Jacques Attali - Perspectives économiques
142 pages
Français

Jacques Attali - Perspectives économiques

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Description


Retrouvez les chroniques économiques de Jacques Attali au format ePub.






Depuis près de quinze ans, L'Express a l'honneur de compter Jacques Attali parmi ses éditorialistes. Chaque semaine, celui-ci livre aux lecteurs du magazine une réflexion, une analyse, un pronostic sur un sujet en lien avec l'actualité. Il y aborde tous les thèmes, sans tabous ni faux-semblants, de la politique française aux relations internationales, en passant par l'économie et les sujets de société.



Cet ePub se présente comme le reccueil de ses chroniques économiques écrites depuis 1998. Jacques Attali a accepté de revenir sur ses articles avec la distance qu'apporte nécessairement le temps et de les commenter avec un regard neuf.



Economie française, emploi, monnaie, finances internationales et crise économique, dette, instance et relations internationales, G8, FMI, économie et société... Ce visionnaire nous amène ainsi, au fil des textes, à appréhender différemment le monde qui nous entoure.





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Publié par
Date de parution 19 avril 2012
Nombre de lectures 69
EAN13 9782843438967
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo

Préface

Jacques l’éclaireur

Écrire un éditorial, c’est comme naviguer en solitaire. Il y a les jours sans vent, où l’on bat le papier de sa plume comme on le ferait dans l’eau avec une rame, pour avancer laborieusement. Il y a les jours de brise légère, quand les mots s’enchaînent et laissent sur la page le clair sillage d’une pensée nette et sûre d’elle. Il y a les jours de tempête, où se bousculent les arguments, où la rage du combat d’idées enflamme l’esprit, où l’on mord plus que l’on ne pense, où l’on griffe plus que l’on n’écrit. Et puis il y a les nuits de pleine lune, quand l’inspiration vous chatouille le gréement, quand l’ivresse vous saisit et vous fait croire un instant qu’un mot peut changer le monde… Écrire un éditorial, c’est éprouver les délices d’un esclavage, la délicate jouissance de la servitude. Imaginer Sisyphe heureux, c’est le penser en éditorialiste.

 

Cet ouvrage a beau s’afficher comme le recueil intégral des « Perspectives » de Jacques Attali1, il en manque un bon millier : toutes celles qui ont ensemencé l’esprit de leur auteur, avant d’en laisser une autre s’épanouir jusqu’à publication. Car la genèse d’un éditorial est un processus – j’allais écrire un rituel – bien particulier. Il y a d’abord la grande bousculade des possibles, moisson de sujets fauchés au grand champ de l’actualité ou glanés dans une rencontre, une lecture, une polémique. Ensuite intervient la lente décantation, où certains thèmes crèvent comme des bulles – c’est qu’ils étaient creux – ou s’affaissent sans rémission – c’est qu’ils étaient plats. Enfin surnage, enfin surgit, la bonne idée, le bon sujet. Si l’angle d’attaque est bien choisi, la pensée alors chantourne son objet, l’affûte, le sculpte. Pour, au point final, le brandir comme une lance, l’exposer comme un ornement ou l’offrir comme un joyau.

La consécration, pour un éditorial, c’est de résister au temps. Lu quelques années plus tard, il peut reluire de la patine du « Il avait raison » ou du « C’était bien vu » et échapper à la rouille du « Les événements ont tourné autrement ». Les chroniques de Jacques Attali sont comme le bon vin, et ajoutent avec l’âge la saveur de la sagesse au tanin de la prescience. Il ne s’agit pas pour Jacques de prédire l’avenir, mais de l’éclairer depuis aujourd’hui, d’un pinceau de lumière cérébrale. Quand on est sur place, quand on est après-demain, la réalité sort de l’ombre et pose sa vérité sur cette esquisse.

 

Chaque semaine, depuis de longues années, j’ai la chance d’accompagner le travail de Jacques, de l’aider parfois à choisir un sujet, de guetter l’arrivée, souvent nocturne, de ses quelques feuillets, de m’en faire le sherpa jusqu’à l’imprimerie. Et chaque semaine, c’est un plaisir et un aiguillon, la promesse tenue d’un fourmillement d’idées, d’un feu d’artifice où crépitent l’indépendance, l’impertinence et l’imagination. Avec aussi, au contour d’un paragraphe, à la tombée d’une ligne, ce bonheur des mots que l’on appelle littérature.

Chistophe Barbier
Directeur de la rédaction de L’Express

1- Ces chroniques ont été publiées dans leur intégralité aux éditions Express Roularta sous le titre Perspectives.

Vous pouvez retrouver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.lexpress.fr/boutique. Il est aussi disponible au format ePub.

Avant-propos

Pour un écrivain, rien n’est pire que d’écrire dans un journal. D’abord, parce qu’il a la quasi-certitude que le numéro dans lequel il a écrit disparaîtra avec la publication du suivant ; tandis que, en écrivant un livre, il peut espérer rester, au moins, sur les étagères de quelques bibliothèques, privées et publiques. Ensuite, parce que, les lecteurs de journaux y recherchant une lecture simple et claire des événements du moment, un article dans la presse ne trouve son public que s’il est intimement lié à l’actualité ou s’il s’inscrit dans un combat politique immédiat. Une réflexion à froid, sur un sujet de long terme, y laisse en général les lecteurs indifférents. Enfin, parce que la brièveté imposée par le format du magazine contraint l’écrivain, habitué à l’illimité du livre, à prendre le risque de caricaturer ses arguments.

 

Et pourtant, quel privilège, que de pouvoir, semaine après semaine, mois après mois, année après année, dialoguer avec des centaines de milliers de lecteurs ! Quel privilège surtout que de le faire dans L’Express, ce magnifique hebdomadaire français, qui a fait du sérieux et de la liberté sa marque de fabrique. Quel défi que de choisir, chaque semaine, avec le directeur du journal (d’abord Denis Jeambar, puis Christophe Barbier), un sujet et un seul, parmi les dizaines qui s’entrechoquent dans l’actualité du moment. Et de le traiter, évidement, en toute liberté ; quitte, parfois, à contredire le point de vue d’autres, sur le même sujet, dans le même journal.

 

Depuis près de quinze ans, en plus de 600 articles, j’ai essayé de traiter tous les sujets imaginables, de la politique intérieure au football, de la géopolitique à la sexualité. Ces articles forment un ensemble que j’espère cohérent – même si la contradiction nourrit mon esprit comme celui de ceux qui me lisent ; et même si, sur certains sujets, j’ai pu changer d’avis.

 

Si j’ai accepté de les voir ici publier, c’est pour que ma grille de lecture soit confrontée à l’épreuve du temps. J’ai souhaité qu’ils soient publiés dans leur intégralité1, sans changement ni censure. Ceux qui se sont révélés particulièrement pertinents, comme ceux qui ont pu, malheureusement rares, influer sur le monde réel, comme ceux, heureusement beaucoup plus rares encore, où mon pronostic a été controuvé par les faits. Pour les lecteurs, cela sera sans doute un voyage dans l’Histoire, dans les batailles gagnées, les actions efficaces, mais aussi dans les occasions manquées, dans les urgences oubliées, et dans les indignations retombées.

 

Chaque semaine, le choix du sujet n’est pas chose facile : les contraintes de fabrication de l’hebdomadaire imposent de le décider au plus tard trois jours (parfois cinq) avant que le journal ne soit en kiosque. Et comme il paraît désormais le mercredi (après être paru le lundi, le vendredi et le samedi), cela exclut de commenter des événements dont les résultats ne sont connus que le lundi ou le mardi. C’est-àdire, en particulier, les résultats des élections du dimanche, lorsque les scrutins sont serrés. À moins de commettre une grosse bourde, comme dans le seul article vraiment regretté, ici repris page 668, paru le 15 mars 2004, où j’ai commenté la victoire de la droite aux élections législatives en Espagne, victoire qui paraissait définitivement acquise le dimanche à 23 heures, heure du bouclage, puis contredite par le décompte final le lundi matin, trois jours avant la parution de l’article…

 

Aussi longtemps que le seul support était le papier, la règle était simple : pas question de choisir une polémique trop brûlante, un conflit qui pourrait évoluer trop vite, un sujet trop vite dépassé. Ne traiter que de sujets dont on peut penser qu’ils resteront d’actualité pendant une semaine au moins, et qu’ils ne seront pas bouleversés par des événements à venir dans les trois prochains jours. Il faut donc viser sur une cible en mouvement. C’est ainsi l’occasion d’inscrire un sujet d’actualité dans une grille de lecture d’ensemble, de prévoir son évolution sur le moyen terme. C’est aussi, souvent, l’occasion de choisir des sujets intemporels, qu’on peut, parfois, rattacher à une actualité. C’est enfin, parfois, le prétexte à des prévisions de plus long terme, dont j’assume, sans trop le redouter, le jugement du temps. Et d’abord celui des lecteurs de ce livre.

 

C’est par ailleurs l’obligation d’écrire de façon synthétique, claire, en éliminant les adjectifs inutiles, les adverbes redondants. Avec quelques règles simples et impératives : jamais de « mais », parce qu’à mon sens son usage signale une incapacité à raisonner logiquement. Jamais non plus de « force est de constater que », ou de « il va sans dire que », ou de « on peut penser sans risque de se tromper que », formules toutes faites qui n’ajoutent rien au raisonnement et occupent inutilement de trop rares lignes.

 

L’apparition du site Internet de L’Express en décembre 1996 a permis de publier mes chroniques dès qu’elles étaient écrites ; puis, en novembre 2006, celle du blog a permis de commencer une conversation avec les lecteurs, ou au moins avec certains d’entre eux. C’est aussi la possibilité de prolonger, ou de corriger, l’article avant qu’il ne paraisse sur papier. Et je ne m’en suis pas privé, même si aucune situation aussi extrême que celle de mon article sur l’élection espagnole ne s’est produite depuis.

 

Relire aujourd’hui ces articles me conduit à les trouver de plus en plus inquiets, de plus en plus indignés, de plus en plus prémonitoires d’une crise paroxystique. Au point de paraître, parfois, empreints de pessimisme. Il n’en est rien : mon rôle n’est ni d’annoncer les catastrophes ni de les masquer, mais de tenter de lire le réel et de proposer une solution au problème que je soulève. J’y retrouve, semaine après semaine, le même usage de métaphores ; la même trame théorique, la même certitude que des menaces importantes sont devant nous, le sentiment aussi que les hommes peuvent réformer leurs institutions pour mieux se gouverner, la même passion pour des événements apparemment anecdotiques, révélateurs des invariants de la planète. À me relire, je pourrais être pris par un certain découragement : rares sont les menaces que je dénonçais qui ne se sont pas réalisées, même si le réel est toujours plus créatif que l’imagination. Et si le temps réel est plus élastique de celui de la pensée. Alors, que vaut la joie de viser juste comparée au sentiment d’échec devant l’absence d’indignation et l’indifférence à l’égard des solutions ? À quoi sert d’écrire si rien ne change ? À quoi sert de dénoncer des dangers et des menaces si ceux qui me lisent n’en tirent que des sujets de conversation ?

 

Peut-être pour espérer que les lecteurs ayant lu ce recueil liront autrement les prochains articles. Et les prendront, un peu plus, comme des armes pour les grandes batailles à venir, pour la démocratie, la liberté. Tout simplement.

Jacques Attali

 

 

 

À retrouver également au format ePub :

  • Jacques Attali - Perspectives société

  • Jacques Attali - Perspectives politique française

  • Jacques Attali - Perspectives géopolitiques

  • Jacques Attali - Perspectives Europe

1- Ces chroniques ont été publiées dans leur intégralité aux éditions Express Roularta sous le titre Perspectives.

Vous pouvez retrouver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.lexpress.fr/boutique. Il est aussi disponible au format ePub.

Économie française

Où va l’emploi ?

L’Express du 4 février 1999

“Il est urgent de trouver un relais à une croissance dont le ralentissement, sinon pis, est devant nous.”

Deux bonnes nouvelles récentes pourraient laisser croire que l’économie française est durablement sortie d’affaire. D’une part, la baisse du chômage se poursuit, sans interruption depuis dix-huit mois, pour la première fois depuis deux décennies. D’autre part, la croissance américaine reste solide, protégeant le monde, et la France en particulier, d’une récession globale. L’une s’explique par une politique française habile, qui a su marier rigueur budgétaire et création d’emplois publics. L’autre par un dynamisme technologique vertigineux, qui s’est emparé de toute la société américaine.

Mais il ne faut pas négliger, derrière ces signes favorables, quelques points noirs fort dangereux. Ainsi, la croissance française ne sera que de 2 % au mieux en 1999, au lieu des 2,7 % prévus par le budget. L’économie américaine devrait se ralentir, en raison de l’ampleur de ses déséquilibres : une épargne nulle, un déficit extérieur gigantesque. L’échec du plan de sauvetage du Brésil, qui a englouti 36 milliards d’euros (plus de 236 milliards de francs) pour rien, l’effondrement du cours de nombreuses matières premières, la fragilité de la monnaie chinoise menacent de créer les conditions d’un approfondissement brutal de la crise financière, avec des répercussions particulièrement inquiétantes pour une économie convalescente comme celle de la France.

Il suffirait d’un accès de pessimisme des consommateurs français ou américains pour qu’ils se décident à épargner davantage et enrayent la belle mécanique tournant encore à plein régime. C’est pourquoi le gouverneur de la banque centrale des États-Unis fait bien de ne pas trop critiquer l’ampleur des importations ou la faiblesse de l’épargne. Et, en France, le gouvernement a raison de ne pas reconnaître encore ouvertement que la croissance économique sera plus faible que prévu. Ménager le moral des consommateurs par la création d’emplois publics entretient la croissance, qui créera plus tard des emplois privés.

Mais cela ne saurait suffire à former une stratégie. Il faut aussi prendre conscience que le ralentissement, sinon pis, est devant nous. Et en particulier en Europe, où les nouvelles technologies ne sauraient suffire à entraîner l’économie, comme elles le font de l’autre côté de l’Atlantique. Il est donc urgent de trouver un relais à cette croissance portée par un optimisme excessif des consommateurs. Il y a deux solutions : prendre des libertés avec le traité de Maastricht et accepter un déficit public pour l’an 2000 beaucoup plus élevé que prévu, ou obtenir des autres pays de l’Union le lancement tant retardé d’un grand programme de dépenses publiques, pour rattraper le retard de l’Europe dans les hautes technologies et favoriser la création massive de nouvelles entreprises.

Tel devrait être l’un des enjeux essentiels de la prochaine campagne pour les élections européennes. Du moins si l’on parvient à sortir à temps de la question piège : quel emploi trouver, sur les listes, pour chaque responsable de parti ?

L’État spectateur

L’Express du 23 septembre 1999

“La France ne pourra lutter seule contre les effets pervers de la mondialisation : il lui faudra se doter d’instruments pour protéger ses salariés.”

L’attitude du Premier ministre devant l’annonce simultanée par Michelin de suppressions d’emplois et de profits boursiers révèle peut-être une mutation radicale de la conception française de la politique. En toute logique, il aurait dû choisir entre interdire ces suppressions d’emplois, par application de la loi sur les licenciements économiques, ou bien laisser l’entreprise agir à sa guise dans la mondialisation. Il a choisi de ne faire ni l’un ni l’autre et d’accompagner sa critique de cette décision par un appel à la mobilisation des salariés, pour qu’ils s’opposent à ce que l’État ne peut plus empêcher.

Comme si l’État ne pouvait plus désormais être autre chose que spectateur des conflits sociaux, commentateur des décisions des fonds de pension, simple supporter d’une équipe de France engagée dans un match contre les multinationales. Cette position sera difficile à tenir. D’abord parce que l’État ne pourra rester spectateur d’un conflit social dans le secteur public. Que fera-t-il dans ce cas ? Incitera-t-il ses propres salariés à manifester contre lui ? Ensuite parce que l’État ne peut rester neutre devant la mondialisation qui s’accélère avec le développement d’Internet. Elle aura le même effet, à l’échelle du monde, que celui qu’a eu sur l’Amérique du début du siècle la construction de la ligne de chemin de fer reliant les deux océans. En quelques années, une frénésie de concentrations, menée par les Carnegie, les Rockefeller et les Vanderbilt, multiplia par vingt la taille des entreprises. L’État américain trembla sur ses bases, mais il sut réagir en mettant en place des lois antitrust efficaces, qui ont, jusqu’ici, protégé la démocratie américaine.

Face au même enjeu à l’échelle de la planète, il faut s’attendre encore à des concentrations, allant beaucoup plus loin que celles que nous connaissions jusqu’ici. Même si la plus grande entreprise mondiale a déjà un chiffre d’affaires supérieur au revenu du continent africain, elle est en effet encore quinze fois plus petite à l’échelle mondiale que la plus grande entreprise française l’est à l’échelle du pays. Et le nouveau cycle de l’OMC accélérera ce processus sans créer les conditions d’un contrôle mondial des monopoles.

Enfin, fait entièrement nouveau, cette mondialisation des entreprises sera surtout mondialisation des actionnaires. Ils exigeront des entreprises les plus traditionnelles la même rentabilité que celle qu’ils peuvent attendre des entreprises de pointe. Pour leur plaire, les dirigeants d’entreprise se lanceront dans des concentrations accélérées. Et cela au détriment des entreprises (ce qui est distribué aux actionnaires n’est pas investi dans la recherche) et des nations (bien des pays, à commencer par notre voisin belge, ont déjà perdu le contrôle de la production de richesses sur leur sol). Naturellement, la France ne pourra s’opposer seule à cette évolution. Mais elle ne peut rester sans réaction devant un mouvement qui viendra vider la démocratie de tout sens. De fait, notre pays est à la croisée des chemins : soit il réussit à convaincre ses partenaires du G 7 de doter le monde d’instruments capables de limiter ces concentrations, soit il autorise la création de fonds de pension, pour donner aux salariés français, pendant qu’il en est encore temps, les moyens de rester propriétaires des entreprises dont dépendent leurs retraites.

Un choix à faire d’urgence. Un choix d’acteur, pas de spectateur.

Des enchères en actions

L’Express du 8 juin 2000

“Et pourquoi ne pas attribuer ces licences à ceux des opérateurs qui, en plus du paiement d’un montant fixé à l’avance en argent, seraient prêts à attribuer à l’État une part de leur capital sous forme d’émission de titres réservés ?”

L’attribution des licences de téléphone mobile de troisième génération, permettant l’accès nomade à Internet, est l’occasion, partout en Europe, d’une bataille politique et financière de première grandeur. C’est au tour de la France. Certains, tel le ministre des Finances, souhaitaient mettre ces licences aux enchères, comme ce fut le cas en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Autriche et en Allemagne, pour en tirer au moins 200 milliards de francs. D’autres, tels le ministre de l’Industrie et les opérateurs candidats, proposaient que le prix de chaque licence soit un montant fixe, inférieur de moitié à celui attendu des enchères, comme ce fut fait en Espagne ou en Italie ; ou même qu’elles soient attribuées gratuitement, comme en Finlande. Selon la solution retenue, les vainqueurs ne sont pas les mêmes : plus le prix est élevé, moins les groupes français ont de chances de l’emporter.

En choisissant les enchères, le Premier ministre serait accusé de ne rien comprendre aux exigences de la nouvelle économie. En optant pour le prix fixe ou la gratuité, il serait dénoncé comme le bradeur d’un trésor national. La solution intermédiaire consiste à fixer un prix inférieur à celui qu’on aurait pu espérer des enchères, mais supérieur à celui que proposent les opérateurs, payable moitié comptant et moitié par redevance annuelle. Une telle solution cumule les deux inconvénients : elle lèse le contribuable et pénalise les opérateurs. Curieusement, personne ne semble voir qu’il existe un autre mécanisme, permettant de concilier les intérêts du Trésor public et ceux de la société de l’information : mettre ces licences aux enchères en titres, et non en argent. C’est-à-dire attribuer ces licences à ceux des opérateurs qui, en plus du paiement d’un montant fixé à l’avance en argent, immédiat ou différé, seraient prêts à attribuer à l’État une part de leur propre capital sous forme d’émission de titres réservés. Ces titres serviraient en partie à garantir un fonds de réserve des retraites et, pour le reste, à éliminer progressivement la dette publique.

J’imagine volontiers les critiques qui s’élèveront contre une telle suggestion : certains diront qu’il s’agirait d’une nationalisation partielle et hypocrite des entreprises de pointe et d’une spoliation de leurs actionnaires actuels ; d’autres expliqueront qu’on ne peut justifier l’échange d’une licence (réversible) contre une propriété (irréversible). Pourtant, personne ne pourra contester qu’il serait juste de faire participer les contribuables aux bénéfices futurs réalisés par des entreprises privées avec des licences obtenues de la puissance publique à un prix inférieur à celui du marché. Et on pourrait imaginer que l’État serait tenu de revendre ces titres et d’empocher les bénéfices si, à la fin de la concession, il ne la renouvelait pas. Enfin, la part de l’État dans le capital de ces entreprises resterait de toute façon dérisoire : elles ne courraient évidemment aucun risque de nationalisation.

On pourrait même étendre ce principe à tous les biens rares que la nation doit bientôt donner en concession, dans la nouvelle économie comme dans l’ancienne : les fréquences hertziennes des télévisions numériques, les routes aériennes, l’eau, les pompes funèbres et bien d’autres. Imaginez la nation bénéficiant de ces gigantesques promesses de plus-values. Naturellement, on ne le fera pas. Encore faudra-t-il expliquer pourquoi.

Vu d’aujourd’hui

Cette solution aurait rapporté beaucoup à l’État !

Une chance gaspillée

L’Express du 15 juin 2000

“Nous devons revoir entièrement la structure de notre fiscalité et de notre droit économique et social pour favoriser les richesses créées plus que les richesses transmises.”

La révolution technologique, le dynamisme des entrepreneurs, l’optimisme des consommateurs, la mutation des esprits dans la recherche et l’université, l’environnement international favorable : tout est en place pour que les dix prochaines années constituent, en France, une décennie magique. Peu de pays européens sont, en effet, aussi bien placés que le nôtre pour saisir la chance qu’offrent les nouvelles technologies des communications et de la génétique et donner à ces bouleversements le sens social et culturel qui semble faire défaut presque partout ailleurs.

Pourtant, la France s’apprête à gaspiller cette chance. Car, comme toute révolution, celle-ci ne peut réussir que si elle laisse s’exprimer de nouveaux talents, porteurs de nouveaux projets. Or, les élites sédentaires et administratives, qui ont jusqu’à présent gouverné la France, intellectuellement, économiquement et politiquement, et ont fait sa splendeur, sont aujourd’hui le principal obstacle à cette révolution. Devinant ce qu’elles ont à perdre à la venue de ce monde nomade, ces élites dépassées freinent l’avènement de ceux dont le pays a besoin : chercheurs, entrepreneurs, créateurs, clefs de la nouvelle économie. Et, comme elles ont encore le pouvoir de faire la loi, et en particulier de lever l’impôt, elles s’en servent pour protéger leurs privilèges, en jouant des contradictions entre les plus faibles. Ainsi le droit social protège-t-il mieux les rentiers que les travailleurs précaires et la fiscalité avantage-t-elle les héritiers au détriment des créateurs.