Mémoire, traces, récits

Français
191 pages
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Les chercheurs du CIRHiLL et leurs collègues invités par Marie-Claude Rousseau qui a coordonné ce volume, se sont tous donné pour objectif de déchiffrer les traces qui encombrent ou agrémentent notre environnement littéraire, linguistique ou sociologique. Traces de l'Histoire relevées par un sociologue et un photographe, mais aussi traces du quotidien dénichées par des linguistes.

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Publié par
Date de parution 01 décembre 2008
Nombre de lectures 96
EAN13 9782296216693
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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MÉMOIRE, TRACES, RÉCITSIllustration de couverture:
Ruines de Tipasa (Algérie)
Photographie de Ferrante FERRANTI
(architecte, photographe d'art)
(Ç)L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairiehannattan.com
harmattan I@wanadoo.fr
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07491-0
EAN : 9782296074910
ISSN : 1269-9942CAHIERS DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE
DE RECHERCHE EN HISTOIRE, LANGUES ET
LITTÉRATURES (CIRHiLL)
Sous la direction de
Marie-Claude ROUSSEAU
MÉMOIRE, TRACES, RÉCITS
Volume2
REPRÉSENTATIONS ET INTERTEXTUALlTÉ
Cahiers du CIRHiLL n030
L'HarmattanCentre Interdisciplinaire de Recherche
en Histoire, Langues et Littératures
Centre de recherche affilié à I'!RFA
(Institut de Recherche Fondamentale et Appliquée de l'UCO)
Le CIRHiLL constitue l'entité de recherche de l'IPLV (Institut de
Langues Vivantes de l'UCO). Le CIRHiLL est composé de:
- trois équipes de recherche:
1. Littérature de l'exil et les littératures métisses.
2. Identités culturelles d'Europe Centrale.
3. Langues, langages et interactions culturelles (LAUe).
Plusieurs formations sont adossées aux recherches du CIRHiLL :
.un Master de recherche « Interculturalité : Langues et Cultures »,
. un Master professionnel « Traduction professionnelle et
spécialisée »,
. un Master professionnel « FLE, cultures et médias »,
. un Master de recherche FLE, FLS et Francophonie,
. un Doctorat en Interculturalité,
(en association avec l'École Doctorale d'Angers),
. un Doctorat en Études germaniques,
(en convention avec l'Université de Graz, Autriche).
Directeur du CIRHiLL : Yannick Le Boulicaut
Comité scientifique et de lecture des Cahiers du CIRHiLL :
Moritz Csàky (Académie des Sciences d'Autriche)
Simone Pellerin (Université de Montpellier 3)
Jean-Pierre Sanchez (Université de Rennes 2)
Daniel Lévêque (Université Catholique de l'Ouest)
Comité de rédaction des Cahiers du CIRHiLL :
Carole Bauguion (Université Catholique de l'Ouest)
Béatrice Caceres de
Yannick Le Boulicaut (Université Catholique de l'Ouest)
Marc Michaud (Université Catholique de l'Ouest)
Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest)
Klaus Zeyringer (Université Catholique de l'Ouest)
Responsable de l'édition de ce volume:
Marie-Claude Rousseau (Université Catholique de l'Ouest)
Les Éditions de l 'UCO / L'HarmattanSommaire
Yannick Le BOULICAUT
Avant-propos p. 9
Marie-Claude ROUSSEAU
Introduction p. Il
Christian HESLON
Obsession de mémoire et goût de la trace :
deux signes des temps présents p. 13
Ferrante FERRANTI
L'imaginaire des ruines p. 33
Yannick Le BOULICAUT
Photographie: de la trace éphémère à la trace pérenne p. 47
Béatrice BOUVIER
L'écriture de Gao Xingjian :
fuite ou recherche des origines? p. 65
Jessica STEPHENS
Mémoire et traces dans le pèlerinage de « Station Island»
de Seamus Heaney p. 85
Nathalie MARTINIÈRE
« I willleave behind my terraces and walls» :
traces et désir de récit dans Foe de J. M. Coetzee p. 109
Marc MICHAUD
Mémoire collective et traces mythologiques
dans Winter in the Blood de James Welch p. 129Béatrice POTHIER
La langue française: traces de métissage p. 137
Albin WAGENER
À la rencontre de l'Autre: traces des autres p. 149
Jean-Yves ROBIN
Les enjeux du récit de vie en sciences sociales p. 173Avant-propos
Carl Wilheim, chimiste suédois, découvre en 1777 que des
composés d'argent noircissent à la lumière, permettant au
Britannique Thomas Wedgewood de produire des traces d'objets
sur une feuille de papier ouvrant ainsi la voie au Français Joseph
Nicephore Niepce. Sur la plaque d'étain insolée en mai 1816 par
Niepce à Saint-Loup-de-Varennes, une trace permanente du temps
et de l'espace est capturée pour la première fois. L'héliographie
qui deviendra photographie est née. «Une folie, un fanatisme
extraordinaire s'empara alors de tous ces nouveaux adorateurs du
soleil» écrira Charles Baudelaire en 1859 dans la Revue
Française, critiquant violemment un nouveau procédé qui lui
semblait n'être qu'un objet de déflation mythologique par rapport
aux peintres portraitistes de l'époque. Il faudra des Michel
Tournier, des Régis Debray, des Roland Barthes, des Galen Rowell
et des Ferrante Ferranti pour rappeler que l'homme reste au cœur
du dispositif photographique.
Ainsi va la recherche, un champ scientifique nourrit l'autre,
un saut technologique modifie le regard que l'homme pose sur le
monde qui l'entoure parfois aussi subitement et radicalement que
cette première photographie de la terre, Earthrise, prise en 1968 de
l'espace par la mission Apollo 8. Cette image modifia à jamais
notre perception de la place de 1'homme dans l'univers et son
impact est toujours tangible puisqu'elle donnera aux mouvements
environnementalistes leur icône. Révélation et dévoilement
subtilement conjugués.Les chercheurs du CIRHiLL et leurs collègues invités par
Marie-Claude Rousseau qui a coordonné ce volume, se sont tous
donné pour objectif de déchiffrer les traces qui encombrent ou
agrémentent notre environnement littéraire, linguistique ou
sociologique. Traces de l'Histoire relevées par un sociologue et un
photographe, mais aussi traces du quotidien dénichées par des
linguistes. Les ruines intérieures génèrent de la poésie ou de la
souffrance, les écrivains s'en nourrissent, les artistes s'en emparent
pour tisser d'innombrables toiles dans lesquelles se prennent de
bon gré lecteurs et spectateurs.
« Un poète, écrit René Char, doit laisser des traces de son
passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». Les
contributions à ce volume ne prouvent rien, mais elles nous
permettent de prendre conscience que la temporalité ne suit pas
forcément un chemin linéaire mais peut se couler dans une boucle
infinie comme celle du ruban de Mobius.
YannickLe BOULICAUT
Directeur du CIRHiLLIntroduction
« Il était unefois... »
Ainsi commencent les histoires. Invitation à remonter le
cours du temps en un point donné, la formule consacrée « Il était
une fois... », au moment où elle est prononcée, inaugure aussi, avec
ses points de suspension, un « à-venir », celui du récit qui va suivre
jusqu'à une fill plus ou moins provisoire. Elle noue ainsi aux fils
du passé « re-présenté» ceux du présent de la narration et ceux du
déroulement futur de l'histoire. Enroulement et déroulement du
temps tout à la fois. Représentations et intertextualité.
Telle est donc la problématique qui sous-tend cette
publication Mémoire, traces, récits: représentations et intertextualitél
dans laquelle sont réunis les travaux d'universitaires, de spécialités
diverses, invités à explorer les territoires de la mémoire, à en
déchiffrer les traces, à en interpréter les images afférentes, à partir de
textes et récits rendant compte de ces traces, témoins d'une histoire
personnelle ou collective. Au fil des pages, les points de vue se
croisent, en quête de sens caché sous le visible - subtilité (du latin
sub tela: sous la toile) des interprétations...
En ouverture, Christian Heslon, psychologue spécialisé dans
l'étude des âges de la vie, repère comme «signes des temps»
l'engouement de notre époque pour les commémorations et son
obsession pour la traçabilité, reliant ces phénomènes de société à
l'inflation actuelle des récits de vie dont la validité en sciences
sociales est analysée en fin de volume par Jean-Yves Robin.
Ferrante Ferranti, architecte et photographe, fouille quant à
lui l'imaginaire des ruines, en quête de l'instant fugace où, dans le
silence et la lumière, se révélera la part de vie que ces ruines portent
en elles. Magie et précarité de ces instants fixés par la mémoire etla photographie, nécessitant des tllises au point dont Yannick
Le Boulicaut se fait l'interprète.
Mais si, comme a pu l'écrire Kundera dans L'Immortalité,
«la mémoire ne filme pas, la mémoire photographie », certains
fragments de la mémoire, telles les photographies, se décolorent au
soleil. Les traces ainsi se perdent ou encore les images se télescopent
par surimpression, se superposent: palimpsestes d'un espace à
l'autre, d'une culture à une autre. De l'Irlande à la Chine et aux
territoires amérindiens, de l'Angleterre à l'Afrique du Sud Jessica
Stephens, Béatrice Bouvier, Marc Michaud et Nathalie Martinière,
parcourent ici les écrits de Seamus Heaney, Gao Xingjian, James
Welch et J. M. Coetzee, en quête de traces.
«Écrire », c'est «essayer méticuleusement de retenir
quelque chose, arracher quelques bribes précises au vide qui se
creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou
quelques signes» (Georges Perec, Espèces d'espaces). Au terme
de ces histoires revisitées, reste en effet la magie de l'écriture et du
sillage qu'elle laisse, au fil de la mémoire, au fil du temps, nous
convoquant.
C'est en définitive à la rencontre de l'Autre, par le jeu des
relations nouées avec les autres ou par le métissage linguistique,
tels que les envisagent enfin Albin Wagener et Béatrice Pothier,
que le lecteur est convié - dans sa singularité et son appartenance
au collectif humain: « Car je suis les liens que je tisse,' me priver
d'échanges c'est m'appauvrir. Le comprendre c'est participer à
l'Humanitude. »2
Marie-Claude ROUSSEAU
Notes
1. Ce volume se situe dans le prolongement d'échanges interdisciplinaires ayant
eu lieu à Angers Guillet 2006) et ayant fait l'objet d'une première publication
parue aux Éditions L'Harmattan, sept. 2008 : Mémoire, traces, récits - vol. I :
le passé revisité, Cahiers du CIRHiLL, n° 29, sous la direction d'Anne Prouteau,
membre du GRIHF (Groupe de Recherche Interdisciplinaire Histoire et Fiction)
co-organisateur de ces échanges, avec le CIRHiLL et le service culturel de l'VCa.
2. Albert Jacquard, Préface au recueil de poèmes de Jean-Marie Henri: La Cour
couleurs, ill. Zaü, Éd. Rue du monde, 1998.
12Obsession de mémoire et goût de la trace:
deux signes des temps présents
Christian HESLON
IPSA"- UniversitéCatholiquede l'Ouest (Angers)
SUMMARY: Contemporary western cultures are characterized by
a real obsession for memory, two expressions of which are the
infatuation for commemorations and the passion for life stories. At
the same time, these cultures develop new interests and new
relationships with traces: on the one hand interests in museum or
archival preservation which can be related to traceability, on the
other hand concerns for waste disposal and recycling related to the
elimination of traces. These current signs reflect our 'postmodern'
temporality centred on the present, in opposition to traditional which is turned towards the past and to modern
temporality, directed towards thefuture.
Introduction: mémoires, traces et récits en renouvellement
Des commémorations en tout genre au devoir de mémoire,
les sociétés occidentales contemporaines ne cessent d'en appeler au
passé. Elles se caractérisent par un rare souci de la trace, qui va des
classiques exhumations archéologiques ou expositions
muséographiques aux plus novateurs retraitement des traces polluantes,
recyclage des déchets, sauvegarde des informations numériques ou
Institut de Psychologie et Sociologie Appliquées.*impératif de traçabilité qu'impose le principe de précaution. À ce
souci de la trace s'ajoute la passion pour le récit sous ses multiples
formes: récit de vie autobiographique, récit fictionnel des romans
et des films, mise en récit de l'actualité médiatique, récit de soi au
principe des bilans de compétence et de la validation des acquis de
l'expérience, récit du réel mis en scène par les « docu-fictions » et
la télé-réalité.
Si les pratiques mémorielles parcourent toutes les époques et
les civilisations, les nôtres atteignent une rare ampleur. Ainsi, la
contradictoire attention que nous portons aujourd'hui aux traces,
cherchant à préserver les bonnes et effacer les mauvaises, s'ajoute
à celles, antérieures, du réemploi (papyrus gratté en palimpseste),
de la reproduction (travail des moines copistes) du balayage (rejet
du vieux au profit du neuf) et de l'interprétation (herméneutique,
archéologie, psychanalyse, enquête policière). Quant au récit
porteur de trace, il connaît désormais un vif engouement, qu'il s'agisse
du récit biographique dont les Confessions de saint Augustin
fournissent le prototype), du récit généalogique auquel La recherche du
temps perdu donna ses premières lettres de noblesse2 ou du récit
historiographique dont Michelet fut l'initiateur lointain3. Car le
rapport contemporain à la mémoire et à la trace ne se contente pas
de perpétuer ces pratiques enchanteresses anciennes. Illes
renouvelle considérablement, ainsi que le montre la première partie de
cet article. La partie suivante propose d'y voir un traitement du
passé caractéristique des cultures postmodemes orphelines de
traditions anciennes, privées de confiance en l'avenir et saturées de
présent. La troisième partie examine enfm le statut de la trace dans
ce contexte actuel, pour en faire le ressort de nos identités furtives,
toujours à inventer parce qu'incertaines, à recomposer parce
qu'indéterminées, à fluidifier parce que mobiles.
L'actuelle obsession de mémoire
Si le souci de mémoire qu'illustrèrent saint Augustin, Proust
ou Michelet n'est pas nouveau, il connaît depuis quelques décennies
un engouement notable. Il s'est en effet étendu en une vingtaine
d'années de la psycho-généalogie à la médecine génétique, de la
sauvegarde informatique à la traçabilité, de l'anniversaire discret à
14la commémoration cérémoniale. Ce faisant, il revient non seulement
à découvrir, relire ou consigner comme hier le passé, mais encore à
circonscrire le présent pour conditionner l'avenir. Joël Candau
appelle « mnémotropisme » cette conception de la mémoire, autant
tournée vers le passé que constitutive du futur4.
Le mnémotropisme contemporain
Ce tient à la fragilité d'identités dont les
racines sont aussi mal assurées que les perspectives. Si l'actuelle
obsession de mémoire en ressort, c'est qu'elle se veut à la fois
relecture du passé et porteuse de leçons pour l'avenir. Ainsi du
« bilan de vie» individuel préparatoire au « projet de vie » personnel,
ainsi encore de la repentance des descendants à l'égard des crimes
commis par leurs ascendants. Ce mnémotropisme s'exprime en
maints domaines, parmi lesquels cinq essentiels: la mémoire
culturelle et historique, la mémoire biographique et généalogique, la
mémoire génétique et biologique, la mémoire technocratique et,
enfin, la mémoire technologique. La culturelle et
historique constitue la première manifestation évidente du
mnémotropisme. Elle se déploie sous de multiples formes: archivage,
conservation, muséologie, célébrations, rééditions et fac-similés,
bibliothèques réelles et bibliothèques virtuelles du type Google ou
Wikipédia. S'y ajoutent les résurgences saisonnières de la Nuit des
Musées en mai ou des Journées du Patrimoine en septembre,
l'obligation de fouilles archéologiques préalables à toute
implantation architecturale d'importance, ou encore l'appétence
étymologique que partagent les lecteurs et les auditeurs d'Alain Re/.
À proximité immédiate de cette mémoire collective partagée, se
déploie la mémoire biographique et généalogique. Plus concentrée
sur les liens de filiation, elle prend de multiples formes, favorisées
par l'évolution des techniques et des mœurs: le journal intime des
jeunes filles s'est ainsi mué en blog unisexe et ouvert sur la toile
Internet, quand l'album photo se démultiplie avec la numérisation
des images. La psychologie n'est pas en reste qui, via la
psychanalyse d'abord, la psycho-généalogie ensuite, mit d'abord à son
programme de lever les traumatismes refoulés, ensuite de révéler les
secrets de famille enfouis6. Plus récemment encore, la vogue des
15récits et histoires de vie en sciences de l'éducation, puis celle des
bilans de compétences et de la validation des acquis de
l'expérience, posèrent l'élucidation du passé comme préalable
imposé à toute projection dans l'avenir.
À ces deux mnémotropismes, celui de l'histoire collective
ancienne et celui de l'histoire individuelle récente, les deux
décennies qui viennent de s'écouler ajoutèrent presque
simultanément trois nouvelles exigences mémorielles. Ce furent d'abord les
progrès de la science qui propulsèrent au devant de la scène la
mémoire génétique et chromosomique. Si les années 1980 furent
celles de la mémoire moléculaire de l'eau qui conféra à
1'homéopathie une nouvelle assise, les années 2000 furent celles du
séquençage du génome humain et du décodage de l'ADN. Elles
objectivèrent la mémoire génétique, dorénavant sollicitée pour
traiter les maladies génétiques, établir la preuve des délits sexuels
ou appuyer les recherches en paternité. Dans ces trois cas, le
déterminisme objectif de la mémoire des gènes balaye la subjectivité
du témoignage, reconstruction mémorielle racontée.
Parallèlement, l'injonction technocratique à l'archivage désenchante
également la mémoire, préférant la trace objective comptable au récit
subjectif impressionniste. Cette vieille obsession administrative,
inhérente à tout pouvoir afin de gérer le secret et contrôler
l'information, s'est récemment muée en exigence de contrôle absolu.
Si la tenue et la conservation des registres constitua de tout temps
le talon d'Achille de l'administration, la technocratie qui succéda à
la bureaucratie en fit un exercice de haut vol. La mémoire
technocratique qu'impose la traçabilité via les comptes rendus, les
procédures, les notifications, les normes de qualité, le quadrillage des
pratiques et l'évaluation des actions constitue dorénavant le
quatrième domaine d'extension du mnémotropisme ambiant. Le
cinquième et dernier de ces domaines est fourni par la technologie,
dont les progrès résultent de cette révolution informatique
vraisemblablement aussi déterminante que ne le fut en son temps celle
de l'imprimerie. Certes, l'informatique semble avoir laissé de côté
la révolution qualitative de l'intelligence artificielle au profit de
celle, quantitative, de l'accroissement exponentiel de la capacité de
mémoire des disques durs. Mais, de même que l'imprimerie servit
l'évolution des idées par leur diffusion, l'informatique du virtuel et
16de la mémoire externalisée transforme peu à peu les modes de
savoir et de pensée, ainsi que le prévoyait Jean-François Lyotard7
et que le constate Olivier Mongins. La mémoire externe
immédiatement disponible qui est celle de la toile Internet n'est alors pas la
moindre des expressions de l'obsession de mémoire qui caractérise
notre époque.
L'amplification des commémorations
Ce contexte superpose les mémoires historiques,
biographiques, généalogiques, génétiques, technocratiques et
technologiques, tout en multipliant du même coup les occasions de
commémoration. L'historien américain William Johnston repéra dès
1992 ce culte des anniversaires dans les cultures contemporaines,
pour l'attribuer au bimillénaire de l'ère chrétienne, dont le
rapprochement fit naître, dans les années 1980, diverses craintes pour le
futur face auxquelles les commémorations firent office de refuge
dans le passë. La principale de ces craintes bimillénaristes prit
précisément la forme d'une massive panne de mémoire, celle du
bug de l'an 2000 ! Comme on le sait, ce ne fut pas une panne de
mémoire, mais le surgissement d'une catastrophe auparavant
imprévisible qui marqua l'entrée dans le troisième millénaire, avec les
attentats du 11 septembre 2001. Toujours est-il que le repli
commémoratif qu'amplifia l'horizon 2000 correspondait aussi à la fin du
culte du progrès, au tournant des années 1980. Ce désenchantement
du monde observé par Marcel GauchetlO, que Michel de Certeau
appelait à contrebalancer par L'invention du quotidienll, conduisit
fmalement à célébrer le passé, soit pour l'idéaliser dans la
commémoration culturelle et artistique, soit pour le conjurer dans la historique et politique. Comme le note le politicien belge
Jean-Pol Baras, c'est bien à la naissance du «commémoratisme»
généralisé que nous avons assisté en moins d'un quart de siècle12.
TI n'y eut semble-t-il que trois époques passées qui furent
aussi prolifiques que la nôtre en anniversaires et commémorations.
C'est en tout cas la conclusion à laquelle aboutit notre étude sur
l'histoire méconnue de l'anniversaire13. Ces trois époques furent la
décadence romaine, la fin de la Renaissance et la période baroque,
précédant chacune une rupture majeure de la civilisation occidentale:
17christianisme, temps modernes et époque des Lumières. Tout laisse
penser que c'est à la veille de brusques sauts anthropologiques que
l'on se met à commémorer le passé. Nous serions donc
aujourd'hui au seuil de l'une de ces mutations majeures, dont le goût
pour les commémorations serait l'un des signes annonciateurs, la
situation française étant ici singulière à plusieurs titres. Son
attachement aux jours fériés fait de la France un pays dont le
calendrier épouse fortement les rythmes commémoratifs, même si ces
jours fériés y sont plus des occasions de distraction que de
remémoration. Par ailleurs, la mémoire française ne va pas sans
ambivalence coupable à l'égard de son histoire révolutionnaire, coloniale
et collaborationniste. Cette ambivalence conduisit à l'annulation
des commémorations du bicentenaire de la bataille d'Austerlitz au
motif que Napoléon a réhabilité l'esclavage. Elle se trouve
également au cœur du débat sur les lois dites « mémorielles », exception
française qui consiste à légiférer a posteriori sur la colonisation et
les génocides. Cette ambivalence s'est enfin manifestée à propos
de l'embrouillamini du jour de Pentecôte travaillé pour financer la
prise en charge des personnes âgées à la suite de la canicule de
l'année 2003. Enfin, si le Président Chirac fut, comme tous ceux de
sa génération, particulièrement sensible aux commémorations pour
cause d'Occupation et de guerre d'Algérie, il le fut d'autant plus
que son prénom, Jacques, porte la trace de celui de son unique
sœur, Jacqueline, tragiquement décédée avant qu'il ne naisse...
On peut alors avancer que les commémorations, désormais
embrouillées par le devoir de mémoire, se veulent conjuratoires
d'un passé avec lequel on souhaite rompre, quand bien même leur
impuissance incantatoire fut malheureusement vérifiée par le fait
que les célébrations-anniversaires de la Shoah n'empêchèrent pas
les génocides serbes ou rwandais. Cette dimension conjuratoire des
commémorations, anniversaires identitaires collectifs, les rapproche
du « syndrome d'anniversaire» psycho-généalogique qu'Anne
Ancelin-Schützenberger vulgarisa au début des années 199014. Il
s'agit de la répétition transgénérationnelle d'un évènement
traumatique vécu à une date identique dans une même famille à une,
deux ou trois générations d'intervalle. Si sa significativité statistique
reste discutable, le récent regain d'intérêt pour ce syndrome, mis en
évidence dès 1953 par Josephine Hilgard mais quasiment ignoré
18pendant quarante ans15, est significatif de l'actuelle fascination
pour les dates de mémoire, dont l'anniversaire fournit la trace fugace
autant que récurrente. C'est pourquoi se répandent aujourd'hui
commémorations collectives et anniversaires individuels, sur fonds
d'obsession de mémoire, c'est-à-dire de phobie de l'avenir faite de
culpabilité héritée du passé.
La question du passé en postmodernité
En ce sens, l'amplification des commémorations et des
anniversaires est révélatrice de cette mutation de temporalités à laquelle
s'intéresse Jean-Pierre Boutinee6. Si notre actuel rapport au passé
n'est plus celui des cultures traditionnelles qui s'y enracinent pour
le reproduire, il diffère également des cultures modernes qui
remplacent le passé par le progrès. Ni traditionnelles ni modernes, les
cultures dites «postmodernes» ressassent un passé avec lequel
elles entendent rompre, sans pour autant entrevoir ce qu'elles
pourraient bien lui substituer.
De la trace monumentale à la trace évènementielle
Pour une part, ce contexte postmoderne revisite et métisse
les pratiques modernes et traditionnelles précédentes. Mais il
provoque aussi de nouveaux traitements de la mémoire et de la trace.
Trois glissements particulièrement significatifs viennent ainsi de se
produire. Le premier concerne le remplacement des monuments
commémoratifs durables par la commémoration évènementielle
ponctuelle. Stèles et monuments se veulent en effet traces
permanentes du passé, lieux de pèlerinage et édifices ayant en
euxmêmes leurs vertus célébratrices. On continue certes d'en ériger,
comme le Mémorial de Caen ou le Mur des Justes à Paris. Mais ils
sont devenus instables: le Mémorial fait évoluer ses expositions et
propose des parcours interactifs, quand le Mur des Justes est appelé
à recevoir les nouveaux noms de futurs élus. Enfm, dans la plupart des
cas, les commémorations sont aujourd'hui moins prétexte à
l'édification d'un monument qu'à l'organisation d'une festivité
éphémère. TIest ici suggestif de comparer le centenaire et le bicentenaire
19