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Fayolle Père et Fille

De
340 pages

En 1872, Alphonse Beyerlé, riche propriétaire lorrain voulant rentabiliser ses carrières, se lance dans le métier de la faïence et fait appel à un maître faïencier, Matthias Fayolle, sous l’impulsion duquel sera embauché un grand nombre d’ouvriers alsaciens... Beyerlé n’ayant pas d’héritier associera aux destinées de la faïencerie son maître faïencier... En 1910, un incendie fera soixante-sept victimes dont Alphonse Beyerlé... Deux ans plus tard, tel le phénix, la faïencerie renaîtra de ses cendres avec un nouveau fronton :


Nouvelle Faïencerie de Lorraine
Fayolle Père & Fils


Croisements des destins, illusions des sentiments des descendants de Matthias Fayolle, de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, sur fonds d’événements qui traverseront les Trente Glorieuses. Soixante années émaillées d'une passion dévastatrice, de mensonges, secrets, crimes, trahisons, et d'une malédiction qui frappera les Fayolle sans relâche mais s'avérera ne pas être celle à laquelle on a cru pendant plus de quarante ans.


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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-23084-1

 

© Edilivre, 2016

Exergue

Nous croyons conduire notre destin mais c'est toujours lui qui nous mène.

Diderot

Prologue

En ce début de matinée de juillet, le soleil n’était pas encore très haut mais la chaleur commençait à devenir difficilement supportable, enveloppant hommes et bêtes sous un ciel lourd et bas qu’aucun nuage ne venait entacher. Cependant, Monsieur Fayolle n’avait pas chaud. Et, même si ses yeux clos pouvaient le laisser supposer, Monsieur Fayolle ne dormait pas…

… Par la fenêtre ouverte, en se penchant un peu, on pouvait apercevoir en contrebas Bussang qui s’éveillait, s’étirant paresseusement, et faisant comme un écrin à la jeune Moselle, laquelle, fatiguée d’avoir dévalé la pente abrupte du Grand Drumont, ralentissait sa course folle, en faisant rouler mollement ses flots naissants à travers la ville. En se penchant davantage, on devinait un peu plus loin les hauts murs blancs de la Faïencerie Fayolle qui ouvrait ses grilles…

Près d’un siècle plus tôt, Alphonse Beyerlé, riche propriétaire à Bussang, eut l’idée de rentabiliser ses carrières d’argile et ses forêts en se lançant dans le métier de la faïence qui se développait alors en Lorraine. Afin de mener à bien son projet, il fit alors appel à un maître faïencier, Matthias Fayolle, sous l’impulsion duquel sera embauché un grand nombre d’ouvriers alsaciens. Alphonse Beyerlé n’ayant pas d’héritier, associera aux destinées de la fabrique son maître faïencier.

Ainsi naquit la faïencerie Beyerlé/Fayolle qui, en 1882, comptait environ une centaine d’ouvriers. Celle-ci ne cessera de prospérer jusqu’à ce qu’en 1910, un terrible incendie réduise en cendres les bureaux et une grande partie des ateliers, faisant soixante sept victimes dont Alphonse Beyerlé.

Deux ans plus tard, tel le Phénix, la faïencerie renaîtra de ses cendres avec un nouveau fronton :

Nouvelle Faïencerie de Lorraine

Fayolle Père & fils

Et, depuis maintenant un peu plus de cinquante ans, hormis l’année 1916 qui avait vu jeté dans la tourmente du premier conflit mondial tout ce que la nation comptait de forces vives, on fêtait à Bussang, le deuxième dimanche du mois de juillet des années bissextiles, l’anniversaire de la faïencerie Fayolle dont le grondement des fours s’était de nouveau fait entendre le 10 juillet 1912.

Mais, ce 10 juillet 1964, il n’y aura ni fête ni célébration.

La dernière remontait à quatre ans.

 

Première époque
1946/1975

Gérard

1

A vingt ans bientôt passés, Gérard Fayolle venait enfin d’obtenir son bachot. Son père, qui aurait voulu le voir intégrer la prestigieuse université américaine de Harvard, avait dû revoir ses ambitions à la baisse : d’abord en raison de la situation mondiale de ces dernières années et, surtout, en raison du manque de motivation de son fils pour les études. Le destin de Gérard s’annonçait donc tout tracé : il intégrerait la faïencerie familiale à la rentrée.

En raison de sa configuration géographique, la faïencerie fut épargnée lors des bombardements qui firent rage, dans l’est plus qu’ailleurs et Edmond Fayolle, grâce en grande partie à ses propres fonds, avait pu maintenir l’usine en marche en assurant leurs salaires aux ouvriers qui n’avaient pas été mobilisés, ainsi que le ravitaillement aux plus démunis.

Aujourd’hui on avait fini de régler les comptes mais il se trouvait encore de mauvaises langues pour affirmer que si la famille Fayolle n’avait pas eu à souffrir de la présence allemande, c’est parce qu’elle avait dû, en maintes circonstances, céder aux exigences de l’occupant. Ce qui n’était pas tout à fait exact.

Edmond Fayolle prendrait donc son fils avec lui à l’usine en octobre pour le former sur le tas. Puis, si tout allait bien, et surtout si la chance lui souriait, Gérard prendrait, plus tard, la succession de papa. Et, jusque là, la chance avait toujours souri à Gérard. André, son cadet de quatre ans qui avait décidé d’embrasser une carrière ecclésiastique, entrerait au petit séminaire de Saint-Dié, lui aussi à la rentrée prochaine.

Exempté d’armée grâce à l’intervention d’une relation paternelle bien placée, Gérard ne connaissait de l’existence que son bon côté. Pragmatique, surtout en ce qui concernait les loisirs, le jeune homme pensa d’abord à ses vacances. Sa mère lui avait loué pour lui et ses amis, une petite maison sur l’Île de Ré, et, en cette fin juillet 1946, le cabriolet Delahaye offert en récompense de son diplôme, ne demandait qu’à prendre la route.

Les 200 CV du bolide n’eurent pas à piaffer très longtemps avec un Gérard brûlant autant d’impatience que le macadam quand il fut au volant dès les premières lueurs du jour. Virginie était à ses côtés, le reste de la bande suivant tant bien que mal en martyrisant une vieille Talbot dont le moteur commençait à montrer des signes de faiblesses en calant dans les côtes.

« Vous me suivez toujours, les gars ! avait lancé Gérard, excité, au premier arrêt exigé par Virginie. Si tout va bien, à midi, on pourra déjeuner à Saint-Martin.

– Donne toujours l’adresse, si jamais tu nous lâches… !

– Je ne la connais pas moi-même ; C’est le Maire de Saint-Martin qui doit me la donner… C’est un copain de mon père… Accrochez-vous ! »

La Talbot, avec à son bord trois garçons et une fille, avait bien du mal à tenir la route et la distance derrière un Gérard prêt à tout pour maintenir sa moyenne. Les deux autos filaient, avalant les kilomètres en grignotant les bas-côtés, frôlant dangereusement les panneaux au garde à vous le long de la route.

Virginie qui s’était accrochée au siège, ne quittait pas le compteur des yeux.

« Tu roules comme un malade, Gérard ! Va moins vite, tu vas finir par nous tuer.

– Si tu n’es pas contente tu n’as qu’à descendre… Puis, voyant la tête de son amie : mais non, espèce d’idiote, tu n’as donc pas compris que j’essayais de les semer.

– Comment ça ?

– J’ai envie de passer cette première journée seul avec toi, Virginie… Cette première nuit aussi… Pas toi, mon cœur ?

– Oui, bien sûr, répondit cette dernière de façon laconique, après un moment d’hésitation et un peu prise de court. Mais si les autres arrivent avant nous ils vont sûrement téléphoner à la mairie pour avoir l’adresse…

– Ils n’arriveront pas, je te dis. »

La jeune fille, d’un an plus jeune, était partagée entre ses sentiments vis-à-vis de Gérard, le connaissant vraiment que depuis peu, et la conduite qu’elle se devait d’adopter vis-à-vis des autres. Au lycée, ils avaient entretenu des relations de camarades de cours puis de simples camarades quand Virginie avait commencé ses études d’infirmière à Épinal. Depuis, elle n’avait revu le jeune homme qu’en de rares occasions, jusqu’aux résultats de son bac que celui-ci avait voulu fêter à la hauteur de ce que lui permettait le compte en banque de papa, à savoir très haut. Il l’avait impressionnée, ainsi que sa bande de copains constituée pour l’essentiel de la progéniture des notables de Bussang et de Remiremont. La douce Virginie était vite tombée amoureuse de ce garçon charmeur au visage poupin qui grâce à la complaisance de sa mère qui satisfaisait à toutes ses exigences, dépensait sans compter la fortune paternelle pour régaler et épater ses amis.

Il ne s’était encore rien passé de très sérieux entre les deux jeunes gens, Gérard n’ayant jamais poussé ses avances, plus dans le souci de ne pas effaroucher son amie que par respect des codes établis en matière de flirt. Virginie en avait déduit qu’il la respectait, mais le comportement de celui-ci se montrant sous un jour nouveau, la déconcerta un peu.

Deux heures plus tard, arrivés à Saint-martin, ils finissaient de déjeuner quand ils aperçurent la Talbot crachotant ses dernières forces avant de piler devant la terrasse du restaurant.

« C’est malin, fit Irène à l’intention de Gérard ; on a failli aller dans le fossé à cause de tes conneries. Tu es content de toi, hein ?

– Très.

– Dis-le franchement, tu as voulu nous semer ? Et bien c’est raté, mon vieux ! »

Gérard amorça un rictus mauvais mais la perspective de la nuit prochaine aux côtés de Virginie n’entama pas sa bonne humeur plus que ça.

« Allez, les gars, on s’arrache, la mairie est tout près d’ici. »

Les trois garçons fusillèrent Gérard du regard tandis qu’Irène prenait le bras de Virginie avec compassion.

Les vacances débutaient mal.

Après la visite au maire, la petite bande prit enfin possession de la maison aux murs blancs sur lesquels s’élançaient des roses trémières ; des volets verts finissant de lui apporter ce charme si particulier propre aux maisons rétaises. Celle-ci était confortable mais petite, trop petite en tout cas pour accueillir quatre garçons et deux jeunes filles : il n’y avait que deux petites chambres, plus un sofa dans le salon. Qui dormirait où et avec qui ? Personne n’avait évoqué la question pensant que la maison serait peut-être plus grande et oubliant la rouerie de Gérard. Il fut donc décidé que les deux jeunes filles partageraient la même chambre cette première nuit, laissant les garçons se débrouiller entre eux. L’installation se fit donc dans une atmosphère aussi équivoque que détestable ; le reste de l’après-midi fut consacré aux courses et au repérage des environs.

Le lendemain la tension était vite montée et l’ambiance s’était dégradée, si bien qu’Irène et les trois garçons plièrent bagages laissant une Virginie désemparée et son compagnon satisfait. Gérard avait gagné. Gérard aimait gagner, en dépit de tout, même de la perte de ses amis.

Cette nuit là et toutes celles qui suivront, Virginie partagera le lit et la vie de Gérard.

2

Entre deux déchirements de son ventre, Madeleine pensait aux siens que la guerre lui avait enlevés : sa mère et sa jeune sœur qu’on avait retrouvées ensevelies sous leur maison après un bombardement, puis François dont on eut du mal à détacher le corps des jambes de sa mère auxquelles il s’était agrippé pour tenter de l’extraire des décombres. François, ce grand frère tant aimé qui avait toujours su la protéger. Enfin, son père, qui après quatre années de captivité était retourné de l’autre côté du Rhin commencer une vie nouvelle.

Elle en voulait à ce monde fou qui lui avait pris ceux qu’elle aimait et, plus que tout, à celui qui avait fait mourir sa vie une nuit claire de Saint Jean, près de dix mois plus tôt :

Ce soir là, le soleil commençait à peine à raser l’horizon, que l’on pouvait déjà apercevoir à des lieues à la ronde la fumée qui s’élevait, poussée par le grand feu que les plus hardis attisaient pour fêter la nuit la plus courte de l’année.

Les flammes étaient déjà hautes, embrasant le ciel dont le bleu lentement s’assombrissait, quand Madeleine et sa tante Marcelline arrivèrent sur la grand-place de Ventron où l’on avait monté le parquet pour le bal. Les deux femmes, encore meurtries par la guerre encore toute proche, étaient venues simplement pour regarder jeunes et moins jeunes qui avaient retrouvé, en même temps que la liberté, le goût de s’amuser. Trouvant l’endroit trop bruyant et cette liesse un peu trop tapageuse, les deux femmes s’étaient assises un peu à l’écart, portant un regard gêné sur les couples enlacés.

Madeleine, qui n’avait pour toute parure que la fraîcheur de ses seize ans et ses grands yeux sombres autrefois rieurs, avait ramené pour se vieillir un peu, ses lourdes boucles brunes en un gros rouleau sur la nuque, comme ces femmes qu’elle voyait dans les magazines et certaines élégantes de Ventron.

Elle regardait les danseurs glisser sur la piste, quand Firmin, un jeune journalier à la voix pâteuse et à la démarche hésitante vint la prendre brusquement par la taille pour l’entraîner dans un tango saccadé. La jeune fille, dont s’était le premier bal, se laissa d’abord emporter mais ne sachant pas danser et, surtout, jugeant la danse trop osée, tenta de repousser son cavalier qui resserra son étreinte et l’entraîna au milieu des autres danseurs. Alors qu’elle tentait de se dégager des bras de Firmin, ses protestations attirèrent l’attention de Thomas le fils du directeur de la fonderie de Ventron où elle et sa tante travaillaient, venu s’amuser, lui aussi, avec des amis. Lorsqu’il vit Madeleine se débattre dans les bras du journalier, il n’hésita pas à jouer des coudes pour fondre sur le jeune homme. Excités par les couples qui les entouraient tout en continuant d’évoluer sur la piste, les deux hommes en vinrent aux mains sous les regards effrayés de la jeune fille et de sa tante. Sportif accompli, Thomas n’eut pas grand mal à avoir le dessus sur un Firmin déjà chancelant. Le petit orchestre s’arrêta quand le jeune homme avec l’aide de sa bande d’amis, pris le journalier comme un vulgaire paquet et le jeta dehors, sans autre forme de procès. Thomas revint alors vers Madeleine avec des mots rassurants. Cette fois, ne résistant pas au sourire charmeur de son cavalier, elle se laissa prendre par la taille.

Quand ils quittèrent le bal, Madeleine avait sa tête posée sur l’épaule de celui qu’elle considérait déjà comme son amoureux. Ils s’éloignèrent, laissant derrière eux les ricanements étouffés des filles et les sous-entendus scabreux des garçons. Marcelline voulut rattraper sa nièce mais on lui prit la main pour l’entraîner dans une ronde endiablée qui lui fit tourner la tête. Lorsque la ronde s’arrêta, les deux jeunes gens étaient déjà loin.

Marcelline, poursuivie par les bruits de la fête, courait maintenant à travers champs, jetant des regards inquiets et inquisiteurs autour d’elle, inspectant le moindre fourré, le plus petit bosquet, retenant son souffle à l’affût du moindre bruit suspect ; Madeleine et Thomas restaient introuvables. La nuit tombait maintenant de plus en plus vite, seulement trouée par les lueurs de quelques flammèches qui tentaient une dernière fois de griffer le ciel avant que l’obscurité ne l’engloutisse tout à fait. Essoufflée, Marcelline s’arrêta et attendit, le cœur battant, partagée entre colère et inquiétude. Le son de l’accordéon se fit plus rare et plus lointain. Les rires et le bruit des talons sur le parquet résonnèrent encore un moment puis s’espacèrent pour finir par se tairent tout à fait. Le grand feu finissait son agonie dans un dernier crépitement de bûches calcinées qui s’effondraient en braises incandescentes sous les dernières enjambées de quelques téméraires.

Les feux de la Saint Jean s’étaient éteints. La nuit reprenait ses droits.

Marcelline réprima un dernier soupir et finit par rentrer attendre Madeleine. Elle n’attendit pas très longtemps. Quand elle vit la jeune fille, la mine froissée, le feu encore aux joues, le regard brillant, elle comprit, tourna la tête sans poser de questions. Les deux femmes allèrent se coucher sans un mot. Mais ni l’une ni l’autre ne put trouver le sommeil cette nuit là.

Un après-midi de la semaine qui suivit, Madeleine revit Thomas qu’elle était allée attendre à la sortie des bureaux de la fonderie. Elle se précipita au devant de lui mais le jeune homme la stoppa dans son élan la repoussant presque. Il lui dit être très occupé ces derniers temps, lui promettant néanmoins de l’emmener au cinéma un de ces jours prochains. Il l’embrassa rapidement et partit de son côté. Madeleine rentra chez elle, déçue mais confiante la tête encore pleine des belles promesses que lui avait faites son compagnon au cours de leur folle nuit.

Ce n’est qu’un peu plus de deux semaines plus tard que son humeur changea : elle se mit à faire des caprices et commença à avoir des nausées sans cause apparente. Marcelline qui avait tant redouté ce qui arrivait à sa nièce, tenta de lui parler. Mais Madeleine, naïve mais pas au point d’ignorer ce que risque une fille quand elle se laisse trop aimer, avait compris, elle aussi. C’est vrai qu’elle s’était laissée aimer par Thomas, un peu trop vite, peut-être ; un peu trop, sûrement. Mais lui aussi l’aimait, il le lui avait dit ce soir là ; l’avait enivrée de mots dont elle pensait qu’ils n’avaient jamais été prononcés à d’autres avant elle quand il les lui avait murmurés en prenant sa bouche qui ne s’était pas dérobée ; pas plus qu’elle n’avait retiré sa main quand il l’avait glissée doucement dans son corsage. Et puis, il lui avait promis tant de choses en remontant sa jupe. Heureuse et sans forces dans ses bras, elle s’était abandonnée jusqu’à ce qu’elle sente seulement le corps de Thomas contre le sien et son souffle tiède dans son cou.

Il l’avait aimée si fort et lui avait promis tant de choses en cette chaude nuit. Eux deux, rien qu’eux deux avait pensé Madeleine cette nuit là.

Restée à la maison à cause de son état, elle n’était pas retournée travailler et n’avait pas revu Thomas. Ce dernier, pour qui Madeleine était une conquête parmi tant d’autres et par ailleurs engagé de son côté depuis des mois, n’avait pas vraiment cherché à la revoir, n’ayant jamais imaginé le moindre avenir ensemble.

Trois semaines passèrent : les caprices avaient cessé et les joues de Madeleine recouvrer leurs couleurs. Un après-midi que sa tante était à son travail, caressant son ventre qui bientôt allait s’arrondir, et sans nouvelles de Thomas, elle décida d’aller de nouveau attendre le jeune homme à la sortie des bureaux. Quand elle l’aperçut, elle courut se pendre à son cou. Surpris et gêné, le jeune homme, en se dégageant dit un mot à ses collègues et la prit à l’écart, l’air inquiet :

« Madeleine ! Que se passe-t-il… ? Tu vas bien ?

– Thomas… Thomas ! J’ai une grande nouvelle à t’annoncer !

– Ah… Puis décontenancé, il ajouta : moi aussi.

– Thomas, nous allons pouvoir nous marier.

– Comment ça, nous marier ? Perdrais-tu la tête Madeleine ?

– Oui, nous allons avoir un bébé, Thomas… Un p’tit bébé, rien qu’à nous… Puis, elle se tut, alarmée par l’expression du visage du jeune homme qui avait soudain changé. Apparemment secoué, il ouvrit la bouche et la referma, loin d’imaginer ce que Madeleine venait de lui annoncer, il ne savait que répondre.

Elle le pressa en lui secouant le bras :

« Thomas, tu ne dis rien. Tu as entendu… ? Dis… réponds-moi… Tu m’as dit que tu avais une nouvelle, toi aussi… C’est quoi… ? Tu vas être directeur… ? Dis-moi… ? Oh, Thomas… »

Le jeune homme se mit enfin à parler, vite, très vite, comme pour se débarrasser d’une corvée à laquelle on ne veut plus penser et qu’on veut vite oublier. Madeleine se mit à trembler et eut soudain très froid. Elle reçu les mots comme autant de flèches et les phrases de Thomas arrivaient comme hachées au milieu de ses sanglots :

« Écoute, Madeleine : Je t’aime bien, mais, je… Comment te dire… Je croyais… Tous les deux, on a eu du bon temps… Ne t’inquiète pas… Je te donnerai de l’argent… Le bébé… Te trouverai un mari… Madeleine, écoute moi… »

Mais Madeleine n’écoutait plus. Submergée par le chagrin, elle partit en courant, criant sa détresse. Chaque nouvelle flèche venant renforcer ses pleurs. Et puis cette dernière, plus acérée que les autres :

« … Je vais me marier, Madeleine, avec Marjolaine ; tu sais, la fille du maire… C’est ça, que je voulais te dire… Tu ne diras rien pour nous deux, hein ? Mon père ne comprendrait pas. Mais toi tu comprends… Dis… Madeleine… Tu es une brave fille ? »

Mais cette dernière phrase resta en suspens. Madeleine était déjà loin, trop loin. Elle ne pouvait plus, ne voulait plus entendre les mots qui continuèrent de la poursuivre avant de se perdre, emportés par le vent.

Elle courait, éperdue, le cœur cognant dans sa poitrine, et plus il cognait, plus elle espérait qu’il s’arrêtât pour ne jamais plus se remettre à battre. En arrivant chez elle, Marcelline la prit dans ses bras, lui caressa son visage ravagé, et sans lui poser la moindre question, lui dit doucement :

« Ne crains rien ma petite Mado, je suis là… »

Thomas n’épousa pas Marjolaine : sa Delage toute neuve s’écrasa contre un arbre trois jours avant la noce. Marjolaine, dont le seul crime était d’avoir aimé Thomas, se trouvait à ses côtés ce jour là.

La sage-femme se méprit quand elle mit le nouveau-né sur le ventre de Madeleine et lui demanda quel prénom elle voulait lui donner. La jeune fille, brûlante de fièvre, avait détourné la tête de son enfant en criant, comme un ultime appel au secours à son frère : « François ! »

3

En octobre, Gérard intégra donc la faïencerie, sous le double regard de Henri Coulon, Directeur financier et ami de longue date de la famille Fayolle, et de Charles Brunet, Directeur de la Production. Le travail en lui-même ne l’intéressait pas plus que ça, le seul attrait qu’offrait l’usine pour le jeune homme étant le fauteuil de son père qu’il occuperait un jour. En attendant, bon gré, mal gré, il gravirait sous l’égide de ses deux mentors, tous les échelons qui le séparaient du fauteuil convoité. Seule cette perspective le motivait et fit qu’il s’impliqua dans la bonne marche de l’entreprise. On était en pleine reconstruction économique et il fallait donner un nouvel élan à l’usine.

S’étant vite familiarisé avec la chaîne de production, il maîtrisa très vite toutes les techniques d’élaboration des pièces, du moulage à la cuisson, étapes déterminantes qui donnaient naissance des plus simples objets décoratifs à ceux plus recherchés et plus raffinés des arts de la table.

« Tu écoutes et surtout, tu regardes, » lui avait dit son père.

Gérard avait écouté et regardé, tant et si bien, qu’au bout de trois ans il était devenu un bon commercial.

Presque toute la semaine sur les routes, entre les briefings du lundi et les réunions du vendredi, il ne consacrait pas beaucoup de temps à Virginie qu’il avait épousée un an auparavant, laquelle, sur les instances de son mari, avait abandonné ses études d’infirmière quelques semaines après leur mariage. Le jeune couple s’était installé au deuxième étage de la grande demeure familiale, ce qui permettait à Gérard d’avoir sa femme “sous la main” lorsqu’il rentrait en fin de semaine. Et ce quotidien parfaitement réglé lui convenait parfaitement.

Un lundi semblable aux précédents, à la fin d’une réunion, Edmond Fayolle convoqua son fils pour un entretien un peu particulier :

« Fiston, comme tu le sais, depuis quelque temps je suis fatigué. Je suis allé voir Depardon qui m’a fait passer un électrocardiogramme… Ce n’est pas brillant. En d’autres termes il faut que je lève le pied. Tu vois ce que je veux dire… ? Je compte donc dorénavant sur toi pour intervenir plus concrètement à l’usine. Tu connais toutes les phases de fabrication et les techniques de vente. Pour le reste, regarder, c’est fini, il est temps de mettre le pied à l’étrier. Tu prendras la tête des réunions et tu me remplaceras aux conseils d’administration, le cas échéant.

– Mais, papa… sans toi…

– J’ai dit fatigué, pas mort… Oui, je sais, tu as encore beaucoup à apprendre mais ne t’inquiète pas je serai toujours là et Brunet prendra en charge nos plus gros clients. La guerre est terminée depuis longtemps et l’usine n’a pas trop bougé sur ses bases. Elle marche bien, c’est un fait entendu, mais elle ronronne ; tu entends… ? Elle ronronne. Et moi je veux l’entendre ronfler. Alors, je compte sur toi et Henri pour mettre au point de nouvelles stratégies de communication afin de doper les ventes. Les curistes reviennent en masse et c’est un potentiel qu’il ne faut surtout pas négliger, car en plus d’acheter sur le site ou chez nos plus proches dépositaires, ils sont aussi un excellent vecteur pour notre image de marque dans tout le pays.

– C’est entendu, papa, tu peux compter sur moi. »

Gérard s’apprêtait à prendre congé pensant que l’entretien était terminé, quand son père le rappela :

« Ah, j’oubliais ! La route c’est terminé. Dorénavant tu pourras rentrer chez toi tous les soirs. Puis après avoir marqué un temps, il ajouta : Comme ça tu auras tout loisir pour t’occuper de ta femme. »

Cette tirade, qui n’admettait aucune réplique ne plut cependant pas à Gérard. Le dernier point, surtout. Et s’il ne répondit pas c’est que la seule personne qu’il craignait était son père. Ambitieux, il espérait cependant pouvoir bientôt tout contrôler en s’affranchissant de sa tutelle et de celle de ses deux chaperons ; car ce que voulait Gérard Fayolle, c’était le pouvoir absolu et l’exercer non seulement sur l’usine mais aussi sur ses relations, ses amis, son foyer. Sans posséder réellement le sens des affaires mais doté d’un charisme certain, il se promit de mettre celui-ci au service de ce que l’on nommera plus tard les media qui, après un engourdissement de six longues années, prenaient, aujourd’hui, une place prépondérante dans tout le pays.

4

Cela allait bientôt faire cinq ans que Gérard avait endossé l’habit de futur patron et il s’y sentait de plus en plus à l’aise. Il présidait maintenant toutes les réunions en l’absence de son père et ce soudain avancement l’avait propulsé rapidement dans la vie mondaine de la petite ville et de ses environs dont il fréquentait la fine fleur. Avec Virginie ils recevaient et étaient beaucoup reçus. Henri Coulon l’ayant inscrit comme membre au Club House du centre équestre de Remiremont, Gérard avait pris le pli des mondanités et s’était très vite coulé dans ce moule qui lui allait si bien. Car ce qui était primordial chez lui, hormis le désir de reconnaissance, c’était ce besoin viscéral de plaire, plaire au monde entier ; monde, qui pour le moment, se limitait aux confins de la Lorraine.

Gérard n’était pas ce qu’on appelle communément un homme à femmes mais, incapable de résister à une chute de reins bien cambrée ou à une œillade trop appuyée, il ne pouvait s’empêcher au cours des réceptions qui réunissaient tout le gratin de Bussang, Remiremont ou même Épinal, de flirter avec les épouses des notables de la région. Mariées ou non, le seul critère était que Gérard, beau parleur ne se départissant jamais de sa superbe et toujours prévenant, ne les laissât pas indifférentes. Car Gérard Fayolle n’était pas dénué de charme : la façon dont les coins de sa bouche se relevaient quand il souriait, lui creusant deux fossettes dans son visage poupin, effaçant la mollesse des traits, et ses yeux dont le gris variait au gré de ses émotions, en faisait craquer plus d’une ; même si ses cheveux châtains clairs et fins encadrant un front haut et dégarni sur les côtés, et sa légère tendance à l’embonpoint, feront de lui, s’il n’y prend pas garde, un quinquagénaire bedonnant au cheveu rare. Toutefois, en y regardant de plus près, les traits mous de son visage dénotaient quelqu’un redoutant la confrontation, et sous des dehors de battant se cachait un matamore faible et superficiel. Gérard Fayolle était en réalité plus un fils à papa, arriviste, qu’un réel ambitieux.

Conscient de sa position sociale, par crainte aussi du regard de son père, il savait, sinon respecter les convenances, du moins sauver les apparences. Mais, victime de ses propres faiblesses, très vite les infidélités succédèrent aux flirts : des aventures sans lendemain, étreintes furtives et passagères dénuées de tout sentiment mais qui le rassuraient. Car Gérard aimait vite et mal, laissant la plupart du temps ses partenaires insatisfaites, persuadé cependant qu’elles partageaient ce qu’il prenait comme son propre plaisir, alors qu’elles ne faisaient que flatter son ego. En fait, Gérard jouissait des femmes comme de la vie : sans appétit. Soucieux toutefois de sa réputation et redoutant le qu’en-dira-t-on, il allait cacher ses amours clandestines dans les hôtels de seconde zone d’Épinal. A défaut d’être secrètes, ses aventure avaient au moins le mérite d’être discrètes.

Dans les petites villes de province tout finissant par se savoir, ses écarts de conduite arrivèrent jusqu’aux oreilles de Virginie ; écarts qu’elle mis d’abord sur le dos de ragots. Mais au fil du temps, très éprise de son mari, elle supporta de moins en moins ses incartades que celui-ci minimisait, les considérant comme de pures stratégies professionnelles.

Souvent seule dans la grande demeure bourgeoise de sa belle famille, Virginie passait ses journées à l’attendre, tuant le temps à grands coups d’aiguilles dont les nombreux pulls jacquard alors en vogue qui en résultaient n’avaient pas la faveur d’un Gérard méprisant pour tout ce qui était les travaux d’aiguilles, les jugeant puérils et indignes de la femme d’un futur patron.

Assez proche de sa belle-mère, Virginie ne pouvait se confier à elle sachant que cette dernière trouverait les mêmes excuses à son fils que celles qu’elle avait trouvées à son mari quelques années auparavant. Edmond n’était pas un saint, mais, contrairement à son fils, il n’avait jamais bafoué publiquement sa femme, qu’il avait toujours aimée, certes à sa manière, ayant toujours pensé, en toute bonne foi, se dédouaner de ses incartades, en mettant celles-ci sur le dos des circonstances et ne voulant pas sacrifier son ménage à la satisfaction fugace d’une étreinte éphémère.

Si moderne qu’elle fût en apparence, Odette Fayolle restait une femme d’une autre époque.

Si seulement ils avaient un enfant, songeait Virginie dans ses moments de solitude, par delà le cliquetis des aiguilles, peut-être que cela les rapprocherait-il ? Dans un mois ce serait le quatrième anniversaire de leur mariage mais son ventre restait désespérément plat, et elle commença à douter d’elle. Son amie Irène qui avait épousé Henri Coulon il y avait à peine deux ans, était déjà maman d’un petit garçon.

Un après-midi que cette dernière lui rendait visite, la voyant arriver seule, elle lui demanda :

« Tu n’as pas ton petit Jean-Jacques avec toi ?

– Il est avec Sally pour le moment. Tu sais, je viens à peine de me relever de mes couches et je suis encore fatiguée…

– Sally ?

– Sally, oui… notre jeune fille au pair, répliqua Irène avec dans la voix un soupçon d’agacement. Ça se fait beaucoup en ce moment, tu sais. Elle vient de Londres pour apprendre le français. Nous lui offrons le gîte et le couvert en échange de quoi elle s’occupe de Jean-Jacques.

– J’ignorais… Mais il n’est pas encore trop petit pour…

– Arrête Virginie. Je garde toujours un œil ouvert et trouve le temps de m’en occuper, n’aie crainte.

– Tu as de la chance, toi.

– Je ne vois pas très bien ce que la chance vient faire là, lui répliqua Irène toujours sur le même ton sec et agacé par cette réponse à ses yeux, inappropriée ; en même temps qu’elle prenait place sur le sofa et allumait une cigarette.

– Je voulais dire… Excuse moi, je te sers un café ?

– Je préférerais un thé, si tu as… Donc, tu voulais dire ?

– … Oui, je voulais dire, la chance que tu as d’avoir un enfant.

En fait, ce que Virginie enviait à son amie, c’était l’image de ce bonheur conjugal affiché. Image que ses propres parents avait véhiculée depuis sa plus tendre enfance et à laquelle elle tentait toujours de se raccrocher.

– Ah, bon ! Mais tu sais, en ce qui me concerne il n’y en aura pas d’autre. Regarde les kilos qu’il m’a laissés, le petit saligaud… ! »

Virginie, passant derrière Irène pour aller préparer le thé, scruta ses hanches à la recherche des kilos incriminés. Comme à son habitude, plus à la recherche de compliments adroitement suggérés, que de paroles de compassion, son amie restait indubitablement vaniteuse et un tantinet arrogante. Perchée sur des talons aiguilles blancs, elle portait un pantalon corsaire bleu dur qui moulait sa silhouette élancée, et un chemisier en coton blanc cassé à rayures bleu pâle, dont les emmanchures américaines mettaient en valeur ses épaules bien découplées. L’ensemble était resserré par une large ceinture élastique qui lui faisait une taille de guêpe, Irène ayant eu tôt fait d’effacer les derniers signes d’une grossesse qui avait mis à mal sa silhouette pendant plusieurs mois. Mais, avant que Virginie ne réagisse avec ce ton doucereux qui avait parfois le don de l’exaspérer, elle lui lança en reposant un peu fort sur la table basse la tasse que celle-ci lui tendait :

« A propos… Zut, je me suis pété un ongle… Oui, à propos, et toi ?

Virginie sursauta.

– Quoi, moi ?

– Oui, toi. Où en es-tu avec Gérard ? Ou plutôt, où en êtes vous tous les deux ?

– Comment ça, où on en est… Je ne comprends pas… De quoi veux-tu parler ?

– Parfois, Virginie, tu as le chic pour me taper sur les nerfs. Je ne vais tout de même pas te faire un dessin. Si j’ai bien compris, tu mets sur le dos de la malchance le fait de ne pas avoir d’enfant. C’est un peu facile, non ? Alors je te pose la question autrement : qu’est-ce qui cloche avec Gérard, de ce côté là ? »

Il n’était pas bien difficile pour Irène avec son langage un peu trop direct, de faire parler Virginie, ce qui mettait toujours cette dernière mal à l’aise ; et aujourd’hui, la question la torturait. Elle hésita puis, se faisant violence, elle fit part de ses doutes à son amie en rougissant, lissant de façon méthodique les plis de sa jupe qu’elle ne quittait pas des yeux :

« Irène… je ne sais plus quoi faire. Gérard me néglige. Je supporte de moins en moins ses infidélités, même si je sais que pour lui ça ne compte pas. Il ne parle pas d’avoir un enfant et je ne supporte plus cette situation. »

Irène marqua un temps avant de répondre, tripota sa tasse, en fixa le fond et, sans regarder son amie, reprit :

« Et toi, tu lui en parles… ?

Avant même que Virginie n’ouvre la bouche, sans attendre la réponse, elle poursuivit sur sa lancée :

« Non, tais-toi et écoute bien ce que je vais te dire. Et surtout, ne te formalise pas : tout le monde sait que Gérard t’a épousée parce que tu es jolie et que tu fais bien dans le décor…

– Comment oses-tu… !

– Laisse-moi finir. Tu es jolie, c’est un fait mais ça ne suffit pas. Essaie d’être belle, change ! Au lieu de passer tes journées à l’attendre en t’usant les doigts sur des aiguilles et à te morfondre comme une gourde, bouge un peu tes fesses, ma vieille. Sois plus excitante si tu veux qu’il revienne de temps en temps vers toi… qu’il te désire.

– Mais Gérard m’aime comme je suis…

– Il te l’a dit ?

– Il est des moments où les mots sont inutiles.