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France 80

De
222 pages
Samedi 26 mai 1984, Rezé-lès-Nantes. Calire Berthelot, treize ans, se lève, enfile ses chaussons, retape le canapé-lit en velours marron, ramasse les emballages des Raider laissés çà et là, ramène à la cuisine un cendrier marocain à demi plein, en revient une lavette rose à la main, essuie un par un les carreaux de la table du salon, y dépose délicatement le Télé 7 jours avec Jacques Martin en couverture. À Palma de Majorque, Patrick Cheneau, vingt-sept ans, est nu dans le lit de 140 de sa chambre d'hôtel, le drap et la fine couverture de laine verte roulés à ses pieds. Dans ses moments de lucidité, il fait basculer son grand corps fébrile vers la droite et glisser son bras poilu à gourmette le long du lit à la recherche de la bouteille de Contrex.
Patrick Cheneau n'emmènera jamais Claire danser au Louxor dans sa Fuego bleue ; Claire Berthelot n'invitera jamais Patrick à la boum du collège salle 125. Claire et Patrick ne se connaissent pas. Ça ne les empêchera pas de tomber amoureux de Nadine, de passer en seconde G, de devenir VRP, de se décolorer en blonde, de coucher avec ses clientes, de passer l'aspirateur, d'être bourré au gin-fizz, de se faire tripoter par John, de jouer au Trivial Pursuit, d'écouter Like a virgin dans un walkman flambant neuf.
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©Éditions Gallimard, 2010.
Samedi 19 mai 1984
12 h 05, Rezé-ès-Nantes, Loîre-Atantîque. La Renaut 9 crème s’engage dans ’împasse jusqu’au numéro 8 et se gare derrîère a Vîsa cîtrouîe des voî-sîns. C’est a maîson, î y en a sept autres sembabes dans e otîssement. Ees sont de type Sud-Loîre : tuîes orangées, revêtement banc cassé, voets de boîs mar-2 ron foncé, parcees de 500 m . Les époux Bertheot vîennent d’accéder à a proprîété, îs descendent de a voîture, caquent es portîères et se postent devant eur nouvee habîtatîon. C’est une de eurs dernîères vîsîtes avant ’emménagement. Marîse Bertheot est égère-ment déçue, ee auraît aîmé une maîson d’archîtecte, cossue, avec un grand sous-so comme ceuî de son frère Aaîn. Et puîs, î y a es voets vraîment que-conques, en mauvaîs boîs et peînture mate, très oîn, très oîn du chocoat espéré. Ee se consoe un peu à ’îdée de ’orîentatîon est-ouest : soeî e matîn, soeî e soîr. Au moment du choîx du ot sur e pan, ee n’avaît
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pas vouu croîre M. Cheneau, e technîco-commercîa des Bâtîsseurs de ’Atantîque, quî uî dîsaît de ne pas négîger e nord – toujours pus umîneux qu’on croît –, parce qu’î portaît une gourmette en argent avec Patrîck gravé dessus. C’étaît en maî 1982. Au moment de sîgner avec e constructeur, Marîse avaît aussî été méiante maîs pas sufisamment ; dans ’année quî a suîvî, ’en-treprîse de bâtîment a faît faîîte. Le chantîer a été retardé de pusîeurs moîs et tous es acquéreurs ont perdu beaucoup d’argent. Les Bertheot, prévoyant d’emménager dans eur nouvee maîson en novembre 1983, ont quîtté à cette date ’appartement qu’îs ouaîent depuîs quatre ans. Maîs, ce même moîs, rîs-quant de se retrouver sans ogîs, îs ont dû reprendre un T3 en ocatîon pour 1 000 francs mensues. À a dîfférence de Marîse, Hervé, son marî depuîs e 20 févrîer 1971, n’envîe pas du tout e sous-so de son beau-frère Aaîn. I auraît très bîen pu se passer d’un garage et même d’une accessîon à a proprîété. Mîîtant de 1977 à 1979 à ’Organîsatîon communîste des tra-vaîeurs et aujourd’huî syndîcaîste à a CFDT, î auraît, en dernîère înstance, préféré demeurer ocataîre et ne pas donner ’împressîon d’accumuer du capîta. I n’est pourtant pas mécontent de s’înstaer dans une maîson îndîvîduee après des années passées en HLM ; éevé après a guerre dans une commune rurae à a frontîère bege, î ne s’est jamaîs vraîment faît à a vîe et au voîsînage parfoîs bruyant d’un appartement.
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Le coupe a faît e tour de a maîson, sur a façade ouest deux portes-fenêtres donnent sur un jardîn encore en frîche. Les escarpîns de Marîse et es sandaes d’Hervé s’enfoncent dans a terre et butent sur des caîoux maîs eux s’îmagînent déjà pîeds nus dans ’herbe à ’abrî du soeî sous es pommîers en leur. L’espace d’un înstant, îs ont oubîé que e paysagîste eur avaît fortement déconseîé es arbres fruîtîers. I doît d’aîeurs passer dans a semaîne pour apanîr e terraîn, faîre a peouse et panter des Euonymus japo-nîcus : ces arbustes résîstent bîen au froîd, sont aîsés à taîer et n’attîrent pas es abeîes. Les voîsîns des Bertheot, Pîerrette et Danîe Tenaîe ont trente-deux ans, une ie de onze ans et un gar-çon de huît qu’à ’écoe on surnomme respectîvement Beauté et Capîtaîne Fam, en référence au dessîn anîmé et à a beauté. Danîe est chef de chantîer à a Spîe Trînde, entreprîse de bâtîment, Pîerrette est payée au noîr pour s’occuper des enfants des autres e matîn, e mîdî et e soîr. Ee ne se doute pas qu’en 2002 ee obtîendra e statut d’assîstante maternee décarée. Les Tenaîe ont emménagé dans eur nouvee maîson î y a seuement une semaîne et ont déjà învestî dans un saon de jardîn, qu’îs baptîsent au Pastîs ce mîdî même en compagnîe de eurs amîs Lîîane et Mîche. Quand es Bertheot es aperçoîvent de ’autre côté du grîage vert, îs eur font juste un petît sîgne de a maîn maîs M. Tenaîe, brandîssant en trophée a bouteîe de
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boîsson anîsée, eur sîgnae qu’î est mîdî moîns e quart, ’heure du Rîcard, et qu’îs sont eurs învîtés. Une demî-heure pus tard, Marîse a déjà avaé huît mînîsaucîsses Herta, neuf oîves dénoyautées, troîs verres de Martînî Bîanco, quî a rendent un peu pom-pette. Mme Tenaîe, unettes de soeî à chaïnette, uî expîque qu’un déménagement professîonne eur auraît coûté presque 3 000 francs et qu’îs ont préféré s’en passer, vu qu’ee et son marî ont, à eux deux, pas moîns de sîx frères putôt baraqués pour es aîder. Marîse es îmagîne en marce, machîne à aver et frîgo sur e dos, puîs entreprend de cacuer a teneur en kîocaorîes de cet apéro înopîné. Quand sa voîsîne uî demande sî ee aussî a des frères et sœurs, ee est en peîne évaua-tîon du poîds des mînîsaucîsses et ne répond pas à a questîon. Hervé s’est evé, a retîré ses unettes et observe tête baîssée es autoboquants Terre de Sîenne quî forment a terrasse. Danîe Tenaîe, pouces gîssés sous ’éas-tîque de son short Adîdas, expîque à son nouveau voîsîn que es autoboquants font quand même pus propres que es gravîons et qu’îs ne revîennent pas trop cher quand on saît es poser soî-même. Hervé, par soucî d’économîe, a déjà prévu de monter uî-même es ééments de sa cuîsîne aménagée maîs î ne compte pas en faîre pus. Ce n’est pas tant e brîcoage quî uî dépaït que e conformîsme pré-soîxante-huîtard quî uî est assocîé. I a vu son père bâtîr sa maîson de
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ses propres maîns et n’a aucune envîe de ’îmîter. I ne se voît pas non pus passer ses dîmanches à scîer des panches dans son garage sur un étabî Back & Decker. Poser des autoboquants Terre de Sîenne dans une communauté hîppîe ’embêteraît moîns. Repaçant sur son nez ses unettes rondes à monture métaîque, Hervé sîgnae que, pour ce quî est de sa propre terrasse, î optera putôt pour a terre battue. Le copaîn Mîche ance un Comme à Roand Garros que es autres ne reèvent pas. De retour à a tabe de jardîn, M. Tenaîe s’aume une Marboro avec e Zîppo que Pîerrette uî a offert pour ses trente et un ans. I propose aux Bertheot de proiter avec eux des joîes du barbecue, Hervé décîne ’învîtatîon, rappeant à son épouse que eurs ies doîvent être rentrées de ’écoe et qu’î ne faut pas trop es faîre attendre. Marîse eur expîque que dans un moîs eux aussî auront emménagé et qu’ee eur fera des crêpes bé noîr de sa spécîaîté. Entre es Bertheot et es Tenaîe une amîtîé est née.
Caîre, treîze ans, 1,57 m, 50 kg n’a pas attendu ses parents pour ouvrîr e frîgo et en sortîr deux tranches de jambon sous vîde, deux tomates, une paquette entamée de beurre demî-se Paysan Breton et a Danette au chocoat. Ee attrape sa sœur, Louîsa, quatre ans et demî, et a porte, paumes sous es bras, jusqu’à a chaîse en Ska orangé quî a réceptîonne dans un soufle. Ain
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qu’aucun résîdu aîmentaîre ne s’engouffre dans une brèche éventuee, ee a pousse e pus possîbe contre a tabe en Formîca îmîtatîon boîs. Dans une assîette Arcopa banche à leurs beues, ee découpe de petîts morceaux de jambon et de tomate, qu’ee agrémente d’un iet d’huîe de tourneso et d’un peu de se puîs ee noue une servîette à carreaux rouges dans e cou de sa sœur. Le jus de pomme Vaîsac mousse un peu dans es verres à moutarde Godorak et on ouvre a porte. Louîsa est passée sans regret de a chaîse en Ska orangé aux bras de son père, quî n’a pas eu e temps de retîrer son bouson en faux cuîr îe de vîn assortî à sa cravate. Caîre est restée assîse devant son assîette sans dîre bonjour, es commîssures des èvres tombant ostensî-bement. Ee ne mange pas, maaxe entre son pouce et son îndex droîts une petîte boue de mîe de paîn quî progressîvement passe du banc au grîs. Sa mère retîre un mouchoîr en tîssu du sac à maîn en cuîr qu’ee a posé sur une des chaîses de a cuîsîne. Ee se mouche et remarque sîmutanément, dans es assîettes Arcopa, es tentatîves cuînaîres de sa ie aïnée et, sur son vîsage, une moue caractérîstîque qu’on compare habî-tueement chez es Bertheot à une gueue de raîe. Marîse a remercîe d’avoîr préparé e repas et uî demande ce quî ne va pas. Faute d’expîcatîon ratîon-nee, Caîre se ève de sa chaîse en a repoussant d’un coup de reîns, ee devîent toute rouge, écate en san-
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