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Histoire, c'est avec un grand H ou un h minuscule ?

De
232 pages

Début du XXe siècle. La lumière du projecteur commence à éclairer les salles obscures des différents collèges et salles paroissiales du Canada français pour montrer des épisodes évangéliques et contribuer ainsi à maintenir une croyance française et catholique digne de la Belle Province. Ainsi, alors que l'abbé Nolan prévoit de présenter à ses étudiants une version Pathé de la Passion en ce Vendredi saint, l’ombre projetée sur l’écran lumineux tiré et ajusté par l’abbé Nolan lui-même, est celle d'un Méphistophélès incarné par Méliès, le roi du trucage cinématographique de l'époque. Il n'en faut pas plus pour mettre le collège sens dessus dessous afin de trouver le coupable d'une telle imposture.


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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67894-2

 

© Edilivre, 2014

1
Méphisto-Méliès1 ou quand
LaPassion fait place à la passion

Au début du vingtième siècle, les Canadiens français, déjà habitués à ce monde manichéen constitué de la lumière de Dieu et des ténèbres sataniques que lui exposait sans relâche un clergé par trop catholique, et plongés dans un univers de rédemption et de condamnation qui conditionnait préalablement leur imaginaire, ne pouvaient qu’adhérer automatiquement, spontanément, à l’image cinématographique, elle-même jeu d’ombres et de lumières.

Conséquemment, il n’était donc pas surprenant qu’à cette époque, tout comme ses ouailles, le clergé approuve, pour ne pas dire encense, le nouveau médium. On prenait plaisir, alors, à présenter des films à caractères religieux, particulièrement la passion du Christ, et on avait main mise sur le lieu, le moment et le nombre de représentations. Ainsi, tout allait pour le mieux dans Le meilleur des mondes, comme l’écrira près de trois décennies plus tard, Aldous Huxley, ou d’une autre façon, Ray Bradbury dans Fahrenheit 451, en 1953. Le cinéma n’était-il pas le véhicule idéal pour faire circuler les messages venus du ciel ? Procédant tout comme les sermons du clergé, usant de la lumière et de l’ombre, le septième art ferait encore mieux quant à la conviction.

Du moins, c’est ce que croyait un tel frère du Petit Séminaire de Sainte-Thérèse, l’abbé Nolan, en ce jour du vendredi saint 1930, tandis qu’il se préparait à présenter une version Pathé2 de la Passion du Christ3. Parce qu’il avait passé un temps fou à leur prédire un avenir des plus noir s’ils persistaient à croire aux beautés, trompeuses, de la ville, les élèves citadins l’avaient surnommé l’abbé Nostradamus. Bien qu’il fût d’origine bretonne, ce dernier revendiquait sa provenance française avec fierté. Toutefois, son accent original n’échappait pas à ses élèves qui se plaisaient à le parodier en l’appelant le Grand Roi de Fraiieur, non seulement à cause de sa diction par trop singulière et du lien évident avec Nostradamus, mais, surtout, pour souligner son insignifiance paranoïaque et son ignorance crasse qu’il s’évertuait à cacher avec ses parents, marins, qui ne savaient ni lire, ni écrire. Enfin, il aurait semblé que tous ces sobriquets eurent quelques liens avec son nom véritable, mais nul n’était capable de le prouver.

Toujours est-il qu’en préparant la séance de ce jour saint, il jubilait, car pour le Grand Roi de Fraiieur, outre le charme qu’il reconnaissait au cinéma pour sa nouveauté, il lui était permis d’en percer les secrets sans avoir recours aux interminables études prescrites à qui souhaitait posséder une compétence solide en Lettres et humanités. Pour toutes ces raisons, avouées ou inavouables, il lui semblait que le cinéma réunissait toutes les vertus et, une fois de plus, il s’apprêtait à l’utiliser pour diffuser les valeurs pascales de la Sainte Église Catholique Romaine puisque ces projections écraniques étaient pour lui la meilleure façon d’illustrer la résurrection étant donné que d’un film à l’autre, le même acteur pouvait revenir s’animer et ce, bien qu’il fût mort dans la réalisation précédente. Quel phénomène, non ? En outre, le cinéma avait une façon d’imiter la vie qui était remarquable parce que, en fait, sur l’écran, ÇA vivait !

Ainsi, la réalité que semblait offrir le cinéma, attestait pour beaucoup de la réalité de certains mystères religieux. De cette façon, si on se laissait prendre à son jeu, il pouvait très bien prouver l’existence des choses, même des plus incroyables, puisque l’expérience cinématographique dépassait la description par sa recréation de la réalité, par son pouvoir de transmettre le vécu, de faire ressentir l’émotion, devenant par là même, une expérience absolue et spirituelle. Désormais, au Canada-français, cet art pourrait augmenter la puissance du prône en l’appuyant d’images et ce, devant une salle obscure où siègeraient des spectateurs en communion d’esprit avec l’écran lumineux.

Car la salle de cinéma, l’abbé Nolan l’avait bien compris, davantage encore que l’église, prédisposait les spectateurs à ressentir en masse le message véhiculé par le film. Étant donné la proximité et le nombre de sièges contenus dans la salle, la réceptivité du spectateur de cinéma augmenterait parce que qu’il allait ressentir en même temps qu’une foule, l’émotion transmise sur l’écran, qu’il s’agisse du rire, de la tristesse, ou de la peur. D’autre part, l’obscurité dans laquelle il était plongé, faisait en sorte d’individualiser ce sentiment, ce dernier étant alors vécu comme personnel. Pris dans une situation paradoxale, le spectateur était de ce fait, l’abbé Nolan en était certain, plus vulnérable, plus perméable au discours transmis.

C’était donc là toutes les pensées qui dévalaient l’esprit du Grand Roi de Fraiieur alors qu’il procédait aux derniers préparatifs en attendant les nombreux élèves qui assisteraient à la projection.

Enfin, ils arrivèrent, suivi de l’abbé directeur, l’abbé Lanonifine, qui devait prononcer un vibrant hommage au sacrifice du Christ, avant la présentation du film. L’abbé Nolan détestait en silence l’abbé directeur, plus beau, plus populaire, plus cultivé que lui. Cet élitiste italien qui le regardait de haut, ne manquait pas de lui rappeler, pas toujours subtilement, son extraction de basse souche. En secret, l’abbé Nolan l’appelait le fin ânnoneur, non parce que ce dernier possédait une élocution hésitante, mais simplement par jalousie ou mesquinerie, et que le jeu de mots lui plaisait. Et quand enfin l’abbé Lanonifine termina, l’abbé Nolan fut trop heureux de se précipiter sur le devant de la scène pour faire état de ses connaissances techniques en matière cinématographique, c’est-à-dire vérifier que l’écran fut bien tiré avant de démarrer le projecteur.

Toutefois, sa joie se transforma vite en consternation quand il vit apparaître sur la toile blanche, en lieu et place de la Sainte Passion, les tours de passe-passe de Méliès4, ce Français qui, toujours, faisait honte aux vertus de la mère-patrie et de son enfant, la Nouvelle-France, devenu Canada français.

Il n’en croyait pas ses yeux. Méliès, déguisé, virevoltait au milieu de muses presque nues, rebondissait comme le démon qu’il incarnait maintenant, disparaissait, réapparaissait et le temps que mit l’abbé Nolan pour recouvrer ses esprits, les jeunes, eux, le prirent pour quitter la surprise et s’adonner au spectacle offert qu’ils ponctuaient de leurs rires, supposément innocents…, mais assurément suscités par la bande-image. Inutile d’ajouter que l’abbé Lanonifine, revenu de sa stupéfaction, était blanc de colère. Un seul regard suffit et tout le monde fut renvoyé… à l’office du vendredi saint. Cette fois, on ne noierait pas le poisson, l’abbé Nolan allait passer un mauvais quart d’heure.

Et dans le bureau de l’abbé Lanonifine, le voici qui parlemente : « oui, vraiment les Anglais étaient prêts à tout ! Non seulement en occupant de leurs productions la majeure partie des salles, mais en encourageant l’appât du gain chez les gens honnêtes par la promesse de terres et mondes dans les usines de la Nouvelle-Angleterre, alors qu’ici, au Canada français, nous les exhortons à se détacher des biens de la terre… – peut-être pour les apporter au presbytère ? – … Et pourtant, il ne fallait pas être surpris puisque la plupart des studios étaient possédés par des Juifs5 qui n’hésitaient pas à transmettre leurs valeurs, telles que celle de se ruer vers l’or, et en langue… anglaise, s’il-vous-plaît… Pour des catholiques assurés que la langue française est « gardienne de la foi », c’en est trop ! Il faut agir, et comme l’enseigne Monseigneur Bruchési6 : “bénir le politicien qui aura le courage de bannir le cinéma”. »

L’abbé Lanonifine le regardait avec mépris, mais surtout, incrédule…

Au fond, malgré ses envolées mémorables, tout cela rendait fort triste l’abbé Nolan, cependant qu’il tentait de se convaincre et de s’encourager en pensant au Chanoine Groulx7, héros et héraut de l’homogénéité ethnique et religieuse canadienne-française. Pour développer son œuvre, n’avait-il pas, lui-même, l’abbé Nolan, incité ses ouailles à devenir politiciens ou historiens et à copuler le plus possible, dans la légalité s’entend, histoire de croître et de se multiplier, afin de toujours se protéger de l’envahisseur anglais ? À moins qu’elles n’épousent, bien sûr, la carrière ecclésiastique.

Non mais quel imbécile ce Méliès !, inconscient du tort qu’il causait en utilisant à mauvais escient cet art naissant, le cinéma, les vues animées ! Et ce n’était qu’un début. Au sud, l’abbé Nolan le répétait sans cesse, dans cette nation maintenant indépendante et riche, cet art était déjà sur le point de s’industrialiser. Surtout avec ce Thomas Edison8 qui, une fois de plus, avait mis la main là-dessus, comprenant bien qu’il s’agissait là de l’art de l’avenir. Et cet Ernest Ouimet9 ! Comment osait-il faire une chose semblable ? Permettre qu’une telle bobine « méphisto-mélièstique » dans un lieu où les vertus devaient préparer la jeunesse à un digne avenir. Quelle horreur ! Non, vraiment, le siècle débutait bien mal et il valait mieux que le Christ meurt en ce jour plutôt que de voir dans quelle marasme s’enfonçait notre belle nation ! S’il eut fallu que la projection ait lieu à Pâques, le Christ aurait bien pu ne pas vouloir ressusciter. Pourtant, à cet instant, c’est lui, l’abbé Nolan, qui avait envie de mourir !

Se pourrait-il que le petit Mathieu soit responsable d’une telle bourde ? « Non, impossible. C’est un bon enfant et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il lui est permis d’aller au cinéma avec son père, pour prendre les vues. Il sera tout de même questionné, mais il est clair qu’il n’est pas fautif. D’ailleurs, la boîte indique bien La Passiondu Christ. Comment aurait-il pu savoir, cet ange, ce qu’elle contenait ??? » Non, c’est bien à Ernest Ouimet lui-même qu’il s’adressera, dut-il, pour ce faire, mettre les pieds dans la Métropole maudite !!!

Oui, il devait s’en mêler, surtout que, maintenant, les bonimenteurs prenaient la place de ces pauvres prêtres, naufragés des cités corrompues. Le mot l’expliquait bien : les bonimenteurs mentaient en en racontant de bonnes, alors qu’ils expliquaient, que dis-je, qu’ils badinaient en accompagnant de vaines paroles, les films encore muets. Les tenanciers des salles obscures osaient même remplacer la messe par des représentations le dimanche, le Jour du Seigneur ! De là à ce que les passions prennent le pas sur La Passion, il n’y avait qu’un pas, que l’on franchissait avec allégresse. Donc, cette relation, basée jusque-là sur un échange de bons procédés, le cinéma se servant de la religion pour gagner en popularité et le clergé utilisant le cinéma comme moyen de propagande, s’envenimait, soumise qu’elle était désormais, aux suppôts de satan. Sans vergogne, le diable pouvait apparaître sur l’écran et toute l’industrie cinématographique, imprégnée de son esprit maléfique, contaminait l’âme des pauvres hommes… les femmes canadiennes-françaises n’en ayant, heureusement, pas encore.

Il fallait réagir, et vite… contre ce Méliès surtout, qui trouvait le Septième art bien à propos pour accomplir ses trucs et sa magie et qui ne s’embarrassait pas de sujets religieux, sinon pour mettre en scène l’ennemi maudit. Pour cette raison, entre autres, et dans un élan créateur aussi subit que rare et subtile, l’abbé Nolan le surnommait maintenant Méphisto-Méliès, tout fier de prononcer sa découverte devant l’abbé Lanonifine qui rêvait, à cet instant précis, de son Armagnac, dont il aurait bien besoin pour se calmer…

Mais l’abbé Nolan, inspiré, poursuivait. Quant à Pathé, réalisateur et chantre de La Passion, il lui apparaissait évident, aujourd’hui, qu’il était aussi ensorcelé que l’autre et ce, à tel point qu’il ne savait plus comment établir de distinction entre la création d’un fantôme et celle d’un ange, entre la monstration d’un souvenir et une apparition ; entre un songe et un revenant ; enfin entre le rêve du diable et le diable lui-même. De cette façon, souhaitant mettre en scène des pages bibliques, il lui arrivait, plus souvent qu’autrement, de donner à voir un message confus et peu orthodoxe, presque opposé à celui qu’il avait, supposément, prévu à l’origine10. Son malin constat, bien que judicieux, se voulait une astuce pour faire oublier la bourde qu’il venait de commettre.

Enfin, il expliqua tout de même la position qu’adoptera Pie XI11, en 1936, alors qu’il édictera que : « Le cinéma dans l’état actuel des choses, c’est presque toujours le mal ». Toutefois dans la lettre encyclique Vigilanti Cura12, portant exclusivement sur le cinéma et datée de la même année, il finira par admettre que « le cinéma n’est ni bon ni mauvais en soi, cela dépend de l’usage qu’on en fait ». Une fois la bénédiction donnée, il ne restera plus au clergé qu’à produire quelque chose de bon avec le cinéma, c’est-à-dire à utiliser ce médium pour servir ses propres fins.


1.  MALTHETE, Jacques, « Méphisto-Méliès et les thèmes religieux chers à Pathé », in Une invention du diable ? Cinéma des premiers temps et religion, Presses de l’Université Laval/Éditions Payot, Lausanne, 1992, pp.223-229.

2.  Charles Pathé, industriel et producteur français (1863-1957).

3.  PATHÉ, Charles, 1903, 44 min., n/b, muet.

4.  Georges Méliès, cinéaste français (1861-1938).

5.  Voir à ce propos, le livre de Esther DELISLE, Le traître et le Juif, paru chez L’Étincelle Éditeur, en 1992. Voir aussi Yves LEVER, Histoire générale du cinéma au Québec, Boréal, 1995, p.68.

6.  Napoléon Bruchési (1855-1939) a été le quatrième évêque du diocèse catholique de Montréal.

7.  Lionel Groulx (1878–1967) est un prêtre catholique, enseignant, historien, professeur, écrivain et conférencier nationaliste québécois.

8.  Thomas Alva Edison (1847–1931) est un inventeur, industriel américain.

9.  Léo-Ernest Ouimet (1877-1972) était un pionnier du cinéma québécois.

10.  Voir, à ce propos « Métaphysique de l’apparition dans le cinéma des premiers temps » in Une invention du diable, op.cit. p.270.

11.  Ambrogio Damiano Achille Ratti (1857-1939) fut élu pape sous le nom de Pie XI le 6 février 1922.

12.  Encyclique sur le cinéma : Vigilanti Cura, 29 juin 1936.

2
Marie allume le Calumet de la guerre
entre la littérature du terroir
et de l’anti-terroir

Toutefois, avant de profiter du mandement papal pour faire connaître au monde son amour pour le cinéma et ses talents filmiques, l’abbé Nolan avait d’autres chats à fouetter, notamment le laïc Louis-André Richard, qu’il soupçonnait de vouloir corrompre la jeunesse en lui enseignant des œuvres interdites et qui, par-dessus tout, était apprécié de l’abbé Lanonifine. En effet, ce dernier ne manquait pas une occasion de vanter les mérites de son protégé avec qui, l’abbé Nolan l’avait appris de source sûre, il appréciait partager une bonne table et une bonne bouteille. Les complexes et la médiocrité de l’abbé Nolan s’en trouvaient renforcés, d’autant plus qu’en dehors de son intelligence supérieure, Louis-André était un être affable, rieur et humble. Tout ce que pouvait honnir l’abbé Nolan qui le trouvait bellâtre, suffisant, moqueur et… À ce moment précis de sa vindicte, il manquait de vocabulaire pour s’exprimer, ce qui, il va sans dire, le frustrait encore davantage et le poussait à surveiller les moindres gestes de cet hypocrite, autre qualificatif qu’il avait finalement trouvé pour le caractériser le jour où l’abbé Dave Luciel, – le pion du dortoir que les étudiants se plaisaient à nommer « lave du ciel » – moitié anglais, le seul qu’il pouvait supporter parce que son autre moitié était française, était venu lui raconter que Louis-André osait se moquer de La terre paternelle13 et de Maria Chapdelaine14 en les comparant d’une part à La Scouine15 et, d’autre part, à Marie Calumet16, deux romans qu’ils exécraient et qui étaient condamnés par la censure de Monseigneur Bruchési. À moins que ce ne soit par celle de Monseigneur Camille Roy17 ? Tant de monseigneurs se mêlaient de littérature qu’il ne savait plus à quel saint se vouer ! Comment osait-on, en cette période qui voyaient s’exiler nos bons Canadiens français vers les usines de textile étatsuniennes ou quitter leur terre familiale pour s’installer dans des taudis citadins, oui, comment osait-on se moquer de textes si beaux qui faisaient la gloire de notre belle patrie et de ses terres riches, fertiles et généreuses ? Ça prenait bien le fils d’un musicien et petit-fils d’un instituteur laïc pour agir de la sorte !!! Heureusement qu’existait toujours le poète du sol, son maître, le chanoine Lionel Groulx, avec qui, oui, il en était bien décidé, il oserait tenter d’avoir un rendez-vous pour lui en toucher quelques mots.

Et pourtant… Louis-André Richard souhaitait seulement que ses élèves soient de libres penseurs, deviennent des citoyens capables de faire la part des choses en développant un esprit critique qui sache analyser ce qui leur était présenté. Et, en cela, l’abbé Lanonifine, esprit européen raffiné, le respectait profondément. À quoi servait d’avoir des têtes manipulées qui ne savaient pas penser par elles-mêmes ? Ce n’était pas avec ces automates opportunistes qu’on allait construire la grandeur du Canada-français. Non, comme l’avait observé Montaigne18, il nous fallait des têtes bien faites, quittes à perdre quelques plumes cléricales, mais qui soient capables de raisonner par elles-mêmes ! Non pas de résonner les vérités d’un abbé Nolan ! Et, le sourire aux lèvres, il se plaisait à énoncer ce dictat devant Nolan lui-même.

Oui, c’était bien là le but recherché par Louis-André lorsqu’il récitait des passages de La terre paternelle, œuvre encensée de la littérature du terroir, celle-là même qui vantait les mérites d’une vie agricole bien remplie et heureuse, et qu’il les confrontait ensuite à un extrait de La Scouine d’Albert Laberge. De sa voix théâtrale, il déclamait donc :

Ce lieu charmant ne pouvait manquer d’attirer l’attention des amateurs de la belle nature : aussi, chaque année, pendant la belle saison, est-il le rendez-vous d’un grand nombre d’habitants de Montréal, qui viennent s’y délasser, pendant quelques heures, des fatigues de la semaine, et échanger l’atmosphère lourde et brûlante de la ville contre l’air pur et frais qu’on y respire.

Parmi toutes les habitations de cultivateurs qui bordent l’île de Montréal en cet endroit, une se fait remarquer par son bon état de culture, la propreté et la belle tenue de la maison et des divers bâtiments qui la composent. […]

[…] Le bon ordre et l’aisance régnaient dans cette maison. Chaque jour, le père au dehors, comme la mère à l’intérieur, montraient à leurs enfants, l’exemple du travail, de l’économie et de l’industrie, et ceux-ci les secondaient de leur mieux. La terre,soigneusement labourée et ensemencée, s’empressait de rendre au centuple ce qu’on avait confié dans son sein. Le soin et l’engrais des troupeaux, la fabrication des diverses étoffes, et les autres produits de l’industrie formaient l’occupation journalière de cette famille. La proximité des marchés de la ville facilitait l’exportation du surplus des produits de la ferme et régulièrement une fois la semaine, le vendredi, une voiture chargée de toutes sortes de denrées, et conduite par la mère Chauvin accompagnée de Marguerite, venait prendre au marché sa place accoutumée. De retour à la maison, il y avait reddition de compte en règle. Chauvin portait en recette le prix des grains, du fourrage et du bois qu’il avait vendus ; la mère, de son côté, rendait compte du produit de son marché ; le tout était supputé jusqu’au sou près, et soigneusement enfermé dans un vieux coffre qui n’avait presque servi à d’autre usage pendant un temps immémorial. […]19

Ainsi faisait-il remarquer à ses étudiants, la répétition de l’adjectif « bon » utilisé par Patrice Lacombe et ce, dans un extrait aussi court que celui qu’il venait de leur citer. De ce fait, il tirait la conclusion que Lacombe avait succomber – et là il riait de son jeu de mots – à la tentation de créer, mieux que Dieu – et là il se moquait des dévots aveugles –, la perfection que constituait pour lui la vie à la campagne, perfection qu’il venait appuyer par « l’air pur et frais qu’on y respire » contre « l’atmosphère lourde et brûlante de la ville », par l’exemple du « travail, de l’économie et de l’industrie » donné par les parents aux enfants, et par la terre qui « s’empressait de rendre au centuple ce qu’on avait confié dans son sein » ; production dont les profits pourraient encore être mis « dans un vieux coffre qui n’avait presque servi à d’autre usage pendant un temps immémorial ». Toutefois, c’est ensuite que tout se gâchait, quand apparaissait La Scouine d’Albert Laberge qui s’empressait d’empester de son souffle pestilentiel, l’air pur de la campagne de Lacombe.

Un homme à barbe inculte, la figure mangée par la petite vérole, fauchait, pieds nus, la maigre récolte. Il portait une chemise de coton et était coiffé d’un méchant chapeau de paille.

Les longues journées de labeur et la fatalité l’avaient courbé, et il se déhanchait à chaque effort. Son andain fini, il s’arrêta pour aiguiser sa faux et jeta un regard indifférent sur les promeneurs qui passaient. La pierre crissa sinistrement sur l’acier. Dans la main du travailleur, elle voltigeait rapidement d’un côté à l’autre de la lame. Le froid grincement ressemblait à une plainte douloureuse et jamais entendue…

C’était la Complainte de la Faux, une chanson qui disait le rude travail de tous les jours, les continuelles privations, les soucis pour conserver la terre ingrate, l’avenir incertain, la vieillesse lamentable, une vie de bête de somme ; puis la fin, la mort, pauvre et nu comme en naissant, et le même lot de misères laissé en héritage aux enfants sortis de son sang, qui perpétueront la race des éternels exploités de la glèbe.

La pierre crissa plus douloureusement, et ce fut dans le soir, comme le cri d’une longue agonie.

L’homme se remit à la besogne, se déhanchant davantage.

Des sauterelles aux longues pattes dansaient sur la route, comme pour se moquer des efforts du paysan.

Plus loin, une pièce de sarrasin récolté mettait sur le sol comme une grande nappe rouge, sanglante.

Les feux que les fermiers allumaient régulièrement chaque printemps avant les semailles, et chaque automne après les travaux, avaient laissé ça et là de grandes taches grises semblables à des plaies, et la terre paraissait comme rongée par un cancer, la lèpre, ou quelque maladie honteuse implacable.

À de certains endroits, les clôtures avaient été consumées et des pieux calcinés dressaient leur ombre noire dans la plaine, comme une longue procession de moines. Charlot et la Scouine arrivèrent enfin chez eux, et affamés, ils soupèrent voracement de pain sur et amer, marqué d’une croix.20

Quelle horreur pour l’abbé Nolan que d’imaginer la grandiloquence de Richard comparant les beautés de La terre paternelle avec « la Complainte de la faux » de Laberge qui se plaisait à décrire « le rude travail de tous les jours, les continuelles privations, les soucis pour conserver la terre ingrate, l’avenir incertain, la vieillesse lamentable, une vie de bête de somme ». Alors que la terre était généreuse chez Lacombe, la voici qui se montrait « comme une grande nappe rouge, sanglante » ou « comme rongée par un cancer, la lèpre, ou quelque maladie honteuse implacable ». Son amour de la comparaison blasphématoire allait jusqu’à mettre en parallèle « des pieux calcinés (qui) dressaient leur ombre noire dans la plaine, comme une longue procession de moines ». Et ses pauvres personnages, contrairement à ceux de Lacombe qui terminaient leur journée en se partageant les tâches avec sérénité, ne pouvaient, eux, que souper « voracement de pain sur et amer, marqué d’une croix ». « Puis la fin, la mort, pauvre et nu comme en naissant, et le même lot de misères laissé en héritage aux enfants sortis de (leur) sang, qui perpétueront la race des éternels exploités de la glèbe » et qui ne trouveront rien « dans un vieux coffre qui n’avait presque servi à d’autre usage pendant un temps immémorial ». Non l’immémorial, la transcendance des époques, Louis-André Richard le soulignait, c’est un français rempli du romantisme du siècle précédent qui allait les populariser dans son personnage Maria Chapdelaine. Ce ne sera plus alors d’un coffre dont il s’agira, mais de voix venues du fond des temps.

Alors une troisième voix plus grande que les autres s’éleva dans le silence : la voix du pays de Québec, qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre. […]

Elle disait :

« Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés… ceux qui nous ont mené ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s’il est vrai que nous n’ayons guère appris, assurément nous n’avons rien oublié.

« Nous avons apporté d’outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu’au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains : il n’a pas changé. Nous avons marqué un pan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d’Iberville à l’Unvgava, en disant : Ici toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu’à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu’à la fin.

« Autour de nous des étrangers sont venus, qu’il nous plaît d’appeler les barbares ; ils ont pris presque tout le pouvoir ; ilsont acquis presque tout l’argent ; mais au pays de Québec, rien n’a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n’avons compris clairement que ce devoir-là : persister… nous maintenir… Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d’une race qui ne sait pas mourir… Nous sommes un témoignage.

« C’est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s’est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer… »21

À la fin de la lecture de l’extrait de Maria Chapdelaine, Richard se fâchait. Comment pouvait-on être aussi obtus pour souhaiter que rien ne change ? Louis-André Richard, il faut le dire, était, pour compléter un curriculum vitae religieux déjà bien litigieux, versé un brin dans la cabbale et, pour lui, l’immobilisme, c’était la mort. D’ailleurs, même s’il appréciait grandement l’abbé Lanonifine, disons qu’il n’était pas trop catholique et que seule la dénomination judéo-chrétienne, pouvait avoir quelque sens pour lui. En conséquence, il avait grande peine à supporter des gens aussi fermés que Luciel et Nolan, pour qui il n’entretenait guère de considérations. Pour être poli, disons que leurs sentiments étaient réciproques. Toutefois, pour conclure et éviter de se mettre les pieds dans les plats, il lança à ses étudiants le défi de dire si oui ou non, Marie Calumet de Rodolphe Girard et La Scouine d’Albert Laberge, présentaient le clergé de la même façon dans les extraits qu’il venait de leur lire. Un premier se risqua, disant que « de la même manière que la survivance n’était pas signifiée pareillement dans La terre paternelle et dans Maria Chapdelaine, Laberge et Girard, qui étaient mis à l’index parce qu’ils attaquaient tous deux la religion – il faut dire que c’était là le chouchou de l’abbé Nolan-, prenaient des tours littérairement différents pour le faire. Le premier, en effet, utilisait la comparaison et les adjectifs négatifs pour la présenter négativement et le second, préférait un humour de mauvais aloi, près du sarcasme, de la moquerie, et surtout imprégné d’ironie pour présenter la visite de Monseigneur. Il apparaissait effectivement qu’en décrivant un prélat qui se prélassait sur un coussin de velours rouge… » L’élève n’eut pas le temps de terminer : déjà Louis-André Richard esquissait un sourire que le jeune reconnut aussitôt. Il était évident que, bien que les deux mots n’eussent pas de parenté sémantique, Richard liait prélat et prélasser, trop fier de s’amuser d’un jeu de mots facile qui faisait des dignitaires de l’Église, des paresseux jouissant de leur fonction épiscopale. Et malheureusement pour le jeune Jean-Thomas Mathieu, la bévue était commise qui donnait à Richard l’opportunité de s’en délecter. Rouge écarlate, Jean-Thomas ne prit pas la peine de demander une permission avant de prendre ses affaires et de quitter la classe. Louis-André Richard allait en entendre parler, c’était sûr, et il s’en chargerait, foi de l’abbé Nolan !

Le cortège s’avançait avec majesté. En tête, une cavalcade rustique précédait le carrosse de Monseigneur l’évêque, traîné par deux chevaux blancs dont la queue et la crinière étaient tressées avec d’étroits rubans bleus et rouges. Des cavaliers déhanchés, de chaque côté de la route, écartaient la foule.

Moelleusement étendu sur un coussin de velours grenat, le prélat, sec, le visage glabre, esquissait un sourire mielleux et béat, alors que ses yeux réjouis derrière les verres de ses lunettes cerclées d’or fin se posaient sur la foule.

Parfois, répondant aux acclamations, il daignait soulever son chapeau épiscopal orné de beaux glands que se montraient avec ébahissement les braves gens entassés le long du chemin.

Ça et là une bonne femme ou...