MEMORALISTES DE L'EXIL

Français
338 pages
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Description

Les mémoires et témoignages personnels, jusqu'alors source de renseignements précieux pour l'historien, sont l'objet d'un intérêt croissant de la part des chercheurs en littérature. Ces écrits, émanant de personnages publics ou privés, constituent en effet un témoignage sur les mentalités, sur le rapport qu'entretiennent les mémorialistes avec les événements historiques auxquels ils sont confrontés. Les mémoires aristocratiques qu'ont laissé les nobles émigrés pendant la Révolution ont suscité l'intérêt de seize chercheurs qui confrontent ici leurs analyses.

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Date de parution 01 décembre 2003
Nombre de lectures 39
EAN13 9782296341708
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

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Mémorialistes de l'exil
Émigrer, écrire, survivreSous la direction de
François JACOB et Henri ROSSI
Mémorialistes de l'exil
,
Emigrer, écrire, survivre
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIEcgL'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-5471-6Introduction
François JACOB
(Genève)
Henri ROSSI
(l.U.F.M. d'Amiens)
La révolution de 1789 marque une rupture
fondamentale dans la vie des aristocrates français, à la fois
dans leur existence quotidienne et dans leur éthique. « Je ne
suis pas révolutionnaire, mais j'ai été révolutionné », écrira
Astolphe de Custine, résumant par cette formule la violence
de la métamorphose subie par la noblesse dans sa chair et
dans son esprit.
Ce ne sont pas seulement les structures de la vie
courante, ce ne sont pas seulement les schémas
psychologiques qui se trouvent bouleversés; la révolution
affecte des domaines beaucoup plus intimes, des zones en
apparence plus anodines. Parmi elles, le regard sur l'écriture,
activité que l'aristocratie avait toujours, intuitivement,
implicitement, considérée comme indigne, tout juste bonne à
nourrir - mal - quelque avocaillon ou fils de tapissier en
quête de gloire et de reconnaissance. La gloire et la
reconnaissance, la noblesse les trouvait ailleurs. Cela n'a
cependant pas empêché quelques aristocrates de se hasarder à
prendre la plume: madame de Caylus, madame de Lafayette,
le duc et pair de Saint-Simon, entre autres, n'y répugnent pas
et composent, pour eux-mêmes et quelques intimes sinon
pour la postérité, des mémoires, des récits de souvenirs. Mais
que de résistances, que de formules de prétérition pour dire
qu'on n'est pas écrivain, qu'on ne cherche pas la gloire,
qu'on ne se relira pas - d'ailleurs on ne sait pas écrire! - et
surtout, que d'insistance à proclamer cette affirmation
essentielle: je ne parlerai pas de moi. Le moi, même présent
dans le texte, ne se met pas en avant. Il se confond avec la
perspective historique adoptée, il se dilue dans le flot des
7événements racontés, jamais en relie£: toujours en creux, en
filigrane, absent le plus souventl. Quand bien même le moi
affieure-t-il, il se fige dans le Temps et dans l'histoire et ce
n'est pas l'évolution d'un être, de sa vie à sa mort, qui nous
est présentée. Lorsque Saint-Simon se met en scène, ce n'est
pas Louis de Rouvroy qui nous est livré, mais le duc et pair,
représentant statutaire, si l'on ose dire, d'une classe en
opposition au roi. Il y a là sans doute l'ignorance d'un grand
principe que révélera la naissance de 1'histoire au début du
XIXème siècle: les êtres, les individus, sont entraînés par le
flot événementiel et aucun d'eux n'en sort indemne. Mais
comment connaîtrait-on ce principe au début du XVIlIème
siècle? y a-t-il mouvement de l'histoire dans cet Ancien
régime dont les conceptions, en 1789, s'apparentent encore
aux principes ancestraux remontant au Moyen Âge? Tout
semble figé dans une immuabilité que rien ne saurait détruire,
tout paraît inaltérable, éternel. Le moi et I'histoire ne font
qu'un, fixés l'un à l'autre, figés à jamais - du moins peut-on
alors le croire - comme les figures historiques dans les
tableaux de Philippe de Champaigne ou de Rigaud.
Mais masquer le moi obéit à une autre règle, plus
reconnue, plus évidente, d'autant plus évidente qu'elle est
commune à toute la classe: l'observance, qui se veut
rigoureuse, d'un des grands principes de l'éthique nobiliaire,
qui irrigue toute la pensée aristocratique depuis Castiglione,
principe selon lequel le moi est haïssable. Relayée au
XVllème siècle par Pascal et le chevalier de Méré, cette
éthique d'effacement du moi - dans le langage, dans le
voluptueux plaisir qu'il peut y avoir à parler de soi et de ses
petites affaires ou infirmités du moins - affecte encore la
noblesse à la veille de 1789. L'aristocrate possède une
excellence inhérente, celle-ci est un acquis de la naissance et
point n'est besoin de la montrer. Et ne se révèle-t-elle pas, en
toute occasion, ou secrète ou publique, par l'exercice de la
valeur? Le prix du sang est le seul que la noblesse accepte
1
Dans ses Mémoires de la cour de France, madame de Lafayette ne dit pas
une seule fois «je ».
8d'afficher. Certes ces belles conceptions, si séduisantes,
commencent d'ores et déjà à s'effriter à la cour de Louis
XIV. Mais le souvenir, la trace en demeure à l'aube du grand
bouleversement.
La révolution vient tout perturber, elle vient anéantir
les derniers vestiges de l'image d'excellence que la noblesse
s'attachait à faire perdurer. D'une part, cette éthique de la
valeur est passablement remise en cause: les faits d'armes, si
faits d'armes il y a, ne sont plus occasion de révéler la
grandeur et la valeur aristocratiques; ce sont des roturiers -
et quels roturiers -qui se battent à Valmy et à Jemmapes, ce
sont les mêmes qui combattront dans les armées du
Directoire. La noblesse, jusqu'alors sel de la terre, se voit
pourchassée, dénoncée, calomniée, contrainte à l'exil, fuyant
Paris ou Versailles à la faveur de déguisements hétéroclites.
Le roi lui-même, pitoyable exemple de la dégénérescence, de
la contravention à toute éthique, ne quitte-t-il pas Paris de
nuit, déguisé en modeste bourgeois, domestique d'une
dérisoire baronne de Korff? Que reste-t-il de ces valeurs
autrefois magnifiées, déjà menacées sous Louis XIV, mises à
mal au temps du libertinage, anéantie soudain par la violence
de l'assaut révolutionnaire? D'autre part, le torrent de
l'histoire s'avance. Le déracinement est non seulement
intellectuel et éthique, il est aussi géographique et
sociologique. Contraints de fuir à Londres, à Berlin, à
Varsovie ou à Saint-Pétersbourg, quand ce n'est pas en
Amérique, les aristocrates qui, hors de Versailles, se sentaient
égarés, connaissent les rigueurs de la route2. Mal accueillis,
méprisés, moqués, ils sont de surcroît confrontés à la misère
matérielle. Fernand Baldensperger3 a rendu compte avec une
admirable précision des multiples artifices employés par ces
barons, ces ducs et ces comtesses pour tenter de préserver
quelque chose du lustre d'antan en se livrant aux métiers les
2
« Sur les routes de l'émigration», tel est le sous-titre des mémoires de la
duchesse de Saulx- Tavanes.
3
Voir Le Mouvement des idées dans l'émigration française, Paris, Plon,
1924, 2 vol.
9plus incongrus. Ce mouvement géographique et ces
mutations sociologiques accompagnent la remise en cause
des valeurs les plus ancestrales, celles qu'on croyait les plus
inamovibles. Accepter les humiliations, se cacher, se
déguiser, n'être plus rien, être honni, méprisé est une chose.
Mais en quoi croire encore lorsqu'on voit un prince d'Orléans
se rallier à la cause révolutionnaire et voter la mort de son
cousin, lorsqu'on voit certains aristocrates rejoindre les rangs
de l'Empire - et ils sont tout de même nombreux - ? Voilà
qui peut altérer la conception que la classe aristocratique
s'était forgée d'elle-même: dans un monde que l'on pouvait
croire destiné à demeurer pour l'éternité, les valeurs dont elle
se croyait dépositaire pouvaient lui sembler bénéficier de la
même inaltérabilité. La révolution bouleverse à la fois le
monde, la situation dans le monde et la perception de
soimême au monde.
Ainsi le moi de chaque noble jeté sur les routes de
l'émigration se trouve-t-il en tension entre la fidélité à une
éthique de l'immuable telle qu'elle était honorée avant 1789
et la nécessaire acceptation d'une évidence: chacun est
devenu le jouet de l'histoire. Dès lors il ne s'agit plus de
vivre, mais de survivre. Happé par le torrent événementiel,
tout aristocrate errant est entraîné, comme vers une planche
de salut, dans une propulsion de tout son être, vers ce qui
peut lui apparaître comme un repère sûr susceptible de lui
rendre, sinon la belle solidité de naguère, du moins le
souvenir qu'il peut en conserver. Or quel moyen de faire
renaître ce temps heureux de la douceur de vivre est-il plus
efficace que la parole? La parole, toute-puissante dans les
salons - un bon mot bien placé pouvait faire ou défaire une
réputation et il est des êtres qui ne se sont jamais remis d'une
saillie drolatique - trouve ici une fonction nouvelle: faire
revivre le passé. Au cours des longues soirées d'Altona et de
Saint-Pétersbourg, à Vienne ou à Londres, les nobles français
en exil racontent, se racontent des anecdotes, des faits
anciens, rappellent les traits d'esprit qu'ils ont pu faire jaillir
de leurs souples intelligences et qui leur assuraient dans les
salons de Versailles une belle renommée, qui leur donnaient
10la maîtrise d'une société que tant de peintres ont fixée dans sa
magnificence et son bonheur. Mais la parole est éphémère et
le moi, décomposé, déchiré, malmené, n'y retrouve son
intégrité que dans la fugacité frustrante d'une soirée ou d'un
après-midi chez le prince de Ligne ou chez la princesse de
Nassau. Obligés de revoir cette éthique de l'immuable
confrontée aux fluctuations de la réalité, les aristocrates sont
contraints également de revoir leurs conceptions esthétiques,
elles-mêmes considérées jusqu'alors comme devant avoir
force de loi pour l'éternité. L'écriture, naguère encore
refusée, va permettre, par les petits signes qu'elle laisse sur le
papier, à la fois de faire renaître le monde défunt et de le fixer
pour l'éternité. En somme, l'écriture, l'encre, le papier,
l'édition parfois, ne sont-ils pas les salutaires substituts qui
viennent remplacer la stabilité politique de l'Ancien régime
défunt? Une stabilité de papier peut-être, mais ô combien
rassurante, lorsqu'on sait qu'elle survivra au temps, qu'elle
nous survivra, qu'elle apportera aux générations futures le
témoignage de ce que nous filmes, qu'elle sera la preuve de
notre passage sur la terre. Nombreux sont les mémorialistes
qui confient leur destin au papier dans une pathétique
intention propitiatoire: que l'écriture désormais assure la
survie de la caste, son éternelle palingénésie! Au flot
mouvant de l'histoire qui entraîne sur ses crêtes agitées les
aristocrates errants et en proie au doute, l'écriture va apporter
l'image rassurante de sa permanence, de sa fixité, de son
immobilité. Immobilité qui n'est pas immobilisme, car
chaque fois qu'un lecteur - le scripteur lui-même qui se
donnera la volupté de la réminiscence ou un lecteur extérieur
et ultérieur - jettera les yeux sur ces petits signestracés - ou
imprimés,secrète espérance! - sur le papierjauni, le monde
défunt sortira du néant et reprendra vie. L'écriture, naguère
activité méprisable au nom de l'éthique et de l'inutilité aux
yeux d'une noblesse confiante en la pérennité de son destin,
émerge des salons où les émigrés cultivent les souvenirs de la
grandeur passée, gagne à leurs yeux ses lettres de noblesse
comme moyen privilégié d'assurer la survie de la classe.
Œuvre collective en somme que tous ces mémoires, récits de
Ilsouvenirs, comptes rendus d'émigration, que composent ces
quelque quatre cents textes qui, mis bout à bout, écrivent le
chant nostalgique et voluptueux d'une caste à la recherche
d'elle-même.
Mais prendre la plume et commencer le récit de sa vie
n'est pas toujours aisé lorsqu'on est issu d'une famille dont
l'origine remonte aux croisades! D'autant moins qu'ici il
faut bien se résoudre à parler de soi, - il s'agit d'ailleurs
essentiellement de parler de soi! Heureusement, l'aristocratie
n'arrive pas à l'écriture mémorialiste vierge de toute
influence. Certes il y a les grands devanciers - Saint-Simon,
madame de Caylus et quelques autres - mais il y a aussi des
inspirateurs qu'on lit depuis quelques décennies, avec
réticence, mais avec quelle jubilation! Rousseau en
particulier. Qui dira l'influence des Confessions sur ces âmes
aristocrates balayées par le vent de l'histoire et sur leur état
d'esprit au moment de se lancer dans l'aventure
mémorialiste? Et cette influence vient à propos: la volupté
que l'homme de Genève a éprouvée à parler de lui-même, à
tenter de se retrouver dans un univers qui lui échappait,
n'estelle pas celle à laquelle aspirent ces nobles déracinés? Que
cherchent-ils en somme sinon à retrouver l'intégrité de leur
moi dans un monde où se déploie contre eux l'adversité des
méchants? Dès lors il faut jongler entre deux pôles:
demeurer fidèle à l'éthique des origines d'occultation du moi
et tenter par l'écriture de se retrouver, c'est-à-dire parler de
soi. De l'abolition de soi à la revendication du moi: il faut
marcher sur cette corde raide, partagé entre respect de
l'éthique et profond désir de se faire renaître dans sa
magnificence passée.
Gageure d'autant plus redoutable que le moi est
désormais le seul fil conducteur possible d'une relation qui ne
peut plus s'accommoder du décousu, de l'écriture à la diable,
jadis apanage de l'esthétique aristocratique. Quelle
importance cette négligente désorganisation pouvait-elle
revêtir dans un univers où tout était stabilité et équilibre?
Mais en ces années troublées, relater les événements dans un
joyeux désordre pour respecter le précepte originel selon
12lequel un noble ne sait ni écrire ni raconter une histoire
viendrait ajouter encore aux déstructurations du monde tel
qu'il va. Or c'est précisément l'unité de ce monde et de soi
dans ce monde qu'il s'agit de retrouver. Cruelle spirale! Et le
moi, par la force des choses, devient le seul vecteur unitaire
de cette entreprise désespérée: «... il a fallu que ma vie
servît de fil à mes discours», écrit la comtesse de Boigne
dans son avant-propos4. Il est dès lors évident que la
revendication de vérité est récurrente, sans cesse affirmée
comme garante de la lucidité du mémorialiste. À vrai dire, en
retraçant sa vie, et sa vie dans l'histoire aux flots mouvants,
ce n'est pas tant la vérité de et de soi que l'on
recherche qu'un point de vue compatible avec la conception
que l'on se fait du monde et de sa présence au monde. Un
double processus se met en place: recréer, sur le mode de la
nostalgie, le monde stable dans lequel le mémorialiste a
vécu; se lancer dans l'analyse de son moi, soit en tentant de
montrer que, contrairement au monde, il n'a pas varié: sera
sanctionné alors dans les mémoires et récits de souvenirs le
complet divorce entre le monde tel qu'il a évolué et l'être qui
écrit; soit, et ce sera le cas de certaines femmes de la
noblesse, en essayant de retrouver par l'écriture une
cohérence entre le moi et le monde, en montrant comment le
moi individuel a suivi les mouvements de l'histoire, s'y est
adapté.
On le voit bien ici, ces textes ne sont ni des mémoires
aristocratiques ni des autobiographies pures, ils sont la subtile
combinaison de l'analyse de soi en étroite imbrication avec
un monde qui se délite et la peinture d'un univers
déliquescent en liaison avec un moi qui se cherche.
L'entreprise est-elle toujours couronnée de succès? Bien
souvent elle demeure stérile. Reconstituer le monde défunt
par l'écriture se résume à quelques passages obligés:
l'autoportrait, la louange de soi-même, de ses succès
salonniers, l'accumulation de traits d'esprit ceux
4
Mémoires de la comtesse de Boigne, Récits d'une tante, Paris, Mercure de
France, « Le temps retrouvé », 1982, 1. I, p. 22
13essentiellement que l'auteur s'attribue à lui-même - qui
recomposent autant de tableaux lesquels, à leur tour, se
figent, se fixent en une dérisoire immobilité. Seuls quelques
esprits éclairés parviennent à faire coïncider métamorphose
du monde et variations de soi-même, à rendre compte tout au
moins de ce mouvement parallèle et à adopter une
perspective évolutive.
Mais au-delà de l'apparente stérilité - laquelle
explique sans doute l'oubli dans lequel bon nombre de ces
textes sont tombés -, il reste le témoignage. Et c'est ce
témoignage qui demeure vivant. Il s'agit non seulement de
parler du monde et de soi dans le monde, mais aussi d'opérer
des choix entre le dicible et l'indicible. Et quand ce choix est
fait, une autre préoccupation se fait jour: comment dire le
monde qui nous échappe, quels mots sont les plus
susceptibles de le faire renaître, de nous faire renaître? Un tel
traitement de l'histoire, éminemmentsubjectif- mais c'est ce
qui fait tout son intérêt -, ce qui nous est caché et ce qui nous
est complaisamment révélé, la manière dont chaque
mémorialiste rend compte de son expérience, tout cela
s'adresse à nous à plus d'un titre. Précieux pour le moderne
historien, pour le littéraire qui, aujourd'hui, tentent de
comprendre ce que fut le passé, de saisir la manière dont ces
représentants d'une classe en proie aux vicissitudes de
l'errance perçoivent la marche de l'histoire, la manière dont
la France, désormais terre lointaine, survit dans leurs âmes
exilées, ces textes quelque peu oubliés nous intéressent aussi
en ce qu'ils élaborent une rhétorique de l'exil et du
déracinement.
Ce sont toutes ces questions que le présent volume se
propose d'aborder. Le souci majeur des inspirateurs de cette
entreprise a été de mêler des universitaires et des chercheurs
historiens et littéraires, l'entreprise mémorialiste, dans ces
années qui suivent la révolution, rendant indissociables la
perspective historique et la vision plus esthétique. Sylvie
Aprile et François Bogliolo ont étudié l'émergence d'une
rhétorique de l'exil en montrant de quelle manière l'écriture
des mémorialistes de la Révolution prépare et annonce celle
14qu'emploieront les déportés du Second Empire. Marie-Renée
Diot-Duriatti et Michel Casta compléteront ces données
théoriques de l'exil en mettant en relief la situation faite aux
émigrés dans les nations d'accueil et dans l'histoire.
Comment survit-on lorsqu'on est émigré? Comment
surviton, non seulement est confronté à l'hostilité et à la
rigueur des lois édictées par le pays d'accueil, mais aussi et
surtout face à l'histoire en marche? Que reste-t-il aujourd'hui
de ces «invisibles de l'histoire» dont nous parle Michel
Casta? C'est précisément la sécheresse de cet accueil et le
risque que tombent dans l'oubli les malheurs éprouvés par
l'émigré qui suscitent l'entreprise d'écriture comme refuge et
survie. Guillemette Samson, Dominique Marie, François
Raviez et Henri Rossi, à travers quatre exemples significatifs
d'écriture du souvenir, analysent en quoi celle-ci constitue un
refuge, une ultime espérance, une reconstitution du monde
défunt marquée par la nostalgie et le regret, par la désillusion
qu'entraîne le spectacle de l'histoire en marche. Mais
l'écriture est-elle un moyen de fuir la réalité ou, au contraire,
de la surmonter, de l'intégrer? En somme, quelle influence
l'histoire exerce-t-elle sur l'entreprise d'écriture? Du refus
de l'histoire à l'empreinte de celle-ci, Gilles Banderier et
Philippe Antoine nous entraînent de la Prusse à la Russie, de
Chateaubriand à Xavier de Maistre. Que reste-t-il de la
France lointaine à l'heure de l'écriture? Quelle image les
territoires traversés au cours de l'émigration renvoie-t-elle du
pays natal en proie aux troubles les plus sanglants? Teresa
Kostkiewiczowa et Michel Marty nous montrent, à travers
quelques exemples d'aristocrates français découvrant un pays
étranger, mais si proche de celui qu'ils ont quitté, quelle
image de la France se forme sous leurs yeux au fil de leur
périple polonais. L'objet de l'écriture n'est pas tant le pays
traversé et découvert que la vision déformée de la terre natale
qui en émerge. Perspective anamorphique qu'adopte
également Pierre Laforgue qui fait apparaître l'image du
proscrit qu'est Victor Hugo en 1860 à travers l'analyse du
salon des émigrés qui entourent monsieur Gillenormand dans
Les Misérables. Jean-Daniel Candaux et Istvan Cseppentô
15nous révèlent que le statut de l'émigré, qu'il soit Hongrois ou
Suisse, offre bien des similitudes avec celui du noble français
qui quitte son pays en 1789. Quant à François Jacob, il nous
propose une incursion dans « l'autre côté», vers l'exil non
aristocratique puisqu'il s'agit de celui de Las Cases,
mémorialiste à Sainte-Hélène durant les dernières années
er.vécues par Napoléon 1 Mais ici encore, malgré ces
variations de perspectives, bien des points de convergence se
révèlent.
L'ensemble de ces textes, en somme, ne montre-t-il
pas que l'écriture mémorialiste, en période d'exil ou
d'émigration, est porteuse d'une incomparable richesse en ce
sens qu'elle mêle, en une subtile complexité, les données
inséparables de la condition humaine: influence de l'histoire
sur les êtres, évolution du moi dans un monde fluctuant,
crainte de la mort et désir de faire revivre le passé, jubilation
à se retrouver, par la grâce des mots fixés sur le papier, tel
qu'on fut au temps de la douceur de vivre et à retrouver un
monde avec lequel on était en pleine harmonie? En somme,
l'écriture mémorialiste de l'exil ou de l'émigration s'inscrit
dans l'éternelle perspective de la recherche du temps perdu.
16DONNÉES THÉORIQUES DE L'EXILSTYLISTIQUE DE L'EXIL ET DE
L'ÉMIGRATIONDe l'Émigration à la proscription, regards sur
l'écriture de l'exil au XIXe
Sylvie APRILE
(Université de Tours)
A priori, il y a peu de liens entre l'Émigration assimilée à
l'exil royaliste et la proscription, l'exil des républicains. Ceux-ci
n'emploient d'ailleurs que très rarement le terme d'émigration
sauf comme repoussoir. Si la référence est explicite, il s'agit
toujours de disqualifier le précédent nobiliaire: «Nous ne
sommes pas des émigrés; nous sommes des proscrits.
N'oublions rien, mais étudions, mais apprenons». C'est ce que
déclare l'un d'entre eux, Cantagrel, dans les premières lignes de
son ouvrage La question du lendemain, paru de façon anonyme
en 1853, et l'on pourrait multiplier ce genre de références.
Cependant si l'héritage n'est jamais revendiqué, il existe
de fortes analogies, ne serait-ce qu'a contrario puisque les exilés
de la révolution ont eux-mêmes employé ce terme de proscrit.
La définition que donne Pierre Larousse dans le Grand
Dictionnaire du XIXe siècle de la proscription retient d'ailleurs
une citation de Bonald: «L'injustice a si souvent causé la
proscription, que le nom seul de proscrit porte avec lui la
présomption de l'innocence. ». Les articles, émigré et émigration
sont cependant sans appel. La condamnation s'allie à l'ironie,
notamment dans un article très caustique consacré à l'émigrette
sorte de yo-yo, jeu auquel s'adonnait selon lui la noblesse,
véritable métaphore de l'instabilité de l'Ancien Régime.
Est-il possible d'envisager une filiation ou un fil rouge?
Ils existent, c'est certain, à travers la figure collective des
Conventionnels régicides en exil à Bruxelles et de celle
hautement singulière et emblématique d'une femme, Mme de
Staël, auteur du livre majeur de l'exilé, Dix années d'exill.
1 Sergio Luzzatto, Mémoire de la Terreur, PUL, 1988. Mme de Staël, Dix
années d'exil, annoté et préfacé par S Balayé et M. Vianelle Bonifacio.
Fayard, 1996.
21Quelle est alors la pertinence de cette comparaison? Il s'agira
surtout d'un mode de questionnement et d'approfondissement, et
non d'un jeu de ressemblances et de dissemblances. Cette
communication envisagera en premier lieu une réflexion sur la
position de l'exil comme condition spécifique de production
d'écriture. Ce laboratoire d'histoire sociale et politique qu'est
l'exil participe en effet d'une production littéraire au sens large
et qui est marquée par une écriture certes variée mais marquée
par le déracinement et qui pour un exil plus récent, celui des
bannis de Hitler, a même trouvé le nom spécifique d'Exilleratur :
littérature d'exil, littérature en exil.
Les conditions d'écriture conduisent à un second stade
d'analyse centré sur l'ancrage historique des souvenirs, comme
phénomène d'introspection et d'inclusion. C'est enfin le regard
que porte le mémorialiste exilé, voyageur et observateur
contraint, sur ses expériences de l'altérité et de l'étranger dont il
sera ici question.
Le sujet est vaste, croise des réflexions conceptuelles
renouvelées et controversées autour du comparatisme, du
pouvoir de la' littérature, et du récit historique lui-même.
Impossible également d'être exhaustif concernant les écrivains et
« écrivants» républicains qui jalonnent l'exil au XIXe et qui ont
pour nom, Quinet ou Hugo, mais qui sont aussi fort oubliés
comme Saint Ferréol, Joigneaux, Leroux, ou tout à fait
anonymes. Quant aux mémorialistes royalistes, mes
connaissances sont à cet égard limitées. Je m'appuierai donc
pour l'essentiel sur les travaux de Kirsty Carpenter et Karine
Rance qui permettront cette confrontation de pistes et de
réflexions2.
2
Kirsty Mac Gregor Carpenter, Refugees of the french Revolution: the
.french émigrés in London, 1789-1802, Basingstok, Macmillan, 1990. Karine
Rance, Afémoires de nobles émigrés dans les pays germaniques pendant la
Révolution française, doctorat de l'université Paris I, dir. Etienne François,
15 décembre 2001, 2 volumes.
22Temporalités et espaces de l'exil
Qu'il s'agisse des émigrés ou des proscrits, l'exil entraîne
de multiples ruptures spatiales et temporelles. Ce déplacement
est marqué par un déracinement, voire une errance qui brouille
la cartographie habituelle des territoires et des espaces de
l'individu et l'inscrit dans la précarité et l'éphémère. L'exil ne
peut en effet être perçu que comme provisoire, un «espace
espérant» en quelque sorte.
Ce déphasage temporel apparaît dans tous les
témoignages. On retrouve les mêmes topoi sur le temps arrêté et
le refus de s'installer dans le présent, dans les Mémoires de la
Comtesse de Boigne ou chez Hermione Quinet. La femme de
l'écrivain décrit dans les Mémoires d'exil le rôle symbolique joué
par la pendule du conventionnel Baudot et qu'il avait achetée en
1815 : «En la voyant en mouvement, peut être, on comptait
trop sur elle. En réalité, les heures semblaient s'être arrêtées.
Immobilité humiliante, intolérables moments de calme plat pires
que l'orage; ce n'est ni la tristesse, ni la joie, mais l'attente»..j
Elle poursuit: « Ce provisoire dura huit ans. Ce qui peint
ce campement au jour le jour, c'est que sauf les livres, tous les
effets restèrent dans les malles. Je puis dire qu'on ne déballa que
le 30 août 1859, quand l'exilé répondit à l'amnistie par sa lettre
4et par son exil, désormais volontaire». La comtesse de Boigne,
parlant de l'émigrationlondonienne,écrit quant à elle: « ... toute
personne qui louait un appartement pour plus d'un mois était mal
notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à la semaine car il ne fallait
pas douter qu'on ne rut toujours à la veille d'être rappelé en
France par la contre-révolution ».5
Ces références temporelles sont une constante, un lieu
commun pourrait-on dire, quelle que soit l'origine politique de
l'exil. Jules Vallès écrit durant son séjour contraint à Londres
3 Hermione Quinet, Mémoires d'exil, p. Il.
4
Ibid., P
5 Comtesse de Boigne, Mémoires, Du règne de Louis XVI à 1820, tome J.
Mercure de France, Le temps retrouvé, nouvelle édition 2001, p 142.
23après la Commune: «Chaque jour nous rapproche de notre
retour» et il enjoint à un de ses amis de le rejoindre, car
6
ensemble « nous vivrons du passé» .
Dans sa préface à l'édition de Dix années d'exil, Simone
Balayé souligne que «mentionné à plusieurs fois au cours du
livre et dans les lettres de Mme de Staël ce laps de temps est à
7
tel point réitéré qu'il en acquiert un caractère obsessionnel».
On voit également la trace de cette comptabilité de l'exil dans
l'œuvre de Victor Hugo, qu'il résume dans une phrase prononcée
devant la foule qui l'acclame à son retour: « Vous me payez en
une heure, vingt ans d'exil ».8
Le temps est ainsi une donnée essentielle, car si l'espace
de l'exil peut être un jour effacé par la grâce ou la chute du
régime proscripteur, jamais son temps ne peut être aboli. L'exil
est une durée par définition impossible à mesurer qui devient
objet de spéculation. On le voit dans les récits utopiques qui sont
surtout des uchronies comme dans l'Humanisphère de Déjacque
ou dans les procès verbaux des tables tournantes de Jersey qui
ne se contentent pas de convoquer les hommes du passé, mais
prédisent aussi l'avenir de l'exil. Elles prédisent le temps qui
reste à vivre à l'Empire, soit deux années, temps qu'a duré la lIe
République et qui doit obéir à la loi du flux et du reflux, de la
réaction proportionnée à l'action.9
Dans les deux cas, celui de l'Émigration et de la
proscription, le présent ne s'écrit pas, il faut raconter la rupture
originelle qui est marquée par le surgissement d'un événement
extraordinaire: la Révolution ou le Coup d'état. Ainsi le combat
que mènent les républicains après le 2 décembre 1851 prend
immédiatement la forme de textes qui ont pour objet et plus
encore pour devoir de raconter le coup d'État. « Connaître
6, Jules Vallès, Le Proscrit, correspondance avec Arthur Arnould, Les
Editeurs Français Réunis, 1950. p 113
7
Mme de Staël, op. cit., p17.
8Hugo, Carnets de guerre, 5 septembre 1870, p 1041)
9 Voir S. Aprile, "Autourd'une table: exilés et revenants à Marine-terraceet
Hauteville house"Espaces domestiques et privés de l'hospitalité, sous la
direction d'Alain Montandon, Presses universitaires Blaise Pascal, pp 189 à
203.
24l'histoire: première réparation, première vengeance» déclare
Pascal Dufraisse. Ce récit pluriel a un destinataire, la France qui
a succombé par ignorance et par peur. C'est un récit
communautaire à plusieurs voix, qui fabrique les lieux et les
hommes du crime et de sa résistance et qui est largement produit
par la condition de l'exilé. La référence biographique permet
l'implication du narrateur qui devient un témoin oculaire, voire
un acteur, et le récit est greffé sur un passé « présentifié» qui
tient lieu d'action. Se crée ainsi une nouvelle catégorie qui est
celle des porte-parole distincts des militants ou des idéologues.
Ces construisent a posteriori et pour l'avenir
l'image floue et fédératrice de l'engagement politique et
intellectuellO.
Cet événement constitue un point de départ qui
détermine l'écriture elle-même. Et pour bon nombre de ces
mémorialistes, c'est cette nécessité qui conduit à se mettre à
écrire. Retrouve t-on cette même légitimité chez les émigrés?
Elle semble moins nette, car les auteurs ont eu une grande
diversité de rapport avec les événements révolutionnaires et les
idées des Lumières dont ils ont tous à des degrés divers étés
nourris. L'événement révolutionnaire est en lui-même
démultiplié et les prises de position qui ont conduit à l'exil se
traduisent aussi par des départs échelonnés dans le temps. On
peut cependant évoquer les mêmes discordances entre exilés de
la République, qui ont quitté la France à la suite des journées de
juin 48 ou juin 49, et les victimes du coup d'Etat dont Louis
Napoléon et ses complices sont coupables.
La découverte de l'écriture par l'aristocratie évoquée dans
la présentation du colloque construit ici une nouvelle analogie
avec l'écriture les exilés du XIXe. Si beaucoup de ces exilés sont
déjà des hommes de plume avant 1851 - et pour certains des
auteurs déjà reconnus -, un certain nombre de militants ne sont
alors que des « écrivants ». Armand Barbés, exilé aux
PaysBas, fait exception lorsqu'il réplique à George Sand, qui lui
enjoint de raconter sa vie, qu'il n'est pas un écrivain et qu'il n'a
10 Sur la lecture de la Révolution par les mémorialistes émigrés, voir Karine
Rance, op. cil., P 380.
25pas de goût pour l'écriture. Ce propos est souvent seulement un
avant-propos, une convention littéraire avant d'en enfreindre
l'énoncé. La modestie est un lieu commun, qui permet un pacte
de confiance avec le lecteur. L'amateurisme crée la proximité et
obéit à des règles bien établies de l'écriture mémorialiste. La
Comtesse de Boigne écrit: «Je n'avais jamais pensé à donner
un nom à ces pages décousues lorsque le relieur auquel je venais
de les confier s'informa du titre de ce qu'il devait inscrire sur le
dos du volume. Je ne sus que répondre »11.Préfaçant le livre de
Louis Avril intitulé Mémoires d'lin enfant dli peuple et publié en
1852, Félix Pyat écrit: « L'auteur n'est cependant pas un artiste
proprement dit. Il y a dans son ouvrage, une ignorance du
métier, une naïveté de composition, un laisser aller d'exécution
12.qui émeut» Dans ces deux exemples comme dans tant
d'autres, la simplicité est gage de vérité.
Cette entrée en littérature se veut un témoignage sur le
passé et un moyen d'envisager l'avenir, qui gomme le présent.
Nombreux sont ceux qui vont commencer à écrire pour vivre,
leur ancienne profession leur étant interdite. Leurs mémoires
s'inscrivent alors dans une pratique alimentaire de la littérature.
Pour certains, comme Martin Nadaud, issus de milieux
populaires et que rien ne prédisposait à écrire, l'exil est une
véritable rencontre avec la culture tout autant que l'écriture. Au
cœur de cette écriture se lisent alors des ruptures personnelles,
les clivages sociaux et des formes de déclassement ou de
mobilité ascendante.
L'oisiveté et la nécessité que suscite l'exil favorise donc
la rétrospection et l'introspection, et les exilés - auteurs célèbres
ou simples maçons - écrivent beaucoup et façon fort variée.
C'est grâce à leur correspondance, au journal, au pamphlet ou au
poème qu'ils peuvent faire surgir leur plainte, leur nostalgie,
leurs anathèmes. Cette parole est à la fois éminemment
singulière, liée à une démarche souvent introspective ou
réflexive, mais aussi dominée par l'obsession de l'inclusion et de
l'exclusion dans le groupe des proscrits. Le terme même d'exilés
11 Comtesse de Boigne, op. cit., tome 1, p 21.
12
Louis Avril, Mémoires d'un enfant du peuple, Bonn3nt, Genève 1852, p 6.
26est suivi de l'adjectif « volontaires» sous le Second Empire,
établissant des distinctions à première vue infimes, mais qu'il
importe alors de souligner. Il n'y a en effet plus d'instances qui
distinguent les chefs des lieutenants, il n'existe pas non plus a
priori de catégorisation selon la classe ou le sexe, et pourtant
des ordres de grandeur sont vite recréés. Karine Rance, dans sa
thèse, rappelle les procédures et les rites qui accompagnent
l'acceptation dans la communauté émigrée de Coblence13. Ici la
sévérité des preuves est encore renforcée par la réalité d'une
instance juridique reconnue par le pays d'accueiI14. Mais les
pseudo-tribunaux et les instructions judiciaires fourmillent dans
les récits de la proscription dans les années 185015.
Si l'on écrit pour vivre et pour survivre, l'écriture est
aussi une lutte contre l'oubli, pendant et après l'exil.
Lorsqu'aucune nouvelle identité ne vient au secours de
l'ancienne, une nécessité s'impose: inscrire constamment son
nom. Les proscrits l'affichent par les pétitions, dans « les tables
de proscriptions », les relevés des expulsions. Ils affirment ainsi
leur existence. Être nommé, c'est maintenir une reconnaissance,
être celui qui a agi et qui pourrait agir. Ce sentiment de perte,
présent chez tous les proscrits, n'est pas compensé par une
nouvelle catégorisation dans le pays d'accueil car il n'existe pas
de statut de l'exilé qui puisse servir de socle identitaire.
Cette migration a aussi un point commun: comme
l'Émigration, elle a été suivie d'un retour, contrairement à
l'enracinement des Huguenots. Selon la terminologie de Paul
André Rosental, reprise par Karine Rance, le pays d'émigration
13
«Le processus se termine par l'inscription sur les rôles de l'armée des
émigrés, signe de la profonde identification militaire (malgré la présence de
femmes, d'enfants et de prêtres dont certains se plaignent) et noble (puisque
les preuves de noblesse sont exigées pour entrer dans l'armée) ». Karine
Rance, op. cit., p 33.
14
L'Électeur a accordé aux émigrés de Coblence un certain nombre de
privilèges: une police et une juridiction propre. K Rance, op. cit., p32.
15
Cf affaire Hubert dans Choses vues. Victor Hugo, Œuvres complètes,
collection Bouquins, 2002, pp. 1260-1282. Il s'agit de juger un mouchard:
«L'interrogatoire fini, on passa à la lecture des procès-verbaux, des
témoignages et des pièces. »
27n'est qu'espace ressources et non un espace investi qui serait
marqué par l'intégration à des réseaux de sociabilité, par un
apprentissage de la langue et la curiosité pour la culture, et enfin
par un investissement dans l'économie locale et la volonté
d'obtenir un statut politique spécifique. C'est du moins ce que
privilégie une écriture a posteriori qui recompose et reconstruit
le passé.
On retrouve également un même topos de la division et
une typologie incessante des distinctions dans l'Émigration et la
proscription impériale. L'exilé inscrit toujours son propos dans
une relation entre Je/Nous et Nous/ Les Autres, situations qui
jouent toujours sur l'inclusion et l'exclusion. L'émigration forcée
entraîne des regroupements géographiques, mais aussi un
émiettement en petits groupes nombreux, foyers dispersés
souvent rivaux, qui posent toujours la question d'une
construction communautaire. Inscrit dans la durée, mais aussi
dans la mobilité, l'exil crée des mécanismes d'exclusion et des
rites de la désunion. Le colonel de Guilhermy écrit dans Papiers
d'un exilé: « La société des émigrés ainsi que toute réunion
d'hommes jetés hors de leur voie contenait bien des ferments de
discorde. Le malheur, les jalousies, l'inaction, l'attente d'un
avenir meilleur souvent improbable dont on désespérait tous les
soirs après l'avoir annoncé tous les matins ajoutaient leur triste
contingent de misères commun à toute société humaine. Le
dévouement était classé par des coteries d'intrigants, l'un avait
émigré trop tard pour des gens aussi purs, l'autre avait continué à
siéger à la Constituante à une époque où tel déclarait qu'il n'était
plus possible de s'y montrer. On reprochait à ceux-ci d'avoir
combattu encore l'étranger à Valmy et à Jemmapes avant de
s'exiler»<1Construite sur une animosité commune, l'amitié dans
un groupe restreint est fragile. Les rivalités idéologiques
exacerbées par l'oisiveté aboutissent souvent à des querelles de
coteries, des rumeurs, des conflits qui montrent la fragilité d'un
discours d'union, qui opposent toujours les «nôtres» aux
« autres ». Martin Nadaud raconte « Nous rejetions
mutuellement les fautes que notre parti avait commises. Alors
nous ne trouvions pas assez avancés les partisans de
LedruRollin. Ce qui apportait un certain trouble, c'était cette animosité
28qui existait entre les partisans de ce dernier et ceux de Félix
Pyat, ou entre ceux de Barbès et de Blanqui. Puis nous qui
suivions Louis Blanc nous formions un autre petit groupe. Il n'y
avait qu'un seul point où l'accord se faisait facilement entre nous
tous, c'est quand on arrivait au chapitre du clergé dont la
conduite nous inspirait à tous le même mépris et la même
16
répulsion» ; Ernest Coeurderoy analyse cette division comme
nécessaire et inhérente à la condition de l'exilé politique: «... je
n'ai jamais compris comment quelques hommes de talent
employaient leur vie pour recruter quatre à cinq partisans qui
passent la leur à les démolir. Si l'autorité est odieuse à la tête des
grands États, au moins ne manque telle pas de grandeur. Tandis
que dans l'exil, est elle ridicule, jésuite, mendiante et rapetisse
toujours l'homme qui cherche à s'en emparer en vain »17.
Gustave Lefrançais raconte avec ironie comment à leur arrivée,
les proscrits sont embrigadés par des militants qui se comportent
comme des «garçons d'hôtel» à la recherche de clients. Ces
divisions sont parfois mortelles; le duel, en 1852, entre Cournet
et Barthélemy, et qui aboutit à la mort du premier, est un
épisode qui a frappé tous les exilés et pas seulement français.
Herzen, Malwida von Maysenburg en parlent également dans
leurs souvenirs. On sait qu'Hugo l'immortalise aussi par une
digression sur les deux barricades qui sont tout autant deux
formes d'engagements, dans les Misérables.
Sous le Second Empire, les ruptures sont annoncées avec
fracas dans la presse exilée qui est pourtant l'un des liens
majeurs qui peuvent exister entre proscrits dispersés et avec
« ceux qui sont restés». Les désunions s'accroissent de plus en
plus sur les stratégies à définir, sur la question du lendemain et
la capacité de l'opposition extérieure à organiser un changement
de régime autre que prophétique et incantatoire. D'où la
nécessité de mettre en avant des personnalités exemplaires et
chaque enterrement de proscrits est prétexte à une héroïsation
16
Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Editions
Lucien Soumy, 1998, p 283.
17
Ernest Coeurderoy, op. cit., p75
29qui fait la part belle aux femmes.t8 A contrario, tout récit se doit
de faire état de la figure du mouchard et de l'espion.
Ce sont souvent ces désaccords qui sont évoqués au
détriment de la production politique et des programmes qui sont
débattus.
La chaîne des temps: l'inscription dans l'histoire de
l'exil
La distance de l'exil, les ruptures qu'il engendre loin, de
produire du neut: de tendre vers le futur, dilatent souvent le
passé. L'exil est valorisé par la littérature. Auguste Vacquerie
écrit à Victor Hugo: « ... il ne vous manquait que l'exil, comme
Dante, Ovide». L'exilé est ainsi, de façon réflexive, valorisé.
Pour Hugo comme pour tant d'autres, l'exil est une figure
rhétorique, une connaissance livresque qui devient une réalité.
Le discours de déploration, cet « art de la plainte» tient
une place essentielle dans la parole et l'écriture des proscrits. Il
les relie à une grande famille, celle des exilés qui, depuis
l'Antiquité, font usage de l'Histoire dans la rhétorique de la
souffrance et du déracinement. L'exilé puise dans ces références
et ses propres réminiscences et construit son identité à travers
ces chaînes multiples d'expériences et de topoi. Chaque situation
se réclame d'une culture biblique, d'une histoire grecque ou
latine commune, et renvoie aux souvenirs de Pétrarque ou de
Dante. Il faut alors souligner les difficultés qu'il y a pour les
historiens à travailler sur ses occurrences. Car si de multiples
approches sont possibles comme la bibliométrie, elles se
révèlent globalement décevantes, et aboutissent à un catalogue
difficilement exploitable. On peut seulement noter qu'un topos
va être renforcé, celui de l'île: Sainte Hélène, puis l'île de Jersey
pour Hugo, Caprera pour Garibaldi. Mais l'île est aussi présente
métaphoriquement dans l'œuvre biographique d'Edgar Quinet.
Le rappel de la Saint-Barthélemy et de la fuite des huguenots
18 Victor Hugo," Sur la tombe de Pauline Julien" Pendant l'exil, actes et
paroles, collections Bouquins, 1996, p 438.
30sert aussi souvent de co-occurrence historique. C'est
certainement l'intensité du recours au passé, comme le souligne
Dolf Oehler, qui ici est plus importante que l'analogie
ellemême19. Chacun sélectionne et réactive des expériences qui lui
sont plus proches et qui peuvent l'aider à exprimer sa propre
situation.
La culture biblique qui met en avant le passage de
l'Exode, l'histoire de Joseph et de ses frères est assez rare. Cet
art de la plainte montre surtout une grande familiarité avec
l'Antiquité. Ce sont bien entendu les figures de Virgile et
d'Ovide qui sont le plus souvent convoquées. Les épopées et
tragédies grecques, l'histoire d'Athènes (Solon et Thémistocle),
les réminiscences de l'histoire et des versions latines -
proscriptions de Sylla et d'Octave, les Tristes d'Ovide, De l'exil
de Plutarque, les discours de Dion Chrysostome- sont autant de
lieux communs. Le terme même de proscrits, l'assimilation des
listes de proscrits de décembre 1851 aux tables de proscription
de Rome soulignent la volonté d'analogie entre l'Empire romain
et le Second Empire. Mais c'est surtout Dante qui incarne le
poète exilé et «engagé» . La citation sur «le pain amer de
l'étranger et sur l'escalier d'autrui si difficile à monter» est un
véritable topos, cité par presque tous les proscrits cultivés et
leurs amis. Extraite du Paradis de Dante, elle est souvent
tronquée et déformée, citée de façon elliptique et rarement
explicitée. Elle sert à créer alors une connivence entre les exilés,
mais aussi entre l'exilé et son lecteur, entre celui qui est obligé
de s'exclure de la communauté et celui qui est resté, unis par une
même culture, un savoir partagé.
L'histoire de France n'est pas oubliée et sert à enraciner
l'image de la proscription qui est en train de se construire.
L'événement de la Saint-Barthélemy - celui-là même que
Renan, quelques années plus tard, invite à oublier pour penser et
concevoir la nation - est comme le coup d'État, un acte qui
légitime l'exil et qui lui donne un caractère de masse. Martin
Nadaud, dans ses souvenirs, définit les Huguenots comme les
proscrits de la Saint-Barthélemy. Cela crée une filiation, mais
19
DolfOehler, Le spleen contre l'oubli, Payot, 1996 p 140
31masque aussi peut-être la faiblesse numérique de l'exil tel qu'il
est vécu sous le Second Empire. Dans cette mise en scène
communautaire, il faut être particulièrement attentif à la
sémantique. Le choix des termes de bannis, de fugitifs, d'exilés,
de proscrits ou d'émigrés n'est pas vain. Il conduit même à des
pratiques annexionnistes du passé: ainsi Martin Nadaud,
fraîchement débarqué à Bruxelles, évoque-t-il « les grands
proscrits de la Convention» réfugiés en Belgique et des des guerres de religion.
En revanche, le passé proche est souvent occulté. Il ne
peut guère être question de présenter une filiation avec les
Émigrés. La figure de Chateaubriand n'est qu'incidemment
évoquée au détour de lieux communs, comme Jersey. La
comparaison avec le Premier Empire n'est pas moins délicate et
ne figure que dans une allusion qui nous paraît aujourd'hui peu
explicite. Il s'agit de la référence « au petit ruisseau de la rue du
Bac cher à Mme de Staël». La métaphore renvoie évidemment
tout d'abord aux Regrets de Du Bellay. Mme Staël a simplement
exprimé un jour sa nostalgie du petit ruisseau de la rue de Bac
face au lac Leman qu'elle contemple en exil. On peut parler
d'une véritable ré-appropriation par les républicains du combat
er,de Germaine de Staël contre Napoléon 1 identifié à celui qu'ils
mènent contre Napoléon III. Pierre Larousse y consacre même
une colonne dans l'article Ruisseau, a priori peu propice à une
réflexion politique. Cette référence, source de connivence,
revient sous la plume de nombreux proscrits et de toutes
tendances politiques, comme Félix Pyat, Xavier Durneu, qu'ils
soient en Suisse ou à Barcelone.
Mais Mme de Staël ne fait pas l'unanimité. A priori on
pourrait parler d'une proximité avec Quinet, mais celui-ci écrit
dans Le Livre de l'exilé: «Il me paraît qu'il en est autrement
quand ce sont des peuples entiers qui soient ignorance, soit
lassitude s'affaissent dans l'injustice. J'imagine que c'est là le
sentiment qui a soutenu tant d'hommes exilés dans les
républiques soit anciennes soit modernes, Ils ont infiniment plus
de force morale contre un peuple que ceux qui ont été frappés
par un seul homme. D'un côté le fier langage de Thucydide ou
de Dante de l'autre les tristes d'Ovide sous Auguste, de Mme de
32Staël sous Bonaparte »20. Jules Michelet écrit dans le journal,
l'Homme, du 26 juillet 1854, sur Mme de Staël: « Sa grande
originalité tient à son amour pour son père, sa médiocrité fut
celle de ses spirituels amants». Hugo est sensible au renom de
l'exilée: «.. .j'ai l'exil, l'exil sombre, exil abandonné. Je n'ai
même pas cet exil consolant qu'on avait sous la Restauration, ou
cet exil à Coppet de Mme de Staël, cet exil paré et consolé par
les correspondances de toute la presse. C'est à feine si
aujourd'hui la presse française ose prononcer mon nom» 1.
Excessive, souvent convenue, cette invocation d'un
prestigieux passé construit à travers ces analogies un discours en
apparence paradoxal sur la continuité. Là où l'exil devrait créer
du neuf: il se projette dans le passé.
Cette attitude a un but: réunir les proscrits dans une
culture commune riche en dramaturgie du bannissement et leur
présenter une réserve de postures. L'accueil enthousiaste que les
libéraux et républicains français ont réservé dans les années
1830 et 1840 aux émigrés allemands, polonais, ou roumains a
renforcé encore cette image valorisante de l'exilé et de celui qui
le reçoivent. L'exil est devenu un rite de passage, comme en
témoigne le révolutionnaire russe Herzen qui déclare:
«L'émigration est le premier signe d'une révolution qui se
prépare». L'auteur, en énonçant les noms et les topoi, s'inscrit
dans un pré-savoir. Les proscrits ne sont d'ailleurs pas dupes de
cette posture. Coeurderoy écrit: «L'extrême érudition est le
plus grand fléau de notre époque. Nos contemporains ne savent
dire leur opinion sur rien: ils citent. Ne leur demandez ni un
sentiment vrai, ni un style original, ni une appréciation propre:
ils citent »22. Il faut insister sur l'aspect dynamique que ces
représentations vues comme un levain, et qui sont un support à
de nouvelles représentations de l'exil. Se dégage également et
ce n'est pas le moindre des paradoxes, la figure du proscrit
satisfait que l'on trouve à plusieurs reprises: il n'est pas
impliqué dans les égarements de son pays, il est au contraire en
20
E Quinet, Le Livre de l'exilé, p 12.
21Le Journal d'Adèle Hugo, 1. III, p. 207
22
Ernest Coeurderoy, op. ci1., p 78.
33position de retraite favorable à l'écriture. On trouve cette posture
chez Hugo et Quinet. Ce dernier écrit dans Merlin l'enchanteur
« Les méchants ont fait de ma vie une île séparée de leurs
23.iniquités»
L'expérience de l'étranger
La contrainte durable de l'éloignement modifie-t-elle le
regard de celui qui n'est plus un voyageur comme un autre?
Une réflexion sur l'hospitalité étrangère domine en
premier lieu la réflexion sur l'altérité. La mémoire des lieux du
passé, la construction d'une identité collective passe par une
confrontation entre « nous» et les autres. Si le « nous» est déjà
complexe, on l'a vu, l'altérité à laquelle est confronté l'exilé est
également à décrypter. Elle reflète à la fois les relations nouées,
les transferts culturels et leurs conditions de possibilités.
Les « autres» désignent la population et les autorités du
pays d'accueil. La distinction est souvent floue, même si elle est
soigneusement prescrite. Les termes mêmes qui sont employés,
centrés autour du vocabulaire de l'hospitalité, entretiennent cette
confusion. Les proscrits s'insurgent le plus souvent contre le
manque d'hospitalité de la Belgique ou de l'Angleterre,
dénonçant l'absence d'un secours. Pour les Français, le droit
d'assistance est indissociable d'un droit de l'étranger.24. C'est
dans un discours qui mélange à la fois le juridique et l'affectif
qu'est circonscrit le devoir des autres. Le vide juridique renvoie
à la loi antique et à l'image de l'antique foyer autour duquel
l'étranger Ulysse, dans l'Odyssée, est invité à s'asseoir. Dans son
premier numéro L 'Homme, journal des exilés français à Jersey,
Charles Ribeyrolles écrit dans son éditorial: « Nous sommes
assis au foyer de l'étranger et l'hospitalité qui nous couvre
23
S. Aprile, "Translations politiques et culturelles: les proscrits français et
l'Angleterre" Genèses. Figures de l'exilé. pp 33-56.
24"Quel secours Albion donna-t-elle à tant de victimes? Aucun, absolument
aucun. Il est vrai qu'elles ne s'abaissèrent pas à l'implorer". Pierre Leroux,
La Grève de Samarez, publié par Bruno Viard, Desclée Brouard, p 544.
34entraîne un devoir sérieux, c'est de savoir garder dans les guerres
intestines du pays-refuge, la neutralité du malheur »25.
Victor Hugo chante lui aussi dans un premier temps
l'hospitalité de Jersey. L'île est comme un refuge naturel, un abri
pour l'exilé. Mais après « le coup d'État de Jersey» de 1855 qui
l'oblige à quitter l'île, il dénonce cette terre inhospitalière. Cette
constante référence à l'hospitalité est détachée de toute
procédure juridique. Elle permet en revanche de ressouder les
liens communautaires face à une menace collective même
imaginaire. Ainsi le rejet imputé «aux autres» maintient une
double complicité entre exilés et avec ceux qui sont restés en
France.
Si elles n'ont pas de vocation documentaire, les
pérégrinations forcées sont pourtant sources d'observations, mais
à travers le filtre de l'exil qui conduit tout d'abord à une
réactivation des stéréotypes. À travers les mémoires, on retrouve
des données tout à fait classiques sur le caractère allemand ou le
comportement des Anglais. Karine Rance montre ainsi pour
l'émigration le va et vient qui existe entre le regard posé sur
l'Allemagne et la situation de la France26. On pourrait s'étonner
que le contact prolongé avec l'étranger ne modifie pas le regard
de celui qui n'est plus un simple voyageur27. À y regarder de
plus près, l'anglophobie qui est revendiquée par la plupart des
exilés en Angleterre paraît suspecte ou pour le moins convenue.
Elle respecte trop bien les clichés français classiques tels qu'ils
sont énumérés dans l'article « Angleterre» de Pierre Larousse
qui fait dialoguer John Bull et Jacques Bonhomme, personnages
25
L'Homme, n01, mercredi 30 novembre 1853
26
S'appuyant sur les réflexions de Paul Ricoeur, dans La Mémoire, l'histoire
et l'oubli, Paris, seuil,2000, Karine Rance écrit: « Les souvenirs sont choisis
cependant en fonction de l'ici et du maintenant de la remémoration et
recomposés d'une manière qui peut être lue à travers l'alternance du
mouvement et du repos, du rejet et de l'accès. ..Cette dialectique est inscrite
dans la topographie du pays. Les déplacements forcés se font dans une
nature hostile, dans la tempête, les inondations, mes bruyères de Westphalie
et, s'inscrivent dans le corps malade ou affamé».
27
Sur ce thème, voir Aline Gohard-Radenkovic, « L'altérité dans les récits
de voyage» L'homme et la société, N° 134, 1999/4. Pp 81-96.
35