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Histoire d'une aiguille

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244 pages

C’était le 31 décembre. Les grands magasins de nouveautés « Au Tout Paris » exposaient les objets destinés à faire, le lendemain, le bonheur de milliers d’enfants et même de grandes personnes.

Sur les comptoirs s’étalaient poupées, soldats, ballons, quilles, passe-boule, pantins, clowns, ânes, moutons, polichinelles, chiens, chats, lapins, jeux de cartes, de dames et de dominos dans un désordre voulu et pittoresque.

Au-dessus des comptoirs, des automobiles et des chemins de fer électriques roulaient sur des ponts suspendus.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Paul Verdun

Histoire d'une aiguille

CHAPITRE PREMIER

Les cadeaux du jour de l’an

C’était le 31 décembre. Les grands magasins de nouveautés « Au Tout Paris » exposaient les objets destinés à faire, le lendemain, le bonheur de milliers d’enfants et même de grandes personnes.

Sur les comptoirs s’étalaient poupées, soldats, ballons, quilles, passe-boule, pantins, clowns, ânes, moutons, polichinelles, chiens, chats, lapins, jeux de cartes, de dames et de dominos dans un désordre voulu et pittoresque.

Au-dessus des comptoirs, des automobiles et des chemins de fer électriques roulaient sur des ponts suspendus.

En l’air pendaient, accrochés aux colonnes, des cerceaux, des voitures, des guides, des fusils, des canons, des sabres, des costumes de soldats, des trompettes, des tambours.

Une foule nombreuse de papas et dé mamans, affairée, bruyante, allait et venait au milieu de ces beaux jouets tous plus tentants les uns que les autres.

Les mots de « jour de l’an » et « étrennes » étaient prononcés de tous côtés.

Perçant le bruit de la foule, des phonographes chantaient des morceaux d’opéra ou lançaient les ritournelles de chansons à la mode.

Un Monsieur d’environ trente-sept ans, porteur d’une grande barbe châtaine, accompagné d’une dame plus jeune, circulait de comptoir en comptoir.

  •  — Décidément, Marthe, dit le Monsieur en se tournant vers sa femme, ce n’est pas une petite affaire que d’acheter des cadeaux pour nos trois enfants !
  •  — Nous avons déjà ce qu’il faut pour notre fils aîné, Marcel, et pour Maurice, notre plus jeune.
  •  — Oh ! pour eux notre choix a été vite fait. Leurs désirs nous étaient connus. Nous étions fixés d’avance.
  •  — Le plus embarrassant est de choisir les étrennes de notre fille Marie. Elle possède des poupées et des jouets à ne savoir qu’en faire. Je préférerais lui donner un objet plus utile.
  •  — Je suis de ton avis, Marthe. Allons faire un tour au rayon de la maroquinerie.

Ils fendirent la foule avec peine et se dirigèrent vers l’endroit indiqué. Ils jetèrent un regard sur les objets exposés.

  •  — Ah ! le joli nécessaire de travail ! fit la dame en apercevant un petit sac de cuir rouge.
  •  — En effet ! ajouta le mari. Il est de bon goût et il paraît solide. Ouvre-le.

Il était doublé de satin bleu et divisé en petits compartiments qui contenaient des ciseaux, un dé, un poinçon, un crochet et des paquets d’aiguilles.

  •  — Je crois que nous avons trouvé notre affaire et que ce nécessaire plaira à Marie plus que tout autre objet. Qu’en penses-tu, Marthe ?
  •  — J’estime que c’est pour elle le meilleur présent. Elle commence à coudre assez bien pour une enfant de huit ans.
  •  — Je l’ai remarqué, fit le père d’un ton satisfait. Elle a du goût pour la couture.
  •  — Eh bien, donnons-lui ce cadeau. Ce sera pour moi l’occasion de lui apprendre ce qu’elle ignore encore.

Elle travaillera avec plus de plaisir avec des objets qui lui appartiendront et qui lui serviront pendant de longues années.

  •  — C’est donc une chose décidée, Marthe.

Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers l’employé qui vendait à ce comptoir, veuillez envoyer ce nécessaire à M. Noël, architecte, rue de Rennes, à Paris.

J’en ai besoin pour demain. Pouvez-vous me le livrer aujourd’hui même ?

  •  — Il sera chez vous ce soir, répondit le commis.

M. et Mme Noël quittèrent les magasins du « Tout Paris » et s’en revinrent chez eux.

Ils étaient heureux d’avoir trouvé de belles étrennes pour leurs trois enfants et se réjouissaient par avance du plaisir qu’ils leur feraient le lendemain.

Ils étaient loin de prévoir alors les nombreux événements, les uns joyeux, les autres dramatiques, par lesquels le joli nécessaire de cuir rouge devait passer plus tard en compagnie de leur fille Marie.

 

  •  — Toc ! Toc ! Pouvons-nous entrer, papa et maman ? demanda Marcel Noël, un garçon brun de douze ans, en frappant à la porte de la chambre de ses parents, le matin du premier janvier.
  •  — Tu es déjà levé ? questionna la voix de l’architecte qui n’ouvrit pas encore. Est-ce que Marie et Maurice ont été aussi matinals que toi ?
  •  — Mais oui, papa. Nous sommes là aussi, répondirent deux bonnes petites voix joyeuses.
  •  — Cache leurs cadeaux sous le tapis de la table, reprit le père en s’adressant à Mme Noël.

Il parlait à mi-voix, mais cependant assez haut pour être entendu du dehors. Peut-être le faisait-il exprès pour exciter la curiosité des enfants.

Enfin la porte fut ouverte et les deux garçons et la petite fille se précipitèrent dans la chambre.

Tout de suite ils regardèrent du côté de la table placée au milieu de la pièce.

Le tapis était grand. Il la couvrait entièrement et tombait jusqu’au plancher.

Les enfants virent bien que ce tapis était enflé par deux bosses, mais ils ne purent deviner quels objets formaient ces bosses.

M. et Mme Noël voyaient leurs mines et s’en amusaient sans rien dire.

Cependant Marcel poussa Maurice en avant.

  •  — Tu n’as que six ans ! Tu es le plus jeune ! Commence et lis ton compliment.

Le petit homme fit un pas, leva à hauteur de ses yeux une feuille de papier réglé qu’il tenait à la main, se frotta le bout du nez avec son poing et lut en détachant chaque syllabe l’une après l’autre :

  •  — « Cher papa, chère maman, je vous souhaite une bonne année. »

Là-dessus, il soupira profondément, puis ajouta plus vivement, en envoyant des deux mains deux grands baisers à ses parents :

  •  — Mon cœur, l’est tout petit, mais il est plein d’amour.

Puis il courut se jeter dans les bras de son père qui l’enleva en l’air, l’embrassa sur les deux joues et le passa à Mme Noël.

  •  — Qu’est-ce que tu me donnes pour mes étrennes, dis, maman ? chuchota Maurice à son oreille, en lui entourant le cou de ses deux bras.
  •  — Tu le sauras tout à l’heure, répondit-elle en le reposant sur le plancher.
  •  — Montre ton compliment, demanda l’architecte en tendant la main.

Maurice remit la feuille de papier.

  •  — Ce n’est vraiment pas mal écrit pour un enfant de cet âge ! dit le papa avec satisfaction en présentant les trois lignes à sa femme.
  •  — Marcel m’a tracé un modèle, expliqua le petit garçon.
  •  — Je lui ai tenu la main pour les majuscules, ajouta le plus grand.
  •  — En le faisant tu as rempli ton devoir d’aîné, dit M. Noël. Tu dois aider ton frère et ta sœur en toute occasion.
  •  — Oh ! moi, il ne m’a pas aidée, dit vivement Marie, une bonne grosse blonde de huit ans, toute joufflue.
  •  — Ah ! ah ! fit la maman. Que nous apportes-tu donc en guise de compliment ?
  •  — Un dessin pour papa et un dessous de lampe au crochet pour maman.
  •  — Oh ! oh ! Un dessous de lampe ! C’est un travail difficile.
  •  — La bonne Louise a fait le rond du milieu et moi, j’ai fait le tour.

Mme Noël sourit. Elle n’exprima pas ses sentiments tout haut, mais elle fut touchée de cette attention délicate de la domestique.

Pendant ce temps le père examinait le dessin : un paysage au crayon Conté.

Les arbres ressemblaient à des manches à balai et la maison ne se tenait debout que grâce à un prodige d’équilibre difficile à comprendre, mais il le déclara très bien tout de même.

La petite fille rougit de bonheur.

  •  — Et toi, Marcel, quel est ton cadeau ?

L’aîné déploya une grande feuille de papier roulé.

  •  — De ce côté, expliqua-t-il, j’ai levé le plan de notre appartement, et là j’ai tracé la vue perspective de la maison.

Pour le coup, M. Noël marqua une satisfaction qui n’était pas feinte.

Sa profession le mettait plus à même qu’un autre d’apprécier les difficultés de ce double travail et le mérite de son exécution.

  •  — Je l’ai fait entièrement moi-même, expliqua Marcel avec fierté, depuis les mesures que j’ai prises, jusqu’à l’achèvement complet des deux dessins. D’ailleurs il n’y a ici que toi, papa, qui aurais pu m’aider, et du moment que tu ne l’as pas fait...

Le plan et la perspective n’étaient pas parfaits, comme il fallait s’y attendre d’un écolier de douze ans, mais ils constituaient cependant une œuvre remarquable pour un garçon de cet âge.

Le père était d’autant plus flatté de ce cadeau qu’il avait lui-même enseigné les éléments du dessin linéaire à Marcel.

  •  — Tu veux donc devenir un architecte, toi aussi, mon fils ? demanda M. Noël en passant la main en une douce caresse sur la tête de son élève.

Il prononça ces mots « mon fils » d’un tel accent, d’une voix si profondément émue, que Mairie en fut frappée.

Elle était trop jeune pour comprendre entièrement les motifs de l’émotion de son père, mais elle se rendait compte que ce n’était pas seulement le désir de féliciter le dessinateur qui faisait ainsi vibrer sa voix.

  •  — Oui, papa, répondit Marcel. Je veux bâtir des maisons comme toi, quand je serai grand.
  •  — Moi aussi, je bâtirai des maisons, quand je serai un thomme ! fit Maurice en se redressant sur ses talons comme un petit coq. J’en fais déjà au jardin du Luxembourg avec du sable.

Tout le monde se mit à rire.

Quand le silence se fut rétabli, Marcel fit placer avec un peu de solennité sa sœur à sa droite et son frère à sa gauche, puis, fier de son titre d’aîné, il récita à sa mère un compliment en vers qu’il avait appris en classe.

Il le prononça de façon à montrer qu’il comprenait déjà ce qu’il devait à ses parents, et que son amour se mélangeait de reconnaissance pour les bienfaits qu’il en avait reçus.

Le compliment terminé, M. Noël se tourna vers sa femme et lui demanda d’un ton qu’il s’efforçait de rendre sérieux :

  •  — Ma bonne amie, as-tu pensé à acheter des étrennes pour ces enfants ?

Marcel comprit la plaisanterie, mais Marie et Maurice se regardèrent d’un air effrayé.

Leur maman aurait-elle oublié que c’était le premier janvier ?

  •  — Je crois bien avoir acheté quelques petites choses... répondit la mère en souriant.
  •  — On les leur donnera ce soir après souper, proposa l’architecte.
  •  — Oh ! papa, comme tu es taquin ! s’écria la petite fille en esquissant une moue. Je sais bien où sont nos cadeaux, va !

De la main elle désignait la table et les bosses qui enflaient le tapis.

Elle avait grande envie d’y aller voir, mais elle était trop bien élevée pour se permettre cette indiscrétion.

  •  — Il ne faut pas les faire languir plus longtemps, dit Mme Noël.

Elle souleva le tapis.

  •  — Oh ! Un cheval rouge ! s’écria Maurice en apercevant un grand quadrupède de bois caché sous la table.

Il sautait et trépignait de joie.

  •  — C’est pour moi, dis, maman ?
  •  — Oui, mon petit garçon, avec ce beau soldat dont l’uniforme peut s’enlever.

Elle lui plaça entre les bras une grande poupée habillée en cavalier.

  •  — Tu le feras monter sur ton cheval, quand tu seras fatigué d’y monter toi-même, dit le père, et vous ferez la guerre à vous deux.
  •  — Avec Cécile Tirard ?
  •  — C’est cela ! avec ta cousine. Elle sera la cantinière et tu seras le général.
  •  — Oh ! merci ; papa et maman ! s’écria Maurice en leur sautant au cou.

Et tout de suite, il se mit à tirer son cheval en criant :

  •  — Hue ! Hue !
  •  — Toi, ma petite Marie, dit Mme Noël, je te donne ce joli nécessaire. Ouvre-le. Tu y trouveras tout ce qu’il faut pour coudre et faire du crochet.

La petite fille ouvrit le sac de cuir et tout de suite regarda les aiguilles.

  •  — Oh ! comme elles sont brillantes ! s’exclama-t-elle. Je ferai avec une robe rose pour ma poupée Lucette.
  •  — Je te donne ce cadeau dans cette intention. Il est bon qu’une petite fille apprenne à coudre de bonne heure.

Savoir manier une aiguille est utile à toute femme quelle que soit sa situation.

Plus tard tu t’estimeras heureuse de l’avoir appris étant jeune.

  •  — Tu feras aussi un costume d’officier pour mon Pioupiou, ajouta Maurice.
  •  — C’est comme cela que tu appelleras ton soldat ? demanda M. Noël.
  •  — Oui, papa, et mon cheval « Roussot ».

Marie remercia bien fort ses parents.

  •  — Marcel, dit le père, je te remets cette montre en nickel pour te récompenser des deux dessins que tu m’as offerts. Ils m’ont causé un grand plaisir.

Je t’apprendrai à la remonter tous les soirs.

  •  — Passe la chaîne à ton gilet et fais attention de traiter le mécanisme doucement, pour ne pas casser le ressort ou les aiguilles.

Ne la laisse pas tomber surtout !...

Marcel assura qu’il en aurait grand soin ; remercia son père et sa mère, et les trois enfants, bien heureux, s’en allèrent jouer avec leurs cadeaux dans leur chambre.

Maurice présenta Roussot et Pioupiou à Mouton, le chien de la maison et son fidèle compagnon de plaisir.

Marie, après avoir examiné les aiguilles, en choisit une parmi elles.

  •  — Il arrivera peut-être, dit-elle, que je casse les autres ; mais celle-là, je vais la mettre de côté pour me rappeler toujours le cadeau que maman : m’a donné aujourd’hui. Je ne m’en servirai que dans les grandes occasions.

Donc au lieu de replacer cette aiguille dans son enveloppe de papier, à côté de ses camarades, elle la piqua dans la doublure de satin bleu de son nécessaire.

*
**
Illustration

« Le Petit Trianon, à Versailles. La Maison du Meunier » (p. 61).

CHAPITRE II

Les joujoux cassés

L’après-midi du jour de l’an, l’architecte et sa femme emmenèrent leurs trois enfants rendre plusieurs visites.

Naturellement Marcel emporta sa montre, Marie son nécessaire et Maurice son soldat pour les montrer à leurs amis.

Le petit garçon aurait voulu emmener aussi Roussot, mais sa maman lui fit comprendre qu’un cheval de bois de cette taille n’était pas facile à transporter par les rues de Paris, surtout un jour comme celui-là où la foule encombre tous les trottoirs.

Mouton, voyant tout le monde se préparer à, sortir, pensait être de la promenade. Il gambadait et poussait des aboiements joyeux.

Quand il reçut l’ordre de garder la maison, il parut désolé.

Maurice lui prit la patte et lui expliqua que la famille allait en visite et ne pouvait l’emmener.

Le pauvre chien le regardait d’un œil suppliant. Il disait en son langage : « Emmène-moi tout de même ; je serai bien sage et resterai à la porte. »

Mais ce n’était pas possible.

Heureusement pour lui, Louise l’appela à la cuisine et lui jeta un bout de sucre. Cette friandise adoucit son chagrin.

La famille Noël se rendit d’abord chez les Tirard.

Mme Tirard était la sœur de Mme Noël. Son mari était imprimeur. Ils habitaient rue Bonaparte, à quelques pas du jardin du Luxembourg.

La distance entre la rue de Rennes et la rue Bonaparte était courte : le chemin se fit à pied.

L’imprimeur avait quatre enfants.

L’aîné, Claude, avait quinze ans. Il était boursier dans une école commerciale.

Sa sœur Colette, de trois ans plus jeune que lui, avait été placée en apprentissage aussitôt sortie de l’école ; elle travaillait chez une couturière.

Clément Tirard, un garçon très doux, brun, avec de grands yeux de velours, était déjà un savant malgré ses dix ans. C’était le grand ami de Marie Noël. Ce fut à lui qu’elle montra d’abord son nécessaire et les aiguilles.

Quant à la deuxième fille de M. et Mme Tirard, Cécile, plus âgée que Maurice, elle se disputait toujours avec lui et cependant ne pouvait le quitter. On les voyait toujours ensemble. Ils se chamaillaient à tout propos pour mieux se raccommoder ensuite.

Après que cousins et cousines se furent montré leurs cadeaux les uns aux autres, Marie leva la main en l’air et cria :

  •  — Taisez-vous un peu ! J’ai quelque chose d’important à vous dire.

Marcel, Colette, Clément, Maurice et Cécile firent cercle autour d’elle.

Claude lui-même, malgré son âge qui le mettait au rang des jeunes gens, devint attentif. Tous aimaient beaucoup Marie à cause de son bon caractère et de l’ardeur qu’elle mettait à tout ce qu’elle faisait, au jeu aussi bien qu’au travail.

  •  — Voilà ! expliqua-t-elle. Nous, nous avons reçu de beaux cadeaux, parce que nos papas et nos mamans ont pu nous en donner ; mais il y a d’autres papas et d’autres mamans qui sont pauvres et qui n’ont pas d’argent pour acheter des joujoux à leurs enfants ; alors ces enfants sont bien tristes quand ils nous voient passer avec nos belles étrennes dans nos bras.

Si vous vouliez, chacun d’entre nous choisirait, dans ses jouets de l’année dernière, ceux qui sont un peu vieux et cassés. On les raccommoderait, on referait des robes aux poupées, et on irait, tous ensemble, les porter à des enfants pauvres et sages que papa connaît.

  •  — C’est toi, Marie, qui a trouvé cela ? s’écria Clément avec admiration.
  •  — Je l’ai trouvé avec maman. Elle m’a dit que, quand on était heureux, il fallait faire profiter les misérables de son bonheur et que le Bon Dieu récompensait une charité tôt ou tard.

Tous les enfants applaudirent ces bonnes paroles en battant des mains.

  •  — Approuvé à l’unanimité ! s’écria Clément.

Chacun se mit immédiatement à la recherche des objets qu’il pourrait donner aux pauvres.

Colette apporta une poupée dont le bras droit était cassé.

Clément trouva deux raquettes auxquelles manquaient des cordes.

Cécile se sépara d’un bébé en caoutchouc qui avait un trou dans la tête, et dont le visage décoloré était devenu tout noir.

On étala sur la table la poupée, les raquettes et le bébé.

Marie fit la moue en les regardant.

  •  — Ce ne sont pas là, dit-elle, de bien belles étrennes, même pour des malheureux.

Les autres remuèrent la tête et se regardèrent d’un air consterné.

Leur petite cousine avait raison, mais comment faire ?

Ils ne pouvaient pas cependant sacrifier leurs jouets neufs ; leurs parents ne le permettraient pas.

Claude les regardait, en souriant de leur embarras.

Marie se tourna vers lui et, d’un ton agressif :

  •  — Tu n’as encore rien dit, toi, le plus grand ! Que me donnes-tu pour les pauvres ?
  •  — Moi, je raccommoderai vos joujoux. Je remettrai un bras à la poupée. Je renfilerai des cordes à violon aux raquettes. Je repeindrai la figure du bébé en caoutchouc.
  •  — Bravo ! Bravo ! s’écrièrent tous les enfants.
  •  — Je t’aiderai, Claude, proposa Marcel.
  •  — Convenu ! Je t’embauche comme ouvrier raccommodeur.

De plus, si nos parents le veulent bien, c’est moi qui conduirai toute la troupe chez les pauvres.

Cette proposition enchanta cousins et cousines.

Ils se sentaient très heureux d’accomplir ensemble un acte de charité. Ils s’estimaient davantage les uns les autres, parce qu’ils voyaient qu’ils avaient tous bon cœur. Ils s’aimaient mieux entre eux ; c’était la première récompense de la bonne action qu’ils se proposaient d’accomplir.