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Fleurs troublantes

De
300 pages

— Une lettre pour vous, monsieur Rivière... une lettre qui vient de loin !

Le jeune homme à qui cette phrase s’adressait prit la lettre et congédia de la main le garçon d’hôtel qui l’avait apportée.

Étant seul, il examina l’enveloppe avant de l’ouvrir. Sous le pointillé des oblitérations, on pouvait encore reconnaître deux timbres-poste indiens qui montraient une figure de femme se détachant en blanc au milieu d’un cadre rouge. Plusieurs cachets humides avaient été posés çà et là, les uns par la poste anglaise, les autres par la poste française.

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René Delorme
Fleurs troublantes
LE SABOT DE VÉNUS
I
— Une lettre pour vous, monsieur Rivière... une le ttre qui vient de loin ! Le jeune homme à qui cette phrase s’adressait prit la lettre et congédia de la main le garçon d’hôtel qui l’avait apportée. Étant seul, il examina l’enveloppe avant de l’ouvri r. Sous le pointillé des oblitérations, on pouvait encore reconnaître deux t imbres-poste indiens qui montraient une figure de femme se détachant en blanc au milieu d’un cadre rouge. Plusieurs cachets humides avaient été posés çà et là, les uns par la poste anglaise, les autres par la poste française. La suscription tracée à la volée, jetée en travers, de bas en haut, comme une barre de bâtardise sur un écusson, était ainsi libellée : Monsieur ARMAND RIVIÈRE, Hôtel Saint-Georges, 49, RUE BONAPARTE. Paris (France) Cette adresse, dont l’écriture avait un caractère b ien tranché d’originalité, fit sourire Armand Rivière : — Des nouvelles de Georges ! fit-il, ce n’est pas trop tôt. Et, sans plus attendre, il déchira l’enveloppe et d éplia la lettre. Une fleur à moitié sèche s’échappa du papier. Grande, avec un labelle arrondi et comme suspendu a u bas de son calice, cette fleur ouvrait ses pétales latéraux comme deux ailes de bengali. Si sa forme était curieuse, son coloris ne l’était pas moins. Le labe lle était du pourpre le plus éblouissant. Les pétales étendus, pourpres aussi, é taient en outre rayés par de longues bandes de pourpre noir. Enfin, le pétale su périeur, large et pointu comme un fer de lance, montrait sur un fond blanc des bariol ures empourprées. Comme toutes les fleurs qui sèchent, celle-là avait déjà perdu beaucoup de son éclat ; mais, bien que ses teintes se fussent adouc ies et dégradées, cette merveille de la flore exotique aurait encore fait pâlir nos plus belles roses. Elle était loin pourtant d’en avoir le charme. Sa beauté était plus étrange que régulière, plus inquiétante que gracieuse. Cela résultait de la disposition particu lière des couleurs. La blancheur de la lance donnait trop de relief aux teintes sanglantes des ailes et la pourpre des ailes faisait ressortir d’une manière exagérée la pâleur de la lance. Il en est des fleurs comme des femmes. Celle-là res semblait à l’une de ces courtisanes légendaires, aux torsades brunes, au te int pâle, dont la beauté saisit et effraye. Elle était à la fois admirable et fatale. Armand éprouva cette impression en voyant la fleur que son ami lui envoyait. Il la trouva belle ; mais elle ne lui plut pas. Il la pri t cependant et la tint dans sa main pendant qu’il lisait la lettre de Georges.
Agra, 23 mars 1864.
II
« Je parie qu’en recevant cette lettre, tu t’es écr ié : « Enfin ! » et qu’après ce cri du
cœur, tu as ajouté quelques réflexions amères sur l ’insouciance des amis intimes qui restent trois ans sans donner de leurs nouvelles. L e fait est que je n’ai pas eu la plume bavarde ; mais il ne faudrait pas conclure de mon l ong silence que je ne pense pas à toi. Malgré mon éloignement, je vis de ta vie. Jour par jour je sais ce que tu fais. Et la preuve, c’est que je ne t’écris aujourd’hui que par ce qu’il vient de se passer un événement important dans ton existence et que je ti ens à t’en féliciter. N’ai-je pas raison ? N’est-il pas vrai que, quelque s jours avant de recevoir cette lettre, tu as terminé la troisième année d’internat à la Charité et brillamment passé ta thèse de doctorat devant la Faculté de médecine ? D onc, puisque tu as été honoré du dignus intrare,c’est bien le moins que je te serre la main à cette occasion. Avec un autre que toi, je n’aurais pas aventuré ain si mes compliments ; mais je te connais si bien. Je te sais par cœur, mon cher Arma nd. Tiens, je serais capable d’écrire, dès à présent, ta biographie complète pou r le Bouillet de l’avenir : juges-en par ce spécimen :
RIVIÈRE (Armand), savant français, né à Féole, Vendée, le 23 janvier 1838. A l’âge où les enfants ne pensent encore qu’à jouer ou à rire, il montrait déjà des dispositions étonnantes. Orphelin de bonne heure, il vint faire ses études au lycée Saint-Louis, ancien collège d’Harcourt, où il se trouva camarade de classe du célèbre voyageur Georges Himbert. (Voir ce nom.) Après de brillants succès au concours général, il commença à suivre les cours de l’École de médecine. Entré comme interne à la Charité en 1861, il en sortit en 1864, fut reçu docteur la même année et se prépara à l’agrégation. On lui confia, en 1868, l’une des chaires les plus importantes de la Falculté de Paris, et pendant vingt années ses cours furent les plus suivis et les plus remarqués. Non content de former plusieurs générations de savants, Armand Rivière cherchait toujours l’explication des phénomènes physiologiques. On lui doit des découvertes importantes, notamment... (Ici la liste de tes principaux travaux), à propos desquelles il publia les ouvrages suivants (Ici la liste de tes in-quarto). L’Académie des sciences fut heureuse de le recevoir dans son sein en 1876. Doyen de la Faculté de médecine de Paris, il termina sa brillante carrière en..., laissant une réputation sans tache de savant et d’honnête homme. Chevalier de la Légion d’honneur en 1869, officier en 1877, M. Armand Rivière était commandeur depuis le 15 août 1880.
Voilà, mon cher Esculape, ton passé, ton présent et ton avenir. Tu peux en croire un homme qui a fréquenté les diseuses de bonne aventur e d’Italie, les devineresses de Grèce, les prophètes persans, et qui vient encore d ’avoir, il n’y a qu’un instant, une séance de jongleurs indiens. Du reste, j’aurais pu t’en dire autant, avant même d’avoir eu des relations suivies avec les sorciers des deux mondes. Dès le lycée, je t’avais jugé et bien jugé. Tandis que je considérais le collège comme une pris on, tu le regardais comme la première étape de la vie studieuse et laborieuse du savant. Je trouvais le professeur du latin grotesque comme un supin enu,le professeur de mathématiques assommant à la quatrième puissance, et le professeur de rhéth orique aussi inutile qu’une catachrèse. Pour toi, au contraire, toutes les clas ses étaient intéressantes. A l’étude, où le vol capricieux des mouches était ma préoccupa tion constante, tu ne levais jamais la tête de dessus ton pupitre. Aussi tu étai s et tu seras toujours le premier dans toutes les compositions, le lauréat dans tous les c oncours, l’homme des boules blanches et des couronnes universitaires. Je t’ai vu à l’œuvre quand tu as commencé ta médeci ne. Toujours le premier à l’hôpital, à la Clinique, au cours ; travaillant le matin, dans la journée et le soir, tu menais une vie de bénédictin. Ce n’est pas toi qui enrichiras jamais les cafetiers du quartier Latin, ni qui oublieras l’argent de tes in scriptions sous l’oreiller des Musettes
de brasserie. Une seule chose m’étonne en toi, c’est que tu aies conservé, malgré ton éducation scientifique, un grand fonds de poésie. C’est là le côté phénoménal de ton caractère. Tu es à la fois artiste et savant. Tu comprends la musique ; tu adores Beethoven ; tu lis Hugo, Musset, Lamartine, Leconte de Lisle et Ba nville. Tu as des enthousiasmes pour les œuvres délicates et ciselées. Je t’ai vu p leurer en lisant leRomxn du petit Chose,se et pratique.et cela ne t’empêche pas de suivre une voie sérieu Tiens, tu me pousses au lyrisme ! Être pondéré, hom me de cœur et de jugement, je te salue ! Mais, je m’aperçois que je te raconte tes affaires avec la naïveté d’un confident de tragédie qui parle pour le parterre. A mon tour maintenant. Tu sais que j’ai quitté Paris, il y a trois ans, po ur suivre un richissime Anglais en qualité de secrétaire ; mais ce que tu ignores, c’e st que mon Anglais est plus Anglais qu’aucun Anglais de l’Angleterre. En cette qualité, il a naturellement le spleen, et c’est pour promener son ennui qu’il s’est décidé à voyage r. En quittant son pays sous l’influence de ses idées noires, il s’est tenu le r aisonnement suivant : « Je suis très triste ; il me faut un compagnon très gai. Un homme trop triste et un homme trop gai réunis, cela fait une bonne moyenne. » C’est à cause de ma bonne humeur qu’il m’a choisi. Ma fonction est d’être joyeux. Je m’en acquitte assez bien. Il faut cependant que je prenne garde d’exagérer ma gaieté. Avec sa préoccupation de la moyenne, mon An glais se croirait obligé d’exagérer sa tristesse. Quoi qu’il en soit, jusqu’ à présent, il y a eu équilibre parfait entre lui et moi. Mes idées roses balancent ses idé es noires avec une exactitude merveilleuse. Je ne raconterai pas tous mes voyages : Qu’il te su ffise de savoir que j’ai eu bien des désillusions et bien des joies. Venise, la Veni se de nos rêves, ensoleillée, pleine du chant des mandolines et du frémissement de la va gue, rafraîchie par des brises douces, n’existait pas seulement dans notre imagina tion. La Venise réelle m’a montré dans la clarté bleue des nuits, au son caressant de la musique sur l’eau des nids de pierre sculptée. Si tu es amoureux, cours à Venise. C’est le cadre et l’écrin du bonheur à deux. Et Naples ! et Athènes !... Mais, passons. Maintenant, je suis dans le plus admirable pays du monde, au fond de l’Inde, et je viens de voir la merveille des merveilles : le Taj ! Figure-toi, sous un ciel profond, dans l’air le plu s diaphane, éclairé par la plus chaude lumière, un bois étrange et féerique. A la s urface du sol, c’est un fouillis de lianes, de fleurs éclatantes, de plantes inconnues, de fougères folles, d’où sortent des arbres droits comme des piliers de cathédrale, qui répandent une obscurité mystérieuse ; leurs troncs couverts d’écorces brune s eu blanches rappellent les colonnades des palais de Delhi. Puis, là-haut, les feuillages s’épanouissent et se mêlent. Les palmiers étendent leurs écrans, les jac k-tree pointent leurs lances sombres et luisantes. D’autres arbres n’ont que des fleurs écarlates, qui ressemblent à des macarons rouges attachés au dôme vert des feuil les. C’est du milieu de cette féerie que s’élance hardim ent, dans le ciel le plus bleu, le Taj, fier de ses coupoles de grès rouge, paré de sa dentelle de marbre, audacieusement escorté par ses minarets blancs, poè me d’amour ciselé, tombeau éblouissant élevé par Shahjehan à la belle Nour-Mah al. Toutes les grâces de la légende, toutes les beautés de l’art et de la nature sont
accumulées sur ce point, et l’on s’écrierait volont iers avec les Indous : « S’il est un paradis sur terre, c’est ici ! c’est ici ! » Jamais je n’ai si bien compris la grandeur du beau. Étant sous cette impression accablante de l’admirat ion, j’ai quitté un moment mon Anglais pour aller rêver à mon aise dans le bois. I l y avait un chemin plus ombragé, plus discret que les autres, je le pris. Je marchais depuis un quart d’heure à peine, quand tout à coup je me trouvai en présence d’un spectacle qui m’arracha un cri de surprise. J’étais au bord de la Jumma. Le fleuve sacré coulai t lentement avec une majesté sereine, réfléchissant le ciel et les bois dans la profondeur de son lit. Devant moi, parmi les fleurs et les herbes, une fem me était gracieusement étendue. Dans ce décor magique, cette jeune fille, sur laque lle les lotus inclinaient leurs tiges frêles, me fit l’effet d’une vision. Je restai ébloui devant elle. Elle avait appuyé sa tête sur son bras. Je pouvais voir sa jolie figure brune encadrée dans un flot de cheveux noirs ; à ses oreilles pend aient deux lourds bijoux d’or incrustés de perles fines. C’était, — je le vis à son costume — une de ces pet ites bayadères, qui vont de ville en ville, égayant les fêtes par leurs balancements rythmés et par le vol de leurs écharpes brillantes. Elle portait une tunique blanc he, étroite et courte. Une large pièce d’étoffe aux vives couleurs, enroulée et croisée pl usieurs fois autour de ses hanches, dessinait sa taille admirablement formée. Ses jambes nues étaient ornées de bracelets d’argen t, et ses petits pieds — des pieds de fée — étaient chaussés de ravissantes mule s rouges. La pauvre petite allait sans doute au Taj. Fatiguée de la route, elle s’était couchée dans les herbes, et je l’avais surprise dans l’aban don innocent et voluptueux de son sommeil. Je pris quelques roupies et je. me penchai pour les mettre dans sa ceinture. — Elle les trouvera à son réveil ! pensais-je. Je m’étais agenouillé dans l’herbe, tout près d’ell e. Je la regardais, tenant dans ma main l’argent que je voulais lui donner. Tout à cou p un soupçon terrible m’envahit. Je crus m’apercevoir qu’elle ne respirait plus. Son immobilité me fit peur. J’essayai de la réveiller. Impossible. Son cœur ne battait plus. Sa main était froide. La pauvre petite était morte... bien morte ! Je ne peux pas te dire ce que je ressentis à ce mom ent. Était-ce de la pitié ? Non. C’était quelque chose de plus. Mes yeux se mouillèr ent. J’éprouvai comme un déchirement en moi. Il me semblait qu’en découvrant la triste vérité j’avais brisé l’un de mes plus doux rêves. Je ne la connaissais pourta nt pas, celte mignonne enfant. Elle m’était apparue quelques instants avant dans s on écrin d’herbes vertes. Je l’avais regardée un moment. C’était assez pour me laisser u n regret, pour donner un deuil à mon cœur. J’étais seul — on se sent meilleur quand le regard des autres hommes ne pèse pas sur vous. Avec un soin pieux, je cueillis quelques-unes des fleurs au milieu desquelles elle s’était endormie pour jamais... et je les jeta i sur ma petite Ophélie. J’en conservai deux seulement ; deux fleurs pourpre s et sanglantes dont les lourds parfums ont peut-être tué la pauvre enfant. J’en ga rde une comme un souvenir de ma
triste idylle. Je t’envoie l’autre... » Arrivé à ce passage, Armand s’aperçut que. pour tou rner plus facilement les pages de la lettre, il tenait depuis quelques instants la fleur indienne entre ses lèvres. Il la retira brusquement. Mais, soit que ce qu’il v enait de lire l’eût impressionné, soit qu’en réalité la tige de cette fleur eût une saveur particulière, il lui sembla que ses lèvres conservaient un goût d’amertume. Il reprit sa lecture : Tu comprends que je n’ai rien dit de mon aventure à mon Anglais. Je lui cacherai toujours que sa machine à rire s’est laissée aller à pleurer, au grand détriment de la fameuse moyenne. « Maintenant où allons-nous ? Je n’en sais rien. Ce la dépend du spleen de mon insulaire, qui est variable comme la rose des vents . Sera-ce au Japon ? Sera-ce en Australie ? Je l’ignore. La poste n’étant pas arrivée à un degré de perfecti onnement suffisant pour faire parvenir à destination les lettres sans adresse, ne m’écris pas. « GEORGES HIMBERT. »
III
Il y a des savants qui se consacrent tout entiers à l’étude d’une seule question. Sans cesse ils la travaillent, ils la fouillent, il s la commentent. Ils y appliquent leur intelligence et leur talent. N’ayant qu’une idée en tête, vivant avec elle, par elle et pour elle, ils arrivent à en connaître toutes les conséq uences et toutes les manifestations. Ce sont ces hommes, acharnés à la poursuite d’un bu t unique, qui font le progrès des connaissances humaines. Chacun d’eux, dans la sphèr e limitée de ses études, pousse plus avant et agrandit le domaine de la scie nce par ses conquêtes partielles. Tout le monde a connu à Paris l’un de ces hommes sp éciaux, le docteur Brachet. A force de patience et de persévérance, le docteur Brachet était arrivé à connaître toute la gamme des substances vénéneuses, européenn es ou exotiques. Tous les poisons lui étaient familiers. Depuis le wourali de s Malais jusqu’à l’arsenic, il les avait tous analysés. Il en avait expérimenté la puissance . Sa réputation de spécialiste était si bien établie qu’on le citait comme une autorité irréfragable. Appelé souvent à éclairer la justice, il avait montré en mainte circonstance combien sa science était solide et pro fonde. Il était arrivé à ce point de notoriété que ses collègues de l’Académie ne discut aient plus avec lui, mais s’inclinaient devant ses avis. Armand Rivière connaissait beaucoup le docteur Brac het. Il l’assistait quelquefois dans ses expériences. Ayant vu le savant à l’œuvre, il-professait pour lui l’admiration la plus absolue. Pour Armand, le docteur Brachet ét ait la plus haute personnalité scientifique de son temps, c’était : « le maître ! » dans la plus belle acception du mot. Après avoir examiné pendant quelques instants la fl eur indienne, sans pouvoir la définir exactement, Armand résolut d’aller la montrer au docteur Brachet. Le docteur Brachet occupait un magnifique apparteme nt, rue de l’Université. Homme de goût, il avait su se composer pièce à pièce un m obilier précieux. Son cabinet surtout était un chef-d’œuvre d’élégance. Bahuts finement sculptés, fauteuils aux bras tordus , tentures en verdures de Flandres, lustre florentin en fer ciselé, appliques d’argent repoussé, tous les détails de
l’ameublement avaient été choisis avec un goût parfait. Mais il y avait surtout deux choses admirables chez lui : une décoration de cheminée et une collection de faïences de Delft. Imaginez-vous une cheminée du marbre le plus beau, sobrement sculptée dans le style Renaissance. Sur la tablette éblouissante de blancheur, s’élève une adorable statue de marbre blanc, supportée par un socle de v elours rouge et mise en valeur par deux potiches dont les reflets violet foncé rappell ent les nuances changeantes de l’acier passé légèrement au feu. Ajoutons que la statue est signée Falconnet, et que les potiches sont des spécimens précieux d’un genre de fabrication chinoi se dont le secret est perdu aujourd’hui. Mais on n’avait pas besoin de savoir t out cela pour admirer. L’harmonie de la décoration était si naturelle, le contraste e ntre les tons neigeux du marbre et les reflets sombres des émaux était si puissant, qu’ava nt de s’approcher pour examiner le détail, on s’arrêtait pour jouir de l’ensemble.