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Jacob Fidèle

De
293 pages

Ami lecteur, je suis né sur l’eau. Non sur l’onde amère de l’Océan irrité, mais sur les eaux douces et rapides d’une rivière. Ce fut dans une espèce de boîte flottante, appelée gabare, et sur la Tamise, que je respirai l’odeur de la vase pour la première fois. L’équipage de cette gabare se composait de mon père, de ma mère, et de votre humble serviteur. Mon père dirigeait tout, il était roi sur son bord. Par conséquent, ma mère était reine, et j’étais l’héritier présomptif.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Frederick Marryat

Jacob Fidèle

CHAPITRE PREMIER

Ami lecteur, je suis né sur l’eau. Non sur l’onde amère de l’Océan irrité, mais sur les eaux douces et rapides d’une rivière. Ce fut dans une espèce de boîte flottante, appelée gabare, et sur la Tamise, que je respirai l’odeur de la vase pour la première fois. L’équipage de cette gabare se composait de mon père, de ma mère, et de votre humble serviteur. Mon père dirigeait tout, il était roi sur son bord. Par conséquent, ma mère était reine, et j’étais l’héritier présomptif.

Avant de rien dire de moi-même, permettez que je m’acquitte d’un devoir en décrivant mes parents. Je tracerai d’abord le portrait de la reine, ma mère. On assure que lorsqu’elle arriva pour la première fois à bord de la gabare, elle avait la taille fine et le pied léger ; mais, du plus loin qu’il me souvienne, je l’ai toujours vue grasse et pesante. Si le mouvement ne lui plaisait guère, le gin lui plaisait beaucoup : rarement elle quittait la cabine ; la gabare, jamais. Elle pouvait se servir cinq ans des mêmes souliers, tant elle les usait peu. Avec de semblables habitudes, que devraient adopter toutes les femmes mariées, on était toujours sûr de la trouver au besoin. Mais, quoique toujours sous la main, elle n’était pas toujours sur ses pieds. Quand venait le soir, elle s’étendait sur son lit, précaution fort sage pour les gens qui ne peuvent se tenir debout. Le fait est que mon honorable mère, malgré son irréprochable vertu, se laissait souvent séduire par ce perfide ennemi de l’honnêteté féminine et masculine, nommé gin. Ce serpent tentateur s’était introduit dans la gabare, comme dans un autre Eden, dont ma mère était Eve et mon père Adam. Si elle ne mangea pas, elle but, et ce fut encore pire. Il est vrai que d’abord elle ne buvait que pour se réchauffer l’estomac ; et je le dis pour prouver que l’ennemi se fait toujours admettre sous quelque spécieux prétexte.

L’atmosphère humide de la rivière semblait justifier cette précaution ; et mon père employait sa pipe au même usage ; mais à l’époque de ma naissance, elle buvait, et il fumait du matin au soir, parce que l’habitude leur en faisait un besoin ; l’un ne quittait pas plus sa pipe que l’autre son verre, et il n’y avait froid qui pût se loger dans leur estomac.

Maintenant passons à mon père.

C’était un petit homme bouffi, ventru, porteur de longs bras, qui semblait créé tout exprès pour le poste qu’il occupait dans la société, ou plutôt en dehors de la société. Il savait gouverner une gabare aussi bien qu’homme au monde : mais il ne savait rien de plus. Il avait été dès son enfance, élevé dans cet état. Il s’était rendu à terre pour prendre femme, puis était revenu à bord ; c’était le seul événement marquant de sa vie. Son unique plaisir était de fumer ; et comme il existe une sorte de lien indéfinissable entre la pipe et la philosophie, mon père, à force de fumer, était devenu un philosophe accompli. Il est étrange, et cependant très vrai, que nos soucis s’envolent avec la fumée du tabac, et que sans elle ils nous oppriment l’âme. Nul calmant n’est plus efficace que celui qui émane du tuyau d’une pipe. Les sauvages guerriers de l’Amérique du Nord jouissaient avant nous de ce bienfait du ciel, et c’est à la pipe qu’il faut attribuer leur sagesse dans le conseil, et leur laconisme dans l’expression de la pensée. Il serait à propos de l’introduire dans nos assemblées législatives. Les dames, il est vrai, n’y viendraient plus lorgner, mais nous obtiendrions plus de sens en moins de paroles. C’est encore au tabac qu’il faut attribuer la fermeté stoïque de ces guerriers américains qui, la pipe à la bouche, bravaient les tortures infligées par leurs ennemis. Ces propriétés bien connues ont donné naissance à une locution populaire, et l’on dit, quand on met un homme en colère, qu’on lui éteint sa pipe.

Littéralement et métaphoriquement, la pipe de mon père ne s’éteignait jamais. Il avait en réserve un certain nombre d’apophthegmes, qui ramenaient tous les événements fâcheux à une heureuse conclusion ; et comme il ne prodiguait pas les paroles, ces sentences se gravaient profondément dans ma jeune mémoire. L’une était : Il n’y faut plus penser, c’est un mal sans remède. Une fois cela dit, il ne revenait jamais sur le même sujet. Rien ne semblait l’émouvoir ; les jurements que proféraient les autres mariniers en nous disputant un pied d’eau tandis que nous remontions ou descendions la Tamise, ne lui arrachaient d’autre signe d’irritation qu’une bouffée ou deux de fumée. Il n’adressait à ma mère que cette façon de parler : Soyons de sang-froid, qui produisait habituellement un effet tout contraire, et redoublait ses emportements. C’était de l’huile jetée sur le feu. L’avis néanmoins était bon, n’eût-il jamais été suivi. Quand une chose allait de travers, mon père employait une autre expression favorite, conforme au reste de sa philosophie ; il disait : Nous serons plus heureux une autre fois. Ces aphorismes se fixèrent solidement dans ma tête, et c’est en me les rappelant sans cesse que je devins philosophe, longtemps avant que mes dents de sagesse eussent germé, et quand j’avais encore mes dents de lait.

L’éducation de mon père avait été négligée. Il ne savait ni lire ni écrire ; mais, quoiqu’il n’eût pas précisément, comme Cadmus, inventé les lettres, il s’était habitué à certains hiéroglyphes, qui, en général suffisaient à ses besoins et pouvaient passer pour une mémoire artificielle. Je ne sais ni lire ni écrire, Jacob, me disait-il, je voudrais le savoir ; mais vois-tu, garçon, cette marque m’indique trois quarts de boisseau. Songe à t’en souvenir quand je te le demanderai, ou je veux avoir le nez coupé si je ne te frotte les oreilles. Ce n’était que dans les cas d’une difficulté remarquable qu’il recourait à un nouvel hiéroglyphe, ou se permettait un si long discours. Je connaissais fort bien la signification de ses marques habituelles et, à l’aide d’une bonne mémoire, je le tirais d’embarras lorsque des lettres mal formées semblaient lui indiquer des quantités inconnues.

J’ai dit que j’étais l’héritier présomptif, mais non l’unique enfant de mon père. Ma respectable mère en avait eu deux autres. La rougeole les avait débarrassés du premier, qui était une fille ; et le second, mon frère aîné, à l’âge de trois ans, était tombé à l’eau du haut de l’arrière de la gabare. Au moment où cet accident arriva,. ma mère, un peu alourdie par la liqueur ; s’était mise au lit, et mon père était sur le pont, appuyé sur le guindeau, fumant tranquillement sa pipe.

  •  — Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-il en prêtant l’oreille et retirant sa pipe ; je ne serais pas surpris que ce fût Joe. Puis il se remit à fumer comme devant.

La supposition de mon père était exacte. C’était bien Joe dont la chute avait causé le bruit qui venait de le tirer de ses méditations. Le lendemain matin, on ne put le trouver nulle part ; mais on y parvint quelques jours après. Il est vrai, comme disent les gazettes, que l’étincelle vitale était éteinte, et que les poissons lui avaient mangé le nez, ce qui fit remarquer à mon père que le pauvre enfant n’était plus bon à rien.

Le matin que suivit l’accident, mon père se leva de bonne heure et ne put retrouver Joe. Il entra dans la cabine, et fuma sa pipe sans dire mot. Comme mon frère ne paraissait pas à l’heure du déjeuner, ma mère l’appela de sa voix enrouée ; mais Joe ne pouvait l’entendre, et mon père se taisait toujours. Ma mère sortit donc dé la cabine, fit le tour de la gabare, regarda dans la niche du chien, pour voir si Joe ne dormait pas près du grand mâtin ; mais Joe ne se trouva nulle part.

  •  — Où donc peut-il être passé ?... s’écria-t-elle l’alarme maternelle peinte sur la figure, et revenant bien vite à la cabine. Mon père ne répondit pas ; mais, retirant sa pipe de ses lèvres, la laissa tomber perpendiculairement sur le pont, puis la reprit, et lâcha d’un air morne ses bouffées de fumée.
  •  — Que voulez-vous dire ! cria ma mère, serait-il tombé par dessus le bord ?

Mon père fit un signe de tête affirmatif, et redoubla ses bouffées. Un torrent de larmes, d’exclamations, de reproches, succéda à cette communication caractéristique. Mon père laissa ces transports s’apaiser. Ils prirent fin en même temps que sa pipe. Il en fit tomber la cendre, et dit d’un ton calme ?

  •  — Il n’y faut plus penser ;. c’est un mal sans remède... Et il se mit à recharger sa pipe.
  •  — Sans remède ! s’écria-t-elle ; mais il pouvait y en avoir...
  •  — Soyons de sang-froid, répliqua mon père.
  •  — De sang-froid ! reprit ma mère en fureur, de sang-froid !... Oui, vous prenez tout de sang-froid, et je présume que vous me verriez aussi de sang-froid tomber à la rivière !
  •  — En tout cas, répondit mon imperturbable père, cela vous rafraîchirait.
  •  — 0 mon Dieu ! mes pauvres enfants !... perdus !... perdus tous deux !...
  •  — Nous serons plus heureux une autre fois, fit mon père. Ainsi, Sally, n’en parlons plus.

Mon père continua à fumer sa pipe, ma mère à s’essuyer les yeux, jusqu’au moment où mon père, qui réellement avait un bon cœur, se leva du coffre sur lequel il était assis, emplit une tasse de genièvre, et la présenta à ma mère Elle fut touchée de cette obligeante attention, et accepta l’offrande avec le même esprit qui l’avait inspirée. Après quelques répétitions rendues nécessaires par la quantité de larmes qui avaient affaibli la liqueur en s’y mêlant, le chagrin et le souvenir furent noyés ensemble, et disparurent comme des hirondelles qui s’envolent à tire-d’ailes.

Je terminerai par cette gracieuse métaphore l’épisode de mon pauvre frère Joe.

A peu près un an après sa mort, je fus introduit dans ce monde, sans autre témoin que mon père, et sans autre assistance que celle de dame nature, que je tiens pour une fort habile sage-femme quand on ne la contrarie pas. Je fus baptisé et on me nomma Jacob. Dans le fait, mon père et ma mère ne quittaient jamais la gabare, si ce n’est quand la dernière, par ordre du propriétaire ou du surveillant, allait assister à l’embarquement ou au débarquement d’une cargaison. On descendait une fois par mois quelques minutes à terre, pour y acheter les provisions du ménage. Mon enfance m’a laissé peu de souvenirs. Je me rappelle cependant que la gabare était parfois brillamment peinte en bleu et en rouge, et que ma mère, pour m’apaiser, avait coutume de me montrer combien c’était beau.

J’avais onze ans lorsqu’une catastrophe vint changer tout mon avenir. Il me faut donc parler encore un peu de mes parents, afin d’amener leur histoire jusqu’à cette époque. Le goût prononcé de ma mère pour les liqueurs spiritueuses s’était, comme c’est l’ordinaire, beaucoup accrue avec le temps, et sa corpulence avait augmenté dans la même proportion. C’était alors une lourde montagne de chair, une masse comme je n’en ai jamais vu depuis. Dans ce temps-là, elle ne me paraissait pas difforme, parce que cet accroissement avait eu lieu de jour en jour, imperceptiblement, et que je ne voyais aucune autre femme, si ce n’est de fort loin. Durant les deux dernières années, elle avait rarement quitté le lit, et elle ne se traînait certainement pas hors de la cabine plus de cinq minutes par semaine ; son obésité et son état habituel d’ivresse ne le permettaient pas. Mon père descendait à terre un quart d’heure chaque mois pour acheter du gin, du tabac, des harengs saurs et du biscuit de mer avarié, dont je faisais ma principale nourriture, à moins que je ne pêchasse quelque poisson quand nous étions à l’ancré. Je devais donc être et j’étais un grand buveur d’eau, non par choix, mais par suite de la nature salée de mes aliments, et parce que ma mère conservait assez de bon sens pour reconnaître que le gin ne valait rien pour les petits garçons. Cependant un grand changement s’était opéré dans les idées de mon père. J’étais alors seul chargé de la manœuvre, et il ne montait plus guère sur le tillac que pour m’aider à franchir les ponts, ou lorsque mes forces ne suffisaient pas pour gouverner sans danger au milieu de la foule de bâtiments que nous rencontrions sur la rivière. A mesure que je devenais plus habile, mon père le devenait moins, et il passait la plus grande partie de son temps, dans la cabine, aidant ma mère à vider la grande bouteille de grès. La femme avait triomphé de l’homme, et tous deux encouraient le même blâme en savourant le fruit défendu du genévrier. Telle était la situation des affaires dans notre petit royaume quand survint la catastrophé que je vais rapporter.

Par une belle soirée d’été, nous remontions avec la marée, lourdement chargés de charbon que nous devions débarquer sur le quai, un peu au dessus de Putney-Bridge, lorsqu’une forte brise de l’avant arrêta notre marche et nous empêcha de gagner ce soir-là le quai comme nous l’espérions. Nous étions à peu près à un mille et demi au dessus du pont, quand la marée descendit, et nous jetâmes l’ancre. Mon père, qui s’attendait à arriver le soir, s’était, bien malgré lui, abstenu de boire ; et il resta sur le pont jusqu’à ce que la gabare, eut évité. — Souviens-toi, Jacob, me dit-il alors, qu’il nous faut être au quai demain de bonne heure ; ainsi veille au grain. Puis il descendit dans la cabine pour boire tout à son aise, me laissant en possession du pont et de mon souper, que je ne mangeais jamais dans la cabine, où je ne pouvais respirer. Je prenais au contraire tous mes repas al fresco ; et à moins que le froid de la nuit ne fût trop rigoureux, je dormais sur le pont, dans la grande niche placée à l’arrière, et occupée autrefois par le gros mâtin. Le pauvre animal était mort depuis quelques années, et son corps, jeté à l’eau avait été probablement converti en saucisses, à un schelling la livre. Quelque temps après sa mort, j’avais pris possession de son appartement, et je lui avais succédé dans ses fonctions. Je venais donc de terminer mon souper, que j’avais arrosé d’un grand coup d’eau de la Tamise, qui me paraissait toujours plus pure et plus fraîche au dessus des ponts. J’avais été voir à l’avant si le câble était en bon état, et n’ayant plus rien à faire, je me couchai sur le pont, et me livrai aux profondes méditations d’un enfant de onze ans. Je contemplais les étoiles qui étincelaient faiblement au dessus de moi, et qui me semblaient tour à tour s’éteindre et se rallumer. Je demandais, tout émerveillé, de quoi elles étaient faites, et comment elles étaient venues là, lorsque je fus soudain interrompu dans mes rêveries par un cri perçant. Je sentis en même temps une forte odeur de brûlé. Les cris se succédaient et j’avais à peine eu le temps de me lever lorsque mon père s’élança hors de la cabine, sauta par dessus le bord et disparut sous l’eau. Ses traits, que j’avais entrevus quand il passa près de moi, exprimaient à la fois la terreur et l’ivresse. Je courus à l’endroit où il avait disparu, mais je ne vis rien que quelques cercles à la surface de l’eau, qui se perdirent bientôt dans le courant. Je restai quelques secondes frappé de stupeur par sa soudaine disparition et sa mort évidente. Je fus rappelé à moi-même parles flots de fumée qui m’entouraient, et par les cris de ma mère, qui devenaient de plus en plus faibles, et je me hâtai de courir à son aide.

Une fumée épaisse et empyreumatique montait par l’écoutille de la cabine, et comme le vent avait cessé, elle s’élevait, sans dévier, en formant une sombre colonne. J’essayai de descendre, mais la fumée me repoussa ; elle m’aurait suffoqué en quelques instants. Je fis alors ce que tout autre enfant aurait fait dans cette situation déplorable : je m’assis et je pleurai amèrement. Au bout de dix minutes, j’écartai mes mains, dont je m’étais couvert le visage, et je jetai les yeux vers le panneau : la fumée avait disparu, et les cris avaient cessé. Je m’approchai de l’écoutille, et quoique l’odeur fût encore très incommode, je reconnus que je pouvais la supporter. Je descendis le petit escalier de trois marches, et j’appelai ma mère. Point de réponse. La lampe fixée à la cloison de l’arrière était encore allumée, et je pouvais voir distinctement dans tous les coins de la cabine. Rien ne brûlait ; les rideaux du lit de ma mère n’étaient pas même roussis. Je restai confondu et sans haleine. D’une voix tremblante j’appelai encore : — Ma mère ! Après une minute, tremblant et respirant à peine, je me hasardai à tirer les rideaux du lit Ma mère n’y était pas ! mais j’aperçus au milieu une masse noire J’y portai timidement la main. C’était une sorte de résidu gras et poisseux. Je poussai un cri d’horreur, mes idées d’enfant s’embrouillèrent ; je sortis en chancelant de la cabine, et je tombai sur le pont dans un état voisin de la démence. Il fut remplacé par une espèce de stupeur qui dura plusieurs heures.

Comme le lecteur pourrait conserver quelques doutes sur les causes de la mort de ma mère, je dois l’informer qu’elle succomba à ce genre de mort épouvantable qui atteint quelquefois, quoique rarement, les personnes qui font un usage immodéré des liqueurs spiritueuses. Il est vrai que les cas de ce genre ne se présentent guère qu’une fois par siècle, mais leur existence n’est que trop constatée. Elle mourut de ce qu’on appelle combustion spontanée, et qui n’est autre chose que l’inflammation des gaz produits par l’absorption de ces liqueurs dans le système. Il est présumable que les flammes qui s’échappaient du corps de ma mère firent complètement perdre la tête à mon père, qui avait bu copieusement, et ce fut ainsi que je perdis mes parents à la même heure, l’un par l’eau, l’autre par le feu.

CHAPITRE II

Il était grand jour quand je sortis de cet anéantissement d’esprit et de corps. Je ne pus d’abord me rappeler ce qui s’était passé ; le poids qui m’accablait me disait cependant que c’était quelque chose de terrible. Enfin, je remarquai le panneau de la cabine encore ouvert ; toutes les horreurs de la nuit précédente se présentèrent à ma pensée, et je me souvins que j’étais seul sur la gabare. Je me levai, et restai quelque temps immobile, dans un muet désespoir. Je promenai mes yeux autour de moi. Le brouillard du matin se balançait sur la Tamise, et l’on pouvait à peine distinguer les objets sur le rivage. La rosée de la nuit avait engourdi mes membres, d’autant plus peut-être que j’avais été en proie à de plus violentes émotions. Je n’osais descendre dans la cabine ; j’en étais éloigné par un effroi indéfinissable, une profonde horreur de ce que j’avais vu. Cependant je restais dans l’ignorance, et j’aurais donné pour pénétrer ce mystère toutes les richesses du monde si elles m’eussent appartenu. Mes regards allaient de l’écoutille à la rivière, je pensais à mon père, et pendant plus d’une demi-heure je regardai la marée monter, sans être capable de penser à rien. Quand le soleil parut, le brouillard se dissipa. Les arbres, les maisons, la verdure des champs, les barges qui remontaient avec le flux, les bateaux qui allaient et venaient, les aboiements des chiens, la fumée s’élevant au dessus dés toits, tous ces objets finirent par frapper successivement mes sens, et me rappelèrent que j’étais dans un monde affairé, et que j’avais aussi ma tâche à remplir. Les injonctions de mon père avaient toujours été ma loi, et les derniers mots qu’il m’avait adressés étaient ceux-ci : — Souviens-toi, Jacob, qu’il nous faut arriver au quai demain de bonne heure. Je me disposai donc à lui obéir. Je ne pouvais penser à lever l’ancre. Je filai donc le câble, après avoir attaché au bout un aviron cassé, pour servir de bouée, et la gabare se trouva de nouveau à la merci du courant, sous la direction d’un enfant de onze ans. Après deux heures de marche, j’étais à cent verges du quai. Je hélai pour appeler du secours, et deux hommes qui se trouvaient à bord d’une des gabares amarrées au quai vinrent dans une barque me demander ce que je voulais. Je leur dis que j’étais seul à bord, sans ancre ni câble, et je les priai d’amarer la gabare. Ils accostèrent, et en quelques minutes ils la mirent en sûreté, à côté des autres. Quand ils eurent fini, ils m’interrogèrent sur ce qui était arrivé ; mais quoique j’eusse repris quelque énergie pour exécuter les ordres de mon père, maintenant que j’avais obéi, il s’opéra en moi une réaction. Je ne pus leur répondre. Je me jetai sur le pont, plus affligé que jamais, et je sanglotai comme si mon cœur allait se briser.

Ces deux hommes, aussi étonnés de ma conduite que de m’avoir trouvé seul sur la gabare, se rendirent à terre près du commis, et lui firent leur déclaration. Il revint avec eux pour m’interroger ; mais le paroxysme de mon chagrin durait encore, et mes réponses, entrecoupées de sanglots, n’étaient pas intelligibles. Le commis et les deux hommes descendirent dans la cabine, remontèrent bien vite, et retournèrent à terre. Un quart d’heure après, on vint me chercher, et on me conduisit chez le propriétaire. C’était la première fois de ma vie que je mettais le pied sur la terre ferme. Je fus conduit au salon, où je trouvai le propriétaire déjeunant avec sa femme et sa fille, enfant de neuf ans. J’avais alors repris un peu de calme, et quand on m’interrogea, je racontai mon histoire clairement et succinctement, tandis que de grosses larmes sillonnaient mon visage crasseux.

  •  — Quel horrible événement ! dit la dame à son mari ; je n’y puis encore rien comprendre.
  •  — Ni moi non plus ; mais cela n’en est pas moins vrai, d’après ce qu’a vu le commis Johnson.

Pendant ce temps-là, mes yeux se tournaient sur chaque partie de la chambre qui apparaissait à mon ignorance comme une autre Golconde, tant j’y voyais de luxe et de richesse. Il s’y trouvait bien peu d’objets que j’eusse déjà vus : mais j’avais une idée confuse qu’ils étaient de grand prix. La théière d’argent, l’urne où l’eau frémissait, les tableaux dans leurs cadres, enfin, chaque objet d’ameublement s’emparait de mon attention ; et pendant un instant, j’oubliai père et mère. Je fus tiré de mes méditations par le propriétaire, qui me demanda depuis quelle distance j’avais amené la gabare sans secours.

  •  — Avez-vous des amis, mon pauvre enfant ? me demanda à son tour la dame..
  •  — Non.
  •  — Comment ! aucun parent à terre ?
  •  — Je n’avais jamais encore mis pied à terre.
  •  — Savez-vous que vous êtes un pauvre orphelin abandonné !
  •  — Qu’est-ce que c’est que cela ?
  •  — Que vous n’avez ni père ni mère, dit la petite fille.
  •  — Eh bien, répondis-je en me servant d’un des aphorismes de mon père, ne trouvant rien de mieux à dire, il n’y faut plus penser, c’est un mal sans remède.
  •  — Et maintenant, que comptez vous faire ? me demanda le propriétaire étonné de ma première réponse.
  •  — Je n’en sais rien, en vérité, répondis-je en pleurant, mais soyons de sang-froid.
  •  — Quel singulier enfant ! observa la dame ; connaît-il bien toute l’étendue de son malheur ?
  •  — Nous serons plus heureux une autre fois, répondis-je en m’essuyant les yeux avec le dos de la main.
  •  — Voilà en effet d’étranges réponses de la part d’un enfant qui montre tant de sensibilité, dit le propriétaire à sa femme. Quel est votre nom, mon ami ?
  •  — Jacob Fidèle.
  •  — Savez-vous lire et écrire ?
  •  — Non, répondis-je encore comme mon père, je ne le sais pas, je voudrais le savoir.
  •  — C’est bien, mon pauvre enfant. Nous verrons ce qu’on peut faire.
  •  — Je sais ce qu’il faut faire, répondis-je. Il faut envoyer deux hommes pour relever l’ancre et le câble avant qu’on coupe la bouée.
  •  — Vous avez raison, mon enfant, et je vais y envoyer à l’instant, Mais à présent, vous ferez bien de descendre avec Sarah à la cuisine ; la cuisinière prendra soin de vous. Sarah, mon amour, montrez-lui le chemin..

La petite fille me fit signe de la suivre. Je fus surpris du nombre de marches du capot d’échelle, car c’est ainsi que j’appellais l’escalier ; mais enfin je débarquai en bas, et la petite Sarah, après m’avoir recommandé aux soins de la cuisinière, remonta lestement près de sa mère.

La cuisinière prit donc soin de moi. C’était une bonne grosse femme, qui s’attendrissait au récit de toute infortune. Non seulement je vis, mais je dévorai des choses qui n’étaient jamais entrées ni dans ma bouche ni dans mon imagination. Le chagrin ne m’avait pas ôté l’appétit. Je m’arrêtais bien de temps en temps pour pleurer un peu, mais je m’essuyais les yeux et me remettais bien vite à l’ouvrage. Ce ne fut qu’après deux heures que je déposai mon couteau ; et je ne me décidai à dire : « J’en ai assez, » qu’en éprouvant les premiers symptômes de suffocation. Quelqu’un a fait une épigramme sur les vastes idées que le cheval d’un avare doit se faire d’une mesure d’avoine. Si de telles idées ont jamais existé, je doute qu’elles puissent approcher de mon étonnement à la vue d’un gigot de mouton. Je n’avais vu de ma vie une pareille pièce de viande fraîche. Après un si bon repas, j’éprouvai naturellement le besoin de dormir, et au bout de quelques minutes, je ronflais étendu sur deux chaises, la cuisinière m’ayant couvert de son tablier pour me préserver des mouches. Ce fut ainsi que je débutai sur un élément nouveau pour moi ; et il est assez à propos d’examiner ici en quoi consistait le capital que je possédais alors. Physiquement, j’avais assez bonne mine. J’étais bien fait, fort et actif. Quant à mes vêtements, le mieux serait de n’en pas parler : j’avais une paire de pantalons sans fonds ; mais ce défaut, quand j’étais debout, était dissimulé par ma jaquette fabriquée d’un vieux gilet de mon père, et descendant aussi bas qu’un frac de l’époque actuelle. Une chemise de grosse toile à voile, un bonnet de fourrure si déchiré qu’on pouvait le prendre pour la peau d’un chat houspillé par des chiens, complétaient mon équipement. Je n’avais ni bas ni souliers : cet attirail superflu n’avait jamais entravé les mouvements de mes pieds. Mes perfections intellectuelles n’avaient guère plus de valeur. Elles consistaient en une connaissance assez exacte du fond de la Tamise et de ses divers bassins, ce qui n’était pas fort utile à terre. Je savais expliquer les hiéroglyphes de mon père, qui ne pouvaient servir à personne qu’à moi ; ajoutez à tout cela ses trois maximes favorites gravées à jamais dans ma mémoire, et vous aurez l’inventaire complet de mon fonds de commerce.

J’ai fait connaître de quoi se composait l’héritage de mon père, et le lecteur peut supposer que, du côté maternel, le total équivalait à zéro. Directement, le fait est exact ; mais indirectement, elle contribua fort utilement à ma fortune, par la manière très extraordinaire dont elle avait quitté le monde. Enlevée par une mort ordinaire, elle ne m’aurait rien produit, Burke1 lui-même n’aurait pu en tirer aucun parti ; mais mourant comme elle l’avait fait, ses cendres devinrent pour moi une mine d’or. Le lit sur lequel reposaient ses restes, et même les rideaux du lit, furent transportés à terre, et enfermés dans une remise. Le coroner arriva en chaise de poste à quatre chevaux, aux dépens du comté ; un jury fut constitué ; on reçut ma déposition ; des chirurgiens et des apothicaires furent convoqués de près et de loin pour donner leur opinion ; et après un mûr examen, après de longues argumentations, et des discussions sans fin, le verdict fut qu’elle était morte par la visitation de Dieu ce qui veut dire, en d’autres termes, que Dieu seul savait comment elle était morte ; et cet avis fut adopté nem. cont.2, à la satisfaction générale. Mais le bruit de cet événement extraordinaire se répandit partout, avec les amplifications obligées, et des milliers de curieux vinrent se presser autour du logis du garde-quai, pour observer les effets d’une combustion spontanée. Le propriétaire vit tout de suite qu’il pouvait tirer pour moi un grand avantage de la curiosité publique. On plaça au pied du matelas de ma pauvre mère-un plat contenant quelques pièces d’or et d’argent, et au-dessus un écriteau portant en grosses lettres : Au bénéfice de l’orphelin. Les spectateurs qui se détournaient en frémissant de cet horrible exemple des effets d’une ivresse habituelle y jetèrent bon nombre de schellings, de demi-couronnes, et même de plus fortes sommes.

Cette exhibition dura plusieurs jours, pendant lesquels je fus logé avec la cuisinière, qui m’occupait à nettoyer ses poêlons, et à d’autres petits travaux proportionnés à mes forces, sans que je me doutasse que ma mère tenait un lever à mon bénéfice. Le onzième jour fut celui de la clôture, et le propriétaire me fit appeler. Je le trouvai avec un petit homme vêtu de noir. C’était un chirurgien qui avait offert une somme d’argent des restes de ma mère, du lit et des rideaux, en bloc. Le propriétaire désirait s’en débarrasser d’une manière si avantageuse ; mais il ne se croyait pas autorisé à prendre ce parti, quoiqu’à mon profit, sans me consulter d’abord, en ma qualité d’héritier légitime. — Jacob, me dit-il, monsieur offre vingt livres sterling, ce qui est une somme considérable pour les cendres de votre pauvre mère. Vous opposez-vous à ce qu’il les prenne ?

  •  — Qu’en voulez-vous faire demandai-je.
  •  — Je désire, répondit-il, les conserver et en prendre grand soin.
  •  — Eh bien, répliquai-je après y avoir réfléchi un instant, si vous vous engagez à prendre soin de la bonne femme, vous pouvez la prendre. Et le marché fut conclu. N’est-il pas singulier que le premier marché que j’aie jamais fait ait été de vendre ma mère ! Le produit de la vente et de l’exhibition s’éleva à un peu plus de quarante-sept livres, que le digne propriétaire de la gabare plaça sous mon nom, après en avoir déduit la somme nécessaire pour me faire habiller. Ainsi finit l’histoire des restes de ma mère, qui me furent beaucoup plus utiles qu’elle ne l’avait jamais été de son vivant. Morte, comme Sémélé, dans les embrassements du dieu qu’elle adorait, elle fit descendre une pluie d’or sur son fils, comme Jupiter sur Danaé. Ici s’arrête la comparaison ; car Sémélé était fort belle et ne buvait pas de gin3.

Lorsqu’on me fit monter près de mon maître pour conclure avec le chirurgien, je venais de quitter le vieux gilet qui me servait de surtout, afin d’être plus à mon aise pour fendre du bois dont la cuisinière avait besoin, et le domestique m’emmena sans me laisser le temps de le remettre. L’affaire terminée, je me retournai pour descendre, et mes pantalons n’ayant plus de fonds, comme je l’ai déjà dit, cette solution de continuité attira l’attention d’un petit épagneul qui s’élança du sofa, et s’approchant de moi, me tint en arrêt en aboyant avec fureur. Il avait été élevé par des gens comme il faut, et n’avait jamais vu pareille nudité. M. Drummond, c’est le nom du propriétaire, remarqua l’imperfection indiquée par le chien, et ordonna tout de suite de me faire vêtir de neuf. Ce n’était certes pas sans besoin. Vingt-quatre heures après, un tailleur bancal, assisté de ma bonne amie la cuisinière, m’affubla de mon nouvel habillement ; et je pus me tourner dans tous les sens sans choquer la bienséance. Un habit neuf, en général, est un objet d’ambition qui flatte la vanité à tout âge. Pour moi, il en fut tout autrement. Embarrassé de ma nouvelle parure, j’éprouvais tout à la fois un sentiment de gêne et de chagrin. Les souliers me blessaient, les bas de laine me donnaient des démangeaisons. Accoutumé, comme je l’étais, à hériter régulièrement des vieux habits de mon père, qui étaient beaucoup trop larges pour moi, il me semblait, non que mes habits actuels fussent proportionnés à ma taille, mais que j’étais enflé de manière à pouvoir remplir ceux d’autrefois. Je m’imaginais être un homme, mais j’étais fort embarrassé de ma virilité. Je croyais, à chaque pas, qu’on me retenait avec des lisières. Je ne pouvais plus balancer mes bras suivant mon habitude, et mes-souliers me faisaient trébucher comme un enfant rachitique. La cuisinière avait jeté ma vieille défroque dans le trou aux ordures, et maintes fois par jour j’y jetais en passant un œil d’envie, désirant sans l’oser, m’en remettre en possession, et l’échanger pour les habits que je portais. J’en connaissais le prix, et comme le magicien, dans le conte d’Aladdin, j’aurais offert des lampes neuves pour des vieilles, bravant bien volontiers le ridicule pour reconquérir mon trésor.

J’étais maintenant tout à fait familiarisé avec la cuisine et son attirail ; mais hors de là, il n’y avait rien dans la maison qui fût à. la portée de mon intelligence. Tout me semblait étrange, bizarre, peu naturel. Jamais le prince Lee-Boo4, ni aucun autre sauvage n’ouvrit de si grands yeux. J’ignorais l’usage de la plupart des objets et le nom même d’un grand nombre d’autres. J’étais littéralement un sauvage, mais un sauvage doux et docile. Le lendemain du jour où j’avais mis mes habits neufs, on me fit monter au salon.

M. Drummond et sa femme m’examinèrent sous mon nouveau costume ; et s’amusèrent beaucoup de ma gaucherie, tout en admirant ma taille ferme, droite et bien prise, que relevaient encore des vêtements beaucoup trop étroits, à mon avis. La petite Sarah, qui me parlait souvent, s’approcha de sa mère et lui dit quelques mots à l’oreille.

« Il faut le demander à papa, » répondit mistress Drummond. Elle dit aussi un mot à son père, l’embrassa, et M. Drummond me dit que je dînerais avec eux. Quelques minutes plus tard, je les suivis à la salle à manger, et je pris place, pour la première fois, à un repas qui pouvait passer à mes yeux pour somptueux. J’étais donc assis ou plutôt perché sur ma chaise, balançant mes pieds au-dessus du tapis, et rouge comme une cerise par suite de la chaleur que me causaient mes habits trop serrés, et de la nouveauté de ma situation, au milieu de tout ce qui m’entourait. M. Drummond me servit de la soupe brûlante, et on me mit à la main une cuiller d’argent, que je tournais et retournais en considérant mes traits reproduits en miniature sur le métal poli.

  •  — Allons, Jacob, mangez votre soupe avec cette cuiller, me dit en riant la petite Sarah ; dépêchez-vous, ou nous finirons avant vous.
  •  — Soyons de sang-froid, répondis-je en enfonçant ma cuiller dans le potage bouillant et le jetant sans précaution dans ma bouche. Mais mon gosier martyrisé le lança au dehors en gerbe divergente, accompagnée d’un hurlement de douleur.