REGARDS SUR LES LITTERATURES COLONIALES

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Français
367 pages
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Ce deuxième tome s'articule autour d'une triple problématique : le problème de l'altérité dans le roman colonial, les expériences d'"inculturation " d'auteurs qui ont vécu l'Afrique de l'intérieur, le traitement du thème africain dans les romans où triomphe l'imaginaire, bien plus que la visée réaliste du roman colonial classique.

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Date de parution 01 janvier 2000
Nombre de lectures 633
EAN13 9782296399303
Langue Français
Poids de l'ouvrage 11 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Regards sur
les littératures coloniales
Afrique francophone: Approfondissements@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8440-9Jean-François DURAND (éd.)
Regards sur
les littératures coloniales
Afrique francophone: Approfondissements
Tome II
Axe francophone et méditerranéen
Centre d'étude du XXe siècle
Université Paul-Valéry - Montpellier III
L 'Harmattan Inc.L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9REGARDS SUR LES LITTÉRATURES COLONIALES
AFRIQUE FRANCOPHONE
Tome II
Approfondissements
CHAPITRE I: REPRESENTER L'AUTRE (DE L'AUTRE A AUTRUI)
Roger LITTLE(Trinity College, Dublin) : Blanche et noir aux
annéesvingt . 7
- Janos RIEsz (Université de Bayreuth) : Regards critiques sur la société
coloniale, à partir de deux romans de Robert Randau et de Robert
Delavignette ............................................................................... 51
Messaouda YAHIAOUI(Université d'Alger) : Regards de
romancièresfrançaises sur les sociétésféminines d'Algérie, 1898-1960 ~............... 79
Christian BARBEY (Université de Tours) : La vision de lafemme
noireet de la métisse dans le roman colonialfrançais de l'Afrique occidentale 95
ale 1900 atlx indépendances........................................................................
Marcelin VOUNDAETOA(Université de Yaoundé) : Foi exotique
etaliénation dans L'arrêt au carrefour de André Kerels ............................ 111
Richard Laurent OMGBA(Université de Yaoundé) : Mythes
et125fantasmes de la littérature coloniale............................................................
CHAPITRE II : L'AFRIQUE VUE DE L'INTÉRIEUR
Jean-François DURAND(Université de Montpellier) :
Regardssahariens ....... ... 141
Michel LAFON(El Kbab, Maroc) : Regards croisés sur le Capitaine
SaïdCuennoun 177
Michel LAFON(EI-Kbab, Maroc) : Un écrivain oublié, Maurice Le
Clay..................... 209
Gérard CHALAYE (Université de Rennes) :René Euloge, un
destindans la montagne berbère 227
CHAPITRE III: AFRIQUES LITTÉRAIRES
Robert JOUANNY(Paris IV, Sorbonne) : Un premier regard
romanesquesur le Congo belge Udinji (1905) de C.A. Cudell ...................................... 257
Bernard URBANI(Université d' Avignon) : Montherlant à la
recherchede la Rose de sable ................................................................... 281
André NOT (Université d'Aix-en-Provence) : L'Afrique illusoire
deBardamu ..................................................................................................... 299
- Jean-Marie SEILLAN(Université de Nice) : De la scène du vaudeville
au théâtre du fantasme: l'Afrique d'Adolphe Belot dans la Vénus noire
(
18 77) .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 313
Guy RIEGERT(Ecole Normale Supérieure, Meknès) : "du haschich
etdes livres" ou la quête de l'Atlantide .......................................................... 343CHAPITRE I :
Représenter l'autre (de l'autre à autrui)Blanche et noir aux années vingt
Roger LITTLE
«Le phantasme accouplant le Nègre avec la
Blanche est l'un des plus explosifs qui soit. »
Dany Laferrière
« La colonisation n'est pas une entreprise humanitaire, elle est
un régime d'oppression politique ayant pour fin l'exploitation
économique des peuples soumis. »1 Le discours colonial a de tout temps
donné naissance à son contre-discours. L'exotisme humanitaire des
philosophes occupe même dans notre histoire des mentalités bien plus
de place que le discours simpliste mais combien rentable des négriers.
À une époque plus récente, grosso modo pendant la troisième
République, l'équilibre se serait redressé, du moins jusqu'à la remise en
question fondamentale effectuée, avec plus ou moins de retardement,
par la première guerre mondiale, en faveur de l'établissement dans les
colonies d'une présence française vouée à sa « mission civilisatrice ».
Ce modèle binaire, manichéen, diabolisant, aurait même eu plus de
succès que la colonisation elle-même, si l'on veut bien admettre que
1 Félicien Challaye, Souvenirs sur la colonisation, Pic art, 1935, p.4. Sauf
indication contraire, le lieu de publication est toujours Paris.8 Roger LITTLE
les ex-colonisés, souvent à leur dépens, en sont encore très largement
tributaires. Comment y échapper? La question reste valable pour les
intellectuels africains d'aujourd'hui. Nos réflexions sur la littérature
des années vingt témoigneront bien des deux discours qui se
regardent en chien de faïence, mais avec ceci de particulier grâce au biais
que nous avons choisi: le discours anticolonialiste sera tenu par des
femmes. Les prémices d'un troisième terme seront aussi perçues. En
effet, pour la première fois, des écrivains noirs, prenant de plus en
plus systématiquement conscience de leur état, «répondent au
centre» selon l'expression lancée par Salman Rushdie avec la fortune
2que l'on sait.
Si le colonialisme baignait dans le paradoxe - « œuvre
civilisatrice mais qui s'accomplissait dans la violence et les destructions,
œuvre de régénération nationale mais qui détruisait tant de Français,
épopée aventureuse mais qui sombrait dans l'ennui et la monotonie,
découverte des autres mais regrets qu'il ne soient pas nous »3 - les
romans coloniaux, quant à eux, étaient forcément pris dans le même
étau, ne confortant le lecteur que pour mieux le tromper. Fuyant
l'Europe aux anciens parapets pour des raisons parfois négatives,
leurs héros devaient en faire l'éloge devant des indigènes perçus
toujours comme bêtes et parfois comme méchants. Fuyant l'exotisme
post-romantique d'un Loti, leurs auteurs versaient dans un
naturalisme dont la science même nuisait à l'invention romanesque.
Souvent, trop souvent, au grand dam des deux littératures, créatrice et
documentaire, il n'y a pas de solution de continuité entre romans et
reportages, entre nouvelles et essais.
Une des métaphores maîtresses de la colonisation est celle de la
pénétration mâle de territoires vierges, de la domination virile de la
2 Voir Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes
Back: Theory and Practice in Post-Colonial Literatures, Londres, New York:
Routledge,1989.
Martine Astier Loutfi, Littérahtre et colonialisme: l'expansion coloniale vue3
dans la littérature romanesque française, 1871-1914, Paris, La Haye:
Mouton, 1971, p. 139.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 9
gent indigène qui se trouve par là même féminisée. Que d'« amours
exotiques» dans les romans coloniaux, que de complaisances
sensuelles devant la « mousso », que de mariages « à la mode du pays »,
que de « ménagères» qui font plus que le ménage. La Blanche en est
largement absente, protégée par cet éloignement des assauts
intempestifs de « la prétendue puissance sexuelle extraordinaire du Noir»
tel que le conçoit l'imagination européenne, d'autant plus grossissante
qu'elle se sent menacée dans ses fanfaronnades masculines.4 Vers
1910, le colonel Baratier exprime l'opinion courante: « Nous serions
stupéfaits qu'une femme blanche s'éprenne d'un nègre. »5 En
revanche, ainsi que le fait remarquer Jean-Pierre Houss~in, « les amours
entre hommes blancs et femmes noires occupent dans la littérature
4 Mineke Schipper-De Leeuw, dans Le Blanc vu d'Afrique: le Blanc et
l'Occident au miroir du roman négro-africain de langue française, des origines au
Festival de Dakar, 1920-1966, Yaoundé: Clé, 1973,écrit, p. 149 : « Il est
certain que le mythe du nègre créé pour la danse et pour le rythme du
tamtam qui invite à la licence sexueUe, existe dans le subconscient
occidental. Lorsque l'homme blanc a une peur inconsciente de la prétendue
puissance sexuelle extraordinaire du Noir, il en vien~ facilement à
considérer le nègre comme un être bestial, fait pour l'accouplement et qui
menacerait la société occidentale par son désir de la femme blanche. »
Dans le même sens, Léon Fanoudh-Siefer note, dans LeMythe du Nègre et
de l'Afrique noire dans la littérature française (de 1800 à la 2e guerre
mondiale), Klincksieck, 1968, p. 167 : « La bamboula, telle qu'elle est
décrite dans la littérature coloniale, c'est tout simplement la licence, c'est la
sensualité animale déchaînée et folle, c'est l'érotisme impudique, brutal
et bestial, c'est la furie de la libido exaspérée collectivement par la magie
du tam-tam. »
Lt-Colonel [Albert-Ernest] Baratier, A travers l'Afrique, Fayard, s.d., p. 80,5
cité par Janos Riesz, « Les Métamorphoses d'un livre: textes et images
dans la littérature coloniale française (1900-1845) », in L'Historien et
l'image: de l'illustration à la preuve, Metz: Centre de recherche histoire et
civilisation de l'université de Metz, 1998, p. 265.10 Roger LITTLE
coloniale une place envahissante. »6 La Noire n'y est pourtant qu'un
délassement passager, qu'une « nécessité physique »,7 qu'un exutoire
physiologique, qu"une hygiène, en un mot, pour le broussard loin de
sa bien-aimée.8 Si Blanche(-Neige) il y a sur l'horizon, elle est bel et
bien invisible et muette, murée, ou supposée telle, dans sa patiente
attente du retour du héros qui la libérera... pour mieux poursuivre
sans doute, en sa qualité d'époux, son rôle dominateur. Outre une
rare épouse d'administrateur,9 ou quelque prude aventurière,lD les
6 Jean-Pierre Houssain, «L'Afrique noire et les écrivains français entre les
deux guerres », thèse d'état, Paris-Sorbonne, 1981, p.218. Lui aussi
consacre à son tour des pages (371 à 375) à la « bête sexuelle» qu'est le
Noir selon le mythe que dénonce Frantz Fanon au chapitre 6 de Peau
noire masques blancs, Éditions du Seuil, 1952, mais surtout pour
compléter le tableau qu'en propose Fanoudh-Siefer et pour nuancer celui de
Ada Martinkus-Zemp dans Le Blanc et le Noir: essai d'une description de la
vision du Noir par le Blanc dans la littérature française de l'entre-deux-guerres,
Nizet,1975.
7 « Une nécessité physique qui illumine la solitude d'un broussard », écrit
Daouda Mar dans sa thèse, « La Vision du Sénégal dans les comptes
rendus de mission (1620-1920) et ses prolongements dans la littérature
sénégalaise », thèse d'état, Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 1996,
p. 731.
8 Cf. Gaston Pichot, La Brousse et ses dieux, Éditions de la Revue mondiale,
1931, pp. 52-53, cité par Houssain, p. 219 : « ... la femme noire:
instrument de plaisir bref ou d'hygiène, mais certainement jamais élue
d'amour et sœur en esprit. » Houssain, pp. 222-23, cite en outre Louis
Sonolet (Le Parfum de la dame noire, La Renaissance du livre, 1931 (publié
d'abord en une version plus brève en 1908), pp. 15, 172) : «Chez les
Noirs, l'amour n'est pas un sentiment. Ce n'est qu'une fonction. » « Pour
l'Européen, l'épouse [noire] ne peut et ne doit être qu'un meuble. »
9 Madeleine Poulaine, par exemple, qui, de la hauteur de son privilège,
raconte ses périples aux Congo français et belge dans Une Blanche chez
les Noirs: l'Afrique vivante, Tallandier, 1931. (Cf. le rapport parallèle de
son mari, Robert Poulaine, Étapes africaines: voyage autour du Congo,
Éditions de la Nouvelle Revue critique, 1930.) Il est significatif que quand leBLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT Il
chemin devient difficile, elle monte dans son tipoye (p. 39), alors que
Lucie Cousturier descend du sien (Mes inconnus chez eux,2 : Mon ami
Soumaré, laptot, Rieder, 1925, p. 126 ; nouvelle édition, Les Belles
Lectures, 1956. Notre édition de référence est celle de 1925). À la même
date, on trouve sous la plume de Michelle Marty, née Martinet, épouse
du peintre Albert Marquet et elle-même peintre à ses heures, le récit
Moussa, le petit noir (Crès, 1925, avec 23 dessins et aquarelles d'A.
Marquet) une attitude analogue à celle de Madeleine Poulaine en ce sens que
Moussa disparaît pendant la plus grande partie du texte.
Freya, par exemple, dans La Caravane en folie, de Félicien Champsaur,10
Fasquelle, 1926. Dans Le Credo de l'homme blanc, Bruxelles: Complexe,
1995, p. 220, Alain Ruscio commente un épisode qui n'est pas sans
rappeler ces textes du XIxe siècle où l'arrogance, voire la bravade féminines
le disputent à la niaiserie pudibonde (nous songeons au Balzac du Nègre
(1822), à Amour et liberté de Mme Cashin (1847)... : voir Ruscio, p. 221 et
Léon- François Hoffmann, Le Nègre romantique: personnage littéraire et
obsessioncollective,Payot, 1973): « Au sein de cette caravane, Freya, femme
blonde (comme toujours), plantureuse, désirable, et son compagnon,
explorateur, entourés de deux cents « nègres ». Ce qui devait arriver
arrive: les hommes noirs, «bêtes en rut qui n'obéissent plus qu'à leurs
instincts, des instints [sic] ignobles, déchaînés, avides de meurtre, de
luxure» se révoltent et veulent tous posséder la femme blanche. Alors
celle-ci, sans peur, affronte le danger:
« Que le plus amoureux de vous se détache et vienne
jusqu'àmoi.
Tous s'élancèrent. Mais elle les arrêta d'un geste bref.
dit: un seul!- J'ai
Alors un colosse à bouche lippue repoussa brutalement ses
camarades, se fit un chemin comme un sanglier une trouée; se campant
devant Freya, ilIa dévisagea effrontément et dit:
Moi, je t'aime plus que les
autres...Il roula sur l'herbe, la tête fracassée par le coup de revolver que
Freya lui déchargea dans la figure.
Qu'un autre se présente et il aura le même sort!
cria-t-elle.Chiens que vous êtes! ... Vous avez cru que la reine vous laisserait
lever les yeux vers elle? ... Aviez-vous pensé, crapauds immondes,
que j'apaiserais vos ignobles désirs? »12 Roger LITTLE
seules Blanches en Afrique Occidentale Française, territoire que nous
privilégierons dans cette étude, sont les exclues de la société
bien-pensante: au service du tout venant, elles « font la ligne» comme on
disait au Sénégal,ll ou bien se complaisent dans une promuiscuité
moins péripatéticienne.12 Telle - Marie-faite-en-Fer - fait œuvre de
charité en faisant œuvre de chair ;13telle autre, maîtresse du docteur
Antoine Thibault, ne dédaigne pas de rappeler son accueil sans
arrière-pensée d'un jeune Togolais avec qui elle n'avait fait,
préalablement, qu'échanger un regard ;14 telle autre enfin, poule de luxe
exaltée, se distingue par son attachement passager à son image en
Les Noirs, matés, reculent, comprenant soudain la monstruosité de
leur avidité sexuelle... On en entend certains demander pardon... »
Une situation analogue se dessine dans Le Démon noir d' A.-P. Antoine,
créé par Charles Dullin au Grand-Guignol en 1922, où Catherine, femme
d'un ingénieur cartographe au Soudan, fait face à la bestialité de Ti-Saao
à la tête d'une « ruée de corps noirs », et use largement de sa cravache.
Son sort est pourtant plus équivoque que celui de l'astucieuse Freya,
puisque, à la tombée du rideau, on l'entend crier: «Je te défends!
entends-tu... Je ne veux pas!... » Voir Sylvie Chalaye, Du Noir au nègre:
l'image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet
(15501960), L'Harmattan, 1998, pp. 314-18.
11 Robert Randau [pseudo Robert Arnaud], Le Chef des porte-plume: roman
de la vie coloniale, Éditions du Monde nouvea~, 1922, p. 57, n.1 : «Au
Sénégal, l'expression Faire la Ligne s'applique aux blanches
demimondaines qui vont de gare en gare, sur les voies ferrées, et de poste en
poste, sur le fleuve et au Soudan, se prostituer à tout venant. »
12 Jean d'Esme, Fièvres: roman de la forêt équatoriale, Flammarion, 1935.
13 Pierre Mille, dans la nouvelle « Marie-faite-en- Fer», in Barnavaux et
quelques femmes, Calmann-Lévy, 1908; nouvelle édition, 1931.
Roger Martin du Gard, Les Thibault,III : La Belle Saison,Gallima.rd, 1923;14
Bibliothèque de la Pléiade, 1969, pp. 1002-03): « ... sans un mot, il
laissait glisser son boubou le long de son petit corps. [...] Là-bas, l'amour,
non, ça n'est pas du tout le même que le vôtre. Là-bas, c'est un acte
silencieux, à la fois sacré et naturel. Profondément naturel. Il ne s' y mêle
aucune pensée, d'aucune sorte, jamais. »13BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT
négatif - et c'est le cas de Vania éprise de Tiékoro dans la Femme et
l'homme nu sur lequel nous reviendrons.15
Pour y faire contraste, nous nous pencherons aussi - et
davantage - sur deux textes méconnus, publiés par des femmes dans les
années vingt, qui présentent des rapports proches, voire intimes, entre
Blanches et Noirs. Prenant le contre-pied des coloniaux, ces récits ont
pour décor non la forêt tropicale mais la France provinciale.16 Lucie
Cousturier (1870-1925) et Louise Faure-Favier (1870-1961), car c'est
d'elles qu'il s'agit, osent voir d'un œil favorable les personnes ou
personnages noirs qu'elles nous présentent. La première, aquarelliste
parisienne, en dehors de toute communion mais communiste de la
première heure, avec toute la naïveté et toute la générosité que cela
fait supposer, évolue dans un milieu très libre.17 Dans sa maison
secondaire de Fréjus, elle subit le choc d'une rencontre pour elle
capitale: celle des Tirailleurs sénégalais. Le livre qui en résulte, Des
inconnus chez moi, est le témoignage, fatalement unilatéral, de ce qui
s'ensuit: une profonde mutation dans ses attitudes envers les Noirs
au cours des leçons d'alphabétisation qu'elle leur prodigue.18
L'ouvrage se classe sans ambiguïté parmi les reportages. La seconde
ra15 Pierre Mille et André Demaison, La Femme et l'homme nu, Éditions de
France, 1924.
16 Tout comme Madame de Duras, dans son roman Ourika, de 1823, évitait
la fantaisie et un exotisme de pacotille en le situant dans le Paris
aristocratique qu'elle connaissait profondément. Voir notre réédition du texte
aux Presses universitaires d'Exeter, coll. Textes littéraires n° LXXXIV,
1993; nouvelle édition revue et augmentée, ibid., n° CV, 1998.
17 On peut mesurer la liberté de sa pensée par la déclaration suivante:
« ... je n'ai rien à dire contre l'islamisme en tant que religion: c'est un
poison qui en vaut un autre, et je ne saurais avoir plus d'hostilité à
l'égard des pratiquants musulmans qu'à l'égard de n'importe quels
autres intoxiqués de la foi. » Mes inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré,
laptot, p. 43.
18 Lucie Cousturier, Des inconnus chez moi, Éditions de la Sirène, 1920 ;
nouvelle édition: Les Belles Lectures, 1957. Notre édition de référence
est celle de 1920.14 Roger LITTLE
conte, dans son roman non moins clairement roman, Blanche et Noir, la
révolution effectuée dans un milieu on ne peut plus bourgeois de la
France profonde par le mariage d'une part d'une veuve de
Monistrolsur-Loire, Malvina Lortac-Rieux, qui se morfondait chez le fils de ses
premières noces et sa bru collet monté, et d'autre part d'un Sénégalais,
Samba Laobé Thiam, venu représenter son pays à l'Exposition
Universelle de 1889.19 La narratrice, Jeanne Lortac-Rieux, petite-fille de
Malvina, a pour oncle le fils métis, de peau pourtant très foncée, de
cette union de « couple domino» (et pour mieux asseoir le contraste
cocasse, la fiction veut que François Laobé-Rieux et sa nièce soient nés
le même jour). Fascinée par l'Afrique dès qu'elle apprend la vérité
longtemps tue par ses parents, Jeanne viendra à rencontrer l'oncle
François lorsque ce dernier, pilote rompu à la (Grande) guerre,
atterrira un jour à l'improviste dans le champ situé derrière sa maison.
L'entente est parfaite. Hypothèses suggestives mises à part -le couple
oncle-nièce serait exclu par l'Église -, Jeanne n'hésitera pas à partir
pour le Sénégal avec ce Noir pourtant marié, à prendre un envol qui,
pour ambivalent qu'il soit, s'annonce résolument libérateur.
Dans quel contexte une telle révolution dans les mœurs
peutelle avoir eu lieu? On ne s'attardera pas sur le macrocontexte : il
convient seulement de rappeler que les années vingt ont la réputation
d'avoir été des années folles, des années de défoulement après les
contraintes et les peurs de la première guerre dite mondiale.2o Cette
guerre a vu arriver sur le sol français quelque cent soixante-quatre
mille Tirailleurs sénégalais, chair à canon au point d'yen avoir laissé
vingt-cinq mille, sans compter les disparus.21 Jamais les Français
n'avaient vu tant de Noirs en chair et en os. Ceux-ci, dépaysés dans le
19 Louise Faure-Favier, Blanche et Noir, Ferenczi, 1928.
20 Et que Lucie Cousturier appelle malicieusement « la guerre
francoanglo-italo-serbo-turco-allemande », Des inconnus chez moi, p. 153.
21 Voir Jean Suret-Canale, Afrique noire: l'ère coloniale: 1900-1945, Éditions
sociales, 1964, p. 181. Les chiffres pour la deuxième guerre seraient 180
000 recrutés, avec 63 000 venus en France, dont 24 000 morts ou
disparus.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 15
froid et la boue, baragouinant pour la plupart un « petit nègre»
sommaire qui donnait lieu à toutes les caricatures (racistes avant la
lettre),22 faisaient pitié en revanche aux infirmières et aux marraines
de guerre qui s'occupaient d'eux. Déracinés par des méthodes de
recrutement souvent peu catholiques, morts et blessés pour une
France dont ils ne connaissaient que des camps, des tranchées et des
hôpitaux, ils recevaient l'uniforme, des remerciements emphatiques,
parfois même des médailles, avant d'être réexpédiés chez eux.23
Certains restaient. De loin en loin, ils figurent dans une
littérature qui ne partait pas des mêmes principes que le roman colonial.
Mais, administrateurs ou intellectuels, assimilés, «nègres blancs »,
bien ou mal blanchis, « négropolitains », « lactifiés » dira Fanon, ils
commençaient aussi à s'exprimer. La controverse soulevée par le prix
Goncourt décerné à René Maran pour Batouala, véritable roman nègre,24
en 1921 - l'année même où Cendrars publia son Anthologie nègre -
avait des prétextes surtout extra-littéraires: pouvait-on ou non
admettre qu'un prix soit attribué à la critique cinglante faite par un Noir
du système colonial? Mais très tôt, les couples dominos préoccupent
les écrivains noirs. On a malheureusement perdu toute trace d'une
nouvelle qui aurait été écrite par Massyla Diop en 1923 et qui « traitait
du tabou de la mixité raciale dans le couple [...], plus fort [...], à
22 Le mot « raciste» ne serait entré dans le lexique que dans les années
tren te.
23 Parmi les blessés et médaillés, le héros éponyme de la Randonnée de
Samba Diouf, des frères Tharaud, Plon, 1922. Pour être lucides, Jérôme et
Jean Tharaud (mais A. Roland Lebel, in L'Afrique occidentale dans la
littérature française (depuis 1870), p. 220, montre que les frères Tharaud n'ont
été que le nègre d'un André Demaison qui ne s'était pas encore
constitué romancier) n'atteignent pas à la qualité satirique du Vieux
Nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, Julliard, 1956; nouvelle édition,
10/18, 1979.
24 René Maran, Batouala, véritable roman nègre, Albin Michel, 1921 ; nouvelle
édition, 1938. Blaise Cendrars, Anthologie nègre, Éditions de la Sirène,
1921 ; nouvelle édition, Corrêa, 1947.16 Roger LITTLE
l'époque, que le tabou religieux. »25Si Bâkary Diallo ne fait
qu'effleurer pudiquement le leitmotiv dans son roman de 1926, Force-bonté,
Ousmane Socé Diop le placera au cœur de ses Mirages de Paris, publiés
onze ans plus tard.26 On rencontrera souvent le thème chez les
romanciers noirs d'après-guerre et même contemporains, d'Un homme
pareil aux autres de René Maran à l'Impasse de Daniel Biyaoula en
passant par Cœur d'Aryenne de Jean Malonga, Ô pays, mon beau peuple!
d'Ousmane Sembène, et Un chant écarlate de Mariama Bâ.27
La littérature nègre attirait pourtant bien moins l'attention dans
les années vingt (la Négritude ne connaissant ses débuts qu'une
décennie plus tard et sa gloire qu'après la guerre) que l'art nègre.
« Découvert» en 1905 par les Fauves, inspirateur des Cubistes -
malgré la boutade de Picasso: « l'art nègre, connais pas! » -, accueilli par
25 Pierre Klein, dans sa présentation d'une Anthologie de la nouvelle
sénégalaise (1970-1977), Dakar, Abidjan: Nouvelles Éditions africaines, 1978,
écrit, p. 10 : « Quoi qu'il en soit, la première Nouvelle sénégalaise a,
m'at-on dit de différents côtés, été écrite en 1923 par Massyla Diop. Elle était
intitulée « Le Chemin du ~alut. » Je n'a pas réussi à la retrouver - Birago
Diop, frère [cadet] de Massyla, non plus; mais Birago m'a confirmé que
« Le Chemin du salut» traitait du tabou de la mixité raciale dans le
couple - on dit maintenant « le couple domino» -, plus fort selon lui, à
l'époque, que le tabou religieux. »
26 Bakary Diallo, Force-bonté, Rieder, 1926; NEA/ ACCT, 1985 ; Ousmane
Socé [Diop], Mirages de Paris, Nouvelles Éditions latines, 1937 ; nouvelle
édition, 1979.
27 René Maran, Un homme pareil aux autres, Arc-en-ciel, 1947 ; Jean
Malonga, Cœurd'Aryenne,Présenceafricaine,1953(le texte est daté «
Brazzaville, le 14 juillet 1948 ») ; Ousmane Sembène, 6 pays, mon beau peuple f,
Le Livre contemporain/ Amiot-Dumont, 1957 ; nouvelle édition,
PressesPocket, 1975 ; Mariama Bâ, Un chant écarlate, Dakar, Abidjan: Nouvelles
Éditions africaines, 1981 ; Daniel Biyaoula, L'Impasse, Prsence africaine,
1996. Fanon dénonce longuement ce roman de Maran dans Peau noire
masques blancs (chap. 3). Nous avons consacré aux romans de Maran, de
Sembène et de Bâ mentionnés ici, une étude publiée sous le titre:
« Escaping Othello's Shadow», ASCALF Yearbook,1 (1996),pp. 95-112.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 17
les Surréalistes puis rejeté en bloc lorsque ces derniers
désapprouvaient d'abord, en 1925, l'intervention française au Maroc puis
l'Exposition Coloniale de 1931, l'art nègre exerçait son influence sur toute
une génération d'écrivains français.28
C'est pourtant dans le domaine des arts populaires qu'il
convient de mesurer l'ampleur de cette négrophilie que Paul Morand
appela « l'engouement nègre », ajoutant ailleurs que « notre âge est un
âge nègre ».29 Il seràit difficile d'exagérer l'impact, dans un premier
temps, du jazz, de la Revue nègre, du Bal nègre de la rue Blomet, de
Joséphine Baker, voire d'Al Jolson grimé dans le Chanteur de jazz de
1927, sur la jeunesse dorée parisienne, puis gagnant comme un feu de
brousse les couches populaires et « un public avide de dépaysement et
d'exotisme ».30 Les affiches hautes en couleur, où Apollinaire, dans
« Zone », voyait déjà toute une poésie, proposaient aux passants les
joies du Bal nègre et des braves Tirailleurs sénégalais munis de ces
«rires Banania» que dénoncera Senghor.31 Les arts décoratifs et
publicitaires répondaient à l'engouement nègre tout en le stimulant.32
28 Voir notamment Jean-Claude Blachère, Le Modèle nègre: aspects littéraires
du mythe primitiviste au xxe siècle chez Apollinaire, Cendrars, Tzara, Dakar,
Abidjan: NEA, 1981.
29 Paul Morand, Magie noire, Grasset, 1928, 1968, pp. 10,206.
30 Houssain, p. 392. L'engouement du public avait également été stimulé
par les stéréotypes charriés par le théâtre de boulevard d'après-guerre.
Parlant de «Malikoko, roi nègre », de Mouëzy-Eon, Sylvie Chalaye
demande (p. 310) : « Ce croque-mitaine moricaud, plus célèbre en son
temps que Joséphone Baker, n'allait-il pas contribuer au décervelage de
toute de génération? »
31 « Je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France. » Léopold
Sédar Senghor, « Poème liminaire» d'Hosties noires (1948),in Œuvre
poétique, Éditions du Seuil, ColI. Points, 1990, p. 55.
32 Voir Raymond Bachollet, Jean-Barthélemi Debost, Anne-Claude Lelieur
& Marie-Christine Peyrière, Négripub : l'image des Noirs dans la publicité,
Somogy, 1992; et J. Nederveen Pieterse, White on Black: Imagesof Africa
and Blacks in Western Popular Culture, New Haven & London: Yale V.P.,
1992.18 Roger LITTLE
L'imagination populaire trouvait également de nouveaux héros dans
les aviateurs - Mermoz, Saint-Exupéry... - de l'Aéropostale qui reliait
la France avec l'Amérique du Sud en faisant escale au Sénégal. Dans
les « raids» automobiles aussi: la première traversée du Sahara en
1923, celle de l'Afrique centrale en 1924-25.33
La notoriété d'André Gide - il occupait alors la place dans la vie
intellectuelle française que Sartre devait occuper par la suite - suffisait
pour que son Voyage au Congo de 1927 et son Retour au Tchad de
l'année suivante connussent une large audience. Suffisait-elle pour
contrecarrer l'influence de la Mentalité primitive de Lévy-Bruhl? Il aY
lieu d'en douter, puisque Gide en est lui-même, quoique tardivement,
explicitement tributaire, mais certaines de ses dénonciations des effets
et méfaits de la mission civilisatrice de la France, reprises en 1929 sur
un ton souvent moins nuancé et plus polémique dans Terre d'ébènepar
le journaliste Albert Londres, battaient en brèche certains stéréotypes
du colonialisme.34 Certes, l'exotisme pittoresque de Paul Morand qui,
en cette même année 1928, publiait Magie noire et Paris-Tombouctou,
confortait les préjugés, mais à leur manière les Surréalistes aussi
poursuivaient le sabotage des idées reçues.35 Certes, les défenseurs du
système ne manquaient pas, mais l'édifice tant vanté à l'Exposition
Coloniale de 1931 montre déjà les fêlures qu'élargira la deuxième
guerre mondiale au point où il ne tiendra plus longtemps debout.
33 Voir Georges-Marie Haardt et Louis Audouin-Dubreuil, La Première
Traversée du Sahara en automobile: le raid Citroën de Touggourt à Tombouctou
par l'Atlantide, Plon, 1923 et La Croisière noire: expédition Citroën
CentreAfrique, Plon, 1927 (avec, parallèlement, un film du même titre tourné
par Louis Poirier).
34 André Gide, Voyage au Congo: carnets de route, NRF /Gallimard, 1927, et
Retour au Tchad: suite du Voyage au Congo, NRF/Gallimard, 1928, les
deux ouvrages étant très souvent réédités; Lucien Lévy-Bruhl, La
Mentalité primitive, Alcan, 1922; Albert Londres, Terre d'ébène : la traite des
Noirs, Albin Michel, 1929 ; nouvelle édition, Le Serpent à plumes, 1994.
35 Voir p. ex. La Révolution surréaliste, n° 5 (nov. 1925), René Crevel,
Babylone, Kra, 1927 et Philippe Soupault, Le Nègre, Kra, 1927.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 19
*
La représentation du couple domino Blanche/Noir apporte sa
modeste contribution à cet écroulement de la mentalité colonialiste. Le
témoignage des femmes, conscientes d'être asservies dans une société
où domine le mâle, est d'autant plus accablant. Bien avant Simone de
Beauvoir, pour qui la femme et le Noir « s'émancipent aujourd'hui
d'un même paternalisme », non seulement on avait connu le
phénomène, mais on avait reconnu la métaphore de la colonisation
commune aux deux états.36 Houssain cite Marthe Bancel, par exemple, à
l'appui de sa question pertinente:
Comment les coloniaux, avec leurs préjugés, imagineraient-ils d'ailleurs
qu'une Blanche puisse tomber amoureuse d'un Noir? La différence de culture
semble un obstacle infranchissable, et surtout c'est un sujet tabou car il
remettrait en question la supériorité du Blanc et l'égoïsme du mâle. Une coloniale
en témoigne avec véhémence:
Pourquoi, vous qui avez certainement recherché le contact de négresses,
d'annamites, de japonaises, vous mettez-vous en colère à la seule idée d'amour
entre blanches et gens de couleur? Ne me dites pas que c'est l'horreur du
mélange des races, puisque c'est vous, coloniaux célibataires, qui laissez un
peu partout vos métis /37
Il est vrai, ainsi que le rappelle Anna Maria Diefenthal, qu'à
l'époque coloniale, si l'on s'en tient aux relations durables, il y avait
« très peu de chances pour que des couples Blanches et Noirs se
forment. »38Il ne fallait pas moins, en effet, qu'une révolution dans les
36 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1949, t.I, pp. 24-25. Le
terme de « gynœcolonisation» figure dans le titre d'un ouvrage
féministe paru à la Cambridge University Press.
37 Houssain, pp. 229-30, citant Marthe Bancel, La Faya sur le Niger, Éditions
des Belles Lettres, 1923, p. 167.
Anna Maria Diefenthal, « La Perception de l'Européen dans le roman38
sénégalais », thèse de 3e cycle, Université Cheikh Anta Diop de Dakar,
1997,p. 87. En affirmant toutefois (ibid.) que « dans le roman sénégalais20 Roger LITTLE
attitudes, pour qu'il y ait, entre une Blanche et un Noir, dans la réalité
comme dans la littérature qui la reflète, un amour heureux. D'abord et
surtout, comme l'a si bien démasqué Frantz Fanon, il fallait une
modification fondamentale dans l'esprit des individus concernés. Du
côté de la jeune fille blanche, elle risque, dans les termes de Martine
Bauge-Gueye, d'être « plus attirée par le mystère africain que par la
personnalité de l'homme. »39Quant au Noir, « il s'agit de déterminer
dans quelle mesure l'amour authentique demeurera impossible tant
que ne seront pas expulsés ce sentiment d'infériorité [...], cette
surcompensation. »40Son embarras est manifeste: « il y a comme un
reniement de sa race dans son choix d'une femme blanche. Il a gardé
d'elle une certaine image de supériorité par rapport à la femme noire.
[...] I~ cherche à se valoriser plus ou moins inconsciemment en
devenant un objet digne de l'amour d'une Blanche. »41 Le résultat est
inéluctable: « On a l'impression qu'il s'agit moins de mariages
d'inclination que d'une manière de s'affirmer pour le Noir, de réaliser une
théorie pour la Blanche. »42Une révolution dans les mœurs fait que de
nos jours des écrivains sénégalais tels que Ken Bugul (nom d'emprunt
de l'époque coloniale nous trouvons uniquement des couples de Noires
et de Blancs », elle oublie notamment Mirages de Paris d'Ousmane Socé,
avec son couple Blanche/Noir de Jacqueline et Para. Diefenthal, à
l'instar de Martinkus-Zemp, n'admet qu'un corpus restreint et somme toute
aléatoire qui, dans l'un comme dans l'autre cas, invalide souvent les
analyses et les conclusions proposées.
39 Martine Bauge-Gueye, « ta Femme blanche dans le roman africain »,
Notre Librairie, 50 (nov.-déc. 1979), p. 101. Nous verrons que la narratrice
du roman Blanche et Noir de Louise Faure-Pavier n'est pas exempte de ce
trait. On consultera avec intérêt deux autres numéros de la revue Notre
Librairie, nos 90 et 91, consacrés à l'Image du Noir dans la littérature
occidentale, 1 : Du Moyen-âge à la conquête coloniale (oct.-déc, 1987) & 2 : De la
conquête coloniale à nos jours (janv.-févr. 1988).
40 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, 1952 ; Coll.
Points, 1975, p. 34.
41 Bauge-Gueye, p. 101.
42 Idem., p. 102.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 21
de Mariétou Mbaye, signifiant en wolof «Personne n'en .veut ») ou
Diana Mordasini (nom de mariée d'une trans-sexuelle établie en
Suisse) ne se privent pas de représenter des mélis-mélos tant raciaux
que sexuels.43
Une révolution personnelle ne suffit pourtant pas. La société
exerce ses pressions plus ou moins avouées, plus ou moins directes.
Le roman colonial, de par sa nature même, évolue dans le cadre de la
colonie. Mais une lapalissade peut en cacher une autre: le roman
anticolonial, où une Blanche et un Noir peuvent éventuellement s'aimer,
se situe presque obligatoirement en métropole, mais dans le seul
milieu contestataire de la mentalité dominante. La première analyse
des couples Blanche/ Noir dans la l~ttérature négro-africaine, celle de
Mineke Schipper-De Leeuw, souligne la différence radicale ~ntre ceux
qui élisent domicile en Europe ~t ceux qui s'installent en Afrique, et
en même temps la difficulté, dans l'un et l'autre continent, à en juger
d'après cette littérature, à réussir un tel mariage:
Un mariage entre Blanches et Noirs s'avère pratiquement impossible en
Afrique coloniale. Si la société africaine traditionnelle s'y oppose, la société
blanche le combat par tous les moyens, afin de maintenir sa position de
prestige et de supériorité. [...1 On dirait qu'en Europe les obstacles s'interposent
moins nombreux entre femmes blanches et hommes noirs [...1 mais la société
occidentale y est hostile encore bien desfois.44
Même après la deuxième guerre mondiale, la majorité des romanciers
africains qui traitent de la question et qui choisissent l'Afrique pour
cadre, préconisent une fin tragique.45 Lorsque le couple évolue en
Voir Ken Bugul, Le Baobab fou, Dakar: Nouvelles Éditions africaines,43
1984 (nouvelle impression 1996) et Cendres et braises, L'Harmattan, 1994;
et Diana Mordasini, Le Bottillon perdu, Dakar: Nouvelles Éditions
africaines du Sénégal, 1990.
44 Schipper-De Lee,:!w, p. 166.
45 C'est le cas, par exemple, de Cœur d'Aryenne de Jean Malonga, d'6 pays
mon beau peuple! d'Ousmane Sembène, d'Un chant écarlate de Mariama22 Roger LITTLE
Europe, toujours selon Schipper-De Leeuw, « le romancier ne croit
pas, ou pas encore, à la réalisation durable de l'amour entre l'homme
noir et la femme blanche, c'est pourquoi il fait intervenir un destin
défavorable pour y mettre fin. »46 Pourtant un amour normalement
« biodégradable» peut y être situé sans qu'il y ait nécessairement un
dénouement tragique.47 Mais de manière générale les romanciers
négro-africains d'après-guerre sont discrets sur l'amour, s'attachant
davatage à leur lutte socio-politique.48
Bâ etc. L'Initié d'Olympe Bhêly-Quenum (Présence africaine, 1979), où
Kofi et Corinne vivent heureux en Afrique, fait figure d'exception. Les
pressions sociales sur les couples Blanche/Noir vivant en Afrique sont
bien explorées dans les cinq nouvelles de Michèle Assamoua réunies
dans Le Défi (Abidjan, Dakar, Lomé': Nouvelles Éditions africaines,
1987) .
46 Schipper-De Leeuw, p. 161. C'est déjà le cas dans Mirages de Paris
d'Ousmane Socé.
47 C'est le cas dans Bertène Juminer, Les Bâtards, Présence africaine, 1961,
où les rapports entre Cambier and Charlotte s'évanouissent après la
première partie du roman; et dans Charles Nokan, Le Soleil noir point,
Présence africaine, 1962, où l'engouement passager de Sarah pour Tanou
relève plutôt de l'espèce que de l'individu: «la différence de leurs
peaux créait chez tous deux un état physique qu'intensifiait leur
bonheur» (p. 26). L'Impasse, de Daniel Biyaoula, continue à explorer ce
thème: Joseph/Kala et Sabine se séparent pour raisons
d'incompatibilité, même si cette incompatibilité est due en grande partie à l'état
psychologique du Noir causé par les préjugés raciaux tant noirs que blancs.
Encore une fois, c'est Bhêly-Quenum qui se distingue: le racisme en
Europe entraîne une fin tragique dans sa nouvelle « Liaison d'un été »,
in Liaison d'un été, SAGEREP, L'Afrique actuelle, 1968. Voir notre étude
« The « couple domino» in the Writings of Olympe Bhêly-Quenum »,
Research in African Literatures (Columbus, Ohio), 29, 1 (Spring 1998),
pp. 66-86.
48 Ainsi, dans « Le Thème de l'amour chez les romanciers négro-africains
d'expression française », in « Colloque sur les écrivains africains
d'expression française, Université de Dakar, 26-29 mars 1963 », ms. dact. desBLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 23
Faut-il donc en c.onclure, avec Diefenthal, que « l~ mariage
mixte réussit difficilement en Europe comme en Afrique» ?49Ce serait
dire, platement, que toute relation intime connaît ses problèmes. Ce
serait oublier, comme on ne le fait que trop souvent, qu'une œuvre
50Schipper-De Leeuw nouslittéraire n'est pas un traité de sociologie.
le rappelle au passage: «Il est vrai qu'un bonheur durable comme
thème n'est pas aussi intéressant que des péripéties dramatiques, mais
la fin abrupte qui intervient chaque fois dans l'amour entre Blanches
et Noirs des romans négro-africains suggère tout de même que les
auteurs se voient dans l'impossibilité de faire survivre cet amour aux
vicissitudes de la vie. »51En admettant loyalement les difficultés, on
est mieux à même de juger des qualités littéraires d'un ouvrage.
*
Il est donc possible à présent, ayant passé brièvement en revue
le contexte des années vingt et celui, chronologique, de l'évolution en
littérature de langue française du couple Blanche/Noir, de revenir à la
contribution des textes que nous avons signalés, tant par rapport l'un
à l'autre que dans le contexte général: Des inconnus chez moi, La Femme
et l'homme nu et Blanche et Noir.
communications reliées en un vol. (B.U., U.C.A.D., L7895), p. 94, Francis
Fouet constate: «on est frappé par le peu d'importance relative du
thème de l'amour. [...] Premièrement, le concept occidental de l'amour
n'existe guère en Afrique [...] et d'une manière générale n'occupe pas
dans les civilisations africaines une place aussi envahissante que dans la
nôtre. En second lieu, la grande majorité des romanciers sont
contemporains du réveil de l'AfriqQe et de la lutte pour l'indépendance: la
littérature africaine est avant tout une littérature engagée [...]. »
Diefenthal, p. 88.49
50 Dans notre dom~ine, Ada Martinkus-Zemp aurait nettement cette
tendance dans Le Blanc et le Noir.
51 Schipper-De Leeuw, p. 166.24 Roger LITTLE
Pour les besoins de sa thèse, Houssain s'attache bien plus aux
écrits de voyage de Lucie Cousturier qu'à celui où elle découvre des
Africains pour la première fois. Certes, les deux volumes de Mes
Inconnus chez eux (1 : Mon amie Fatoui citadine et 2 : Mon ami Soumaré,
laptot), sont des récits perspicaces et fins qui justifient de classer
l'auteur, avec André Gide et Félicien Challaye, parmi les «
inquiéteurs ».52« La sympathie envers les Noirs n'exclut pas l'esprit critique,
et Lucie Cousturier voit l'Afrique plus encore en féministe qu'en
artiste (elle peint des aqu~relles). [...] Sensible et cultivée, douée pour
la polémique et en avance sur son époque, Lucie Cousturier mérite
d'être relue, malgré quelques erreurs d'interprétation. »53 En nous
penchant davantage sur son premier livre, nous verrons que ces
erreurs d'interprétation n'existent tout simplement pas: elle est chez
elle à recevoir, de plus en plus nombreux, les Tirailleurs sénégalais de
Fréjus désireux d'apprendre à lire et à écrire le français. Son
témoignage, écrit avec un délicieux sens de l'ironie,54 est d'autant plus
52 L'un et l'autre publiés chez Rieder en 1925. « Lucie Cousturier est une
voyageuse exceptionnelle non seulement à cause de sa sympathie pour
les Noirs, mais aussi à cause des circonstances de son voyage. [Elle]
visite - seule -le Sénégal, la Guinée et le Soudan, d'octobre 1921 à juin
1922. Elle bénéficie d'une mission officielle, mais préfère loger chez
l'habitant... » (Houssain, pp. 202-3). Pour les « inquiéteurs », voir Houssain,
pp. 127 et 143 n.1.
53 Houssain, p. 204. Les erreurs relèvent du fait qu'elle n'a pas une
formation d'ethnologue. On sait toutefois à quel point le regard innocent et
sympathique peut être éclairant.
54 Un exemple parmi mille, puisqu'il touche de près notre sujet. Dans la
première de deux réponses insérées à la tête du premier tome de Mes
inconnus chez eux (pp. 7-8), Cousturier, citant le deuxième tom~, p. 198,
s'adresse à un lecteur sceptique: « Louant un administrateur français,
j'ai dit dans un fragment déjà publié de cet ouvrage: « Ce capitaine agile
et enjoué, ces Toma confiants, nouveau-nés à la domination française,
cela me rappelle, observé ailleurs, un spectacle étrange et touchant
d'innocence. C'était, en France, dans une ferme, au milieu d'un clapier, une
pigeonne blanche qui couvait des lapereaux gris. »25BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT
émouvant qu'elle avoue d'emblée non seulement une ignorance totale
des Noirs mais encore «une colère peu patriotique» à leur égard
lorsque la construction de leurs camps entraîne la destruction d'un
bois d'oliviers voisin quatre fois centenaire. »55Un tel massacre
nourrirait chez plus d'un, un préjugé autrement indéracinable.
Cette ouverture d'esprit permettra à Lucie Cousturier de
prendre le contre-pied du discours colonial en affirmant: «Je ne
conquiers rien, je suis plus ou moins conquise. »56 En dehors de tout
cadre confessionnel ou politique, loin des supercheries langagières qui
transforment la domination en « pacification» ou en « assimilation »,
elle n'a l'esprit missionnaire que dans la mesure où elle cherche à
Ce petit trait d'histoire naturelle vous a paru invraisemblable en soi et
intentionnellement injurieux envers la colonisation. Cependant, je n'ai
jamais été plus que là véridique et exempte d'arrière-pensée. Je respecte
et prise au plus haut degré l'enseignement donné par les bêtes. [...]
Qu'est cela sinon le spectacle le plus beau qui se puisse voir d'une
défaite des intérêts, - non pas seulement de classe et de race, - mais
d'espèce même? Et qu'ai-je fait, sinon honorer, en l'y rattachant, la
forme de colonisation que j'avais à peindre? »
Cette leçon narquoise de science naturelle anticipe sur celle que le
malicieux Étiemble propose dans son « Esquisse d'une pédagogie
antiraciste », Présence africaine, 26 Guin-juillet 1959) : « Peut-être avez-vous lu
ces jours-ci, dans la presse, la mésaventure du lapin noir qui, dans un
livre américain à l'usage des petits enfants, se marie au clair de lune
avec une lapine blanche. La vigilance des blancs de l'État d'Alabama
réussit à accuser ces lapins d'intentions subversives et à les proscrire des
librairies: ce qui est bon pour les lapins pourraient le devenir pour les
hommes, écrivent là-bas les journaux racistes. S'il arrivait qu'un noir
épousât une blanche, où irions-nous? »
Cousturier, Des inconnus chez moi, pp. 11-12.55 Mes chez eux, 1 : Mon amie Fatou, citadine, Rieder,56
1925, p. 92; nouvelle édition, Les Belles Lectures, 1956. Notre édition de
référence est celle de 1925. Houssain rappelle à juste titre (p. 204) la
réaction analogue d'Isabelle Eberhardt en Algérie: «Je voulais posséder ce
pays, et ce pays m'a possédée. »26 Roger LITTLE
fournir un enseignement primaire très libre sans rien demander en
retour. Avant qu'elle se rende en Afrique, on dirait que la naïveté
même qu'elle tiendra à maintenir jusqu'au bout - « croyez-en un
peintre, - vous qui possédez l'inégalable génie d'être noir! » écrit-elle
57pour clore le deuxième tome de ses voyages - la protège contre une
attitude de refus en faveur de celle du don. Aussi ne tient-elle pas
ouvertement un discours anticolonialiste dans son premier ouvrage,
ce qui lui confère une convivialité que n'aurait pas un tract. Reléguée
à une note, la remarque suivante de Jean-Pierre Houssain nous paraît
mériter une place plus importante dans nos réflexions:
Par son doublerôlede «franc-tireur» et d' « inquiéteur », l'écrivain
anticolonialiste apporte à la fois une réponse (attaques contre un régime donné) ET
une question (comment a-t-on pu mépriser la race noire? comme peut-on
mépriser l'homme?).
Or, selon la belleformule de Serge Doubrovsky, la littérature n'est-elle pas
« toujours une question à travers une réponse, une réponse à travers une
question» ?58
Si Cousturier ménage ses attaques directes, elle n'a de cesse
d'inquiéter en posant des questions embarrassantes pour l'esprit colonialiste,
certes, mais aussi pour tous ceux qui s'y complaisent, à savoir la vaste
majorité, et cela jusque dans les milieux prolétaire (passe encore: on
peut alléguer le manque d'instruction) et gauchisant (ou cet alibi n'a
plus prise).
Cousturier résume la nature et la valeur de son expérience
comme suit: «Moi, je ne cherche pas comment les hommes sont
vernis: je cherche comment ils aiment, pensent et souffrent. J'ai mêlé
pende:mt trois années mes rires et mes larmes avec ceux des noirs et je
serais flattée de pouvoir dire que les miens ressemblaient aux
57 Cousturier, Mes inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré, laptot, p. 265.
58 Houssain, p. 143, n.1, citant Serge Doubrovsky, Pourquoi la nouvelle
critique? Critique et objectivité, Mercure de France, 1966, 1972, p. 95.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 27
leurs. »59Sous la rubrique « comment ils aiment », nous pouvons faire
un pas vers le couple Blanche/Noir. L'auteur évoque avec infiniment
de délicatesse la petite amie, fille d'un épicier raphaëlois, de Damba
Dia, « gracieux sentimental de vingt ans », devenu peu assidu à ses
cours, qui à son tour fait état des quolibets lancés à son intention par
des «gradés européens », de la désapprobation de l'épicier, de
1'« adjudant européen» qui fait office de fiancé.6o
La sensibilité même du peintre devenu éducatrice par la force
des choses fait que les Tirailleurs se confessent volontiers à elle: plus
d'une fois elle leur sert comme de mère. Vivant avec son mari et leur
fils, elle ne saurait admettre d'autre relation plus intime. On la
surprend toutefois à rêver de l'accueil que lui réserverait un de ses élèves
si elle se présentait un jour chez lui. Est-ce parce que Macoudia
M'Baye a révélé des talents de dessinateur, que Lucie Cousturier
profère une pensée peu avouable? :
[. . .] j'avais pris l'habitude de prévenir tous ses désirs comme il est naturel de
le faire à l'égard des personnes que l'on reçoit. Je lui demandais toujours:
« As-tu chaud? as-tu soif? as-tu faim? es-tu fatigué? » Il attendait sans
doute que [je] lui demande encore: « Es-tu content tout àfait?.. Veux-tu
manger ce gâteau? Veux-tu m'embrasser? Veux-tu dormir un peu avec
moi? »
Il attendait, par sentiment du rythme; mais il devait à la fin trouver
bizarre ma conception de l'hospitalité, laquelle proposait tant de choses
dispendieuses et médiocres et omettait les plus magnifiques et qui ne coûtent
rien.
Il devait être attristé de ma bêtise, et sans doute se disait-il que, si les rôles
s'étaient renversés et qu'il eût à me recevoir, il m'aurait offert de l'amour,
61aussi simplement qu'une boisson fraîche.
59 Cousturier, Des inconnus chez moi, p. 135.
60 Ibid., pp. 230-37.
61 Ibid., p. 264. La générosité du réconfort de Cousturier rappelle encore
celle d'Isabelle Eberhardt selon les Notes et souvenirs de Robert Randau
(La Boîte à documents, 1989, 1997, pp. 114-15). N'était l'opposition fa-28 Roger LITTLE
Cette pensée la séduit assez pour qu'elle raconte en tête de son
prochain livre l'expérience de «Mme X..., femme d'un administrateur
colonial en congé» qui, retenue seule en brousse, se trouve l'objet
d'une hospitalité exceptionnelle. Confiée par le chef, lors de son
départ, à son frère cadet, ce dernier proteste: « Mais tout cela n'est
pas assez pour toi... Moi j'ai pensé beaucoup à te donner aussi de
l'amour qui est le mieux de tout pour une personne qui est forte
comme notre roi... mais tu es restée tous les jours et toutes les nuits à
marcher, à parler avec tout notre village. »62
Tout n'est pas mesuré à l'aune européenne. Le regard de
l'artiste se fait lui-même instruire par la fréquentation des Noirs. Au
début, elle reconnaît volontiers qu'elle se distingue à peine des
auteurs qui, ayant à dépeindre le «bon sauvage », n'arrivent pas plus
que Mme Aphra Hehn, dans son portrait d'Oroonoko,63 à détacher la
beauté noire d'une tradition gréco-romaine:
Nous nous rappelons bien les yeux intelligents de Saër, sa bouche
puissante sans lourdeur, sa peau mate, son visage mince aux joues longues et
fines, avec assez de front et de menton pour ne pas déconcerter notre esthé-.
tique européenne. Nous ne savîons encore dire, en 1917, qu'un noir est joli ;
mais si ce mot signifie relations affables des traits, accord, musique, Saër
Gueye était joli. Il « était» car il est mort à la guerre, et nous n'avons pas
revu, après avril 1917, ses mains délicates, aux ongles bombés et brillants,
avec lesquelles il avait plutôt l'air de mimer que d'accomplir ses fonctions
d'ordonnance.
[. ..1
En février 1917 je disais, ma famille disait, nous disions habituellement:
«Ce nègre-là a du caractère... Il a un masque intéressant. » Mais ce n'est
rouche de son mari, elle songeait sérieusement à tirer du désespoir le
petit Mbarek amoureux d'elle.
62 Cousturier, Mes inconnus chez eux, 1 : Mon amie Fatou, citadine, pp. 9, Il.
63 Aphra Behn, dans son Oroonoko or The Royal Slave, publié à Londres en
1688, a donné lieu à des imitations que l'on continue à retrouver jusqu'à
nos jours.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 29
qu'en 1918 que nous oserons articuler devant Dieu et nos compatriotes: « Ce
»64nègre-là est joli. .. de toutes les manières.
Ultérieurement, elle saura se détacher des normes occidentales:
Ahmat n'est pourtant pas aussi noir que Baïdi et, en l'observant auprès de
ce dernier, on songe que c'est par timidité peut-être qu'il s'est arrêté devant
nous dans la voie de la complète saturation. De même sa tête est trop petite et
trop ronde pour sa taille de près de deux mètres et ses traits, d'une indécision
à décourager les ethnologues, encore émoussés par quelques marques de la
petite vérole, semblent de fortune, comme provisoires.
Seul, dans cet appareil négligé de la face, un détail essentiel est bien
aménagé: son sourire.65
Enfin, elle va jusqu'à renverser complètement le point de vue
européen :
Si nous avons substitué aux dieux les jolies femmes; si les Grecs leur avaient
déjà substitué d'orgueilleux athlètes, ce n'est pas tant mieux, ainsi qu'on l'a
dit, c'est tant pis! La beauté-type, dans les arts, n'est qu'un idéal
d'empailleurs; les Dieux égyptiens, les Moines de Giotto, les baigneuses de notre
Renoir ne comptent que par ce qui les lie à l'art nègre et non par ce qui les lie
aux canons.66
Cette déclaration est d'autant plus extraordinaire que les Fauves et les
Cubistes ne s'étaient inspirés de l'art nègre que pour l'assimiler à leur
propre esthétique, non pour en reconnaître la valeur intrinsèque.67
*
64 Cousturier, Des inconnus chezmoi, pp. 33, 40.
65 Ibid., pp. 66-67.
66 Ibid., p. 250.
67 Voir Jean Laude, La Peinturefrançaise et l'art nègre (1905-1914),
Klincksieck,1968.30 Roger LITTLE
Certes, pour une réhabilitation plus scientifique et systématique
des Noirs à cette époque, il faut regarder ailleurs. Mais la plupart des
travaux d'un pionnier comme Maurice Delafosse, par exemple, sont
postérieurs à Des inconnus chez moi.68 De même, la collecte
systématique des traditions orales africaines, ponctuelle et partant aléatoire
encore au XIxe siècle, ne commence à porter ses fruits qu'au cours des
années vingt du XXe.69C'est en partie pour cela sans doute que plus
d'un romancier des colonies s'arroge un droit ethnographique70 qui
68 Maurice Delafosse avait commencé avant la guerre en publiant un
roman (Les États d'âme d'un colonial, Comité de l'Afrique française, 1909 ;
nouvelle édition sous le titre Broussard ou les états d'âme d'un colonial,
suivis de ses propos et opinions, Larose, 1923) et une étude (Haut
SénégalNiger, Larose, 1912). Il enchaîne avec Les Noirs de l'Afrique, Payot, 1922;
L'Arne nègre (anthologie comportant une trentaine de contes, des
proverbes etc.) Payot, 1923 ; Les Civilisations disparues: les civilisations
africaines, Stock, 1925 ; Les Nègres, Rieder, 1927. La méprisante appellation
« demoiselle Teinturier» proférée à l'intention de Mme Cousturier par
Oswald Ducros & Gaillar~-Groléas (alias Hippolyte & Prosper Pharaud,
dans Pellobellé, gentilhomme soudanais, Éditions du monde moderne,
1924) ne déshonore que ceux qui... font le faraud.
69 Houssain, p. 432, rappelle les recueils de l'abbé Grégoire, du baron
Roger et du R. P. Trilles au XIxe siècle, d'Auguste Dupuis dit Yacouba et
surtout de François-Victor Equilbecq (qui a fourni tant d'éléments à
l'Anthologie nègre de Cendrars) au tout début du xxe. Mais aux années
vingt, on connaît les travaux concertés de Louis Tauxier, d'Henri
Labouret, de Maurice Delafosse, de Georges Hardy, de Théodore Monod et de
Robert Delavignette entre autres.
70 Cousturier porte un jugement sur l'ethnographie qu'on ne retrouvera,
suite à l'approbation que leur accordent par exemple les écrivains de la
Négritude, que sous la plume d'écrivains sceptiques des années
soixante: «je n'aime pas l'ethnographie. Je l'aimerais si elle n'était
qu'une science, même inexacte, comme les autres. Mais elle est un art de
trahir les peuples pour les diviser, pire que l'histoire. Donner la vie de
quelques individus pour la vie de tous, c'est la tromperie de l'histoire.
Donner les formes collectives de la vie d'un peuple, pour ce peuple lui-31BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT
souvent porte atteinte à l'équilibre de ses ouvrages de fiction: nous en
venons justement au cas flagrant de la Femme et l'homme nu.
Fruit d'une collaboration entre deux auteurs confirmés, La
Femme et l'homme nu sent le procédé, la recette littéraires. Aussi le long
prologue, dû sans doute pour l'essentiel à Pierre Mille, est-il
entièrement consacré au portrait de Vania, aristocrate russe aux cheveux
d'un cuivre symbolique qui se complaît dans des extravagances de
toutes sortes, dont un goût prononcé pour l'anarchie révolutionnaire.
Quittant à la légère son époux, elle s'installe à Paris pour mieux
évoluer en toute liberté dans la vie mondaine, traînant « cette affection
définitive dont, inconsciemment, malgré l'insolence apparente de ses
écarts, elle avait faim et soif... »71 S'enveloppant de ses fourrures et
des plumes à la mode à l'époque dite Belle, elle fait contraste avec
l'homme nu, Tiékoro, décrit au premier chapitre (sans aucun doute
par André Demaison) de manière aussi absolue que les personnages
extravagants qui se font miroir, mais en négatif, à la une d'un numéro
du Rire, ou que les clowns du début du siècle, Footit et Chocolat.72
Dans ces dessins gouailleurs, les Noirs sont toutefois habillés, même si
c'est d'une manière outrancière: Tiékoro, natif de la tribu Koniagui
du sud du Sénégal, n'arbore qu'un étui pénien. Demaison compense
ce dépouillement par un foisonnement de détails ethnologiques qui,
pour intéressants qu'ils soient, versent dans le goût d'un exotisme
para-scientifique et nuisent par là même à la qualité artistique du
roman. On n'hésite pas à déclarer que chez cet auteur, dont on peut
louer par ailleurs le talent, « l~ minutie de l'observation [peut] nuire à
même, c'est la trahison bien plus grave de l'ethnographie. » Mes
inconnus chez eux, 2 : Mon ami Soumaré, Zaptot,p. 106.
71 L'Homme et Zafemme nu, p. 16.
72 Nederveen Pieterse reproduit, p. 220, la une du Rire du 23 janvier 1897 ;
et Négripub fournit, p. 181, l'image des clowns d'après une affiche dont
nous avons dit tout l'intérêt dans Nègres blancs: représentations de l'autre
autre, L'Harmattan, 1995, pp. 113-14 (le dessin de Roubille y étant
reproduit à la planche 15).32 Roger LITTLE
la valeur artistique» parce que, en somme, il « privilégie l'aspect
documentaire ».73
Mille et Demaison sont pourtant trop expérimentés et trop
connaisseurs pour être qualifiés de naïfs quant aux détails de
l'écriture ou au regard qu'ils portent sur leurs personnages. Il subsiste
toutefois une naïveté de colonialiste non seulement dans le contraste
frappant entre Vania et Tiékoro, qui ne sont partant que des pions sur
le damier racial, mais encore dans leur acceptation de la fatalité
bienpensante d'une intrigue qui doit nécessairement finir mal. En partie
sous l'effet de l'alcool à l'instar du Tamango de Mérimée et, plus
lointainement, de l'Oroonoko d'Aphra Behn réduits, eux, à un esclavage
plus traditionnel,74 Tiékoro est persuadé de se faire Tirailleur
sénégalais. Blessé -- « il fut flambé, soufflé par l'éclatement d'un obus de gros
calibre »75-, hospitalisé à Saint-Raphaël, il a une marraine de guerre
en mal d'exotisme qui n'est autre que Vania. Petit à petit, elle s'avoue
pour lui un intérêt croissant:
73 Houssain, p. 211. Louis Noir, dans ses livres d'aventure pour enfants
des années 1880 (Le Coupeur de têtes, A la recherche d'un trésor, Les
Chasseurs du désert), pécherait, au contraire, par une insuffisance de
documentation. Lebel (pp. 183-84) le déplore avec malice: « Les faunes et les
flores sont mêlées avec indifférence; les aspects du sol sont méconnus;
un courrier met deux jours pour franchir des distances qui demandent
un mois de marches pénibles; ailleurs, l'auteur vante le mobilier en bois
de bananier incrusté de nacre et fait cueillir par de sagaces éléphants des
ananas au sommet des arbres; des voyageurs, pour passer plus vite,
incendient la forêt vierge comme un simple bois de pins. Ainsi
s'accumulent les erreurs et les extravagances. » Même un autochtone peut
toutefois se tromper: dans Le Chant des ténèbres (Dakar: NEAS, 1996,
p. 80), Fama Diagne Sène place les toits d'un quartier cossu «sous
l'ombre généreuse des palétuviers. »
74 Vair notre étude sur l'épisode en question dans le roman de Behn et la
nouvelle de Mérimée: « Oroonoko and Tamango : A Parallel Episode»,
French Studies, XLVI, 1 Gan. 1992), pp. 26-32.
75 La Femme et l'homme nu, p. 102.BLANCHE ET NOIR AUX ANNÉES VINGT 33
Elle croit savoir fort bien qu'un abîme la sépare de ce Noir, mais plus elle en
soupçonne les profondeurs, plus elle les voudrait sonder...
Il a bien de la pitié en elle: pitié pour cet homme apporté de si loin par laY
plus grande tourmente qui jamais dévasta l'univers; pitié pour lui, qui
souffre, et dont elle souhaite adoucir la souffrance. [...] Mais elle s'avouerait
plus malaisément un désir secret de ce qui est singulier et de se rendre
ellemême singulière que de pouvoir songer: « Ce que d'autres ne connaissent pas,
je le connais; ce que d'autres n'ont pas, je le possède! » Son âme est
impulsive et trouble... Elle confond l'héroïsme et l'impudence [sic], l'insouciance et
76la générosité, la satisfaction immédiate des instincts et la liberté...
Le contraste entre les deux personnages est encore une fois fortement
souligné dans les pages suivantes:
Les actions, les pensées mêmes du Noir lui sont dictées de l'extérieur, par des
usages, des traditions, des injonctions spirituelles, dont il n'a même pas l'idée
qu'il soit possible d'enfreindre les ordres. Pour Vania, tout ce qui n'est pas sa
fantaisie n'est que préjugé négligeable, convention illégitime à laquelle il est
beau de ne pas se soumettre. [...]
Vania prétend retrouver en ce moment en Tiékoro un frère d'exil, de race
inférieure, qui pourrait être à la fois son esclave et, pour une heure, un
passetemps... Mais elle soupçonne que ce passe-temps ne doit pas être chose
commune, et peu à peu monte en elle le désir de s'en convaincre. Les confidences
de sa camériste qui tient ses renseignements on ne sait d'où, les racontards
[sic] extraordinaires de la ville habituée depuis trois ans aux Noirs des camps
de tirailleurs, sont pour elle des indications troublantes apparemment
exagérées... Elle brûle de les contrôler. Ses sens qu'elle croyait endormis en
souhaitent contrôler l'exactitude...
Lui ne voit pas si loin. La femme blanche est dispensatrice de friandises et
de douceurs; il l'accueille avec l'émerveillement d'un enfant qui voit venir
77une fée.
76 Ibid., p. 111. On peut penser qu'à la place d'« impudence» il faudrait
lire « imprudence». .
77 Ibid., pp. 112-13.34 Roger LITTLE
Partis de ces bases psychologiques, ni l'un ni l'autre ne saurait
échapper aux poncifs des écrivains coloniaux selon lesquels, comme
nous l'avons vu, la Blanche veut prouver une théorie et le Noir se
l1isser au niveau des Blancs. Le déclic se produit chez Vania qui,
toujours et nécessairement selon la mentalité colonialiste, prend
l'initiative lorsqu'elle parle de l'invasion de son pays par les Soviets et que
Tiékoro répond: « Pourquoi nous n'allons pas les tuer, madame? »
Vania dressa subitement la tête. Une flamme luisait dans ses minces yeux
noirs. Elle se recula un peu; elle regarda Tiékoro du haut en bas et conçut
pour lui de l'admiration. Dans sa simplicité, le Noir venait d'évoquer dans
toute saforce la chose que souhaitaient tous les exilés. Tiékoro venait de parler
Icomme un enfant; elle vit en lui un homme, le seul qu elle eût rencontré
depuis longtemps.
Elle lui prit la main, cette grosse main qui débordait entre ses petits
doigts, et elle eut la sensation d'un airain fraîchement fondu prêt à frapper le
colosse d'argile. Ses sens déjà avaient parlé; la pitié de son cœur l'avait
entraînée. En ce moment le Noir acheva de la conquérir.78
Ce que Voltaire appela « l'accouplement bicolore »79 ne sera retardé
que par un excès de respect de la part de Tiékoro, lequel se défoule au
besoin au bordel du coin. Vania, toujours à son bovarysme, réussira
enfin à faire coucher son homme nu. Mais l'écriture se dégrade pour
afficher les points de suspension du « soft », car le chapitre se termine
-comme suit:
Dans le silence, le choc des boutons d'uniforme sur le parqu?t accompagna
le bruit mou des habits.
[.. .J
80Sauvage! cria Vania,
tendrement...78 Ibid., p. 117.
79 Voltaire, « La Princesse de Babylone », XIe (et dernier) chapitre: p. 374
in Romans et Contes, I : Zadig et autres contes, éd. F. Deloffre, Gallimard,
Coll. Folio, 1992.
80 La Femme et l'homme nu, p. 137