Il Était Une Bombe
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Il Était Une Bombe

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Description

Une formation en management,quoi de plus banal ?

Utiliser les contes de fées comme outil de commmunication, est-ce sans danger ?

Et la séduction comme système d'évaluation d'une entreprise, est-ce bien raisonnable ?

Quinze personnes d'une même société sont soumises à une formation expérimentale.


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Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 7
EAN13 9782370870292
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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« Bon, alors, c’est une princesse... « Bon, alors, c'est une princesse... Ta gueule Mortier ! – J'ai rien dit ! s'indigna Mortier, sa face rubiconde d'ancien première ligne du XV de France, fendue par un ricanement. – Continuez, Christine, encouragea Christophe, Franck vous écoute attentivement et il ne doit pas faire de commentaire désobligeant, n'est-ce pas Franck ? – Tout à fait, répondit Mortier, alors cette princesse, fit-il en se tournant, goguenard, vers Christine, qu'est-ce qui lui arrive ? C'est une princesse, elle descend tous les jours à la fontaine pour boire de sa belle eau fraîche, débita vaillamment Christine sans respirer, mais ce jour-là, il y avait, debout sur le petit mur où elle avait l'habitude de s'asseoir, un affreux gnome avec des boutons sur la gueule et une haleine de chacal qui la regardait d'un air salace,continua-t-elle en fusillant Mortier du regard, alors elle s'approcha pour boire et il lui dit : T'as beau faire ta mijaurée, je l'aurai ton p'tit cul, salope...
– Heu... Christine... c'est... vous comprenez n'est-ce pas ? Le but est d'évoquer de vrais problèmes par le biais du conte pour les aborder calmement et les « neutraliser », dit Christophe en dessinant les guillemets d'un geste précieux. – Ben... c'est ce que je fais ! s'exclama Christine au bord des larmes. C'est toujours comme ça à la machine à café et… – Tututut ! fit Christophe, s'il vous plait Christine... je comprends, nous comprenons tous très bien ! C'est une situation particulièrement tendue, mais nous devons tous faire un effort pour trouver un terrain apaisé… – Apaisé ! Je voudrais vous y voir ! À chaque fois, on me déshabille du regard ! J'ai l'impression d'être un morceau de bidoche ! Une pute ! C'est dégueulasse ! » En sanglots, Christine se précipita dans le couloir, suivie de Marie-Jeanne flegmatique et armée de Kleenex. Christophe regarda les quatre derniers membres du groupe : Lionel Catherine, directeur du service comptabilité, continuait à se taire d'un air pincé en griffonnant sur son bloc, Sibylle Laignin la secrétaire de direction, le regardait de derrière ses lunettes avec un petit sourire moqueur et concupiscent et Gérard Benjoin demeurait apathique. Le ventre en avant, Mortier s'amusait beaucoup. « Et là, Mortier est content ... soupira Sibylle d'un air exaspéré. – Ben quoi ? Je vais pas me désespérer chaque fois que La Reine Christine pète un câble ! Ça lui arrive tous les vingt-huit jours… – Mais enfin tu te rends pas compte ! C'est insupportable cette attitude, là, de gros con, sans arrêt à mater… – De quoi ? Non mais t'as vu comme elle est fringuée ? – S'il vous plait, intervint Christophe avec un sourire professionnel, nous touchons là un point sensible et c'est tant mieux. Continuez à vous exprimer sur ce sujet en allant aussi loin que vous voulez dans la contradiction, mais en utilisant le conte et uniquement le conte. C'est votre seul outil ! Retraduisez votre point de vue, soyez polémique, imaginatif, de mauvaise foi, mais ne sortez pas du cadre du conte. Transposez ! On ne doit identifier ni les situations ni les personnes. Nous avons déjà parlé de tout ça... Vous pouvez le faire, je le sais ! Qui veut la parole ? – Moi ! dit Mortier. Tous le considérèrent avec étonnement. Mortier n'était pas le seul problème de la boite, mais il en était à coup sûr l’un des principaux, tout le monde le savait, à commencer par lui-même. Tout le monde savait aussi qu'il était impossible de lui reprocher quoi que ce soit parce qu'il était un ami d'enfance de Turpin, le patron. Par ailleurs son tempérament sanguin et son physique de première ligne, même rendu gras et obèse par l'inaction et la bouffe, en imposait
encore. Il recula sa chaise, posa ses coudes sur la table et se pencha en avant, comme il avait fait le matin même quand il avait donné deux jours au petit Rachid pour rentrer dans les clous ou être viré à coups de pied au cul. Il prit une inspiration profonde, et son visage exprimait à merveille l'effort de l'haltérophile constipé. Le regard planté, trente centimètres devant ses chaussures, il dit : Il était une fois un pauvre paysan qui ne pouvait pas nourrir sa famille tellement il avait une chiée de gosses. Comme il était plus bon à rien dans les champs, il passait son temps au bistrot. Quand il était trop bourré pour cogner sur sa femme, ses mômes venaient le chercher.
Il fit une pause, jetant un coup d'œil de côté comme pour s'assurer qu'on ne se foutait pas de lui, mais tout le monde voyait bien que quelque chose remontait des profondeurs de ce gros corps. Lionel Catherine redoutait qu'il vomisse là, sur la moquette de la salle de réunion comme il l'avait déjà vu faire au méchoui du comité d’entreprise. Mortier reprit en regardant ses mains : Un jour, son plus jeune fils regarda sa vie. Il avait faim, des poux, des fringues de clodo et toute l'école se foutait de lui. Il se dit : « ça suffit comme ça » et...
Mortier s'arrêta net. « ... et merde tiens ! Ça me fait chier! Vous avez qu'à la continuer vous-même cette putain d'histoire ! – Excellente idée, s'exclama Christophe dissimulant mal son enthousiasme. Après des semaines d'attente morose et d'essais infructueux, l'atelier décollait enfin, et touchait au cœur de la crise. L'abcès n'était pas crevé, mais sans aucun doute on titillait le furoncle, le preuve : la douleur avait mis les larmes aux yeux de Mortier que ses collègues commençaient à regarder d'un œil anthropophage. La vulnérabilité de ce tas de bidoche leur ouvrait des perspectives de vengeance. « Qui veut continuer ? Sibylle ? – Oh, si vous voulez, » minauda-t-elle de l’air de dire « si ça vous amuse. » Elle se concentra, posa sur la table ses mains serrées l'une à l'autre et continua le récit de Mortier maintenant complètement renversé au fond sa chaise. Alors, la nuit venue, il mit un joli caillou, un petit couteau et un quignon de pain sec dans un baluchon, le jeta sur son épaule et partit découvrir le vaste monde. La forêt était noire et épaisse, mais il n'avait pas peur. La lune, sa compagne des nuits sans sommeil, le regardait au-dessus des arbres. Il marcha sur la route, tout heureux de s'éloigner de la misère et des coups de trique. Il était triste aussi d'abandonner sa mère, mais quand il aurait fait fortune, il reviendrait et lui rapporterait en cadeau des vêtements bien chauds et une vie plus belle. Il cheminait, et rencontra un homme sur son chemin.
Sibylle chercha la suite en regardant autour d'elle avec l'air un peu égaré. « C'est à toi maintenant, » dit-elle en se tournant vers Lionel Catherine, le comptable compassé. Christophe fut tenté d'intervenir : la règle n'était pas de désigner son successeur. L'atelier était tout entier placé sous le signe du volontariat. Nul ne devait imposer quoi que ce soit. Mais pour une fois qu'il se passait quelque chose et que l'ambiance se desserrait, il valait mieux laisser faire. De plus, l'injonction ne déplaisait pas à Lionel qui reboucha avec soin son stylo à plume, le posa sur son bloc et, de sa petite bouche en cul de poule sous sa moustache de pète-sec, continua docilement la narration de Sibylle, du même ton fade qu'il avait pour présenter l'état des comptes de la société ou les perspectives de trésorerie des six prochains mois.. – Où t'en vas-tu ? demanda l'homme d'une voix douce,
– Je m'en vais découvrir le vaste monde, répondit l'enfant – Qui es-tu ? – Je suis François, répondit François avec confiance. Et vous ? – Je suis un marchand. Je vais à la foire de Tringuelingue et je cherche un abri pour la nuit. Tout en bavardant de choses et d'autres sous le regard de la lune là-haut au dessus des arbres, ils arrivèrent à une clairière où fumait la cheminée d'une maisonnette au toit de chaume. Une lanterne était allumée devant la porte. Ils s'approchèrent et frappèrent.
– À toi maintenant, dit Lionel à son voisin, Le corps mou de Gérard Benjoin se redressa vaguement. Pressant l'une contre l'autre ses paumes moites, il baissa la tête comme font dans les films policiers, les maris qui avouent enfin au commissaire le meurtre de leur femme. Christine et Marie-Jeanne revinrent s'asseoir pendant qu'il cherchait l'inspiration entre ses coudes. Dans le silence, on entendait renifler Christine. Après un long moment, Benjoin releva sa frange trop longue et pointa sur l'auditoire un regard mouillé, puis continua l'histoire. Après quelques minutes, la porte s'entrouvrit Laissant pointer sur eux le canon d'un fusil. – Passez votre chemin ou je lâche mes chiens ! Fit une voix plus grinçante que la roue d'un moulin. – Il n'y a rien ici pour ceux de votre espèce ! Si vous ne partez pas, je vous plombe les fesses !
Mais ils avaient senti la bonne odeur de soupe Et maintenant, la faim les tenait sous sa coupe Le Marchand dit : – N'ayez surtout pas peur de nous ! Votre prudence est juste ! Il faudrait être fou Pour ouvrir grand sa porte à tous les chiens errants Aux fantômes, aux esprits, pourquoi pas aux brigands ! Mais nous n'en sommes pas, par la grâce de Dieu, Rien que deux voyageurs, un jeune et moi, le vieux, Que la nuit a surpris au beau milieu des bois. Votre soupe sent bon ! Pourrait-on pas des fois En avoir juste un peu, et un coin pour dormir ? – S'il vous plait, dit François, vous nous feriez plaisir ! Le canon du fusil s'abaissa et l'on put Voir passer par la porte, le bout d'un nez crochu. »