//img.uscri.be/pth/c094655d135f2128bda9335ee7f1b98e7d467bd7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Filleuls de Napoléon

De
468 pages

— C’est égal ! mon cher de Nessy, vous direz ce que vous voudrez ! Je n’en démords pas !... La Hotte devrait être ici... mouillée en rade d’Alger, côte à côte avec notre brick et la division navale chargée du blocus...

Raoul de Nessy, enseigne de vaisseau, commandant en second le brick de guerre l’Aventure, eut un léger sourire ; et, interrompant son interlocuteur, un sous-lieutenant de chasseurs à cheval, au visage plein et rose, mais dont la physionomie, un peu enfantine au repos, s’éclairait soudain d’un regard énergique :

— Mon cher Cardignac, dit-il, vous parlez en cavalier que rien n’arrête ; en chasseur à cheval qui n’apprécie que cette formule : « En avant !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Capitaine Danrit

Filleuls de Napoléon

Histoire d'une famille de soldats, 1830-1870

Illustration
Illustration

CHAPITRE Ier

SUR LA TERRE D’AFRIQUE

  •  — C’est égal ! mon cher de Nessy, vous direz ce que vous voudrez ! Je n’en démords pas !... La Hotte devrait être ici... mouillée en rade d’Alger, côte à côte avec notre brick et la division navale chargée du blocus...

Raoul de Nessy, enseigne de vaisseau, commandant en second le brick de guerre l’Aventure, eut un léger sourire ; et, interrompant son interlocuteur, un sous-lieutenant de chasseurs à cheval, au visage plein et rose, mais dont la physionomie, un peu enfantine au repos, s’éclairait soudain d’un regard énergique :

  •  — Mon cher Cardignac, dit-il, vous parlez en cavalier que rien n’arrête ; en chasseur à cheval qui n’apprécie que cette formule : « En avant !... pour charger... au galop ! !... » Vous ne songez pas qu’une flotte ne se mène pas comme un escadron et qu’il est une puissance avec laquelle, nous autres marins, nous devons compter : le vent... ami ou ennemi selon son bon plaisir... Patience, mon cher, patience ! Vous aurez tout le temps de vous dédommager en jouant du sabre avec les Arabes et les Turcs...

Henri Cardignac eut une moue impatientée.

  •  — N’importe ! fit-il, c’est singulier !... Comment ! le vice-amiral Duperré détache notre brick pour annoncer son arrivée ; nous avons quitté Toulon en même temps que lui ; voilà quarante-huit heures que nous sommes ici, et la flotte n’est pas encore en vue !... C’est à croire qu’il lui est arrivé malheur...
  •  — Non ! repartit vivement l’officier de marine. Je ne crois pas à un malheur : la flotte est en marche ; mais notre avance n’a rien d’étonnant, car l’Aventure est un marcheur exceptionnel, et c’est évidemment cette raison qui l’a fait désigner par l’amiral comme éclaireur d’avant-garde.
  •  — Que serait-ce donc, alors, s’écria en riant Henri Cardignac, si les idées de mon frère Jean prenaient corps !...

Et devant le regard interrogateur de M. de Nessy :

  •  — Oui, poursuivit le jeune sous-lieutenant, non sans une pointe de raillerie, j’ai mon frère Jean, mon frère jumeau, qui est déjà, paraît-il, un savant très distingué ; il est artilleur et sort de Polytechnique ; il a sans cesse le nez dans les chiffres, et couche avec les plans des nouvelles inventions ; or il prétendait, l’autre jour, que, dans un avenir prochain, tous vos navires supprimeraient la voile et ne marcheraient plus qu’à la vapeur, comme ces machines qui commencent à se répandre dans l’industrie.
  •  — Les machines de Watt : oui, votre frère a raison, dit gravement l’enseigne de vaisseau ; c’est l’avenir !
  •  — Vraiment ! Vous aussi, mon cher marin ! fit Henri un peu démonté par l’assurance de cette réponse, vous y croyez ?
  •  — J’y crois !
  •  — Ah !... Pourtant l’Empereur Napoléon n’y a pas cru...
  •  — Ne dites pas cela, Cardignac. Je suis persuadé qu’au fond, l’Empereur a reconnu que la découverte de Fulton était géniale ; mais il n’a pas eu le temps de la faire entrer dans la pratique : elle n’était d’ailleurs pas mûre alors, tandis qu’aujourd’hui...
  •  — Un grain !... par le travers !... Bâbord derrière !...

Ces mots, lancés par un gabier du vigie, tombèrent du haut des hunes, coupant la phrase de l’enseigne de vaisseau.

Brusquement, celui-ci fit demi-tour et sonda du regard la direction désignée.

  •  — C’est vrai ! murmura-t-il... un fort grain !

Puis, laissant Cardignac sur le gaillard d’arrière, M. de Nessy dégringola l’escalier à rampe de cuivre et se dirigea rapidement vers la passerelle.

C’était vrai ! un fort grain arrivait en effet sur la flotte de blocus.

Dans la brume envahissante, une buée montait des flots, estompant en silhouette confuse la ville d’Alger, dont on ne distinguait déjà plus que les fanaux.

A la droite du brick l’Aventure, les vaisseaux de haut bord de la division française commençaient à danser fortement sur les vagues, qui déjà moutonnaient, devenaient furieuses. Dans le ciel, envahi par la nuit, une épaisse nuée d’orage accourait à toute vitesse. Simple petit nuage noir lorsque la vigie l’avait aperçue, elle grossissait à vue d’œil, poussée par une rafale de vent d’ouest ; et avec elle, arrivait aussi une pluie cinglante.

  •  — Tonnerre de Lorient ! grogna le maître-timonier qui venait de se poster près de la roue du gouvernail... — Est-ce que ça se gâterait ?... On dirait que ça chasse !
  •  — Bah ! questionna Henri Cardignac ;... ce ne sera pas grave.
  •  — Savoir !... mon officier ! Savoir !...

Effectivement, le grain devenait tempête. La mâture craqua ; les cordages sifflèrent sous l’effort du vent ; les vagues, soulevées, secouèrent rageusement l’Aventure, dont les chaînes d’ancre gémirent.

Malgré le danger d’une pareille manœuvre en pleine tempête, les matelots, sur l’ordre du commandant, le lieutenant de vaisseau d’Assigny, se précipitèrent, escaladant les haubans, gravissant les échelles. Cramponnés aux vergues, ils réussirent à carguer les voiles qui se trouvaient à demi déployées, dans la position d’attente.

Devant un semblable mépris du danger, le jeune sous-lieutenant de cavalerie ne put s’empêcher de pousser un « bravo ! » à l’adresse de ces audacieux.

Pourtant, tout brave qu’il fût lui-même, il sentait une intense émotion l’envahir. Ce cataclysme subit, ce déchaînement des éléments auquel il assistait pour la première fois, le surprit et lui fit passer sur le cœur, en une pointe d’angoisse, l’âpre saveur du péril.

  •  — Il a raison, le timonier ! murmura-t-il ; ça va se gâter... Mais, baste !... au moins, j’aurai vu une vraie tempête.

N’ayant pas, comme un marin de profession, l’habitude des grosses mers, il avait dû, pour maintenir son équilibre, que compromettaient les rudes secousses des vagues, s’accrocher au portemanteau du canot major. Insoucieux de la pluie qui lui fouettait les tempes, Henri Cardignac suivait, avec une curiosité anxieuse, les péripéties de cette lutte d’un petit brick contre les forces coalisées de la nature. Soudain, dans la brume épaisse qui environnait maintenant le navire, une trouée se produisit.

Henri aperçut, passant à quelques encâblures de l’Aventure, et pourtant avec vitesse, bien que ses voiles fussent carguées, la masse d’un brick français. A la lueur de ses fanaux, le jeune homme put lire le nom de ce navire : le Silène... et le vaisseau disparut dans le brouillard : la trombe l’entraînait vers l’Est.

  •  — Dérapés ! dit le timonier... Ils sont flambés !...

Mais à peine avait-il achevé sa phrase qu’un bruit, analogue à celui d’une détonation suivie d’un grincement, se produisit à l’avant de l’Aventure, et le brick donna de suite de la bande à tribord.

  •  — L’ancre de bâbord a lâché ! Tonnerre de Brest !... hurla le timonier.

C’était la vérité !... et Henri, que le choc avait jeté sur les genoux, s’aperçut en se relevant, que le bâtiment tournait sur lui-même ; puis une autre secousse moins rude se produisit, l’ancre de tribord venait de « déraper » elle aussi...

Et emporté à son tour dans la rafale, le brick se mit à filer, chevauchant les hautes vagues.

  •  — Au cabestan !... lâchez l’ancre de miséricorde !

A ce commandement, jeté par de Nessy, les matelots se ruèrent à l’avant.

Henri les vit dérouler en courant la chaîne de la dernière ancre... mais la tentative resta vaine.

Peut-être, la vitesse extrême de marche empêcha-t-elle l’ancre de mordre ?

Peut-être, comme le brick avait dérivé vers le Nord-Est, ainsi que l’indiquait la boussole, la chaîne ne pouvait-elle atteindre le fond de la haute mer ?

Illustration

Trois matelots étaient écrasés par une caronade.

Toujours est-il que pas un instant la marche ne parut entravée !

Il est difficile, n’est-il pas vrai, mes enfants, de se figurer une situation plus terrible que celle où se trouvaient ces officiers et ces marins.

Entraîné en pleine obscurité, tel un fétu de paille, le brick ne pouvait plus gouverner... Il n’y avait plus qu’à se « laisser porter », comme disent les navigateurs, et attendre l’accalmie.

Pourtant tout le monde faisait preuve du plus beau des courages : le courage calme devant l’imminence de la mort.

Tout effort étant inutile, les matelots, après avoir tranché les amarres des canots afin de les dégager vivement en cas de besoin, restaient silencieux près du bordage.

Les officiers, sur la passerelle, se taisaient aussi et cherchaient à percer du regard l’opacité des ténèbres.

Quant à Henri Cardignac, qui commandait à bord un peloton de vingt chasseurs à cheval embarqué à Toulon, il rejoignit, sur le faux-pont du gaillard d’avant, ses soldats et ses deux maréchaux des logis, dont l’un, nommé Gœlder, vieil Alsacien à moustaches grises, avait, comme jeune conscrit aux lanciers, chargé à Waterloo.

En arrivant au milieu de ses chasseurs, Henri s’attendait à les trouver au moins inquiets, sinon effrayés ; aussi le jeune officier, soucieux de son devoir de chef, se tenait-il prêt à leur remonter le moral par ses conseils et surtout par son attitude.

Il n’en eut pas besoin, car c’étaient, pour la plupart, de vieux soldats éprouvés, et que le général de Bourmont avait fait trier sur le volet, dans les régiments de la « légère », pour cette expédition d’Algérie qu’on voulait décisive.

Dressés par les survivants de la grande école napoléonienne, ils en gardaient les vertus militaires.

Ces cavaliers valaient ceux de Lassalle, de Murat, d’Hautpoul, de Caulaincourt. La tempête sur mer ne les effrayait pas plus que le canon sur terre. Et quand le vieux Gœlder commanda : Fixe ! à l’arrivée du sous-lieutenant, ce dernier trouva sa troupe très calme, déjà préparée en vue d’un échouement possible ; chaque homme en effet portait sur lui ses armes, son portemanteau et ses vivres.

  •  — Rien de nouveau, Gœlder ? demanda Cardignac.
  •  — Si, ma lièténant ! Il y afre droix chéfaux... ils ont crévé débuis la dembède ! Et bar ce demps dé chien, les autres il afre l’air malate !
  •  — Sans doute, mais qu’y faire ?.. Pour le moment nous sommes impuissants... Attendons ! Peut-être que...

Henri ne put terminer sa phrase : un choc effroyable venait de se produire, si violent, si imprévu, que les chasseurs, les sous-officiers et Cardignac lui-même roulèrent pêle-mêle sûr le pont.

Quand, après le premier moment de stupeur, ils se redressèrent, heureusement sans accident ni fracture, le brick était immobile ; mais des vagues énormes embarquaient, le balayant de l’avant à l’arrière.

Le vaisseau avait touché à bâbord sur des récifs ! Et maintenant, incliné sur les roches, il offrait à la mer en furie une proie plus facile à détruire.

En effet, à chaque lame qui couvrait l’Aventure, des débris de vergue, de mâture, de filin, s’abattaient sur le pont.

Déjà trois matelots avaient été écrasés par une caronade que la mer avait balayée d’un bord à l’autre ; déjà quelques autres avaient été enlevés par les vagues et emportés dans la nuit sinistre.

Mais, au milieu de cette épouvantable catastrophe, les officiers restaient d’un calme imperturbable.

M. d’Assigny s’était lié au grand mât pour ne pas être emporté, et on put entendre sa voix dominer le fracas de la mer :

  •  — Mes amis ! Du calme !... Le navire a touché, mais il semble grippé solidement... Attachez-vous au bordage supérieur et attendons l’accalmie !... Si les portemanteaux tiennent bon, nous nous servirons des canots quand la tempête fera trêve... De l’énergie... et surtout du calme !...

Et comme il finissait de lancer cet ordre, qui parvint nettement jusqu’à Cardignac, celui-ci vit arriver de Nessy.

L’enseigne trempé jusqu’aux os, avait dû se cramponner au bordage pour arriver jusqu’aux chasseurs.

  •  — Ah ! s’écria-t-il, vous êtes là, Cardignac ! Dieu soit béni ! J’avais peur de ne plus vous retrouver ! Restez-y avec vos hommes, c’est la meilleure place, ou plutôt la moins mauvaise, et attendons.

C’était en effet le seul parti à prendre, et je vous laisse à penser, mes enfants, si les deux heures qu’ils passèrent ainsi, sous la tempête, parurent interminables aux chasseurs de Cardignac.

De Nessy les avait quittés pour rejoindre le commandant d’Assigny ; et l’enseigne ne reparut que lorsqu’une légère accalmie se produisit.

La mer, violente encore, était pourtant moins démontée ; la pluie avait à peu près cessé ; mais l’obscurité durait toujours, car les fanaux avaient été éteints par le vent.

Aussi fut-ce avec une véritable joie que les cavaliers virent apparaître, aux côtés de l’enseigne, un matelot portant un falot.

  •  — Vite ! ordonna de Nessy, nous embarquons dans les canots ! le maître-calfat vient de visiter l’intérieur et il déclare que le brick glisse sur les roches. Avant une heure, il sera presque entièrement submergé.

Les chasseurs ne se firent pas répéter l’invitation.

Rapidement, mais en ordre parfait, ils embarquèrent dans deux canots qu’on mit à l’eau, du côté opposé aux récifs.

Ce transbordement ne se fit pas sans danger, car les vagues étaient toujours fortes.

Pourtant on réussit à éviter tout accident, et bientôt, sur la mer agitée par les dernières convulsions de la tempêté, les canots prirent la file.

Dans le premier, monté par les chasseurs, se trouvaient de Nessy et Cardignac.

Dans le dernier, M. d’Assigny, qui pleurait d’avoir à quitter son navire, emportait avec lui la caisse et les papiers du bord.

  •  — Où allons-nous ? demanda Henri.

L’enseigne eut un geste vague :

  •  — A l’aventure !... dit-il.
  •  — La terre est-elle proche ?
  •  — Sans doute... les récifs en sont une preuve. Quant à déterminer le point exact où nous sommes... impossible.

Mais à cet instant, le rideau des nuages sombres se déchira sous une poussée du vent ; un coin de ciel bleu, semé d’étoiles, apparut.

  •  — Chouette ! dit un chasseur, v’là les quinquets du papa bon Dieu qui se rallument !
  •  — Ça être bas tommache ! conclut Gœlder.

En effet, la trouée s’accentuait dans la nue ; les bords de l’échancrure s’argentaient... et bientôt la lune émergea.

Un cri de joie partit de toutes les poitrines.

  •  — Enfin !... On y voit clair !... s’écria Henri Cardignac.

Mais soudain, tous les passagers du premier canot se retournèrent.

  •  — Terre ! La terre à tribord derrière !

Ce signal arrivait du canot de M. d’Assigny ; presque aussitôt la voix du commandant retentit, vibrante :

  •  — La barre à tribord ! commanda-t-il... Toute !... Vers la terre !

Les canots évoluèrent ; ils formaient maintenant une ligne de front, et se dirigeaient à force de rames vers une plage sablonneuse, semée de roches, que la clarté lunaire permettait d’apercevoir à un mille environ.

Quelques instants plus tard, les galets de la côte algérienne criaient sous la morsure des étraves, et le débarquement s’opérait.

Tout l’équipage de l’Aventure, (sauf huit hommes, tués ou disparus pendant la tempête), les vingt chasseurs à cheval et leur chef, Henri Cardignac, étaient sauvés !

Illustration

CHAPITRE II

PRISONNIERS

Sauvés !... Ce cri est, en effet, celui que soldats et marins poussèrent en foulant la terre ferme.

Un des chasseurs, natif de Belleville, l’accentua même d’un : « Vive le plancher des vaches ! » énergique et bien senti.

Ce fut, pendant un instant, un échange bruyant d’exclamations joyeuses et même de lazzis, tant il est vrai que, chez le soldat français, la gaieté reste la qualité maîtresse, même au milieu des plus tragiques circonstances.

Seuls, les officiers demeuraient soucieux. Ils s’étaient retirés à l’écart et s’entretenaient à voix basse.

Enfin, après quelques minutes de colloque, le commandant d’Assigny éleva la voix :

  •  — Donc, c’est entendu, lieutenant, dit-il à Cardignac. Vous prenez les mesures de sûreté nécessaires ?
  •  — Entendu, commandant, répondit l’officier qui se dirigea immédiatement vers ses hommes.

Cependant le calme s’était rétabli parmi les matelots et les soldats, et pendant que le sous-lieutenant prescrivait à ses chasseurs de changer la poudre du bassinet des carabines, M. de Nessy s’occupait des embarcations.

Hélas ! au moment du débarquement, on avait négligé de les amarrer, et, avec la marée montante, six d’entre elles avaient repris flot. Puis, emportées par le remous d’un courant, elles avaient dérivé vers la haute mer, comme si elles eussent voulu rejoindre là-bas, vers les récifs, la carcasse désemparée de l’Aventure. De Nessy poussa un cri de désespoir !

Illustration

Henri Cardignac plaçait des sentinelles...

Ainsi donc, en cas de besoin, deux seuls canots lui restaient, ceux qui, ayant pris terre plus avant dans la plage, s’étaient plus fortement ensablés !

L’enseigne les fit amarrer solidement, et rassemblant son monde, il prescrivit le silence absolu.

On dut même renoncer à allumer du feu, afin de ne pas déceler à l’ennemi la présence d’une troupe française.

Pourtant les vêtements étaient trempés, les hommes grelottaient ; mais, stoïques, ils se résignèrent.

Pendant ce temps, Henri Cardignac plaçait ses sentinelles de manière à prévenir toute attaque, et constituait une grand’garde prête à tout avec le reste de ses chasseurs.

C’est que, mes enfants, le cri de délivrance, poussé par tous ces hommes en touchant le rivage, s’adaptait bien mal à la situation.

Sauvés, ils ne l’étaient pas encore.

Si la Providence les avait arrachés à la « grande mangeuse d’hommes », la mer, il n’était point encore écrit qu’ils échapperaient au terrible yatagan des Arabes.

En effet, c’est en ce mois de mai 1830 que le gouvernement du roi Charles X avait décidé l’expédition qui marque pour la France le début de la conquête d’une de nos plus belles colonies : l’Algérie.

Il faut vous dire, mes enfants, que l’Algérie d’alors, vassale du Sultan de Constantinople, avait pour gouverneur un Turc de Smyrne, nommé Hussein, ancien officier d’artillerie du Sultan.

En tant que gouverneur de l’Algérie, Hussein portait le titre de Dey d’Alger.

Il résidait à Alger même, dans la Kasbah, château fort qui dominait la ville de la menace de ses canons.

Et si vous vous étonnez, mes enfants, qu’un monarque soit obligé d’imposer le respect à ses sujets par la prépondérance des armes, je vous dirai qu’à cette époque, et cela depuis trois cents ans, les Deys d’Alger régnaient sur le pays, moins par le sentiment de la justice ou par l’affection qu’un chef de nation doit inspirer à ses peuples, que par la terreur.

Une garde particulière, sorte d’aristocratie militaire, composée d’éléments turcs, et désignée sous le nom de « Janissaires », veillait constamment sur le Dey. Elle constituait pour lui une force, prête à réduire ses sujets à l’obéissance par tous les moyens, même les plus cruels.

C’est vous dire que ni le Dey ni ses janissaires n’étaient aimés des populations arabes, kabyles et autres qu’ils pressuraient. Ce gouvernement bizarre n’avait, vous le voyez, rien de commun avec les gouvernements civilisés. Bien mieux, les fameux janissaires se trouvaient être les maîtres réels du Dey, puisque ce dernier ne pouvait gouverner qu’avec leur appui. Aussi ne se faisaient-ils pas faute de le changer selon leur fantaisie ou leur intérêt : il n’était pas rare qu’un Dey disparût subitement, empoisonné ou poignardé par ses janissaires, qui en acclamaient et proclamaient un autre de leur choix.

L’Algérie était, comme de nos jours, divisée en trois grandes provinces ; mais, au lieu de les appeler provinces, on les nommait des « beylicats », chacun ayant à sa tête un « Bey », tributaire et vassal du Dey. Ces trois Beys, les Beys d’Oran, de Titeri et de Constantine, représentaient, vis-à-vis de leur province, l’autorité turque, que le Dey représentait vis-à-vis de l’Algérie tout entière.

Si les Deys d’Alger s’étaient contentés de gouverner, même avec cruauté, les malheureuses populations qui les subissaient, le mal, quoique grand, ne nous eût pas porté préjudice. Mais, depuis des siècles, leurs flottes nombreuses avaient conquis, en Méditerranée, un véritable renom de férocité et de piraterie.

On ne s’aventurait en mer, sur un navire marchand, qu’avec l’angoisse de rencontrer les pirates barbaresques. Malheur aux vaisseaux de commerce qui tombaient entré leurs mains !

L’or, les marchandises, étaient pillés. De plus, comme l’esclavage existait dans tout le territoire soumis au Sultan, ces forbans de la mer capturaient aussi les femmes, les enfants, pour les revendre comme esclaves. Quand les hommes n’étaient pas tués, décapités ou mutilés par ces brigands, ils subissaient le même sort : chargés de chaînes, ils étaient amenés dans les ports d’Algérie, où on les vendait à l’encan, comme un bétail.

Joignez à ces mœurs barbares le fanatisme religieux, qui animait et anime encore aujourd’hui le musulman contre le chrétien, le Roumi, et vous vous rendrez, compte des innombrables atrocités dont la Méditerranée fut, pendant des siècles, le théâtre, grâce aux sauvages exploits des pirates turcs.

On aurait dû et pu — me direz-vous encore — réprimer de telles exactions, et ne pas attendre des siècles pour, tenter ce que le gouvernement français tentait en ce mois de mai 1830. — Sans doute ! On avait bien essayé, et cela datait déjà de loin, puisque Charles-Quint, roi d’Espagne, avait autrefois tenté de les réduire.

Malheureusement sa flotte avait été détruite par une tempête. Louis XIV, lui aussi, fit bombarder Alger, mais sans résultat appréciable.

Le Premier Consul Bonaparte eut, à son tour, l’intention d’abattre la puissance des Deys ; il écrivit à celui qui régnait alors une lettre de menaces. Mais les graves événements d’Europe empêchèrent le grand homme de réaliser son projet.

Illustration