Une autre écriture de l'intime

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Description

Cet ouvrage est d'abord l'histoire d'une rencontre avec les textes de l'écrivaine espagnole Clara Janés, avec ses écrits autobiographiques notamment, qui ne cessent d'interroger et de remettre en question la possibilité d'écrire l'intimité. Cette étude est aussi une réflexion sur les écritures des femmes et sur leur faculté à faire de ces jardins et labyrinthes, des espaces de transgressions et de créations.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 25
EAN13 9782296483088
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les jardins et les labyrinthes

de Clara Janés

Créations au féminin
Collection dirigée par Michèle Ramond

La nouvelle collection accueille des essais valeureux sur ce
« féminin »que les créations des femmes comme celles des
hommes construisent dans le secret de leur fabrique imaginaire,
audelà des stéréotypes et des assignations liées au sexe. Nous ne nous
limitons pas, même si en principe nous les favorisons, aux
écrivains et aux créateurs «femmes »,et nous sommes attentifs,
dans tous les domaines de la création, à l'émergence d'une pensée
du féminin libérée des impositions culturelles, comme des autres
contraintes et tabous.
Penser le féminin, le supposer productif et actif, le repérer,
l'imaginer, le théoriser est une entreprise sans doute risquée ; nous
savons bien cependant que l'universel est une catégorie trompeuse
et partiale (et partielle) et qu'il nous faut constamment exorciser la
peur, le mépris ou l'indifférence qu'inspire la notion de féminin,
même lorsqu'elle concerne l'art et les créations. Malgré les
déformations simplistes ou les préjugés qui le minent, le féminin
insiste comme notion philosophique dont on peut difficilement se
passer. Cette collection a pour but d'en offrir les lectures les plus
variées, imprévues ou même polémiques; elle prévoit aussi des
livres d'artistes (photographes, plasticiens...) qui montreront des
expériences artistiques personnelles, susceptibles de faire bouger
les cadres et les canons, et qui paraîtront sous forme de e-books.


Dernières parutions

Christiane CHAULET ACHOUR,Écritures algériennes. La règle
du genre,2012.
Catherine PÉLAGE,Diamela Eltit. Les déplacements du féminin
ou la poétique en mouvement au Chili, 2011.
Michèle RAMOND,Quant au féminin. Le féminin comme machine
à penser, 2011.
Séverine HETTINGER,Mémoires d'une poupée allemande. Pièce
philosophique en deux Actes et dix Tableaux, 2011.
Jeanne HYVRARD,Essai sur la négation de la mère, 2011.
Michèle RAMOND,Masculinféminin ou le rêve littéraire de
García Lorca, 2010.



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Les jardins et les labyrinthes

de Clara Janés










































































































































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96654-3
EAN : 9782296966543

PRÉAMBULE
Le féminin en littérature

Suffit-il qu’un texte soit «de femme», soit écrit par une
femme pour que la création soit « au féminin » ? Et, si oui, cela
constituerait-il une avancée déterminante pour la
reconnaissance des créations des femmes? Ces créations de
femmes tendent, de nos jours, à bénéficier de la même estime
que les créations masculines. Plus encore, elles sont auréolées
d’une aura particulière, d’una priorid’autant plus positif qu’il
est «politiquement correct», actuellement, de constater et
d’accepter le rattachement des femmes au territoire, jusqu’alors
si exclusivement masculin, de la Littérature.
Pour autant, cela ne signifie pas que ces textes, enfin
reconnus, édités, primés, en somme pleinement insérés dans le
marché de la Littérature, soient véritablement identifiés comme
productions de femmes avec tout ce que cela peut impliquer de
déterminations culturelles, sociales, historiques et
psychanalytiques. Pour autant, ils ne sont pas perçus comme
pouvant – et non pas devant – être lus dans leur différence, que
cette différence soit conçue comme fabriquée, comme un effet
1
de « genre », ou comme une donnée « essentielle » . Il n’est pas
impossible que dans l’esprit des éditeurs, libraires, critiques,
universitaires, etc. qui promeuvent les textes de femmes, la
démarche corresponde à une mesure compensatoire dans le
meilleur des cas (car il faut bien compenser «les silences de
2
l’Histoire » ,y compris ceux de l’histoire littéraire), ou à « un
effet de mode» opportuniste dans le pire. Loin d’impliquer la
reconnaissance de créations «au féminin», l’appellation
« textesde femmes» constitue alors une nouvelle façon de
« catégoriser »(d’ostraciser ?)les femmes créatrices,
dérangeantes à double titreparce que créatrices et parce que
femmes, parce que «naissant »,se construisant femmes dans
l’acte même de leur création, et s’y construisant différemment
des schémas normatifs dominants.

1 Les études de genre, on le sait, ont largement entamé
l’essentialisme qui prévalait dans la pensée du féminin, voire dans
certains mouvements féministes.
2Les femmes ou les silences de l’histoire, Michelle Perrot, Paris,
Champs Flammarion, 1998

9

Car ces créations qui prétendent engager une reconnaissance
des femmes en tant que créatrices ou plutôt une reconnaissance
des femmes comme créatrices de féminin, du féminin dans les
textes, supposent une véritable révolution de la sphère
Littérature. Dépourvue de sa rutilante et confortable neutralité,
privée d’une universalité longtemps artificielle, car
unilatéralement masculine (mais pouvait-il en être autrement au
cœur de sociétés principalement patriarcales?), la sphère
Littérature n’est plus aussi lisse et parfaite; elle se révèle
traversée de différences, d’oppositions et de rencontres,
rapatriée dans le « monde » et dans des sociétés marquées par la
prépondérance du masculin sur le féminin: unesphère
« genrée »si l’on veut, «différentiée »si l’on préfère, en tout
état de cause, une sphère burinée par la dualité
masculin/féminin, même si c’est parfois pour mieux la travestir
et la contester, une sphère traversée de frontières et de limites,
d’affects psychiques et de manifestations corporelles qui sont
autant de manifestations de cette dualité masculin/féminin si
constitutive de nos sociétés.

Proposons «textes de femmes», donc, à la condition que
cette désignation ne renvoie pas seulement à une instance de
création sexuée mais qu’elle implique aussi la reconnaissance
de cette écriture comme jouant de la différence et de la
hiérarchie, comme les détruisant, les rejouant et les reformulant.
Tous les textes écrits par les femmes ne disent/fabriquent/défont
pas le féminin (et, partant le masculin) mais certains d’entre eux
se placent dans cette dynamique stimulante. J’ai choisi de me
concentrer sur ceux que l’on qualifie d’intimes et que l’on a pu
considérer, souvent avec une pointe de condescendance, comme
appartenant à une littérature «typiquement »féminine. Parmi
ces textes, il en est que je qualifierais de «familiaux » : des
textes intimes souvent autobiographiques mais qui, pourtant, ne
font pas du moi un absolu impérieux et hégémonique à explorer.
Ce moi s’y révèle plutôt comme instance moirée, indécidable au
sein d’une architecture familiale fondatrice mais elle-même
dispersée, éclatée et difficilement assignable. Ces textes de
femmes qui s’emploient à explorer l’arborescence familiale

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pour y disséminer un moi en constante perdition semblent
finalement bien plus nombreux qu’il n’y paraît dans le large
éventail des productions féminines hispaniques: des
productions largement «familiales »dans le sens où elles
paraissant peu tournées vers les grands espaces et les univers
inconnus. Quand bien même le sont-elles, elles restent investies
1
par des architectures familialesqui s’avèrent décisives dans
l’économie narrative et qui, bien souvent, fondent le passage à
l’écriture de la protagoniste.
2
Jardín y laberinto (Jardin et labyrinthe) deClara Janés est
l’un de ces textes familiaux permettant d’approcher les écritures
des femmes dans leur ébranlement initial, comme un creuset en
lequel se configurent avec clarté des enjeux d’écriture premiers,
primordiaux. Pourtant, c’est une œuvre atypique, détonante
dans l’univers de la créatrice. Auteure de nombreux recueils de
poèmes souvent primés (Creciente fértil, Los números oscuros,
Río hacia la nada, Poesía erótica y amorosa,etc.), de textes de
prose poétique (Espejos de agua, espacios translúcidos, etc.),
de romans étranges et inclassables (Los caballos del sueño, El
hombre de Adén), d’essais fascinés et fascinants sur les ressorts
les plus secrets de la création (La palabra y el secreto), de

1

2

On peut ainsi penser aux récits de Cristina Fernández Cubas, à
certains textes d'Ana-María Matute (La torre vigía), de Rosa
Montero (Crónica del rey transparente), etc. Michèle Ramond fait
aussi le constat d’une structure familiale qui, dans les textes de
femmes, ne permet plus l'émergence d’un sujet unifié: «Si les
textes des femmes ne me paraissent pas développer une stratégie
de conquête (ni de l’espace ni du temps), c’est avant tout parce
qu'ils ne sont pas organisés autour d’un sujet dont l'identité visible
pourrait se nommer, qui agirait sur le monde (l’Histoire, l'espace,
le temps) en fonction de ses désirs les plus chers, et que les figures
parentales auraient servi et souvent suffi à fortement structurer. »
In « Pères et Mères », Michèle Ramond, inFemme et écriture,T.1,
sous la direction de Maria-Graciete Besse et Nadia
MékouarHertzberg, Paris, L'Harmattan, 2004, p.25
Jardín y laberinto,(Jardin et labyrinthe), Clara Janés, Madrid,
Editorial Debate, 1990. Toutes les citations seront extraites de cette
édition. Le titre sera laissé en langue originale.

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réflexions passionnées sur Federico Mompou (La vida callada
de Federico Mompou), Eduardo Chillida (La indetenible
quietud), María Zambrano (María Zambrano, desde la sombra
llameante), de commentaires attentifs et avertis sur les écritures
perses, traductrice du tchèque, du français, de l’allemand et du
perse, merveilleuse conceptrice de livres parlants et chantants,
conférencière, voyageuse infatigable, Clara Janés a donc rédigé
un étonnant récit d’enfance qui est aussi le récit de sa venue à
l’écriture.Jardín y laberintoest un texte de femme non pas
parce qu’il est écrit par une femme, ni même parce que le centre
de la narration autobiographique est une enfant puis une jeune
fille, ni encore parce qu’il y aurait dans cette œuvre, une
affirmation tonitruante du féminin. C’est un texte de femme
parce qu’il met en place, en particulier de par sa nature
« familiale », une symbolique féminine dont je tente de délinéer
quelques aspects. Il ne s’agit pas de faire du texte un réceptacle
de l’éternel féminin, de trouver La Femme que bien des
littératures ont cru configurer. Il ne s’agit pas non plus de
circonstancier le texte et de le subordonner à l’instance autorale
dans sa seule dimension biographique. Entre ces deux extrêmes,
l’ouverture possible – et celle, en tous les cas, que je me
propose d’explorer – serait de considérer ce texte comme étant
habité par une instance porteuse de la «psychologie »d’une
subjectivité tout en restant dégagé des particularismes
biographiques : untexte habité de bribes, plus ou moins
audibles, plus ou moins lisibles, d’une matrice psychoaffective,
en quelque sorte, qui s’inscrit en creux dans le texte qu’elle
filigrane en s’y perdant. Persiste ainsi une subjectivité autorale,
féminine en l’occurrence, dépourvue de toute contingence, une
subjectivité devenue «textuelle »,donc construite, fabriquée,
rejouée et refondée. DansJardín y laberinto,cette
(re)construction est coextensive à la formulation de la venue à
l'écriture et de l'entrée en littérature.
« Unhomme-qui-écrit » : c’estainsi qu’Hélène Cixous
qualifie Jacques Derrida, précisant l’imposture théorique que
suppose, pour elle, de « séparer l’homme, comme on dit, de son
écrit. »Elle ajoute: « C’estqu’il est un homme-qui-écrit. Un
homme-qui-écrit n’est pas un homme, c’est « un homme» qui

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va au-devant de lui-même, va vers le plus loin que lui-même,
1
s’additionne, se mêle (se coupe). »De même, la «
femme-quiécrit » n’est pas la femme : elle va, dans et par son écriture,
audevant d’elle-même, vers ce « plus loin d’elle-même » qu’est le
féminin en ses textes. Clara Janés est « une-femme-qui-écrit »,
bien plus qu’une femme qui s’écrit. Et le féminin est
précisément au détour de cette « femme-qui-écrit », comme une
construction textuelle et non comme le calque direct de cette
subjectivité pourtant instigatrice du texte. Le féminin surgit au
travers de cette subjectivité féminine productrice du texte, de sa
façon particulière d’être en littérature, tout en constituant un
ensemble symbolique et esthétique dont la nature intrinsèque
est « purement » textuelle, autonome et, par là même, accessible
à d’autres subjectivités, en l’occurrence celles des lecteurs. Il
est biendans lelittérature et non en amont duen »texte, «
texte, contingent à l’auteure. Dès lors, l’écriture ne
« transcende »plus les différences des sexes mais offre
l’opportunité, notamment pour les femmes qui en ont été
longtemps exclues, de refonder et de rejouer la différence
sexuelle et de faire ainsi du « féminin » un enjeu de la littérature
et une dimension du texte.

Je n'anticipe pas sur la forme éclatée de ce «récit
d'enfance »,sur son émancipation systématique de toute ligne
ou dimension temporelle, sur la prévalence absolue de l'espace,
des espaces, sur le temps. Je souhaite plutôt relever le trait
particulier de cette narration principalement innervée, sous des
formes variées et parfois implicites, par le «passage à
l'écriture »,par les mécanismes affectifs, psychiques et
esthétiques qui ont fondé et imposé ce passage à l'écriture, qui
ont, surtout, autorisé l'entrée en Littérature. Nul doute que le
féminin en littérature y trouve son compte : n’oublions pas que
cette entrée en Littérature implique en premier lieu le
raccordement du féminin à la création et plus seulement à la

1 «Contes de la différence sexuelle », Hélène Cixous,in Lectures de
la différence sexuelle, sous la direction de Mara Negrón, Paris,
Éditions des Femmes, 1994, p.47

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procréation, et a longtemps signifié pour les femmes auteures
« quatrepas de côté» permettant une inscription du féminin
1
dans le tissu social, dans celui de la Littérature et du texte. Les
textes des femmes, par le seul fait d’émerger sur la scène
publique, constituent donc autant de percées du champ de la
littérature. Mais ils peuvent renvoyer en outre à une prise de
conscience du féminin par lui-même, d’une dimension féminine
non pas comme essence immuable exaltée et célébrée mais
comme ensemble de paramètres que l’écriture peut fabriquer,
transformer, métamorphoser, réformer et travestir.
Indéniablement, l’écriture deJardín y laberintoà renvoie
cette dynamique, même si, je le répète, elle n’y apparaît jamais
explicitement. L’entrée en écriture, et plus encore l’entrée en
Littérature, constituent les axes obsédants du récit et permettent
de mettre en place une symbolique du féminin à l’œuvre tout au
long du texte. Pour autant, il n’est nulle exclusion des « textes
des hommes », ni même un quelconque jeu de contrastes mais
au contraire, une continuité, une homogénéité entre tous ces
textes, voire une renaissance, une émergence renouvelée de ces
textes littéraires.Jardín y laberinto necesse de parcourir, de
sillonner avec délectation et passion « les textes des Pères », ne
cesse de les écouter pour en découvrir les articulations secrètes,
les tonalités oubliées ou refoulées. Les textes surgissent,
renaissent au sein de ce texte, dans la magie et le ravissement
d’une lecture initiale, d’une écoute première. On peut aisément
penser que cette «mixité »est le fondement même d’une
conception possible du féminin en littérature; elle permet de

1 Je reprends le développement et l’expression de Mona
Ozouf : « Nonque les femmes qui écrivent soient totalement
affranchies du discours normatif sur la féminité; mais qui l’est
jamais ? Le plus frappant est qu’elles ne peuvent non plus lui être
soumises, car elles doivent, pour seulement prendre la plume,
avoir l’audace et l’élan de faire quatre pas de côté. Il leur faut une
certaine dose d’irrespect, voire de bravoure.Elles sont comme
vouées à l’inventivité, tenues, dès les premiers mots, de faire
éclater le discours convenu et univoque sur les femmes. »In Les
mots et les femmes. Essai sur la singularité française, Mona
Ozouf, Paris, Fayard, 1995, p.10. Je souligne.

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déjouer le piège à la fois théorique et tactique que
représenteraient une ségrégation des écritures des femmes et
une affirmation de leurs différences comme autant de signes
d’une incompatibilité: defait, en prétendant isoler dans la
littérature des femmes toutes les singularités féminines
écrivantes, on présupposerait un régime d’opposition
systématique délétère qui aurait, en outre, pour conséquence de
dissoudre, de gommer, la singularité et le génie des femmes
créatrices dans des traits communs forcément réducteurs et
caricaturaux.

Dans ce texte, la narratrice corrèle sa venue à l’écriture à une
véritable mythologie familiale :Jardín y laberintoest un roman
familial parce que des péripéties autobiographiques y sont
romancées mais aussi parce que l’entrée en écriture y est
prodigieusement décryptée au travers de l’organigramme
familial, de la mise en jeu, la mise en lignes, des liens, des
liaisons et des «déliaisons »intra-familiales. Il y a une
danse/un chant poétique et incantatoire autour des figures
parentales, fondatrices, toutes deux, du passage à l’écriture, une
inscription de l’entrée en écriture dans le labyrinthe familial
sans que, répétons-le encore, le processus décrit soit
exclusivement circonstancié par les données biographiques. Se
dessine avec une netteté confondante l’image du père qui
autorise, par l’empathie qu’il établit avec la fille, le passage à
l’écriture, qui «enjoint à l’écriture». Mais le surgissement
incessant d’une mère redessinée dans un éloignement
permanent, d’une mère dont la présence est toujours médiate,
est tout aussi décisif: c’est,en quelque sorte, dans cette
distance, parfois bien proche de la dévastation, dans cette
« existence séparée » de la fille et de la mère, que le passage à
l’écriture, suggéré et célébré par le père, va s’établir. «La
musique de la mère» est donc incessante mais elle est
indéniablement associée aulontano, au lointain, le devant de la
scène pouvant au contraire fort bien être occupé par les figures
paternelles. Le récit s’enracine ainsi dans une double perte que,
dans le cours de son établissement, il réfute : si le père mort est,
dans le texte, « toujours là » pour exhausser l’écriture, uni à la

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fille à la surface du texte– cequi ne veut pas dire que cette
union soit superficielle –, la mère, elle, se trouve dans le secret
du texte, dans son infrastructure, loin toujours, mais signe
insistant d’un lien, d’une liaison qui est de l’ordre de l’invisible,
de l’indicible, peut-être du clandestin, mais qui est cependant
lisible et signifiante de l’inscription du féminin en ce texte.
En effet,Jardín y laberintode, comme d’autres textes «
filles »,se tient dans un véritable impasse identitaire vis-à-vis
de la figure maternelle. Cette dernière impose une présence
tutélaire mais renvoie à un territoire que la fille ne peut arpenter
sans y être engloutie, elle qui, née de la mère, en est si peu
différente, elle qui, plus définitivement encore que le fils, en est
1
exilée. Logiquementalors, écrire la mère commence par s’en
séparer. Écrire la mère, c’est, en soi, le signe que la fille s’en
sépare. C’est, plus exactement, ouvrir par l’écriture un territoire
assez vaste pour pouvoir s’approprier cette séparation en la
formulant, en la rejouant afin de mieux la maîtriser et
l’entériner, afin d’en prendre acte, en définitive; seule cette
rupture assumée, rejouée secrètement dans l’élan de l’écriture,
permet de poser les prémices d’une affirmation identitaire de la
fille comme séparée d’une mère pourtant si semblable, les
prémices, finalement, de l’affirmation du féminin singulier qui
traverse les textes de femmes. L’omniprésence de la figure
maternelle ne détermine donc pas, dansJardín y laberinto, la
formulation et la célébration d’un féminin archaïque, ne renvoie
pas à une osmose impossible avec la mère mais implique plutôt
la construction d’un féminin à distance de la mère, une distance
que l’écriture ne cesse d’arpenter: unféminin qui,
véritablement, surgit de cette «existence séparée» d’avec la
mère que l’écriture permet de faire advenir. Éloigner la mère

1 JuliaKristeva, entre autres, précise que «l’interdit de l’inceste
(…) est en fait une interdiction de la mère pour le garçon et pour la
fille. Mais l’homme va retrouver un ersatz de la mère dans une
partenaire sexuelle tandis que la femme sera pour toujours l’exilée
de ce territoire archaïque – puisque son partenaire, normativement,
est un homme.»Seule une femme In, Julia Kristeva, Paris,
L’Aube, 2007, p.124

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pour que le texte soit, investir la béance que cette éradication a
commise dans le texte pour se relier à la mère dans son
éloignement, dans cette nouvelle figuration qu’inaugure
l’écriture. Finalement, le passage à l’écriture ouvre un terrain
d’entente, un espace de sûreté pour la fille comme pour la mère.
Parce qu’il énonce la distance inéluctable et nécessaire entre la
mère et la fille, le texte annonce aussi, souvent en
«sousmain », dans une « couche » de lui-même parfois difficile à lire,
une liaison à la mère autrement plus fondamentale et fondatrice,
garantissant l’intégrité identitaire de la fille et la spécificité de
son écriture. Le passage à l’écriture comme stratégie de mise à
distance, plus ou moins tourmentée, de la mère, afin d’occuper
la vacance instaurée par le texte pour tramer ce même texte de
silencieuses retrouvailles et réhabiliter ainsi cette liaison,
pourrait bien s’avérer être la marque la plus fervente du féminin
en littérature.

Si le féminin consiste en une construction qui s’enracine, en
les dépassant, en les oblitérant, dans des noyaux événementiels,
circonstanciels, renvoyant couramment aux mères et aux pères,
aux sœurs et aux frères ou à leurs nombreux avatars, il estaussi,
et comme pour contrebalancer cette troublante inscription dans
le singulier, une construction qui explore, souvent hardiment, de
nouvelles dialectiques de la présence de l’être, leur éventuelle
portée esthétique, philosophique et politique. L’ensemble de
mes réflexions envisage, alternativement ou corrélativement,
ces deux modalités d’inscription constructive du féminin dans
Jardín y laberintopart, une inscription du féminin: d’une
véritablement exploratoire des nouvelles dialectiques induites
par la positivité de l’absence, d’autre part, une inscription, que
l’on pourrait penser– maisce ne n’est là qu’une
apparence – moins offensive et plus intimiste et qui s’élabore au
cœur de la structure familiale.
Paradoxalement dansJardín y laberinto, comme dans les
autres textes de l’auteure d’ailleurs, on ne peut pas dire que le
féminin, les femmes et la féminité soient au centre de l’écriture,
soient l’objet d’une quête, d’une enquête ou d’une conquête
obstinée et inquiète. Le féminin serait plutôt à la périphérie de

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cette écriture ; il en est le substrat, en quelque sorte, s’affirmant
ainsi en oblique, au travers d’un « infratexte » latent, silencieux
mais éminemment signifiant, structuré et structurant. C’est bien
en ce point queJardín y laberintomet en œuvre une écriture de
l’intimité fondamentalement émancipée d’un principe
d’identité. Ce texte résiste à l’identité ou, tout au moins, la
révèle comme inopérante et inopportune. Bien entendu, les
symboliques des jardins et des labyrinthes, l’exploration de ces
espaces par une écriture extrêmement concise permettent de
lire, de comprendre et de concevoir cette réfutation de l’identité
dans et par le récit intime. Qu’il soit accueilli ou enfermé dans
les jardins, qu’il soit égaré ou secrètement stimulé par le
parcours labyrinthique, le sujet autobiographique de ce texte
advient sujet non pas dans le mouvement d’une dynamique
centralisatrice mais dans le mouvement même de son
« absentement », advient, par conséquent, comme sujet étranger
à toute souveraineté. DansJardín y laberinto, ily a
indéniablement un «tremblement »au moment d’inscrire le
sujet féminin autobiographique, afin de toujours laisser une
voix/voie pour qu’il puisse potentiellement se dire autrement,
pour qu’il y ait toujours un au-delà possible du féminin et qu’il
puisse se placer sous le signe du « procès», de «l’en-cours »,
du déplacement, du « jamais exactement là où on le pensait ». Il
apparaît dans un mode d’existence, mieux vaut-il dire peut-être,
d’émergence, latérale ou toujours légèrement biaisée. Plus
1
exactement, comme un sujet qui conforte son fémininen le
projetant dans un mouvement infini « à côté de lui-même », un
sujet perceptible mais non acquis, un sujet toujours aux

1 Jeserai bien tentée, dans la perspective du vécu individuel du
sujet, de désigner ce féminin comme « être-femme ». Cependant, il
me semble que la perspective de la présence dans et par l’absence,
de la présence de l’absence, s’accommode peu de l’affirmation
pleine, – cartésiennepresque –,de «l’être »,telle qu’on peut la
percevoir dans l’expression « être-femme ».

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2
« embouchuresdu dire» qu’ilcourtise admirablement sans
jamais pouvoir ou vouloir les conquérir.
Cette réfutation de l’identité concourt à « poser » le féminin
comme «périphérique »comme semblant émerger, s’élaborer,
s’affirmer même, au travers de la construction de sa propre
absence, une absence dotée d’une effectivité, d’une densité
signifiante. Je ne prétends pas soutenir que le féminin se résorbe
dans l’insaisissable, dans une commode évanescence qui
l’exonérerait de toute formulation théorique. Je ne prétends pas
non plus que l’exploration de ces nouvelles dialectiques de la
présence et de la non-présence soit le propre des écritures des
femmes : cesont autant de marques de sédimentation, de
maturation des pensées post-modernistes très présentes dans les
littératures contemporaines. Je ferais plutôt la proposition
suivante : cetteconstruction du féminin comme dimension non
« objectale »,jamais véritablement « devant» le sujet féminin,
ni même en lui mais toujours «à côté», de biais, tangent,
oblique, en négatif – et labyrinthique par excellence – ne
permettrait-elle pas de penser le féminin en littérature comme
une dimension (et non une essence fixe) porteuse de trouble ?
Jardín y laberinto,La voz de Ofeliaet d’autres textes de Clara
Janés, permettent finalement d’envisager cette dimension du
féminin «fauteur de trouble» au sein d’une dualité
masculin/féminin que l’on peut effectivement reconnaître – et
les études de genres l’ont illustré – comme fabriquée, normée
de toutes pièces. Dans cette optique, pourrait être explorée avec
un certain bénéfice l’esthétique du translucide à l’œuvre dans
les textes de Clara Janés : plus qu’une esthétique, une espèce de
philosophie, de sagesse du translucide qui, toujours, permet de
privilégier l’à-côté, l’au-delà des êtres, des choses et des
espaces, et bien sûr des textes, de promouvoir la relation, la
liaison ni sur le mode de la transparence ni sur celui de l’opacité
mais sur celui de la traversée (trans-lucidité), du dépassement
de la frontière proposée. Il serait très certainement concluant

2 L’expressionest de Monique Schneider dans Leparadigme
féminin,Monique Schneider, Paris, Aubier Flammarion, 2004,
p.324.

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d’étudier, dans le détail des textes, la présence (Clara Janés
parlerait de non-présence) du féminin comme dimension du
translucide, comme « traversée du négatif », comme dimension
qui serait non pas sous le signe du «plus »,de la positivité,
mais plutôt sous le signe du « moins », le moins n’étant pas le
signe de la déficience mais la promesse de l’invisible, la
possibilité, l’effectivité du flottant, «Figura invisible, que no
1
ausencia, sino perpetuo inicio, (…)» , « Figureinvisible : non
pas absence mais perpétuel commencement (…). ». Pourquoi ne
pas concevoir que le féminin en Littérature soit justement la
dimension qui, en jouant des frontières entre les sexes, rejoue
encore et encore, sans fin, la grande scène des genres que l’on a
crue si longtemps naturelle, immuable et essentielle? Un
féminin « fauteur de trouble » au sein même de cette différence
masculin/féminin dont il est portant l’un des éléments, un
féminin qui brouillerait les frontières de lui-même pour s’ériger
en principe de liaison, un féminin comme dimension faisant
jouer, sans l’annuler, la séparation d’avec le masculin et qui
pourrait bien offrir une voie supplémentaire pour lire et relire
les textes de femmes.

Nota bene:
Dans la totalité de cet ouvrage, les traductions des citations
sont de Nadia Mékouar-Hertzberg.

1 InEspacios translúcidos, Clara Janés, Madrid, Casariego, 2007,
p.44

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Une autre écriture de l’intimité
Les jardins et les labyrinthes de Clara Janés

Tardé en darme cuenta de esto, y al principio el
laberinto me pareció una cárcel tenebrosa, un
lugar para morir, pero poco a poco fui
comprendiendo su secreta perfección.

Je mis du temps à m’en rendre compte, et, au
début, le labyrinthe me parut être une prison
ténébreuse, un lieu pour mourir, mais peu à peu
je compris sa secrète perfection.

1
Gustavo Martín Garzo,El jardín dorado

1In El jardín dorado, Gustavo Martín Garzo, Madrid, Lumen, 2008,
p.214

INTRODUCTION
Chanter l’intimité

Dire queJardín y laberintoest un récit d’enfance, est le récit
de l’enfance de son auteure, laisse toujours un sentiment
d’inexactitude, ou plutôt d’incomplétude.Jardín y laberinto
manifeste indéniablement la volonté consciente et affichée de
consigner les moments de l’enfance et de l’adolescence: un
récit d’enfance donc. Mais, plus encore que cette volonté,
couvent dans ce texte un souffle diffus et puissant qui renvoie à
un au-delà du texte, l’impression que ce texte a commencé
avant –un avant suggéré par les points de suspension
initiaux – ,et qu’il n’en finira jamais, animé qu’il est d’un
tourbillon d’images de l’enfance explicitement voué à
« continuerardemment »,à se reproduire indéfiniment. Un
récit, certes, mais qui ne commence ni ne finit, comme une
mélodie qui ne cesse de surgir et de s’effacer.
« Quand mon enfance resurgit et me prend doucement par la
1
main, je me mets à chanter» écrit Vladimír Holan . Peut-être
est-ce effectivement du côté du chant qu’il faut plutôt se
tourner.Jardín y laberintoserait ainsi un récit chanté, aurait du
chant l’harmonie diffuse et profonde et aussi, et surtout, cette
intensité irrépressible du chant inscrit en soi, du chant que l’on
ne peut retenir, qui surgit inopinément du fond de la gorge et
qui affleure «doucement »aux lèvres.Jardín y laberinto est
habité par cette nécessité, cette urgence: ilest des pages
déchirées de l’existence– commeces quelques pages
manquantes au petit carnet offert par le père pour que la jeune
Clara s’adonne à l’écriture –, qui créent un manque d’être, qui
instaurent au sein de cet être des ruptures, des discontinuités
l’empêchant de se déployer. Ce sont ces intermittences de l’être
qu’il s’agit d’éradiquer, ces béances qu’il s’agit d’éliminer, non
pas pour que l’intimité soit identifiée et fixée mais au contraire
pour qu’elle puisse pleinement rayonner.
Ainsi,Jardín y laberintoest-il le récit de l’établissement de
l’être plus que celui du rétablissement, de la restauration de
l’enfance. Plus exactement, il tend vers l’instauration de soi au

1In Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, Vladimír Holan, Paris,
Poésie/Gallimard, 2000, p.49

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