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Histoires extraordinaires du Commandant Béchir

De
256 pages
Nous suivons le cheminement de Béchir, fils illettré d'un petit éleveur, jusqu'à sa nomination au poste de préfet. Le voyage est rude : manipulations, corruption, malversations, cynisme, sadisme, terreur, tortures... Dans ce monde sinistre, pas la moindre lueur d'espoir, et pourtant... Une petite bougie a gardé sa flamme, portée par Pierre, le maçon. Condamné à mort, il doit sa liberté à sa différence. Car, timide, contrainte, impuissante, cette "différence" est bien là, au coeur des êtres "humains".
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HISTOIRES EXTRAORDINAIRES P M C T
DU COMMANDANT BÉCHIR
J L « Ce 22 avril 2002, la présentatrice du journal
radiodiffusé annonce : est nommé au poste de préfet, le
commandant Béchir.
— Mais qui est le commandant Béchir ? » HIS T OIRES
Nous suivons le long cheminement qui a conduit Béchir, ce EXTRAORDINAIRES DU ls illettré d’un petit éleveur, jusqu’à cette fonction de haute
responsabilité. Le voyage est rude : manipulations, corruption,
malversations, cynisme, sadisme, terreur, tortures, et plus COMMANDANT BÉCHIRencore, ont été les instruments de cette promotion, acquise
avec la complicité des pouvoirs qui gouvernent la République
de Békoi. récit
Dans ce monde sinistre dominé par Béchir et les siens,
pas la moindre lueur qui annoncerait le bout du tunnel. Et
pourtant si ! Une petite bougie a gardé sa amme : elle est
portée par Pierre le maçon. Parce que sa conscience morale
a pu être plus forte que sa peur, Pierre, condamné à être
Pour béné cier exécuté, retourne la situation : il sera libéré. «
de cette chance inouïe, cet homme devait être différent » dit
un de ses tortionnaires. Timide, contrainte, impuissante cette
« différence » est bien là, au cœur des êtres « humains ».
Jean Laoukolé est Tchadien. Il est né en 1966 à Fort-Lamy
(N’djaména). Chercheur en Biologie appliquée, il travaille
actuellement dans une , Swissaid, ce qui l’amène à se
déplacer dans les régions les plus reculées du Tchad.
Ce livre est le troisième d’une trilogie parue aux Éditions
L’Harmattan : Les rebelles selon Monsieur le préfet (2010),
La démocratie humiliée (2011).
En couverture : « Help ! » peinture acrylique
de Tallafe Ahmat Dougouche, artiste tchadien.
21,50 €
ISBN : 978-2-343-05445-2
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HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR









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HISTOIRES EXTRAORDINAIRES
DU COMMANDANT BÉCHIR
Le titre fait un clin d’œil aux Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, une série de
Nouvelles qui relevent du roman policier et du roman d’horreur.HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page2
POUR MIEUX CONNAÎTRE LE TCHAD
C O L L E C T I O N D I R I G É E PA R M A R I E - J O S É T U B I A N A
Le but de notre collection est de contribuer à l’édification du Tchad moderne en permettant aux
Tchadiens de mieux connaître leur pays dans toute sa diversité et sa richesse. Nous avons publié
des travaux inédits, des documents d’archives, des traductions françaises d’ouvrages étrangers et
réimprimé des textes devenus introuvables.
D E R N I E R S O U V R A G E S PA RU S
2000 Baba Moustapha. Le souffle de l’harmattan. (PRIX ALBERT BERNARD DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES
D’OUTRE-MER)
Gérard Serre. Une nomadisation d’hivernage dans l’Ouadi Rimé (Tchad 1956).
2001 Géraud Magrin. Le sud du Tchad en mutation : des champs de coton aux sirènes de l’or noir.
(PRIX ALBERT BERNARD DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES D’OUTRE-MER)
Victor-Emmanuel Largeau. À la naissance du Tchad 1903-1913 (Documents présentés
par Louis Caron).
2002 Claude Durand. Les anciennes coutumes pénales du Tchad. Les grandes enquêtes de 1937 et
1938.
Joël Rim-Assbé Oulatar. Tchad. Le poison et l’antidote. Essai.
2003 Le Tchad au temps de Largeau 1900-1915 (photographies, dessins).
Al-Hadj Garondé Djarma. Témoignage d’un militant du Frolinat.
Bichara Idriss Haggar. Tchad. Témoignage et combat politique d’un exilé.
2004 Marie-José Tubiana. Parcours de femmes. Les nouvelles élites : entretiens.
2005 Les contes oubliés des Hadjeray du Tchad recueillis et édités par Peter Fuchs, traduits de
l’allemand par Hille Fuchs.
Alain Vivien. N’djaména naguère Fort-Lamy, histoire d’une capitale africaine.
2006 Zakaria Fadoul Khidir. Le chef, le forgeron et le faki.
Lidwien Kapteijns. Mahdisme et tradition au Dar For. Histoire des Massalit 1870-1930,
traduit de l’anglais par Geneviève d’Avout et Joseph Tubiana.
Mahmat Hassan Abakar. Chronique d’un enquête criminelle nationale.
2007 Oumar Djimadoum. Un vétérinaire tchadien au Congo.
Contes Toubou du Sahara recueillis au Niger et au Tchad par Jérôme Tubiana.
Antoine Bangui-Rombaye. Taporndal. Petites chroniques du pays gor et d’ailleurs.
Bichara Idriss Haggar. François Tombalbaye 1960-1975. Déja, le Tchad était mal parti.
Arnaud Dingammadji. Ngarta Tombalbaye. Parcours et rôle dans la vie politique du Tchad
(1959-1975).
2008 Hommes sans voix. Forgerons du nord-est du Tchad et de l’est du Niger. Textes réunis
par Marie-José Tubiana.
2008 Louis Caron. Au Sahara tchadien. L’administration militaire au moment de l’Indépendance.
Borkou - Ennedi - Tibesti 1955-1963.
2010 Jean Laoukolé. Les rebelles selon Monsieur le préfet.
François Besnier. Moussoro. Cent ans déjà.
2011 Jean Laoukolé. La démocratie humiliée. Le référendum de la République de Bekoï dans le
canton Hillé Chingnaka.
2013 Hissein Idriss Haggar. Des Grottes du Darfour à l’exil. Chronique d’une lutte inachevée.
2014 Ahmad Allam-Mi. Autour du Tchad en guerre : tractations politiques et diplomatiques
1975-1990.
Bichara Idriss Haggar. Les partis politiques et les mouvements armés de 1990 à 2012.
D A N S L A C O L L E C T I O N B I B L I OT H È Q U E P E I R E S C
( e n c o l l a b o r a t i o n a v e c l ’ A R E S A E )
2006 Marie-José Tubiana. Carnets de route au Dar For 1965-1970.HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 15/01/15 14:48 Page3
POUR MIEUX CONNAÎTRE LE TCHAD
JEAN LAOUKOLÉ
HISTOIRES
EXTRAORDINAIRES DU
COMMANDANT BÉCHIR
récit











































Le présent ouvrage
a été soumis à l’Association
« POUR MIEUX CONNAÎTRE LE TCHAD »
qui en a confié la révision
à Annette CARAYON et Marie-José TUBIANA






















































CONCEPTION GRAPHIQUE & MISE EN PAGE – ANNE LEBOSSÉ









































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05445-2
EAN : 9782343054452
HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page5
À
Feu Nelson Mandela,
Me Abdoulaye Wade,
Feu Thomas Sankara,
Feu Patrice-Emery Lumumba,
Feu Kwame Nkrumah.HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page6
Ce récit est une fiction. Toute ressemblance avec des faits
ou des personnages existants ou ayant existés ne
serait que pure coïncidence.HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page7
I
HISTOIRE PREMIÈRE
La République de Békoï, un pays aux confins de l’Afrique
noire, accède en 1960 à la souveraineté nationale sans effusion
de sang. Mais, sitôt après, le premier président, d’obédience
chrétienne, un instituteur dit-on, instaure une dictature. En
1963, il décrète le parti unique et s’ensuivent arrestations et
condamnations à mort d’un certain nombre d’opposants. Très
vite cet autocrate doit faire face à de violentes émeutes dans
tout le pays, qui sont réprimées par son armée. En 1965, une
révolte dans le centre du pays s’étend et embrase le Nord en
son entier, là où les populations sont en grande partie
musulmanes.
Le règne de ce président dure quinze ans. En 1975, coup
d’État : le président est assassiné. Un autre homme du Sud, un
haut gradé de l’armée, sorti des geôles du précédent despote,
chrétien tout comme lui, occupe à son tour le fauteuil
présidentiel. Mais son régime militaire ne parvient pas à restaurer
l’ordre. En 1979, la guerre civile éclate dans la capitale.
Comme une vraie tumeur, les affrontements se généralisent et
gangrènent le pays qui se retrouve fragmenté en petites
unités : Nordistes et Sudistes se tournent le dos ; victoire du repli
identitaire : chacun chez soi. Le sang coule dans tout le pays ;HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page8
8 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
la barbarie, l’horreur. En un clin d’œil, les infrastructures
sociales de base, l’économie, les systèmes de communication,
régressent et sont réduits à rien. Entre gens du Nord et gens
du Sud, la fracture s’approfondit et devient infranchissable
séparation. Un pays sans gouvernail qui longtemps est resté
sans gouvernement.
Durant cette période de troubles, les groupes
politico-militaires se multiplient de telle façon que personne ne peut plus
en dire le nombre exact. Chaque groupuscule armé occupe
une portion de territoire sur laquelle il impose sa loi, vivant
de battues et de prédations qui exténuent les populations déjà
très pauvres. Les alliances se nouent, se dénouent, se
renouent, en vain. Sous l’égide de la communauté
internationale, les belligérants volent de conférence en conférence, de
négociation en négociation. On voudrait trouver une
solution, mettre fin à la guerre, réconcilier les frères ennemis, mais
sans succès. On signe cent accords de cessez-le-feu qui font
tous long feu ! Quelques semaines après un compromis, la
guerre reprend, endeuillant le peuple, affamant les pauvres,
poussant des milliers de gens à l’exil. Mais tout cela,
semblet-il, laisse indifférents les principaux acteurs de ce grand jeu.
Des accords aboutissent un jour, et apparaît un
gouvernement d’union nationale. Le deuxième chef d’État, le militaire
issu du sud, cède le trône à un Nordiste, un chef traditionnel
musulman. Mais l’un des acteurs, ministre de la Défense du
gouvernement, rompt la trêve, et les affrontements
reprennent de plus belle. Les Békoïens, dit-on, sont épris de paix et
de justice ! Le ministre, chassé de la capitale, revient un peu
plus tard et s’empare du pouvoir avec l’aide de la France et des
États-Unis qui considèrent ce conflit comme un des enjeux de
la Guerre froide. Sans attendre, le nouveau Raïs, Nordiste et
musulman, instaure une dictature, l’une des plus implacables
de son siècle. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page9
I. HISTOIRE PREMIÈRE 9
Au début des années 1990, après le discours fameux d’un
président français, ce tyran est renversé avec l’aide de… ses
parrains ! Encore eux ! Le nouveau dirigeant, ex-lieutenant du
dictateur déchu, Nordiste et musulman comme lui, proclame
la démocratie. Au peuple, il ne promet pas la richesse mais
seulement la liberté. Et ce peuple, si longtemps soumis, jubile,
crie de joie, applaudit, sûr de tourner enfin les pages
épouvantables d’une histoire sinistre, sûr d’ouvrir une fenêtre sur
l’avenir, soulagé de se débarrasser des démons de la division. La
République de Békoï, à l’instar d’autres nations, organise sa
conférence nationale qu’elle décrète « souveraine », même si
une partie du pays est à feu et à sang, occupée par les
partisans du despote déchu !
Présents aux assises de la conférence, les principaux
seigneurs de guerre brûlent les armes pour, disent-ils, honorer le
retour à la paix : il faut tout oublier du passé, se pardonner
mutuellement, enterrer la hache de guerre, repartir sur de
nouvelles bases. Les Békoïens quittent la Conférence
nationale avec une feuille de route que l’on remet au Raïs. Un
conseil de transition est désigné en lieu et place du parlement.
Un nouveau gouvernement est formé, dirigé par un Premier
ministre élu pendant la conférence nationale. Le peuple y
croit et espère mener enfin une existence paisible, humaine.
C’est le printemps des partis politiques : tous ceux qui se
voient un destin de présidentiable en créent un. Les syndicats
se mobilisent, ils défendent les intérêts des travailleurs sur
toutes les radios. Les journaux indépendants foisonnent, les
associations prolifèrent : l’une pour développer un canton, un
village, l’autre pour lutter contre d’intolérables abus, une
autre pour promouvoir les droits de l’Homme. Et quelques
radios privées sont même autorisées à émettre en modulation
de fréquence. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page10
10 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
Paradoxalement, on enregistre cent assassinats politiques,
mille arrestations arbitraires, sur fond de régionalisme ou de
tribalisme ! La laïcité et l’unité de l’État, deux des fondements
revendiqués du pouvoir, sont plus que jamais menacées.
Même si cela n’est pas clairement dit, l’islam devient religion
d’État, tout simplement parce que le Raïs en tient compte
dans ses actes quotidiens. Le Raïs s’appuie sur les musulmans
pour régner, conscient qu’ils peuvent l’aider à gagner les
élections à venir. Les résolutions de la Conférence nationale en
prennent alors un coup ! Le Raïs et les siens y voient tout
simplement une menace pour leur pouvoir. Le Raïs en met de
côté les conclusions pour n’en faire qu’à sa tête. Par un
mécanisme dont il détient seul le secret, il réussit à se séparer du
Premier ministre de la transition et en installe un deuxième,
un béni-oui-oui facile à manipuler.
Secoué, interpellé, décrié, le régime plie mais ne rompt pas.
Pour faire face, le Raïs use et abuse de menaces,
d’intimidations, d’assassinats, achetant les consciences et faisant jouer la
corruption. Il crée des partis satellites et, à leur tête, il place des
généraux sans troupes qui, au bout du compte, se rallient à son
propre parti. Il met en place des syndicats fantômes et des
associations de défense des droits de l’Homme tout aussi
moribondes ! Désordre total, cacophonie assourdissante !
Une dizaine d’années plus tard, le constat est amer : sur le
fond, rien n’a changé. La guerre a paralysé l’économie, mis le
pays à genoux, laissé des milliers d’handicapés, endeuillé et
affamé des milliers de familles. « Avec ce régime, nous
sommes passés du même au pareil », entend-t-on dire.
Certains citoyens regrettent même le dictateur précédent,
renversé par ce soi-disant démocrate ! Les larmes continuent de
couler ; le sang aussi. Persécutés, des citoyens entrent en
rébellion et menacent le pouvoir. Tous les Békoïens sont indignésHISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page11
I. HISTOIRE PREMIÈRE 11
des exactions sans fin. Mais la France, à chaque fois, intervient
et repousse l’échéance. Nombre de citoyens, dont des
intellectuels, prennent ou reprennent la route de l’exil politique.
Les dirigeants ont un sport favori : le détournement des
deniers publics. Les fonctionnaires ne sont plus payés, les
brigands écument le pays, la pauvreté touche plus de la moitié de
la population. La misère est particulièrement criante dans le
monde rural : plus de quatre-vingt-cinq pour cent des gens
sont démunis de tout, abandonnés à tous les maux. Seuls les
membres du clan sont à l’aise. Ils monopolisent l’armée,
l’administration, les affaires, abusant de tout et de tous. Cette
invraisemblable dérive monarchique fait couler beaucoup
d’encre, mais rien n’y fait : « le chien aboie, la caravane
passe », disent-ils là-haut…
Ce pouvoir qui s’enkyste, plus personne ne le supporte. Il
est honni de tous, au Nord comme au Sud, à la ville comme
à la campagne. Cependant, le Nord (plus de la moitié du
pays), devient la chasse gardée du régime. Rares sont les
opposants qui osent y mettre les pieds, à moins qu’ils ne soient
proches du pouvoir. « Cette démocratie est une façade »,
déplorent nombre d’acteurs.
Entre 1995 et 2002, au nom de cette démocratie, la
République de Békoï organise plusieurs élections. En 1995, un
référendum constitutionnel. En 1996, la première
présidentielle. En 1997, des élections législatives. En 2001, la deuxième
présidentielle. Étonnement : le parti au pouvoir gagne toutes
ces consultations ! Et souvent, avec des scores dignes des pays
à parti unique ou de l’ancienne Union Soviétique. Un
paradoxe pour ce régime détesté ! À chaque fois, l’opposition
dénonce des parodies d’élections.
Paradoxe encore : le Raïs et les siens, principaux bourreaux,
se posent en victimes !HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page12
12 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
— Vous ne nous aimez pas, reprochent-ils aux autres
communautés.
— Oui, c’est vrai, les autres ne vous estiment pas pour le
pain noir qu’ils mâchent depuis que vous êtes à la tête de ce
pays. On ne vous aime pas, mais vous gagnez toutes les
élections ! lui répond-t-on.
— Comment aimer celui qui retourne tout contre toi,
même ta joie ? Quand tu ries, ils s’irritent, te demandent
pourquoi, et soutiennent que tu te réjouis de leurs malheurs !
Quand tu pleures, tousses ou éternues, c’est la même
question, la même interprétation ! Quand ton regard croise le leur,
ils s’emportent et crient que tu les suspectes ! Quand ta fête
coïncide avec leur malheur, ils disent que tu te réjouis de leurs
épreuves. Et quand le contraire se produit, ils trouvent cela
normal, dansent et chantent librement ! Tout est pour eux
occasion de s’enrichir et de torturer les autres. Est-ce pour
mieux asseoir leur pouvoir injustement acquis ? murmure
discrètement la majorité des citoyens.
— Oui, ceux au pouvoir vivent entre eux et se considèrent
comme des gens d’un autre monde, des citoyens au-dessus de
la loi, des extraterrestres… Ils ont toujours raison. Tout leur
appartient. On évite à tout prix d’avoir affaire à eux. Sinon,
ils exigent des sommes faramineuses pour dommages et
intérêts. Ils ne suscitent que méfiance. Personne ne veut manger
ou sortir avec eux pour ne pas être victime de leur colère à on
ne sait quelle occasion… Voilà ce qui se dit partout.
La tension perdure jusqu’au 22 avril 2002. Ce jour-là, à
treize heures, la chaleur est accablante. La méningite, apparue
dans la capitale depuis plusieurs semaines, fait des ravages, et
comme toujours, ce sont les enfants qui paient le plus lourd
tribut. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page13
I. HISTOIRE PREMIÈRE 13
Ce mal étourdit jusqu’au personnel médical ! Pas une
heure sans qu’un hôpital n’enregistre un cas ! Seules les
Organisations Non Gouvernementales ont les moyens de
soulager les populations de ce fléau. Leurs véhicules, identifiables
par leurs emblèmes, passent en tous sens, acheminant
médicaments, vaccins, personnels ou malades. On interpelle le
Ministre de la santé :
— Pour venir à bout de cette maladie il faut des dispositifs
de soins très importants, mais seuls nos partenaires, ONG et
organismes des Nations Unies, sont aujourd’hui sur le terrain.
Leurs actions ne représentent pourtant qu’une goutte d’eau
dans la mer. La contribution nationale, elle, se fait attendre.
Et les coupures d’électricité ont des conséquences
dramatiques ! Sans électricité impossible de conserver les vaccins !
Dans les quartiers chauds, en raison des salaires payés avec
retard, les bars sont loin d’être pleins et les buveurs de bière
sont contraints de revoir leurs exigences à la baisse : rares sont
ceux qui exigent les fameuses « bien tapées », les bouteilles
réfrigérées et bien fraîches.
Malgré la canicule, les rues fourmillent de monde. Parmi
la foule, des quantités de bambins, tout contents, jouent au
milieu des animaux, dont de nombreux chiens en liberté.
Souvent agressifs, ces chiens sont inquiétants avec leurs crocs
acérés et leur regard sauvage. Parfois, ils aboient d’un coup,
comme piqués par une crise inexpliquée. Ne sont-ils pas un
vrai danger pour les habitants de la capitale ?
Dans les rues, ce 22 avril 2002, il y a aussi beaucoup de
femmes accompagnées d’enfants ; elles portent un récipient
sur la tête, un sur une voiture à bras, et un à la main ou sous
l’aisselle. Tout ce monde-là va chercher de l’eau. L’eau, rare
dans ce pays ! Ces femmes et ces enfants ne craignent-ils pas
la canicule, la méningite ? Sont-ils même informés desHISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page14
14 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
mesures à observer pour se protéger de l’une comme de
l’autre, surtout en temps d’épidémie ? Les services chargés de la
lutte contre la méningite diffusent de brefs messages à la radio
nationale que seule écoute une petite frange de la population.
Ces femmes et leurs enfants vont chercher de l’eau
jusqu’au fleuve qui longe la capitale. D’autres vont vers les
domiciles privés pourvus de puits traditionnels ou de pompes
actionnées à la main. Les revendeurs d’eau, eux, spéculent.
L’eau : un vrai bien de luxe. Personne ne se soucie de sa
qualité, l’important est d’en avoir.
Quant à l’électricité, voilà des années que perdurent ces
délestages mortels qui, pourtant, devraient interpeller les plus
hauts responsables. Dans les services administratifs, tous les
ans, au moment des fortes chaleurs, c’est la même désolation :
tous les jours des coupures d’électricité. Vers les onze heures,
les bureaux deviennent de vrais fours et sont désertés par les
employés. La plupart repartent chez eux, et les quelques
restants s’installent dans la cour, sous l’ombre des arbres, où ils
parlent à vous en casser la tête. Reviennent sans cesse les
nominations d’incapables à des postes de responsabilité,
l’éternel retard des salaires, la promotion des nullards ; des
nullards de tout poil promus en raison de leurs seuls liens de
parenté avec le Raïs ou avec un des seigneurs du pouvoir, ou
encore parce qu’ils ont défendu avec passion les intérêts du
régime. On évoque des cas de détournements des deniers
publics, on s’indigne de l’impunité, on se plaint de
l’insécurité qui va croissant ; une insécurité qu’entretiennent les
hommes en treillis…
— Mais que veulent-ils, nos dirigeants ? Inventer un pays
qui vivrait dans les ténèbres ? Pourquoi ces incessantes
coupures d’électricité ?HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page15
I. HISTOIRE PREMIÈRE 15
— Non, ce n’est pas possible ! reprennent certains en
balançant la tête, mais, s’ils y arrivent ce sera vraiment un
scoop ! Une chose inédite dans le siècle qui est le nôtre !
La direction de la Société en charge de la production et de
la distribution de l’eau et de l’électricité dit et redit qu’elle sert
la ville au compte-gouttes, qu’elle suit le calendrier prévu.
Dans les faits, la plus grande partie de la ville ne reçoit rien,
mais certains quartiers sont mieux desservis que d’autres !
— Mon Dieu, pourquoi cette discrimination !
s’irrite-ton. Mais, personne ne répond.
La rumeur dit que, pour ne pas manquer d’électricité, il
suffit d’être sur le même réseau de branchement que l’un des
secteurs considérés comme stratégiques. Mais, très peu ont
cette chance ! D’où la frustration des abonnés. Frustration qui
emplit les programmes de radios et les colonnes des
journaux de violentes critiques contre le pouvoir. Avec verve, les
usagers dénoncent la discrimination, l’impéritie des agents,
tout comme la vétusté des machines héritées de la
colonisation.
À vrai dire, ce sont les branchements parallèles effectués
par les seigneurs au pouvoir qui concentrent toutes les
critiques, leur façon de bénéficier gratuitement de l’eau et de
l’électricité ! Voilà comment ils produisent des kilos de glace
et rafraîchissent leurs fruits et leurs légumes. Et, mieux
encore, ils exigent que leurs quartiers soient continument
desservis, de jour comme de nuit ! Contre ces détournements, la
direction de la Compagnie d’eau et d’électricité ne peut rien.
Aucun de ses techniciens ne s’aventure chez ces citoyens
audessus de la loi pour démanteler leurs installations illégales,
souvent montées avec du matériel de piètre qualité. Quand un
technicien ose le faire, ces dirigeants d’un autre monde le
menacent et les plus durs le tabassent ! Mais la justice est inca-HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page16
16 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
pable d’interpeller les agresseurs. La victime est le plus
souvent abandonnée à son triste sort, grièvement blessée ou
même handicapée à vie. Voilà pourquoi personne ne veut
prendre le risque d’intervenir.
Ces hors-la-loi n’acceptent jamais qu’un délestage
survienne dans leur secteur. Quand une coupure se produit, ils
ne cherchent pas à en comprendre la raison. C’est pour eux
une humiliation, un défi à leur autorité, une tentative de
déstabilisation du pouvoir… Cela leur met la rage au cœur et
ils réagissent en vrais barbares : ils mobilisent une horde de
chiens de guerre qu’ils surarment comme s’ils allaient à
l’affrontement ; et ils font irruption dans les locaux de la
direction générale de la Société d’électricité. La panique s’installe,
les techniciens courent rétablir le courant dans leur zone.
C’est un réflexe : satisfaire les exigences de ces seigneurs hors
du commun. Et c’est ce qui préserve leur vie.
Voilà ce qui explique que certains quartiers soient mieux
servis en électricité que d’autres. Les journaux, les associations
de défense des droits de l’homme, les consommateurs, les
partis politiques, tout le monde voit là une grave dérive. Tous
hurlent leur colère contre le pouvoir dictatorial qui est à
l’origine de ces pratiques inadmissibles ! La presse privée, de son
côté, explique que ces pratiques engendrent pour le pays
d’énormes pertes.
— Nos dénonciations sont des coups d’épée dans l’eau !
conclut-elle face à l’indifférence du gouvernement.
Dans les cercles avertis, on fait état d’un plan de
redressement du secteur de l’énergie :
— Oui, ce plan existe. Il est soutenu et financé par les plus
grandes institutions financières internationales, dont la
Banque mondiale. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page17
I. HISTOIRE PREMIÈRE 17
Mais, la situation empire d’année en année. On suppose
même que les obstacles à la réalisation de ce projet viennent
de milieux proches du pouvoir qui réalisent d’importants
bénéfices avec le trafic des carburants et des générateurs. Le
gouvernement aurait-il pour politique de protéger les intérêts
particuliers ?
Parfois, excédés, ou pour amuser la galerie, les
parlementaires s’en mêlent. Ils consacrent alors une session entière à la
question. Pendant ces séances d’interpellation du
gouvernement, la capitale se fige ; partout, silence absolu. Même dans
les buvettes ! Les oreilles sont collées aux transistors et les
privilégiés concernés ont les yeux rivés sur le petit écran. Le
ministre de l’Énergie explique :
— Écoutez…
Mais rien d’autre que ce sempiternel bla-bla-bla lassant !
s’écrie-t-on après quelques minutes.
— Non, personne ne s’enrichit dans cette situation !
continue le ministre.
Mais il ne convainc personne et, à la fin de la séance, la vie
reprend son cours. Beaucoup de citoyens soupirent de
chagrin et tous se moquent du ministre. Les gens se sentent
trahis ; on s’indigne des mensonges des dirigeants :
— L’année dernière, son prédécesseur a raconté les mêmes
balivernes. La main sur le cœur il a juré qu’il allait remédier à
tout cela, il a même fixé des échéances. Au bout du compte,
ses promesses n’ont pas été tenues et les faits perdurent. Cette
année, le ministre a fait du « copié-collé » : c’est le discours de
son prédécesseur qu’il a relu ! Alors à quoi peut-on s’attendre ?
À rien, absolument à rien ! Il y aura encore des lamentations
sans fin, et le Parlement reprendra son interpellation comme
s’il découvrait la situation !… C’est la roue infernale des
malheurs du peuple ! HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page18
18 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
Les responsables font la sourde oreille. Aucun d’eux ne
démissionne. Le Raïs, lui, reste muet. Peut-être parce que sa
vie n’est en rien affectée. Son palais est un des points
stratégiques de la ville, avec l’hôpital, l’aéroport et la radiodiffusion
nationale.
Dans cet enfer, seules les affaires des vendeurs de carburant
et de générateurs prospèrent. Les prix doublent ou triplent !
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres… »
Ce 22 avril 2002, à treize heures, le calme règne dans la
salle d’attente du ministère de l’Intérieur. Aucun des deux
ventilateurs enserrés au plafond ne tourne et le climatiseur
rouillé est couvert de poussière : voilà belle lurette qu’il ne
fonctionne plus ! Les volets sont ouverts, les rideaux tirés sur
les côtés. Un homme en tenue militaire est calé dans un vieux
canapé ; il est le seul à avoir un béret bleu visé sur la tête :
aucun doute, c’est un gendarme. Oui, ici, les gendarmes
portent des bérets bleus. Et, sur ses épaulettes, le grade de
commandant. Quoique transpirant horriblement, il semble à
l’aise, le visage détendu. Mais, il a l’air songeur. Soudain, la
porte du bureau du ministre s’ouvre et apparaît une dame de
petite taille, très correctement habillée.
— Commandant Béchir, appelle-t-elle d’une voix douce
qui se veut pleine de charme.
Le militaire se lève d’un coup.
— C’est bien moi.
— Tenez, le ministre me charge de vous remettre ce
document et de vous dire que, de retour chez vous, vous ne
manquiez pas d’écouter le journal parlé de 14 heures 30.
— Merci, madame !
Il prend alors dans sa poche un billet qu’il tend à la dame :
— Voilà, c’est pour votre taxi ! dit-il avec un grand sourire.
Et Béchir plie le document qu’il met dans l’autre poche. HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page19
I. HISTOIRE PREMIÈRE 19
— Au revoir et pleins succès dans votre nouvelle mission !
lui dit-elle avec un grand sourire.
Sorti du ministère, Béchir ne parle à personne, pas même
aux enfants-mendiants qui lui tendent la main. Il s’engouffre
dans la cabine de son pick-up Toyota et démarre en hâte. Une
demi-heure après, il se retrouve au centre-ville au cœur d’un
quartier crasseux, non loin d’un marché. Là, le commandant
Béchir s’arrête. Il est quatorze heures passées. Il se dirige vers
l’entrée d’une cour où les enfants qui jouaient devant une
devanture se dispersent d’un coup ! Comme s’ils craignaient
ce militaire. Dès qu’il est dans la cour il lance :
— Salâm alêk, salâm alêk !
— Entrez, répond une voix de femme.
Béchir traverse un hangar à la hâte, puis il entre dans le
salon où il s’affale sur le tapis.
— Où est mon transistor ? réclame-t-il aussitôt, regardant
à gauche, à droite.
— Pourquoi ? Tout de suite la radio ? Et moi, alors ?
répond la femme.
— Une information importante me concernant va être
annoncée à la radio, lui dit-il.
— Ah bon ?
— Appelle notre voisin pour qu’il me lise ce papier, dit
Béchir. Tiens,
— Mais tu sais bien que moi non plus je ne sais pas lire,
alors pourquoi me le montrer ? Et sans plus attendre elle sort.
Seul, Béchir capte la radio de Békoï et attend, laissant son
regard errer sur ce qui l’entoure. C’est une pièce d’environ
seize mètres carrés qui ne contient rien d’extraordinaire : une
armoire bourrée d’ustensiles de cuisine, un téléviseur à l’abri
de la poussière, un ventilateur, un petit réfrigérateur et une
radiocassette. Le néon encastré au plafond n’est pas allumé.HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page20
20 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
— Salâm alêk, entend-il.
— Entrez.
C’est son voisin qui est déjà là.
— Mon cher, lis-moi ce papier.
L’homme commence sa lecture et, relevant la tête :
— Ce papier, c’est le décret qui te nomme préfet.
Au même moment, le présentateur du journal annonce la
lecture d’un décret :
— Sont nommées aux postes de responsabilité ci-dessous
indiqués, les personnalités ci-après désignées : Préfecture
du…, Préfet : commandant Béchir…
Les youyous de sa femme ameutent le voisinage, et la fête
commence.
Mais qui est le commandant Béchir ?HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page21
II
L’ENFANCE DE BÉCHIR
Béchir est le troisième enfant d’un riche éleveur polygame,
père de dix-huit enfants. Ses parents habitent une bourgade
du nord, au cœur du désert. Leur région administrative, la
plus vaste du pays, a une faible densité de population. Les
précipitations y sont rares et très irrégulières. Il arrive même
qu’il ne pleuve pas pendant des années ; la végétation y est
donc peu abondante, surtout constituée de plantes xérophiles
clairsemées mais nourrissantes pour le bétail.
Les nombreuses oasis de la région natale des Béchir sont
propices à l’agriculture : la région est connue pour ses dattes,
elle l’est aussi pour ses dromadaires et ses chèvres. Quand un
visiteur parcourt ce pays, il est tout autant impressionné par
les caravanes de chameaux que par les dunes de sable au soleil
couchant.
Bref, dans la contrée des Béchir tous ces contrastes peuvent
étonner et plaire. Beaucoup pensent que la région pourrait
être le lieu d’un tourisme florissant. Mais, hélas…
Béchir ignore sa date de naissance. Quand on l’interroge il
répond :
— L’année de ma naissance a été marquée par des
bourrasques de vent sans précédent, mais ma mère tenait à accou-HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page22
22 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
cher auprès des siens dont le village n’était qu’à quelques
heures de celui de mon père. Chaque fois que, presque à
terme, elle se décidait à partir, la bourrasque l’obligeait à
rester. Un matin, on constate une accalmie et les miens pensent
alors que c’est le moment pour elle de partir. À peine
dépassée la dernière case, voilà que le vent reprend avec une telle
violence qu’elle est contrainte de rebrousser chemin. Deux
jours plus tard, elle donne naissance à un garçon : c’était moi.
Après cet heureux événement, le village a connu une série
de drames, à commencer par le décès de ma mère. Cinq jours
plus tard, est tombée l’unique pluie de l’année, suivie d’une
grande razzia sur le village. Les « écumeurs » sont repartis avec
plus de deux cents chameaux dont une cinquantaine
appartenant à mon père. Cette même nuit, un mystérieux tourbillon
de sable a effacé la trace des voleurs si bien que les recherches
n’ont rien donné. Pendant la saison sèche qui a suivi, une
épidémie de rougeole s’est abattue sur les enfants et ne m’a pas
épargné. Et, pour avoir survécu à ce drame, les miens m’ont
donné le surnom de « Calamité » finit-il en riant.
Béchir n’a pas fait l’école des Blancs. À l’époque, les
parents qui voulaient scolariser leur enfant, devaient le
conduire au chef-lieu de canton, à plus de vingt kilomètres du
village. Les parents de Béchir jugeaient que cela faisait trop
pour les frêles jambes de leur fils. À vrai dire ils s’étaient
plutôt laissé influencer par les intégristes qui affirmaient que
l’enseignement du français inculquait aux enfants les idéaux
chrétiens ! C’est la raison pour laquelle les gens confiaient leurs
enfants aux marabouts qui leur apprenaient le Coran.
Dès sa quatrième année, le petit Béchir intégra un des
groupes du village qui répétaient les versets coraniques sans en
comprendre le sens. Il les déformait comme beaucoup
d’écoliers. Il n’était pas très bon élève, le maître le battait, si bienHISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page23
II. L’ENFANCE DE BÉCHIR 23
qu’il en vint à haïr ce marabout. Pour échapper aux coups, il
feignait d’être malade et restait auprès de sa mère. Mais le
maître comprit vite le manège et s’en plaignit auprès du père
qui, en homme rigoureux, contraignit le petit Béchir à
réintégrer son groupe.
Outre l’école, le petit Béchir devait aussi conduire le
troupeau au pâturage et, de temps en temps, faire aussi les corvées
d’eau et de bois. Adulte, il se maria à Zénaba, sa cousine, la
fille du frère aîné de sa mère. Avec cette union, Béchir,
respectait le choix de sa génitrice. Le mariage fut grandiose, à la
mesure du rayonnement des deux familles, et fut célébré avec
faste pendant une semaine dans trois villages différents ! Pour
le voyage de noces, le père de Béchir souhaitait que le couple
se rendît dans le chef-lieu de la préfecture, chez l’oncle
Moussa, un commerçant de renom, bien connu dans les
hautes sphères de l’État et apprécié par les seigneurs du
pouvoir pour son militantisme au sein de leur parti.
À l’époque où Béchir s’est marié, c’était un homme de leur
région qui dirigeait le pays. Ce Raïs, dictateur sans scrupule,
ne favorisait que les siens. N’importe quel va-nu-pieds de son
sérail pouvait se retrouver à un poste de responsabilité sans
rapport avec ses compétences. Ces gens-là dominaient
l’administration ou l’armée et faisaient main basse sur tout ce qui
était profitable dans le pays. La mère de Béchir le savait, et
pensait que son fils pourrait trouver là de quoi vivre bien. Elle
parla de Béchir à Moussa, le marchand, l’oncle de son mari,
chez lequel Béchir et son épouse devaient aller en voyage de
noces. Moussa donna son accord :
— Tu as raison, au lieu de moisir au village, mon neveu
pourrait gagner suffisamment d’argent pour toute la famille.
Oui, j’accepte de l’aider et je ferai tout pour qu’il travailleHISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BECHIR_Mise en page 1 14/01/15 10:30 Page24
24 HISTOIRES EXTRAORDINAIRES DU COMMANDANT BÉCHIR
dans la douane, la police, la gendarmerie ou l’administration.
Peut-être pourra-t-il même devenir sous-préfet…
Et voilà comment bascula la vie de Béchir.
Moussa avait deux atouts majeurs : il faisait partie du
même clan que le Raïs et, comme il militait aussi au sein du
parti au pouvoir, il connaissait tous les seigneurs du régime. Il
avait donc accès aux plus influents.