Jaune Cerise

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128 pages
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Jaune cerise est un roman léger relatant avec humour et causticité les mésaventures de personnages hauts en couleur.

Ils sont étudiants, restaurateurs, employés, veuve professionnelle d’officier ... Agathe et Djibril, amoureux anticonformistes, Marc et Den leurs amis gay, Alsace, vieille dame pittoresque, Justin à la découverte de l’amour vrai avec Clémentine et Jean, canard boiteux de l’équipe.


Enfin Canaille, 5 ans, jamais à court de facéties, nièce adorée de Djibril.


Ce petit monde se côtoie, vit, rit et pleure jusqu’à la fin, heureuse bien sûr, de leur histoire. Leurs désirs, leurs passions, leurs blessures aussi, invitent à la sympathie, voire à l’amitié. Nous ne rions jamais d’eux, mais toujours avec eux.


***


Il cala plus confortablement sont dos contre les deux oreillers empilés à la tête de lit et sourit à Agathe, lovée à son côté.


Guerre et paix.


Il tenait le roman entre ses mains comme Harpagon sa précieuse cassette. Un bouquin énorme, édité dans les années 50 avec une jaquette richement illustrée d’une scène de bataille. Hussards hurlants, chevaux éventrés, uniformes colorés, neige russe et St Pétersbourg en flammes en arrière-plan. L’épaisseur des pages convenait à l’appétit du lecteur boulimique avide de dévorer les textes. Le premier propriétaire de l’ouvrage avait du en séparer les feuilles avec un objet tranchant. Peut-être un sabre s’il avait été un aficionado des guerres impériales.


Djibril avait été emballé par le film qu’ils avaient vu au ciné-club. Avec Henry Fonda dans le rôle du falot petit comte, version Agathe et de ce prototype de délicatesse et de sensibilité selon lui.


Quelques temps plus tard, par un malicieux hasard, il était tombé sur cet exemplaire antédiluvien du récit. Il s’était jeté dessus sans marchander, d’autant que le prix en était dérisoire. On aurait dit qu’il venait de dénicher le manuscrit original de Léon, tant il était heureux de son acquisition. Depuis, chaque soir, il en lisait de larges extraits à Agathe en commentant sans retenue les passages qui l’enthousiasmaient.


Ah ! La scène du bal où la nunuche énamourée passe en revue ses innombrables qualités de nature à plaire au prince Andréi qui s’en bât l’œil.

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Nombre de lectures 5
EAN13 9791034805730
Langue Français

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Jaune cerise
Monique Thomières Jaune cerise Couverture :Néro Publié dans laCollection Electrons Libres
©Evidence Editions2018
ÀOdetteetJoseph,mesparentsbien-aimés ÀJoëlle,masœurpréférée ÀSandieetOriane,mesniècesadorées Àmesamisdel’atelierd’écritureEquiPages
I À l’approche de la date anniversaire du débarquement (celui du 6 juin, bien sûr !), la municipalité de cette bonne ville de Sainte-Morthaize organisa une série de conférences sur le thème des mouvements de résistance dans la région. Alléchée par cette évocation de l’héroïsme local, Agathe s’en fut prendre rang, dès la première heure, au sein de la le d’attente qui s’étirait déjà de l’entrée de la salle des fêtes jusqu’au coin de la rue. Djibril avait demandé à son amie de lui garder une place. Il consacrait les quelques loisirs que lui laissait son boulot d’ouvrier boulanger, à préparer, en candidat libre, un bac littéraire. — Je laisse les maths à ceux qui savent compter, disait-il, et puis, en plus de ma langue maternelle, le français, je parle couramment une langue étrangère, l’arabe, ce qui m’assure d’une spectaculaire réussite dans au moins une matière. Survolté par l’échéance de l’examen, abîmé dans les révisions, il n’était pas sûr de pouvoir se libérer. Il comptait pourtant glaner à ces débats quelques illustrations marquantes de la période historique qui gurait à son programme. S’il ne venait pas la retrouver, elle lui narrerait par le menu tous les détails susceptibles de lui permettre de briller aux yeux d’un examinateur aussi exigeant soit-il. Elle le soupçonnait de viser une mention. Elle balayait du regard les alentours en espérant sa tardive arrivée, quand une rumeur de soulagement satisfait (aaaah !) parvint à ses oreilles. Loin devant, les portes s’entrouvraient et le public s’échau5ait déjà pour fondre avec une ecacité maximale vers les sièges les mieux situés : assez près de la scène pour mieux contempler les intervenants, et pas trop loin des issues de secours pour une fuite rapide en cas d’incendie. Agathe éprouvait une aversion certaine envers les premiers rangs pour avoir été témoin de la déconture d’un imprudent, entraîné sur la piste du cirque par un clown facétieux et jeté en pâture aux fauves. C’est une image évidemment, mais si proche de la réalité. Un public hilare, tout comme une meute en furie, peut atteindre des Himalaya de cruauté. Pour l’instant, la foule se mouvait lentement et lourdement. La poussée était plus sensible de droite à gauche, d’un pied sur l’autre que vers l’avant. Le roulis l’emportait sur le tangage. La franche progression de l’arrière garde, négligeant le goulot d’étranglement généré par l’étroitesse de l’entrée, imposait au gros de l’effectif une pénible compression, rapidement ressentie comme intolérable : — Enfin ! Arrêtez de pousser ! Vous voyez bien que ça n’ira pas plus vite ! — C’est pas possible ! Ils sont vraiment débiles ! — Ah ! Franchement ! Mais faites attention ! — Allons ! Messieurs, dames ! Un peu de calme s’il vous plaît ! Il y aura de la place pour tout le monde ! Un membre du courtois service d’ordre intervenait. Bénévole, souriant, et fier de l’être. La force tranquille (slogan ultérieurement repris par un célèbre publiciste, auquel nous pardonnerons cet emprunt). Jedétienslepouvoir,jepourraisl’outrepasser,mais,notezlebien,quenenni !Jen’enabusepas.Vous tombais-jedessusenéructantordresacerbesetremarquesacides,commevotrecomportementlejustifierait-
renotezlebien ?Non !Jem’abaisseàvotreportée,j’essaiederestaurervotresérénité,jevousexpose,entermes simplesquejesuislà,doncquetoutvabien. Quelle leçon ! La foule se ressaisit aussitôt. Elle allait assister à une rétrospective sur la résistance, et se devait, comme jadis, de faire corps autour de ces héros qui aujourd’hui venaient l’honorer de leur témoignage. Elle était prête à partir la eur au fusil. Les plus jeunes, s’ils avaient eu la chance d’être nés à cette époque auraient à coup sûr rejoint la clandestinité. Les autres rallieraient le maquis, si c’était à refaire et si les circonstances, cette fois, le leur permettaient. Tous étaient des combattants, des vainqueurs de l’ignominie, et à ce titre, mirent un point d’honneur à gagner leurs places sans piétiner quiconque. Installée de façon relativement satisfaisante, Agathe entreprit de réquisitionner provisoirement (cinq à dix minutes, pas plus) le fauteuil situé à sa dextre en cas de venue, maintenant peu probable de Djibril. — Non, monsieur, cette place est prise… Oui, c’est pour un ami… Non, il s’est absenté un instant, mais il revient… Bien sûr, s’il ne revenait pas, je vous le ferai savoir… Merci, monsieur. Le service d’ordre municipal ne pouvait qu’intervenir. — Cette place est retenue ? En principe, on ne peut pas réserver de place. Les gens n’ont qu’à arriver à l’heure. — C’est pour un ami qui s’est absenté une minute. D’ailleurs, il ne devrait pas tarder. Pour prouver sa bonne foi, elle a5ectait les signes extérieurs de la recherche inquiète : cou dévissé en direction de l’entrée, œil mobile et hagard, lèvres entrouvertes et bras crispé sur le dossier du siège pour suggérer l’imminence du geste destiné à faire accélérer le retardataire dès son repérage. Elle avait aussi préparé son texte. Quelque chose dans le style : « Tu aurais pu te dépêcher quand même ! ». Peu original, certes, mais convaincant. De toute façon, Djibril ne viendrait plus maintenant. Elle aménageait donc sa répartie, à l’intention de son voisinage, en un « Il n’avait qu’à se dépêcher à la n ! Il s’assiéra où il pourra ! » Il était bien clair pour tout le monde qu’elle s’en lavait les mains, abandonnant le fauteuil litigieux au premier arrière-train qui voudrait en user. Certains espéraient sans doute une petite scène de ménage en attendant le début des conférences, et la mine courroucée qu’elle a5ectait n’avait d’autre but que de les conforter dans leur fol espoir. — Mesdames et Messieurs, je suis heureux de constater que vous êtes venus très nombreux, et vous en remercie ! Je vous demande d’accueillir avec chaleur nos amis qui ont bien voulu nous consacrer un peu de leur temps an de nous raconter leur histoire, tout en répondant aux questions de Gaëtan Deschamps, éditorialiste au « Réveil occitan », quotidien le plus lu dans notre chère région et auteur d’un remarquable ouvrage sur les années noires de la France paru aux éditions du Clocher : « La vie quotidienne en Occitanie sous l’occupation ». Je vous rappelle que cet ouvrage est, dès maintenant à votre disposition dans le hall de la Salle des Fêtes, et que Gaëtan Deschamps nous fera le plaisir d’une séance de dédicace à l’entracte. Gaëtan Deschamps, je sais que l’animation de cette manifestation vous tient à cœur et je comprends que vous soyez, comme nous tous, ému et fier de côtoyer ces héros à qui je vais bientôt donner la parole. Monsieur le maire en personne avait tenu à ouvrir la séance et à présenter individuellement chacun des invités. Par son âge, il aurait pu être le ls de n’importe lequel d’entre eux. Issu de la génération d’après-guerre, il ne connaissait les années de l’occupation qu’au travers des livres d’Histoire et des récits des
contemporains. Il pouvait donc, sans rougir d’un passé frileux ni craindre la perdie de certaines questions, se démener au sein d’une aussi glorieuse compagnie. En première ligne, plusieurs tables basses supportaient micros et rafraîchissements. À l’arrière, des fauteuils, apparemment plus confortables que ceux de la salle, étaient disposés en arc de cercle sur la scène. Notre élu, plus sémillant que jamais, disparut côté cour, pour reparaître, passé quelques instants de confusion chuchotée, à la tête d’un petit groupe, très majoritairement masculin. Avec un empressement excessif, il o5rait son bras à l’unique représentante féminine de l’aréopage, qu’il conduisit à la place d’honneur, c’est-à-dire au centre du parterre, à la droite de Gaëtan Deschamps. Celui-ci, cont de respect, s’était levé dès l’apparition des invités. Il restait là, planté, un sourire extatique aux lèvres, les mains tendues pour prendre en charge la fragile porcelaine que lui amenait précautionneusement l’édile qu’il avait soutenu avec bonheur aux dernières municipales. Le passage de témoin e5ectué en souplesse, Monsieur le maire se tourna courtoisement vers les messieurs et les guida, chacun à leur tour, jusqu’à leur siège. Parmi eux, Agathe eut la surprise et le plaisir de reconnaître le préféré de ses anciens collègues de travail, pour l’heure retraité, Antoine Legendre. On aurait pu écrire un roman sur monsieur Legendre. Malgré sa joie de le revoir, elle se demandait ce qu’il pouvait bien venir faire dans cette galère, lui qui méprisait ouvertement toutes ces célébrations, commémorations et autres réanimations de amme du souvenir. Un début de réponse lui fut suggéré, par l’éclat un tantinet malicieux du regard qu’il coula aux gentils organisateurs de cette historique manifestation. Il n’était pas venu pour rien, et avait une idée derrière la tête. Djibril, à qui elle avait quelquefois narré ses facéties professionnelles, allait, sans aucun doute, se mordre les doigts de sa volte-face. — Je vais maintenant laisser la parole et la direction des débats à notre spécialiste, Gaëtan Deschamps, que nous pouvons applaudir, et ce, aurait pu ajouter notre élu, en contrepartie des articles toujours atteurs qu’il a eu la bonté, sinon l’habileté de me consacrer lors de la dernière campagne électorale. Heureux de cet instant de gloire éphémère, qu’un restant de lucidité l’empêchait d’assimiler à une reconnaissance tardive de ses talents d’historien, Gaëtan souriait modestement en dodelinant du chef. Le tonnerre d’applaudissements espéré évoquant plus - hélas ! – le crépitement d’une pluie ne sur une bâche plastiée que les prémices d’une standing ovation, le moment était venu de botter en touche pour relancer le jeu. — Je remercie mes concitoyens de leur hommage qui me va, très sincèrement, droit au cœur, mais je pense qu’aujourd’hui - pour l’occasion, il ena sa voix - toute notre admiration doit revenir à l’œuvre accomplie par nos cinq héros pour préserver la liberté de nos enfants. Et sans attendre, il se mit à frapper hystériquement dans ses mains comme si l’équipe locale de rugby, abonnée depuis sa constitution à la Division Honneur, venait de transformer l’essai de la victoire en nale du Tournoi des Cinq Nations. Le public, toujours heureux de collaborer à une noble cause, ne pouvait que lui emboîter le pas, et, cette fois, se déchaîna. Les yeux d’Antoine, quant à eux, hurlaient de rire. Absorbée par les événements, Agathe n’accordait qu’une attention modérée au brouhaha constitué de raclements de pieds, de strapontins qui claquent et d’une litanie navrée de « Pardon, excusez-moi, merci », se rapprochant par tribord de sa personne. — Encore un retardataire, pensait-elle, s’apprêtant à se lever pour lui faciliter le passage.
— Je suis confuse. Excusez-moi, mais cette place est-elle libre ? — Oh… Oui, oui, bien sûr ! Elle avait oublié le siège laissé vacant par Djibril, et ce fut son premier contact avec Alsace Taillebise. Visiblement satisfait de sa prestation, Gaëtan Deschamps reprit la parole. — Nous allons maintenant entamer le débat en demandant à nos invités de nous relater l’aventure de leur engagement tant sur le plan politique que militaire, car l’Armée des Ombres fut, n’est-ce pas ? Une armée à part entière, avec son organisation, sa hiérarchie, ses lois… — Il ne faut tout de même pas confondre avec la mafia… C’était Antoine. — Évidemment, rit - un peu jaune - Gaëtan, mais on peut presque qualier d’omerta cette loi du silence pour laquelle beaucoup d’entre vous ont sacrifié leur vie. Petit coup de brosse à reluire pour circonvenir l’adversaire. C’était bien mal connaître Antoine qui n’avait jamais été homme à jouer le jeu des arrangements et des copinages. Je me souviens de ses ricanements écœurés en évoquant certains conseils des ministres où Maurice Papon siégeait auprès de Simone Veil. De même sa rage lors de la clandestine amnistie de Paul Touvier par le président de la République du moment, et sa façon de singer, avec des trémolos dans la voix, la justication présidentielle de l’ignominie : « Il faut oublier ces temps où les Français ne s’aimaient pas… ». Agathe se moquait avec lui de ce jeu politicien prêt à toutes les bassesses pour préserver la stabilité des a5aires. Pourtant, au-delà de ses sarcasmes, elle le savait touché, sans doute bien plus qu’il ne voudrait jamais le reconnaître. — Monsieur Deschamps, qui vous prétendez historien de la résistance, je m’étonne de votre incapacité à distinguer l’esprit de l’impérieuse nécessité de la boucler pour préserver la vie de ses camarades du réseau, de celui de l’omerta qui est une loi de voyous établie par des assassins pour protéger des trafics ignobles. Gaëtan ne riait plus, même jaune. Le public, attentif et silencieux, attendait. Agathe aussi. Mais le chroniqueur, professionnel aguerri, se ressaisit rapidement et tenta d’esquiver. — La femme étant l’avenir de l’homme, chère Odette Champenois, et pour permettre à nos esprits surchau5és de retrouver leur calme, vous allez nous raconter quelque anecdote relative à votre parcours dans la résistance. — C’est cela, Odette, détends-nous avec l’histoire de ton arrestation par la Gestapo, amuse-nous avec le récit des interrogatoires et surtout avec tes souvenirs de vacances dans cette colonie de vacances en Pologne. Elle s’appelait comment, déjà ? Odette éclata carrément de rire. — Antoine ! Tu ne changeras jamais ! Savez-vous, monsieur Deschamps, qu’Antoine et moi nous sommes rencontrés pour la première fois début avril 1943 ? Un maquis voisin l’avait envoyé nous entraîner au maniement de nouvelles armes venues d’Angleterre. Je me souviens qu’il faisait une chaleur accablante dans le grenier où nous étions cachés… — Évidemment, en plein mois d’août… — Il faut vraiment que tu aies toujours raison, comme à l’époque… — Comme tu voudras, je t’accorde avril, mais c’est bien pour te faire plaisir… Une amitié vieille de plusieurs décennies venait de renaître. Les deux complices étaient à nouveau réunis et leur bonheur en était presque palpable. Ils se souriaient et il eût été élégant de notre part de nous éclipser sans bruit, sur la pointe des pieds pour les laisser à des souvenirs qui n’appartenaient qu’à eux. Mais le
spectacle se devait de continuer. — Vous nous disiez donc, chère Odette, que votre destin a croisé celui de M.Legendre lors de la préparation d’une opération… — Pas vraiment, en fait Antoine venait nous conseiller militairement. Pas un d’entre nous n’était issu de l’armée, nous débutions… et Achille - c’était son nom de code, ça m’a d’ailleurs toujours fait rire… — Excuse-moi de te contredire encore une fois, ma chère Odette, mais je m’appelais Hector, pas Achille… — Tiens donc ! Il me semblait pourtant bien… Tu en es sûr ? — Oh ! Quasiment ! Je t’ai concédé le mois d’août, mais je resterai intransigeant pour mes pseudonymes. D’ailleurs, je peux te les réciter tous et dans leur ordre d’utilisation. Ils poursuivaient leurs joutes amicales. Le public était sous le charme de ces tourtereaux qui auraient sans doute préféré l’amour à la guerre. Gaëtan ne pouvait en rester là. C’était lui le maître du jeu, dans sa ville, devant son public, en un mot, ou plutôt en trois, la vraie vedette. Et ces amoureux de Peynet n’allaient pas se substituer à lui pour faire de ce débat -jesuishistorienquediable! - un étalage sans intérêt de leur vie privée. Ses ambitions n’avaient que faire de cette manne pour courrier du cœur. Il se devait de reprendre les choses en main, d’autant plus que l’assistance semblait prendre goût à ces pudiques révélations. Si ça continuait, on allait manquer de mouchoirs en papier pour éponger tous ces yeux embués par l’émotion. C’était vraiment trop facile de faire pleurer Margot… On leur offre la « Tribune de l’histoire » et ils se ruent sur la « Veillée des chaumières » ! — Si nous revenions au sujet… S’il vous plaît… Je vous en prie, un peu de calme… Il faut reprendre le débat… ajouta-t-il à l’intention de la salle d’où montait une légère rumeur de désapprobation causée par cette interruption jugée inopportune. Odette et Antoine se tournèrent vers lui : Odette souriait, pas Antoine. Il avait son regard des grands jours. Une parenthèse pour ceux qui n’ont jamais eu le privilège d’être de ses collègues. Il faut dire qu’Antoine Legendre n’avait jamais vraiment abandonné la résistance. Le nazisme éradiqué, sa fougue s’était naturellement retournée contre ceux qu’il nommait « les porte-drapeaux de la connerie humaine », soit les lèche-bottes de tout poil, adeptes de la délation et autres petitesses dont ils usaient communément pour s’attacher les bonnes grâces de la hiérarchie. Une bécasse prétentieuse - puisse-t-elle se reconnaître… ce qui serait étonnant, car à part Gala, elle ne lit pas grand-chose - donc, une bécasse prétentieuse, ère de son système pileux taxé de longue chevelure blond vénitien ou de tignasse décolorée selon l’appartenance ou non à son clan, excellait dans son rôle de victime expiatoire. Maîtresse d’un politicard en vue, le bruit courait qu’un mot elleux bavé de sa langue de vipère susait à ruiner une carrière. Les occupants déshonorés de divers placards en témoignaient. L’écho était d’autant plus fondé, qu’elle-même l’entretenait. C’est dire… Personne ne pouvait rien contre cette calamité. Personne, sauf Antoine Legendre. Et la lâcheté qui perpétuait le règne de la blondasse finit par se retourner contre elle. En e5et, dans ce milieu où chacun s’employait à ne prendre que le minimum de risques, le glorieux passé d’Antoine incitait à la prudence. Chez ces gens-là, le courage des autres fait peur. On tolérait donc sa conduite subversive et les banderilles qu’il chait de temps à autre dans l’échine d’un « méritant » (décoré de l’Ordre National du Mérite, dans son jargon).