Historiettes baguenaudières

Historiettes baguenaudières

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Français
176 pages

Description

PAQUIER : — Là, là ! espérez en Dieu, il vous assistera ; il assiste bien les Allemans qui ne sont pas de ce païs-cy.
(DE CYRANO-BERGERAC, le Pédant joué).

L’autre année, par la Normandie, nous voyagions, Jules M...., de l’école des chartes et moi, pour remplir une ancienne promesse que nous nous étions faite. C’est un fort savant garçon, je vous jure, et vous le savez sans doute comme moi. Je me démenais des pieds et des mains pour lui faire de mon mieux, ignorant que je suis, les honneurs de ma province.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 23 septembre 2016
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EAN13 9782346102693
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Langue Français

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Charles-Philippe de Chennevières-Pointel
Historiettes baguenaudières
ERRATA
Page 10 ligne 30 : n’aurait fait,lisez: n’aurait dû faire.
— 18 — 19 : tirer après la corde,lisez: tirer la corde.
— 19 — 1 : aux ponts,lisez: aux points.
— 53 — 7 : j’aurai pensé,lisez: j’aurais pensé.
— 54 — 19 : fermeté pieuse,lisez: fermeté sérieuse.
— 71 — 34 : émieller sa voix,lisez: emmieller sa voix.
— 88 — 1 : tasses miancopiques,lisez: tasses microscopiques.
— 94 — 31 : voisin de trente ans passés,lisez: de trente ans passés.
— 119 — 30 : en finissant détourner,lisez: en finissant, détourne.
LE CURÉDE MAUBOSC
PAQUIER : — Là, là ! espérez en Dieu, il vous assistera ; il assiste bien les Allemans qui ne sont pas de ce païs-cy. (DE CYRANO-BERGERAC, le Pédant joué).
L’autre année, par la Normandie, nous voyagions, Ju les M...., de l’école des chartes et moi, pour remplir une ancienne promesse que nous nous étions faite. C’est un fort savant garçon, je vous jure, et vous le savez sans doute comme moi. Je me démenais des pieds et des mains pour lui faire de mon mieux, ignorant que je suis, les honneurs de ma province. Nous allions de village en village, les livres de M. de Caumont à la main, furetant chacune des vieilles églises, interr ogeant qui nous pouvions, les sacristains et les curés. Le voyage était charmant, fort aventureux comme vous jugez, et pour ne m’en rien gâter, je m’épargnais jusqu’au souci d’en rien recueillir. Le journal m’était pourtant dévolu, les notes sur les lits d’a uberge et les rencontres en grand chemin ; mais comme d’ordinaire je m’en rapportais à une mémoire très faillible qui m’a trop souvent fait mordre les pouces au retour, du peu qu’elle avait gardé. Le souvenir au coin du feu épure si bien ce qu’on peut ramasser de petites aventures en un tel voyage ! et je comptais à dire vrai, là dess us pour occuper mon pauvre hyver. Jules M...., par bonheur et aussi par nécessité de son métier, se montrait autrement scrupuleux que moi. Il notait et renotait corniche par corniche, mesurant les jubés, sondant les cryptes, supputant les architraves et c omptant ses pas aussi, comme un bourgeois de Dijon.
Nous voilà donc sortis de Domfront, un beau matin d e septembre, sur de méchants bidets de louage qui ne nous servaient véritablemen t qu’à ne pas tremper nos genoux dans les ornières, mais qui, rasant de trop près le bord des chemins creux, nous accrochaient, comme il advint à Absalon, la coiffur e ou les traits du visage aux pommiers et aux coudraies plantés dans les haris. On arriva vers dix heures à Troutel, où nous déjeun âmes d’un poulet et de galettes de sarrasin, et l’église visitée, dans laquelle nou s passâmes près d’une heure à déchiffrer quelques grandes dalles tumulaires un pe u moins effacées par les genoux des gens en prière que celles que nous avions vues la veille si nombreuses à Carrouges. Nous reprîmes notre route vers Maubosc, dont le petit clocher ardoisé nous apparut enfin derrière son chêne centenaire, à deux heures bien passées de la relevée. J’ai mesuré, comme tant d’autres, avec mon bâton, le chêne sacré d’Allouville dans l’autre Normandie ; le chêne de Maubosc, moins connu, n’est pas loin de le valoir. La porte basse de l’église se trouvait, par hasard, ouverte, et un personnage, que nous jugeâmes sans peine être le sacristain, s’ y évertuait, seul et à grand bruit, à ranger bancs et chaises, à épousseter le lutrin, à redresser les cierges pour l’office du lendemain qui était un dimanche. Nous le jugeâmes s acristain sur sa besogne et non sur sa mine, car il avait bien la figure pleine de bénignité, mais la taille haute, droite et roide et l’encolure d’un vrai soldat plutôt que d’u n porte-croix. Avant de faire sur ce brave homme tant de remarques attentives, nous avio ns presque achevé le tour de l’église. Passant devant la dernière chapelle, nous fûmes arrêtés par la vue d’une petite madone en pierre d’un travail très fin, laqu elle nous rappela à tous deux, pour l’époque et la précision du ciseau, la jolie madone gothique qui s’adosse à l’un des premiers piliers de la cathédrale de Sens. Il fallu t alors, pour avoir quelque éclaicissement, se rapprocher du singulier bedeau ( il avait, outre ce que j’ai dit, une chevelure qui, pour être rousse, n’était pas d’un r oux normand), et lui demander ce qn’il savait de cette notre-dame. Il nous répondit en un jargon qui n’était ni de notre patois ni d’aucun français de France, que M. le cur é en savait certainement là dessus plus long que lui, et sans plus causer, il ouvrit u ne petite porte latérale qui donnait sur le cimetière, et nous conduisit par delà tout droit au presbytère. Nous avions, depuis quelques semaines, une trop gra nde habitude de hanter les bons curés de campagne, pour nous effrayer de cette visite. M. le curé de Maubosc était dans son jardin où il ramassait ses poires to mbées de l’espalier et regardait mûrir ses premiers raisins le long de la grande vigne. Il nous accueillit de son meilleur visage qui n’éta it pas une figure commune de curé, et nous lui fîmes part de notre curiosité grande.  — Messieurs, nous répondit-il, je suis, comme vous , curieux des antiquités, autant que j’en rencontre dans mon voisinage, ou qu’il m’e n échoit entre les mains. Je n’ai pas été sans rechercher comment et d’où cette belle sainte vierge que vous avez vue était tombée dans notre pauvre église. Les gens de ma parroisse lui ont une dévotion particulière. (C’est ce que Jules et moi avions obs ervé ; la bonne vierge de Maubosc avait son petit pied aussi usé par les baisers des personnes pieuses que l’orteil du Moïse de Michel-Ange ou du Saint-Pierre en bronze d e la basilique). — Elle a, en effet, lui dîmes-nous, la tête écrasé e de couronnes. — Ne la plaignez pas, repartit en souriant le bon curé, elle a failli avoir bien pis que cela. Vous ne l’auriez pas reconnue ; ne voulaient- ils pas la traiter, — ne leur en veuillez pas, c’était par piété sincère, — comme le s vieilles images privilégiées, l’affubler en poupée d’une robe d’or à plis roides, tout ainsi qu’une vierge miraculeuse, que Dieu ne lui a pas fait la grace d’être. Qu’eut- ce été que notre pauvre bonne vierge
de Maubosc attifée de la sorte, et sans les dons to ut puissants que le ciel a réservés à telles que Notre-Dame de la délivrance. Pardieu, me ssieurs ! acheva bravement M. le curé de Maubosc, je lui ai, du moins, sauvé sa beau té du diable. — Mais M. le curé, reprimes-nous, et les papiers d e la fabrique ; n’y a-t-il moyen d’y rien trouver ?  — Les plus curieux, nous dit-il, ont été brûlés pe ndant la révolution. Il ne m’en est resté que tout juste assez pour m’assurer que le pe tit vitrail du haut de la fenêtre à droite, qui représentait, j’imagine, saint Martin e t les petits enfants, du moins c’est ce que j’ai supposé, car il y manque plus d’une petite pièce de verre, avait été posé là en l’an 1563, en même temps que les armoiries qui sont au-dessus et qui sont véritablement celles de nos anciens seigneurs de Ma ubosc. — Se voit-il encore quelque ruine du château, mons ieur le curé ? demanda Jules. — Vous avez dû passer dessus, nous dit-il, et vous n’avez dû broncher contre rien. Nu comme cela, fit-il en frappant du pied le terrai n de sa petite basse-cour qu’à ce moment nous traversions ; mais anciennement Maubosc avait château et motte, comme on disait. Monsieur le curé nous fit entrer dans sa bibliothèq ue qui était plus considérable par les in-folios de St-Thomas et des Pères de l’église que par les ouvrages profanes. Pourtant Jules fut touché visiblement en caressant là de la main les solides nervures de ses plus chers Bénédictins, entr’autres le savan t traité de diplomatique, sans oublier la Neustria Pia. L’idée que nous avions pri se de M. le curé de Maubosc sur sa figure en fut encore relevée, et la vue d’un magnif ique crucifix d’ivoire, d’un ravissant missel aux peintures gothiques du temps de Louis XI I, qui provenait de l’abbesse de Ste-Claire, et qui avait eu grand peine à trouver u n acheteur, parce que depuis longtemps il était sans couverture, et enfin d’une paire de fauteuils à tapisserie ancienne, acquis à l’extinction d’une famille aisée du pays, achevèrent de nous le donner pour un homme de bien. — Ah ça, messieurs, nous dit-il, puisque vous êtes curieux de toute chose antique, je ne veux pas que vous quittiez la paroisse sans v oir notre pierre levée, notre pierrefitte, comme on dit ; on n’en manque pas dans la province, mais je ne crois point que jamais personne se soit avisé de compter la nôt re. Pour voir cela, ajouta courtoisement M. le curé de Maubosc, il faut faire à mon presbytère un souper maigre et vous y héberger jusqu’à demain. Dès le point du jour, Guillaume, qui vous a amenés à moi, et qui nous sert et dessert, l’église et moi depuis tantôt vingt-cinq ans — c’est un brave vieux soldat Prussien — vous c onduira à mon rocher druidique ; vous n’aurez guères à faire qu’une demi lieue de pa ys ; encore Guillaume, pour ne pas manquer l’heure de sonner sa messe, vous raccou rcira-t-il le chemin en vous faisant sauter quelques échaliers. Après la messe, fit il en riant, nous mangerons les tripes dominicales, et je ne vous retiendrai plus. Nous eûmes beau nous excuser, il fallut céder, et n on de mauvais gré. Le bon curé semblait trouver quelque plaisir à s’épancher avec nous. Il entrouvrit un grand coffre plein de paperasses de tout temps et de toute sorte .  — Entre le prône et le cathéchisme, nous dit-il, j e trouve encore quelques heures que Dieu me permet de donner à mon loisir, et j’ai occupé ce temps à remplir le coffre que vous voyez. Ce sont des titres la plupart fort anciens que j’ai recueillis dans tout notre Bocage, et un plus habile que moi écrirait av ec cet amas de chartres de notre menue gentilhommerie et de nos pauvres maisons sain tes, une bien instructive et bien inconnue histoire de notre Pays-Bas Normand. Nous demeurâmes stupéfaits de la patience et du tré sor que nous découvrait cet
humble curé de campagne. Soupçonner une histoire po ssible de ce misérable et obscur Bocage, pensai-je presque mortifié, c’est un e idée héroïque. — Que de temps et de peine, et aussi quel beau fru it ! dit tout haut Jules.  — Trente années bientôt, repondit le curé, et une attention de chaque heure. J’ai suivi cette pensée comme un soulagement qu’envoyait Dieu aux durs ennuis et presque aux embûches dont m’entourèrent mes ouaille s et d’autres encore dans les commencements de ma vie pastorale. La destinée de c e bon Prussien Guillaume, s’est trouvée alors singulièrement enchevêtrée dans la mienne, et nous n’avons plus essayé depuis de les démêler l’une de l’autre. Monsieur le curé suspendit là son histoire. — Nous n’avons jamais su si c’était par un artifice oratoire, pour nous la faire mieux dési rer, mais soupçonnant que nous n’avions point, comme lui, diné à une heure de la r elevée, il fit avancer le moment du souper et descendit lui-même nous chercher au cavea u de ses bouteilles les mieux empoudrées. Et véritablement Jules qui est né conna isseur, et moi, selon mon peu de science, pouvons jurer d’en avoir rarement humé de meilleur, même chez les confrères de M. le curé de Maubosc. C’est, il faut bien le dire, la plus notoire coquetterie de nos curés normands, et il faut aussi avouer que peu des plus riches personnages du pays les y surpassent ; or il est au su de tout le monde qu’il n’y a province dans le royaume dont les caves soient auss i richement fournies que celles de Normandie, par la juste raison que pas un pied d e vigne n’y est planté pour la vendange. Quand nous en fûmes venus au vin de Rouss illon et au fromage de Livarot, le curé appela Guillaume, et lui dit de mettre la c afetière au feu, et de tirer du placard l’eau-de-vie vieille de cidre, et Guillaume lui rem ettant sans doute son histoire en tête, ce que nous avions cherché fort en vain durant le s ouper, il nous la conta, ou peu s’en faut, dans les détails où je la redis. Le nom de M. le curé de Maubosc était Joseph Carbon nier. Étant enfant, son apparence était lourde et épaisse et sa timidité in corrigible ; mais aussi bien que l’on voit l’esprit d’un homme fort être rempli de douceu r, aussi bien l’esprit d’un homme timide débordera-t-il en pensées d’audace et de vig ueur. Maître Carbonnier, son père, dernier bailli de Troutel, s’était effrayé de bonne heure de cette fureur avec laquelle il voyait que son fils recherchait l’étude, et il lui répétait sans cesse la sage maxime de notre pays :jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, signes de mort. En outre de ces traits, ce jeune homme était, pour tout dire, chast e comme son patron, fort tenace et opiniâtre en ses croyances, et d’une humilité et d’ une complaisance parfaites. Faites-lui bis, faites-lui blanc, çà vous plaît, tout est dit. Cette humeur visiblement propre aux plus belles vertus chrétiennes et cet esprit entièrement porté à Dieu, virent s’approcher l’épreuve accoutumée de ce temps et la prévinrent. En ce temps-là, qui était celui de Napoléon, le tour venait à chacun d’être soldat ; i l n’était point d’adresse : doigt coupé, pied tordu, dent cassée, épaules serrées, qui sût y faire échapper, et cet état, comme on sait, n’était point alors une sinécure. Les homm es qui faisaient métier de remplacer les riches à la guerre, ne se vendaient pas moins d e quinze cents pistoles, que la plupart de ces gens regagnaient plusieurs fois en d ésertant leur régiment pour se revendre de nouveau. Ces quinze cents pistoles équivalaient à la plus fo rte moitié des prés et champs composant le petit bien de M. Carbonnier. Il n’eût pu, pour un seul enfant, se résoudre à un si énorme sacrifice et déshériter ainsi cruell ement son autre enfant, Antoinette, qui n’aurait plus eu à compter que sur sa jolie min e pour s’établir en mariage. L’état de prêtrise satisfaisait l’esprit de paix de Joseph et son tempérament, et d’un même coup le soustrayait à l’armée. Quoique cette i dée l’eût fréquemment préoccupé