SEUILS ET RITES, LITTERATURE ET CULTURE

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Français
418 pages
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Description

Cet ouvrage examine à la lumière de la littérature et de l'histoire européennes deux notions-clés : le seuil et le rite. De Guilgamesh à John Milton et à Sade, des Mystères d'Eleusis à Heiner Müller et à Thomas Bernhard - sans négliger D.H. Lauwrence, C.F. Ramuz ou Dino Buzzati, etc., - ces études invitent le lecteur à de nombreuses traversées du seuil et au récit de bien des rites (passés ou présents) : autant de contributions qui invitent à comprendre comment fonctionne ce que nous avons de plus précieux : la culture.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2010
Nombre de lectures 68
EAN13 9782296227422
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0197€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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DanielCohen éditeur
www. editionsorizons.com

Universités/Domaine littéraire
Collection dirigée par Peter Schnyder

Conseillers scientifiqueJacs :quelineBel,Université du Littoral,Côte
d’Opale, Boulogne-sur-Mer•PeterAndré Bloch, Université de
HauteAlsace, Mulhouse•Jean Bollack, Paris•Jad Hatem,
UniversitéSaintJoseph,Beyrouth•Éric Marty, Université de Paris 7•Jean-Pierre
Thomas, Université York, Toronto, Ontario•Erika Tunner,Université
deParis12.

La collectionUniversités /Domaine littérairepoursuitlesbuts
suivants:favoriserlarechercheuniversitaire etacadémique de
qualité;valorisercetterecherche parlapublicationrégulière
d’ouvrages ;permettreàdes spécialistes, qu’ils soientchercheurs
reconnusoujeunesdocteurs, de développerleurspointsde
vue;mettreàportée de lamain dupublicintéressé de grandes
synthèses surdes thématiqueslittérairesgénérales.

Ellechercheàaccroîtrel’échange desidéesdansle domaine
de la critique littéraire;promouvoirla connaissance desécrivains
anciensetmodernes ;familiariserle public avecdesauteurspeu
connusoupasencoreconnus.

Lafinalité desadémarche estdecontribueràdynamiserla
réflexionsurleslittératureseuropéennesetainsitémoignerde
lavitalité dudomaine littéraire etde latransmission des savoirs.

ISBN :978-2-296-08744-6
© Orizons, diffusé etdistribué parL’Harmattan,2009

Seuils etRites
Littérature etCulture

Dans lamêmecollection

•Sousladirection dePETERSCHNYDER:
e
L’Homme-livre.Des hommes etdeslivres– de l’AntiquitéauXX
siècle,2007.
TempsetRoman.Évolutionsde latemporalité dansleroman
euroe
péen duXXsiècle,2007.
Métamorphosesdumythe.Réécrituresanciennesetmodernesdes
mythesantiques,2008.
•Sousladirection deTANIACOLLANIetdePETERSCHNYDER:
SeuilsetRites,Littérature etCulture,2009.
•Sousladirection d’ANNEBANDRY-SCUBBI:
Éducation –Culture –Littérature,2008.
•Sousladirection deLUCFRAISSE, deGILBERTSCHRENCKetde
MICHELSTANESCO†:
Tradition etmodernité enLittérature,2009.
•Sousladirection deGEORGESFRÉDÉRICMANCHE:
Désirsénigmatiques,Attirancescombattues,Répulsionsdouloureuses,
Dédainsfabriqués,2009.

•ANNEPROUTEAU,AlbertCamusoule présentimpérissable,2008.

ROBERTOPOMA,Magie etguérison,2009.
•FRÉDÉRIQUETOUDOIRE-SURLAPIERRE–NICOLASSURLAPIERRE,Edvard
Munch –FrancisBacon, imagesducorps,2009.
•MICHELAROUIMI,ArthurRimbaudàlalumière deC.F.Ramuzet
d’HenryBosco,2009.
•FRANÇOISLABBÉ,Querelle dufrançaisà Berlinavantla Révolution
française,2009.
•GIANFRANCOSTROPPINI DEFOCARA,L’amourchezVirgile:
LesBucoliques,2009.
•GRETAKOMUR-THILLOY,Presse écrite etdiscours rapporté,2009.

D’autres titres sonten préparation.

Sous la direction de
Tania Collani etPeterSchnyder

SeuilsetRites
Littérature etCulture

2009

Colloque international etpluridisciplinaire
organisé par
L’Institutderecherche en languesetlittératureseuropéennes
(ILLE—EA3437)

Université deHaute-Alsace
(du12au15novembre2008)

Cetouvrage estpubliéavecleconcoursde l’ILLE,
desConseils scientifique de laFLSHetde l’UHA,
duConseilGénéral duHaut-Rhin, duConseilRégional d’Alsace,
duDépartementfédéral desAffairesétrangères(Berne),
duConsulatgénéral deSuisseà Strasbourg,
de la Confédération européenne des
UniversitésduRhinsupérieur(EUCOR):
UniversitésdeBâle, deFribourg enBr., deKarlsruhe,
deMulhouse (UHA) etdeStrasbourg (UdS)

Avant-propos

esnotionsdeseuiletderitepeuvent servirde notions-cléspourétudier
L
desphénomènesd’interculturalité, detransculturalité, d’hybridité, de
«bricolage »culturel, desyncrétisme, maiségalementpouranalyserdes
stylesdevie quivarientpassablement selon le niveauculturel d’un groupe
oud’unesociété.Les sociologuesobserventqu’àpartirdumomentoù un
groupesesentmenacé dans son identité, il est tenté d’« élever» leseuil
d’intégration pouren interdire oudumoinsenrendre plusdifficile l’accès.
Les ritesontalorsleurimportance.À cetitre, lanotion deseuiltouche
de prèsoude lointousles systèmesqui nesontni mono-culturels,
nibiculturels.Elle peutêtre étendueàd’autresapproches.Lanotion deseuil
peutêtreabordéesousl’angle de lasociologie maisellerenferme également
desdonnéeshistoriques, puisqu’il estpermisde parlerdeseuil d’époque
(«Epochenschwelle »).SelonHansBlumenberg,cetype deseuilse laisse
observer, parexemple, entre l’Antiquité etle MoyenÂge, entre leMoyen
Âge etles tempsmodernes.Aussiceseuilreprésente-t-il le plus souvent
unecrise; souvent, le pasdécisifse fait sans réflexion préalable — maisle
dépassementde la crise, l’installation dans un nouvel espace, la construction
d’un nouvel « habitat» (ou« habitacle »), exige que la crisesoitformulée
etassumée.
Le passage du seuil peutimpliqueren mêmetemps unrite de passage.
L’un etl’autre ontlieuquotidiennement:le passage de l’enfanceàl’âge
adulte, le passage de lavieàlamort, lebaptême, le mariage, etc.Lerite
de passage peut signifieraussi l’admission dans un groupe nouveau(sur
le lieudetravail maisaussi lorsd’un examen, d’unesoutenance dethèse,
etc.), oule momentde fêterensemble le passage d’unesaisonvers une
autre (lesfêtes religieuses, parexemple).Maisilya aussi les transgressions
etlesblocages:lecarnaval;le gardien qui humiliecelui quichercheà
passerleseuil;etl’impuissancevis-à-visde lalangue peutàsontourêtre
considéréecommeunseuilrendantl’intégration dans une nouvellesociété
difficile.Unautre pointà aborder seralalittérature desmigrants:en quoi
l’exilconstitue-t-ilunseuil ?Quel est sonrôle dansleCurriculumd’un
écrivain;commentce dernierpeut-ils’intégreràla cultureaccueillante ?

8

AvantPropos

À la suite d’Erich Rothackerpourle domaineallemand etd’Arnoldvan
Gennep pourle domaine français, lesétudes surlesujet sontnombreuses
etméritent une discussionapprofondie.Le lecteur voudra bienseréférerà
la bibliographiecritique établie parTania Collani,àlafin du volume.
Lecolloque international etpluridisciplinaire organisé parl’Institut
derecherche en languesetlittératureseuropéennes(ILLE) du12au15
novembre2008àl’Université deHaute-Alsace, Mulhouse,s’étaitproposé
une approchetant sociologique qu’historique de ce dispositif notionnel
dontl’un desenjeux sera cependant son examen dansle contexte
deslittératureseuropéennes. Lesorganisateurs remercient toutparticulièrement
lesmembresducomitéscientifique,réunisdansleGroupe derecherche
«Interculturalité enthéorie etpratique », labellisé parlaConférence
européenne des universitésduRhinsupérieur(EUCOR),àsavoirlesprofesseurs
Manfred Beller(Université de Bergame),WolfgangEssbach (Université de
Freiburg),GenevièveHerberich-Marx(Université deStrasbourg),Joseph
Jurt(Université deFreiburg),Thomas Keller(Université deProvence),
GeorgesLüdi (Université deBâle),FreddyRaphaël (Université
deStrasbourg), pourleuraide précieuse.Leurs remerciements vontégalementaux
Universitésetau secrétariatpermanentd’EUCORqui ont soutenule projet
matériellement.
T.C. etP.S.

Présentation de l’ouvrage

TANIACOLLANI

e présent volumeal’ambition deréunirdesétudesetdes réflexions sur
L
leseuil etlerite issuesde différentsdomainesdes scienceshumaines:
de lalittératureàlalinguistique, de lascience desculturesàl’histoire.C’est
pour respectercette entente pluridisciplinairetrèsfertile que nousavons
décidé d’ouvrirlevolumeavecdeuxétudesen guise d’introduction:la
premièreancréesurdesphénomènesdeseuilslinguistiquesetculturels
(GeorgesLüdi), ladeuxième focaliséesurles seuilslittéraireset,
plusprécisément, poétiques(PeterSchnyder).Nousnous situons, encesens, dans
l’élan d’EdgarMorin qui, dans sonÉthique, parle de «seuil d’intensité »
enrelation à desexpériencesdiversesetà la force avec laquelle elles sont
vécues:

Vivre humainement, c’estassumerpleinementles troisdimensions
de l’identité humaine : l’identité individuelle, l’identitésociale et
l’identité antropologique.C’est surtout vivre poétiquementlavie,
ce qui nousarriveàpartird’uncertainseuil d’intensitédansla
participation, l’excitation, le plaisir.[…] Il procure desbéatitudes
charnellesou spirituelles.Il nousfaitatteindre l’état sacré:le
sacré est unsentimentquiapparaîtàl’apogée de l’éthique etdu
poétique.Lecomble de lapoésie,comme lecomble dansl’union
de lasagesse etde lafolie,comme lecomble de lareliance,c’est
1
l’amour.

C’estdanslesillage dece lien étroitentre l’identité humaine
etlesdifférentesdimensionsqu’elle peutprendre —
individuelle,sociale,anthropologique — etlafaçon devivre « poétiquement», que débuteradonc
cevolumeconsacréau seuil etau rite. Ainsi, l’article deGeorgesLüdise
1.EdgarMorin,L’Éthique : LaMéthode6, Paris,Seuil,2004, p.231.Nous soulignons.

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0

Tania Collani

penchesur uneétude descorrespondances(oudesnon-correspondances)
entre lesfrontièresde l’espace géopolitique etlesfrontièreslinguistiques,
démographiquesetculturelles.La contribution neconstitue pas seulement
une étude descriptive, maisaussiune invitationàfranchirleseuil de la
délimitation linguistique, dressé quelque partentre lanorme etlapratique,
carils’agitd’unseuil qu’onaurait tortdeconsidérercomme limitéau
champ linguistique: chaque foisqu’on parle de frontière, limite et seuil,
netouche-t-on pasauxhéritagesidentitairesde l’individuetde lasociété ?
Le lien entre langue, identité et société peutêtreaussi luen des termes
qui nesontpasceuxde l’éthique, maisquiserapprochentplusde
l’inspiration littérairesubjective.Dans uneconférence de1993,Yves Bonnefoy
montrecommentle poète peutêtre pris comme l’indicerévélateurd’une
réalité plus complexe, enraison deson degré d’ouverture etdesensibilité:

Carle poète, pourprendre forme, écoute leson desmots, il
suspend doncl’autorité du concept surl’enchaînementde
ceux-ci, il laisse doncl’infini de la chosese présenterdansles
vocables sous sanotionaffaiblie: ce qui est rouvrirlaparoleà un
2
pressentimentdumonde horslangage .

L’homme-poète est une entitésédimentée, en perpetuelle mutation, qui
vitdans uncontextesocial lui-mêmechangeantdans sesmultiplesétapes,
etquia recours à un instrument contingeanteten mêmetempséternel:le
langage.Si on litlesmotsde Morin, Bonnefoyetdesauteursici présents, on
estdonc amené àreconnaître qu’il existeune analogie entre les seuilsquise
présententdansdesdifférentesdimensionsetdisciplinesdu savoir.Dans
cette perspective,Peter Schnyderpartde l’affirmation que lespoétiques
aussi peuventêtre généralement considérées comme des seuils :le poète
doit s’y conformer, et cela aumoins avantCrise de versde Mallarmé.En
prenantenconsidération desidéesformelleset substantielles, l’auteurmet
en évidencece débatbinaire, quianimetoute lapoétiqueclassique etqui
peutêtrereconduitàladistinction d’Aristote entre l’ergonde l’artetla
praxismorale, etdeGoethe entremanièreetcontenu(Gehalt).Justifiée par
lesexigencesdesontemps,cettebinarité impliquetoujours une manière
juste et une manière moinsjuste de faire de lapoésie;etc’estexactement
decettebinarité normative enson essence, dece « portail »reconnuet
e
difficileà atteindre, que lapoésie du siècleavoulu se débarrasser.
XX
Influencée pardesimpératifshistoriques, descontingences socialesou
linguistiques, lanotion deseuil peut s’appliqueràun nombre indéfini de
disciplines,carelle est une partie intégrante du savoirhumain, de laforma
mentisde l’être humain.Danslapremièresection duprésentouvrage,Des
Seuilsetdes rites, nous avonsdonc voulunous arrêter sur cette
formesous2.GabrielleDufour-Kowalska,L’Artetlasensibilité:deKantà MichelHenry,Paris,Vrin,1996,
p.222.

Présentation de l’ouvrage

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jacente, comme nous l’avonsdéjà vu aveclesdeuxpremiers articles
;letroisièmearticle quicomposecette partie introductiveadopteuneapproche
pluridisciplinaire, quiconfronte ladimension individuelle etladimension
collective, ensoulignant cettetension permettantde franchirleseuil.Lerite
estprésentécommeune imagerécurrente lorsqu’on parle de la traversée
d’une étape:lorsqu’on franchitleseuil, onaccomplitpresquetoujoursdes
actes rituels à une échellesociale plus complexe; si on décide derester sur
leseuil, on est toujoursdanslechamp du rituel, maisils’agitd’unrituel
psychologique individuel etquia souvent tendanceà rentrerdanslecadre
de lamanie.La contribution deFrédériqueToudoire-Surlapierre met
précisémenten évidenceun deces comportementsmaniaques, quisont
de quelque façon le fruitd’unrefusdufranchissementdu seuil.En partant
de l’analyse du roman deThomasBernhardMaîtresanciens(AlteMeister,
1985), etàtraversl’obsession duprotagoniste pourletableaudeTintoret
l’Hommeàla barbeblanche, l’auteurabordeunesérie desujets sensibles
liésauxconceptsde passage etderitualisation maniaque.L’œuvre d’art se
trouveraitelle-mêmesurleseuil,commeunesorte de produitintermédiaire
qui évoque,suggère et rappelle
plusieursbinômesgéographiques,autobiographiques,artistiquesetculturelsen général.
C’estce que démontrent, dans unchamp d’enquête plusdélimité, les
articlesqui fontpartie de ladeuxièmesection,DesSeuilslittéraires.Les
auteurs sesontici interrogés surlamanifestation desimagesdu seuil, plus
oumoins symboliques, plusoumoinsmétaphoriques, qui peuplentdes
œuvreslittéraires.Enallantdoncdugénéralauparticulier, dumoderne
àl’ancien, on peut remarquercomment, même lorsque l’étudeconcerne
uneseule œuvre ou unseulauteur, lesnotionsdeseuil
etderiteapparaissent toujourscodifiées surla base dupassage etde lafonction mythique
qu’ilsconvoitent.Ils’agitde quelque façon d’unesymbolisation du seuil
que nous retrouvonségalementdansl’article d’Éric Lysøe, quitraite de
l’incertain franchissementdu seuil entre la vie etlamort,sujet
recoue
rantde lalittérature fantastique du siècle.Enrepérant unetradition
XX
littéraire quivadeGilgameshà Ulysse, d’ÉnéeàDante, l’auteur tisse
un lien entre leva-et-vientde lavieàlamort, fondésur une incertitude
absolueàl’instantde localiserle grand passage, etcertainsparadoxesde la
science moderne — le principe d’incertitudeayantété formulé en1927par
Heisenberg.Ilyadoncdesimages«codifiées», dontle passage de lavieàla
mort, qui ont un potentiel esthétique etpoétique inépuisable, puisqu’elles
relèventd’unesédimentation propre etcommuneànotreculture, entendue
3
au sensle pluslarge .
Toujoursinscrite dansl’effortdescriptif de l’amplespectre des
seuilspoétiquesetesthétiques, la conversation de l’écrivain,traducteur
etessayisteNimrod,autourdeses annéesde formation metenavantla
3.Voirparexemple MichelGuiomar,Principesd’une esthétique de lamort.Lesmodesde
présence, lesprésencesimmédiates, leseuil de l’Au-delà,Paris,Corti,1967.

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Tania Collani

question du franchissement des limites initiatives en relation d’une création
littéraire fortementinfluencée parlaproduction poétiquesuisse.Et si les
pagesdeDominique Meyer-Bolzinger se penchent surdesexemples tirés
desœuvresdeSimenon,Simon etModiano, AstridStarck-Adlerprésente
l’image du seuil comme marqueurdupassage d’une époque à l’autre,
dansla contribution qu’elleconsacreau recueil de poèmesintituléShveln
[Seuils]de l’écrivainyiddishsoviétiquePeretzMarkish. Leseuil devient un
pointd’instabilité,un instantde discontinuité,un momentd’extase, mais
surtout une métaphore efficace de l’homme quivitdans un aujourd’hui
changeant. Un ensemble de notionsévidentes setrouve dansla réflexion
deNoëlleCuny, qui proposeune lecture desécritsdeD.H.Lawrenceàla
lumière desdécouverteslesplus sensationnellesde lanouvelle physique de
Rutherford etde MaxPlanck.Eten passantparl’étude lexicographique
d’Anne Bandry-Scubbisurlafonctionstratégique que le mot«seuil » prend
àl’intérieurdeJaneEyredeCharlotteBrontë, MagdaCampaniniCatani
offreuneréflexionsurlagénéricité et surlesymbolisme du seuil dans son
étudesurleroman épistolaire d’EdmeBoursault, lesLettresdeBabet(1669),
oùlanotion deseuil littéraireapparaîtétroitementliéeàlaproblématique
de l’évolution desgenres.Ils’agitd’uneréflexion qui faitappel de quelque
façonauconceptde porosité deslimites,comme le démontreàsontourla
réflexion deGillesPolizzi: Thélèmeserait-elleuneutopieau sensde More,
ou bien faudrait-ilreconduiresa construction métaphoriqueà un protocole
génériquecodifié ?
Lanotion deporositérevient souventdanslesétudes consacrées aux
seuils ;elle marqueunesorte de degré derésistance que les
chosesopposent au changement.Leseuil entre différentsgenresetformeslittéraires,
le passage entreunecondition et uneautre, ladisponibilité d’unauteurou
d’une génération d’auteurs à adopter unautre mode d’écriture,se définit
souvententermesde porosité,comme le démontrece passage où Jean
Weisgerberdécritl’évolution desécrivainsetartistesd’avant-garde:

… lesmodernistes se libèrentde laquièteréalitéambiante, ils
sont[…]lespremiersàenregistrer uneactualité qui les remplitde
ferveur.Poreux, ils se laissentpénétrerparleculte duchangement
4
quesuscite l’accélération de l’èretechnologique .

Il n’yapasdechangementoude passage,sans une
dispositionauchangement ;il ne peutpas yavoirde franchissementdu seuilsans unecertaine
dose de porosité,terme qui estlui-mêmesuspenduentre le domaine
physique etle domaine métaphorique, étantdonné que la« porosité »serait
la« propriété d’uncorpsqui présente desintersticesentresesmolécules»,
oula« propriété d’uncorpsqui présente detrèspetitsorifices, detrès
e
4.JeanWeisgerber,LesAvant-gardeslittérairesduXXsiècle,vol.II,Budapest, AkadémiaiKiado,
1984, p.1076.Nous soulignons.

Présentation de l’ouvrage

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5
petites cavités» .Enrestant toujoursdanslechamp de lamétalittérature,
Jean-FrançoisPerrin, dans unarticle de2005surl’invention dugenre du
conte oriental, parle de la« porosité » desgenreslittéraires, presque dans
une mêmeacception que le «seuil »:

e
Finalement, les« Mille et un » ontoffertauXVIIIsiècle européen
une façon (ycompris satirique) d’aborderle non-soi, d’élargirla
perception (ladialectique) de l’inconnudansleconnu, d’accentuer
laporositéde lafrontière dumerveilleux— permettant àla
fin du siècle la connivencechez Cazotte dufantastique etde
6
l’illuminisme, oul’espèce d’onirisme picaresque dePotocki .

Certains auteursont reconduitla réflexionsurlanotion des seuilset
des rites àdesimagesprécises,tellesque laporte oule mur,auxquelsnous
avons consacré la troisièmesection intitulée,De latraversée du seuil.La
porte etle mur constituent une figurationcodifiée de la traversée oude la
non-traversée, qui,à un niveauplusmétaphorique,reviennentdansl’article
deRégineBattistonsurquelques romansdeWinfriedGeorgSebald:sur
l’embrouillé écheveaudesfilsquirelientlesdifférentspersonnagesavec
leurpassé,seconstruisentlesdestinsd’êtres vulnérablesdecelle qu’on
définitcommelalittérature des ruinesdudeuxièmeaprès-guerre.Suspendu
entre lesimulacre et son interprétation, l’image dumurmarque ladivision,
leseuil infranchissable que parfoisl’Histoire dresse devantlesconsciences
etleschoixdesintellectuels,comme le démontreThomasZenetti dans
salecture deHeinerMüller. Peut-il exister un équilibre entre lesacrifice
demandé parla communauté etle droitde l’individude poursuivreson
bonheurpersonnel ?Y a-t-ilune façon deconcilierlamémoirecollective et
le processusderemémoration individuel ?Cristina Vignali, dans sonarticle
surl’auteuritalienDinoBuzzati, etMichel Arouimi, dans sonun article
surl’écrivainsuisseCharles-FerdinandRamuz,analysentde quelle façon la
porteassumecette fonctiontransitionnelle, positive ounégative.
Souventles ritesculturelscorrespondentou se manifestentdansdes
formeslittérairesprivilégiées,c’est-à-dire desformesqui deviennent
presque descristallisationslittéraires ritualisées. Aufond, comme
JeanMarieSchaefferl’écrit, l’identité générique d’untexte nese définitpas
seulementàtraversladescription desescomposantescomplexes:

5.
6.

Elle estliéeaussiaufaitque lesœuvres,tantécritesqu’orales,
ont toujours un mode d’être historique.Toutacte de langage

Définition duTrésorde lalangue française.
e
Jean-FrançoisPerrin, «L’invention d’un genre littéraireauXVIIIsiècle »,Féeries, n°2:Le
Conte oriental,2005, p.26.Nous soulignons.

1

4

Tania Collani

est contextuel et on n’accède à sa réalité pleine quesi on peut
7
l’ancrerdans cecontexte .

Laforme, le genre littéraire lui-même dépend du contexte historique
et culturel qui, pour sapart, privilégiera un mode decommunication plus
efficace par rapport aux autres. Ainsi nous trouvons un lientrèsétroitentre
des ritesfondant une culture (l’étatd’exception, l’assassinat, le duel,
lavengeance, la polémique) etdesgenre littéraires, comme le drame, l’exorde, les
écritshistoriques, l’écriture mémorialiste.C’estpour cetteraison que nous
avons choisi deconsacrerlaquatrièmesectionauRite en littérature, en
entendantparlà une manifestation dans saforme et soncontenulittéraires.
Toutenabordantdesdifférents sujetsd’analyse (littérature,sciences
de la culture, linguistique, etc.), les tramesde l’Histoire etdespassages
historiques(évolutifsouinvolutifs)sont toujours trèsprésentslorsqu’on
parle deseuilsetderites. Ainsi TillR.Kuhnlea recours àl’œuvre deCarl
Schmitt, historien dudroitetphilosophe politique, pour relire quelques
piècesdeCorneille etRacine.Ilsouligne notammentle lien
étroitqu’entretientleconceptdesouverainetéaveclanotion d’étatd’exception,c’est-à-dire
d’unesituation dansl’Histoire oùl’appelàlamanifestation dupouvoir
souverains’avère inéluctable —àsavoirdanslesmomentsdecrise provoqués
par une guerre oulamortdu souverain.EtMichelFaure, en donnant un
vasteaperçu surles conceptsde nature et cultureau sein de laphilosophie
e e
politique duet siècle, prolonge de quelque façonuneréflexion
XVII XVIII
chèreàlanotion du seuil etdu rituel, en prenant commetexte deréférence
lesFragmentsofAncientPoetry(1760) deJamesMacpherson / Ossian. Il
s’agitd’études surlerite etlerituel qui ne peuventpasignorerle contexte
historique,toutcomme le prouventlesarticlesde Philippe Legros, Laurent
CurellyetMarietteCuénin-Lieber.Nous avonsdonc regroupésurla base
de leur cohérencethéoriqueces trois articlesqui étudient respectivement
lerite de passage qui mène de la« douceur»salésienneàlajouissance
sadienne, la rhétorique de Milton,telle qu’ellese déploie dans sesécrits
e
régicides, etla frontière quisépare le duel de l’assassinatau siècle.Et
XVII
toujoursàproposdes textesécritspourdesoccasions rituellesprécises, les
deuxderniersarticlesde laprésentesection nousfont revivre des rituels
de l’Antiquité :CélineUrlacher-Bechtétudie
quatredictionesditesscholasticae,carprononcéesdans uncadrescolaire de Magnus FelixEnnodius, et
Marie-LaureFreyburger-Gallands’interrogeautourdescultesàmystères
antiquesqui impliquent une initiation,c’est-à-dire des ritesde passage.
La cinquième etdernièresection, intituléeDes seuilsculturels,se
compose de deuxpartiesquiconstituentlesdeux voletsd’une même
problématique.Lapremière partie estconsacrée plus spécifiquementaux
seuilslinguistiques:Marina Allal introduit un dilemme fort,tantauniveau
théorique quetextuel, àsavoirquel estleseuil linguistique etculturel
7. Jean-MarieSchaeffer,Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?,Paris,Seuil,1989, p.108.

Présentation de l’ouvrage

1

5

quidémarque lalimite d’un peuple, d’une littérature, d’unesociétéaprès
un événementindiciblecommecelui de la Shoah ?Et, enrestantdansle
milieulittéraire germanophone, Manfred Bellerdonneun aperçuample et
originalsurquelquesauteursqui ontchoisi l’allemand comme langue
littéraire,touten partantd’une autre langue maternelle. Leshistoiresde Yoko
Tawada,EmineSevgiÖzdamar,RafikSchami,FawziBoubia,tracent un
portraitcomplexe etfertile de l’intégration.Alorsque ladeuxième partie
estfocaliséesurtout surdes seuilsetdes rituelsculturelsethistoriques.Si
dans sonarticle,ThomasKellerdécritles seuilsetles ritesdupointdevue
« performatif », en faisant recoursàuncorpusd’exemples tirésducontexte
franco-allemand,Jean-DominiquePoli, enajoutant unetouche historique
au volume, étudie leseuil de l’époque marquée parNapoléonBonaparte,
entreRévolutioncorse etRévolution française,àtraversl’étude de deux
textes rédigésdanslajeunesse dufuturEmpereur.
Ense penchant surlevolume dans son intégrité,c’estlanotion de
culturequiconstitue le pivotautourduquel le passagese faitounese fait
pas,comme l’écritFrédériqueToudoire-Surlapierre dans sonarticle:si
onseréfèreauxétudesdeFreud,Róheim,AltusserouBourdieu, on peut
notercommentla culturereprésenteun « passage obligé », quiconcentre
les seuilsqu’elles’incombe de franchir.Lalittératurereprendsouventce
pari faitauniveauculturel, en lesublimantdansdesimagesoriginales
e
(comme lapoésie du siècle) ouquiserefontàunetradition (comme les
XX
Mystères, lesentretienshistoriques, etc.).Leseuilseraitdoncune notion
nécessaire pourpenserla culture;alorsque leriteseraitporteurd’unesorte
defonction emblématisante, permettantàl’individude passerd’un étatàun
autre.Danslesdeuxcas, nous trouvonsdeux sujetsqui n’en fontqu’un,
danslesquelsles scienceshumaineset socialesont trouvé etcontinuentà
trouver unchamp dialectique fécond.

ILLE—Institut de recherche en langues et littératureseuropéennes
Université deHaute-Alsace,Mulhouse

DesSeuils et desRites

Mais où sont doncrestées
lesfrontièreslinguistiques?

ou:Commentgérerladiversité linguistique
dansdesespacesde plusen plusplurilingues

GEORGESLÜDI

Lesfrontièreslinguistiques : une
réalitésocialesubjective

nereprésentation fréquenteconsisteàpenserque
lesfrontièreslinguisU
tiquesgéographiques, quireprésententla coexistence, dans un espace
géopolitiquesuperordonné, de groupeslinguistiques voisins,séparentdes
entitéspolitiques, historiquesetdémographiquesnettesethomogènes.
Elles sonten généralreprésentées, dansdescartesgéographiques,comme
lignesdansleterrain.Cetteconception
desfrontièresesthautementquestionnable.
Il est vrai que lalangue est sansaucun doute l’un desprincipaux
facteursdecohésion etde discriminationsociales.Cecis’explique par sa
double fonctioncomme emblème de l’identitésociale, maisaussi et surtout
comme lieumême desa construction.Nous« identifions»
nosinterlocuteurs surla base detracesde leur« identité » dansleurmanière d’être et
d’agirdansl’interactionsociale.Certainespratiqueslangagières yjouent
1
unrôle important.Ils’agitdecritères subjectifs.Comme disentLePage et
Tabouret-Keller :

1

.

HowardGiles, «Ethnicitymarkersinspeech »,inK.Scherer,H.Giles(éd.),SocialMarkers

2

0

GeorgesLüdi

Groups orcommunitiesand thelinguistic attributesofsuch
groupshave no existential locusother than inthe mindsof
individuals, andthatgroupsorcommunitiesinhere onlyinthe
2
wayindividualsbehavetowardseach other.

Danslecadre d’uneconceptionconstructiviste de l’identité et, par
conséquent, de groupesetde leurs cultures, l’identité ne peutplusêtre
considéréecommesimplement« donnée » etnereprésente pasnon plus
unsimplecontenu traditionnelauquel l’individudoit s’identifier.Les
individusetgroupesparticipent, parleur comportement,àlaformation
de leuridentité, quirésulte de décisionsetde projetsplutôtque
decondi3
tionnementsetd’entraves ;plusgénéralement, le langage estl’instrument,
l’expression etle lieu simultanémentde la constructionsociale de la réalité
4
sociale .VoilàpourquoiLePage et Tabouret-Keller
considèrentlecomportementlangagier commeunesérie d’actesd’identitéà traverslesquelsles
interlocuteurs révèlentetleuridentité personnelle etleur aspirationàdes
5
rôles sociaux.En d’autres termes, lafrontière entre groupeslinguistiques
seconstruit,confirme et restructureàtraverslesemplois successifsd’actes
d’identité.
Cesgroupeslinguistiquesnecoïncidentquerarementavecdesentités
politiques, historiquesetdémographiquesnettes:1°Souvent, lescritères
politique ethistorique mènentàdescarteslinguistiquesdifférentescomme
danslecasdesfrontièreslinguistiquesentre le françaisetl’allemand,voire
nationale entre la France etl’Allemagne.2°Dupointdevue
démographique, desfrontièreslinguistiquespeuvent bougerdansletemps comme
l’illustre lerétrécissementdu territoire du rhétoromanche par rapport à
6
celui de l’allemand .
Cesexemplesne mettentpasfondamentalementencause l’existence
de frontièreslinguistiques. Maisil estdevenumanifeste que cette notion
recouvreuneréalité extérieure ambiguë. Letermevéhicule aucontraire des
significations souventdifficilementconciliablesetles«
frontièreslinguistiques» des unsdiffèrentparconséquent souventbeaucoup de cellesdes
autres.En effet, lesfrontièreslinguistiquesfontpartie de modèlesdescriptifs
etpartagentavectouteslesautresformesde modèle le faitd’êtrepartielles,
c’est-à-dire qu’ellesnereprésententqu’un petit sous-ensemble desobjetset

2

.

3

4

.

.

5.
6.

inSpeech,CambridgeUniversityPress,1979,p.253.
RobertLePage, Andrée Tabouret-Keller,ActsofIdentity,CambridgeUniversity Press,1985,
p.4.
VoirdéjàAlberto Melucci,L’invenzione del presente.Movimenti, identità,bisogni individuali,
Bologna, Il Mulino,1982, p.89.
Voir PeterBerger, ThomasLuckmann,La Constructionsociale de laréalité,Paris, Méridiens,
1969.
RobertLePage, Andrée Tabouret-Keller,op.cit., p.14.
Voir Jean-Jacques Furer,LeRomanche en péril ?Évolution etperspective, Berne, Office
fédéral de lastatistique;Office fédéral de la culture,1996.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

2

1

relations qui constituentl’« original », et celui d’êtrepartiales,c’est-à-dire
que lechoix,voire lapertinence deséléments choisisest subordonnéà une
visée descriptive ou argumentative.Elles sontdoncinséparablementliées
aux représentationsetauxidéologiesdesgroupes sociaux respectifs:elles
sontdeslignesde démarcation entre groupesconstruitesparlesmembres
mêmesdecesgroupes.Il n’estdoncrien que normal que lafrontière
linguistique d’un ministre françaisetcelle d’unautonomistecorse
necoïncidentpas ;cardesidéologiesdifférentespeuventengendrerdesconceptions
mutuellementincompatiblesdes territoiresetdesfrontièreslinguistiques.

Représentations socialesdivergentes
desfrontièreslinguistiques

L’analyse desdiscoursmanifeste l’existence dereprésentationsdivergentes
nonseulementquantàl’endroit, maisaussi quantàlanature desfrontières
linguistiques.En d’autres termes, la« partialité » descartes-modèles résulte
aussi et surtoutdufaitque différentsgroupes sociauxpeuventavoirdes
représentationsopposéesde la« même » frontière linguistique.Nous
voudrionsen particulierdistinguer, ici, entreuneconception «séparatiste » et
uneconception « intégrative ».
Lapremière est trèsfréquenteauprèsdeslocuteurs unilinguesdes
grandeslangues véhiculaires.Ellereposesurl’idée d’uneconcurrence entre
leslanguespourle pouvoir ;l’objectif politiqueseraitalorslastabilisation
desfrontièreslinguistiques(ou un gainterritorial) etl’homogénéisation des
territoireslinguistiquesàl’exemple de lafrancisation de la France oude
l’italisation de l’Italie.Dans unetelleconception, lesgroupeslinguistiques
sontperçuscomme engagésdans une « guerre deslangues»comme le
suggèrentde nombreusesmétaphoresguerrièrespourparlerdes relations
entre langues,voire groupeslinguistiques.
L’image de la compétition darwinienne pourla suprématie miseàpart,
l’idéologie «séparatiste »révèleune méfiance fondamentalecontretout ce
quisentle métissage, en particulier contre le mélange de langue «considéré
7
comme honteux, irrecevable,voire même enunsensmaudit» .On peut voir
làlerefletd’une « idéologieunilingue »répandue,selon laquelle —touten
admettantqu’ilvautmieuxparler une languestandardisée qu’unevariété
vernaculaire —toutevariétévernaculaire « pure » estencore préférable
àdes variétésmixtes, quisontinterprétéescommesigne de décadence et
8
comme preuve d’une personnalité instable et troublée .Dans cecadre, les

7

.

8.

PierreCadiot, «Lesmélangesde langue »,inG.Vermes,J.Boutet,France,Paysmultilingue,
t.II,Paris,L’Harmattan,1987, p.50.
L’arrière-plan idéologique decesconceptions remontetrèsloin.Il estfondésurl’idéereçue

2

2

GeorgesLüdi

bilingues,surtoutles
bilinguesprécoces,seraientmenacésdansleuridentitécognitive et sociale — et représenteraientdonc un « danger» pourla
société...
Or, chezcertainsmembresde communautésfrontalièresqui
entretiennentdes rapportsétroitsavec leurs voisinsalloglottes, on peutobserver
une autre conception de la frontière : « Malgré lesdifférendsinévitables,
9
onretrouve laculture de lafrontièrequetous ressentent» , ditWindischà
proposdes zonesfrontièresenSuisse.

Cetteculturese développeàpartirdesinteractions
intercommunautairesinévitables, interactionsqui finissentpar
créer une mentalité particulière oùl’onsesent« entre lesdeux».
Ce qui,ailleurs,tourne en opposition,voire en exclusion, devient
icicomplémentarité enrichissante.L’expression «barrière de
10
Röstis» est ressentiecomme non pertinentecarcontradictoire
11
avec ce queviventquotidiennementlesgens.

Lafrontière linguistique n’estalorspas vécuecommeune ligne qui
sépare, maiscommeunezone decontactplusoumoinsbilingue;etce
bilinguisme n’estpasperçucommeun pis-aller, maisaucontrairecomme
unesource derichesse pourlasociété, qu’ils’agitdecultiver. Onretrouve
cettevision dansle message du ConseilFédéralsuisseaux Chambres
concernantl’article116de la Constitution:

Le plurilinguisme devraitêtre davantage encouragé, et ce
nonseulementdansl’optique de laliberté de lalangue etde
l’épanouissementpersonnel, maiségalementparce qu’ilconstitue
un facteuressentiel derapprochemententre leslanguesetles
cultures.

Aucune de cesdeuxperspectivesn’est« donnée »;ellesfont, lesdeux,
partie d’un ensemble deconnaissancesetdecroyancesquotidiennesqui ont

9.

10.
11.

selon laquelle l’unilinguismereprésente l’étatoriginel,vouluparDieuet /oupolitiquement
légitime desêtreshumains.Cestéréotypes’observe d’une partdansla Bible,àsavoirdansla
croyance que le plurilinguisme,résultatd’une «confusion », pèsesurleshommescommeune
malédiction divine depuisla construction de latourdeBabel (Genèse11,6-7). On leretrouve
danslaphilosophie grecqueàpartird’Aristote;la Renaissance l’a à sontourhérité de la
scolastique médiévale.Danslapériodeallantde la Révolution française (Barère etGrégoire)
àlaPremièreGuerre mondiale et sousl’influence d’idées romantiques(Herderet Fichte),
oncommenceà traiterles sentimentsnationaux àl’image des affaires religieuses, d’en parler
avecdesmétaphoresempruntées àl’histoiresainte etdeconstruire le mythe de la« nation »
quisereflèteraitdanslalanguecommune.
UliWindischetal.,LesRelationsquotidiennesentreRomandsetSuisseallemands:lescantons
deFribourg etduValais,vol.II,Lausanne,Payot,1992, p.510.
Quicaractérise lamentalité «séparatiste » enSuisse.
UliWindischetal.,op.cit., p.510.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

2

3

toutes lescaractéristiquesd’uneréalitésocialeconstruitedans un processus
discursif historique parlesmembresde groupes sociaux.Il estcapital de
comprendre que lavision linéaire,séparatrice de lafrontière n’estni plus
«réelle » ni plus« naturelle » quecelle de la culture de frontière, maisque
lesdeux relèventde processus sociauxetdiscursifs similaires.

Versde nouvellesconceptionsdes
frontièreslinguistiques

Àlasuite deces réflexions, deuxdéveloppementsméritentd’être
mentionnés:1°sousl’impactde lamobilitécroissante, l’homogénéité des
territoireslinguistiquescontinueàs’effriter,
nonseulementàleurspériphéries, maisdansleurscentresmêmes. Ainsi, lesnouvelles« frontières
linguistiques» passent-elles souventàl’intérieurd’une maison, entre deux
appartementsoccupéspardeslocatairesde languesdifférentesaucœurde
nosgrandes villes.L’hétéroglossie de plusen plusmarquée,surtoutdes
12
espaces urbains, entraîne de nouvelles représentationsducontactdes
langues ;2°l’accroissementdunombre de personnesplurilinguesmène,
d’autre part,à admettre que lescontactslinguistiques se
déplacentprogressivementdu terrain (frontièresphysiquesonthe ground)versl’esprit
même deslocuteurs(frontièresmentales,inthe mind);or, précisément,
lanotion de « frontière » fait-elle encore du sensau sein derépertoires
plurielsmobiliséspardeslocuteursplurilinguesen fonction debesoinsde
communication précis?
Ilyaunevingtaine d’annéesdéjà,WilliamMackey,spécialistereconnu
duplurilinguisme, écrivait:«Nuestrageneración es testimonio de
lalibera13
ción definitivade lalenguadesusconstriccionesde espacioydetiempo ».
Àlamême époque, oncommença àsoulignerque les sociétéseuropéennes
devraientaccepter, etce pendantplusieursgénérations,

[that] apartfromcitizensofstatesofthe normalsort[...]there
arewholecommunitiesmaintaining links withtwocountriesor
living inadiasporawhich isamore importantfocusforidentity
14
than nationality.

12.VoirGeorgesLüdi, «Basel:einsprachigund heteroglossisch
»,ZeitschriftfürLiteraturwissenschaft undLinguistik, n°148,2007, p.132-157.
13.WilliamF.Mackey, «The generalization of modelsof languagesincontact»,inP.H.Nelde
(éd.),Theorien,Methoden undModelle derKontaktlinguistik, Bonn,Dümmler,1983, p.11.
Tr.:«Notre génération estletémoin de lalibération définitive de lalangue descontraintes
spatialeset temporelles».
14.JohnRexetal.(éd.),ImmigrantAssociations inEurope, Aldershot, Gower,1987, p.9.

2

4

GeorgesLüdi

EnFrance, laDélégation généraleàlalangue française etauxlangues
deFrance enatenucompte en incluantl’arménien, leberbère, lesdialectes
arabes, etc. danslaliste des« languesdeFrance »avecl’intention manifeste
de permettreauxlocuteursdeceslanguesd’obtenir un minimum
d’ensei15
gnementformel dansceslangues.
Démographiquementparlant, il nes’agitquetrès rarementd’« îlots
16
alloglottes»unilingues, etceci pourdeux raisons: a) démographiques ;
etb)théoriques.
a)EnSuisse, oùlarépartition deslanguesapuêtre particulièrementbien
étudiée grâceaux recensementsfédéraux successifs, des regroupementsde
locuteursde lamême langue d’origines’observentbienauniveaumacro.
Parexemple, ladensité deslusophonesestnettementplusélevée enSuisse
romande qu’enSuissealémanique.Maislespourcentages restentfaibles ;
et, même dansles villesoùla concentration deslanguesnon nationales
estgénéralement supérieureàlamoyenne, larépartition deslangues sur
un ensemble géographique nes’explique paspardescritèreslinguistiques
(regroupementexclusif deslocuteursd’uneseule etmême langue), mais
17
biensocioéconomiques.Ainsi, leslocuteursde l’anglaisetdunéerlandais
d’une part, du turc, duportugaisetde l’albanaisde l’autrecohabitent-ils
danslesmêmesquartiers,voire immeubles.
b)Un « îlotalloglotte »seraitfoncièrement unilingue.Or, lagrande
majorité desalloglottesestplurilingue ou surle pointde le devenir.Ainsi,
lalinguafrancadanslesquartiersdeBâlecaractériséspar untauxélevé
18
d’immigration est-elle l’allemand .
L’hétérogénéité des territoireslinguistiques repose, en d’autres termes,
19
nonseulement surdes répertoireslinguistiques sociaux très variéset
variables, maisaussi et surtout surle faitque lesinterlocuteursmobilisent
20
souvent, dansleur vie quotidienne, des ressources verbalesplurielles.Nous

15.
16.
17.

18.
19.

20.

Voirhttp://www.dglflf.culture.gouv.fr/(consulté le18/03/09).
VoirGeorgesLüdi, «ÎlotsalloglottesenSuisse »,La Linguistique,vol.XXX,n°2,1994, p.17-35.
VoirGeorgesLüdi, «Lesmigrantscomme minoritéslinguistiquesenSuisse ? »,Babylonia,
vol.III, n°1,1990, p.6-15;GeorgesLüdietal.,LePaysage linguistique de la Suisse, Berne,
Office Fédéral deStatistique,1997;GeorgesLüdietal.,LePaysage linguistique enSuisse,
Neuchâtel, Office Fédéral deStatistique,2005.
VoirGeorgesLüdi, «Basel:einsprachigund heteroglossisch ».
SusanGal, «Linguisticrepertoire »,inU. Ammonetal.(éd.),Sociolinguistics:
AnInternationalHandbookoftheScience ofLanguageandSociety, Berlin,WalterdeGruyter,1986:«The
totalityof linguisticresourcesavailableto membersofa communityfor socially
significantinteractionsconstitutes the linguisticrepertoire ofthatcommunity.The
linguisticresourcesincludeallthe differentlanguages, dialects,registers,stylesandroutines spokenby the group ».
Ceterme deressourcesdésigneun ensemble indéfini etouvertde
microsystèmesgrammaticauxet syntaxiques(etbiensûraussi mimogestuelsetnonverbaux), partiellement stabilisés
etdisponiblesaussibien pourle locuteurque pour son interlocuteur.Cesmicrosystèmes
peuventprovenirde différentes variétésd’une langue oude plusieurslangues,ainsi que de
diversesexpériencesde nature discursive.Ces ressourcesontlaforme d’ensembles
semiorganisésde moyensparfoishétéroclites,
pareilsàdesboîtesàoutilspourbricoleurs.Certaines sontpréfabriquéesetmémorisées, d’autres sontdesprocéduresdecréation d’énoncés

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

2

5

auronsl’occasion derevenirplusbas surcesformesde parlerplurilingue
quicontrastentaveclesdénonciationsde l’impurmentionnéesplushaut.

Gérerladiversité linguistique:
l’exemple dumonde du travail

Lespolitiqueslinguistiquesofficiellesn’acceptentqu’avec beaucoup de
réticenceslesdiversesformesd’hétéroglossie,voire l’existence de «
nou21
vellesminoritéslinguistiques» .Il estfréquentd’entendre dire que des
espacespolitiquesetdespopulations scolairesmixtes sontàl’origine de
problèmesetdecoûts supplémentaires.Il en estde même dansle monde des
entreprises — que nousavonschoisi pourapprofondirnos réflexions —à
propos d’un personnel linguistiquement mixte.Ainsi, un responsable
d’une entrepriseopérantdesdeuxcôtésde lafrontière linguistiqueàla
suite d’une fusion entre deuxentreprises unilinguesavoue, en parlantd’un
possibleretouràl’unilinguisme:

Alors[...] dupointdevue économique, jevoisévidemmentdes
avantages.En effet, lebilinguismerend lesprocessusinternes
pluscompliquésetengendre descoûtsparce que nousdevons
traduirecertaineschoses, nousdevonsen particulier traduiretous
lesdocumentsdestinésauxclients.Cela complique finalement
aussi matâche, parexemple j’organise deuxfoisles réunions
dupersonnel,une foisenallemand,une foisen français. Au
degrécadre, je lesprendsensemble, je disqu’ilsdoiventen être
capables, maisaudegré personnel, je fais une foisenallemand et
une foisen français.Celaprend deux soiréesaulieud’uneseule,
22
etavecletemps,celas’accumule .

Pourtant, de nombreux spécialistes soutiennentl’hypothèse que ladiversité
linguistique qui prévautdansdes zoneslinguistiquementhétérogènes(dont

21.
22.

inédits, parmi lesquellesontrouveaussi desmoyensheuristiquesdestinés soitàrenforcerles
ressourcesexpressivesdéjàdisponibles,soitàdévelopperdeshypothèsesd’interprétation de
l’autre langue. Autrementdit, ellespermettentde créeretde jouer, de conduireuneactivité
verbale dansdescontextesparticuliers, doncde prendre des risques(en particulierlerisque
de faire deserreurs,voire de ne pas seconformeràlanorme prescriptive).Pourdes
références,voirDanièle Moore, VéroniqueCastellotti (éd.),La Compétence plurilingue:regards
francophones, Bern, PeterLang,2007;GeorgesLüdi, BernardPy, «Tobe ornot tobe…a
multilingualspeaker»,InternationalJournal ofMultilingualismandMulticulturalism,vol.VI,
n°2,2009, p.154-167.
VoirGeorgesLüdi, «Lesmigrantscomme minoritéslinguistiquesenSuisse ? ».
CorpusDYLAN.

2

6

GeorgesLüdi

beaucoup de régions urbaineseten particulierlarégion duHaut-Rhin dans
laquellececolloquealieu)ainsi que dansdeséquipesmixtesau travail peut
constituer unatoutplutôtqu’un obstacleà condition d’êtrebien gérée.Cela
signifie qu’unesociété européenne fondéesurla connaissance,visant à assurer
le développementéconomique etla cohésionsociale, peutêtrecréée en dépit
d’une diversité linguistiquetoujoursplusimportante.Découvrirdansquelles
23
conditionscelaestpossible,voilàlebutduprojetD, danslecadre duquel
YLAN
l’équipe derecherche de l’Université de Bâleassumeunetâche derecherche
portant surlesentreprises situéesdanslecontexte poly- ouhétéroglossique de
larégion de Bâle. Cetterecherche portesurle monde du travail (despetiteset
moyennesentreprisesauxorganisationsmultinationales)appréhendéau travers
desquatre dimensionsduprojetetleursinterrelations(àsavoirlespratiques
langagières, les représentationsduplurilinguisme etde ladiversité linguistique,
observablesau traversdudiscoursetde l’interaction, lespolitiqueslinguistiques
desétatsouautresinstitutionsd’étatetinstitutionspubliques[àl’échelle locale,
régionale, nationale et supra-nationale],ainsi que
letraitementdeslangues[language management]de lapartdesentreprisesdu secteurprivé, et, finalement,
lecontexte ouenvironnementlinguistique danslequel lesacteursopèrent).Il
s’agitde procéderàdesenquêtesdeterrain qui
montrentcommentlesprofessionnelsissusdecontextes trèsdifférents traitentpratiquementlaquestion du
plurilinguisme— quecesoitdanslamanière dontilsorganisentleurs réunions,
structurentdespratiquesdecollaboration, prennentdesdécisions,se donnent
des règles, négocient voire imposent unchoixde langue,
formulentdespolitiquesetdesprisesde positionsgénéralesconcernantl’emploi deslanguesdans
l’entreprise.L’équipe de l’Université de Bâles’intéresse en
particulieràlamanière dontdesentreprisesélaborentleurgestion deslangues,afin de mesurer
l’impactdecette dernière etde la confronteravecdespratiquesactuellesdans
24
lesmêmesentreprises.
Le premierconstatde l’enquêtebâloisearévélé que detrèsnombreuses
entreprisesontprisconscience de ladiversité linguistique et y réagissent
par un ensemble de mesures(pas toujoursexplicitées, il est
vrai)comprenantparexemple le façonnementdupaysagesémiotique de l’entreprise
(semioticlandscaping), l’élaboration d’un ordre pourla communication
interne etexterne, lapolitique derecrutementdupersonnel, laformation
23.DYLAN(Dynamique deslanguesetgestion de ladiversité) est un projetderecherche intégré
du sixièmeProgramme-cadre européen, d’une durée decinqans(2006-2011), issude la Priorité
7«Citoyenneté etgouvernance dans unesociété fondéesurla connaissance »,rassemblant19
universitéspartenairesprovenantde12payseuropéens(http://www.dylan-project.org).Pour
unaperçu:Anne-Claude Berthoud, « Le projetDYLAN“Dynamiquesdeslanguesetgestion
de ladiversité”.Unaperçu»,Sociolinguistica, n°22,2008, p.171-185.
24.Nousentendonspar« gestion ou traitementdeslangues» l’ensemble desmesuresprisespar
l’entreprise pourintervenir surles représentationslangagièresainsi quesurla construction
etlamise en œuvre des répertoireslinguistiquesdesesmembresencommunication interne
aussibien qu’externe.Cesmesures sontàdistinguerdes« politiqueslinguistiques» de l’état
oude larégion oùl’entreprise est située, qui fontdoncpartie ducontexte quivadéterminer
safaçon detraiterleslangues,sa«stratégie linguistique ».

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

2

7

linguistiquecontinue, lamobilité interne entre paysou régionsde langues
différentesetlechoixdeslanguesdanslespageswebde
l’entreprise.Schématiquement, on distingueratroisphases:

Philosophie de
l’entreprise

Mesures
d’intervention
déclarées

Impact surles
pratiques

Danslecontextebâloiset suisse,cela concerne l’allemandcomme
langue officielle de la Suissealémanique, le françaiscomme
languevoisine parlée parde nombreuxemployés(etlangue officielle de la Suisse
romande), dans une moindre mesure l’italien (langue de l’immigrationainsi
que langue officielle de la Suisse italienne),ainsi que l’anglaisparlé parde
nombreux« expats» etcomme languevéhiculaire internationale.
On observe, parailleurs,une importantestratification de lagestion des
languesau sein decesentreprises, des règlespouvantêtre instauréesàdes
niveauxhiérarchiques trèsdifférents, être d’une grandecohérence làoùles
échelonsinférieursimplémentent unevisionstratégiquecommune, mais
aussi manifesterd’importantes rupturespartoutlàoùletraitementdes
languesestinfluencé pardesfacteurscontradictoires.
Or, laphilosophie de l’entreprisetelle qu’elleressortd’uneanalyse
detextesofficiels, des sitesinternetetd’entretiensavecdesdirigeants
(les« discoursdominants») manifestesouvent uneautreconception de
ladiversité linguistique que l’analyse despratiques. Ainsi,unetendance
de lamultinationalePharma averslechoixde l’anglaiscommecorporate
25
language(doncversl’unilinguisme pour toutecommunication interne)
est-elle parexemple nuancée (oufreinée ?) parle faitque l’allemand et
le français sontmassivementemployésdansdes
sectionsetdeslaboratoires, maisaussi dansla communication officielle de l’entrepriseavecses
employés.LeService publicAprôneune philosophietoute différente:

De manière générale, « leService publicA» prône l’égalité des
chances.Hommesoufemmes,Suissesouétrangers,Tessinois,

25.Notons, ici, que latendance de faire de l’anglais une langue officielle partielle enSuisse n’est
plusnécessairement taboucomme l’illustreuncommuniqué de presse duFondsnational
suisse pourlarecherchescientifique dumoisde février2009:«Selon lesauteurs[sc. d’un
projetduPNR56], ilconviendraitparailleursdes’interroger surlaplace de l’anglaisentant
que langue officielle partielle,soitle faitque l’Étatcommunique davantage de façon
ponctuelle enanglais.Unetelle pratique favoriseraitlerecrutementde professionnelsétrangers
hautementqualifiésparticulièrementconvoitésparl’économie.De fait,cesderniersnevivant
généralementenSuisse que pour une période limitée, il est trèsdifficile de lescontraindre
àl’apprentissage d’une langue officielle.L’introduction de l’anglaiscomme langue officielle
partielle permettraitaussiàla Suisse dese mettre enconformitéaveclaréalité juridique,
.
nombre desecteursprofessionnelsorientésinternationalementétantdominésparl’anglais».

2

8

GeorgesLüdi

Romands ouAlémaniques, pèresoumèresd’enfantsenbasâge
oucélibataires, jeunesoumoinsjeunes:«auService publicA»
tousdoiventavoirlesmêmeschancesdes’investirdansleur
travail etd’évoluer surlesplansprofessionnel etpersonnel.
L’application dece principe est unatoutnonseulementpour
chacun desmembresdupersonnel, maisaussi pourl’entreprise
dans son ensemble.C’estlesigne d’uneculture d’entreprise
saine.L’égalité des chancesestégalement rentable:deséquipes
mixtesetintergénérationnelles, faisantlapart belleàladiversité
linguistique et culturelle, disposentdeconnaissancesétendueset
de multiplesexpériences.Ellespeuventainsi mieux répondreaux
besoinsde nosclients.En donnantcorpsàl’égalité deschances,
nousentendonscréer unevaleurajoutée pournosclientsetnotre
entreprise, promouvoirnoscollaborateurs, lesaiderà concilier
vie privée et vie professionnelle etluttercontretoute forme
26
d’abusde pouvoir.

Untroisième exemplevanouspermettre de mieuxcomprendre de
tellesdiscrépances.LeService publicBest une entreprise opérantau
niveaunational, dans troisdesquatrerégionslinguistiques, quiapubliésa
27
« philosophie » dans touteunesérie de documents.L’entreprises’ydéfinit
explicitementcomme multilingue. «Une entreprisetelle que lanôtre est
multilingueàl’origine », explique laresponsable duDiversityManagement
pour répondreàlaquestion dumultilinguismeau sein deson entreprise.
«Tantlesclientsque lescollaborateursattendentde nousque
nouspuis28
sionscommuniquerparfaitementdansleslangueslesplusimportantes» .
Or,ce multilinguismese décline en plusieursfacettes.D’abord, il n’est
pas toujoursclairdecombien de languesil estquestion,voiresi l’anglais
29
s’ajouteaux troislanguesnationalesallemand, françaisetitalien .Ensuite,
àl’image de lapolitique linguistique nationale, la conception
duplurilinguisme qui émerge desdocumentsanalysésesten
premierlieuinstitutionnelle— et«séparatiste » danslesensdesproposprécédents:lagestion des
languesadopte le principe de laterritorialitéselon lequel la Suissese divise
enrégionslinguistiqueshomoglossiques ;leService publicBrassemble
ces régionsenseconformant,àl’intérieurdechaquerégion,àlalangue
nationale locale, parexemple dansladénomination desgares:

26.
27.

28.
29.

Rapportde gestion2006.
Nousavonsen particulieranalysé lespages surlesiteInternetetleci[sc.corporate identity]
netde l’entreprise qui mentionnaientleslangues, des textespublicitaires, desbrochures telles
e
que laBrochure de l’entreprise,les rapportsannuelsouleGuide linguistique(3éd.,sept.2008),
lesproposderesponsables surlecorporate languagecitésdansGloor(sansdate),ainsi que
surlagestion de ladiversité danslaBoîteàoutilspourlapromotion de ladiversité linguistique
danslesentreprisesde la Fondationch pourla collaborationconfédérale,
http://werkzeugkasten.chstiftung.ch/fr/Boîteàoutils/tabid/90/Default.aspx(consulté le21/03/09).
VoirBoîteàoutilspourlapromotion…
Cf.Guide linguistique, p.15.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

Dans nos horaires, les localités sont toujoursmentionnéesdans
lalangue parlée làoùelles setrouvent.Leurnom n’estdoncpas
traduit. On netrouve pasmention deNeuenburg dansl’horaire
«Service publicB».Zürichconservesontréma surleu, Bâle
30
resteBasel etBellinzonanes’écritpasBellinzone .

2

9

Par conséquent, lesdocumentsplurilingues sontplutôt rares ;leService
publicBopte en général pourlamultiplication de documents unilingues ;
des traductions simultanées sontmises àdisposition des collaborateurslors
31
de grandesmanifestations.
Cetteconception « juxtaposante » deslangues reposesur unevision
foncièrement unilingue de la communication. On part ainsi duprincipe
que desinterlocuteursde languesdifférentes choisiront, parexemple dans
des réunions,unelangue detravail:

Nos réunions serontplusefficacesetprendrontmoinsdetemps
si nousobservonslespoints suivants : […] si lesparticipants sont
originairesde plusieurs régionslinguistiques, nousnousmettons
32
d’accordsur une[sic]langue detravail .

Cettereprésentationse précise danslesproposdes
auteursdesprincipeslinguistiques,voire de laCharte deslangues(«Corporate language »
ou«Sprachleitbild »)aussibien que dans ceuxdu responsable pourla
communication interne de l’entreprise:«Wir sindüberzeugt, dass sich
33
eineUnternehmenssprache nicht verordnen,aberdochsteuern lässt» .
Il est significatif quecespécialiste parle d’unelangue de l’entreprise
bien que la responsable de lagestion de ladiversité en nommait trois
(quatreavecl’anglais).Enréalité, la contradiction n’estqu’apparente;il
suffitd’admettre quece qui prévautestlalangueterritoriale (etnon la
langue dominante de l’individu):lalangue de l’entreprise
estalorsl’allemandà Zurich età Berne, le françaisà Lausanne età Genève, etc.
L’instrumentprincipal decette gestion deslanguesest unebrochure
appeléeGuide linguistique.Ilse fondesurlesprincipesgénérauxqui
fondentl’image de marque (corporate identity) duService publicB:«Notre
guide linguistique[…]expliquecommentleService publicBse perçoitet
lafaçon dontnotre entreprise entend être perçue par
sesclientsetparte34
naires» .

30.Ibid., p.37.
31.VoirBoîteàoutilspourlapromotion…
32.Guide linguistique, p.24.
33.BeatGloor,CorporateLanguage.DieMachtderWorte,
http://www.textcontrol.ch/sub/text/corporate-language.html (consulté le21/03/09).Tr.:«Nous
sommespersuadésqu’une langue d’entreprise ne peutpasêtre prescrite, maisqu’elle peutêtre
gérée etcontrôlée ».
34.Guide linguistique, p.6.

3

0

GeorgesLüdi

Ilest vrai que, danslaBrochure de l’entreprisequi présente leService
publicBà un grand public, on ne mentionne niune langue particulière ni le
multilinguisme de l’entreprise.D’unecertaine manière,ces textes semblent
dire:lapluralité deslanguesofficiellesenSuisse est un faitévident, et
nousentenons compte en nous servantdetroisdeslanguesnationales(et
de l’anglais);nous respectonsdoncle plurilinguisme national, maismême
sicelanous coûte quelquechose, il nevautpaslapeine de mentionnerles
efforts, leslanguesétanten quelquesorte «transparentes».
Ce plurilinguisme institutionnel exige
évidemmentdesemployés(partiellement) plurilingues ;d’où touteunesérie de mesuresàl’embauche et
de promotion descompétencesplurilinguesdescollaborateurs.LeService
publicBtend manifestementàsynchroniser sapolitique de formation du
personnelavecle multilinguismestratégique de l’entreprise.Lapratique
estcelle de l’accommodation linguistiqueauclientquis’insèreainsi dans
une philosophie de l’entreprise insistant surlamaxime « pournous, le
clientest roi ». Aussi,une premièreanalyse desoffresd’emploi en ligne (24
avril2008)confirme-t-elle que leService publicBexige explicitement, pour
de nombreusesfonctions,unbilinguismeassezéquilibré,avec accent sur
leslanguesnationales.
On pourrait résumercette position ences termes:nous sommes une
entreprise multilingue (plurilinguisme institutionnel) etpourque nous
puissionsméritercetitre, il fautque (certainsde) noscollaborateurs soient
plurilinguesàleur tour(plurilinguisme individuel).Parconséquent, le
Guide linguistiquecontientquelquespassagesconcernantlechoixde langue
dansdes situations typiques, parexempleau téléphone:« Beim ersten
Zeichen, dass unsjemand nicht versteht,wechselnwirin dieSprache des
35
Anrufenden.Wenn dasnichtmöglich ist,sprechenwirHochdeutsch ».
Une directivesimilaire existe,àBâle, pourlesemployésauguichet,
ce quisemble expliquerlespratiquesobservées.Enréemployantnotre
schéma, on pourraitdoncdire:

Philosophie de
l’entreprise:
Nous sommes
multilingues

Mesures
d’intervention
déclarées
«Guide
linguistique »
etcritères
d’embauche

Impact surles
pratiques:
Accommodation
auclientdans
lechoix
de langue

3A5. «upremierindice que quelqu’un ne nouscomprend pas, nouspassonsàlalangue de la
personne quiappelle.Sicelan’estpaspossible, nousparlonsallemandstandard ».

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

Pratiquesplurilingues

3

1

Si l’ony regarde de plusprès, les chosesnesont toutefoispas aussisimples
quecela.Procédons, pourillustrer cela,àl’analyse fine d’un exemple
d’interaction oraleauguichetentre l’employéStuder(nom imaginaire) et un
36
client brésilien:

1Employé
2Client
3Employé
4Client
5Employé
6Client
7Employé
8Client
9Employé

10

11

12
13Client
14
15Employé

16Client
17Employé
18Client
19Employé
20Employé

guetetag
pardon
pardon ?Oui oui ?
je parle português
oh je parle pasportuguês((sfinal prononcé))
Brasilia
okey. italien oufrançaisoui oui ?=
=<duospassagem para Freiburg deutsch>.
FreiburgDeutschland jäokey. (22)voilà,sivous
faire la carteàlamachine? oui. (3)
va bene. (5)c’est sans unecode.vousfais((sic)) la
signatureaprès. (2) non non ilva
revenir. ((leclientmaintient sa carte decrédit
plutôtque de l’insérerdanslamachine))
Sivousfais votresignature pourcinquante huit?
((signe)) (13)
(....)
voilà. il prossimotreno (.)binariocinco hm?
Dodici diciotto.
(3) merci.[obrigado].
[bitteschön].service
obrigado (h)
molto grazio. ((sic))
((auchercheur)) esgohtmithändund füess aber
esgoht

Manifestement, l’employé etleclientne parlentpaslesmêmeslangues,
lasituation estdoncexolingue.Lorsque levendeuretl’acheteurnégocient
lechoixde langueaudébutde l’interaction, les ressourcespossibles sont
déployéesdans une multiple mention de langues(portugais, italien,
français,allemand), mais sansqu’unchoixnesoitfait.En effet, le guichetier

36.Pourdes résultatspluscomplets: LukasA.Barth,Gestion descompétenceslinguistiques
asymétriquesdansl’interaction.L’exemple d’une gare internationale,Bâle,Institutd’études
françaisesetfrancophones,Mémoire de licence,2008;GeorgesLüdietal., «Lagestion du
plurilinguismeau travail entre la“philosophie” de l’entreprise etlespratiques spontanées»,
Sociolinguistica, n°23,souspresse.

3

2

GeorgesLüdi

constate d’abord l’impossibilité dechoisirlalangue duclient(l.5);mais
aulieudesuivre la consigne dufascicule («sivousne pouvezpasparler
lalangue duclient,choisissezl’allemandstandard »), il propose deux
langues romanesauchoix(l.7).Leclientnerelève pascette proposition,
sinonchoisit un mélange de portugais simplifié etd’allemand (l.8).Cette
stratégie decommunicationsur un mode plurilingueaboutit ;l’employé
confirme ladestination enallemand etimprime lebillet(l.9).Ensuite, il
demandeauclientd’insérer sa carte decréditdanslamachine dans un
français trèsapproximatif quirelèvesoitd’une espèce deforeignertalk,soit
desesproprescompétences réduites(l.10),valide lamanipulation, mais
cette foisen italien («va bene »), pourcontinuer son explication en français
simplifié etcorroborerl’acte designer(l.10-15).Àlaligne16, le guichetier
ajouteune informationsurle prochaintrain dans un mélange de français
(«voilà»), d’italien (« il prossimotreno/binario/dodici diciotto ») et
d’espagnol («cinco »). Aumomentdes remerciements, le clientchoisit
d’abord le françaiset reformule en portugais(l.18etl.20), levendeur
réagitavecunbinômeallemand-français(«bitteschön,service ») etconclut
l’interaction dans un italienapproximatif (« molto grazio »).
Commentinterpréter cetteséquence ?Il fautdire en premierlieuqu’il
s’agitd’une interactionréussie,comme l’employé lui-même leconfirme
(l.22s.):leclient a acheté lebilletdésiré.Cetteréussite estévidemment
due, en partie,àla connaissance mutuelle d’unscript simple et récurrent
(mention de lagare de destination, paiementpar carte decrédit), mais aussi
àl’emploi optimal de l’ensemble desmoyens verbauxetnonverbauxdont
disposentles acteurs.Lamention d’une langue ne mène pas à son emploi
exclusif, mais sertpour ainsi dire d’indice decontextualisation pour signaler
sapertinence.En fait, lasolution préconisée estle mode plurilingue.Par
ailleurs, lorsque le guichetiermobiliseses ressources, il le fait surla base
de lareprésentationsous-jacente que leslangues romanes
sontintercompréhensibles ;en mêmetemps, il estompe lesfrontièresentre leslangues,
parle—consciemmentouinconsciemment—une espèce de panroman.
Pourmieuxaccéderaux représentationsdeM.Studer, l’employé (mais
évidemmentpasdansl’espoirdetrouverdesexplications simplesàson
comportement) nousavonsprocédéàun entretiensemi-dirigé d’environ45
minutesaveclui.
Cetentretienrévèleuntrèshautdegré deconscience métalinguistique.
M.Studerestmanifestementfierdeson plurilinguisme (quiadûêtreun
argumentlorsdeson embauche):«[je parle] allemand, français, italien
et anglais, doncleslanguesqu’ona apprises àl’école, eten plusje parle
hollandais», quireprésente, dans uncontexte detravail qu’il décrit comme
caractérisé par une diversité linguistique extrême,un instrumentdetravail
indispensable.Grâceà son largerépertoire, il peut aussi dépannerles
autres. «Maisparfoisjesuisaussibloqué, parexemple quand quelqu’un
vientavecle portugais, parce quecette langue, je ne laparle pas,carenfin,

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

3

3

on ne peutpasparler toutesleslangues».Pourlui-même, dans uncontexte
trinational oùlalangue locale n’estpasnécessairementidentifiée par tous
lesclients, iladéveloppé,au-delàdesconsignesbasiquesde l’entreprise,
un ensemble destratégiespourcommuniqueravecsuccès.Parmices
stratégies, onsignaleral’emploi de l’anglaiscomme premierchoix, maisaussi
lerecoursàl’intercompréhension entre leslangues romanes.Ses réponses
quantau« mélange de langues»sontplutôtambivalentes:ilreconnaît
alternerentre le françaisetle dialecteaveclesalsaciensetfaireappelàdes
formulations transcodiquesquand il parle hollandais.Maisce qui frappe
surtoutdansles représentationsdeM.Studer,c’est unevision nettement
plusdifférenciée de lamise en œuvre derépertoiresplurilinguesquecelle
que nousavons trouvée danslesdocumentsde l’entreprise, quise limitaità
dire qu’il fautchoisirl’une oul’autre langue.Si l’onconfronte lesdiresau
faire, onremarque que M.Studerestencore plus« plurilingue » dans son
comportement, oùil mélangeallègrementplusieurslangues, que dans ses
représentations.
Lagestion de ladiversité linguistiquese décline, disions-nous, de
manièretrèsdiverse dansle monde du travail.Certainesentreprises sont
convaincuesdu bien-fondé de la valeurde ladiversité (outil d’intégration
interne).Pourd’autres, lesmotivations sontplutôtd’ordre économique
(adaptationauxmarchés). Alorsque les unsconsidèrentladiversitécomme
unesource derichesse humaine, doncla capacitéàrecruteretàtravailler
avecdesporteursd’expériencesdifférentes, l’intégration de lagestion de
ladiversité (entantquesource decroissance/levierde performance) dans
leur stratégie globale est, pourles autres,unatoutpourleur compétitivité.
Elle peutinclure, ounon, ladiversité deslangues.Lesinterventionsdes
entreprisesnesontd’ailleurspas, etde loin,toujoursexplicites.D’autre
part,touteslespratiques récurrentesque l’on
peutobserverdanslesentreprisesnereposentpas, loin decela,surdesinterventions« d’en haut».
Ellespeuvent trèsbienreprésenterdes schémasdecomportements sociaux
co-construitsparlesacteurs,relevantainsi d’un mouvementqui échappe
auxinterventionsde lahiérarchie.
Ilressortainsi de nospremièresanalysesque lapromotion
duplurilinguismeau travail,sousleslabels« égalité deschances», « mixité
professionnelle » ou«complémentarité de profils /compétences», nerésulte
que partiellementde mesuresde gestion explicites, homogèneset
unidirectionnelles.Celles-cireposentaussi et surtout surles représentationset
comportementsdesacteursàdiversniveaux, dontlanature estimplicite,
hétérogène etindividuelle.D’une part,une « philosophie plurilingue »
imposée (le plurilinguisme institutionnalisé d’une entreprise deservices)
peut contribuergrandement àl’émergence de pratiquesplurilingues situées
(parexemple lamobilisation derépertoiresplurilingues auxguichetsd’une
gare).Maispourque lescompétencesplurilingues(le plurilinguisme
individuel)soientpleinementexploitéesdansl’interaction, il estd’autre part

3

4

GeorgesLüdi

nécessaire (et suffisant?) qu’un « microclimatplurilingue »s’établisse
(parexemplesuiteàladécision d’uncheftrèsfaiblementgermanophone
d’admettrecette langue dans son équipe etde « jongler avecleslangues»
aunom de l’efficacité de la communication etde laqualité du travail).
Nous avons retrouvé desformesdeparler mixtesemblablesdansde
nombreuses autresentreprises(parexempleBanque ,Pharma,Magasin ,
B AB
etc.), danslesécoleset universités, dansles transportspublics, etc., etceci
nonseulementenSuisse, maisdanspour ainsi diretouslespays voisins
(résultatsintermédiairesduD).
YLAN

... jusque danslalittérature

Or, lesformesde parlermixte quireflètent, disions-nous,une expérience
nonséparatiste, « métissée » du contactdeslangues,se limitentnullement
àla vie quotidienne.Les spécialistesde lalittératureréunis à cecolloque
ouqui liront cetextesaventque nousentrouvonsdesexemplesjusque
dansles texteslittérairesqui manifestentl’identité plurielle des auteurs(et,
dans uneconception dialogale du texte littéraire, de
leurslectricesetlecteurs). On en parleàl’aide desmots-clésdeplurivocitéoupolyphonieetde
plurilinguisme.Lapremière notionremonteau théoricien de lalittérature
russe MikhaïlBakhtine.Dèsles années vingt, il esquissa sa conception de
la« plurivocité » du roman moderneàla suite de l’observation que, dansle
roman occidental, la voix(etlalangue) de l’auteur sevoitde plusen plus
accompagnée,superposée de,voire entremêléeàde nombreuses autres
voix commecellesde personnagespopulaires, dudiscoursjuridique, de
37
stéréotypes, etc.Lamultiplicité devariétéslangagières constitue des voix
indépendantes, maisen interrelation dialogique.Àlaplace d’unauteur
omnipotentetomniscientnous trouvonsdes voix coexistantes avecdes
38
corrélationsmultiples.Plus tard, le linguisteOswaldDucrot,continuant
danscetteveine, montraqu’il estpossible de distinguer,àl’aide detraces
formellesàlasurface dudiscours, entre desentités tellesque
lesujetempirique (lesujetparlant,voire lapersonne de l’auteur), le
locuteurounarra39
teur(«un être qui, danslesensmême de l’énoncé, estprésentécomme
sonresponsable,c’est-à-direcomme quelqu’unàqui l’on doitimputerla
4041
responsabilité deceténoncé » , « être de discours» ) etl’énonciateur

37.Bakhtine parle de « langues»,terme que nous réservonsàdes variétésappartenantàdes
diasystèmesdifférents.
38.MikhaïlBakhtine,Esthétique et théorie du roman,Paris,Gallimard, «Tel »,1978, p.122s.
39.C’estOswaldDucrot(LeDire etle dit,Paris,Minuit,1984, p.207) lui-même qui établitle
parallélisme:«Lecorrespondantdulocuteur,c’estle narrateur, queGenette opposeàl’auteur
de lamême façon que j’oppose le locuteurau sujetparlantempirique ».
40.Ibid., p.193.
41.Ibid., p.199.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

3

5

42
(« personne dupointdevue de laquelle lesévénements sontprésentés» ).
Avantlalettre,Maupassantfit unusagebrillantdecette distinction dans sa
nouvelleLeHorla.Cetteconceptualité, élaboréeau sein d’unethéorie de
l’énonciation, permetde décrire etd’expliqueravecfinessetouteunesérie
de formesde « plurivocité » etainsi de mieuxcomprendre lagenèse — et
peut-être l’essence — decertains texteslittéraires.
Cetteapprochese marie heureusementavecdesconsidérations sur
l’écriture plurilingue ou« hétérolingue »tellesqu’ellesontété élaborées
43
parexemple danslecontexte de lalittératurecanadienne , maisaussi
44
dans un horizonbien plusinternational .Danscescas— maisils’agitlà
d’unetraditiontrèsancienne,bienconnue des spécialistesde lalittérature
45
duMoyenÂge etde la Renaissancebien que délaissée parlescourants
dominantsdansles sciencesde lalittérature — le plurilinguisme individuel
de l’auteuret /oule plurilinguismesocial dumilieu représenté dans une
œuvre mènent àdes textesqui défientl’ancienstéréotype «untexte
littéraire,une langue ».
C’estdanscechampconceptuel que nousnous sommesintéressés,
46
dansdesétudesantérieures,auparlerbilinguedanslalittérature .Choisir
d’employer simultanémentdeuxlanguesdansl’écriture littéraire — etceci
en présence des stéréotypesdu refusde l’impurdontnousavonsparlé plus
haut—constitueunacte identitaire important.Etlesidentitésmanifestées
peuventêtretrèsdifférentes.À cause de lapolyphonie foncière detout

42.
43.

44.

45.

46.

Ibid., p.208.
e
VoirRainierGrutman,DesLanguesquirésonnent.L’hétérolinguismeauXIXsiècle
québecois,Montréal,Fides-Cétuq,1997;RainierGrutman, «Lesmotivationsde l’hérérolinguisme:
réalisme,composition, esthétique »,inF.Brugnolo,V.Orioles(éd.),Eteroglossiae
plurilinguismo letterario,t.II:Pluringuismo e letteratura,Roma,IlCalamo,2002, p.329-349; Chantal
Richard,L’Hétérolinguisme littéraire dansleroman francophone enAmérique duNordàlafin
e
duXXsiècle,Thèse de doctorat,Université deMoncton (Canada),2002.
Voir LeonardForster,ThePoet’sTongues: Multilingualism
inLiterature,CambridgeUniversity Press,1970; HenriGiordan,AlainRicard (éd.),Diglossie etlittérature,Bordeaux-Talence,
Maison des sciencesde l’homme d’Aquitaine,1976;LiseGauvin (éd.),Languesdu roman:du
plurilinguismecommestratégietextuelle,Pressesde l’Université deMontréal,1999.
VoirTheodorElwert, «L’emploi de languesétrangèrescomme procédéstylistique
»,Revue deLittératureComparée, n°34,1960, p.409-437;GuntramPlangg, «Romanischesin der
DichtungOswaldvonWolkenstein »,inG.Plangg (éd.),WeltoffeneRomanistik.Festschrift
fürAlwinKuhnzum60.Geburtstag,Innsbruck,Amoe,1963,
p.56-86;BirgitStolt,DieSprachmischung inLuthersTischreden,Stockholm,AlmquistochWiksell,1964;deMartinRiquer,
Los trovadores,3vol.,Barcelona,Planeta,1975-1983;GianfrancoFolena,Culture e lingue nel
Veneto medievale,Padova,Editoriale programma,1990;GianfrancoFolena,Il linguaggio del
caos,Torino,BollatiBoringhieri,1991.
VoirGeorgesLüdi, «ZweisprachigeRede in literarischenTexten »,inE.Werneretal.(éd.),
Etmultum etmulta.FestschriftfürPeterWunderlizum60.Geburtstag.Tübingen,Gunter
Narr,1998, p.347-357;«Le “mélange de langues”comme moyenstylistique et /oucomme
marqueurd’appartenance dansle discourslittéraire »,inJ.Bem,A.Hudlett(éd.),Écrire
auxconfinsdeslangues,Creliana,volume hors série, n°1, p.13-31;«Lectureslinguistiques
d’œuvreslittéraires:textesplurilingues»,inR.Bollhalder,O.Millet,A.Vanoncini (éd.),
Désirsetplaisirsdulivre.Hommageà RobertKopp,Paris,Champion,2004, p.53-67.

3

6

GeorgesLüdi

texte littéraire, lesmarques transcodiquesnerenvoientpar ailleurs souvent
pas àl’identité de l’écrivain, mais à celle d’un narrateuroud’un personnage.
Les relationsidentitairesentreauteur, narrateur, personnagesetlecteurs se
compliquent ainsisingulièrement.
Lecasde figure «classique » est représenté parleCousinPonsdeBalzac.
Un personnage parleuneautre langue,voireuneautrevariété d’une langue
que le narrateuretque leslecteurs(iciune interlangueavecinterférences
de l’allemand).En d’autres termes, le parlerdeSchmuckecréeune espèce
desolidarité entreauteuretlecteurs, et renforceainsi d’uncôté
leurappartenancecommuneàune mêmecommunauté decommunication (français
standardsoigné), de l’autre les représentations respectivesde lalittérature.
Despastiches, desinterventionsde personnages comiquesdansdes variétés
non-standardàl’intérieurdetextesen languestandardauraient, dans cette
perspective, deseffets comparables.
Si l’onconfrontececas aux textesdeFrançoisCavanna, on observe des
différences saillantes.Nousnouslimiteronsàun exemple:

C’est une histoireàpapa.Jevaisessayerde laraconterjustecomme
lui, pourtant, jesaisbien quec’estpaspossible.Çafait rien, j’ai envie
d’essayer.
L’estouncouré.L’avaitouncien. Oun cien pétite, enfin pas trop
pétite,biencoumme il fautquva.Et yavaitçvi-làquisonne la cloce,
quiranze lesçaiges, quibaile par terre —coummetudis? ilsacristain,
ecco,valà—,yavait sta cristain,coummetudis, ivient varlecouré
etl’aditecoummeça:
«Messio leCouré, levotecien ilaounairintellizentecoummez’ai
jamais vu ça.
—Ah,si ? qu’i ditlecouré.Toupenses, eh ?Mêmeàmoi mesemble
qu’ilaounairpas coumme les autes.
—Messio leCouré, l’aditeçui-là,sta cien-là, on diraitqu’ivaparler.
—Parler?Heu, mano ! l’adite lecouré.Tou tecrvasqu’isaraoun
cien qui parle ?
—Ma!Amva, mesemble qu’il foudraitpasgrand’çoje.L’ales
yeuxcoummeun qu’il est zoustesurle pvointde dire quoulque
47
çoje .

Dans un premier temps, ils’agitd’une mise enscène de personnages
caractérisés,comme l’était Schmucke, par une interlanguecaractéristique
(en partieconstruitebien queCavannapuise dans unvécupersonnel).Ily
apourtantdeuxdifférencesessentielles.Premièrement, l’interlangue n’est
pas seulementemployée dansle discoursdirect, maisdansl’ensemble du
récitinséré;etcelui-ci n’estpas simplementplacé dansla bouche d’un
47.FrançoisCavanna,Les Ritals[Paris,Belfond,1978],vol.II,Carcassonne,Largevision,1981,
p.179s.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

3

7

narrateur secondaire, mais bienassumé— dans un modesimulé, pour ainsi
dire, — parle « je » de l’auteur /narrateurde l’ensemble de l’ouvrage:
«C’est une histoireàpapa.Jevaisessayerde laraconterjustecomme lui ».
D’unecertaine manière,Cavannas’identifieàun migrantde première
génération, donneauparlerdecelui-ciune légitimité et se distancie en
mêmetempsde la communauté francophone puriste.Il ne le faitpourtant
quetemporairement, manifestantainsi lapossibilité d’une identité
plurielle, d’uneappartenance double.Selon que le lecteur soitfrancophone
oului-même migrant(mais unbilinguisme dulecteurn’estnullement
présupposé parletexte), ils’identifiera avecl’une oul’autre decesfacettes
identitaires— ou s’en distancierarespectivement.
Danslecontexte de lalittérature migrante, onciteralecasdeDragica
Rajcicquiassumeson identité migrante enchoisissant consciemmentpour
elle-mêmeunallemandapproximatif, plein de fautes.Comme le disait
EmineSevgiÖzdamar, dans une interview:«DiesprachlichenFehler
gehörenzurIdentität,weil manBilderausderMuttersprache imKopf hat,
48
aber sichaufDeutschausdrücken muss.DieKlischees.fehlen »
Ce qui distingueRajcicdeCavanna,c’estqu’elle ne joue pasle jeude
l’accommodationàlalangue etculture d’accueil.L’identité migrante de
l’écrivain neseconfond enaucun momentavec celle
deslecteursgermanophones.Ladistance entre lamigrante etla communauté d’accueil estpour
ainsi direrenduetangible parlesmarques transcodiques.
De nombreuxécrivainsmigrants viventparailleurscetteappartenance
linguistique etculturelle doublecomme douloureuse.Danslesdeux recueilsIn
zweiSprachen leben[Vivre en deuxlangues], publié
en1983parIrmgardAckermann, etFremd in derSchweiz[ÉtrangerenSuisse], édité en1987parIrmela
Kummer, desimages tellesqueStiefmuttersprache[langue de
marâtre](Abdolreza Madijderey),Das verloreneGesicht[levisage perdu](BibolDenizeri),
Einfremdung[motcomposé intraduisible formésurle modèle deEinbürgerung
= naturalisation, maisavecla base lexicalefremd= étranger](GeorgeAdams),
zweieiige,amRückenmark zusammengewachseneZwillinge[de fauxjumeaux
qui ontla colonnevertébrale encommun](Irena Brezna) etSklavensprache
[langue d’esclave]témoignentd’unsentimentde déchiremententre l’identité
d’origine etl’appartenancesouhaitée (àtraversl’écriture littéraire)àla
communauté linguistique etculturelle d’accueil.
Dansd’autrescas, lebilinguisme dunarrateurestouvertementmisenscène;
l’appartenance double n’estplusprésentéecommeunaller-et-venirentre deux
styles— le français standard et unevariété non-conventionnelle —,
maisdirectementassuméesousforme de parlerbilingue.C’estparexemple lecas
deBloop/Bloupe, le narrateurdu romanBloupede l’auteurcanadienJean
Babineau:le nom doubleainsi que l’alternance entre le françaisetl’anglais(à

48. «Lesfauteslinguistiquesfontpartie de l’identité parce qu’onalatête pleine d’imagesqui
proviennentde lalangue maternelle, maisqu’on doit s’exprimerenallemand.Lesclichésfont
défaut».

3

8

GeorgesLüdi

différentsniveauxque nousne pouvonspas analyserici en détail, maisquivont
de paragraphesentiersenanglaisjusqu’àdes tracesdu contacthistoriqueavec
l’anglaisen français acadien) manifestent cette identité double.D’unecertaine
manière, lesmarques transcodiquesfonctionnent, ici,comme emblèmesd’une
appartenance plurielle,changeante.

Vers un nouveau sentimentd’appartenance
(d’« identité ») plurilingue etpluriculturelle

Nous sommesparti de laprémisse que lesfrontièreslinguistiquespassent
entre desgroupes sociaux, quecesgroupesnesontpasdonnés àl’avance,
sinon perçus—c’est-à-dire définiset constitués—selonune géométrie
variable parleursmembres, etque lamêmechose est aussivraie de
laperception de lafrontière,aussibien desalocalisation que desanature.Ces
représentationsne dépendentque partiellementde ladistanceàlaquelle
onvitde lafrontière puisqu’ellesdivergentmêmechezlesmembresdes
communautésquisecôtoientimmédiatement.À celas’ajoute que
lamobilité démographiqueafaitque desfrontièresentre groupeslinguistiques
passent,aujourd’hui,aumilieudesgrandesagglomérations.
Maisilyaplus.Laplupartdesgens s’imaginentdescompétences
linguistiques séparéesetlocalisablesdanslecerveau.Or,
lesneurolinguistesontmontré que lesdifférenteslanguesd’un individuexploitentde
49
nombreux secteursducerveau— etquecesontlargementlesmêmes.
Toutefois,certaines recherches semblentindiquerque la compétence
bilingue précoce estdifféremment représentée danslecerveauqu’une
compétenceunilingue oubilinguetardive.D’une part,ceciseraitdûau
faitque les réseauxneuronaux seraienten quelquesorte partagésparles
50
deuxlangues.D’autre part, les bilinguesdévelopperaient un mécanisme
inhibitoire leurpermettantde mieux sélectionnerl’information pertinente
etderefoulerles« distractions» provenant, entreautres, de lalangue
momentanémentnonutilisée.Ce qui estcertain,c’estque lebilinguisme
affecte lesperformanceslinguistiquesetcognitivesdurant toute lavie de
51
l’individu.
Celase manifesteaussi danslamise en œuvre
derépertoiresplurilingues.Souventaucune deslanguesnes’impose;lesinterlocuteursnégocient
49.Cf.FrancoFabbro, «Thebilingualbrain: cerebralrepresentation of languages»,Brainand
Language, n°79,2001, p.211-222.
50.Voir KarlH.S.Kimetal., «Distinctcorticalareasassociatedwith native languages»,Nature,
n°388,1997, p.171-174.1997;Wattendorfetal., «Differentlanguagesactivate different subfields
inBroca’sarea»,NeuroImage,vol.XIII, n°6,2001, p.624.
51.VoirEllenBialystok, «Bilingualism: The good,thebad,andthe indifferent»,Bilingualism:
LanguageandCognition, n°12,2009, p.3-11.

Mais où sontdoncrestéeslesfrontièreslinguistiques?

3

9

52
localementl’appropriété d’un « modebilingue » ,voire d’un « parler
53
bilingu, de »anslequel l’ensemble du répertoire estactivé.Dansle mode
bilingue, lechoixde lalangue estbeaucoup moins stable, les« marques
transcodiques»se multiplientet se généralisent, on
passespontanément— etd’unaccordtacite — de la« langue debase »àune « langue
enchâssée » et vice-versa.De nombreusesanalysesconfirmentlapertinence
54
explicative de lanotion decompétence plurilingue
perçuecommeressource mise en oeuvre de manièresituée, ensituation endolingueaussibien
55
qu’exolingue .Lesacteursexploitentces ressourcesde manière flexible et
efficace en fonction desituationscommunicativesparticulièrescontribuant
à configurerlesactivités.
On n’arrête pas, danslesmilieuxpolitiquesetpédagogiques, d’insister
surlanécessité d’unecompétence plurilinguechez une partie importante
de lapopulation.Or, force estdeconstater unecertainecontradiction entre
cettevolonté et uneconceptionrigide, hermétique desfrontièresetdes
compétenceslinguistiques telle qu’elle est souventdéfendue parlesmêmes
personnagespolitiques.En effet,acquérir unecompétence
decommunication dansd’autreslangues,c’est-à-dire faire du répertoire polylectal de
toutlocuteur unvéritablerépertoire plurilingue, nesignifie pas simplement
apprendre d’autres«codeslinguistiques», maisêtreconfrontéàd’autres
formesdeschématiserlaréalité,àd’autrescultures— etaccepterde les
partager, neserait-ce que provisoirement,
pourlespériodeslimitéesd’interactionsaveclesmembresdesgroupes respectifs.Àlalumière dece qui
aété ditplushaut,bienapprendreune langue étrangère — etqui oserait
en nierl’importance faceauxnécessitésdumonde moderne ? —signifie
accepterqu’une frontière linguistique glisse de l’extérieuràl’intérieurde
nous-mêmes.
Il estparconséquentcontradictoire d’affirmerque lebilinguisme de
certainsest unechance pourla communauté etdebloquerl’épanouissement
desbilinguespardesconceptionsnormativesde lagestion deslanguesetdes
pratiqueslinguistiques.On ne peutqu’espérerque lesdécideursàtousles
niveauxarriverontàéviter,àl’avenir, detelles«terribles simplifications»
pourconstruireunevéritable « identité linguistique européenne ».Citons
pour terminer,à ce propos, le linguiste françaisJean-ClaudeBeacco:

Lespolitiques
lesinstitutions

linguistiques
européennes

éducatives sontfondées, dans
surle plurilinguisme.[…] Le

52.VoirFrançoisGrosjean, «Thebilingualasa competentbut specificspeaker-hearer»,Journal
ofMultilingualandMulticulturalDevelopment, n°6,1985, p.467-477.
53.VoirGeorgesLüdi,BernardPy,loc.cit.
54.DanielCosteetal.,Compétence plurilingue etpluriculturelle,Strasbourg,Conseil de
l’Europe,1997.
55.VoirGeorgesLüdi, «Code-switchingandunbalancedbilingualism »,inJ.-M.Dewaeleet
al.(éd.),Bilingualism: BeyondBasic Principles.Festschriftin
honourofHugoBaetensBeardsmore,Clevedon,MultilingualMatters,2003, p.174-188.

4

0

GeorgesLüdi

plurilinguisme est à considérer sous ce doubleaspect :ilconstitue
uneconception du sujetparlant comme étantfondamentalement
pluriel etilconstitueunevaleur, entantqu’il est un des
fondementsde l’acceptation de ladifférence, finalitécentrale
de l’éducation interculturelle.À ces titres, ilconstitue l’un des
fondementspossiblesd’uneappartenance européenne.[…] Si les
Européensn’ontpasde languecommuneàlaquelles’identifier
pourpercevoiraffectivementleursappartenancesà cetespace,
ilsdisposent tous, effectivementoupotentiellement, d’une même
compétence plurilingue, déclinée en milliersderépertoires
différents, qui estlevéritablevecteurcommun d’une « identité
56
linguistique » partagée etnonrepliéesurelle-même .

Université deBâle

56.Voirhttp://www.ciep.fr/courrieleuro/2004/0204_beacco.htm (consulté le21/03/09).

Seuilspoétiques
Ce que nousapprend lapoésie

PETERSCHNYDER

«Lorsque leverslibres’est révélécommeune formeautonome,
ilaémergé de lastrophe métrique d’oùla subjectivitéaspireà
s’évader.[…]Dansles rythmeslibres, les ruinesdes strophes
antiquesdeviennentéloquentes. »

1
Th.W. Adorno,Minima Moralia

apoétique propose desensemblesderègles, de prescriptions, de
L
recommandationsqui ontpourmission de guiderlesécrivainset
surtoutlespoètes.Lespoétiquespeuventêtreconsidéréescomme des seuils:
estpoètecelui quis’yconforme.Indépendammentdufond, laformea
toujoursprisassisesur une exigence préétablie que l’onapuidentifierà
une éthique, quiserait, elle, lareconnaissance d’unemaîtrise.Le moment
éthiqueseraitlamise enapplication decette maîtrise,saperformance.Elle
reposesur une décision personnelle de l’artiste quireste libre de ne pas
l’appliquer, de laniermême.C’est un processusinfini etl’exécution de la
maîtrisereste liéeàl’intention de l’œuvre.Pourleséthiquesde l’Antiquité,
ils’agitd’untruisme.En parlantde lagrammaire, Aristotes’adresse ences
termesà Nicomaque:

1

.

C’estqu’il estpossible, en effet, qu’on fasseunechoseressortissant
àlagrammairesoitpar chance,soit sousl’indication d’autrui:
on neseradoncgrammairien quesi,àlafois, onafaitquelque
chose de grammatical, et si on l’afaitd’une façon grammaticale,
ThéodoreW. Adorno,Minima Moralia.Réflexions surlavie
mutilée,tr.É.KaufholzetJ.R.Ladmiral,Paris,Payot,1980,§142(trad. légèrementmodifiée).