Georgina

Georgina

-

Français
218 pages

Description

C’est en l’année 185.....que j’arrivai à Paris.

J’avais alors vingt-deux ans.

J’étais déjà détrompé de bien des choses, du bonheur surtout. Je le croyais, du moins.

J’avais effleuré des affections passagères, je n’y avais trouvé que beaucoup de protestations pour rien.

Je venais là, parce que je m’imaginais avoir en moi des idées utiles à développer, et je travaillais ardemment à réfléchir.

Or, pour réfléchir il faut avoir un gîte.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 avril 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346059591
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Alfred Sirven
Georgina
Cus délicieuses stations des côtes’était l’été dernier, à Saint-Lunaire, l’une des pl bretonnes. Souvent, pour fuir le spectacle monotone des baigneurs enjambant les vagues avec des poses d’hercules forains, et des ba igneuses alignées le long de la corde protectrice et sautillant comme Les poupées d e Guignol, nous allions —quelques rares admirateurs de la mer pour la mer — nousréfugier sur ce petit promontoire, sorte de langue rocheusepleine d’aspérités et d’anfractuosités sauvages, qui, coupant laire etmer, forme les deux splendides plages de Saint-Luna de Longchamp. A l’extrémité, surnommée Pointe du Décollé,.se dresse superbement une gigantesque croix taillée avec son socle dans un bl oc de granit.C’estlà que nous passions quelques heures à lire ou à deviser, souve nt interrompus par le gronde. ment des lames déferlant à nos pieds ou le siffle. ment aigu d’un steamer de plaisance filant de Saint-Malo sur l’île de Cezambre ou sur le cap F rehel  — Tenez, me dit un jour l’un des nôtres, que je dé signerai sous le nom de Lucien Kerdudal ; voici quelques pages qui vous intéresser ont peut-être. Je vous les livre. C’est le roman de ma vingtième année. J’étais naïf alors ! Je n’ai paseule courage de le terminer. Je vous conterai la fin, si vous le ju gez Don. Quelque inachevé qu’il soit, j’offre ce manuscrit a u lecteur. C’est une œuvre vécue, un document humain que je crois attrayant et surtou t instructif. ALFRED SIRVEN.
PREMIÈRE PARTIE
I
C’est en l’année 185.....que j’arrivai à Paris. J’avais alors vingt-deux ans. J’étais déjà détrompé de bien des choses, du bonheu r surtout. Je le croyais, du moins. J’avais effleuré des affections passagères, je n’y avais trouvé que beaucoup de protestations pour rien. Je venais là, parce que je m’imaginais avoir en moi des idées utiles à développer, et je travaillais ardemment à réfléchir. Or, pour réfléchir il faut avoir un gîte. J’avais donc une chambre à peu près assez haute pou r me tenir debout, à peu près assez longue pour me tenir couché. En face de moi, du ciel, un arbre et une église ; a u dessous, des toits. Quand je voulais penser à l’infini, je regardais le ciel ; quand je voulais penser à la nature, je regardais l’arbre ; quand je voulais pen ser aux hommes, je regardais les toits. Je possédais quelques livres qui parlaient comme je pensais, et que je lisais quand la paresse me prenait. Ma promenade favorite était le jardin des Tuileries et, dans le jardin, la terrasse au bord de l’eau. De là, on voyait un peu loin : Notre-Dame surgissait avec ses deux tours sombres, le Palais de Justice avec ses toits aigus, la Sainte-C hapelle avec sa flèche d’or dentelée. L’été, quand le jardin fermait, j’allais souvent m’ accouder sur un pont. Là, j’assistais au coucher du soleil. Une fois, je l’ai vu englobé dans le plein-cintre de l’Arc-de-Triomphe ; le porche immense paraissait l’entrée d’ un brasier. Le monument se détachait en silhouette noire sur le ciel rougeâtre , le soleil avait l’air d’un gros rubis enchâssé sous cette arche babylonienne. Puis la lune se levait vers l’Hôtel de Ville. Sa pu re et calme figure se reflétait grimaçante sur les flots tortueux de l’onde assombr ie, ainsi qu’une âme limpide apparaît souillée dans la calomnie des fourbes. Alors tout prenait un aspect fantastique : les becs de gaz rougissaient, la tour Saint-Jacques restait sombre en dépit des demeures blanch es qui l’entourent ; le temps l’avait bronzée au visage, et elle regardait en pit ié toute cette cohue de maisons pâles comme la race qui les habite. Les arbres échelonnés sur les quais s’enveloppaient de leurs manteaux de feuillage pour passer la nuit ; et quand la brise courait plu s fraîche le long du fleuve, on les entendait grelotter..... C’est ainsi qu’une année s’écoula pour moi, dans un e solitude recueillie et austère. je sentais croître toutes mes énergies. Les passion s qu’on n’assouvit qu’à moitié n’en deviennent que plus ardentes. Oh ! quelles ivresses mes songes recélaient parfois !... Tantôt l’air m’arrivait tout parfumé d’un passage de femme ; tantôt, sous les gr ands marronniers, une forme gracieuse s’épanouissait dans un rayon de soleil pe rçant l’ombrage, un regard timidement interrogateur traversait subitement la r êverie du mien, une robe soyeuse effleurait mon pied !... Souvent aussi un jeune hom me et une jeune femme appuyés l’un sur l’autre longeaient amoureusement mon allée déserte. A l’échange magnétique de leurs regards, au doux chuchotement de leurs lèv res, que de tressaillements confus s’agitaient au fond de moi-même !
Ce n’est point le premier amour qui est l’amour vér itable ou, du moins, l’amour absolu. On est encore trop ignorant à éprouver. Le sentiment s’apprend, comme le plaisir. Lorsqu’on n’a point vécu, on aime presque toujours la femme qui fait les frais du tête-à-tête. On n’aimerait peut-être jamais, si l’on ne rencontrait une coquette sur son chemin. On craint de s’avancer. Un regard trouble celui de l’adolescent qui se dout e, et lui fait baisser les yeux devant le sourire conscient d’une vertu savante. Aussi, le premier désir sensuel du jeune homme se p ose-t-il généralement sur une femme plus âgée que lui. La beauté qui décline est flattée des hommages d’un e virilité qui se forme. La vanité naissante est fière de l’attention d’une personne encore belle et toujours aimable. Ainsi l’on se hâte de revêtir d’un idéal t out fait le premier amour-propre que le hasard comble, et l’on ne s’aperçoit du ridicule de ce vêtement que lorsque la déception le déchire. C’est plus tard que l’homme choisit. Ce n’est plus une affection de bonne volonté qui di strait, c’est un sentiment impérieux qui s’impose. Alors on devient la proie. de son propre cœur. A cette phase de la vie morale, on ne recherche plu s les beautés de déclin. On se sent décliner soi-même ; on éprouve autant le besoi n de revenir au passé que, plus jeune, on ressentait celui de marcher à l’avenir. Voilà pourquoi les jeunes filles ont pour les homme s mûrs d’irrésistibles attraits.
II
Il est dans notre vie un jour qui vaut l’éternité, un jour que tout notre passé, toutes nos peines, toutes nos joies premières préparent et dont tout notre avenir dépend ; c’est celui qui nous fait rencontrer la femme que n ous avions devinée par le désir, celui qui nous là fait comprendre et la fait nous c omprendre, celui qui unit dans le même pressement nos mains, dans le même baiser nos lèvres, dans le même tressaillement nos cœurs. Mon jour de bonheur se leva un printemps pour se co ucher un automne. La nature elle-même fut complice de la gaïté de cette aube et de la mélancolie de cette fin. Dans la nature, comme en moi, il y eut des bruits d e chants d’abord qui furent suivis de bruits de chutes ; là, les feuilles tombèrent ; ici, les larmes. Les arbres et moi, nous devînmes muets ensemble, nous fûmes dénudés, eux de concerts et d’ombrages, moi de sourires et d’amour. J’ai donc été jeune une fois. Un soir, j’étais sorti à l’heure habituelle, seulem ent j’avais changé mon itinéraire. C’était au début du mois de mai. Après avoir erré s ans direction fixe, à travers un dédale de rues, je passai devant une chapelle sans apparence. Les fenêtres étaient éclairées. Huit heures sonnaient. Je vis plusieurs personnes qui entraient, et, sans plus de préméditation que je n’en avais eu pour ven ir jusque là, je les suivis. La nef était assez sombre ; six cierges dans le chœ ur, un lampadaire avec une veilleuse, un candélabre avec ses bougies inégaleme nt consumées. Un prêtre officiait à l’autel, quelques religieuses priaient sur leur banc, quelques fidèles s’agenouillaient çà et là dans le clair-obs cur. Il y avait un orgue au-dessus de la porte principal e ; on y montait par un escalier tournant pratiqué dans l’intérieur du clocher. J’entendis un léger prélude ; puis les religieuses entonnèrent dans un mouvement tantôt lent, tantôt pressé, un de ces naïfs cantiqu es que ces pauvres filles auraient encore bien de la peine à comprendre, si leur respe ct du mystère n’enveloppait tout ce qui les entoure. Elles avaient presque toutes des voix timides et un peu chevrotantes, les jeunes pour bien faire imitant leurs aînées. La mesure tra înait l’aile comme un oiseau blessé. Souvent une novice, restée en arrière, se hâtait de rattraper les autres, pareille à l’enfant qui court après ses grands frères, quand i l s’est un instant ralenti. Je n’avais plus entendu de chants catholiques aussi dénués d’art depuis l’église de ma petite ville. Cela me fit plaisir de me retrouve r en pleine naïveté musicale. Mais autre chose me séduisait à mon insu : l’orgue, resté muet au début du cantique des religieuses, avait fini par s’unir à elles. Il suivait toutes les inégalités de leur ensemble et, pour ainsi dire, tous les contours de leur chant ; tantôt il ralentissait, tantôt il pressait avec lui ; et quand une voix s’a ttardait, une note complaisante ne la laissait pas seule. Certes, il fallait chez l’accom pagnateur une sorte de divination. Enfin les voix cessèrent. L’instrument continua, il y eut un récitatif délici eux ; ce fut pour moi toute une confidence où je sentis couler bien des larmes. Bientôt, un motif majeur s’éleva comme une espéranc e, soudain les basses grondèrent ainsi qu’un tumulte de passions lointain es, enfin le premier motif revint plus vague et s’éteignit lentement.
III
Quand le silence se fit dans la nef, je gravis l’es calier, j’arrivai à la tribune. La lampe du clavier fumait encore, une demi-obscuri té régnait en ce lieu. Je n’aperçus rien d’abord que le fond de l’église, dont l’hémicycle se détachait lumineusement sur les ténèbres du transept. Tout à coup, j’entendis quelque chose qui ressembla it à un léger soupir. Je levai la tête. A l’autre bout de la tribune, une femme était agenouillée ; ses coudes s’appuyaient sur la balustrade, son front se cachai t dans ses mains, une longue robe noire descendait sur ses pieds en plis flottants. Un voile dissimulait mal sa magnifique chevelure bl onde, ses mains un peu amaigries avaient une beauté transparente, et sa po se était si suave que, sans sa robe de deuil, je l’eusse prise pour l’ange des cél estes harmonies.