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Histoire d'un mobilier

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162 pages

Devant la fenêtre d’une vaste chambre située au second étage d’un des plus anciens hôtels du Marais, une femme âgée d’environ cinquante ans était assise dans une bergère en velours d’Utrècht jaune. A côté d’elle, on voyait une petite table couverte de papiers. Evidemment cette femme avait été belle ; mais une grande sècheresse de cœur, ou le combat de passions violentes, avaient imprimé sur ses traits, un peu trop virilement accusés, ce cachet d’égoïsme et de dureté qui éloigne tout sentiment affectueux et sympathique.

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Camille Lebrun
Histoire d'un mobilier
La Marquise douairière de Jarzé
Introduction
La marquise douairière de Jarzé possède, en Bourgog ne, une superbe terre dans laquelle elle passe régulièrement six mois de l’ann ée, au milieu de sa famille et de ses nombreux amis. Notre intention n’étant pas d’entrer dans aucune description ni aucun détail étranger au sujet de ce livre, nous nous bor nerons à mentionner ici l’habitude contractée par la marquise de ne se mêler à l’aimab le et brillante société réunie dans son manoir qu’à l’heure du déjeuner, invariablement servi à onze heures précises. Au premier coup de la cloche qui appelle dans la salle à manger les hôtes de la noble châtelaine, celle-ci sort de son appartement, toute disposée, — en dépit de ses soixante ans révolus, — à prendre part aux amusemen s variés qu’offre une vie de château largement comprise et organisée. me Dans sa jeunesse, M de Jarzé a été remarquée et citée pour sa beauté, son esprit, sa bonté... Nous n’ignorons pas qu’il est d es caractères chagrins et très sceptiques à l’endroit de la perfection humaine, qu i prétendent qu’une telle alliance d’agrémens et de qualités ne se rencontre guère che z une femme. Quant à nous, nous protestons contre un arrêt qui ne nous semble ni ju ste ni judicieux, et dont nous laissons la responsabilité à nos Alcestes contemporains. me M de Jarzé, — nous nous plaisons à le répéter, — éta it donc à la fois jolie, spirituelle et bonne ! Elle avait été également une courageuse amazone, une ravissante danseuse, une excellente musicienne... M ais, de tous ses talens, la douairière n’a conservé que ceux qui lui permettent de contribuer aux plaisirs des autres. Aussi est-ce avec une adorable complaisance qu’elle joue les rôles de duègnes, et accompagne à première vue les opéras qu e jadis elle eût chantés ; ajoutons qu’elle narre avec une facilité d’élocutio n dont le charme est doublé par la suavité d’un organe qne l’âge n’a point encore alté ré. Et, chose rare chez un conteur, la marquise ne répète pas deux fois la même anecdot e ! On dirait que sa mémoire est un vaste magasin d’où elle tire, les uns après les autres, ces mille souvenirs que laissent dans l’esprit et quelquefois dans le cœur d’une femme du monde, les événemens, les amours et les aventures dont elle a été la spectatrice, la confidente ou l’héroïne. Un été, — il est inutile de préciser lequel, peu im porte à nos lecteurs, — l’aimable douairière se trouva assez gravement indisposée pou r devoir renoncer à faire les honneurs de son château pendant environ quinze jours. Lorsqu’elle fut rétablie, au lieu de descendre d’abord dans le grand salon, elle invi ta ses hôtes à venir prendre un soir le thé dans son appartement. La pièce dans laquelle elle les reçut, et qu’elle appelle son boudoir, — bien que cette dénomination soit un peu surannée, — est étrangement meublée. En y entrant, on s’aperçoit, du premier co up d’œil, que le mobilier qui le décore manque d’ensemble. Un riche tapis de Turquie, aux dessins fantastiques , aux couleurs éclatantes, couvre la totalité du parquet ; un petit secrétaire en boi s de cèdre s’adosse contre le lambris faisant face à la fenêtre, devant laquelle est un v ieux tric-trac en marqueterie. Au dessus de la cheminée, on admire une ancienne glace de Venise, encadrée d’un feuillage d’argent dont les fines ciselures ne s’ha rmonient guère avec la lourdeur de l’énorme pendule en bronze aux côtés de laquelle il ne reste de place que pour deux flacons dépareillés. Une ganache en tapisserie, tel lement fanée qu’aucune des fleurs qui en parsèment le fond blanc n’a conservé ses nua nces primitives, contraste d’une façon disgracieuse avec le sofa en bois doré et en lampas bleu sur lequel s’assied
habituellement la marquise. On remarque encore, dan s le boudoir, un guéridon supportant un service à thé considérable, mais inco mplet ; un paravent de la Chine, où des fleurs d’or se découpent sur un vernis du plus beau noir, et un lustre à cristaux, d’une dimension disproportionnée à celle de la pièc e qu’il doit éclairer. La bizarrerie de goût ou d’humeur qui semblait avoi r présidé au choix de ce mobilier me n’étant pas un des traits caractéristiques de M de Jarzé, il devenait difficile de s’expliquer comment et pourquoi elle avait, pour ai nsi dire, accumulé dans cette petite pièce tant d’objets disparates auxquels elle parais sait d’ailleurs attacher beaucoup de prix. Ainsi, le soir même où, prétextant son état d e convalescence, elle fit prier ses amis de venir passer auprès d’elle une partie de la soirée, elle répondit à son valet de chambre, lorsque celui-ci lui demanda si l’on allum erait les bougies du lustre : — Préparez des candélabres, des lampes, des flambe aux... mais ne touchez point au lustre. Nous avons dit qu’on était en été, et, bien qu’il f ît encore grand jour, plusieurs des hôtes de l’aimable châtelaine se trouvaient déjà ré unis dans son boudoir quand son domestique vint prendre ses ordres à ce sujet.  — Ma tante, demanda à son tour un jeune lieutenant de hussards, qui examinait curieusement chaque pièce du cabaret placé sur le g uéridon, nous ferez-vous prendre aujourd’hui le thé dans ces belles porcelaines du J apon ? — Non, non, se hâta de dire la douairière. — Mon n eveu, ajouta-t-elle aussitôt en lui désignant sa levrette favorite qui venait de sauter fort lestement sur la ganache en tapisserie, mon neveu, veuillez chasser Thisbé... Le jeune homme regarda sa tante avec l’expression d u plus sincère étonnement. Jusqu’alors il avait toujours vu Thisbé s’emparer d e tous les siéges à sa convenance, qu’ils fussent de velours ou de satin, sans que sa maîtresse songeât à l’en réprimander. — Mais, ma tante, objecta-t-il en obéissant néanmo ins à l’injonction de la marquise, cette ganache est si usée !...  — Qu’elle ne vous semble pas mériter un tel excès de soin, n’est-il pas vrai, mon me ami ? acheva M de Jarzé en souriant. Ah ! continua-t-elle avec un e inflexion de voix légèrement mélancolique, vous ne savez pas encore q u’à mesure que nous vieillissons, nous nous attachons de plus en plus p rofondément aux objets, même inanimés, qui nous rappellent ceux que nous avons a imés d’amitié... — Ou d’amour, murmura bien bas une jeune femme blo nde, à la tête penchée et à l’air languissant. — Marquise, demanda un vieux chevalier de Malte, c ousin de la douairière, tous les meubles de ce boudoir sont-ils autant de souvenirs d’amitié, comme vous le prétendez, ou... d’amour, comme le suppose Madame ? ajouta-t-il en se tournant vers la sentimentale blonde. — Chevalier, repartit la marquise en reprenant un ton de douce gaîté, vous devenez singulièrement curieux... mais je vous pardonne !.. . A mon âge, on est toujours flatté d’exciter la curiosité. C’est le seul sentiment un peu vif auquel il nous soit encore permis de prétendre.  — En vérité, Madame, dit une jolie brune de dix-se pt ans, qui n’appréciait guère, dans la spirituelle conversation de la marquise, qu e ses récits toujours nouveaux, s’il en est ainsi que vous nous le laissez soupçonner, l ’histoire de ce mobilier doit être fort intéressante ? me  — Pour moi, dont elle ravive des souvenirs plus ou moins éloignés, répondit M de Jarzé.
 — Et pour nous tous aussi, gracieuse cousine, si v ous étiez assez aimable pour nous la raconter, dit le chevalier de cet air de ga lanterie un peu prétentieuse des hommes du siècle dernier.  — Mon Dieu, reprit la noble châtelaine, si cela pe ut vous faire plaisir, je ne demande pas mieux.  — Ah ! voyons ! fit la pétulante brune en s’asseya nt sur le sofa pour écouter la marquise. — Seulement, ajouta celle-ci, vous m’accorderez un court délai... — Ah ! interrompit la jeune personne désappointée.  — Sans doute, dit l’officier, nous oublions tous t ant que nous sommes, que ma tante a été malade, qu’elle est encore faible, et a conséquemment besoin de repos.  — Mais, reprit la marquise, la semaine prochaine j e serai entièrement à votre disposition, et ceux d’entre vous qui voudront bien venir prendre le chocolat avec moi... — A huit heures du matin ! s’écria le jeune homme presque effrayé. — Oui, mon neveu, c’est mon heure habituelle ; vou s paraît-elle indue ? — Ne vous en inquiétez pas, se hâta de dire le che valier. Vos hôtes, chère cousine, sont généralement matinals... les vieillards, comme moi, par raisons d’hygiène, et ces belles dames..., acheva-t-il en se penchant à l’ore ille de la douairière, par raisons de coquetterie. Quant à votre neveu, je me chargerai, s’il le faut, de l’éveiller.  — Soyez tranquille, répondit le jeune homme qui av ait saisi ces derniers mots, je m’imaginerai que je suis en garnison, que je dois ê tre présent à l’exercice, et je serai militairement ponctuel. — Il me reste encore une condition à vous poser, reprit la marquise. — Laquelle ? s’écria tout d’une voix son auditoire .  — Vous voudrez bien me dispenser de vous donner au cun détail sur la manière dont ces différens objets sont venus en ma possessi on. — Toute question à ce sujet serait indiscrète, affirma le chevalier. me  — Non, répliqua M de Jarzé ; mais les réponses qu’il me faudrait y f aire allongeraient inutilement mon récit. Quelques uns d e ces meubles m’ont été offerts comme souvenirs ou légués par testament. J’ai acqui s les autres dans des ventes publiques et à des prix vraiment exorbitans. Ce tap is de Turquie, par exemple... — Il est magnifique ! remarqua l’officier en interrompant étourdiment sa tante. On le croirait neuf, sans une déchirure qui dérange la sy métrie du dessin de cette rosace. — C’est précisément à cette déchirure que se rappo rté l’histoire par laquelle je me propose de commencer mon récit. — Il me tarde de l’entendre.  — Prenez patience ; huit jours sont bientôt écoulé s. Je tiendrai exactement ma parole. La semaine suivante, en effet, la marquise de Jarzé raconta à ses hôtes les événemens tragiques, plaisans ou touchans, parmi le squels nous avons fait un choix que nous nous hasardons à présenter au public.
LE TAPIS DE TURQUIE
I
Devant la fenêtre d’une vaste chambre située au sec ond étage d’un des plus anciens hôtels du Marais, une femme âgée d’environ cinquante ans était assise dans une bergère en velours d’Utrècht jaune. A côté d’el le, on voyait une petite table couverte de papiers. Evidemment cette femme avait é té belle ; mais une grande sècheresse de cœur, ou le combat de passions violen tes, avaient imprimé sur ses traits, un peu trop virilement accusés, ce cachet d ’égoïsme et de dureté qui éloigne tout sentiment affectueux et sympathique. Debout, et accoudé sur le dossier de la bergère, se tenait un jeune homme, d’une figure distinguée, dont l’expression mélancolique d écelait une humeur douce et une constitution maladive. Bien que son attitude semblâ t indiquer qu’il prêtait une oreille attentive à la lecture que la vieille dame faisait à haute voix de diverses lettres d’affaires, ses regards n’en suivaient pas moins le s plus légers mouvemens d’une jeune fille de quinze à seize ans, qui, accroupie d evant le foyer, essayait d’en raviver
la flamme mourante. L’anomalie des traits de cette enfant, et surtout l ’expression vague, insaisissable de sa physionomie, ne permettaient pas de pressentir à quel type appartiendraient plus tard sa beauté ni son caractère. La nuance de ses y eux, fendus en amande, tenait le milieu entre la couleur verte de l’Océan et celle p lus azurée de la Méditerranée. Le dessin fortement arqué de ses sourcils d’un noir d’ ébène, prêtait parfois à son visage une expression hautaine que contredisait la grâce m êlée d’espièglerie d’un nez à la Roxelane et d’une bouche presque toujours à demi en tr’ouverte, comme pour laisser admirer deux rangées de dents, petites et blanches comme des perles. Ses cheveux châtains, sur lesquels semblaient courir des rayons d’or, étaient relevés à la chinoise, laissant ainsi entièrement à découvert un front un peu bas, mais pur et transparent. En résumé, Philippine de Marsan était une de ces natur es mixtes, dépourvues d’énergie, et dont les inclinations, bonnes ou mauvaises, subi ssent presque toujours l’influence d’une volonté plus forte que la leur.  — Maurice, dit en s’interrompant soudain dans sa l ecture la baronne de Montviel, — ainsi se nommait la dame âgée, — Mauric e, la dernière phrase que je viens de citer est-elle exactement transcrite sur l a page que je vous ai remise tout à l’heure ? — Je le crois, ma mère, balbutia le jeune homme.  — Vous croyez ! répéta la baronne. — Donnez, ajout a-t-elle d’un ton bref en s’emparant des papiers que tenait son fils. A peine les eut-elle parcourus du regard, qu’elle les rendit à Maurice en lui disant : — Ceci est la réponse à une précédente lettre, et non la copie de celle que je vous avais prié d’écouter. me Dans la bouche de M de Montviel, et avec l’accent dont elle l’accompag na, ce motpriédevenait une véritable ironie. Trop confus de sa distraction pour chercher seuleme nt à s’excuser, Maurice ne répondit pas. Il y eut un silence que rompit la baronne en s’écriant : — M. Danville n’arrive pas ! — Puis elle jeta un c oup d’œil impatient sur une montre de femme, délicieux bijou, le seul qui lui restât, et qui, posé dans un cartel sur la cheminée, y remplaçait la pendule. — Bientôt six he ures, continua-t-elle, et il m’avait écrit de l’attendre de trois à quatre !  — Les avocats, non plus que les médecins, ne se pi quent guère d’exactitude, remarqua Maurice.  — Jonglerie ! repartit sa mère, jonglerie par laqu elle ils veulent nous imposer, et nous faire croire à des occupations et à une clientèle souvent problématiques. L’adversité avait aigri le caractère de Mme de Mont viel et la tenait dans un état permanent d’anxiété fiévreuse. — Philippine, reprit-elle en s’adressant à la jeun e fille qui continuait à attiser le feu, que faites-vous là depuis si long-temps ? — Vous vous êtes plainte du froid, hasarda Maurice , et  — Il suffit, interrompit la baronne. Ma nièce, ajo uta-t-elle avec un redoublement de mauvaise humeur, reprenez votre place à la fenêtre. ... Je vais me rapprocher de la cheminée. Se relevant aussitôt par un mouvement plein de viva cité qui révéla tout-à-coup l’élégance et la souplesse de sa taille, Philippine tendit, sans prononcer une parole, la pincette et le soufflet au jeune homme qui s’avança it vers elle pour lui présenter sa corbeille à ouvrage. En même temps, ils échangèrent un sourire amical. Probablement me ce sourire n’échappa pas aux regards d’Argus de M de Montviel, car elle demanda brusquement à son fils de lui préparer une chaufferette.