//img.uscri.be/pth/5a4336737fe1df8a56249b40951979219d367287
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

« J'ai des nouvelles pour vous ! »

De
248 pages

Dans ce recueil de textes, vous retrouverez plusieurs histoires d'amour, des histoires parfois insolites, fignolées avec humour, des rencontres semblables à celles que chacun de nous avons vécues... ou entendues... ou rêvées, des moments sans fard devenir merveilleux, des liens sans éclat paraître lumineux, des passions contenues se frayer un chemin... car l'amour, sujet universel et banal en soi, importe tellement pour soi...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture
Copyright
Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-03937-1
© Edilivre, 2017
Facebook 1 : Une rencontre… 40 ANS plus tard !
– Allez, maman, tu verras, c’est si facile ! Une toute petite inscription de rien du tout et tu seras plongée dans le monde virtuel de Facebook. Tu pourras faire des rencontres formidables, te faire plein d’amis électroniques, chercher des copines perdues depuis belle lurette et même… – Retrouver d’anciens amis de l’université que vous avez perdus de vue… Allez, belle-maman, on n’est plus tellement aux communications papier-encre. La poste, c’est pour les dinosaures. Maintenant, c’est à la vitesse de l’éclair que tout se fait et il ne faut pas vous enliser dans le passé !
Ce que Myriam était perplexe devant cet écran lumineux et magique qui scintillait devant elle ! Chaque fois qu’elle prenait place devant l’ordinateur, un malaise se glissait en elle comme une couleuvre, un malaise d’incompétence, de petite fille rabrouée par une mère jamais satisfaite d’elle, d’enfant écrasée par le regard noir de son père qui n’avait rien à ajouter. Cette image négative de soi remontait à si loin que la « bonne à rien » qu’on lui balançait à tour de bras était un peu devenue elle. Elle tremblait de l’intérieur, mais ça ne se voyait pas. – Alors, maman, on t’inscrit ? Quelques cases à remplir et le tour est joué ! – Et vous aurez désormais le monde au bout des doigts…
Il n’en fallait pas plus pour convaincre Myriam. Allergique à toute confrontation, elle se rendait facilement aux arguments des autres. Et Sylvain, son grand bien-aimé fils, mains sur le clavier, ne cherchait sûrement pas à la mettre dans le pétrin, pas plus que sa belle Stéphanie qu’elle considérait comme sa fille ! – Hum !, finit par soupirer Myriam. Elles sont indiscrètes ces questions auxquelles il faut répondre pour entrer dans ce machin qui m’irrite les prunelles ? – Pas vraiment, maman, répondit Sylvain qui commençait à jouer du clavier, heureux que sa mère accepte de s’inscrire sur Facebook : il y voyait un moyen pour elle de meubler certains moments de solitude. Que ton nom, ton adresse électronique… – Et votre âge, ajouta Stéphanie. – Mon âge ? Pas de leurs affaires, mon âge !
Myriam avait réagi de façon intempestive, comme si ça la blessait de voir compilé le temps qui passe, qui faisait aussi penser au temps qui reste. C’était aujourd’hui son anniversaire de naissance et la petite famille s’était réunie autour d’une tablée où s’étaient succédé les fondues. Vrai que le chiffre commençait à peser lourd dans la balance des jours, mais tout ne se résume pas en chiffres, non ? D’ailleurs, elle était encore plutôt jolie, la Myriam, même si elle était retraitée de l’enseignement depuis quelques années déjà ! Une carrière rectiligne, toute dédiée aux élèves de première année, longue comme une autoroute, avec quelques rares bretelles pour mettre un peu de variété dans le paysage. Elle prenait bien soin de son corps, de sa tête et de son âme. Elle se rendait au gym trois fois par semaine, bon an mal an, pour faire un pied de nez à la gravité qui se faisait insistante. Les salles de cours des universités la recevaient souvent, elle qui était à l’affût de tous les courants qui pointent de l’idée, et les bons livres étaient des compagnons qui se succédaient à un rythme surprenant dans ses mains. La jeune retraitée avait plein d’amis qui la monopolisaient du matin au soir, au téléphone, au resto, à la maison, qui pour un conseil, qui pour une oreille attentive… – On peut tricher sur Facebook ? Pas un péché mortel ?, questionna Myriam. – Tricher…, reprit Stéphanie. Tricher sur… ?
– Mon âge, disons. – Bah !, s’exclama Sylvain, une erreur de frappe, ça peut toujours arriver ! Ils ne feront pas une enquête ! – Quelle tranche d’âge on met ?, questionna Sylvain.
Son ballon de rouge à la main, la fêtée lisait ce que son fils inscrivait dans les cases sur l’écran et caressait doucement des lèvres la bordure humectée. Elle réfléchissait au chiffre à mettre pour compléter l’inscription. – Le Moyen Âge ! Ces mots surgis de derrière le trio firent s’esclaffer tout le monde. Charles le gourmand, le benjamin de Myriam, éternel pince-sans-rire, venait de quitter la table avec sa douce Rébecca pour se joindre aux autres. Pas moyen pour lui d’émettre un mot qui ne soit un peu tordu… Il rajouta, en mâchouillant encore une bouchée de viande, devant toutes ces oreilles qui attendaient la suite… – Ben quoi ! Maman a encore les moyens d’avoir son âge, non ? Donc, c’est le moyen âge. Allez, Sylvain, prends l’espérance de vie moyenne, tu en fais les 2/3, et pfftt !, tu inscris. T’as les moyens de faire ça, non ?
Sylvain, en grimaçant, calcula rapidement dans sa tête, puis inscrivit un chiffre. Les sourires firent l’unanimité, même chez Myriam qui se sentait toute pimpante… Le vin, sans doute ! – Tu envoies un texto maintenant ?, suggéra Sylvain. À qui aimerais-tu adresser un message ? Y a-t-il quelqu’un que tu as perdu de vue depuis des lustres et que tu voudrais retrouver ? Facebook, c’est parfois miraculeux, tu sais ! – Un ancien amoureux ?, ajouta Stéphanie, sourire en coin. – Pas maintenant, les enfants, fit Myriam, interloquée et un peu gênée. Je sais maintenant un peu comment ça marche. Je vais réfléchir et je verrai plus tard. Je veux pas pêcher n’importe quoi ou n’importe qui ! – Parlant de pêche, dit Charles, ça vous dirait d’aller harponner des fruits dans des ramequins débordant de chocolat ? J’ai faim, moi !
Les enfants partis, Myriam, de nouveau seule, se dirigea lentement vers l’ordinateur avec à la main quelques feuillets jaunes qu’elle venait d’extraire d’une enveloppe retrouvée au fond d’un tiroir. Pendant tout le dessert, elle s’était creusé les méninges à chercher des individus qu’elle aimerait éventuellement retrouver sur Facebook. Elle avait eu du mal à suivre les conversations et les quelques absences constatées furent mises sur le compte du vin plus que sur la nostalgie. Jeune étudiante, Myriam avait toujours été studieuse et appliquée. Timide, réservée, elle avait peu fréquenté les bars ou les salles de danse, et ses amies n’étaient pas légion. Mais, pour elle, ça avait été une période heureuse qui lui avait permis de se distancer d’une famille oppressante et de goûter les joies d’une autonomie nouvelle. Elle avait le bonheur simple et satisfait de ceux qui ont peu reçu. En ressassant ses souvenirs, elle y retrouva un grand jeune homme à petites lunettes dont la silhouette lui revenait souvent en mémoire. Elle l’avait connu, côtoyé devrait-on plutôt dire, dans un cours de littérature à l’École Normale. Elle l’avait remarqué à quelques occasions, mais le grand lunatique ne l’avait pas trop reluquée : il avait toujours la tête plongée dans un bouquin quand il ne se bidonnait pas avec ses copains. Puis, un jour, à cause d’un retard, ne pouvant devenir invisible, Myriam avait pris une grande respiration pour aller s’asseoir à la seule place disponible dans la classe : à côté de l’énigmatique lecteur espiègle. Yan l’avait distraitement appréciée et avait aimé le regard obligeant et rieur qu’elle lui avait lancé. Entre eux, la confiance s’était établie et ils s’étaient mis à échanger, sur une tablette lignée jaune, des dessins drolatiques et des petits mots anodins. Puis, à la faveur de la
succession des cours, abonnés à la même place, dans des distractions répétées, le jeune homme s’était mis à faire lire à sa jeune collègue normalienne quelques-uns de ses poèmes. Myriam aimait beaucoup ces moments, seules occasions pour eux de se rencontrer. Elle savourait ces petits textes rimés qui suintaient la tendresse et qui oscillaient entre utopie et désillusion. Elle se trouvait privilégiée, elle la fille « sans al-lu-re ! » dont les longues syllabes résonnaient encore trop souvent dans son ventre, elle que quelqu’un, maintenant, aimait regarder, qui la prenait même pour complice et un peu juge de ses réflexions intérieures ou de ses épanchements intimes. De plus, ce qui était peu banal, ils partageaient la même année et la même date de naissance, ce qui en faisait des jumeaux astrologiques. Deux personnes du même signe peuvent-elles bien s’entendre ? Trop semblables ou trop différentes ? À moins que l’ascendant y soit pour beaucoup… Allons donc, tout ça, c’est des sornettes !
Elle aurait souhaité que leurs rencontres se répètent en d’autres lieux et d’autres occasions, mais jamais elle n’osa le demander et aucune proposition n’était venue. C’est avec appréhension et tristesse qu’elle vécut leur dernière journée ensemble. C’était un mardi ensoleillé de mai, fleurant bon les lourdes grappes de lilas. Dans la classe, pas de temps pour batifoler : c’était l’examen terminal et la sœur, disciple de Lagarde et Michard, avait des télescopes à la place des yeux ! Comme d’habitude, Yan avait complété son examen le premier. Un moment d’attente l’avait lassé. Il avait fait « hum ! » assez fort pour attirer l’attention de Myriam qui lui avait signifié d’un haussement d’épaule qu’elle était loin d’avoir terminé. Yan s’était levé, lentement, avait souri à sa complice d’un moment, puis il était parti… pour toujours. Pour toujours ! Ce que Myriam avait eu du mal à compléter cet examen ! Elle n’arrivait pas à cerner les idées ou les mots qui papillonnaient dans sa tête. À côté d’elle, une place vide, un grand trou dans sa vie, un abîme dans son cœur. Mais elle avait remarqué qu’il avait laissé sur sa table un paquet de feuilles jaunes. Une adresse ? Un numéro de téléphone ? Un espoir ! Elle avait hâte d’aller voir. Son test terminé, plus personne dans la classe, que la bonne sœur qui avait maintenant le nez plongé dans un bouquin. Myriam ramassa ses choses et, avant de quitter pour de bon, posa une main sur les feuillets jaunes pliés laissés par Yan. Une dizaine de feuilles, remplies de poésies, toutes rimées, surmontées d’une petite note au crayon rouge :
Des petits mots éclos pour toi, ma chère amie Tu sais, je dois partir, faut pas que tu m’oublies ! Yan
Myriam avait ramassé le tout et avait quitté la salle de cours les joues ruisselantes de larmes. Un couloir dans une vie, des rêves échafaudés sur des sables mouvants, des tendresses espérées, mais jamais révélées, des promesses non dites. Pas même un effleurement des mains ni une bise échangée ! Que c’est bête, la vie ! C’était le mois de mai, le soleil insolent, le vert tendre comme les amours, les parfums qui se disputent tous les territoires… Oui, ce mardi de mai, 40 ans auparavant, elle ne l’avait pas oublié. Ce jour-là, Myriam avait eu le cœur gros comme un grand soir d’orage. Devant son ordinateur, Myriam était fébrile. Comment s’y prendre pour rejoindre quelqu’un dans le monde virtuel de l’informatique ? C’est à n’y rien comprendre, ces machins-là ! Elle sélectionna le site Facebook, inscrivit son adresse, son mot de passe puis, voilà, le site est à vous, madame, vous pouvez vous amuser.
Ce soir-là, c’était son anniversaire de naissance, tout comme celui de Yan. Mais vit-il toujours, celui-là ? Fait-il toujours de la poésie ? Il a une famille, des enfants, un chien, des chats et tralala ? Elle tentait d’imaginer comment s’était déroulée sa vie, 40 ans, quasiment une vie d’adulte, un pan d’éternité. Le fleuve en était rendu à l’embouchure. Un
pont, ça peut être aussi long ? Qui sait ! Elle savait qu’elle allait à la pêche… Elle choisit d’envoyer une missive à un groupe d’hommes qui serait sûrement restreint : ceux qui, comme elle, étaient nés le 15 mars 1943. Elle déplia un feuillet jaune aux plis usés et se mit à transcrire lentement :
Assis, pensif, l’œil morne et l’esprit voyageur Je relisais, songeur, le carnet de mon cœur Ce qu’il était précieux, ce dossier de reliques ! Mais me conduisait-il en des lieux faméliques ? * * * Et toi, que sais-tu dire de plus, Yénéri ?
Myriam appuya sur « Envoyer », ferma son ordinateur et alla se coucher. Elle était un peu grise et fourbue. Elle avait apprécié ce bel anniversaire auprès des siens et se trouvait chanceuse ; plusieurs de ses ami(e) s l’enviaient car Myriam, même abandonnée par son mari bien des années auparavant pour diverses raisons, bonnes et moins bonnes, avait réussi à respirer, à chantonner et à s’émerveiller. Dans son lit trop vaste, elle se lova, glissa ses mains entre ses genoux pour les réchauffer et ferma les yeux. Elle murmura « Yé-né-ri » à quelques reprises, tel un mantra que l’on donne aux méditants, et imagina son message électronique sur Facebook se perdre dans une nuée d’électrons pour aller se répandre tous azimuts. Elle s’endormit. – Bon, qui m’envoie du courrier à cette heure-là ? Il est tout de même 23 h et j’ai pas de temps à perdre à jouer du clavier, moi ! Même si c’est ma fête aujourd’hui… Tiens, poursuivit-il en soupirant, songeur, les enfants ont oublié… Bof ! M’occupe de mes comptes et ça suffit comme ça !
Devant son ordinateur, affairé à payer des comptes par Internet, les lunettes au bout du nez, Yan avait vu les oreilles de la petite mascotte d’Incredimail se mettre à bouger, ce qui signifiait qu’un nouveau courriel venait d’entrer. Il en était agacé. Ça faisait un bout qu’il avait fait du ménage dans ses connaissances et ses amis en les avertissant bien clairement de le soustraire à toutes les invasions de « diaporamas, recettes, vidéos, messages subliminaux, concours de tout acabit, prières en boucles, grands prix faramineux, et que sais-je encore ! Je ne veux rien savoir de tout ça, compris ? Pas une poubelle chez moi, vu ? »
Le message avait été entendu. Tellement que beaucoup l’avaient délaissé en permanence, au grand bonheur de Yan qui pensait que moins on a d’amis, meilleurs sont ceux qu’on a gardés ! – Allons voir qui c’est, grommela-t-il en ouvrant le serveur de courrier. Tiens, tiens… Ça vient de Facebook ! Facebook ? De…Myriam Lapierre sent you a message. Myriam… Lapierre… Connais pas.A message… Une farce, quoi ! Il replaça ses lunettes et se mit à parcourir les lignes, de plus en plus intrigué :
Assis, pensif, l’œil morne et l’esprit voyageur…
Captivé, hypnotisé, Yan lisait et relisait les vers qui résonnaient en lui comme de lointains échos. Ces mots lui étaient étrangers… et familiers.
Et toi, que sais-tu dire de plus, Yénéri ?
– Yénéri ! Yénéri ? C’est pas possible, ça ! Yan passa ses doigts dans ses cheveux maintenant tout gris, puis se gratta la tête. En relisant les mots, il se frotta le menton de la main, jaugeant la rugosité de sa barbe. Non mais, y en a qui parlent au diable ! Ça fait plus qu’une vie que j’ai pas utilisé ce pseudo… Je l’avais même complètement oublié ! Et ça vient de… Myriam Lapierre… Lapierre ? Myriam ? Non…
Devant l’écran qui brillait dans la pièce, Yan ouvrait fébrilement tous les tiroirs de sa mémoire qui le sollicitait subitement. Il se rappelait vaguement, très vaguement, cette période où chansons et poésies l’avaient harponné, cette époque peace and love jonchée de fleurs et d’amour, de contestation et de révolution. Ça devait faire au moins 40 ans de cela ! Quarante ans, ça ramasse des poussières, non ? Ses investigations intérieures ne jetaient pas la moindre lumière sur cette mystérieuse correspondante qui se pointait maintenant, à 11 h du soir, au moment où il faisait ses comptes. Non, mais… Il y a 40 ans, c’était au temps de l’École Normale, des études, du libertinage, de la carrière droit devant, de la vie devant soi. Que du brouillard, que de la brume… et pas de couteau ! Myriam Lapierre ! Une amante qu’il aurait oubliée ? Quand même ! Il se faisait tard et Yan en avait marre de se creuser les méninges. Il résolut de reporter tout cela au lendemain. Ce soir-là, il alla se coucher en articulant lentement son nom de plume d’une époque antédiluvienne, « Yé-né-ri », comme une incantation que l’on adresse au dieu du souvenir. Autant la vie de Myriam avait suivi une trajectoire rectiligne, autant celle de Yan s’était emmêlée dans des circonvolutions infinies, dans des labyrinthes tous plus compliqués les uns que les autres, des culs-de-sac étouffants et des murs souvent plombés. À croire qu’il avait étudié à l’École Anormale ! Il avait bien débuté par l’enseignement, mais s’était vite lassé de répéter, répéter et répéter… Il était passé du français à l’anglais, en passant par les maths, les sciences physiques et même les sciences humaines. Toujours des désillusions qui l’avaient conduit un jour à dire : « À la poubelle, ardoise, craie et brosse ! J’abandonne. Je passe à autre chose. » Si les élèves comprennent trop peu avec le matériel didactique qu’on leur propose, pensa-t-il, pourquoi ne pas en fabriquer un plus adéquat ? Avec « ce petit coup de crayon intéressant » dont on l’avait souvent qualifié, il travailla pour des maisons d’édition à titre de rédacteur de matériel didactique en français et de chargé de projets. Meilleur dans la conception que dans la distribution, ses réalisations avaient connu une belle diffusion et il avait empoché suffisamment de fric pour se mettre à regarder ailleurs.
Eh oui !, au début de la cinquantaine, le vent s’était mis à tourner de nouveau. De façon radicale, cette fois, pas une bourrasque, mais un ouragan ! Il balança tout pour prendre le volant d’énormes camions, des trains routiers qu’il conduisait au Canada et aux États-Unis. Un vent de liberté, une folie de sillonner l’Amérique, de la découvrir, bottes de cow-boy aux pieds et Stetson sur la tête. Avec des femmes parsemées à tous les points cardinaux qui espéraient toujours voir se pointer son énorme Freightliner au klaxon ahurissant… Quelle vie de montagnes russes ! Les rumeurs colportaient qu’il était plutôt bipolaire, le Yan girouette, mais celui-ci se foutait bien des commentaires de ces petites gens pour qui la vie est étroite comme une boîte de sardines ! Il lui fallait de l’air, d’énormes quantités d’oxygène qu’il bouffait pour s’exciter. Jusqu’au jour où un malaise mit un gros bâton dans ses roues. Pas majeur, le problème, mais la pompette lui avait dit de modérer ses transports. Une visite chez le cardiologue, une autre à l’hôpital pour ramoner un peu tout ça, et du repos, encore du repos, ce qu’il n’avait pas inscrit souvent à son agenda. Il remisa son camion dans les annonces classées et classée fut l’affaire en deux temps trois mouvements. Mais qu’allait-il faire maintenant de sa peau ? Il caressait un vieux rêve, absurde pour un gros ours mal léché de sa trempe, lui qui avait pas mal bourlingué : pourquoi pas une maison couette et café comme celles qu’il avait souvent fréquentées, mais dans un décor tout nouveau, parce que sa vie, se disait-il, avait besoin de nouveaux paysages ? Avec sa compagne du moment, il s’installa en Gaspésie, près de Matane, dans une belle vieille maison délabrée qui avait grand besoin d’un lifting. Yan aimait la bricole ; celle-ci prendrait beaucoup de son temps, mais du temps, c’est tout ce qu’il avait maintenant devant lui.
En ce matin du 16 mars, il faisait frisquet dans l’auberge vide. Au loin, la mer était calme et
d’énormes goélands planaient en angle à la surface de l’eau. Cheveux ébouriffés, bouche pâteuse, Yan poussa quelques bûches dans les braises du poêle et se dirigea vers son ordinateur. « Yé-né-ri » !, marmonna-t-il, comme pour se demander si ça ne faisait pas partie d’un vieux rêve. Il alla au courrier : pas de petit cabot qui agitait les oreilles, donc pas de nouveau message ! Bien ! Curieux, il sélectionna l’onglet « boîte de réception », arrêta le curseur sur «Myriam Lapierre sent you a message from Facebook» et appuya.
Assis, pensif, l’œil morne et l’esprit voyageur…
Il relisait ces vers avec un certain contentement et ne les trouvait pas si mal. Ce n’était pas Nelligan, encore moins Rimbaud qui l’avait tellement fasciné pendant sa période normalienne, mais, pour un apprenti, ça lui paraissait potable. C’était par Facebook qu’elle était passée, la Myriam, et Yan n’arrivait pas à comprendre comment son nom avait fini par aboutir sur ce site pour les jeunes en mal d’amitiés électroniques… Puis il s’était souvenu, tout d’un coup, le commutateur mémoire àON, de son copain Michel qui l’avait inscrit sur Facebook sans qu’il manifeste trop de conviction, quelques mois auparavant, parce qu’avec un commerce, « mon ami, on n’a jamais assez de tentacules » ! « Bon, je fais quoi maintenant avec ça ?, se demanda-t-il. Je donne suite ou je supprime ? Ça vient d’une femme, pas de doute, ce qui n’est pas mal… et mon lit est plutôt froid par les temps qui courent ! »
L’instinct de conquête qui reprenait du service, le chasseur fourbissait ses armes… même s’il n’en avait plus trop les moyens. Mais les femmes, ah !, ces femmes qui avaient été au cœur de sa vie, jamais Yan ne pourrait s’en passer ! Il cherchait au fond de sa mémoire, il raclait, grattait, fouinait : Myriam Lapierre, My-ri-am La-pier-re. « Rien, nom de dieu, rien ! Néant ! », soupira-t-il, excédé.
Sa pensée dériva vers cette époque de sa jeune vie d’adulte. Si ça faisait maintenant 40 ans, c’était à l’époque de son premier mariage avec une fille qui avait menacé de faire le saut de la mort s’il ne l’accompagnait pas à l’autel. Louise lui avait en effet annoncé que la cigogne pointait du bec et que « les bébés ont aussi besoin d’un papa, c’est la vie et l’église qui veulent ça ! ». Yan avait rechigné un moment, le mariage, ça peut traîner longtemps, longtemps, comme une traversée de désert… Coincé, piégé, il avait fini par se résigner. Le mariage s’était fait en catastrophe, à la vitesse de la lumière, puis il avait déraillé dès la première courbe. Sa douce de l’époque, qui avait des yeux grands comme toutes les ambitions, lui avait annoncé que la cigogne avait viré de bord et qu’un bel Espagnol nageait maintenant dans son beau regard bleu. Yan avait fini par faire le lien avecBlue Spanish Eyesde Frank Sinatra qui jouait en boucle dans la maison. – Moi, je ne peux pas t’offrir de châteaux, tu sais ! Qu’un petit cagibi qui semble bien étroit pour toi…
Louise l’avait regardé, attristée, puis s’en était allée. Cette séparation, pour Yan, s’était avéré davantage un soulagement qu’une tristesse. Cette relation n’avait-elle pas été obligée plutôt que consentie ? Évidemment, il y a une part d’échec dans tout ça, mais la liberté, ça a un prix, non !
Ce serait donc vers cette période qu’il aurait connu Myriam Lapierre ! Il l’aurait côtoyée sur les bancs de l’université, dans des cours communs avec les filles normaliennes, et il aurait tout oublié ? « Bah !, pas grand-chose à perdre : je lui envoie un mot, songea-t-il. La suite ? On verra bien ! » Il alla se faire un café et se mit à rédiger avec application, comme pour retrouver de vieux réflexes perdus depuis longtemps. Chère dame Myriam (il savait y faire avec les femmes !),
Je cherche dans la brume un regard oublié Un sourire, une main qui m’aurait effleuré. Pourriez-vous, chère amie, de votre douce haleine En souffler les vapeurs pour alléger ma peine ? Yan P.
Le dernier vers le chicotait un peu parce que le mot « peine » voulait ici signifier le mal qu’il ne voulait plus se donner, et non pas la tristesse. Rien à foutre de la tristesse ! Il laissa le quatrain tel quel. Il n’allait tout de même pas tout lui expliquer en détail. « Je ne change rien, voilà, bingo,hasta la vista! » Il appuya sur « Envoyer », se leva et alla se faire cuire une platée d’œufs, bacon, saucisses et patates rissolées. Non, il n’irait pas raconter ça à son toubib pour se faire disputer. « Œufs et bacon, pas touche ! », lui avait recommandé le savant disciple d’Escalope, comme il l’appelait en rigolant. Mais la vie, quoi, ce n’est pas que de l’ascétisme ! Et dans des odeurs à séduire n’importe quelle narine, de belles rôties épaisses blondissaient lentement sur le poêle maintenant chaud.
Chaque fois qu’elle entrait dans son appartement, Myriam observait un même rituel : elle barrait sa porte à double tour – jamais trop prudente –, jetait un coup d’œil au répondeur pour voir si le clignotant ne se manifestait pas et un autre à l’écran de l’ordinateur toujours en veille pour constater s’il y avait des nouveaux messages. Ce jour-là, en fin d’avant-midi, elle arrivait du gym. Rien pour le téléphone. En survêtement, elle s’assit à l’ordinateur pour voir la teneur de ses messages. Mariette qui donnait des nouvelles, bon, Micheline aussi et Luc qui envoie sûrement des diapos et… « C’est quoi ça ?, fit-elle, surprise de voir défiler une adresse qu’elle ne connaissait pas. Facebook ! J’aurais déjà une réponse pour mon envoi d’hier ! » Excitée, elle se demandait si elle devait passer sous la douche avant d’ouvrir le message. Impatiente, Myriam glissa le curseur sur Facebook, appuya sur la touche, puis se mit à lire ce quatrain qui s’alignait devant elle. Elle était ébahie, heureuse, un brin triste, aussi : elle avait réussi à retracer le grand ricaneur qui l’avait quittée précipitamment 40 ans auparavant !
* * *
Pourriez-vous, chère amie, de votre douce haleine En souffler les vapeurs pour alléger ma peine ?
Myriam, toute retournée, relisait les mots. Toute tremblante, elle se mit à transpirer comme si elle arpentait encore à toute vitesse le tapis roulant. « Pas de doute, c’est sûrement lui, pensa-t-elle. Il n’y a pas une tonne de Yan Pélissier capables d’écrire en alexandrins au Québec ! » Mais la suite… Que faire, maintenant que les ponts semblent jetés ? Elle était confuse, figée, comme si elle avait reçu un coup… qu’elle avait elle-même provoqué ! Les émotions se bousculaient tellement vite qu’elle se demandait si elle ne ferait pas une crise d’angoisse. Ça lui était arrivé à quelques reprises, notamment quand son ex lui avait signifié qu’il s’en allait brouter dans d’autres pâturages, et elle n’aimait pas ces épisodes. Elle alla se déshabiller rapidement, se dirigea vers la douche, régla la température à « froide » et, pendant de longs moments, se laissa rafraîchir par cette eau bienfaisante. Calmée, elle revint devant l’écran et relit lentement, un thé à la main, le quatrain qui venait du passé. Elle réfléchit sur ce qu’elle était et ce qu’elle voulait, et en déduisit qu’il n’y avait pas de mal à renouer avec des vies antérieures. Elle ne se cherchait pas un compagnon, ne voulait rien bousculer, encore moins s’immiscer dans le parcours des autres, elle qui avait toujours longé les corridors, qui s’était toujours tenue entre la peinture et la feuille de gypse.
Somme toute, elle ne demandait qu’à satisfaire quelques curiosités et voir comment s’étaient construits certains mondes parallèles. Une lampée de thé l’alluma. Une amitié ! Tiens, c’est ça une amitié ! Plus elle y pensait, plus il lui semblait que c’était ce qu’elle recherchait. Une amitié comme elle en avait toujours rêvé, gratuite, sans attaches et toujours là, disponible en tout temps, à l’écoute et sans jugement, une amitié hors du temps et de l’espace. « Hors de la vie tant qu’à y être ! Allons, t’es pas un pur esprit, Myriam !, avait fini par lui dire le petit démon qui rôdait autour d’elle. Arrête de te barder d’illusions, ma fille. C’est pas ton grand lit froid que tu voudrais réchauffer ? » « Que c’est compliqué la vie ! Je suis toute mêlée ! » Elle résolut de poursuivre la communication avec son compagnon d’antan en lui envoyant un petit mot.
Cher ami, Je suis bien contente d’avoir retrouvé le grand rêveur aux lunettes qui griffonnait des feuillets jaunes dans mon cours de littérature, il y a 40 ans de cela. Heureusement qu’on est nés le même jour sinon on ne se serait jamais retrouvés ! Si tu veux, tu me parles de toi, moi de moi. On a bien le temps, toute la vie maintenant, n’est-ce pas ? Dis donc, tu te rappelles de moi ? Myriam L.
En cette fin d’après-midi, Yan revenait d’une bonne marche pour faire plaisir à son cœur. Après avoir laissé le poêle gober quelques bûches, il était allé aux messages.
« Dis donc, tu te rappelles de moi ? »
Non, rien, niet, le trou béant de l’amnésie. Cette amie du passé qui ne l’avait pas oublié et qui lui avait transmis des poésies de sa jeunesse, pas la moindre idée de ce qu’elle pouvait avoir l’air. Il essayait bien, mais en vain : que des brumes épaisses dans ses catacombes intérieures. Il se rappelait un peu la tablette jaune, des poésies qu’il couchait sur papier parce que la sœur qui pérorait devant était d’un ennui ! Mais aucun souvenir de l’invisible Myriam avec qui il partageait dessins et petits mots.
Au fil du temps, une belle complicité s’était établie entre ces êtres séparés par une vie. Ils s’étaient mis à se parler de tout et de rien, du temps qu’il fait, de la mer « qui roule ses rrrrr » ou des camions qui utilisent pas mal trop leur Jacob. Parfois, ils blablataient de voyages, de l’avenir de la planète, d’une « grippe d’homme qui prend des airs d’éternité » ou d’une otite « qui me colle aux fesses, ah ! ah ! ah ! ». Ils s’écrivaient au gré de leurs désirs et fantaisies, sans contraintes de temps, sans jamais jouer du métronome. Yan avait pris goût à échanger avec cette femme dont il ne connaissait pas le moindre trait physique puisqu’il avait été convenu entre eux qu’ils n’échangeraient pas de photos. Il se demandait parfois s’il ne communiquait pas avec un ange. Myriam lui avait montré d’autres valeurs, comme les richesses de la vie simple, lui qui en avait été si dépourvu. En confiance, jamais jugé, il lui avait parlé de ses femmes qui faisaient maintenant partie de la galerie, même la dernière du couette et café qui avait fini par s’en aller, de ses enfants qu’il ne voyait pas souvent, de sa grande maison « vide comme un creux », de sa solitude qui, parfois, « rendrait le plomb jaloux »…
Ça faisait maintenant plus de deux ans que Myriam et Yan s’échangeaient des courriels. Pour Yan, Myriam était toujours sans visage. Il osa un petit mot, sentant qu’il était prêt maintenant :
Allô Myr, Il y a le festival de la crevette dans le coin cette fin de semaine. Si tu veux, cher fantôme, je t’invite. Il y a une belle grande maison, pleine de chambres vides qui attendent. Si oui, je te donne mon adresse. Prends le temps, mais pas trop, parce que les crevettes, hein !… Yan