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Histoires à sensation - Essais de littérature positive

De
342 pages

Ce récit n’est pas une fantaisie noircie à plaisir pour produire de l’effet par une recherche préméditée des couleurs sombres ; c’est simplement l’horrible réalité prise sur le fait. Ainsi on est prévenu. Qu’on nous pardonne la crudité de certains détails, ou bien qu’on ne nous lise pas :

C’est un mal épouvantable, celui qui va faire le sujet de cette lugubre histoire, effrayant dans ses manifestations, terrible dans ses suites, — la folie et la mort, — et considéré comme incurable par le plus grand nombre des médecins.

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Pierre Boyer
Histoires à sensation
Assais de littérature positive
MES AMIS G.G. et G.D., docteurs en médecine. Tout marche aujourd’hui par la science et avec la s cience. Pourquoi la littérature seule ne profiterait-elle pas des nouvelles découve rtes et des nouvelles méthodes ? Pourquoi surtout continuerait-elle à s’appuyer sur des hypothèses, dont la science démontre chaque jour la fausseté ? Un homme de lettres ne peut pas toujours être un sa vant, mais plus facilement que le savant il peut écrire pour la foule, et par cons équent il a charge d’âmes, par conséquent il doit s’instruire, afin de ne pas prop ager l’erreur à la place de la vérité, surtout à une époque troublée où la science seule p eut nous préserver des abîmes. La plupart de ceux qui alimentent aujourd’hui la li ttérature retardent sur leur siècle ; comme bagage philosophique, ils n’en ont pas d’autr e, quand ils en ont, que celui qu’ils sont censés avoir ramassé sur les bancs du c ollége,philosophie plus nuisible que l’absinthe, le tabac et autres poisons de la su bstance nerveuse. Vous en faut-il une preuve ? Eh bien, un des plus éminents professe urs de médecine de la faculté faisant une leçon sur les maladies du cerveau a cit é ce fait : qu’un ministre de l’instruction publique, observant que dans l’enseig nement un très-grand nombre de professeurs, dès 35 à 40 ans, étaient mis à la retr aite pour cause de paralysie générale, nota que la grande majorité de ces malheu reux étaient des professeurs de philosophie. Leur cerveau, à force de mâcher à vide , d’échafauder conceptions métaphysiques sur conceptions métaphysiques, avait fini par le ramollissement. Qu’attendre chez les élèves d’un enseignement qui p roduit de tels résultats chez les professeurs ? Sans parler du ramollissement précoce, à quels accè s de folie dangereuse ne sont pas exposés les mystiques et les mystagogues !Dire qu’il s’est trouvé, en l’an de grâce 1872, un écrivain assez biblique pour prescri re aux maris trompés de tuer leur femme, par cette raison cocasse qu’ilfaut mettre en accord les trois côtés du triangle, Dieu tout-uissant, l’homme médiateur, la femme aux iliaire.... Cela s’est écrit au moment où de partout la science expulse les hypothèses enfantines et hyper-physiques, où Darwin a trouvé l a transformation des espèces, où Claude Bernard ne craint pas de publier que « les p hénomènes métaphysiques de la pensée, de la conscience et de l’intelligence ne so nt que des phénomènes ordinaires de la vie et la résultante de la fonction du cervea u, absolument comme la circulation est la résultante des fonctions du cœur » ; au mome nt où ledéterminismefait place au libre arbitre ; au moment où enfin, d’après la merv eilleuse découverte de la transformation des forces,on peut affirmer que le mouvement,la pensée, la sensibilité, ne sont qu’une transformation de la ch aleur, et que de même que la locomotive ne marche pas quand elle n’a plus de cha rbon, de même le cerveau ne peut plus penser ni sentir quand il n’y a plus d’al iments pour chauffer la machine humaine. Donc, si la littérature ne veut pas être délaissée, si elle ne veut pas être la complice du gâtismemette au niveau de laactuel des pouvoirs dirigeants, il faut qu’elle se science. Et qu’on le sache bien, la philosophie pos itive n’est pas l’ennemie de la
poésie, ni des beaux sentiments, —telle page de Littré a bien plus de charme et d’élévation que celles de nos prétendus écrivains i déalistes. Comme notre terre qui, au-dessus du fer dur et de l a houille sombre, fait pousser le magnolia et la rose, la philosophie positive, tout en constatant de cruelles fatalités, recherche et reconnaît chez l’homme les idées élevé es, les sentiments tendres, et elle fait toucher du doigt expérimentalement, qu’on ne s aurait trop cultiver et développer les prédispositions altruistesau détriment de l’égoïsme, sans quoi, plus de famil le, plus de société, ce qui serait absolument contraire aux lois positives de l’organisation humaine, puisque, pas plus que l’abeille, en dehors de l’association l’homme ne pourrait vivre. Nous voici loin de nos Essais,revenons-y pour terminer. Prévenons, d’abord, qu’il ne faudrait pas y chercherla doctrine ositive didactiquement mise en action ;ce que nous avons voulu dire par notre titre, —et toutes nos HISTOIRES A SENSATIONne portent pas le titre de cesEssais, —c’est que ces pages ont été conçues et écrites en dehors de tous les systèmes bibliques et métaphysiq ues, avec les seules données qu’admet la philosophie positive. Peut-être quelques esprits rendront-ils cette philo sophie responsable d’erreurs qui nous sont toutes personnelles, cela ne nous surpren dra pas, la bonne foi étant l’arme naturelle de certains critiques. Pour les sérieux e t pour nous-même, lorsque nous écrirons de nouveaux Essais,nous nous efforcerons de les mieux épurer, de les rendre plus dignes de leur titre, jusqu’à ce qu’enf in une entière et manifeste concordance nous permette d’inscrire sur notre drap eau, sans aucune restriction : Littérature ositive. P.B.
Paris, mai 1873.
LE MAL SACRÉ
Ce récit n’est pas une fantaisie noircie à plaisir pour produire de l’effet par une recherche préméditée des couleurs sombres ; c’est s implement l’horrible réalité prise sur le fait. Ainsi on est prévenu. Qu’on nous pardo nne la crudité de certains détails, ou bien qu’on ne nous lise pas : C’est un mal épouvantable, celui qui va faire le su jet de cette lugubre histoire, effrayant dans ses manifestations, terrible dans se s suites, — la folie et la mort, — et considéré comme incurable par le plus grand nombre des médecins. Les causes de cette affreuse maladie sont, en premi ère ligne, l’hérédité ; mais, par cela seul qu’elle ne s’est point manifestée chez le s ascendants, il ne s’ensuit malheureusement pas que l’on en soit à l’abri. Les chagrins, les excès alcooliques ou voluptueux, une impressionnabilité maladive, une grande frayeur, des émotions vives, peuvent aus si déterminer ou occasionner l’apparition de cette affection funeste. Le cas dont nous allons parler se manifesta pour la première fois, entre autres causes, à l’occasion d’un incident de la vie domest ique, peu remarquable au premier abord, et dont nous n’aurions pas suivi tout le dév eloppement avec une aussi minutieuse fidélité, si le premier accès dont fut f rappé, l’automne dernier, un des clients d’un médecin de province qui est notre ami, ne se rattachait principalement et incontestablement à l’influence de cet incident. Le lecteur qui voudra nous accorder quelque attenti on et assister à l’enchaînement de ces petits faits, marchant graduellement et fata lement vers un dénoûment sinistre, ne pourra manquer, croyons-nous, d’être vivement in téressé.
I
Du côté de sa famille, Aristide G..., le malheureux dont il s’agit, ne croyait avoir à redouter aucune maladie spécialement héréditaire. D e taille moyenne, brun, nerveux, quoique pâle, il paraissait d’ailleurs assez bien c onstitué. La seule chose que l’on pût peut-être remarquer, c’était la façon dont sa cheve lure, d’un noir extraordinairement intense, tranchait sur la pâleur blême de son front ; peut-être aussi, à certains moments, avait-il dans le regard quelque chose d’ét range, et dans le caractère un penchant à l’hypocondrie. Néanmoins, il était arriv é à l’âge de vingt-cinq ans sans se plaindre sérieusement de sa santé. A l’époque où commence ce récit, il était marié, de puis treize mois environ, à une très-jolie jeune femme qu’il aimait positivement av ec passion, circonstance significative qui ne fut pas non plus étrangère à l a lugubre éclosion de sa maladie. Le jeune ménage habitait à lui seul une maisonnette avec jardin, comme il s’en trouve fréquemment en province, jusque dans le cœur de la ville. Une cuisinière, un chien, un chat, tels étaient les êtres qui compléta ient le personnel de la maisonnette. Le chien était entré en favori, apporté parla jeune femme. Le chat, sur lequel va pivoter ce drame secret, et qui en fut, de l’avis m ême du médecin, la principale cause occasionnelle, était venu on ne savait d’où. Il avait d’abord fréquenté le jardin ; puis Mme G.. . et la bonne lui ayant de temps en temps jeté quelque nourriture, il finit par s’enhar dir malgré le chien et s’imposer dans la maison. Il devint même, à la longue, d’une extrême familiar ité avec la domestique ; il montait sur ses épaules, il se couchait sur son cou, et la plupart du temps il mangeait avec elle
ans la même assiette. Cette fille ayant été remplac ée par une autre, le chat, plaintif, désolé, se mit à errer par toute la maison comme un e âme en peine, et finit réellement par tomber malade. Cette violente preuve d’attachement était d’autant plus remarquable chez ce singulier animal, qu’il n’affectionnait personne au tre de la maison. Il semblait, au contraire, sournois, traître, méchant, et comme ave c cela il était devenu criard, malpropre et voleur, Mme G... et la nouvelle bonne n’aspiraient qu’à s’en débarrasser. G... était, à cette époque, obligé de faire de fréq uents voyages pour des affaires de famille, et naturellement ne s’occupait guère du ch at. Il n’y fit quelque attention que lorsqu’on lui dit qu’il devrait bien le tuer. Cette demande, qui n’aurait produit qu’un médiocre effet sur tout autre, lui causa à lui une véritable sensation d’horreur, comme s’il pressenta it, l’infortuné, le mal terrible qui allait fondre sur lui à cette occasion.
II
Soit qu’il aimât les animaux, soit sa répugnance ex trême pour l’exécution dont on voulait le charger, G... se dit à part lui, avec un fond de misanthropie que le mariage n’avait pas encore étouffée, que si ce chat était m échant, ce devait être la faute de ses premiers maîtres ; et dès ce jour, ne fût-ce que po ur n’avoir pas à le tuer, il résolut d’essayer si, par l’affection et les caresses, il n e parviendrait pas à le rendre plus supportable. Donc, une après-midi que le chat était au jardin, b ien au soleil et se léchant les pattes, G... s’approcha ; l’animal le regarda d’abo rd de côté, avec défiance, puis enfin, influencé par les avances, il finit par se laisser passer la main sur la fourrure en clignant des yeux sensuellement ; ensuite, quand so n maître l’eut bien choyé, bien caressé, le chat lui lança un rapide coup de griffe qui lui fit une longue écorchure sur la face dorsale de la main droite ; puis, après cette perfidie, il s’en alla d’un pas oblique et d’un air très-satisfait se lécher de nouveau à q uelques pas. Avec ce sentiment pénible que l’on éprouve quand en échange du bien on reçoit le mal, G... regardait sa main qui saignait, et le cha t, qui avait repris sa cruelle sérénité.
III
A quelque temps delà, tandis que G... et sa femme s e levaient de table, ils entendirent dans le jardin les miaulements aigus et caractéristiques d’un furieux combat de matous et presque aussitôt après un miaul ement plaintif et comme venant de dessous terre. G... descendit au jardin ; il vit un grand chat rou ge qui s’enfuit à son approche ; puis, guidé par les cris plaintifs, il découvrit que le c hat de la maison, par suite de la bagarre, était tombé dans la citerne qui servait à l’arrosage du jardin. Nageant et faisant les efforts désespérés de quelqu ’un qui se noie, la misérable bête s’était accrochée à une pierre qui faisait sai llie. Tout effarée et se cramponnant, en ce moment elle faisait peine à voir, et ses miau lements recevaient des profondeurs de la citerne une sonorité des plus lamentables. G..., bien qu’il eût encore la cicatrice violette d e l’égratignure, fit glisser sur la poulie la chaîne où pendait le seau, descendit ce dernier avec précaution et le dirigea de son mieux vers l’animal ; mais, trop épuisé sans doute par ses efforts, celui-ci n’eut pas la force de sauter dans cet appareil de sauvetage ; al ors G..., de qui ces miaulements
plaintifs ébranlaient démesurément les nerfs, couru t au fond du jardin chercher une échelle. Il l’introduisit comme il put dans la cite rne et la rapprocha le plus possible de ce corps chétif, dont le regard anxieux suivait ave c angoisse tous ces mouvements. Dès qu’il crut l’échelle à sa portée, le chat s’éla nça pour s’accrocher au barreau le plus voisin, mais ses pattes crispées, paralysées p ar le froid, ne purent l’y retenir, et il retomba lourdement dans l’eau. Trois fois il essaya, trois fois G... le crut prêt de s’engloutir. Il ne miaulait plus, il concentrait tout ce qui lui restait de vie dans ses membres harassés ; enfin, à la quatrième tentative, se cramponnant avec ses griffe s à l’un des montants de l’échelle, il put en atteindre les échelons. Ruisselant d’eau, les poils collés sur l’échine, la queue appesantie et traînante, il put sortir de la citerne ; il grelottait. Éternuant, tr ébuchant, il traversa le jardin et péniblement grimpa sur un vieux mur pour aller se réchauffer au soleil. Une heure après, G... revint au jardin ; il ne song eait plus au chat, quand tout à coup celui-ci se précipita au-devant de lui, et, avec de s miaulements doux, des regards remplis d’affection, vint se frotter contre ses jam bes avec les inflexions de corps les plus caressantes. G... était loin d’attendre quelque reconnaissance d e cette triste bête ; il fut étonné, il fut ému, et il se mit à la caresser avec cette espè ce de doux serrement de gorge que procure la subite explosion d’un bon sentiment chez un être de qui on ne l’aurait jamais attendu.
IV
Désormais il s’établit entre G... et le chat une gr ande amitié, et quoique pour Mme G... et pour la bonne l’excentrique animal fût touj ours un incompris et même une peste, G... se mit à le choyer ouvertement, et cett e fois, bien loin de se décider à le tuer comme on ne cessait de l’en supplier, il crut pouvoir se reposer dans la certitude de le laisser vivre. Mais ce chat avait réellement du malheur : après av oir semblé sur le point, grâce aux soins de son maître, de redevenir beau et luisa nt, de nouveau on le vit dépérir de jour en jour. Il était pelé, malade, étique. A son cou et à son é chine dénudés apparaissait un treillis de fissures à vif dans l’épiderme fendillé , et, plus que jamais, tout le monde se plaignait de lui. Enfin, à la longue, énervé, obsédé de ces perpétuel les récriminations, et les pressions féminines ne faisant d’ailleurs que s’amo nceler, il vint un moment où G..., forcé dans ses derniers retranchements, comprit que , s’il ne cédait pas, cela allait dégénérer en querelle. Il aurait sans doute trouvé quelqu’un qui se serait chargé de cette triste besogne, mais soit qu’il eût peur qu’on ne fît trop souffrir la pauvre bête ou qu’on ne tournât en ridicule sa sensibilité exagérée, il rejeta cet exp édient ; ou peut-être même, engagé dans un enchaînement de circonstances fatales, n’y songea-t-il seulement pas. Dans un accès de violence, s’il avait pu en finir d ’un seul coup, il aurait donné la mort à ce triste être, mais il était pris de terrib les appréhensions quand il se voyait accomplir froidement cet acte de cruauté. Il lui se mblait que maintenant ce serait un meurtre. Il y avait notamment des genres de mort dont la sim ple pensée lui causait l’horreur la plus indicible. Le moyen le plus expéditif et le moins barbare eût été un coup de
fusil ; mais comme le jardin, de même que la maison , était en pleine ville, G... avait peur d’éveiller l’attention des voisins et peut-êtr e même de la police par le bruit d’une détonation. Il aurait fallu une mort sourde, silenc ieuse : un coup de hache ou un coup de merlin ; mais G... se sentait défaillir rien que de songer à la brutalité sauvage de ces procédés.
V
Tout cela rendait positivement G... très-malheureux . Néanmoins il aurait peut-être encore attendu, lorsqu’un matin, après qu’il avait la veille assisté, à son cercle, à un très-alcoolique souper de joueurs, sa femme sortit tout en colère dé l’office, criant que le chat venait d’enlever un perdreau. Elle récapitu lait plus acrimonieusement que jamais le réquisitoire habituel, et traitait de sen siblerie ridicule la répugnance de son mari. G... avait combattu plus de trois mois, c’était à n ’y plus tenir. Le cerveau alourdi par les excès de la nuit, et vaincu d’ailleurs par la p ersistance inouïe particulière aux femmes, persistance semblable à la goutte d’eau de l’inquisition, qui finissait par tuer à force de tomber sur le même endroit du crâne, G.. ., tout tremblant sous une fausse apparence de résolution, monta dans sa chambre pren dre son fusil.
VI
Pour que la détonation éveillât le moins possible l ’attention du voisinage, il ne chargea que très-faiblement ; il tirerait de très-p rès. Après avoir chargé, il descendit l’escalier qui con duisait de la salle à manger au jardin, et comme le chat était à la cuisine, il dit à la bonne de le lui envoyer. La domestique remarqua à ce moment que son maître a vait la voix très-altérée. Le chat ne voulait pas sortir ; enfin, poussé, chas sé, il descendit. Le soleil donnait à pleins rayons dans le jardin ; le pauvre animal, qui, dans ce moment tragique, prenait aux yeux de l’impressionna ble G... presque l’importance d’un être humain, s’assit sans défiance et se mit, comme d’habitude, à se lécher les pattes ; puis par intervalles il regardait les arbr es, les toits, les murailles, comme s’il jouissait intimement de la chaleur et de la lumière , qui échauffaient et éclairaient toutes les choses paisibles qu’il allait quitter. Il semblait, ce jour-là, particulièrement, que cett e créature malheureuse ne demandât qu’à vivre. G... avait aussi peur d’être vu que s’il s’était ag i d’un homicide. Accroupi dans un recoin, entre l’escalier et la cit erne, son fusil armé et posé sur ses genoux, il attendait que le chat s’avançât d’un pas ou deux. Le reconnaissant animal apercevant son maître, s’ap procha de lui pour le caresser ; G... recula avec un horrible serrement de cœur. Mais le chat, sans défiance, s’avançait toujours. Lorsque son maître l’ajusta, il était presque à. bo ut portant. La pauvre créature tomba sur le flanc, et G..., tou t bouleversé, courut cacher son fusil. Mais ce n’était pas fini ! ! !
VII
Le malheureux animal était atteint dans la région d e l’occiput ; on pouvait voir sur sa peau, dont les poils était très-clair-semés à cet e ndroit, les trous sanglants des grains de plomb. La charge néanmoins avait été trop faible, et quand G..., revenu, poussa le corps de l’animal pour le mettre à l’écart, celui-ci fit ent endre, en se tordant, des miaulements de douleur à fendre l’âme. G... ne voulant pas que sa jeune femme fût témoin d e cet affreux spectacle, s’empressa d’éloigner du perron cette victime demi- morte, demi-vivante. Reléguée dans un coin, l’infortunée créature continuait de s e tordre et de miauler dans d’épouvantables convulsions. G..., qui s’était à peine senti le courage du coup de fusil, frissonna et devint plus pâle, quand il vit qu’il fallait encore agir pour a bréger les souffrances de ce malheureux. Les mains tremblantes, le front baigné de sueurs fr oides, le cerveau tout à fait troublé, il ouvrit la porte d’un petit réduit où se trouvaient les outils de jardinage, prit une pioche et frappa sur la tête de sa victime. La pioche faisait des entailles longues et béantes, mais elle était cependant trop légère p our pénétrer profondément. G..., perdant la tête de plus en plus, prit une sec onde pioche plus massive et, saisi d’une sorte de terreur furieuse, il tapait de grand s coups sur le côté du crâne qui se présentait ; mais, émoussé sans doute, ce dernier o util glissait sur la tête courte et trapue de l’animal en produisant d’atroces plaies c ontuses, sans l’achever.
VIII
Blanc comme un mort, G... s’acharna avec cette féro cité délirante qui doit s’emparer des meurtriers une fois qu’ils ont frappé les premi ers coups, et que la force entêtée de la vie s’obstine à leur résister. Sa main était mal assurée, la pointe de la pioche p as assez aiguë, et le cadavre vivace continuait ses convulsions et ses soubresaut s. A chaque coup, c’était encore d’atroces miaulements de douleur. Enfin, la pioche ayant par hasard pénétré dans la région de l’oreill e, la victime proféra un cri guttural, étranglé, suprême. Ses quatre pattes tremblèrent, p uis se roidirent... Cette fois, c’était fini. Un moment, G... resta courbé et comme affaissé deva nt son œuvre. La gueule du cadavre était ouverte, spumeuse et noi re. La langue sortait en avant, souillée de terre et de caillots de sang. Hachée pé niblement et pesamment, la tête avait creusée sa place dans le sol ! G... jeta la pioche et s’enfuit dans la maison ; il chancelait, il était de plus en plus pâle, et tout à coup, en passant devant la glace de la salle à manger, poussant un cri, il tomba comme frappé de la foudre. Dans cette glace, il venait d’apercevoir son visage tout pointillé de gouttelettes rouges... les gouttes de sang qui avaient rejailli sous les coups de pioche. Quand sa jeune femme accourut, elle trouva son malh eureux époux étendu sur le dos, les jambes écartées, les bras en croix. Les lè vres et les joues étaient violacées, une écume sanglante sortait de la bouche. Le corps roide, les muscles tétanisés, achevaient d e compléter l’ensemble de tous les horribles symptômes d’une attaque d’épilepsie.