Jean Rouaud

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180 pages
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Cet ouvrage est une étude linguistique et stylistique de l'œuvre romanesque familiale de Jean Rouaud, qui comprend cinq titres : "Les Champs d'honneur" (1990), "Des hommes illustres" (1993), "Le Monde à peu près" (1996), "Pour vos cadeaux" (1998), "Sur la Scène comme au ciel" (1999). Il étudie l'œuvre à partir de la question de l'énonciation romanesque et rend compte des phénomènes d'émergence de la voix dans l'écriture.

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Ajouté le 01 juillet 2012
Nombre de lectures 16
EAN13 9782296498815
Langue Français
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Jean Rouaud L’écriture et la voix
Au cœur des textes Collection dirigée par Claire STOLZ(Université Paris-Sorbonne) 1. Alia BACCAR-BOURNAZ,Essais sur la littérature tunisienne d’expression française, 2005. 2. Alya CHELLY-ZEMNI,Le sauveur dansBaTailleSdanS la monTaGnede Jean Giono, 2005. 3. Noureddine LAMOUCHI,JeanPaul Sartre, critique littéraire, 2006. 4. CaTherine VIOLLEt eT Marie-FrançoiSe LEMONNIER-DELpY (dir.),Métamorphoses du journal personnel. De Rétif de la Bretonne à Sophie Calle,2006. 5. Lia KURts-WöstE, Marie-Albane RIOUx-WAtINE eT MaThilde VALLEspIR, Éthique et significations, 2007. 6. Jean-LouiS JEANNELLE eT CaTherine VIOLLEt (dir.),Genèse et autofiction, 2007. 7. Irène FENOgLIO (dir.),L’écriture et le souci de la langue. Écrivains, linguistes : témoignages et traces manuscrites, 2007. 8. Irène FENOgLIO,Une autographie du tragique. Les manuscrits deLeSFaiTSet de L’avenir dure lonGTemPSde Louis Althusser, 2007. 9. DelPhine DENIs (dir.),L’obscurité. Langage et herméneutique sous l’Ancien Régime, 2007. 10. Aurèle CRAssON (dir.),L’édition du manuscrit. De l’archive de création au scriptorium électronique, 2008. 11. Lucile gAUDIN eT geneviève sALVAN (dir.),Les registres. Enjeux stylistiques et visées pragmatiques, 2008. 12. FrançoiSe RULLIER-tHEUREt,Faut pas pisser sur les vieilles recettes. SanAntonio ou la fascination pour le genre romanesque, 2008. 14. VÉronique MONtéMONt eT CaTherine VIOLLEt (dir.),Le Moi et ses modèles. Genèse et transtextualités, 2009. 15. Ridha BOURKHIs eT Mohammed BENJELLOUN (dir.),La phrase littéraire, 2008. 16. salah OUEsLAtI,Le lecteur dans lespoÉSieSde Stéphane Mallarmé, 2009. 17. Jean-Michel ADAM eT UTe HEIDMANN,Le texte littéraire. Pour une approche interdisciplinaire, 2009. 18. FrançoiSe sIMONEt-tENANt,Journal personnel et correspondance (17851939) ou les affinités électives, 2009. 19. samia K AssAB-CHARFI (dir.),Altérité et mutations dans la langue. Pour une stylistique des littératures francophones, 2010. 20. OlGa ANOKHINA (ed.),Multilinguisme et créativité littéraire, 2011. 21. Claire BADIOU-MONFERRAN (dir.),Il était une fois l’ interdisciplinarité. Approches discursives des “contes” de Perrault, 2010. 22. geoffrey ZUFFEREY (SouS la dir. de),L’autofiction : variations génériques et discursives, 2012. 23. Anna JAUBERt, Juan Manuel LÓpEZ MUÑOZ, soPhie MARNEttE, Laurence ROsIER eT Claire stOLZ,Citations I. Citer à travers les formes. Intersémiotique de la citation, 2011. 24. Anna JAUBERt, Juan Manuel LÓpEZ MUÑOZ, soPhie MARNEttE, Laurence ROsIER eT Claire stOLZ,Citations II. Citer pour quoi faire ? Pragmatique de la citation, 2011. 25. Jean-JacqueS QUELOZ,Philippe Soupault : écriture de soi et lecture d’autrui, 2012.
Geneviève Salvan
Jean Rouaud L’écriture et la voix
N° 28
Mes remerciements vont à Anna Jaubert, Lucile Gaudin-Bordes et Sylvie Mellet pour leur relecture attentive et leurs suggestions, à Claire Stolz qui accueille ce livre dans la collection qu’elle dirige, et à mes (très) proches pour leur patience et leur indulgence.
D/2012/4910/4
ISBN 13 : 978-2-8061-0051-1
©HARMATTAN / ACADEMIA s.a. Grand’Place, 29 B-1348 LOUVAIN-LA-NEUVE
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editionsacademia.be
Abréviations utilisées pour les œuvres citées :
CHHIMPPPVCSCCDIAIBFPÉSMCGVH
Les Champs d’honneur, Paris, Minuit, 1990. Des hommes illustres, Paris, Minuit, 1993. Le Monde à peu près, Paris, Minuit, 1996. Pour vos cadeaux, Paris, Minuit, 1998. Sur la scène comme au ciel, Paris, Minuit, 1999. La Désincarnation, Paris, Gallimard, 2001. L’Invention de l’auteur, Paris, Gallimard, 2004. L’Imitation du bonheur, Paris, Gallimard, 2006. La Femme promise, Paris, Gallimard, 2009. Évangile (selon moi), Éditions des Busclats, 2010. Comment gagner sa vie honnêtement,Paris, Gallimard, 2011.
INTRODUCTION
Un texte, Ça dit. Et parfois même, Ça nous cause. Jean ROUAUD,La Désincarnation
et essai est né d’un constat et d’une intuition de lectrice sur l’œuvre s’imCpose par la force de son ton et sa relation particulière au lecteur ; l’intuition romanesque familiale de Jean Rouaud : le constat d’un « Ça parle » et même un « Ça me/nous parle », par la présence d’une voix singulière qui d’une énonciation subtile, qui ne met jamais le moi en avant et se construit dans son rapport à l’altérité. Mais c’est en spécialiste que nous avons entrepris l’étude linguistique et stylistique de cette écriture. Entreprise linguistiqueetstylistique, parce que les modalités d’une inscription de la subjectivité et du rapport à l’énonciataire relèvent d’une linguistique de l’énonciation ; parce que cette inscription peut être décrite comme une appropriation singulière de la 1 langue qui se traduit par un dynamisme d’écriture, tous deux caractéristiques d’un style, qu’il s’agit d’étudier.
Comment l’écriture fait-elle émerger d’emblée et continûment une voix ? Comment construit-elle l’identité à soi et le rapport aux autres ? Comment inscrit-elle la voix du narrateur, tentée par l’humour ? Comment dire l’autre, le père, dans le rapport quejeentretient avec les autres sur cette figure paternelle ? Comment l’écriture se nourrit-elle de l’ailleurs discursif et le représente-t-elle ? Comment décrire ces effets de voix ?
C’est à ces questions que cet essai répond, en choisissant une perspective stylistique qui intègre et fait jouer, dans l’analyse des marquages discursifs, les acquis de la linguistique textuelle, de la linguistique de l’énonciation et de la pragmatique. Ce qu’examine la stylistique, ce qu’elle évalue aussi, c’est bien la singularisation du général de la langue, « la singularité expressive [des] marquages microstructuraux et macrostructuraux, vus comme des exploitations des ramifications plus libres de la langue ou comme une appropriation de 2 cette dernière » . Ces marquages – qui peuvent d’ailleurs être des absences
1 Voir Jaubert 2007 : 48-51. 2 Bonhomme 2008 : 1492, qui précise, mais on les a reconnus, que ce sont les positionnements de J.-M. Adam (1996) et d’A. Jaubert (2007).
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JEANROUAUD. L’ÉCRITURLAE ET VOIX
de marquage – relèvent d’une parole singulière et sont à mettre en lien avec l’inscription du sujet parlant dans son discours et la relation établie avec le lecteur.
1. Un corpus cohérent mais ouvert
Le corpus, surtout lorsqu’il est circonscrit au sein d’une œuvre en devenir, ne s’impose pas à l’analyste, il résulte d’un choix : pour le présent essai, celui des cinq premiers romans dits « familiaux » que Jean Rouaud publie de 1990 à 1999 :Les Champs d’honneur(1990),Des hommes illustres(1993),Le Monde à peu près(1996),Pour vos cadeaux(1998),Sur la scène comme au ciel(1999). La cohérence d’un tel ensemble est justifiée dans le texte lui-même, le narrateur achevant par ces phrases le dernier volet de la suite romanesque :
(…) c’ÉTaiT PeuT-êTre le momenT de leur accorder de ParTir SeulS Pour leurS GrandeS vacanceS ÉTernelleS. Ce qui eûT PeuT-êTre Pu Se dire auTremenT, Par une carTe PoSTale d’ouTre-Tombe qui Se SeraiT TerminÉe ParJe vous embrasse comme je vous aime, Par eXemPle. MaiS un don, cela, comme d’aPPeler SeS ParenTSmes vieux chéris, que, S’il manque, on doiT comPenSer Par un auTre, qui nÉceSSiTe PluSieurS volumeS, maiS enfin, mainTenanT nouS y SommeS. APrèS avoir beaucouP abuSÉ de vouS, de voTre TemPS de vie, je vouS rendS à vouS-mêmeS, meS familierS illuSTreS, je vouS laiSSe en PaiX. (SCC, PP. 188-189)
Raconter ses parents, ses grands-parents, sa famille, revient en fin de compte à lesnommer(« comme d’appeler ses parents »): en termes pragmatiques, la nomination dont le résultat est la dénominationmes vieux chéris,unifie en un seul acte de langage la visée du discours littéraire déployé dans les cinq volumes. Il justifie également la clôture énonciative (s’arrêter de parler sur eux) et scripturale (mettre un terme à la suite romanesque). L’achèvement énonciatif rencontre dans cetexcipitl’achèvement thématique, et donnecorpsà l’ensemble romanesque ainsi délimité. Ce qui ne signifie nullement que cet ensemble soit figé, ni même fermé : il est ouvert à l’ensemble de l’« œuvre en 3 mouvement » et tisse avec elle des liens, sur le front du romanesque dans L’Imitation du bonheur(2006) etLa Femme promise(2009), sur celui de la création poétique dansL’Invention de l’auteur(2004, intitulé « roman »),La Désincarnation(2001) etÉvangile (selon moi)(2010). Elle tisse également des liens avec les deux premiers volets deLa Vie poétique, intitulésComment
3 Nous détournons ici le titre de l’ouvrage d’A. Herschberg-Pierrot,Le Style en mouvement. Littérature et art, Paris, Belin, 2005.
Introduction
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gagner sa vie honnêtement(2011) etUne façon de chanter(2012), qui renouent avec l’écriture sur soi, cette fois-ci affichée comme telle. Les cinq premiers romans relèvent de plus d’un genre inédit et singulier, entre autobiographie et roman, à partir duquel les autres œuvres peuvent se lire et se comprendre. Ces dernières feront mieux par la suite le départ entre fiction et autobiographie. Les romans familiaux possèdent quant à eux leur homogénéité, toujours remodelée au fur et à mesure que l’œuvre s’écrit, et autorisant (ou imposant) des lectures différentielles.
42. La poétique de l’« imaginaire du réel » dans les romans familiaux « Pour savoir qui l’on est, il faut savoir d’où l’on vient » dit le narrateur dansLa Femme promise(p. 58) : cet impératif déclaré est à la source des cinq premiers romans, autrement explicité par celui de ne pas laisser les siens « disparaître tout à fait », en se diluant dans la mémoire. D’où l’impératif de s’arrêter, de se « retourner sur [sa] vie, faire resurgir les [siens], leur donner peut-être une chance de ne pas disparaître tout à fait, en faisant de cette chaîne 5 de souffrance un chant à leur souvenir » . L’écriture institue alors un rapport original à soi et aux autres, qui tient aussi au genre dans lequel s’inscrivent les ouvrages de Rouaud, entre récit personnel et roman, et au positionnement par rapport à la fiction, entre authenticité et invention. L’hybridation du projet communicationnel de l’auteur, se dire et dire les autres réels par le truchement de la fiction, ne relève pas pour autant de l’autofiction. Il ne s’agit pas de fiction de soi dans les romans de Rouaud, même si les faits peuvent être imaginés (ils 6 sont au demeurant, de l’aveu même de l’auteur, non vérifiés ). Il s’agit plutôt d’inventer, à côté du pacte entre le dire et le vrai de l’autobiographie déclarée, et contre la déliaison du dire et du vrai de l’autofiction, un autre chemin. Un chemin qui suivra le principe selon lequel « il arrive que pour rendre le son 7 de la vérité, curieusement on soit obligé de passer par une chose inventée » . Mais la « chose inventée » a quand même quelque chose à voir avec le souvenir,
4 FP, p. 126. 5 FP, p. 370. 6 Le narrateur confie ainsi que sa « pensée dilettante (…) ne juge pas toujours opportun de revisiter ses sources » et, plus loin, qu’il a « toujours rechigné à vérifier [s]es sources » (IA,p. 18 et p. 303). 7 IA, pp. 183-184.
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J R . L’ EAN OUAUD ÉCRITURE ET LA VOIX
puisqu’il s’agit de partir à la découverte de soi et des siens. Et encore, pas le 8 souvenir brut, mais « la remontée du souvenir » , l’« impression que [lui] a 9 laissée [le] souvenir » , qui deviennent matière à écrire. L’enjeu d’un tel projet littéraire est de rendre compte du souvenir, non comme restitution des faits et d’une vérité partagée, mais commeexpérience humaineà interroger. Expérience en prise avec l’actualité du sujet et avec son être au monde.
La composante autobiographique associée à l’absence de vérification des sources fondent la reconstruction romanesque par l’écriture, donnant ainsi corps à l’expression oxymorique d’« imaginaire du réel », en l’ajustant précisément à son propos : « je sais pour l’avoir expérimenté à maintes reprises que les jeux de l’imaginaire sont plus fiables que les prétendus témoignages 10 et les résidus douteux de la mémoire » . L’oxymore libère alors son potentiel 11 figural , en rendant hommage à la complexité d’un réel quipeutêtre imaginé, 12 et avec lequel « perdre pied » . L’« imaginaire du réel » condense le projet narratif et communicationnel des premiers romans, qu’il inscrit au cœur de la relation intersubjective entre le narrateur et le lecteur.
3. Des voix aux effets de voix : « prendre la parole » dans le concert des voix On y [dans le bureau] entend des voix, on y donne de la voix. La voix, c’est la vie des lettres. Ce qui constitue un embryon d’art poétique. JeanROUAUD,L’Invention de l’auteur
La représentation des voix des personnages, dont celle dujenarré, est évidemment au cœur de l’écriture de Jean Rouaud. Est-il besoin pour le justifier d’évoquer la figure du père, « notre porte-voix », dont la disparition a laissé 13 tout le monde « sans voix » ? Les intrusions vocales dugrand Josephrestent néanmoins parcimonieuses, presque monumentales, et dans tous les cas
8 CGVH, p. 52. 9 IA, p. 114. 10 IA, p. 316. 11 Pour M. Monte, l’oxymore attire notre attention de lecteur par sa formulation scandaleuse, nous demande de lui faire crédit et « renouvelle notre perception du réel » (2008 : 52). 12 D, p. 14. 13 PVC, p. 66.