etàl’université deBudapest(Hongrie), enseigne
désormaisà Madrid (UniversidadComplutense).
32.N’ontmalheureusementpuêtre publiéesdanscevolume lesinterventionsdeNathalie
Koble (repartantdePierreBayard, elleamontré lesbienfaitsde l’éclairage mutuel d’œuvres
comme leTristanetlalittératureromantique, maisaussiBaudelaire – en défendantl’idée du
« plagiatparanticipation »), deMarieGloc-Dechezleprêtre («L’architecture néo-médiévale en
e
EuropeauXIXsiècle:de l’identitéàlamodernité ») etdeChristianePignon-Feller(«Décor
architecturalà Metz sousl’Annexion (1871-1918):mythesetMoyenÂgeréinventés»).