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Fidéline

De
318 pages

Mme veuve Grasset, rentière de méchante humeur et de profil crochu, habitait, rue Saint-Jacques, une maison noire et malpropre où elle passait son temps à tracasser ses locataires et son portier. Avare et méfiante à l’excès, elle vivait dans des transes perpétuelles, croyant toujours qu’elle serait volée, voire même assassinée. Elle s’enfermait chaque soir sous triple verrou, gardée par son chien griffon Azor, quadrupède hargneux, ébouriffé, une des bêtes les plus désagréables de la création.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
La fée fit un signe, et ils jetèrent tout le contenu de leurs corbeilles sur les poupées.
Julie Lavergne
Fidéline
COURTES VEILLÉES
* * *
AU LECTEUR Je n’aime point les longues histoires ni les longue s veillées. « Quitte le bal avant minuit, disait la fée marraine de Cendrillon ; quit te le bal avant minuit, sinon ton beau carrosse redeviendra citrouille. » Il y a toute une poétique dans cette parole de la bonne fée. Fi des contes qui font passer la nuit ! L’auteur de Cendrillon n’en faisait point de tels. Jamais il ne chargea les siens de ces descriptions, réflexions, conversations et divagations dont les romanciers d’à présent embrouillent, épaississent et allongent leurs interminables récits : littérature à la toise, destinée à être lue au pouce par ces lecteurs somnolents pour qui un livre est une berceuse, une contenance ou un prétexte à songer creux ; œuvres sans art, incapables de supporter l’ épreuve d’une lecture à haute voix faite en compagnie de gens d’esprit. Du temps de Perrault, la muse conteuse ne dissertait ni ne raisonnait ; elle disait ce qu’elle avait à dire tout juste, en peu de mots, sa ns s’espacer en théories, se mélancoliser en soupirs, se distiller en menus détails et bagatelles.
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
tout comme Perrette, et ses alertes récits faisaien t tantôt rire, tantôt pleurer, jamais bâiller, jamais dormir. C’était une jolie muse, hon nête et d’agréable humeur, une jolie muse, en un mot. C’est à elle que je vous souhaite de donner audienc e le soir, ami lecteur, alors que, sauf les petits enfants déjà couchés, toute la famille est rassemblée autour de la lampe, alors qu’entre une sonate de Mozart et l’heure de l a prière et du couvre-feu il est si charmant d’entendre dire par une voix aimée : « Il y avait une fois... » J.-O.L.
FIDÉLINE
lle A MJoséphine Chabaud.
LASERVANTE
me M veuve Grasset, rentière de méchante humeur et de p rofil crochu, habitait, rue Saint-Jacques, une maison noire et malpropre où elle passait son temps à tracasser ses locataires et son portier. Avare et méfiante à l’ex cès, elle vivait dans des transes perpétuelles, croyant toujours qu’elle serait volée , voire même assassinée. Elle s’enfermait chaque soir sous triple verrou, gardée par son chien griffon Azor, quadrupède hargneux, ébouriffé, une des bêtes les plus désagréables de la création. Mme Grasset se faisait vieille, et depuis trois ans déjà ses infir mités l’avaient contrainte à prendre une servante, ou plutôt à en essayer successivement un grand nombre, attendu qu’elle en changeait quinze à vingt fois l’an, étant la person ne du monde la moins faite pour être bien servie. La réputation de la propriétaire du nu méro 133 était si bien établie, que les plus ignorantes et les plus guenilleuses des maritornes se trouvaient encore trop bonnes pour elle, malgré les gages élevés qu’elle offrait. Personne ne voulait plus servir une telle furie. Réduite depuis plusieurs jours à se faire ap porter à dîner de chez Flicoteau et à faire son ménage elle-même, empoisonnée à demi et courbaturée tout à fait, elle prit la résolution d’écrire à un de ses fermiers, non sans avoir soupiré bien des fois en songeant à la dépense qu’elle allait faire. Voici en quels termes écrivit cette Harpagonne :
er « Paris, 1 juin 1835.
Monsieur Delport, j’ai besoin d’une domestique. Envoyez-moi une fille de votre village, propre, active, honnête, laborieuse, sobre, douce, polie, adroite, discrète, etc. » Suivait une liste de qualités qui, si elles eussent été le partage d’une seule personne, me l’auraient rendue digne d’être béatifiée. M Grasset ajoutait : « Je lui donnerai vingt-cinq francs par mois, cent sous d’étrennes si elle se conduit bien, deux bouteilles de vin par semaine, et je pay erai son voyage dans la rotonde. Avancez-lui l’argent nécessaire, je le déduirai de votre fermage. Ne perdez pas un instant, je suis très pressée. Je vous salue. Veuve GRASSET. » Le dernier alinéa avait bien coûté à l’écrivain. Elle avait raturé, puis récrit les mots « je payerai ». Enfin elle ferma sa lettre avec une moit ié de pain à cacheter, la porta elle-même à la poste, ne l’affranchit point, et rentra chez elle en calculant qu’à la rigueur elle pourrait avoir la réponse le surlendemain, si Delport se dépêchait un peu. Quatre jours après elle reçut une lettre du fermier qui lui annoncait pour le lendemain l’arrivée d’une jeune, servante nommée Fidéline Dut illeux, appartenant à une honnête famille, et qui ferait certainement l’affaire de Madame. La pauvre fille arriva en effet, et lorsque le vieu x portier, qui l’avait été chercher à la descente de la diligence de Lille dans la cour des messageries Laffitte et Caillard, l’amena chez sa maîtresse, tout grossier et endurci qu’il était, il ne put s’empêcher d’avoir grand’pitié d’elle. Fidéline était en deuil, et, bien qu’elle ne fût ni belle ni jolie, elle avait l’air si doux, ses yeux bleus étaient si expressifs et son maintien si modeste, que l’on ne pouvait la regarder sans ressentir pour elle un int érêt sympathique Azor lui-même n’aboya qu’un instant, et se mit à lécher les mains de l’étrangère. Mme Grasset, qui estimait la sagacité de son chien, fut prévenue en faveur de Fidéline, et, tout en l’accablant de questions et de recommandations plus saugrenues les unes que les autres, elle ne la brusqua pas. Elle se borna à exi ger que la jeune fille quittât le deuil,
sans s’informer de qui elle le portait, et voulut qu’elle changeât de nom. « Fidéline, dit-elle, mais c’est un nom de chien !  — Pardon, madame, chez nous on le donne à beaucoup d’enfants. Mon patron est saint Fidèle de Sigmaringen, capucin. — Je n’aime point les capucins, et jamais je ne m’habituerai à vous appeler ainsi. Je vous nommerai Euphrasie, je le veux ! » Fidéline n’osa répliquer ; pourtant son cœur se serrait à la pensée de quitter le deuil de sa mère et de n’entendre plus le nom qu’elle avait reçu au baptême. Il était tard ; Mme Grasset fit souper légèrement F idéline, et, n’ayant pas coutume de brûler inutilement de la chandelle, lui ordonna d’aller se coucher. « Je suis trop fatiguée pour vous mener là-haut, di t-elle ; Courtois vous y conduira. Allez le chercher dans sa loge. » Fidéline souhaita le bonsoir à sa maîtresse, prit s on petit panier de voyage, une lanterne pleine de vieux suif et de rouille que Mme, Grasset lui remit précieusement, en lui recommandant de ne pas la casser, et sortit de l’appartement. A peine eut-elle franchi le seuil, que la porte se referma et qu’elle entend it pousser de gros verrous. Elle descendit, et pria le vieux portier de lui montrer la chambre où elle devait coucher. « Je ne serai donc pas près de madame ? demanda-t-elle timidement.  — Près de madame ? Ah ! certes, non ! Elle aurait bien trop peur d’être assassinée par vous ! — Plaît-il, monsieur ? Elle aurait peur que...  — Que vous lui coupiez le cou pour lui prendre son argent. Ah ! c’est une drôle de personne. Allons, je vais vous conduire dans votre mansarde. J’y suis déjà monté pour porter votre malle, ce n’est pas amusant de recommencer. — Monsieur, j’irai bien toute seule, si vous m’indiquez où c’est, — Vous ne trouveriez pas, ma petite, » dit-il d’un ton plus doux. Il prit une clef, un bougeoir, et, précédant la jeu ne fille, traversa une cour humide et noire, et monta quatre étages d’un escalier de briq ues bordées de bois, usé, vermoulu, aux murs décrépits, à la rampe branlante et où l’on respirait d’étranges parfums. Arrivé au dernier palier, il entra dans un corridor étroit, et, ouvrant une porte, fit entrer Fidéline dans une mansarde de l’aspect le plus misérable. Un grabat, une chaise dépaillée, une table boiteuse, une cruche sans anse et un miroir c assé, en formaient tout l’ameublement. Les vitres de la fenêtre étaient rac commodées avec du papier, et celui qui recouvrait les murs, décollé par l’humidité, pendait en lambeaux. Une paire de draps d’un blanc douteux et une couverture tachée d’huile étaient posés sur le lit. C’étaient les seuls préparatifs qui eus sent été faits pour recevoir Fidéline. La chambre poudreuse, le carreau semé de guenilles, témoignaient qu’on n’avait pas même balayé. Courtois, en considérant la mise propre et soignée de la jeune fille, eut un peu honte et fit mine de balayer avec un vieux plumeau jeté dans un coin. J’aurais dû nettoyer, dit-il ; mais je n’en ai pas eu le temps. Depuis que je n’ai plus ma défunte, je n’avance pas à faire mon ouvrage. La bourgeoise est trop regardante, aussi. Elle aurait bien pu faire arranger cette chambre. U ne femme qui a quinze mille livres de rentes ! Et puis, voyez-vous, je n’aime pas à entre r ici. C’est dans cette chambre que mon épouse a reçu le coup de la mort. — Elle logeait ici ? dit Fidéline, médiocrement flattée de ce renseignement. — Oh ! non ; mais un beau matin, ne voyant pas descendre sa bonne, Mme Grasset a recommandé à ma femme d’aller voir de quoi il retou rnait, et lui a donné une clef. Ma femme est entrée, et il était temps : la Madelon ét ait étendue là, quasi morte, avec un
réchaud allumé ! Elle avait voulu s’asphyxier, la pauvre fille ! — Est-elle morte ? demanda Fidéline en pâlissant. — Morte ? oh ! non ; on l’a portée à l’hôpital. Elle a été vite guérie ; mais mon épouse en a eu un saisissement qui l’a tuée six mois après, jour pour jour. » Fidéline ouvrit la fenêtre et regarda au dehors ; e lle étouffait. De sa vie elle n’était montée à un troisième étage ; aussi, en plongeant u n regard dans la cour déjà sombre, elle s’écria : « Ah ! mon Dieu, que c’est haut ! — Prenez garde au vertige, mam’selle, dit Courtois. Pas plus tard qu’il y a trois ans, il y avait ici un jeune étudiant qui s’est jeté par ce tte fenêtre dans un accès de fièvre chaude. C’est moi qui l’ai relevé ; il a vécu encor e deux jours, quoique les membres rompus et le crâne ouvert. C’est une chambre de mal heur, mais faut pas que ça vous émotionne ; à Paris on en voit bien d’autres. Je vo us souhaite une bonne nuit. Si vous voulez de l’eau, il y a une pompe dans la cour. Bonsoir. » Il s’éloigna, et la pauvre Fidéline, de crainte qu’il ne revînt, poussa devant la porte sa petite malle, s’assit dessus, et, toute tremblante, se mit à pleurer. Hélas ! en quittant son village, elle savait bien qu’elle disait adieu aux champs, à l’air pur, à la liberté ; elle savait bien qu’il lui faudrait travailler et souffrir pour gagner sa vie et amasser sa petite dot, en attendant que son fiancé eût fini ses sept ans de service militaire ; elle s’était armée de courage... ; mais jamais rien de ce qu’elle avait vu ou imaginé n’atteignait la hideur de ce qu’elle rencontrait au début de son exil. Un profond découragement la saisit. Déjà la nuit s’étendait au ciel, et la petite chandelle allumée par Courtois ne paraissait pas devoir durer une heure. Le temps était couvert ; pas une étoile ne brillait, et les bruits de la rue arrivaient seuls à l’oreille inquiète de la pauvre fille. Tout à coup les cloches de Saint-Séverin sonnèrent la prière du soir, et leurs sons harmonieux rappelèrent à l’orpheline que Dieu lui restait et ne l’abandonnerait pas. Elle pria, et sa jeunesse et la fatigue du voyage l’emportant sur les sinistres impressions qu e lui avaient laissées les récits du vieux cerbère, Fidéline s’endormit en disant son chapelet.
II
ESPÉRANCE
Éveillée dès l’aube, comme elle y était accoutumée au village, Fidéline se hâta de ranger sa misérable chambre. Mme Grasset lui avait prescrit de descendre à sept heures. Elle écoutait sonner l’horloge de Saint-Séverin, et, au moment prescrit, descendit chez sa maîtresse. Dès lors commença pour la pauvre fille un vrai martyre. Accablée d’ouvrage, surveillée, grondée à tort et à travers, vivant tout le jour aux côtés d’une personne sans cœur ni pitié, privée d’air et d’espa ce et à peine nourrie, la fille des champs ne tarda pas à perdre ses fraîches couleurs. Sa maîtresse lui avait absolument défendu de sortir seule. Elle l’accompagnait au mar ché, et lui aurait volontiers interdit d’aller à l’église ; mais, sur ce point, Fidéline résista et ne voulut pas manquer la messe le dimanche. Alors la vieille avare lui prescrivit d’y aller à six heures, afin que la besogne, n’en souffrît pas. Fidéline ne savait pas écrire ; d’ailleurs elle ne voulait rien demander à sa famille, et se disait : « Dès que j’aurai gagné de quoi retourner dans mon pays, je partirai. » Il fallait pour cela attendre au moins un mois. C’é tait bien long. Chaque soir, en rentrant, excédée de fatigue, dans sa mansarde, elle se disait : « Encore un jour de purgatoire fini ! » Et elle espérait se reposer en dormant ; mais elle se réveillait à chaque instant et rêvait toujours des malheureux qui l’avaient précédée dans cette chambre maudite. Tantôt elle croyait entendre s’ouvrir la fenêtre, et la tête en sanglantée de l’étudiant lui apparaître ; tantot elle croyait sentir l’odeur du charbon, et l e visage froid de l’asphyxiée se placer près du sien. Enfin le mois finit, et elle crut que sa maîtresse allait lui payer ses gages ; me mais M Grasset lui dit : « Je suis bien gênée en ce moment. C’est dans douze jours le 15 juillet, je recevrai alors un peu d’argent. Si vous pouviez attendre, ma petite, cela m’obligerait. » Fidéline n’osa rien dire, pas même demander son congé. Elle était comme étourdie par le coup qu’elle venait de recevoir. Encore douze jours de cette vie-là ! c’était bien cruel. Elle ne dormit pas de la nuit. Au matin elle ouvrit sa fenêtre, et, pour la première fois, fit attention à un petit pot à fleurs placé sur l’appui extérieur de la mansarde. Il était rempli de terre, et les dernières pluies d’orage y avaient fait germer quelques petites plantes, quelques brins d’herbe et de mouron, autour d’un ro sier mort. Et parmi cette chétive verdure, un petit liseron, déjà pourvu de quelques feuilles d’un vert gai, élevait en l’air sa tige souple et qui semblait chercher un appui. Fidéline aimait cette plante. Autour de sa fenêtre, à Seclin, alors qu’elle avait encore sa mè re, alors qu’elle était heureuse, elle aimait à faire monter des guirlandes de liserons bl eus et roses. Chaque matin elle comptait leurs fleurs, à chaque automne elle en rec ueillait les graines, et l’une de ses joies au printemps était de les semer, en prenant b ien garde que ce fût pendant le premier quartier de la lune. Toutes ces joies du pa ssé revinrent à la mémoire de la pauvre fille, et elle se prit à parler à la petite plante comme elle l’eût fait à une amie : « Pourquoi es-tu venue là ? lui dit-elle ; c’est pour me consoler, n’est-ce pas ? Écoute, je vais prendre soin de toi ; tu seras ma compagne, tu fleuriras pour moi. Je te donnerai un appui, et quand je partirai d’ici je t’emporterai. Le bon Dieu, qui t’envoie ce rayon de soleil, aura pitié de moi. Je vais commencer une ne uvaine. Après tout, si je pouvais me placer chez quelque bonne dame, cela vaudrait mieux que de m’en retourner chez nous,