Paradoxes des menteurs :

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Français
350 pages
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Les Paradoxes dzes menteurs I et II sont les deux volumes de Variations sur le paradoxe - III. Ce premier volume porte sur la logique, la littérature et les théories du paradoxe. Si le mensonge était comparé à un pays plein de marécages et de sables mouvants, certains voyageurs réclameraient une carte sûre à 100 % pour le traverser, tandis que d'autres se contenteraient d'une représentation fiable à 30 ou 60 %, ou déclareraient toutes les cartes menteuses. Représentées par les deux pôles incarnant une "pureté" inversée -la logique pure et la littérature pure", ces deux options représentées dans ce texte sont l'oeuvre de figures comme Tarski, Valéry, O. Wilde, René Girard, Chateaubriand, Manganelli, Vargas Llosa... Ce parcours finit sous la double rencontre de G. Deleuze et M. Blanchot autour de la rencontre du paradoxe et de la contradiction.

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Date de parution 01 mars 2010
Nombre de lectures 147
EAN13 9782296694026
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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PARADOXESDESMENTEURS :
LOGIQUE,LITTÉRATURE,
THÉORIESDUPARADOXEEDMUNDOMORIMDECARVALHO
PARADOXESDESMENTEURS:
LOGIQUE,LITTÉRATURE,
THÉORIESDUPARADOXE
Variations sur le paradoxe 3,
volume 1©L’Harmattan,2010
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-11128-8
EAN:9782296111288ÀMAMÈR E
AU-DELÀDUMENSONGE
POURL'ÉTERNITÉVARIATIONSSURLEPARADOXE–III
PREMIERVOLUME
INTRODUCTION
Si une opération abstraite comme le paradoxe cherchait une
"incarnation",un"visage", elle choisiraitprobablementcelui du
"menteur"dansune multitude de visages. Maiselle risqueraitaussi
d'être très vite confrontée, dans sa lecture logicienne du Menteur,à
son "absence de visage". Le Menteur combine le visage et l'absence de
visagedans un "scénario" donnéoù laréflexion essaie deleneutraliser
en choisissant le cadre le plus simple—unseulacteur et une seule
réplique.Enquittant cette scène minimale, on peut lui attribuer une
pluralité de visages. Si on pastiche un certaintype d'affirmation, on
dira sans peine qu'au commencement étaitle mensonge.Le Mensonge
estdoté d'une puissante universalité.D'une manière telle que les
catégoriescensées être desprémissesdusavoir commele vrai,le bie n
(et aussi le beau)ne sont plus que descatégoriesmarginales,
potentiellement"désespérées", presque tragiquesdans le grandocéan
du mensonge et de tout ce qu'on peut lui associer (flatterie, recherche
du pouvoir,lâcheté, ruse du dédoublement,
intéressementéconomique,etc.).Les éthiquesclassiques,qui posent donc le vrai et le bie n
universelsaupoint de départ de leur réflexion, sont parfaitement
mensongères par leur négligence de leur environnementhistorique,
politique,existentiel. Un certaintype de "vérité"peutn'être que le
masque du faux. Nonpas parce que cesopérations vont ensemble,
maisparce qu'ellesse placentuniformément, totalement,
universellement, du côté du "vrai" tant au point de vue théorique que pratique,
au nom del'idéal ou de l'humanité.
Le paradoxe du Menteur pose la question du rapportentre la
langue et le monde,après avoir posé celle du rapport entre divers
usagesde la langue (logique,philosophique,poétique,etc.).Ils'agit en
effet d'un carrefour multiple.Ilne faudraitdonc pasdire le Menteur
maisles Menteurs. On peut rabattre le menteur sur le langage ou sur le
réel non-langagier—ces deux typesde lecture, qui voient le jour8PARADOXES DES MENTEURS- I
parfois d'une manière corrélée, s'opposent dans une succession ou une
visionantagoniste.L'alternative se fige et la "lecture" estexclusive.Le
temps(ou son absence), la théorie (et son extension),le sujet(ou sa
rature) s'insèrentdansle contexte polarisé par le couple "universel /
particulier".Le paradoxe estlié à une opération d'universalité
totalisante qui se produit cependant dans un cadre sans cadre,dansu n
"univers"ne comportant qu'une seule dimension—etl’onpeutdire
qu'il figure le tout et qu'en faitiln'est redevable que du rien.La
totalité paradoxale estune totalité impossible.Elle va de pair avec une
stratégie de la confusion,de l’amalgame,de la fusion désirée d'un axe
positif et d'un axe négatif.Le paradoxe estune manière de jongler
avecl’écart desopposés.
Le paradoxe pose encore lesquestions de l’arbitraire du signe
(oude la "naturalité"supposée de la langue), de l’indétermination de
l’énonciation, de l’adéquation à un processus externe, ou de la clôture
et de l’ouverture desprocessus langagiers,c'est-à-dire de la référence
et de l’autoréférence.Cela implique une réflexion sur le langage et
l’acte, l’acte de langage,oule performatif,dansle cadre d'une
réflexion globale sur l’énonciation en tant que performance. Celle-ci est
rendue "libre" parrapportauprocédéaffirmatif,déclaratif,de faire
telle ou telle chose,assumer telle caractéristique—elle déborde le
"formalisme" desexpressions figées.
Le paradoxe va de pair avec la rature du "sujet" et une
dissimulation de la maîtrise—ilya un paradoxe du sujet-théoricien.
Le poème apparaîtsouvent comme un bon révélateur desenjeux
théoriques. Chez Valéry,le paradoxe du menteur a plusieursfigures
illustres—l’homme, le rêveur, le scripteur,le littérateur, le sage,le
philosophe,le théologien, entre autres.C'est-à-dire tous ceuxqui sont
pris dans la comédie du vivr e,d usignifier,d urêver,d uvouloir,d u
maîtriser,d usavoir.Onpeutyjoindre le système nerveux, le théâtre,
la société civile,la sphère politique.Le mensonge faitspécialement
partie de l’enjeudela rature scripturale et du rapportde l’écriture au
tempsdansla suite indéfinie desfragments scripturaux. Le paradoxe
du menteur devient le paradoxe de l’idée et de l’organisme, le
paradoxedela sensibilité et dela spéculation.
Notrepremier volume de cette série, nous l'ouvrons par le
cercle logique du menteur dans la compagnie d'Épiménide,leseul
habitant du monde antique qui puisse rivaliser avec Ulysse,etdu"je"
anonyme, mais tout aussi errant, du "jemens" qui traversetantde
pagessansqu'on aitlevé son identité "structurale".DansunpremierINTRODUCTION9
temps, nous restons sous l'orbite du menteur,durapportde la logique
et du langage,etprogressivement, nous nous déplaçons vers la scène
du poétique.Dansundeuxième temps, nous nous intéressons au x
déclinaisons du menteur et du mensonge dans les Cahiers de Paul
Valéry.Nous poursuivons donc avec lesdifférents visagesdumenteur
chez PaulValéry,expert en mensongesetvérités, allant du rêveur au
poète,c'est-à-dire de l'autre à lui-même.Indubitablement, nous
renouons avec la déclinaison du comédiendansla série antérieure des
Variations. Dans un troisième temps, nous aborderons le rapportde la
littérature (oude l'art) et du mensonge dans certainesautres
perspectives. Nous glisserons de Valéry à d'autres théoriciens, d'autres
praticiens ou analystesd u mensonge littéraire :Manganelli,
Barbedette,Vargas Llosa,Chateaubriand, et surtout René Girard,etsa
mimésis en proie à la folie,etOscar Wilde,grand seigneur du
paradoxe à qui il a joué biendes toursetdont il sera la victime. Et
nous finirons ce premier volume par un retour au menteur et à
certainesapprochesactuellesduparadoxe.Ce "retour" sera placé sous
le signe de la rencontre du paradoxe et de la contradiction. Nous
procéderons à une analyse détaillée de certains textes, parfois récents
ou parfois plus éloignésdenotre actualité,concernantle paradoxe —
WilliamPoundstone,Jean-VidalRosset, OlivierAbiteboul, etc. Mo n
dernier souffle (provisoire! peut-être au granddésespoir de la
patience de mes lecteurs) concernera le couple Deleuze-Blanchot et le
double enjeude la contradiction et du paradoxe,auquelnous ajoutons
unenouvellebûche pourque le feu en question ne s'éteignepas.LE MENTEURDANSLECERCLE
LOGIQUEDELA VÉRITÉ
Logique,énonciationetpoétique :
delasémantiqueàl’autoréférence
Le Menteur évolue dans le cercle logique de la vérité.Ilest le
pur produit d'une clôture du système représentatif —accompagnée
parfois d'unrepli vers unsystème notationnel, doublant la langue dite
"naturelle"compromise avec le désordre, le non-sens et le hasard.
Deux conséquences langagières:la mise à l’écart de la langue par sa
transformation en unappendice sémantique d'une syntaxe logique;et
la rature du discours et de l’énonciation. Cette stratégie présuppose,
dans certains cas,le rejet ou la mise soussuspicion de toute procédure
d'adéquation, de vérification, de transformation externes.Le paradoxe
y illustre le degré zéro de la référence.Etla vérité estainsi
univoquementdéfinie en termes de "prédication",tandis que la
référence se mue en "autoréférence"etdevient une opération interne
au "système"ou au "code", lequel abolit alorstoute extériorité ou ne
l’appréhende que comme l’une de sesréfractions obligatoires.La
logique a tendance à raturer la dimension énonciative du discours,les
positions individuellesdes intervenants étantloin d'être homogènes.
C'est-à-dire qu'elle nie ou dénie quelque chosed'ineffaçable et qui"la"
concerne en premier lieu.Le discours du logicien(ou du philosophe
de la logique) est, en effet, plusqu'undiscours,le langage même de
l’universel s'adressantàl’universel.Ilévolue, à ce niveau,dans u n
cadre sans contrastes. Le poétique,c'est-à-dire le discours littéraire en12 PARADOXES DES MENTEURS- I
général,permet précisémentde rappeler lesenjeux occultésde
l’énonciation, et se manifeste comme ce quiinterroge et brise la
"clôture du texte". L’enjeu de la référence et de l’autoréférence se
1combinera,dansla suite de l’analyse surl’enjeu du "Menteur",à
celuide la différenciation desniveaux du discours mimantà sa faço n
la hiérarchie destypesde langage (en partant, à la
base,d'unlangageobjet vers unmétalangage de niveau supérieur, lequel devient à son
tour le langage-objetd'unmétalangage d'unniveau encore plusélevé,
etc.).
Le paradoxe vise la coexistence des"opposés"—ci-dessous,
le "vrai"etle "faux"—dans untempset unespace nuls, véhiculéspar
unsujetd'énoncé vide ouunsujetd'énonciation effacé ou "zéro",dans
le cadre d'une alternative contradictoire successivement affirmée et
niée. Le paradoxe estlié à une universalisation totalisante ("tous" les
crétois mentent:"tous" ou "aucun",sel onle principe du "tout" ou d u
"rien"), ne comportant pasde réelle extériorité (danscet univers,iln'y
a que des... crétois, bref,personne ne peutêtre "crétois"), la totalité
conçue étant, en outre, de signe contraire à l’affirmation quila
soutient. Le paradoxe est une affirmation de type universalisant contredite
par le caractère particulierde l’énonciation (Épiménide le crétois dit :
"Tousles crétois sont desmenteurs") ouune affirmation particulière
contredite par le caractère universel de l’énonciation ("je mens",en
tant qu'énoncé particulier, souscritpar la théorie proposant une loi qui
régit ce type d'énoncés). Le paradoxe suscite et annule,à la fois, la
portée référentielle d'unénoncé— le Menteur, dans la citation
théorique, mentà propos de "rien",c'est-à-dire qu'ilne mentpas et
qu'iln'existe pas;enfait, il "ment" pour que le théoricienpuisse dire
le"vrai".
Le paradoxe ne comporte qu'une seule dimension,
dédaigneuse desenchâssements, ruptures,coordinations, différences,
etc.,qu'elle escamote.Ilfaitjouer une clôture qu'ildésavoue en même
temps:le paradoxe estle cadre sans cadre.Iln'enchevêtre pas, à
proprementparler, lesniveaux du discours et du réel:illes efface
plutôt et lesmet toussur unmême plan. L’enchevêtrementetle
nonenchevêtrementn'ont lieu que dans uncommentaire proposant déjà
une solution. Le paradoxe estinhérentà une procédure de totalisation
viciée,à u nTout dont la clôture est, en même temps, affirmée et niée :
ony déclare implicitementappartenir et ne pasappartenir à ungroupe,LEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 13
dont on se désolidarise quandony estinséré et qu'onrevendique
lorsqu'onne luiappartient pas. Il s'agit d'une totalisation si
absolutisante que, en n'ayantpas d'extériorité,elle manque aussi
d’"intériorité": si on estdedansparce qu'onest dehors, et si on est
dehorsparce qu'onest dedans,nile dedans ni le dehors n'ont aucune
consistance.
Le paradoxe estporteur d'une absolutisationpar amalgame :
il assume la thèse et l’antithèse d'undualismeabsolu combiné au
degré zéro desdéterminations. Le paradoxe vise à dénouer une
antithèse en restant sousson attraction, o uà jouer avec elle en offrant
undilemme impossibleàl’interlocuteur: il offre doncàcelui-ci u n
cadeau empoisonné.Sile paradoxe produit une confusion,c'est qu'il
travaille en vue d'une fusion, où lesdifférences duellesdoivent
s'abolir,maisonpeutestimer qu'ilécho ue dans cette tâche, car si les
opposésoscillentetrenvoient indéfiniment l’unà l’autre, ils se
maintiennent aussi. Il équivaut, dans ce cas,à une dénégation. En plus
de la totalisation, le paradoxe se réfère donc à une double accentuation
d'unchamp antithétique. Il combine une affirmation et une négation
(ouune négation et une affirmation),parce que si on affirmait
l’affirmation (ou si on niaitla négation),rien de paradoxal se
produiraità première vue. Le paradoxe est unénoncé affirmatif (o u
négatif) quiprésuppose ou quidébouchedans unénoncé négatif (o u
affirmatif), de manière qu'onsetrouvera devant quelque chose
d'affirmatif-négatif (ou de négatif-affirmatif). De toutefaçon, avec o u
sans paradoxe, le mensonge et la vérité coexistent dans la pratique la
plusanodine dulangage,sansque, souvent, l’on réussisse à départager
cette ambivalence—mimée sous unregistre logique par le paradoxe
—, et laquelle estcertainementbeaucoupplusexaspérante que celle
deces jeuxthéoriques aseptisés.
Lecturesémantiqueduparadoxe
Logiqueetlangue"naturelle"
Lecerclelinguistique :
"Jedisvrai"et"jemens "
Le paradoxe est une sorte de machine de guerre visant à
démontrer l’incohérence,les inconséquencesetl’incomplétude d u
langage dit "naturel". Même si certainesdéfinitions du paradoxe
soulignent son rôle purement sémantique,ellesfont malgré toutappel14 PARADOXES DES MENTEURS- I
à une dimension syntaxique.Sile paradoxe consiste en unjeu de
bascule indéfini entre une affirmation et son contraire quis'impliquent
mutuellement, s'il estla conclusion apparemmentirréfutable mais
inacceptable d'unraisonnementà «deux branches », dont la
«conclusion d'une branche contredit celle de l’autre»—définition de
Mackie,J.L., cité par Béatrice Godart-Wendling (La Vérité et le
menteur,Les paradoxes sui-falsificateursetlasémantique deslangues
naturelles,Éditions du CNRS,1990,p.17, note 4) —, ou même s'il
représente une«suite alternée non-convergente des valeurs de vérité»
(ibid.,p.32),ilest réducteur de considérer ces déploiements
énonciatifscomme la simple résultante d'unjeu sémantique. Il estdifficile
de dire que l’énoncé "je mens"est un"paradoxe sémantique":on y
écrasele "je" et la "syntaxe".C'est-à-dire qu'onanalyse le langage
ordinaire, commun, en fonction d'une "langue" logique (il vaudrait
mieux dire "code", puisqu'elle n'estparlée par personne...), d'une pure
syntaxe logique, où la sémantique apparaîteffectivementcomme u n
problème majeur. On raisonne,par conséquent, dans le cadred'une
"langueamputée" (et l’on escamote que seull’énoncé peutavoir u n
"sens" et que celui-ci se différencie de la "signification" dessignes
isolés).Pour le logicien, la langue commune est, à peine, une
"sémantique",avec laquelle il remplit sa combinatoire "parfaite"mais
vide.Le paradoxe résulte d'une mauvaise intégration de la langue
commune dans le système de la logique. Néanmoins, la "sémantique"
estprimordiale parce que c'estavec elle,à travers elle, que l’opérateur
logicienpostule à une vérité effective, à unancrage dans le réel,et
qu'ilaccordel’axedésignatifàl’axedéfinitionnel. La définition d u
paradoxe, comme quelque chose de purementsémantique, permet
d'attribuer l’insuffisance dont il estle porteur, non pasà la logique
binaire, maisau caractère vague, ambigu,non-réfléchi, contradictoire,
du langage dit "naturel". Le concept de "langue naturelle" estessentiel
dans ce processusde neutralisation et de mise à l’écart de la langue
commune:onoublie ainsi l’"arbitraire du signe"ou le caractère
nonnaturel detoutlangage.
Le rapportambigu du langage formel au langage "naturel"est
très biencondensé par une phrase de Tarski :il« estimpossible
semble-t-il, non seulementdedéfinir ce que signifie l’expression d u
langage quotidien"proposition vraie" maisencore de s'en servir dans
ce langage»(Alfred Tarski, Vérité et langagesformalisés dans
Logique,sémantique,métamathématique,tomepremier, LibrairieLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 15
2ArmandColin, 1972, p. 160).Eneffaçantle "semble-t-il",purement
de convenance,ontrouve placé devant undilemme:s'ilestimpossible
de comprendre ceténoncé, s'il estimpossible de s'en servir,ons'en
sert néanmoins, et l’on comprendce qu'onn'aurait pasdû comprendre.
On utilise alors unlangage dont on a établi l’impossibilité (de dire)
pour dire son impossibilité;bref, on a néanmoins dit toutce qu'il
fallait dire:le lieu et le momentde la "proposition vraie",situés en
dehorsde la sphère du langage "naturel". Le langage formel le plus
performantsera,par contre, impuissant à le faire,sans unrecours
(toujours "dénié") à unlangage qu'ona estimé incomplet, équivoque,
antinomique, "clos", universaliste,non-respectueux desniveaux
(métalangagiers) et desdifférenciations, servantà tousles usages, o u
3aux frontières jamaisbiendéfinies,en somme,irrationnel etpervers .
Raisonner dans uncadre purementsémantique, c'est
appréhender le terme "vrai" (o u"faux") lui-même en tant que "vrai"
(ou "faux"),comme si le mot"vérité"était automatiquementsa propre
vérité,ou comme si le mot"rose"distillait tousles parfums de la fleur.
En outre, en considérant que le paradoxe résulte d'une phrase
"autoréférentielle",porteuse de l’attribution d'une valeur de vérité (o u
de fausseté) à elle-même, on évolue dans uncercle linguistique, où la
vérité estexclusivementinterne à l’énoncé. Un paradoxe, telceluid u
Menteur, estla«résultante de deux mécanismes:l’autoréférence et
l’interaction autoréférence-prédication de fausseté»(ibid.,p.33).Il y
a icidéjà undémarquage à l’égard de la thèse du paradoxe comme une
opération essentiellementsémantique:la"prédication" ne peutpas y
être toutà fait confinée, sauf par unescamotage de la structure
verbale. L’énoncé dit sa propre vérité (je dis vrai lorsque je dis que "je
mens") sous une forme quicontredit l’affirmation ou l’établissement
de sa "vérité"(maisje ne peux point dire que "je ne mens pas" puisque
j'affirme que "je mens"). La «sui-falsification»correspond à u n
énoncé porteur d'une implication d'autoréférence (sui-) et d'une
prédication de sa propre fausseté (falsificateur) (ibid., p.18).Or,
l’énoncé "je dis vrai" estpresquetoutaussi paradoxal que le "j e
mens",même s'il n'estpas pris dans unengrenage antithétique, car en
disant vrai,je ne dis rien de vrai,donc je ne dis rien de ce que je dis...
L’hypothèse de la "sui-falsification" intériorise la falsification, et le
problème estalorsde pouvoir falsifier la falsification interne—de
stabiliser le retournementindéfini du paradoxe autour de l’axe
oppositionnel (vrai /faux). On raisonne en termes de vérité ou de16 PARADOXES DES MENTEURS- I
fausseté radicales à propos d'u ndire quiest lui-même totalement vrai
ou faux.La thèse logique (binaire) engendre une conception totalitaire
de la vérité discursive. Il fautfaire intervenir l’'« univers de croyance
du locuteur» (ibid.,pp. 199-212),porteur à son
tourd'unredoublementdes valeurs de vérité—par exemple,le locuteur B soupèse la
situation engendrée par lesaffirmations successives : "X dit que Y
ment" et "Y dit queXdit vrai",en considérantsoit qu'ils disent vrai
tousles deux,soit qu'ils disent faux ensemble,soit que l’und'entre
eux ment et l’autre dit vrai,ouvice-versa. Alorsque, dans unpremier
tour, sans aucunrenvoi à l’univers fictif et toutaussi monolithique
d'unlocuteur supplémentaire,Xse limite à dire qu’"Yment" etYse
cantonne à dire que "X dit vrai" —, pour pouvoir stabiliser lesénoncés
paradoxaux,maiscette introduction d'unn o uvel élément(un"autre"
locuteur) change lesdonnées,sansenmodifier la stratégie,d u
problème initial("je mens"). Dans lesdeux cas,le discours renvoie au
discours (ou à ce simulacre de discours que sontces deux énoncés),
sans qu'onen voie unau-delà. On dit vrai,ou non, àpropos d'un"dire"
quipeutêtre tenu par unou deux protagonistes, sans que cela altère la
démarche initiale.De toute façon, le paradoxe—ainsi que le "je
mens" sans additifs— est stabl e (procédantà unretour invariable à u n
point de départ donné) et instable (ilne peuts'y fixer durablement),
immobile (toujours prisonnier du même axe) et mobile (oscillantentre
lesdeux pôlesdel’axe choisi), hasardeux (puisqu'ilest tributaire
d'une énonciation) et nécessaire (grâce à l’effacementdetout
énonciateur).
Leparadoxeetl’abolition
desécarts langagiers
Le paradoxe vise l’interpénétration radicale de deux champs
sémantiques (abolition d'unécart) par le biais d'unjeu syntaxique. Un
terme estdirectement son contraire et celui-ci devient ce dont il était
le contraire : ""A" est"non-A"" et ""non-A" est"A"".Iln'est pas
étonnant que la figure type du paradoxesoit le cercl e.Laformule
simple du paradoxe ("A" est "non-A") le rapproche dela contradiction,
dont il se différencie pourtantpar cette "attribution directe" quifait
porter la négation sur l’intégralité de l’élémenténoncé au départ et
implicitementofferte comme unétatde chosesobjectif.Ilne s'agit
donc pasde dire que ""X"est "a"et"non-a"" maisdecourt-circuiter
l’attribution pour qu'ilne reste rienaprès l’opération produite.IlestLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 17
illusoire de séparer lesparadoxes en sémantico-paradigmatiques et en
syntaxico-syntagmatiques.Leparadoxeest indissociable de ce double
jeu.Le paradoxe estintermédiaire entre l’oxymore (antithèse
sémantique:l’"obscure clarté") et la contradiction (antithèse syntaxique :
j'aime la clarté, je n'aime pasla clarté).Ilest le recours à une antithèse
dans le butmême de l’effacer et que l’on combine avec l’impossibilité
de l’effacer. On quitte et l'on ne quitte donc pasle cadre antithétique.
Antithèse de l’antithèse,non pasen vue d'une nouvelle "thèse", mais
d'une "absencedethèse", ce quifaitque, tôt ou tard,onrevient au
point de départ.L’antithèse esteffacée ou déstabilisée, et reconduite
4.ou re-sacralisée Le paradoxe estle stratagème d'un double
retournement des"contraires" (ou destermesqui, sans être d'emblée
contraires ou opposés, le deviennent dans u ndiscours donné). Par
exemple,l’orgueilde soi peutse muer, à toutmoment, en méprisde
soi, et inversement. Deux caractéristiques du paradoxe : la rapidité ou
la vitesse (l’instant d'après,les chosespeuventchanger radicalement)
et l’absolutisation desenjeux (la disparition de toute clôture réelle,o u
cadre de référence, car on vise le "sans-clôture"). Par la rapidité,il
s'agit d'affoler le tempsdansle butdele neutraliseretde le stopper —
tempssansdurée, tempsduvertige et de la "mimésis" folle,tempsde
l’utopie et du changementradical de l’ensemble de toutce quiest.Par
l’absolutisation,ils'agit de transformer l’irréversible en réversible —
laconstructiondupur cerclede l’Être au-delàdel’étant.
Leraisonnement"apagogique"—
leparadoxedu menteur
oulapreuveparl'absurdité
Le paradoxe révèle la présence d'antinomieset, à chaque fois,
lesantinomiesapparaissent comme desculs-de-sac indignesd'une
raison pleinementrationnelle,c'est-à-dire consciente de seslimites.
Sansaucunespoir de récupération autre que formel,d'où la nécessité
d'unsystème et d'une logique parallèlespour résoudrele problème.
L'antinomie sémantique estla preuve de l'universalité défectueuse et
inconsistante du langage quilaisse se produire untel genre d'avanies.
Ce ne sont passeulement desparadoxes que ce type de langage
collectionne—ilest une sorted'abonné permanentaux contradictions.
La mise en accusation du langage commun, comme source paradoxale
et contradictoire, futsurtoutl'œuvre du philosophe polonais A. Tarski.
Le langage communest dépossédé de son privilège de dire le "vrai"18 PARADOXES DES MENTEURS- I
sans ambiguïté d'aucune sorte,sansduplicité ni jeux pervers.Le
paradoxe du Menteur estainsi unstratagème— une sorte de cheval de
Troie—dansla guerre dessavoirsetdes langages; il est uncertificat
d'absurdité délivré au langage ordinaire. On trouve, dans unarticle de
Philippe de Rouilhan, une analyse détaillée desatermoiements de
Tarski dans sessuccessives versionsde la problématique, laquelle
garde cependant ce noyau fort d'une mise à l'écart d ulangage de tous
(Philippe de Rouilhan, Le Menteur, Sur la théorie de la vérité de
Tarski,Le Tempsde la réflexion, V, éd.Gallimard, 1984, p. 271/90).
Par exemple, unglissement entre la «théorie
descatégoriessémantiques»etla«théorie destypessimple»(Le Menteur,pp. 284-note1,
et 272/3).Enoutre, on peut y découvrir une petite histoire d u
paradoxe du menteur logique et linguistique ou sémantique (Le
5Menteur,pp. 271/3) .
Un raisonnement apagogique—raisonnement quiétablit la
validité d'une "proposition" ou d'un"domaine"donné par la réfutation
de l'absurdité de la proposition ou du "domaine"contraire—est au
centre de sa stratégie.La manifestation de l'antinomie paradoxale
équivautà une révocation du langage ordinaire. On expose son
absurdité pour poser l'alternative rationnelle du langage formalisé.
Tarski ne pouvait, d'après lui,«avancer en faveur de la destination des
niveaux de langage quecet argumentapagogique:touteschoses
égales d'ailleurs,passer outre conduit au paradoxe du Menteur»(Le
Menteur,p.289).Ce qu'onaimeraitinterdire, c'esttoute possibilité de
formuler desénoncés fautifsà l'égard desnormes du savoir.De couper
et de stériliser la mauvaise herbe avantqu'elle n'envahisse la "culture"
en cours.Le fait qu'unénoncé fautif soitpossible et que rien ne lui
fasse résistance, c'estcela le crime anti-logique et anti-vérité.Or, cela
correspond à la difficulté d'analyser l'origine du paradoxe. Ily a ainsi
plusieurs strates dans unparadoxe et sa "présence"ne peutéquivaloir
qu'à unrejet de l'instance quil'accueille et le tolère — «[...] tout
paradoxe peutainsi apparaître rétrospectivementcomme le fondement
apagogique de sa propre résolution. Maiscette résolution reste
dogmatique si elle ne livre pascequ'une apagogie comme telle ne
peutlivrer:lefondementjustement, la raison, l'origine du paradoxe»
(Le Menteur,p.288).L'origine du paradoxen'a souventriende
paradoxal (comme dans le casde l'agentparadoxal:menteur, barbier,
etc.,quin'existe pas)—l'origine estnégative et sa négativité équivaut
à la dissolution du paradoxe. Dans la pratique quotidienne du langage,LEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 19
unénoncécomme "je mens"ne pose aucunproblème majeur— ou on
l'ignore, ou l'on sait bienqu'ilne s'applique pasà lui-même,maisbien
àd'autres énoncés.
Le grandproblème de Tarski estlerapportentre le langage
commun, quotidien, devenu malgré lui"langage-objet",etle langage
formel,langage de type supérieur ou "métalangage". Le premier est
universel,car le sens déborde toujours la forme dans lesopérations
d'homonymie et de synonymie, équivoque,à la structure défaillante
porteuse de contradictions, infini ou sans limitationscombinatoires o u
"sémantico-syntaxiques"Le deuxième est restreint, formalisé ou à
structure «"rigoureusement spécifiée"» (Le Menteur,p.278),
d'«ordre fini» ou doté d'une clôture car le «"sens de chaque
expression est univoquementdéterminé par sa forme"»(Menteur,
p.276).La formeest autosuffisante,porteuse d'une lumière
rationnelle,laquelle se met ailleurs à décliner. L'universalisme d u
langage quotidienest contemporaind'unmaillage trop lâche, d'une
indétermination quise révèle incohérence et contradiction —le
langage prendses proiesdansses filets toujours mal raccommodés,
béants.
Pour Tarski, leslangues "naturelles" sont dessystèmes
inconsistants (sémantiquementclos),ne pouvantpas attribuer de
manière rationnelle,objective, univoque, des valeurs de vérité (le vrai
ou le faux) à sesopérations phrastiques.Ellescombinent langue et
métalangage,sémantique et syntaxe, dans uncadre "clos".Enfait, le
degré d'ouverture et de clôture sémantique renvoieàlapossibilité et à
l'impossibilité de générer une pluralité indéfinie de niveaux
métalangagiers.La sémantique d'unlangageLest décryptée par le
métalangage ML quiexpose sa pure syntaxe, sa correction rationnelle
et son agencementlogique, à l'intérieurd'un"tout" formel
ontologiquementbienfermé.Logiquement, unniveau Ntrouvera
toujours unniveau N+1où il figurera comme "langage-objet".E n
principe,iln'y a pasde finà cet agencement vertical;mêmesi, dans
la pratique, on s'arrêteà unniveau donné.Danslelangage,la vérité
estaussi bien une notion sémantico-syntaxique que pragmatique;la
définir comme exclusivement sémantique,c'est le premier paspour
déclarer son incomplétude,c'est la voir comme unsimple résid u
formel pouvantêtre remplacé sans pertepar dessystèmesformels plus
rigoureux.20 PARADOXES DES MENTEURS- I
Lelangagedit"naturel "
entreordreetchaos
La définition de la langue dite "naturelle"comme
"sémantique",dépourvue d'une vraie forme ou syntaxe, estle premier
coupd'assujettissementde la langue aux systèmes formelscensésêtre
purs,purifiés de tousles quiproquos,inconséquences,brouillages,
ambivalences, divergences,dont la langue "naturelle"est devenue
synonyme. Dans ce rapportà la langue se joue déjà unrapportà
l'histoire et à la "nature", instances pleines de "bruit" et de "fureur"
complices de la langue. Le fait d'envisager lesparadoxes comme
"sémantiques"(ou dits "linguistiques"ou encore "épistémologiques")
—c'est-à-dire ceuxoùunsensest en jeu—impliqueunhorizonoùils
disparaissent dèsqu'onproduit unsystème à la hauteur d'une raison
sans frémissements ni ruptures (essentiellement, une syntaxe rigo u -
reuse écartanttoutéchodu "bruit" et de la "fureur" externes). Une
nouvelle syntaxe formelle se proposera de combler le manque ou le
trouble et de mettrede l'ordre dans le chaos(relatif) de la sémantique.
Une double correction està l'œuvre pour une double défaillance (celle
de la syntaxe de la langue ordinaire et celle de ses utilisateurs piégés
par lesmaillestropirrégulières,à la fois lâches ou fermes,de sa
sémantique). La définition duvrai estimpossible pour leslangues
naturelles— selon le paradoxedu menteur d'après Tarski et la co n -
ventionT(Claude Imbert, Phénoménologiesetlangages formulaires,
La Vérité d'Aristote et la vérité de Tarski,PUF,1992, p. 214).La
définition de la vérité échappe à la langue, confinée à unrôle
descriptif,pour se déplacer à l'intérieur d'unchamp métalangagier
possédant la dimension d’"ouverture" (toutniveau a unautre niveau
quiluiest supérieur) qu'elle n'a point, étantdonné sa "fermeture"—
voilàlegain majeurduparadoxedu Menteur.
La langue naturelle estla principale victimedu Menteur,
puisqu'onluienlève le prédicat "vrai", et on la transforme en une suite
d'«exemplesdépareillés» (ibid., p. 215),impuissante à mettre de
l'ordre dans son propre chaos. La langue naturelle estrenvoyée du côté
de l'intuition, de l'histoire, de la pratiquesociétale.Ils'agit de changer
radicalementde "syntaxe" ou de "grammaire"enlaissant à la langue
naturelle unrôle d'adjuvant. La langue naturelle—nature opposée à
science et àraison —est undépôt historiquede sédimentsLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 21
contradictoires,résultant d'untravailincessant de bricolage et de
"trafics"de toutessortes. La langue naturelle estfloue, équivoque,
indéterminée, contradictoire, paradoxale —ce quifait unpeu
beaucoup, et elle équivautainsi à unprimitivisme, à unhistoricisme
ou à unrelativisme. Il fautfaire place à untravaild'ingénierie —
symbolisé par le calculformel(quantification des valeurs et des
variables, mise en placedesclasses, etc.). Le problème de la "logique"
—après et au cours de l'élaboration de langagesformels "consistants"
—est qu'elle doit toujours retourner au stade déclaré révolu pour
exposer sa "différence", avec unsentimentpotentielde la trahison
inhérente aux mots impurs, vagues ou décadents, qu'elle estobligée
d'employer malgré elle.Cependant, le langage naturelaccomplit la
fonction "sémantique" que le "langage"formel quantifiant et quantifié
ne peuteffectuer (ibid., p. 235).Ila unrôle d'appoint d'unsystème
métalangagier, d'unlangage "formulaire" quile tient en laisse pour
l'empêcher de déborder de manière antinomique ou paradoxale. Si la
langue naturelle est vueparfois comme une base primitive, intuitive,
historique, de l'extension formelle,celle-ci la subvertitradicalement
en luiniantle pouvoir de définirla vérité et de la mettre en pratique au
pointdevueénonciatif.
En définissant la langue ordinaire comme "sémantique",onla
transforme en appoint sémantique du système formel qui, étantdonné
sa propre "sémantique" très appauvrissante,la transforme en
supplémentde sa syntaxe rigoureuse ayantremplacé la syntaxe (o u
"grammaire") initiale défaillante.La"sémantique" dessystèmes
formelsne peutêtre qu'extrêmementpauvre. On arrive à la "vérité"en
ajoutant desréductions à desréductions. Le langage formel estde plus
en plusartificiel, monocorde,aseptisé.L’"inconsistance" du langage
naturel,par sa malléabilité,souplesse,plurivocité,etc., estpréférable à
une consistance rabougrie,anémique. La langue naturelle, vue comme
undispositif syntaxiquementdéfaillant, peutà peine jouer le rôle
d'appoint d'unsystème formel consistant quine risque jamaisde
perdre sa consistanceàson contact.Onse demande en quoi cela
relève d'une sémantique telle qu'elle estla propriété de la langue dite
"naturelle". Il faudraitinverser la donne—la sémantique de la langue
non-formelle (au sens de la logique) est ouverte,etc'est précisémentla
"sémantique" du langage formel quiest "close"(ou "absente", réduite
à la paraphrase de quelques opérations internes au "système"). Les
langages ouverts vers unautre métalangage,danslahiérarchie des22 PARADOXES DES MENTEURS- I
langages-objets et desmétalangages, sont en fait fermés dans leur
rapportà la réalité non-formelle.Cette stratégie renverse lestermes
"ouverture"et"fermeture"enappelant fermé ce quiest ouvert et
ouvert ce quiest fermé. Elle traduit le rejet et la hantise de la
contradiction et d'unmonde irréductible en partie aux calculs qui
essaient de le discipliner. La langue "naturelle"ou "commune"est
suspectée car elle traduit à sa manière le désordredu monde.Le
problème paradoxal résulte précisément du faitqu'o nferme la langue
commune quiétait ouverte.Lalangue commune està la fois ouverte
et fermée,consistante et inconsistante,contradictoire et identitaire,
paradoxale et univoque—onne peutla définir par unseultype de
caractérisation.Comme elle estlangage et métalangage.
Sens fini formel etsensinfini non-formel
Transparenceetobscurité
interneetexternedes langages
Le problème quinousintéresse estlepassage obligé d u
"métalangage"supérieur, de type formalisé fini, dans le
"langageobjet", de moindre puissance et aux arêtes souventindéfinies,
équivoques ou infinies. Le langage formel,d'après sescontempteurs,
met en œuvre u nsens fini formalisé,parfaitementajusté à ses
opérations. Le langage ordinaireproduit u nsens infini non-formel:il
échappe donc à une formalisation rigoureuse. Le déni d'une
formalisation conséquente au langage ordinaire, même contenu et
amélioré, expose le logicienà une contradiction. Pour exprimer la
"vérité", possible dans uncertainlieu,ilfautrevenir au territoire o ù
l'on a déclaré qu'elle étaitimpossible.Endémontrantl'impuissance d u
langage,révélée par le paradoxe du Menteur, on prouve le bien-fondé
de la démarche quile contourne, c'est-à-dire la raison d'être des
langages non-naturels.« La preuve estapagogique, et le paradoxe d u
Menteur quiapparaissait au débutdu mémoire comme la croix de
toute doctrine possible de la vérité au sens classique, réapparaît
maintenant pour être réinvesti dans cette preuve apagogique [...]» (Le
Menteur,p.287).C'est-à-dire dans le résultatsuivant: «il n'estpas
possible de construire» une «définition formellement,correctement
et matériellement adéquate de la notion de la proposition vraie»pour
les« langagesformalisésd'ordre infini»(ibid.;A.Tarski, Vérité et
langagesformalisés, p. 258—"énoncé vrai"remplace "proposition
vraie" dans le texte de P. de Rouilhan).Le paradoxe sémantique est u nLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 23
paradoxe qui voit le jourdanslecadre d ulangage ordinaire où le
"sens" ne cesse de déborder et de lever desimpasses. Le paradoxe est
la nomination de cet excès.Ilseraitd'ailleurs pluslogique de le
nommer, comme Peano, «paradoxe linguistique» (Le Menteur,
p.272).
Àl'opposé,comme on le sait, toutse passe dans le langage
formel comme si la forme captait le "sens" et l'empêchaitde sortir de
son cadre pour une errance contestable.La finitude de la forme
logique est unchamp opaque pour toutce quise trouveà l'extérieur de
ce langage,maisenelle-même,la forme estparfaitement transparente.
Or l'infinitude de la "forme" du langage quotidienluiassure, par
contre, une transparence même problématique, et sujette aux
changements de cadreetd'extension, pour toutce quise place à
l'extérieur de ce type de système.Maisenelle-même, elle est
"vicieusement" ou "paradoxalement" obscure (par exemple,dès qu'o n
essaie de penserle mot"temps" dans la compagnie de St.Augustin).
Le langage ordinaire esttransparence à l'extérieur et obscur à
l'intérieur de son cadre; le langage formel estobscurà l'extérieur et
transparentà l'intérieur. C'estcette différence de traitementqui
explique la nécessité pour le langage formel d'av oir son "langage"
(son discours) traduit en langage ordinaire (ce quirappelle la fameuse
traduction du«langage absolu»enlangage communchez Valéry). Il
fautqu'ilse donne un"dehors" et aille vers les"autres", au-delà de
toute spécification professionnelle.La position de vérité estdéclarée
impossible dans uncadre où elle devient fantomatique, incertaine.Le
refusdu langage dit "naturel", pour destâches de cognition, estporté à
la connaissance des"autres"intervenants dans ce type de langage,
avec de nouvellesconséquences paradoxales.Sila différence
"langage objet / métalangag e"a lieu dans le cadre du rapportentre
deux langagesséparés,aux visées antagonistes, cela s'effondre en
partie.Car le langage formalisé fini n'a pasle pouvoir d'engendrer son
propre commentaire ou communication quandils'agit de faire
partager sa "découverte".Etainsi doit-il utiliser le "médium" qu'il
critique et dont il a reconnu l'insuffisance— unlangage non-formalisé
detypefiniouindéfini.24 PARADOXES DES MENTEURS- I
Langageordinaireetmétalangage :
la"régression"
La"trahison"dulangageformel
Si la clôture de sens, univoque et sans ambiguïtés, protège le
langage formel de certainesdérives,elle l'empêche aussi de se
commenter, d'exposer sa structure aux agents de la connaissance. La
clôture du langage formalisé d'ordre fini estcelle d'unsystème en
principe "autarcique":ila toutce qu'ilfautpour direla vérité d'une
manière non-paradoxale. Cette clôture empêche sa transgression—le
langage formalisé de ce type n'estpas opérationnelque dans ce cadre,
et "aphone"ou "aphasique" hors de lui. Il y ala nécessité d'une
traduction d ulangage formalisé dans le langage non-formalisé ou
formalisé de façon défectueuse.Ondoit utiliser lestermes et les
combinaisons de ce dernier pour exposer la vérité et la fermeture d u
langageformel.
Uneautreerreurde la démarche estde considérer la langue en
soi comme universelle parce qu'elle répond à unensemble très
diversifié de sollicitationsetde besoins. Il vaudraitmieux dire qu'elle
est générale.Lelangage ordinaire comporte une dimension de
métalangag e,sauf qu'elle n'estpas séparée,cloisonnée, installée dans
une pureté définitive, de l'ensemble desautres performances
linguistiques.La séparation "langage objet / métalangag e"doit être
faite au couppar coup, et elle estaussi conditionnée par une
présentation globale (dans unlivre de philosophie, une conférence, u n
article de journal ou de revue, etc.) quiavertit le lecteur d u
changement de "registre".D'où la possibilité de commenter touttype
d'activité (en cela, il est"universel"ou "général", même s'il se révèle
n'être qu'une langue particulière dans l'univers deslangues) —il
commente,au point de vue métalangagier, lesexpressions et les
pratiques du "livreurde pizzas", du "mineur",du "publicitaire",d u
"chef de partipolitique",etc.La critique de l'universalité du langage
ordinaire expose le "particularisme" ou le "régionalisme" du langage
formel àunproblèmeparadoxal.
La clôture d usens logique, vue du côté de l'énonciation
ordinaire et non pasde la hiérarchie desmétalangages, expose ce
langage à une certaine "solitude"et"incompréhension"qu'ilessaie deLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 25
rendre moins sévère en nouantdes alliances,même avec des
adversaires unpeu fantasques et dont la crédibilité estreconnue
douteuse.Sile langage formel accepte d'employer en guise
d'appendice ce genre de langage,pour sortir de sa "solitude"formelle,
et l'empêcher de devenir une incommunication totale,ilse trahit en
s'ouvrantaux autres "acteurs"et"systèmes". Si le langage quotidien
n'a aucunmoyen de neutraliser le menteur, ony continuera donc à
"mentir"entoute bonne conscience. Si le langage quotidienn'a
aucune chance d'atteindre unsoupçon ouune bribe de vérité,ilsera
dans le "faux"dansle cas le plusgrave et dans le "flou"dansle cas le
plus bénin. C'est-à-dire que le langage formalisé,ayantle monopole
de la vérité par sa possibilité de s'ouvrir à unlangage de langage,
quandilempruntera le langage quotidien,même modifié et adapté
aux circonstances de l'exposition maispartageantencore ce type de
structure "branlante", pour exposerson originalité ou sa spécificité
formelle,retombera illicodansle faux.Ildira le vrai dans unlangage
"N+1"etle faux dans un"N–1" (le "langage moins un",ou le
langage négatif). Le logiciensera ainsi une nouvelle figure du "menteur".
Le langage ordinaire estsoit indéterminé (ni vrainifaux —dans
l'impossibilité de stipuler la vérité), soit antinomique ou contradictoire
(plutôt faux que vrai —comme le laisse entendre le paradoxe
dévoilant la nécessité d'une scène autre). L'opérateurde métalangage
va cohabiter avec dessignesqu'ila estimés dangereux pour le bon
ordre de la raison. Au lieu d'une montée, d'une progression vers le
métalangage d'unmétalangage placé en position de "langage-objet",il
y a donc une régression. Dans le meilleur descas,ils'engage à dire le
"vrai"dans une structure amorphe,incolore. Dans le pire descas,ildit
le"vrai" dansle territoiredu faux.
Lerejetdel’adéquation
etl’ombredusolipsisme
La réalité de la fermeture logicienne se traduit par unrejet de
la référence et de l'adéquation éventuelle produite par le langage
ordinaire. L'ouverture estniée au langage ordinaire sousl'accusation
d’"omniscience".Béatrice Godart-Wendling épouse,par exemple, une
«théorie de la Vérité élaborée en fonction du langage lui-même »
(La Vérité et le menteur,p. 248),enrejetantsurtoutla«conception de
la Vérité en termes d'adéquation avec unétatdu monde,car elle
transformeraitidéalementetà tortle linguiste en unêtre omniscient»26 PARADOXES DES MENTEURS- I
(ibid.). Le paradoxe trouve sa source ici:ilest produit par la
conception autoréférentielle de la vérité linguistique, à l’image d u
caractère autoréférentielde la vérité logique. Il est, par conséquent,
difficile de prétendre qu'ons'oppose aux «définitions directement
inspirées de la Logique» puisqu'onengardele noyau majeuretqu'o n
le réadapteàla scène linguistique. D'uncôté,« toute théorie de la
Vérité repose sur une conception philosophique»,de l’autre, toute
conception philosophique est, surce point, rejetée:iln'y a
apparemment, à l’œuvre,qu'une théorie linguistique de la Vérité,mais
celle-ci estpresque unnon-sens. La "vérité"est unconcept-limite de
la linguistique. Dans le meilleur descas,le linguiste peutrecenser les
multiplesoccurrences de ce terme (et similaires), en reconstituer sa
possible logique interne au système de la langue, maisilse retient de
se prononcer sur la vérité desénoncés qu'ilemploie ou "reconstruit".
La "vérité linguistique" ne peutêtre que l’accord (ou non) de certains
emplois avec certainesrègles, lesquellespeuventd'ailleurs ne pasêtre
l’objetd'unconsensustotal, et être plusou moins remisesenquestion
au cours d'évolution diachronique du système. Si lesénoncés oscillent
indéfinimententre le "vrai" et le "faux", c'estparce que certaines
règlesrégissant ces prédicatsn'ont pasété respectées ou qu'ellesfurent
passées soussilence. On peutestimer que l’erreur se situe au niveau
desprémissesdu raisonnementdiscursif suspendues à l’hypothèse
contradictoire d'une "autoréférence"(supposant un"oubli" de la
langue et une absence de toutcontexte énonciatif). Ces présupposésne
valentque pour une analyse du système linguistique en tant que
"langue" et non pasentantque "parole"(impliquée dans une praxis,
une histoire, un"dehors"). Le linguiste présuppose dans sa pratique u n
certaintyped'adéquation.
En s'interrogeantsurla portée d'unénoncé, poursavoir s'il
correspond ou nonà unétatou à unprocessusd umonde telqu'ilest
(ou fut) réellement, on semble dénier à celui-ci toute existence
indépendante.Lerejet de l’"omniscience",inhérente une vérité d u
type "correspondance",se traduit par une interrogationassez
révélatrice — «ce monde existe-t-ilindépendammentde nous?»(ibid.,
p.85)—, puisque le repli vers la structure linguistique ou logique
s'accorde mieux à première vue avec l’affirmation solipsiste que la
tendance adverse postulant une adéquation externe. En fait, si le
mensonge ne peutpas être "indépendant de nous",le monde
physicochimique externe estindépendant de nos mensonges, comme il estLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 27
indifférentà "nos vérités".La vérité est unrapportentre un énoncé, ou
une série d'énoncés,etquelque chose de non-langagier;abolir ce
rapport, c'esttransformer le hors-langage en une sous-section d u
langage,supprimer d'emblée toute distance, changer immédiatement
le "formel" en "non-formel". Il estextravagantde formuler que tout
énoncé, visant une correspondanceavec le réel,est synonyme
d'omniscience. Nousserions alorstousdes dieux quis'ignorent...
L’omniscience n'estpas du côté de l’"adéquation" ou de la
"correspondance" (car quidit "correspondance" dit aussi "non-correspondance" :
ily a unrisque d'échec,l’énoncé estmalgrétouthypothétique) mais
du côté de la vérité logico-linguistique (car elle dit sa propre vérité,et
rendcelle-ci absolument nécessaire:elle ne peutpas être destituée par
rien d’"externe"). Cette théorie décrittoutefois un"état du monde": la
situation de la langue commune,dite "naturelle". On a donc ce
paradoxe d'une langue naturelle quin'est pas unétatd umonde.
L’opposition "langage formel/langage naturel" traduit, en toutcas,
une méconnaissance du statutdu langage supposé "naturel", étant
donné qu'onoblitère sa dimension formelle (même si elle est
défectueuse), en oubliant l’"arbitraire du signe", comme nousl’avons
déjàsouligné.
Leparadoxedu menteur
Paradoxeeténonciation ;
du"je mens"au"tumens "
Le paradoxe du Menteur, dans la stratégie moderne, est une
sorte d'anti-virusservantà isoler lesparasitesmultiformes du langage
commun. Il se fond dans la stratégie globale.Le«paradoxe du
Menteur blessait plusgravementla prétention de la parole à se constituer
en langage»(Phénoménologiesetlangagesformulaires, Ce que dit le
"menteur crétois",cet agentdouble,p.365).Or, le système formel
qu'est unlangage donnéasa légitimité dans l'usage
multiple,changeant, même si on n'yvoit pasle sommet de la raison, car celle-ciest
multiforme,changeante,etainsi n'est-elle jamaisinstallée dans une
universalité a-historique ou formelle.« Maistousles menteurs,depuis
le Crétois, ne mentent pasde la même manière. Ici l'histoire importe
[...]» (ibid., p. 220). Or le paradoxedu Menteur égalise tousles
menteurs,leurdonneune boucheunivoque, unsouffleinvariant.28 PARADOXES DES MENTEURS- I
Le conceptde vérité dans son traitementmétalangagier
moderne est, quantà lui, loin de toutréalisme. Le«concepttarskien
de satisfaction,etpartant, de vérité,n'est pasréaliste quoi qu'ilenait »
6(ibid., La Vérité d'Aristote et la vérité de Tarski, p. 221).Iln'est pas
même conforme à la pratique de l'écriture ou d'énonciation
linguistique. Et pourtantcelle-ci estconnue depuis longtemps. La
résolution stoïcienne du Menteur, œuvre de Chrysippe, passe du "je"
(je mens) au "tu"(tu mens). "Tumens" arrache l'énoncé à son impact
autoréférentielendédoublant lesintervenants et au principe de
bivalence exigeantque touténoncé soit vrai ou faux.Ilmultiplie la
dimension conditionnelle et inférentielle (situ mens...,situ ne mens
pas...).«Ilrevient à Chrysippe d'avoir introduit dans l'analyse logique
l'instance de l'énonciation [...]» (ibid., Catégories, apophantique,
énonciation,p. 205, et aussi p. 224 dans le texte sur la vérité) —
permettant de dire lesénoncés en question complets o uincomplets.
L'apparition d u"je mens" estl'apparition occultée du sujetthéorique et
langagier dans lesaffaires d'universalité rationnelle.Onpourraitaussi,
comme Plutarque, employer la troisième personne : "ilment",avec
d'autres perspectives supplémentaires,dansla voie quimène au récit.
Ce choix de la deuxième personne et surtoutde la «troisième
personne et du mode indicatif à valeur descriptive, a permis u n
déplacementdes questions dialectiques,déterminées par l'attente des
interlocuteurs,aux questions physiques,attachées à la définition etàla
cause deschosesetdes événements » (ibid., p. 207).Unpetit
déplacements'opère parfois et l'horizon est vu avec d'autres yeux.
D'abord, sollicitée par la nécessité physique de l'objectivité,l'appel
cosmique desphénomènes,l'énonciation empruntera beaucoupplus
tard la voie d'une subjectivité linguistique (que le "je mens" ne
représente pasdu tout:le "je" en question étant vide,fantomatique,
structural) en contact avec d'autres enjeux,c'est-à-dire sans les
exclure. Ou le chemin de l'exigence empirique autourdu locuteur en
tant qu'agent intersubjectif,désirant, politique, accomplissant une
pluralité de rôlesirréductiblesles uns aux autres—avantque cela ne
s'évanouisse encore une fois en tant qu'opération spécifique à u n
locuteurdanslesmaraisdela formalitélogicienne.LEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 29
Énonciationetuniversalité
Ouvertureetclôturesémantiques
Le paradoxe du menteur est, dans son exposition classique,
dénué de toute dérivation pragmatique, de toutcontexte où évoluent
lesénonciateurs.Ons'intéresse aujourd'huià l’"énonciation",à l'«acte
langagier d'assertion du paradoxe» (Maxime Bonin,
Approchescontemporainesauproblème du paradoxe du menteur, Dogma. free. fr.,
Revue électronique, 2008, p. 5),enmettant l'accentsur la dimension
"pragmatique" du problème. MaximeBonin expose certaines
approchesrécentesdu paradoxe du menteur (Alfred Tarski, Tyler
Burge, A.P. Martinich, Graham Priest),lesquelles font passer le
paradoxe d'unstade "sémantique" à unstade "pragmatique".Or, cette
façonde poser l'enjeu esttoujours la proie d'une certaine univocité,
comme s'il fallait choisir une fois pour to utesentre le "sémantique"et
le "pragmatique". L'appellation "paradoxe sémantique"(exclusion d u
syntaxique et donc de l'énonciatif) est une erreur théorique résultant
d'une mauvaise compréhension du langage ordinaire, fondée sur u n
dogmatisme formel.L'appellation "pragmatique"enrajoute àla
confusion—le paradoxe, même s'il peutavoir une forte composante
pratique, ne se limite pasà une pratique donnée. Àla limite,il
concerne unensemble de "pratiques"etpossède une dimension de
généralit é ou de conceptualit é.Dansle rapportau paradoxe se joue
surtoutle conflit entre théorie et pratique (du langage,etpas
seulement),chacune d'entre elles voulant être unpôle de discrimination et
d'exclusivité.Le paradoxe a undouble impact—le réduire à unseul
aspect,c'est l'amputer. En plus, la "pragmatique" occulte une pluralité
depratiques.
T. Burgearaison de souligner le rôle actif du sujetdu langage
dans le statutsouvent"inconsistant" desopérations du langage deven u
paradoxal.Onne peutdésolidariser unénoncé de son contexte
énonciatif et de seséléments "pratiques". Le paradoxedu Menteur ne
s'attache qu'à la vérité formelle,isolée de toute dimension énonciative
et subjective. On "parle" u nlangage universelpour l'universel sans
faire référenceàaucunparticulier. Comme leslicornes, le "Menteur
n'existe pas. Il ne fautpas sous-estimer le vide énonciatif soutenu à
peine par l'autoréférentialité dans uncadre "bivalent".
L'autoréférentialité estla conséquence d'une oblitération du sujetet une30 PARADOXES DES MENTEURS- I
méconnaissance du discours,etainsi le langage répondau langage,
l'assertion à l'assertion. Le miroir du langage devient réfléchissant en
effaçantsujet, histoire, politique, corporalité,matière,pratique, etc.,
en violant lesrèglesde l'utilisation commune du langage. La clôture
dulangagesurlui-même (par "miroir"ou "mise en abîme")bouleverse
l'usage du langage et estprise dans descontradictions et des
paradoxes.
Dire que la langue "naturelle"est le type de langage universel
est une absurdité (niant la pluralité historique deslangues). Elle est
plutôt u nparticulier à la recherche de l'universel qu'u nuniversel
s'imposant majestueusement à tousles interlocuteurs et à toutesles
autres langues.La langue estdite "universelle" car elle satisfait plus
ou moins aux besoins particuliers du boucher, du rempailleur, d u
poète,de l'économiste,de l'ouvrier, du jardinier, etc.,comme on le sait
déjà,alorsque le langage "à la Tarski" ne satisfait universellement que
le langage du logicienquil'emploie et deslogiciens ou théoriciens de
la sciencesolidaires et complices de sa théorie.Maisonne peut
exclure quela languese prête terriblementau jeu paradoxal car cela
estle prix de sa souplesse et de son pouvoir de métamorphose—il
suffitde peu pourl'embraser paradoxalement, bienque cela doive être
discuté au couppar coup(ily a de bons et de mauvaisparadoxes pour
chaque sujetthéorique, puisque cela dépend de l'intervenant).Ce qui
ouvre la voie à une approche globalementrelative,même si chaque
opérationparticulière proposeet réclamesa partd'absoluité.
On pourra redécouvrir la portée de la notion d'énoncé
(Martinich, d'après John Searle) (ibid., p. 7) dans le cadre de la théorie
7des"actesde langage" Maisl'accentmis sur la dimension "pratique"
escamote la dimension "théorique".Le problème n'estpas tant de
classer lesparadoxes en fonction de critères rigides, maisde les
comprendre dans leur complexité.La théorie des"actesde langage"
demeure prisonnière d'unpetit nombre d'énoncés :ceux des
promesses, desordres,des événements institutionnels, comme le fait
de dire "oui" devantmonsieur le maire ou encore devantmonsieur le
curé (d'ailleurs,ce double "oui" pose déjà unproblème pour ce quiest
de la teneur despromesses!). Or le langage est"acte"mêmedans u n
énoncé "constatif", au-delà donc de l'acte discursif limité au
"performatif". Lessujets langagiers sont responsablesde leurs paradoxes et
de leurs non-paradoxes,de leurs assertions successives et relativementLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 31
structurées,composées,de leurs choix théoriques et pratiques.Ilfaut
accepter la contradiction (commePriest),nepas l'exclure à tousles
coups, rompre avec le principe de non-contradiction là où il se révèle
défaillant, et proposer une logique trivalente ou quadrivalente
(toujours "vrai"/ toujours "faux"; souventou très peu de fois "vrai" /
souventou très peu de fois "faux"; "ni vrai ni faux"à la fois dans la
position de neutralité) (ibid., p. 9).La contradiction estle "diable"o u
le "sauvage" dont le système formel estle "bon dieu"ou le "civilisé".
La grande contradiction desthéoriciens estd'ailleurs d'être obligésde
revenir au langage si répudié pourdire et soutenir la vérité de leurs
"productions",comme nousl'avons déjà remarq ué. L'opposition entre
la logique formelle, univoque et sans excès,dépassements ou manques
de sens, et le langage "non-formel", ondoyant, contradictoires,rusé,
pratique, aux mille tournures,etc., rappelle l'opposition entre le
langage de l'Être aristotélicienou de l'Idée platonicienne et le langage
barioléet ruséde la "Mètis".
Déterminationetindétermination
L’oublidel’énonciationetl’autoréférence
Avec le paradoxe sui-falsificateur,défini par Béatrice
GodartWendling comme une "sous-détermination" de son«contenu
propositionnel» (La Vérité et le menteur,p.247),onrevient au partage
"forme/contenu"— la "forme"manque de "contenu", alorsqu'elle
manque elle-même. Le paradoxe estnon pas sous-déterminé maistout
à fait indéterminé (ilmanque uncontexte énonciatif a u"je mens" —
l'isolementde cet énoncé estle fidèle reflet de l'isolementdanslequel
on tient la langue). Le paradoxe résulte de ce qu'onfaitappelà u n
énoncé absolument indéterminé et qu'on veutlerendre, en même
temps, absolument précisetponctuel.Le conflit advient de ces deux
perspectives opposées,puisqu'onnecessera d'être renvoyéet
confronté au "vide"initial. La recherche d'une détermination échoue à
chaque coup, d'oùune relanceinfinie,se traduisant toujours par le
même résultat. L’exigencedichotomique impose unchoix là où il n'y
a rien à choisir:nila vérité,nila fausseté.Onparle de la "vérité"pour
parler de la vérité de cette "vérité", sans qu'unautreélément entre
réellement en jeu.L’enjeu de la vérité estlui-même,etelle n'a donc
pasde véritable enjeu. L’indétermination estsolidaire de la visée
universaliste de la théorie (élimination du pôle discursif;rature de
l’énonciation).La "sous-détermination" du paradoxe trouve sa pleine32 PARADOXES DES MENTEURS- I
détermination dans les valeurs de vérité internes d'une théorie voulue
autosuffisante (par peur d'être "omnisciente"!). C'estla clôture totale
du système misenplace quirendles termes
perpétuellementsymétriques et réversibles.
Le paradoxe faitréférence à l’énonciation sans faire référence
àl’énonciation.L’énoncén'est paradoxal que parce qu'ilne respecte
pasla "logique" de l’énonciation permise parla langue ordinaire.
L’énonciation est "désénoncée":dès le début, on nousprécise que
l’analyse «portera sur desénoncés dont l’existence n'estque
théorique (ou purementludique), car ils ne correspondentpas à une
"réelle"situation énonciative» (ibid.,p.18).Ainsi le paradoxe d u
menteurse réfère-t-ilà uncertaintype d'énoncés quine figurent nulle
part,saufdansles livres de logique ou de philosophie.Le manque de
correspondance desénoncés,à une "situation énonciative réelle",
implique qu'ils n'existent qu'enfonctionde la théorie elle-même. Leur
caractère autoréférentiel vient de ce choix initial. La théorie forge
ellemême sesarmes et ses"preuves". Nonseulementlacorrespondance
externe estdécriée,mais, en outre, la correspondance interne au
langage estsuspendue. La "réalité"— linguistique et non-linguistique
—est escamotée deux fois. Les conditions de vérité des"énoncés
considérés comme paradoxaux"n'existent pasdansle cadre d'une
théorie fondéesur l’autoréférence.Sile paradoxe est unénoncé
autoréferentiel, il n'y a pasde"sortie"p ossible (du cercle
linguistique), et il ne peuty avoir réellementde solutionau paradoxe.
La théorie sera elle-même unprolongementdu paradoxe. L’abandon
d'une théorie de la vérité comme adéquation ou correspondance au
réel non-linguistique place la théorie dans une position
autoréférentielle.Ils'agit d'unjeu théorique où la théorie s'accorde
elle-même la vérité dont elle a besoinpourpoursuivre indéfiniment
sonjeuoul’arrêter làoù illuisemble bonde lefaire.
L’autoréférence est unarrêt ouunblocage de la fonction
référentielle ou transitive dulangage commun. Elle est unmythe logicien:
l’autoréférence estla référence qu'onattribue à unénoncé lorsqu'ilen
manque toutà fait. L’autoréférence estla référence transformée en
"référence interne",alorsqu'elle ne peutêtre, dans une visée réaliste,
qu'externe. On "recourbe" l’énoncé sur lui-même (iln'y a pasde
référence:l’énoncé est"incomplet"), ainsi que le raisonnementqui
l’accompagne.Au point de vue de la langue, le paradoxe est u nLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 33
énoncé convenable,maisinsuffisammentdéveloppé au point de vue
discursif.Là où ily a "autoréférence", il n'y a pasde sujetréel,mais
unsimulacre de sujet(le "je" vide du "je mens"), unsujetabsolument
fictif,celuide la langue ou de la grammaire,dissocié de toutpôle
discursif ou du pôle de la "parole"saussurienne.Véhiculant une sorte
d'Idéalismeque l’on prendpour la forme dernière du "réalisme",elle
estfondatrice d'une nouvelle circularité.La thèse de l’autoréférence
implique, outre la négation de toutcontexte intersignifiant, une
négation du monde externe, le repli vers unlangage fondateur et u n
déni du sujetde l’énonciation ou du discours.Le paradoxe (du type d u
8Menteur) se déroule dans l’éternelprésent de la théorie.La
temporalité estnon-marquée,etilest difficile d'attribuer une
dimension temporelle à ce genre de paradoxe parce qu'il repose
précisément sur son évacuation. Nouspouvons maintenant caractériser
certains traits du paradoxetel qu'ilest analysé ici: confusion de la
langue et du discours (ou de la "parole"),disjonction radicaled u
sémantique et du syntaxique, effacementdu sujet(de l’énonciation et
de la théorie), oubli du statutde la langue réelle,abolition de tout
rapportexterne. La preuve de l’assimilation du discours à la langue, et
du rejet implicite de l’arbitraire du signe,c'est le faitqu'onenvisage la
langue "naturelle"(la naturalité supprimantl’arbitraire), ainsi que le
faitTarski, comme "universelle" (ilne peut y avoir dèslorsde
discours spécifique, ou à peine ajusté à un usage donné). L'abolition
du "sujet" estnécessaire à l'affirmation d ucaractère scientifique de la
démarche théorique. C'estde cette nécessité intra-théorique qu'ilfaut
partirpouranalyser convenablementleproblème.
Laréférence
L’actedelangage
oulaperformativité
Par l’"autoréférence", on dédouble la "référence": celle-ci
n'estplusseulementle rapportentre u ndire et quelque chose
d'extralangagier (une pratique, unétat, une action, etc.), mais elle compren d
encore le rapportd udire au système, ou au discours,quile soutient.
La référence n'estplus, dans l’hypothèse autoréférentielle,ce quibrise
l’éventuelle circularité du langage maisce quila confirme.Par
l’"autoréférence",onfournit à unénoncé souvent vide de toutimpact
externe la "référence"quiluimanquait, maisenla luifournissant, on
déplace et on change l’axeetle statutthéoriques de la référence. Par34 PARADOXES DES MENTEURS- I
l’autoréférence—quiest la "référence"internedu code au code,d u
système au système,au discours au discours —, on se prépare à
demeurer sousla juridiction duparadoxe. Car on accrédite et ondonne
force à une confusion:l’autoréférence n'estpas de la référence, o u
l’une de sessous-déterminations, maisquelque chosede très différent.
Ainsi, dans le texte suivant, la référence accorde (ou n'accorde pas)
une chose à un nom:« Si la référence (représentation, description)
relie toujours une chose à unnom,etsilachose ne sauraitêtre u n
nom,nousdirons quel’autoréférence, quin'est qu'une référence
particulière, relie unénoncéà une énonciation»(DanielBougnoux,
Vices et vertus descercles, L’autoréférence en poétique et en
pragmatique,éd. La Découverte, 1989, p. 243).Silaréférence est u n
rapportentre une "chose"et un"nom", c'est parce qu'onraisonne dans
le cadre du "signe isolé et divisé", même lorsqu'onaquitté ce cadre.
C'est-à-dire qu'onne différencie pasla "signification" (supposant la
division du signe en signifiantetsignifié) et le "sens" (impliquantle
signe "fermé"et uni dans unenjeu discursif). On accrédite le mythe
d'une référence absolumentatomisée, d'unface-à-face toujours
solitaire entre le motetla chose.Si, dans le langage,iln'y a pasde
"référents",car il n'expose pasce qu'ildésigne,ilne désigne pasnon
plusmot par mot, signification par signification, brique par brique,
maispar unassemblage structuré de signesseulporteur d u"sens" et
de la "référence". Or s'il n'y a pasde référents dans le langage,
l’énoncé (ou l’énonciation) n'estpas identiq ueàla référence en tant
que telle (en tant que procédure éventuelle de confirmation ou de
rejet):l’énoncéproduit et propose une référence ouunlienréférentiel
avec uncertainétatde choses, maisce lienn'est pasaccrédité d'une
nécessité absolue. La référence estexterne et,assumantl’ouverture d u
champ dessignes, peutêtre ratée ou non. L’assemblage estainsi
inhérentà une position énonciative, occupée par
unsujetnon-supprimable.C'est donc le sujetquiapporte la référence (ou non),comme
il apporte le "sens",car c'estluiquiaffirme, confirme, nie,dénie,
déplace, etc. Il peutd'ailleurs échouer non pasdansla tâche de
reconnaissancedel’état ou du processusenquestionmaisdansce
qu'ilrelève etrecenseàsonpropos.
L’autoréférence empiète sur le territoire de la référence et
brouille uncertainnombre de différences.L’autoréférence consiste
dans:1) la "référence"àsoi:l’éventuelle égalité du sujetde l’énoncé
et du sujetde l’énonciation (et,enarrière-plan, celle du sujetd uLEMENTEUR DANS SONCERCLELOGIQUE 35
discours);2) la "référence" interne:dansle renvoi "langage-langage"
et,plusprécisément, lorsdeceluid'unénoncéou d'undiscours à la
langue dans laquelle il estformulé;3) la "référence" dite
performative :grâce à l’explicitation desmodalitésdel’énonciation.
L’autoréférence comprendtousles casoù le langage renvoie à
luimême, toutennecessant de renvoyer au non-langage.Deux casse
présentent selon l’auteur:A) celuides "autonymes" (ibid., pp. 188/9),
d'après la terminologie de Carnap,du type "Monsieura huit lettres",
où la phrase et la réalité non-linguistiques deviennent presque
indiscernables. L’énoncé se réfère à quelque chose d'autre (le dit Monsieur
et la lettre en tant que missive) toutenne s'épelantque lui-même (le
mot"Monsieur" et la lettreentantque graphisme).L’autoréférence,
quin'est qu'unrenvoi significatif,se superpose à la référence et tend à
l’effacer:onparle d'unsigne en tant que signe alorsqu'ilrenvoie à...
L’autoréférence "recourbe" l’énoncé :elle transforme le renvoi
externe en renvoi interne, et lesrendidentiques.B) Deuxième cas,
celuides "performatifs" (ibid., pp. 235 et 193):ici le sujets'engage à
réaliser son énoncé ou le réalise toutde suite,après une formule
d'introduction (du type : "je déclare ou j'affirme que...", "jepromets
que...").L’énoncé estconsidéré "autoréférentiel" ou "sui-référentiel",
car l’acte de langage est un"acte" (non-déductible de l’état du monde)
et le "signifié"y estestimé identique au "référent" (parce que l’énoncé
se réfère à une réalité qu'ilcrée lui-même). Le dire est, en principe,
suiviimmédiatement d'uneffet dans le réel —du type:"que la
lumière se fasse et la lumière se fit!"—,car ce que l’on dit est
homogène par rapportàceque l’on fait.Le dire n'estqu'u nfaire que
quandonl’affirme explicitement, et dans tousles autres énoncés,la
dimension pratique du langage estabsente.Le performatif ne confond
pasle signe et la chose,enpartantéventuellementdela chose,comme
cela se passe dans le cas de l’autonyme, mais il confondle langage et
le "non-langage"enpartant du langage grâce à la notion d’"acte de
langage" (comme si, par exemple,la promesse étaitsuivie
immanquablementd'effet), et transforme le discours en unfétichisme
structural (comme si une affirmation ne pouvaitpas être affirmée sans
qu'onnousle dise expressément) ouunénoncé toutconventionnelen
quelque chose de révolutionnaire (du type "laséance estouverte" o u
le fameux "oui" du mariage).Le performatif estlacroyance à la
puissance d'engagement de la parole en tantquetelle ou à sa puissance
de dédoublement. L’autonyme rendnulle la distance entre le signe et
la chose;le performatif rendnulle la différence entre l’énoncé et