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Hivernage en Algérie

De
404 pages

Lundi 22 décembre 1895.

C’est le Chanzy qui doit nous transporter sur le sol africain. A midi nous sommes à bord. Le pont se couvre peu à peu de colis qui descendent à la grue, doucement dans la cale.

Le ciel est gris. Des nuages pommelés laissent passer à peine quelques bandes de bleu. Il me semble que je pars en exil. Paris est déjà loin. Quand le reverrai-je ? Quelles émotions la traversée tient-elle en réserve ? Les mouettes planent autour de nous.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale
de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,
Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins
classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits
et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces
efonds publiés au XIX , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format
ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les
supports de lecture.Paul Eudel
Hivernage en AlgérieA MADAME CRAPONNE-EUDEL


Ma chère Henriette,

C’est pour moi une bien douce satisfaction de te dédier ce livre que j’ai fait imprimer
surtout pour encadrer tes jolis croquis.
Il me serait agréable de voir les intéressants dessins détachés de ton album,
séduire mieux les lecteurs que les notes quotidiennes, prises à la hâte sur mon carnet
de voyage.
J’espère que ce souhait se réalisera — et ce sera justice, comme disent les avocats
à fin de leurs conclusions.

Toute l’affection de mon vieux cœur.

PAUL EUDEL.HIVERNAGE EN ALGÉRIE
Lundi 22 décembre 1895.
C’est le Chanzy qui doit nous transporter sur le sol africain. A midi nous sommes à
bord. Le pont se couvre peu à peu de colis qui descendent à la grue, doucement dans
la cale.
Le ciel est gris. Des nuages pommelés laissent passer à peine quelques bandes de
bleu. Il me semble que je pars en exil. Paris est déjà loin. Quand le reverrai-je ?
Quelles émotions la traversée tient-elle en réserve ? Les mouettes planent autour de
nous. Jadis les augures consultaient le vol des oiseaux. Hélas ! c’est un pouvoir perdu
depuis vingt siècles.
De la machine sort un beuglement lugubre. Le capitaine Lefranc crie de sa
passerelle :
— Tout est paré. Sonnez.
Au coup de cloche les transbordeurs débarquent. Tout l’état-major se tient à la
coupée. On enlève la passerelle.
Nous partons. Une forte amarre nous fait évoluer. Libre de toutes ses entraves, le
Chanzy s’avance majestueusement. Il défile devant la cathédrale byzantine Notre -
Dame - de - la-Garde, passe entre les phares, rase le château d’If et pique résolument
vers le large.
Peu à peu l’élan s’accentue. Sous la proue qui la coupe, l’eau laisse derrière le
paquebot un sillage d’écume blanche. Le soleil éclaire au loin les falaises. Les côtes
de Provence fuient à l’horizon. Maintenant la mer n’est plus verte, mais indigo.
Les lames se creusent. La machine travaille fortement.
Chacun a choisi sa place. Pliants et chaises longues s’alignent sur la dunette. On
s’installe le plus confortablement possible avec casquette, plaid, pardessus, manteau
et même fourrures. On examine ses voisins. S’ils plaisent, on cause. D’abord les
banalités d’usage : Aurons-nous bonne mer ? Toujours la même réponse qui rassure.
Puis chacun raconte d’où il vient, où il va.
Il est déjà 4 heures. Le soleil incendie la mer avant de disparaître à l’horizon. Le
doux roulis commence à inquiéter les impressionnables. A la nuit, les fanaux
s’allument sur le pont, l’électricité brille dans les salons. A 5 heures, le dîner pour
quelques privilégiés, car déjà le mal de mer a touché de nombreux passagers. Hélas !
le chef n’est qu’un gargotier qui n’a pu faire qu’un dîner détestable avec de mauvaisapprovisionnements.
Après le thé de 8 heures, chacun gagne sa cabine. Bientôt, sur le pont désert, il ne
reste que les hommes de quart, les timoniers et le veilleur qui pique les heures.
Étroites, mais bien aménagées, les cabines : un lit avec une planche de roulis.
Audessus, une autre couchette. Contre le hublot, un lavabo quise replie sur lui-même.
Une lampe électrique, un canapé, quelques porte-manteaux, une glace ovale
encadrée d’acajou. — L’ensemble banal, mais commode.
Pendant la nuit, nous passons les Baléares.
Mardi 23 décembre 1895.
Quand les premières lueurs de l’aube se glissent par le hublot, je saute de ma
couchette et je monte sur le pont. Le soleil montre son disque rouge à l’horizon.
Quelques matelots débarbouillent le pont à grande eau. D’autres astiquent les cuivres
pour les faire reluire comme de l’or.
« Maître après Dieu sur le franc-tillac d’icelui », le capitaine dirige depuis longtemps
les manoeuvres : c’est un vieux loup de mer en veston bleu, casquette bordée d’or,
l’air aimable et souriant. Il n’a pas toujours eu sous les pieds un steamer de 2 500
tonneaux. Longtemps il a navigué comme capitaine au long cours.
Le Chanzy, le meilleur marcheur de la ligne, a été construit à Saint-Nazaire. Il file 14
nœuds et demi. Depuis la libre concurrence, il a gagné la prime de vitesse concédée
au navire faisant les plus courtes traversées avec le moins de charbon possible.
Rien en vue. Une ligne droite à l’horizon.
Sur le pont, les embarcations de sauvetage blanches avec, en noir, les noms des
officiers qui doivent les occuper. Des chandeliers tournants permettent de les hisser et
de les mettre promptement à la mer.
Il est superbe, le Chanzy ! Avec sa grosse cheminée rouge bordée de noir
vomissant la fumée, ses gueules de ventilateurs, ses mâts légers destinés à
remplacer, au besoin, la vapeur par la voile ! Un gros câble de remorque, enroulé sur
le pont, semble un boa gigantesque.
Le soleil chauffe et boit l’humidité du pont.
Peu à peu les passagers reparaissent ; quelques pâles visages témoignent que la
nuit n’a pas été bonne. Adieu la coquetterie pour les dames ! Elles s’enveloppent de
couvertures, de tricots et de vastes manteaux.
Quelques types à croquer sur mon album : un Américain qui, vu de face, a la tête de
Henri Rochefort. Un vieux colonel en retraite qui me raconte qu’il a trois cents pipes.
Avec cet arsenal et du combustible, il devrait fumer perpétuellement. Pas du tout. Il est
de la Société contre l’abus du tabac. S’il achète tant de pipes, c’est donc pour les
retirer de la circulation ?
Dix heures. — Le déjeuner de table d’hôte avec ses fauteuils fixes et tournants et
son menu de gargote. Combien peu y touchent !
Deux heures. — Déjà se devinent à l’horizon les montagnes bleuâtres de la côte
africaine, la pointe de Dellys, l’embouchure du Sébaou, la plaine de la Mitidja et le
Jurjura couvert de neige.
Trois heures. — Autour du bateau des marsouins jouent, sautent ou plongent dans
l’eau. Au loin, sur la côte encore brumeuse, les maisons des villages piquent leurs
points blancs. On aperçoit la basilique Notre-Dame d’Afrique.
Voici Alger. — Peu à peu se dégage la ville bâtie en amphithéâtre, véritable carrière
de marbre, aux blocs d’une blancheur éblouissante. Un soleil brillant éclaire le
panorama, la Kasba, la jetée, le palais consulaire, les mosquées aux dômes pointus.Trois heures et demie. — Ralentissant sa vitesse, le Chanzy entre doucement dans
le port et accoste le ponton. Une nuée de biskri monte à bord et s’empare des
bagages.
— Vite, cocher, à l’ « hôtel de l’Europe » ! Devançant les autres voyageurs, nous
arrivons à l’hôtel. Impossible de s’entendre. Nous avions cependant écrit et
télégraphié. On veut nous traiter comme les plus riches boyards. Nous déclinons
l’honneur et nous allons à l’ « Oasis », avec un facchino portant nos valises.
Hélas ! l’hôtel s’est rempli à l’arrivée du paquebot. On nous offre à l’entresol un
logement qui ressemble fort à une prison, mais comme ce régime cellulaire ne doit
durer que vingt-quatre heures, nous acceptons.
Le soir, promenade dans la grande rue à arcades de Bab-Azoun. Nous heurtons des
Arabes. L’un d’eux, suivi de deux femmes voilées, entre chez un pâtissier. Comment
les femmes vont-elles pouvoir manger avec leur voile ? Il va falloir montrer sa
figure. — Nous éprouvons une déception. Les gâteaux sont enveloppés.
Un magasin aux murs blanchis à la chaux. Dans le fond, des Arabes de toutes les
couleurs. Sur le devant, deux sfandji préparent et vendent des beignets grossiers frits
dans l’huile.
C’est la veille de Noël. Les boutiques sont brillamment éclairées. Partout des arbres
verts et des lampions. On s’apprête à passer joyeusement la nuit. Brisés de fatigue,
nous rentrons à 9 heures. Il fait bon se jeter sur un lit et, après tant de roulis, de goûter
l’immobilité.
Mercredi 24 décembre.
Un soleil éclatant, aveuglant. La température de juillet.
Il faut aller réclamer ses bagages à la douane. Mais c’est jour de fête. Les entrepôts
sont fermés. Les administrations chôment. Une heureuse rencontre nous fait trouver le
chef de service, un sous-inspecteur, qui donne ordre d’ouvrir le magasin. Nos malles
nous sont livrées. Chargées sur une charrette tirée par deux Arabes, poussée par six,
elles montent rapidement les pentes du quai de la République.
On crie dans les rues l’épouvantable catastrophe de la nuit. Un bateau avec de
nombreux passagers a été coulé à l’entrée du port. Le nombre des victimes est
inconnu. Très peu ont pu être sauvés.
Jeudi 25 décembre.
Déjeuner exquis. — S’arrêtent derrière les vastes glaces du restaurant et nous
contemplent d’un œil d’envie, des mendiants au teint bronzé, à la barbe noire, vêtus
d’une gandoura et coiffés d’un turban enroulé. Pauvres faméliques qui se contentent
de si peu ! On se sent mal à l’aise de prendre un bon repas sous leurs yeux.
Promenade sur la place du Gouvernement, où se dresse la statue du duc d’Orléans,
qui fut jadis aux premiers rangs de nos soldats pendant la conquête ; puis sous les
arcades pittoresques de la rue Bab-Azoun, encombrée de flâneurs, et enfin sur la
place Bresson, avec ses beaux palmiers, ses bananiers aux larges feuilles et, dans le
fond, son théâtre élégant et moderne.
Les femmes semblables à de véritables fantômes courent dans les rues. Le voile
qui masque le bas de leur figure laisse aisément deviner la physionomie et donne une
intensité extraordinaire au regard. Leur démarche est lourde. Elles roulent dans leur
pantalon bouffant. Les hommes drapés de blanc, grands et distingués, ont le port
majestueux.Curieuses les boutiques algériennes avec leurs étoffes légères lamées d’or ou
d’argent, leur argenterie kabyle, leurs cuivres de Benarès, leurs mosaïques de
Bombay, leurs armes de Constantinople, leurs poteries de Tunis et leurs tapis de
Smyrne ou de Tlemcen.
Le soir, je cherche à voir mon ami Hippolyte Dubois. Je vais rue Charles-Quint, une
rue étroite qui monte vers la ville arabe. L’École des Beaux-Arts n’est qu’un ancien
palais arabe utilisé ad hoc. Vainement je sonne. C’est Noël. Personne.
Merveilleux clair de lune après dîner sur l’avenue de la République. — D’un côté, la
mer unie, calme, immobile, reflétant les étoiles. De l’autre, les tramways à vapeur avec
leurs feux rougeâtres, passent avec une rapidité de train lancé à grande vitesse.
A 9 heures, nous allons fermer les yeux jusqu’aux premiers rayons du soleil levant.
Nous ne connaissons ici que deux personnes. Nous en avons rencontré déjà une.
Jeudi 26 décembre.
Le temps est toujours admirable.
La recherche des appartements nous occupe. Ce sont les faubourgs d’Alger, vers
lesquels se tournent nos préférences.
La température est excessive. Une vraie fournaise que ces rampes
ChasseloupLaubat où se trouvent les bureaux de M. Pascalis à qui je suis recommandé. La
transition est par trop brusque avec le climat de la France. La chaleur m’accable et
brise mon énergie.
Vers 3 heures nous allons en voiture à Mustapha. A la sortie des fortifications
commence une longue rue, la rue Michelet. A mesure que l’on monte se découvre le
panorama de la rade qui me rappelle la vue du mont Boron à Nice.
Les villas sont hors de prix à Mustapha. Nous redescendons en ville sans avoir rien
trouvé.
Dîner au restaurant de l’ « Oasis ». Nous avons commandé un couscouss, le plat
national composé de morceaux de mouton et de poulet. Du maïs écrasé et cuit dans la
graisse, nageant, pour assaisonnement, dans une sauce au piment et à la tomate.
Pendant le dîner des chefs arabes sont venus
retrouver des officiers installés à une table voisine et
prendre le café avec eux. Superbes dans leur
vêtement blanc ! Belles têtes bronzées, énergiques.
Quelques-uns ont la médaille militaire, d’autres sont
décorés de la Légion d’honneur.

Sur l’esplanade Babel-Oued, des maisons de jeu en plein air. On y joue à la roulette.
Un plateau mobile où des billes s’arrêtent dans des cases. Plus loin des tables avec
les quatre as et des ancres marines. Les joueurs paraissent fort passionnés. Pour
sauver les apparences, les croupiers ont près d’eux des boîtes de cigares qui doivent
servir à payer les gagnants, mais c’est l’argent qui roule. Du reste, l’enjeu ordinaire
n’est que de 10 centimes, il ne s’y engloutira aucune fortune.
Vu le soir, en rentrant, un petit mendiant arabe, accroupi dans un coin de porte. On
dirait un paquet de linge sale. L’enfant dort sans souci à la belle étoile. Heureux âge !
Vendredi 27 décembre.Ce matin, je me suis dirigé de nouveau vers l’École des Beaux-Arts. Porte de la
Renaissance italienne faite par des esclaves italiens qui travaillaient aux
econstructions, au XVI siècle. Pas artistes du tout, de l’art grossier, un mélange de
mauresque et d’italien. Au-dessus de la porte un drapeau et, en demi-cercle : École
des Beaux-Arts.
A l’intérieur une cour et une galerie de bois découpée à jour. Je monte au premier
étage. Dans le bas, des élèves font de l’académie, d’après un modèle arabe très pur
de forme.
Dubois est à son bureau ; nous nous revoyons après une longue séparation. 11 est
aujourd’hui mon plus vieil ami. Depuis dix-huit ans, il habite Alger où il est fort estimé.
Mon vieux camarade me propose de m’accompagner à la chasse d’un gîte. Nous
grimpons en tramway pour aller rue Darwin, où il a fait construire une charmante villa
avec un bel atelier. Çà et là, dans sa maison, de vieilles armoires bretonnes à
gâteaux, superbes sous leur patine de bronze, des commodes en marqueterie et des
glaces dorées trouvées dans le pays qui s’approvisionnait en Provence. La vue de son
atelier s’étend sur la rade d’Alger. Accrochés aux murs, des pastels, des gravures, des
tableaux, des tapis anciens, de vieux velours de Scutari. Un goût parfait réjouit les
yeux.
Après déjeuner nous parcourons Mustapha, à mi-hauteur, car nous ne voulons nous
loger ni à Mustapha supérieur trop loin, ni à Mustapha inférieur trop près du bord de la
mer.
Nous passons devant la villa occupée l’année dernière par le peintre Albert Besnard.
Au sommet un bel atelier où l’artiste a travaillé à son envoi au Salon du
Champ-deMars. Je ne sais s’il a vu passer sous ses fenêtres ses chevaux aux couleurs
rutilantes.
Une coquette villa nous séduit par son aménagement et son excellente tenue. Elle a
un grand jardin, une belle vue sur la mer. Son propriétaire est un courtier maritime. Je
lui offre, en imposant quelques améliorations, de lui louer trois mois. Demain je serai
fixé. Mais je sens que tout s’arrangera et que nous passerons l’hiver rue Darwin.
A la nuit, promenade sur le bord de la mer, du côté de l’Amirauté. La brise est
fraîche, l’air salin. Après la température élevée de la journée, cela ranime et vivifie.
Nous restons longtemps à contempler les cordons lumineux de l’avenue de la
République. Cet éclairage rappelle un peu comme perspective l’avenue des
ChampsÉlysées.
Samedi 28 décembre.
Pris possession de la villa des « Ormeaux » rue Darwin, aux bois de la Reine, à
Mustapha.
La villa est sur la route connue sous le nom de « la Fontaine bleue », à cause de sa
fontaine Renaissance italienne avec quelques traces de peinture bleue. Au
rez-dechaussée, salon, salle à manger, cuisine avec gaz et service d’eau. Devant, une
terrasse, en contre-bas, un jardin à deux étages planté de bananiers, de mandariniers,
de citronniers, quelques fleurs, une fontaine jaillissante. Au premier étage les
chambres à coucher. Au sommet un atelier bien éclairé.
Tout cela neuf, propre, un carrelage polygone rouge, quelques tapis, bref, une
retraite charmante de philosophe.
Le soir nous revenons dîner à l’« Oasis », servis par un garçon morose et grincheux.
Nous dégustons les perdreaux d’Algérie qui sont gras, parfumés, parfaits et l’omelette
sibérienne dont la glace offre au palais d’agréables contrastes.Puis au milieu des malles, des colis, des couvertures, dans un désordre qui demain
disparaîtra, nous nous reposons de nos tribulations de la journée dans la villa des
Ormeaux.
Enfin, nous sommes chez nous !
Dimanche 29 décembre.
Dès 6 heures, avant l’aube, je suis réveillé par des chants discordants. Ce sont des
coqs qui se répondent de poulailler en poulailler. Les canards du voisinage mêlent
leurs coin-coin aux cocoricos. Puis les chiens, pour ne pas être en reste, se mettent à
aboyer à pleine voix. Avec ce concert, impossible de fermer l’œil.
Pendant une heure ces virtuoses se répondent les uns aux autres ; c’est leur façon
de se souhaiter le bonjour. Enfin vers 7 heures en plein jour, ils se décident à prendre
un peu de repos.
Que la peste étouffe ces ténors et ces barytons !
A 9 heures, l’excellent Dubois vient prendre de nos nouvelles. Il a tous les talents. Il
est menuisier, ébéniste, serrurier. Il peut nous aider dans notre installation.
Vers 10 heures arrive notre propriétaire. Son père était venu à Alger immédiatement
après la conquête. Il est algérien de naissance. Nous sommes à peu près du même
âge, 1838, moi 1837. Il m’a parlé des journaux du pays. La Dépêche a cessé de
soutenir M. Cambon très autoritaire, qui a remanié un peu l’Administration. De là des
mécontents. C’est le Moniteur qui paraît maintenant l’organe gouvernemental ou tout
au moins reçoit les communications officielles. Le Radical est le journal d’attaque.
L’Akbar est la feuille arabe. L’Algérie rédigée par M. Cat, un professeur, moitié en
anglais, moitié en français, ne s’occupe que de la colonie étrangère.
Il manque à notre installation bien des choses indispensables, mais ce qui fait
surtout défaut c’est le soleil. La villa a été construite pour l’été. Elle est au nord-est
orientée vers la mer. Du côté du chemin, le soleil paraît dans la matinée. Mais, dans
ma chambre, il manque ce rayon printanier qui vient doucement vous réveiller, vous
force à vous lever et vous réchauffe pendant votre toilette. Regretterai-je cette
location ? Dès hier, l’humidité du jardin aurait dû me prévenir. Je trouve au réveil que
nous habitons une cave et je me hâte d’aller faire les cent pas sur la route toute
incendiée par le sieur Phébus.
Réchauffé, je rentre au logis.
Déjeuner bâclé à la hâte avec de grosses crevettes du pays à la chair sucrée et
dont la carapace est molle. Cela ne vaut pas le bouquet de Trouville.
Nous déballons les malles. Comme dans l’arche de Noé, il s’y trouve entassé tout
ce qu’il faut pour cinq mois, utilité et plaisir.
Les murs de la villa recouverts de papiers peints manquent de charme. Comment
les garnir ? Si je faisais venir des affiches de Chéret ? Cela égayerait un peu notre
intérieur.
Lundi 30 décembre.
On m’a envoyé de France un mandat télégraphique samedi. J’aurai dû le toucher
immédiatement, mais il a fallu un premier avis envoyé par un exprès. A la poste
l’employé n’a pas voulu me verser le montant du mandat sans une carte d’identité
signée par un personnage officiel. C’est en vain que j’ai exhibé ma carte du Figaro
avec mon portrait, ma signature, celle de Magnard, le timbre du journal. C’est un
passeport qui me permet partout de lever toutes les difficultés. A Alger, pas. J’ai eubeau exhiber d’autres pièces. Inutile. A cheval sur le règlement, l’employé n’a pas
voulu en démordre. Je lui ai objecté que le règlement et son application étaient deux
choses distinctes et je lui ai demandé ironiquement s’il exhibait deux témoins pour
toucher ses appointements tous les mois. Il a tenu à me faire retourner à l’hôtel pour
recevoir des mains du facteur le modèle D qui est un nouvel avis de venir se faire
payer. En effet, samedi soir, on m’a apporté cette pièce ; seulement trop tard pour
retourner au bureau qui était fermé.
Dimanche j’ai flâné dans la ville et ce matin, retournant au bureau avec mes deux
avis, le rond de. cuir m’a répondu qu’il fallait aller toucher au bureau de la Bourse. Que
diable ne me l’avait-il pas dit plus tôt ? il m’eût évité une course inutile.
J’ai donc griffonné mes dires sur le registre. Ah ! les fonctionnaires et la fôôôôrme,
comme dit Bridoison.
Comme j’avais du temps devant moi, j’ai été faire un tour de marché. Des halles en
fer, couvertes comme à Paris. Une douzaine de belles mandarines, o fr. 40,0 fr. 90
une douzaine de bananes. Aucun caractère cet entrepôt aux légumes et aux fruits.
Le vin rouge que nous buvons à table est délicieux. Il coûte 0 fr. 25 le litre et me
rappelle le vin de Corse.
La production considérable de 1893 avait amené un abaissement des prix. On avait
à ce moment au détail deux litres de vin pour 0 fr. 15.
Notre propriétaire arrive avec des Arabes portant des meubles qui complètent notre
installation. Enfin je vais avoir un bureau pour écrire à mon aise, une chaise longue
pour dormir, une table pour mettre mes livres et mes papiers. J’éprouve une véritable
satisfaction de ce luxe sardanapalesque.
Dans la journée, je suis passé à l’agence du Crédit Lyonnais. Il y a deux jours, je
m’étais présenté un peu après midi. Le guichet qui me concerne est fermé de midi à 1
heure et demie. A 4 heures 5, je n’avais pas été plus heureux. Le guichet ferme à 4
heures. Le lendemain je me présente à 10 heures trois quarts. On m’objecte que les
formalités dureront jusqu’à 11 heures et qu’à ce moment la caisse est fermée.
Après des courses multipliées, je rentre au logis par un clair de lune splendide : un
côté de la route est éclairé comme par des lampes électriques, sur l’autre se profilent
les silhouettes des maisons et des murs.
Mardi 31 décembre.
En descendant ce matin les pentes des rampes Chasseloup - Laubat qui mènent sur
le port, 35° au soleil et à l’ombre 25° sous les arcades de l’avenue de la République.
A la villa des Ormeaux dans les chambres au nord-est nous n’avons pas plus de 15°.
Mon appareil respiratoire s’accommode mal de si brusques transitions. Je cherche à
réagir contre un indéfinissable malaise.
Le tramway de Belcourt m’a ramené pour dîner chez mon vieil ami Dubois qui habite
avec ses deux sœurs. Il nous a offert une soupe aux choux verts, mets nantais par
excellence qui me rappelle mon enfance. Nous avons évoqué les souvenirs bien
anciens du temps où nous étions tous les deux sur les bancs de la pension Leloup,
l’École primaire supérieure de Nantes. Cela remonte à 1849. Nous nous sommes très
bien rappelé nos condisciples et les professeurs : Carissan pour l’histoire, armé de
son lorgnon pour corriger nos devoirs ; Leray, chargé du dessin linéaire, un myope qui
maniait habilement le tire-ligne ; Muret, un romantique chargé du dessin artistique ;
Naudin, à la figure sévère et dure, qui nous enseignait les mathématiques ; l’abbé
Lechat, chargé de la philosophie réligieuse, onctueux et décoré ; Arsène Leloup,
professeur de chimie, qui fut plus tard maire de Nantes. C’est là que Duboiscommença la bosse avec moi. Nous avons gardé tous les deux les mêmes
impressions. A quarante-cinq ans de distance, ce qui nous écœure encore c’est
l’odeur nauséabonde du réfectoire où s’entassaient les paniers de provision de ceux
des élèves qui déjeunaient à l’École.
Nous sommes bien près de l’année 1896 quand nous nous séparons.

Encore une qui meurt, encore un pas du temps !
erMercredi 1 janvier 1896.
L’année commence par un temps superbe : C’est un bon présage. Je vais flâner sur
l’avenue de Belcourt. La population est en fête et achète les oranges et les
mandarines qui servent à faire des cadeaux économiques. Dans les étalages des
épiciers, des patates douces à 15 centimes le kilo ! et des petit pois, — en décembre !
à 30 centimes la livre ! O maraîchers de Clamart !
A 5 heures, foule animée sur la place, du Gouvernement. Impossible de circuler
sous les arcades de Bab-Azoun. Dans les quartiers mauresques aucun mouvement.
Mais comme la repurgation n’a pas été faite ce matin, les ruelles, remplies de détritus,
sont plus sales que jamais. La Bibliothèque est close jusqu’à vendredi. Les magasins
ferment peu à peu. Seuls les confiseurs ne font pas trêve et resteront ouverts jusqu’à
une heure avancée.
Près du palais du gouverneur, des Syriens gravent sur des plateaux des arabesques
très curieuses.
L’or paraît rare ici. On me rend toujours la monnaie des billets de la Banque
algérienne de vingt francs en pièces de cinq francs. On me dit que l’on touche de la
Banque de France une prime de 1 fr. 50 par billet de mille francs. Cela se. comprend,
les billets algériens ne peuvent être envoyés en France, comme remise, pour les
achats et l’équilibre n’existe pas.
Jeudi 2 janvier 1896.
Le temps est toujours admirable. Il faut marcher à l’ombre. Je gagne, par les
arcades de la rue Bab-Azoun, la rue Bal-El-Oued où demeure le docteur Raynaud. Il
me reçoit dans son bureau décoré d’objets arabes et d’une superbe peau de panthère
d’une dimension incroyable.
Le docteur Raynaud a le teint mat, la barbe noire d’un méridional, l’air très
sympathique ; il a trente ans à peiné. Il est déjà très apprécié comme médecin à
Mustapha. C’est un homme sérieux et pratique. Il fera son chemin,
Que ces tramways de Belcourt sont détestables ! Pour faire payer les voyageurs, le
conducteur reste sur la banquette de devant et abaisse la glace du fond de la voiture.
Il se produit un très vif courant d’air. Je me protège le mieux que je peux en relevant
mon collet, mais je serai pincé un jour ou l’autre, car, par contre, il fait à l’intérieur du
tramway une chaleur écrasante.
Après avoir laissé passer le coup de froid que donne subitement le coucher du
soleil, je suis sorti à 5 heures et demie pour acheter un plan de la ville afin de ne pas
m’égarer dans le dédale inextricable des rues de la Kasba.
Ici le tabac coûte bon marché. On paye 0 fr. 30 le paquet de caporal qui coûte o fr.
50 et vient de France.
Les bijoux m’intéressent. Je m’arrête souvent aux étalages pour les regarder.
Feraije un travail sur l’orfèvrerie arabe ? Je l’ignore encore. J’ai demandé avant mon départune mission au ministère de l’Instruction publique. Il a fallu consulter une commission
spéciale. Quand j’aurai réponse à ma requête, j’aurai peut-être renoncé à mon projet.
Vendredi 3 janvier.
J e vais tous les matins à Alger. Cette route ensoleillée me plaît. Le tramway de
Belcourt passe toutes les minutes. Il est rare de ne pas y trouver de place.
Les femmes arabes, même très pauvres, vêtues de linge sale et de guenilles, ont de
l’argent pour ce moyen de locomotion. Généralement elles occupent largement leur
place. Il faut que le conducteur intervienne, car elles se soucient peu de gêner les
autres voyageurs. Ces tramways à trois chevaux marchent vite. On a promptement
dépassé le champ de manœuvre, le fort de Bab-Azoun, le Moulin, et franchi la longue
rue de Constantine. Sur la même route circulent les corricolos qui vont au cimetière
arabe et le tramway à vapeur qui suit la côte.
Vers le milieu de la journée, je gravis derrière le lycée une pente fort raide ; puis, au
hasard, j’escalade des ruelles, j’arrive à la prison militaire sur une vaste esplanade.
Sur ces hauteurs la vue est magnifique. Au loin se dresse Notre-Dame d’Afrique, le
faubourg de Saint-Eugène. J’admire la mer bleue et la frange d’écume blanche qui
borde la côte. Sur la pleine mer courent quelques voiles blanches. Des Arabes
regardaient à côté de moi le merveilleux panorama. Puis ils se mirent à faire leur
prière. C’était leur façon à eux d’exprimer leur émotion.