Repenser le Maghreb et l'Europe

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Français
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Grâce à l'élargissement de l'horizon théorique, aux apports de chercheurs venus de quatre continents et à l'intégration de facteurs internationaux issus de la recherche postcoloniale et de la recherche sur l'hybridité, ce livre a pour objectif de repenser le Maghreb mais également de repenser l'Europe en prenant comme point de départ les concepts fondamentaux dans le débat théorico-culturel actuel tels que l'hybridité, le métissage, la diasporisation ou celui d'une littérature transnationale en mouvement.

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Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 47
EAN13 9782296448179
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0166€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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REPENSER
LE MAGHREBET L’EUROPERédaction :
RenéCeballos
Juliane Tauchnitz
Elodie Ripoll
©L’Harmattan,2010
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13273-3
EAN : 9782296132733Sous la direction de /Edited by
Alfonso de Toro
Khalid Zekri
RédaBensmaïa
HafidGafaïti
REPENSER
LEMAGHREBETL’EUROP E
HYBRIDATIONS –MÉTISSAGES –DIASPORISATIONS
L’Harmattan«Études transnationales, francophones et comparées »
Transnational,Francophone andComparativeStudies
Collectiondirigée par /Book SeriesDirected byHafidGafaïti
Les mouvements migratoires dans le monde ont donné naissance à
des diasporas et des cultures immigrées qui simultanément
transforment les sociétés et les immigrés et contribuent à la formation
d’identités et de cultures globales ou transnationales. Le but de cette
collectionestd’explorer les processusà partirdesquelscesphénomènes
ont donné naissance à des cultures nationales ettransnationales ainsi
qued’analyser les modalités selon lesquelles lesdiasporascontribuentà
la productionde nouvellesidentitésetdiscours quidéfient les modesde
pensée traditionnels sur l’identité, la nation, l’histoire, la littérature,
l’art et la culture dans le contexte postcolonial. Elle vise à contribuer
aux débats sur ces phénomènes, leurs problématiques et discours à
partir d’une perspective interdisciplinaire et plurilingue au-delà des
cloisonnements idéologiques, politiques ou théoriques. Elle a
également pour but de renforcer les liens entre la théorie critique et les
études culturelles. Finalement, son objectif est de développer les
relations entre les études francophones, anglophones et comparées dans
uncadre transnational.
Cette collection tente de multiplier les échanges entre les
universitaires et étudiants francophones, anglophones et autres et de
transcender les barrières culturelles et linguistiques qui caractérisent
encore nombrede publications.
Migratory movements in the world have led to the formationof
diasporas and immigrant cultures that transform both societies and
immigrants themselves, while contributing to global or transnational
identities and cultures. The aim of this book series is to explore the
processes by which these phenomena led to the constitution of national
and transnational cultures. In addition, it studies how diasporas
contribute to the constructionof new identities and discourses that
challenge traditional ways of thinking about identity, nation, history,
literature, art and culture in the postcolonial context. It aims to
contribute to the discussion of these issues from an interdisciplinary
and multilingual perspective beyond ideological, political and
theoretical exclusions. Its objective is to reinforce the links between
critical theory and cultural studies and to develop the relations
between Francophone and comparative studies in a transnational
framework.
This book series attempts, on the one hand, to enhance the
communication and to strengthen the relations between Francophone,
Anglophone andother scholars and students and, on the other hand, to
transcend the cultural and linguistic barriers that still characterize
many publications.Dédicac e
ÀAbdelkebirKhatibi, avec toute notre
affection et notre admiration pour son œuvre.AVANT-PROPOS
Le colloque international «Processus et stratégies de l’hybridité
2» réalisé au Centre de RecherchesFrancophones de l’Université de
eLeipzig du 07 au 12 juillet 2009 dans le cadre du 600 anniversaire de
l’Université de Leipzigavait poursuivi desbuts scientifiques, maisil a
aussi cherché à faire reconnaître l’importance et à attirer l’attention
sur la particularité de cette région et sur ce qu’elle représente pour
l’Europedans lecontextedecetévénement majeur qu’aété
lacélébration de l’anniversaire de la deuxième université la plus ancienne
d’Allemagneet la troisièmedans le mondede langueallemande.
Le colloque propose une thématique nouvelle, mais rejoint, pour
ce qui est de la perspective ainsi que de la composante d’un grand
nombre de ses participants, le colloque de mai-juin 2007, également
soutenu par laDeutscheForschungsgemeinschaft.
En raisonde l’extension de l’UnionEuropéenne, l’Europe est en
train de vivre un processus de transformation profondément marqué
dans les domaines politiques et culturels, ce qui l’amène à revisiter et
à reconsidérer ses valeurs traditionnelles. Dans ce débat, ce n’est pas
seulement l’Europe de l’Est qui joue un rôle central mais aussi
l’Orient, comme le montre le débat à propos de la Turquie, charnière
entre l’Estet l’Ouest.
Le Maghreb a toujours été un lieu considérable de croisement
des cultures. Le colloque a placé cette région – nos voisins – au centre
de son intérêt et a souhaité élargir significativement notre cadre: tout
comme il a été possible, lors du colloque de 2007, d’élargir aussi bien
le cercle des participants que l’horizon théorique grâce aux apports de
chercheurs venus des quatre continents et à l’intégration de facteurs
internationaux issus de la recherche postcoloniale et de la recherche
sur l’hybridité, il doit être possible de réévaluer dans leur rapport à
l’Europe d’autres cultures fondamentales pour le Maghreb, comme les
culturesberbère, juive,chrétienneetandalouse.
Nos points de départ étaient, entre autres, les essais, Le Nomade
immobile, de Memmi ; L’HospitalitéFrançaise,L’Enfant de sable ou
Partir deBen Jelloun ; Maghreb pluriel,Penser le Maghreb,Figures
de l’étranger dans la littérature française,Imaginaires de l’autre de
Khatibi et Le Même livre de Khatibi et Hassoun, ainsi qu’une sérieAvant-propos
d’autresécrits tels queLes Nuits de Strasbourg,L’Amour,laFantasia,
Ces voix qui m’assiègent et Nulle part dans la maison de mon père de
Djebar ; La Prise de Gibraltar de Boudjedra ; L’Infante maure de
Dib ; Le Discours antillais ; Poétique de la Relation,Introduction à
une poétique du divers et Traité du Tout-monde deGlissant ;Éloge de
laCréolité deBernabé,Chamoiseau etConfiant ; L’Auteur et ses
doubles,L’Œil et l’aiguille,Lan tatakallama lughatî,Tu ne parleras pas
ma langue,LeCheval de Nietzsche,Al-adab wa al-irtiyyab de Kilito;
Allah superstar de Y.B., Sujets libres deBoulouque ;Garçon manqué
deBouraoui ; Mon nerf deDjaïdani ; Kiffe kiffe demain deGuène ; La
Noce des fous de Mounsi ; « Musulman ». Roman de Rahmani, parmi
d’autres textes.
Ces textes ne nous ont pas seulement permis de repenser le
Maghreb ; ils nous ont également aidés à repenser l’Europe.Des théories
comme celles d’Edward Said (Orientalism,Culture and Imperialism)
et de Homi Bhabha (Nation and Narration,The Location of Culture,
Cosmopolitanism) ont montré que les processusculturels
seconditionnent les uns les autres, mais uniquement lorsqu’ils s’accomplissent au
sein de structures discursives hégémoniques. Le colloque a traité de
concepts fondamentaux dans le débat théorico-culturel actuel tels que
‘l’hybridité’, le ‘métissage’, la ‘diasporisation’ ou celui d’une
littérature transnationale en mouvement. Parallèlement, nous avons examiné
sur le plan littérairecomment les parolescenséesappartenirà tel ou tel
espace culturel voyagent de l’un à l’autre et se modifient dans ce
déplacement comme elles modifient les espaces mêmes entre lesquels
elles sedéplacentde plusen plus rapidement.
La modernité littéraire, particulièrement entre le Maghreb et
l’Europe, suppose en effet des déplacements multiples. Passages des
êtres entre des univers culturels ou politiques, mais également
déplacements de modèles littéraires artistiques et philosophiques différents
vers des espaces qui ne les avaient pas vus naître, oùils étaient conçus
autrement, et où cependant ils seront modifiés par un nouvel
environnement. L’on peut ainsi parler de paroles déplacées, et quel que soit le
mode d’expression qu’elles privilégient, ce voyage va profondément
les renouveler.
Mais ces paroles déplacées sont aussi celles qui véhiculent un
discours inattendu, parfois difficilement acceptable. Paroles qui
bousculent nos conforts discursifs, nos modèles de communication bien
établis, nos définitions de la littérature et des identités. D’une rive à
l’autre de la Méditerranée, les déplacements sont polysémiques, et
en8Avant-propos
gendrent des expressions surprenantes, lesquelles à leur tour
déstabilisent les normes d’expression culturelles comme les définitions,
données par les uns comme par les autres, de ce qu’est, somme toute, la
Littérature.
Parconséquent, l’objetdececolloqueavaitétédedécrire la
pluralité culturelle du Maghreb, une chance pour la démocratisation et la
tolérance s’opposant au dogmatisme qui prend différentes formes
selon qu’il s’agit du Maghreb ou de l’Europe, et ce, à travers, entre
autres, une réévaluation des discours sur l’Identité, que la postmodernité
rend souvent caducs dans le débat avec l’Europe. Ainsi, nous avons
insisté sur l’importance principale de l’analyse des rapports entre les
discours lorsde la constitution de l’altéritédans le cadre d’undiscours
hégémonique issu du centre (la France et l’Europe qui s’étaient
pendant longtemps érigées en instances normatives à travers la politique
de la langue, l’ethnographie et la littérature de l’exotisme/du
primitivisme, les récits de voyage, la culture populaire, entre autres) et de
leur relecture, leur réécriture/‘contre-écriture’ depuis la perspective
maghrébine eteuropéenne,dans lecontextedudébatde
l’‘Orientalisation’/Européanisation/Islamisation, ou la description et le
fonctionnement de ce que l’on peut appeler le Palimpseste maghrébin et son
métissage dans un système de paroles déplacées et d’hybridités
discursives qui produisent une écriture
d’émigration/immigration/diasporisation, pourdire la mouvanceet l’entre-deux.
Il nous semble important de souligner l’approche
transdisciplinaire de presque toutes les contributions par la mise en relation du
Maghreb, de la Caraïbe et de l’Amérique latine, par exemple, qui est
la base du travail auCentre de RecherchesFrancophones et que nous
avons appelé « un type de ‘science transversale’» en reprenant le
terme deGillesDeleuze (1982, 1992) ou en développant le concept de
‘post-théorie’deFernandodeToro (1998).
Finalement, nous voulons une dernière fois exprimer nos profonds
regrets quant à la disparition inattendue d’Abdelkebir Khatibi qui fut
une perteirréparable,en particulier pourbeaucoupd’entre nous qui lui
étions personnellement et intellectuellement proches. Lors de sa
rencontre avec Alfonso de Toro en mai 2008 à Rabat, Khatibi avait
accepté son invitation pour inaugurer le Colloque, ce qui fut,
tragiquement, impossible.Alfonso de Toro désirait lui faire une surprise et ne
lui révéler qu’à Leipzig que le présent volume lui serait dédié.Cela ne
put malheureusement pas se produire. Entre-temps, Khatibi était
de9Avant-propos
venu membre duComité d’honneur duCentre de
RecherchesFrancophonesde l’UniversitédeLeipzig.
Prof.Dr. phil.habil.AlfonsodeToro
(Directeurducolloqueetcoordinateurdu volume)
Prof.Dr.KhalidZekri
Prof.Dr.RédaBensmaïa
Prof.Dr.HafidGafaïti
(Coordinateursdu volume)
Bibliographie
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10Avant-propos
2Khatibi, Abdelkebir (1983a/ 1992). Amour Bilingue. Casablanca:
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écriture du réel au Maroc.Paris:L’Harmattan.
11EXOTOPIAOUL’EUROPEMISEÀNU
PARSESFRANCOPHONES,MÊME !
RédaBENSMAÏA,Brown University.
Je dédie ce texte àAbdelkebir Khatibi,
l’ami, l’inspirateur et le pionnier dans le temps.
Lorsque j’ai commencé à réfléchir au titre que j’avais donné à
notre Colloque, plusieurs livres me sont revenus en tête: Le Siècle,
d’Alain Badiou, L’Adieu à la littérature de William Marx (sous-titré
e e«Histoire d’une dévalorisation de la littérature, XVIII -XIX
siècles»),La Refondation du Monde de Jean-Claude Guillebaud, Droit
de cité d’Étienne Balibar et, last but not least,Pour une
littératuremonde en français,de Michel LeBris et Jean Rouaud.Après coup, il
ne m’a pas été trop difficile de prendre conscience du fait que ce qui
menait à un «agencement» aussi hétérogène procédait sans doute
d’un «fait» très banal: chacun des auteurs de ces livres posait à sa
manière les mêmes questionsau siècle.Chacun aussi,à un moment ou
à unautre, (se) posait la questionde savoirce qu’étaitdevenue ouétait
en train de devenir la littérature à l’époque de la mondialisation ?
Qu’en est-il de la littérature – de son statut – au tournant d’une fin de
siècle qui a vu la remise en question desÉtats-Nations et l’hégémonie
de la globalisation ? Et, puisqu’il s’agit de « penser le Maghreb» un
thème qui pose la question des limites et des frontières (nationales,
linguistiques, culturelles, ethniques ?), qu’en est-il du paradigme du
centre et de la périphérie après l’indépendance des anciennes colonies
de la France ? Quel impact la mondialisation a-t-elle eu sur ce
paradigme ?
1. Exotopies
Ce que la relecture de ces livres m’a appris, c’est que si l’on
veut véritablement comprendre le type d’ «impact» que la
mondialisation a pu avoir sur la culture (littéraire) des pays qui ont connu la
colonisation et la décolonisation, il nous faut préalablement nous y
« transplanter» et commencer d’abord à mettre entre parenthèses no-RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
tre « propre» culture et essayer de voir le monde à travers les yeux de
la cultureétrangère en question.Ceci dit,commeMikhaïlBakhtine l’a
bien montré, si une telle opération est nécessaire, voire même
essentielle,elle n’est pas suffisante.Eneffet, pourBakhtine, si l’on réduit la
compréhension d’une culture jugée «autre» ou étrangère à cette
simple opération de mise entre parenthèses de nos préjugés – et ils sont
toujours « légion»! – on n’aboutit à rien de plus qu’à « une
réduplication» (du même)de lacultureen question:
Il existe une idée qui a la vie dure – écrivaitBakhtine dans un article
intitulé «Littérature et exotopie» – « mais qui est limitée et donc
fausse.C’est l’idée selon laquelle, pour mieuxcomprendre uneculture
étrangère, il faudrait se transplanter en elle, et, oubliant sa propre
culture, voir le monde à travers le regard de cette culture étrangère.C’est
là uneidée qui[…]est limitée. (Bakhtine 1984: 347-348)
Aussitôtaprèsavoirfaitcette remarque,Bakhtineajoutait:
[…] une compréhension active ne renonce pas à elle-même, à sa
propre place dans le temps, à sa propre culture, et elle n’oublie rien! […]
L’important dans l’acte de compréhension, c’est pour le comprenant,
sa propreEXOTOPIE dans le temps, dans l’espace, dans la culture –
par rapportàce qu’il veutcomprendre. (Ibid.)
Bakhtine concluait en disant: «Dans le domaine de la culture,
l’exo1topie est le moteur le plus puissant de la compréhension» (ibid.) .
Lorsque Gary Victor publie un livre intitulé, Littérature-monde
ou Liberté d’être et que Michel LeBris et Jean Rouaud font paraître,
Pour une littérature-monde, un livre d’essais écrits par des écrivains
francophones d’Israël, deChine, d’Haïti, d’Azerbaïdjan, duCongo,de
Somalie, de Martinique, de Guadeloupe, du Maroc, du Canada, de
1C’est ce qu’a très bien mis en évidenceAlfonso de Toro dans son livre lorsqu’il a
abordé la question du différend Jauss-Bakhtine au sujet du concept d’altérité et
d’hybridité: «Il est absolument évident queBakhtine n’élabore pas une conception
de l’hybridité de type théorico-culturel, c’est-à-dire, une conception ayant affaire à
la rencontre de diverses cultures, ethnies et religions. Il s’agit de divers types de
« voix»,dans la mêmeculture.
Parhybridité,Bakhtine entend « le mélange dedeux langues sociales dans une seule
énonciation, la rencontre de deux consciences linguistiques différentes séparées par
diverses époques et par leur diversité sociale dans le contexte d’une énonciation
déterminée» (deToro2009: 29).
14RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Belgique, de l’Île Maurice, d’Algérie, du Liban, du Tchad, du
Vietnam, de Slovénie, de Hongrie, de Suisse, d’Allemagne et deFrance, il
peut sembler qu’une certaine forme d’exotopie a finalement été
reconnue comme « le moteur le plus puissant» de la compréhension de ce
qui se joue dans le rapport entre la culture française et les cultures et
littératuresdites«francophones».
Comme on le sait, ces essais ont été suivis par la publication de
Pour une littérature-monde en français – un manifeste signé par plus
de 40 écrivains francophones du monde entier pour qui l’un des
problèmes qui se posait à la littérature franco-française est justement
l’absence d’une perspective «exotopique» et de là l’incapacité
d’entériner le mouvement de déterritorialisation qui était venu secouer
et remettre en question la centralité de la France ! Voici ce que l’on
peut liredans le texteen question:
Le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une
littérature franco-française, n’est plus le centre. Le centre, jusqu’ici […]
avait eu cette capacité d’absorption qui contraignait les auteurs venus
d’ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le
creuset de la langue et de son histoire nationale: le centre, nous disent
les prix d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde.
Fin de la francophonie et naissance d’une littérature-monde. (Barbery
etal. 2007)
Il semble au premier abord qu’il s’agisse encore une fois de dresser la
« périphérie» (?) contre le «centre» et de casser cette espèce de
« nœud gordien» qui, selon les signataires, cèle un lien indestructible
entre langue (françaiseici)et nation.Ce quiapparaîtassez nettementà
une lecture attentive du texte en question, c’est que, pour les
signataires du Manifeste, la nouveauté et la richesse des œuvres produites par
les écrivains…de la « périphérie» auraient été dues avant tout à un
mouvement d’«autonomisation»du français par rapport au territoire
et à la culture de la métropole.C’est en tout cas ce qu’ils/elles croient
pouvoir « lire» dans l’augmentation du nombre de prix littéraires qui
ont été décernés durant ces dernières années aux écrivains
extramuros.Ne peut-on pas lireeneffet que:
15RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Ce qu’entérinent ces prix d’automne est le constat […] que le pacte
colonial se trouve brisé, que la langue devient l’affaire de tous, et que
si l’on s’y tient fermement, c’en sera fini des temps du mépris et de la
suffisance. (Ibid., je souligne.)
Lorsque l’on connaît le poids et la charge institutionnels que toute
langue charrie – ses plis, ses nœuds, ses convenances et autres
habitudes – on ne peut que s’étonner de la « naïveté» qu’une telle
revendication implique et des dangers de régression critique et théorique
qu’elle pourrait entraîner si elle était suivie à la lettre.En disant cela,
je pense bien évidemment à ce qu’un Abdelkebir Khatibi nous avait
donné à penser lorsqu’il nous invitait à éviter comme la peste les
dualismes qui se convertissent en manichéismes et en monologismes.
Juste une petitecitation (pour lafinebouche)etcomme rappel:
La langue « maternelle » est à l’œuvre dans la langue étrangère. De
l’une à l’autre se déroulent une traduction permanente et un entretien
en abyme, extrêmement difficile à mettre à jour… Où se dessine la
violence du texte, sinon dans ce chiasme, cette intersection, à vrai
dire, irréconciliable ? Encore faut-il en prendre acte, dans le texte
même : assumer la langue française, oui pour y nommer cette faille et
cette jouissance de l’étranger qui doit continuellement travailler à la
marge, c’est-à-dire pour son seul compte, solitairement. (Khatibi
1983: 179; cf. lettre-préface au livre de MarcGontard 1981: Violence
du texte,citédansdeToro 2009: 93)
«Encore faut-il en prendre acte, dans le texte même, assumer la
languefrançaise pour y nommercettefaille!» nousditKhatibienéchoà
ce que Jacques Derrida avait si bien mis en évidence dans Le
Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine, un livre où il montrait
avec force qu’à bien y penser lorsqu’il s’agit d’écrire, nous sommes
tous des écrivains étrangers, périphériques, des métèques, car « tous,
nous fûmes, un jour ou l’autre, colonisés par une langue dont seul
l’apprentissage et l’espoir lointain d’une maîtrise nous ont fait
entrevoir la possibilité, un jour, d’y répondre» (Toledo 2008: 58). Voici
parexemple un passagedece qu’énonceDerridadans le livreen
question : «Tous ces mots: vérité, aliénation, appropriation, habitation,
«chez soi», ipséité, place du sujet, loi, etc., [on pourrait ajouter sans
difficulté «centre», « périphérie»] demeurent à mes yeux
problématiques. Sans exception. Ils portent», écritDerrida, « le sceau de cette
16RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
métaphysique qui s’est imposée à travers, justement, cette langue de
l’autre, ce monolinguisme de l’autre» (Derrida 1996: 115, je
souligne).
2Ailleurs, dans Signature, Événement, Contexte , traitant encore
une fois du rapport (sans rapport) à la langue et à la force de la
performativité qui y entre en jeu, Derrida s’échine à montrer que la parole
ainsi que l’écriture ne sont jamais la manifestation d’une volonté
originaire et transparente à elle-même, mais toujours la manifestation
d’une force dérivée: «Un énoncé performatif pourrait-il réussir»,
écrivaitDerrida,« si saformulation ne répétait pas unénoncé«codé»
ou itérable, autrement dit si la formule que je prononce pour ouvrir
une séance, lancer un bateau ou un mariage n’était pas identifiable
comme CONFORME à un modèle itérable, si donc elle n’était pas
identifiable en quelque sorte comme ‘citation’» (Derrida 1972:
388389).
Etilajoutait un peu plus loin :
Dans cette typologie, la catégorie d’intention ne disparaîtra pas, elle
aura sa place,mais,depuis cette place,elle ne pourra plus commander
toute la scène et tout le système de l’énonciatio n… l’intention qui
anime l’énonciation se sera jamais de part en part présente à
ellemême et à son conten u. (Ibid.: 389)
C’est, me semble-t-il, faute d’avoir repéré la « place» – toujours
excentrée – d’où ils lançaient leur «critique» que les signataires du
manifeste ont peut-être raté ce qui aurait pu être la « révolution
copernicienne» qu’ils appelaient de leurs vœux. Comme le dit si bien
CamilledeToledodans le petitessai qu’ilaconsacréauManifeste:
C’est donc plutôt au «centre» que les voyageurs auraient dû critiquer
le pacte. Et plutôt que de catégoriser, de polariser la scène littéraire,
chercher dans la fabrique, l’histoire de la langue, les raisons de sa
déterritorialisation,de sa dénationalisation. (Toledo 2008:58)
Et selon toute apparence, pour les signataires du Manifeste, la
littérature dite «franco-française» aurait justement perdu de vue son
rapport au monde et, ce faisant, elle serait devenue étriquée, étique, et
2Je suis ici l’interprétation qu’en donne Judith Butler dans «Bodies that Matter»
(2003: 241 sq.).
17RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
pourainsidire«autistique». Poureux,c’est la notion même de
littérature francophone qu’il faudrait à présent rejeter, en ce qu’elle ne cesse
de renvoyerà l’histoirecoloniale,etence qu’elle renforcerait
l. ladissymétrie quiexisteentre laFranceet les paysfrancophoneset
2. en ce qu’elle perpétuerait le rapport hiérarchique entre centre et
périphérie.
L’autre grief des signataires du Manifeste, c’est la discrimination
qu’un tel « rapport» exerce à l’endroit des écrivains francophones –
c’est-à-dire des écrivains qui écrivent en français mais qui ne sont pas
pourautantdes«citoyens»français:
Combien d’écrivains de langue française, pris eux aussi entre deux ou
plusieurs cultures, se sont interrogés alors sur cette étrange disparité
qui les reléguait sur les marges, eux «francophones», variante
exotique tout juste tolérée, tandis que les enfants de l’ex-empire
britannique prenaient, en toute légitimité, possession des Lettres anglaises ?
Fallait-il tenir pouracquis
quelquedégénérescencecongénitaledeshéritiers de l’empire colonial français, en comparaison de l’empire
britannique ? Ou bien reconnaître que le problème tenait au milieu
littéraire lui-même, à son étrange art poétique tournant comme un
derviche sur lui-même, et à cette vision d’une francophonie sur laquelle la
France mère des arts, des armes et des lois continuait de dispenser ses
lumières, en bienfaitrice universelle, soucieuse d’apporter la
civilisation aux peuples vivants dans les ténèbres ? Soyons clairs:
l’émergence d’une littérature-monde en langue française consciemment
affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l’acte de décès de
la francophonie. Personne ne parle le francophone! (Barbery et al.
2007)
Comme on peut le constater, le devenir transnational ou « monde» de
la littérature française ou de langue française (?) ne va point sans
ressentiment. Mais qui a dit que les écrivains francophones parlaient ou
écrivaient le «francophone» ? Qui les a jamais enfermés dans cette
coquille qu’est la francophonie ? Et pour quelles raisons le devenir
mondial de la littérature de langue française impliquerait-il la mort de
la«francophonie» oudu mondefrancophone ?
CommeAlexandre Najjar l’a bien montré dans un article qu’il a
consacré à l’analyse du Manifeste, la notion de «francophonie» ne
renvoie pas à un monde à part ou même à une « langue à part» et
18RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
n’est certainement pas un simple «avatar» ou « mésaventure» de la
longue histoire du colonialisme français. Au Liban, par exemple, le
françaisétait parlé par lesLibanaisbienavant l’établissement du
mandat français et est encore l’une des langues dominantes bien après le
départ des troupes françaises du Levant. (Najjar in Le Monde d’Août
2008).Aujourd’hui encore, un Libanais, un Québécois ou unAlgérien
qui s’expriment en français seront considérés comme francophones de
la même manière qu’un citoyen français de Paris, de Bretagne ou de
Marseille. «Tous», écrit Najjar, «appartiennent à une famille qui
possède une langueet un systèmede valeursencommun» (ibid.).
Pour quelles raisons, précise-t-il, devrions-nous, au nom d’une
conception réductrice de la francophonie, remettre en question ce que
Senghor et de nombreuses autres personnalités de notre temps sont
parvenus à construire dans unformidable mouvement de solidarité ? Pour
quelles raisons parler des « modèles français ossifiés et sclérosés ?
Pourquoi déprécier la littérature française contemporaine (…) si ce
que l’on vise c’est la reconnaissance de la contribution des
écrivains…francophones ?». (Ibid.)
La question qui se pose est dès lors la suivante: comment rendre
compte d’un tel ressentiment ? D’où procède ce besoin de rejeter de
manière aussi véhémente l’appartenance à ce qui apparaît n’être
qu’une « notion générale» une simple «catégorie» englobante
?Estce là un simple malentendu ou quelque chose de beaucoup plus
compliqué qu’ilfaut reprendreà la racine ?
On peut trouver une partie de la réponse à ce type de réaction
dans ce que Jean-François Lyotard avait tenté d’articuler dans l’essai
de ses Rudiments Païens intitulé «Expédient dans la décadence», un
essai où il proposait une analyse du discours sur les minorités et qui
s’ouvrait sur ladéclaration suivante:
Pour commencer, une sorte d’avertissement: on cherche ici à éviter le
point de vue critique. La critique est une dimension essentielle de la
représentation: elle est, dans l’ordre du théâtral, ce qui se tient «au
dehors», l’extérieur sanscesse situé par rapportà l’intériorité,
c’est-àdire la périphérie par rapport au centre. Entre les deux s’établit un
rapport, comme on dit, dialectique ; il ne sauve en rien l’autonomie de
la critique,àbeaucoup près. (Lyotard 1977: 115)
19RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Et justeaprèscettedéclaration«intempestive»,Lyotardajoutait:
Deux possibilités gouvernent ce rapport : soit la périphérie conquiert
le centre, c’est le premier destin de la critique, de se muer en pouvoir
par renversement ; soit lecentre situe la périphérieet l’utilise pour son
propre compte, pour sa dynamique interne, c’est le second destin, le
placement en opposition.Deux cas de mort glorieuse. (Lyotard 1977 :
115)
Mon hypothèse ici, c’est que c’est cette situation de «double
contrainte» qui permet de comprendre pour quelles raisons il est difficile
– voire impossible – de dépasser la dualitéCentre/Périphérie,
Littérature française/Littérature francophone, Maghreb-Europe. La
«critique» qui a pris en charge ce « rapport» ne s’est jamais véritablement
débarrassée de la «dialectique» représentative d’un sujet qui se
constitue et ne fonctionne que pour opposer son «intériorité» à un
«dehors» qui se trouveautomatiquement… marginalisé.
Qu’en est-il aujourd’hui de ce « rapport» entre Centre et
Périphérie ? Et puisque l’on est censés parler du Limes,des limites du
Maghrebetde son rapportà l’Europe: quelles sont les« lignesde
partage» entre la France et ses anciennes colonies ? Quelles frontières
définissent-elles ce qui continue de les lier ? Quels seuils différentiels
d’audibilité, de réception, d’écoute ou peut-être – osons la métaphore
physiologique! – d’élimination peut-on constater sur ce « rapport»
impossible ?
Si l’on analyse la situation actuelle, on relève qu’il n’y a pas
véritablement de «dialectique» ou de « rapport» entre ces deux
instances. Ce que l’on a vite fait de constater, c’est que la périphérie n’a
jamais eu pour objectif de «conquérir» ou de déstabiliser le centre et
que son «désir» a plutôt été d’être reconnue comme un partenaire à
part entière du développement de la littérature et de la culture
françaisesetfrancophones.
Cependant, il n’est pas du tout certain que leCentre de son côté
n’ait paseu l’ambition, maisaussi ledésirde« situer»etde maintenir
sous son contrôle tout ce qui lui provenait de la périphérie – une «
périphérie» que le Centre a constamment essayé de maintenir sous sa
coupe et de«consolider»en tant que tel.Ce quiest remarquable dans
ce mouvement de dissymétrie, c’est que, de part et d’autre, l’«
autonomie » de la « critique » a été perdue dans le passage du seuil.Deux
casde« mortglorieuse»de lacritique, pour reprendre l’expressionde
20RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Lyotard,ence que,d’une part, la périphérie ne parvient pasà voir que,
le plus souvent, elle joue le jeu (hégémonique) duCentre qu’elle veut
critiquer (lorsque par exemple elle rêve d’absorber la culture française
dans le cadre global de LA francophonie) ; et, d’autre part, parce que
le Centre paraît encore et toujours vouloir « localiser», «cerner»,
«dé-limiter», «caractériser», «contenir» – ce sont-là les
motsmêmesdeJeanFrançoisLyotard! –et pourfinir«interpréter» l’autre
qu’il inscrit dans l’espace «impérial» – ou, de son Imperium! –
comme « tensions» en provenance de la périphérie . Voici ce que
nous dit Étienne Balibar de cette tournure des choses, dans Droit de
Cité (2002:80) :
[…] les anciennes nations colonialistes […] n’ont cessé de perpétuer
en leur propre sein les formes de la discrimination ethnique et
culturelle, en même temps qu’elles reformulaient leur prétention d’être
porteuse de l’universel à l’échelle du monde.Elles sont devenues des
nations impérialistes sansEmpire.C’est probablement ce qui est en train
de se défaire. Cette possibilité disparaît, non pas cependant au profit
d’une égalité formelle entre les nations du monde, telle que la codifie
la Charte des Nations Unies, mais de nouveaux rapports
d’indépendance et d’hégémoniedont leconcept resteàdéfinir.
Autant dire que si l’on voulait jamais « penser le Maghreb
aujourd’hui», c’est le concept de ces rapports d’indépendance et/ou
d’hégémonie qu’il nousfaudraiteneffet mieuxcerner!
Un «cas» d’«interprétation» de la Périphérie par leCentre qui
devait mal tourner a été par exemple le vote par l’Assemblée
Nationale française de la proposition de loi N° 667 qui reposait sur l’article
qui stipulait (je cite): «L’œuvre positive de l’ensemble de nos
concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence
française[Sic!]est publiquement reconnue.»
Pour un lecteur non informé ou «distant», un tel article de loi
pourrait paraître «inoffensif» mais pas pour la très grande majorité
des peuplesconcernés.
Voici comment Olivier Le Cour Grandmaison rend compte du
vote de cet article dansColoniser,Exterminer : Sur la guerre et l’État
colonial :
Sereinement exprimé au cœur des institutions par des parlementaires
sûrs de leur fait et de leur bon droit, ce stupéfiant négationnisme
soutient une histoire édifiante que les signataires de ce texte voudraient,
21RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
en plus, sanctionner par un vote pour en faire une « vérité» officielle
engageant la nation et l’État. Envers et contre toute vérité historique,
ces représentants défendent le mythe d’une colonisation généreuse et
civilisatrice conforme aux idéaux que laFrance est réputée avoir
toujours défendus en cette terre algérienne. Singulière époque, étrange
conception du devoir de mémoire (…)Extraordinaire persistance
enfin,de ce passé-présent qui, inlassablement, continue d’affecter notre
actualité. (LeCourGrandmaison 2005: 336)
Si tel est bien le « rapport» (impossible ?) entre le Centre et la
Périphérie, comment sortir de l’impasse ? La Périphérie est-elle destinée à
être réactive et limitée-contenue (contained !) par rapport à unCentre
impérial ?Est-ce la vocation pérenne de l’Empire-Centrede subjuguer
et de maintenir les nations « subalternes» sous le joug de ses
principes et de son système de valeurs ? Tel est, me semble-t-il, le défi que
de nombreux écrivains francophones ont relevé et qui me serviront de
guide dans la délimitation des frontières et la mise en valeur des
« seuils» (critiques) qu’ils ont dus traverser pour ouvrir la voie à de
nouvelles perspectiveset relationsentre le Maghreb et l’Europe.Faute
de temps, je ne ferai pour terminer que proposer quelques lignes de
réflexions que certains écrivains ontées pour sortir de
l’impasseen partantd’unecritiqueducentre.
Khatibi d’abord, parce que son œuvre s’inscrit dans une
problématique qui redéfinit les frontières traditionnelles de l’appartenance
nationale, culturelle et ethnique et renvoie à une réalité politique qui
permet de mieux comprendre ce qui bloque la situation: celle de
l’émergence de ce que certains sociologues modernes ont appelé des
«ethnoscapesglobaux»,autrementdit,cesespaces« transnationaux»
ou «hybrides» d’identité qui occupent une place de plus en plus
importantedans la politiquedesanciensÉtats-Nations.
En effet, pour Khatibi, les critères qui ont servi au
«découpage»dece que l’on pourraitappelerdes« nationalités littéraires» ne
sont plus opérants. Si écrire en français rattache un écrivain à une
«communauté» linguistique, cela ne l’assujettit dorénavant plus ou
pas forcément à une communauté ethnique ou nationale. C’est cette
position qui a amené Khatibi à formuler certaines des questions
déstabilisantes qu’il posaitdans«Nationalismeetinternationalisme
littéraires» (Khatibi 1987: 203-204).Jecite un passage-clédece texte:
22RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Quelle est la patrie d’un écrivain ? Est-ce uniquement sa langue,
l’hospitalité de sa langue d’écriture, qu’elle soit natale ou extra-natale
[sic] ?Est-ce l’unité idéelle entre un terroir, une langue et une identité
culturale [sic] d’esprit et du corps ? Est-ce la mosaïque d’un exil et
d’une transposition universelle ? (Khatibi 1987: 206).
Comme le montre bien le contexte d’où j’ai tiré cette citation, pour
Khatibi, la « patrie» d’un écrivain ne renvoie pas à une terre, un
terroir ouà uneculturedonnés, maisà unecirculation – voire une
migration – entre les terres, entre les langues et les cultures. Mais qu’en
estil alors de la « nation» ? L’écrivain aurait-il une Nation ? Ici aussi la
réponse de Khatibi est très claire et incisive. Il écrit dans un texte qui
3n’a pas toujourseu l’attention qu’il méritait :
On dit souvent que la nation de l’écrivain est la langue. Y aurait-il
donc, au-delà des variétés idiomatiques de la francophonie, une nation
littéraire, ou plutôt une trans-nation qui serait le cœur même de la
francophonie ? (Ibid.)
Ce recours ou renvoi à l’idée de (la) nation aurait pu être opérant, si
justement l’idéede nation n’était pasdevenueelle-même uneidée
plurielleet problématique :«Toute nationest,en son principe, une
pluralité, une mosaïque de cultures, sinon une pluralité de langues et de
généalogies fondatrices, soit par le texte, soit par le récit vocal, ou les
deux à la fois» («Nationalisme et internationalisme
littéraires»,Khatibi 1987: 209). On retrouve le même mouvement de déconstruction
et de déterritorialisation chez de nombreux écrivains maghrébins
contemporains. Par exemple chezBoualem Sansal qui est parmi nous
aujourd’hui et qui en parlera avec plus d’autorité que moi et, comme on
le verrachezNabileFarès un peu plus loin.
Voici donc que la question rebondit à nouveau, car comme nous
l’expliquera bien Khatibi, la « pluralité» dont il est question ici,
« n’est jamais dans un rapport d’égalité réelle», mais plutôt «dans un
rapportdehiérarchieetdedissymétrie» (ibid.).
De quelque manière que l’on retourne le problème l’on se
retrouve confronté à un éclatement extraordinaire de l’idée de «centre »
ainsi qu’à un mélangedes langues,des
peuplesetdesidentités.Ladifficulté qu’il y a à déterminer un «centre» – et, à plus forte raison un
3Cf.Khatibi«Francophonieetidiomes littéraires» (1989).
23RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
«ethno-centre» – rend tout à fait caduque et inopérant le recours aux
concepts classiques de race, de culture ou de nation. Le peuple, la
nation, le public, la langue, l’étranger, la frontière, autant de concepts
qui ne fonctionnent plus sans autre forme de procès. Tout indique, au
contraire, que l’on doit les réélaborer ou en créer d’autres pour rendre
compte d’une situation radicalement nouvelle. On n’a plus affaire à
des « peuples» ou même à des « minorités» bien distinctes, mais à
des diasporas : la oulesdiasporasfrancophones,dirontd’aucuns.
C’est aussi ce qui a amené un économiste comme Immanuel
Wallerstein à dire que « la seule unité d’analyse, c’est
l’économiemonde».Et qu’il n’y a aucun sens à faire l’analyse d’un pays « sans
tenir compte à chaque instant de son rôle dans l’économie-monde»
(Wallerstein 1978: 105). De la même manière, en pastichant cette
phrase, on peut dire qu’il n’y aucun sens à faire l’analyse de la culture
(littéraire) d’un pays sans tenir compte à chaque instant de son rôle
dans l’économie culturelle mondiale. De nos jours, il est devenu
impossible d’étudier la production littéraire française par exemple sans
tenir compte du statut et du rôle que la France joue dans l’économie
symbolique mondiale pour tout ce qui se publie en français: «Le fait
que la nation a été formée dans l’empire», écrit par exempleBalibar,
« veut dire que l’empire est toujours et encore dans les nations,
pendant très longtemps,après la séparation juridiqueet physique» (2002:
80, je souligne).
2. NabileFarès et « leMalaise duFiguier »
Comme je l’ai suggéré il y a juste un instant, on trouve le même
type de critique des perspectives hégémoniques chez un écrivain
commeFarès.
Ce qui caractérise la rencontre entre Khatibi etFarès, c’est que,
même si c’est avec des moyens – rhétoriques, philosophiques,
politiques – radicalement différents, ils se sont attaqués aux mêmes
problèmes, i.e. aux problèmes de la minorité, de la marginalité et des
différences (culturelles, ethniques, religieuses, sexuelles), en évitant de
se faire piéger par leur fausse simplicité, la fausse transparence des
réponses que l’on a pu donner aux difficultés (politiques,
idéologiques)auxquellesces notions renvoient.
En effet, à première vue, le problème des minorités semble
d’une simplicité évangélique : il y aurait, d’une part, une majorité ou
des majorités constituée(s) du plus grand nombre de personnes dans
24RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
une communauté donnée et qui représenteraient les valeurs
dominantes, l’étalon et, d’autre part,la ou les minorités qui se distingueraient,
ellesaussi par le nombre (un plus petit nombre en principe), la race, la
langue, laculture ou touscesélémentsà lafois.
Or ce qui me paraît intéressant dans l’œuvre deFarès – et c’est
ce qui conditionne le rapprochement que je fais ici entre son travail et
le travail de Khatibi (et, comme on le verra, de Glissant) – c’est que
l’un comme l’autre ne reprennent aucun des éléments de la Doxa
concernant les minorités.
Que l’on considère par exemple la question du nombre ou plutôt
de la quantité numérique telle que Deleuze et Guattari la définissent
dans Mille Plateaux : «Par majorité», écrivent-ils, « nous
n’entendons pas une quantité relative plus grande, mais la détermination d’un
état ou d’un étalon par rapport auquel les quantités plus grandes aussi
bien que les plus petites seront dites minoritaires :
homme-blancadulte-mâle, etc.» (1980: 356 ). Ainsi, pour dire et la majorité et la
minorité, il faut un «état» ou un «étalon» qui les dépasse et par
rap4port auxquels on pourra dire l’un (la majorité) et l’autre (la minorité) .
C’est ce que Nabile Farès avait diagnostiqué comme une haeccéité
qu’il appelle joliment « le Malaise du figuier» dans Un Passager de
l’Occident :
C’est ce qu’on appelle chez nous, le malaise du figuier [...]ainsi, cette
chanson nousdit que «de toujours notre figuier fut envahi de
champignons» et que « l’approche des gens des plaines a pourri notre
verger»et que« si lefiguier ne parle plus,c’est qu’on luia volé sonami,
son ami, le hérisson». Ce vol du hérisson, c’est pour nous, les
habitants de la presqu’île, un malaise tout à fait narcissique, comparable à
un malaise du nom. car, si vous dîtes, au-delà de la presqu’île, à
l’Algérien que vous rencontrez : « je suis kabyle», que croyez-vous qu’il
vous répondra ? il vous dira : «C’est faux, tu esAlgérien avant d’être
Kabyle», ce qui pour nous est impensable historiquement. L’Algérie
est venueaprès laKabylie.C’est unfait. (Farès 1967: 31-32)
4Que l’on pense ici à ce qui s’est passé enAfrique du Sud où l’on a pu voir
comment la majoritéblanche – quiétait une minorité numérique –est devenue une
minorité. D’où les efforts désespérés de l’aile réactionnaire et raciste de maintenir – de
figer – le processus par la violence. En termes analytiques, l’acting out. Il semble,
parcontre, que la« minorité» progressisteblanche soit,elle,en traind’expérimenter
un devenir-minoritaire toutàfaitintéressantà suivre.
25RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
Autres traitsimportantsà signaler pour notre propos:
1. L’idée de « majorité» suppose, en principe, un état de domination
(politique,culturelle) pas l’inverse ;
2. La majorité « suppose [aussi] déjà donné le droit ou le pouvoir de
l’homme» (Deleuze/Guattari 1980: 356) soit, ce qui pour le
minoritaire sera expérimenté comme ce que l’on pourrait appeler:
l’hypostase « homme blanc civilisé… ».Cette dernière,Farès la voit
atteindre son pleinachèvement,dans la suprématiedu patriarcatetde
5labureaucratieenAlgérie.
3. Autre point de rencontre entre Farès et Khatibi (et c’est en cela
qu’ils sont des lecteurs attentifs de Deleuze/Guattari) : la
distinction qu’ils font entre le « minoritaire» comme «devenir» ou
« processus», et la « minorité» comme «ensemble» déjà
constitué ou«état»: unclimat, un vent, unbrouillard…un« malaise»!
Il ne faut pas confondre « minoritaire» en tant que devenir ou
processus et « minorité» comme ensemble ou état. Les Juifs, les Tziganes,
etc. [et nous pourrions ajouter lesAlgériens, les Maghrébins en
général], peuvent former des minorités dans telles ou telles conditions ; ce
5Farès ne dit pas que l’hypostase «Homme blanc civilisé» est la cause de la
bureaucratie ou du régime patriarcal qui allait se mettre en place en Algérie après
l’indépendance, mais elle se présente certainement pour lui comme l’une des
conditions transcendantales de possibilité de son hégémonie. Sans cette «Grande basse»
impossible d’établir un régime patriarcal etbureaucratique. On peut aisément
imaginer que la suprématie dugroupe intégristeFIS (FrontIslamiquedu Salut)puisedans
le même«fond» pourFarès. Tout le toposur le « paganisme» chezFarès peut être
lu comme une tentative d’arracher l’Algérie, fût-ce par la force poétique (donc
virtuellement au moins), à l’usurpation de tout pouvoir par une fausse majorité, i.e.
d’une majorité usurpée : «L’ancien paganisme reconduit à une croyance de vie sans
entraves est cette voie par laquelle se définira une conscience artistique algérienne.
Toute autre détermination, au niveau culturel, ne sera qu’une plate et fausse
reconstruction idéologique.C’est l’idée qu’il faut rendre apparente, et non pas donner de
l’idée à une apparence pourrie.»EtFarès d’ajouter sans ambiguïté : «La vraie
patrie de l’Algérie est son passé le plus ancien, et le passé le plusancien de l’Algérie –
ESTHÉTIQUEMENT PARLANT – est le paganisme. Que l’expression
révolutionnaire rencontre l’expression païenne et le moment de vie que traverse le pays se
multipliera de ferveur politique» (Farès 1967: 74 et sq. ; les majuscules sont de N.
Farès).
26RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
n’est pas encore suffisant pour en faire des devenirs. On se
reterritorialise, ou on se laisse reterritorialiser sur une minorité comme état ;
mais on se déterritorialise dans un devenir. (Deleuze/Guattari 1980 :
356, je souligne.)
De ce point de vue, un texte comme Un passager de l’Occident peut
être considéré comme l’instrument par excellence de ce
devenir-minoritaire et de cette déterritorialisation comme devenir, car il procède du
double mouvement de déterritorialisation qui en caractérise le «
mécanisme»:« l’un par lequel un terme (le sujet) se soustraità la majorité,
et l’autre par lequel un terme (le médium ou l’agent)sort de la
minorité. Il y a un bloc de devenir indissociable et asymétrique, un ‘bloc
d’alliance’» (ibid.: 357): les deuxFarès, l’Algérien et le «
non-Algérien», entrant dans un devenir-kabyle. En fait, les choses sont plus
compliquées chez Farès parce qu’il y a toujours, en même temps,
d’autres devenirs qui viennent déstabiliser la bonne conscience
nationale majoritaire, en fait toutes les formes de «bonne conscience»
majoritaire.
Comme le disent bienDeleuze etGuattari : «Un devenir
minoritaire n’existe que par un médiumet un sujet déterritorialisés qui sont
comme ses éléments. Il n’y a de sujet du devenir que comme variable
déterritorialisante d’une minorité» (ibid.). Dans Un Passager de
l’Occident,Farès se fait ce « médium», devient ce sujet
déterritorialisé et déterritorialisant : sujet déterritorialisant par rapport à la
majorité algériennedontil remeten question la transparenceet lebien-fondé
historique lorsqu’il se réincarne et prête sa voix à ces «doubles» que
sontBrandyFax ouAli Saïd ; sujet déterritorialisé par rapportà la
minorité Kabyle lorsqu’il fait appel à l’écrivain américain James
Baldwin pour se soustraire à sa propre appartenance à la minorité kabyle
en la branchant sur un devenir-noir qui la déstabilise et la relance
ailleurs. Mais ce faisant, il montre bien que devenir minoritaire n’est pas
seulement une affaire individuelle ou psychologique, mais
essentiellement« uneaffaire politique»ence qu’il meten mouvement toutes les
formes qui tendaient à enfermer le sujet dans une identité molaire:
«Devenir-minoritaire est une affaire politique, et fait appel à tout un
travail de puissance, à une micro-politique active» (Deleuze/Guattari
61980: 357).Au devenir molaire , il faudra dorénavant opposer la
mi6Pour le paradigme « molaire/moléculaire», voir Deleuze et Guattari (1980:
358359).
27RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
cro-politique active d’un devenir moléculaire qui dégage une ligne de
devenir qui passe entre les points – entre les stases, les états, les
identités, les communautés, voire les nations – et ne pousse que par le
milieu. Crap-Grass ! Autant dire que chez Farès, la frontière ne passe
plus entre l’Histoire et la mémoire individuelle, mais entre des
systèmes ponctuels («Histoire»/«Mémoire») et des agencements
multilinéaires ou diagonaux qui ne renvoient plus à de l’éternel ou même à
7de l’«historique» – à l’histoire «cathartique», comme dit Farès –
mais à un devenir des deux et c’est alors ce que Farès appelle une
«histoire totale» de l’Algérie ou encore une «authentique» histoire
de l’Algérie. Après tout, l’Algérie n’a pas toujours été colonisée ou
musulmane, elle l’est devenue. Or, à la basse continue
«Algérien»8«Islam»-«Kabyle»-«Arabe» qui est censée «dire » «L’Algérie»
éternelle, Farès préfère la «croyance très ancienne envers et contre
tout» (Farès 1967: 73) qu’est le«Paganisme»:
Cette croyance est païenne, écrit Farès, car il ne viendrait jamais à
l’esprit de personne de nier que l’Algérie fut un très haut lieu du
pa7Farès (1967: 74-75) : «L’histoire culturelle de l’Algérie actuelle est encore une
histoire «cathartique». La reconnaissance d’une dialectique interne de la société
algérienne,comme telle, n’a pasencoreeu lieu[...]Après ladécolonisationfrançaise
de l’Algérie viendra la décolonisation islamique de l’Algérie.Car, et quoiqu’en
pensent et veuillent nous faire « penser» les frères mahométans, l’islamisation de
l’Algérie n’est pas un phénomène divin mais, comme tout phénomène, historique.De là
à attendre la précipitation islamique de l’Algérie, il n’y a qu’une croyance païenne
qui puisse tenir le coup. Car, de même que la géographie révolutionnaire de
l’Algérie explosaen son temps la courbure coloniale, de même l’affirmation d’une
ancienne gloire de vivre explosera l’échine patriarcale de l’Algérie, Pensée d’un
meurtre dont la nécessité désignera aux fils [au FIS ?] des points d’ascension» (ibid. :
75).
Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler que ce texte a été publié et donc écrit en
1971!!
8Je pense bien évidemment ici à la différence qu’Emmanuel Levinas introduit entre
le «dit» et le «dire»dansAutrement qu’être ouAu-delà de l’essence, La Haye, M.
Nijhoff, 1974. Voici comment Silvano Petrosino et Jacques Rolland définissent la
différence entre ces deux types de dire: « Le dire n’est pas le Dit dans lequel se
constitue le sens,dans lequel l’être se thématiseet l’étant s’objective.Si l’origineest
celle du sens dans le Dit, le Dire doit être pensé […] comme pré-originel.
Préoriginel ou encore an-archique – avant l’archè, sans l’archè mais venant la
perturber…» (1984:45).
28RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
ganisme avant de devenir la terrede parcoursdesdiscoursédifiantsdu
christianisme oude l’islam. (Farès 1967: 73, je souligne.)
Telle est en tout cas, la « mission» qu’il attribue à la poésie et au
travailartistiqueengénéral,« travail» qui ne renvoie plusà l’histoire
officielle de l’Algérie mais à l’ébauche de ce qu’elle devient –un
devenir dont il a l’intuition à partir de cette haeccéité qu’est le paganisme.
Mais c’est queFarès sait – d’un savoir qu’il tire avant tout de sa
pratiqued’écrivainetdes percepts qu’elle lui permetde mettreà jour – que
« l’histoire, c’est l’archive, le dessin de ce que nous sommes et
cessons d’être, tandis que l’actuel est l’ébauche de ce que nous
devenons» (Deleuze/Guattari 2003: 322-323).Farès sait que le jede
l’histoire et de l’énonciation n’a pu savoir ce par quoi il était marqué
qu’après la mise en scène de «cette autre scène» dont parleFreud, ce
lieude l’Autre (qui peut n’être«autre» que le…colonisateur!).C’est
du reste ce qui explique que par rapport à la censure et oukases
imposées par le politique,« seule unedécouverteartistique, ou une
vieARTISTIQUEMENT VÉCUE peut rendre sens, ou témoigner d’un sens
autre queceluid’une servitude politique» (Farès 1967: 74-75).
Farès prend l’histoire de l’Algérie contemporaine en écharpe
dans un double mouvement : un mouvement de déterritorialisation qui
l’arrache à son histoire présente en la rapportant à sa préhistoire (le
«Paganisme») et un mouvement de reterritorialisation qui en
confrontant l’histoire présente de l’Algérie à une histoire «cosmique» –
intitulée«DialoguedeTerreetdeCrépuscule» – nousintimede
trouver très vite un moyende remettre les pieds sur terreetde retrouverce
qu’il appelle le « pays» : «Un pays où l’on pourrait clairement vivre,
aller au café, boire un coup, draguer les filles, faire des études, danser
le soir, et travailler quinze heures par jour, la cigarette au bec…. Un
pays, en somme, où les administrés feraient des feux de joie à l’abri
des Puits de Pétrole, et mangeraient, matin et soir, leur
couscousviande parfumé de fleur d’oranger ou d’huile d’olive… Un pays, en
somme, au niveau de sa réalité politique. Un pays, en somme
réellement politique.» (ibid.: 77).
29RédaBensmaïa:Exotopia ou l’Europe mise à nu
3. Vers le «Tout-Monde » : Édouard Glissant et Patrick
Chamoiseau
Je pense que c’est dans un tel contexte international et/ou global
que l’on peut comprendre le type de réflexion que des écrivains et
essayistes comme PatrickChamoiseau etÉdouardGlissant ont engagé
dans leur travail littéraire mais aussi dans leurs essais critiques. Un
travail qui, comme on le sait a abouti à la création de l’Institut d u
Tout-Monde – unInstitut qui s’estdonné pour
objectifde«faireavancer la connaissance des phénomènes et processusdecréolisation,et de
contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des
peuples, que ces imaginaires expriment à travers la multiplicité des
langues, la pluralité des expressions artistiques et l’inattendu des
mo9desde vie» .
LorsqueGlissant oppose l’idéed’une«identité-relation»àcelle
autrement chargée idéologiquement d’«identité racine-unique»,
lorsqu’il oppose la notion de « mondialité» à celle de « mondialisation»,
il montre qu’il est parfaitement conscient de la responsabilité de
l’écrivain «francophone» dans le contexte de ce qu’on a pu appeler
«Lefrançaisglobal».
Dans Les Murs, Approche des hasards et de la nécessité de
l’idée d’identité, c’est aux « murs» qu’il voit s’ériger au sein de la
société française post-chiraquienne et en particulier à la création d’un
Ministère qui fut d’abord appelé Ministère de l’immigration, de
l’intégration,de l’identité nationaleetduco-développement qu’il s’attaque.
eAinsi en plein XXI siècle, une grande démocratie, une vieille
République, terre dite des «droits de l’homme», rassemble dans
l’intituléd’unMinistère, les termes:immigration,intégration,identité
nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes
s’entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laisse en finale que le hoquet
d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de
son identité, un des aspects fondamentaux de son rapport au monde:
l’exaltation de la liberté pour tous ; l’autre part en est le
colonialisme.
Lorsque, d’autre part, Glissant forge les concepts de
«créolisation» et de « tout-Monde», il se montre aussi entièrement au fait de
9Cf. Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau
(http://www.tout-monde.com/presentation.html, 08avril 2010).
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