Astrée, la vie devant soi
110 pages
Français

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Description

Astrée Morel a 19 ans : elle vient de louper son bac et le monde semble s’écrouler autour d’elle. Elle part alors pour l’Égypte aider dans un dispensaire. Astrée découvre un monde auquel elle ne s’attendait pas, rempli de couleurs et de parfums... Pour la première fois, elle comprend qu’elle a les moyens de prendre sa vie en main et de changer celle des autres, en mieux. Une belle leçon d’espérance au féminin.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 octobre 2016
Nombre de lectures 13
EAN13 9782728923915
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bérénice Gaymard


Astrée
LA VIE DEVANT SOI
Mame
Table des matières
Chapitre 1 – Le premier jour du reste de ma vie
Chapitre 2 – Si seulement je pouvais m’y noyer
Chapitre 3 – Nil, Nil, Nil
Chapitre 4 – Grand départ, grande arrivée
Chapitre 5 – Boulaq
Chapitre 6 – Dans l’antre de la fortune
Chapitre 7 – Voyage au centre de l’enfer
Chapitre 8 – Le palais du Pacha
Chapitre 9 – Tant de sang
Chapitre 10 – Fausse promesse
Chapitre 11 – Résiste !
Chapitre 12 – Liberté chérie
Chapitre 13 – Double peine
Chapitre 14 – Lourde nuit
Chapitre 15 – Réveil
Chapitre 16 – Yalla !
Chapitre 17 – L’autre aventure
Chapitre 18 – L’habitant de l’île Éléphantine
Chapitre 19 – Exécution
Chapitre 20 – Aux portes du désert
Chapitre 21 – Jour de noces
Chapitre 22 – C’est toi, c’est moi
Remerciements
À découvrir aussi
Page de copyright
« Tout est chemin
Le fossé qui nous creuse
Comme le feu qui survient »
Andrée Chédid, « Marées III », Par-delà les mots.

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.
À te regarder ils s’habitueront. »
René Char.
À Camille, Dauphine, Anaïs et Anne-Claire, quand nous avions dix-huit ans.
Chapitre 1 Le premier jour du reste de ma vie
« A stryyyyyyy, Astryyyyy, come here ! To the blackboard ! NOW ! »
J’approche du tableau en tremblant. Un filet de sueur glaciale coule entre mes omoplates. Mrs Newton ressemble à un vautour, ses yeux sont injectés de sang, elle frappe sur le bureau avec une règle en fer. Shlak. Shlak, shlak. « Astryyyyyy !!! Give me your hands ! » Je suis sur l’estrade, seule. Mrs Newton me fouette les mains. Shlak. Shlak, shlak. « You must know the irregular verbs ! » Toute la classe me montre du doigt en riant et répète : « You must know the irregular verbs ! » Je vois les murs se rapprocher de moi, la tête me tourne de plus en plus, mon estomac se contracte et… je vomis magistralement au pied de Mrs Newton, qui pousse un hurlement strident. Des dizaines de ricanements sifflent à mes oreilles.

Je gémis, je tremble, je m’agite dans tous les sens. Je sais que je suis en train de faire un mauvais rêve, mais impossible d’ouvrir les yeux. DRING, DRING, DRING !!! La sonnerie du réveil me fait sursauter et je tombe du lit, enchevêtrée dans mes draps. Quel cauchemar ! J’ai encore le souffle court, je suis couverte d’une sueur glacée et mon cœur palpite frénétiquement. Calme-­toi Astrée, calme-­toi. Je m’accroche aux murs de ma chambre et marche jusqu’à la salle de bains. Je me passe de l’eau froide sur le visage pour me calmer. Ne t’inquiète pas, tout va bien, ce n’est que le jour des résultats du bac. Mon estomac fait un bond. Je me force à respirer. Dans moins de deux heures, tout sera fini, tu seras soulagée, tout cela sera derrière toi. Oui, il faut que j’arrête, là. De toute évidence, paniquer ne va pas arranger la situation. Je me regarde dans la glace. J’ai les yeux bleus, le nez court, les pommettes saillantes, les cheveux très clairs. Une vraie tête de Danoise, comme dit ma mère. Elle est très fière de m’avoir transmis ses gènes nordiques, mais là, je suis coiffée comme un dessous de bras, j’ai de gros cernes violets qui me descendent jusqu’au milieu des joues et je ressemble plus à un panda qu’à la déesse Freja.

Je prends une longue douche chaude en essayant de rassembler mes pensées. Un mois plus tard, l’incident de l’oral d’anglais me hante encore. Enfin, l’incident… la catastrophe, oui. La veille de l’oral, j’étais tellement angoissée que je ne m’étais endormie qu’à 5 heures pour me réveiller une heure plus tard, complètement groggy, l’esprit embrumé et le corps moulu. Sur le coup, boire un litre de café m’avait semblé être une bonne idée. Après quarante-­cinq minutes de voiture et le stress aidant, mon estomac s’est révolté et a tout rendu… devant la porte de la salle d’examen. La honte la plus totale. L’humiliation de ma vie. J’aurais voulu n’être jamais née. Quand l’examinateur a appelé mon nom, j’ai dû enjamber à moitié l’homme de ménage qui nettoyait mon vomi, essuyer sur ma joue les traînées brunes, et me recréer une contenance en moins de trois secondes.

Ça, c’est moi, Astrée Morel, la plus grande gaffeuse d’Europe occidentale. On m’appelle Miss Catastrophe. Partout où je passe, le drame survient. Depuis que je suis toute petite, je souffre d’un TAHC , Trouble de Déficit de l’Attention avec hyperactivité. Concrètement, ça veut dire que je suis incapable de rester concentrée plus de dix secondes, d’effectuer des tâches longues, de rester assise sur une chaise, ce qui, vous vous en doutez, a rendu ma scolarité très facile. En moyenne, j’ai été virée de classe une fois par semaine, j’ai fait l’équivalent de six mois d’heures de colle et j’ai été convoquée trois fois par trimestre chez le principal. J’ai aussi redoublé ma sixième et ma cinquième parce que j’étais tellement dissipée que je n’arrivais pas à suivre le programme…
Mes parents m’ont emmenée voir toutes sortes de spécialistes : orthophonistes, pédopsychiatres, psychologues, comportementalistes, coachs qui m’ont fait faire des centaines de tests de QI , de QE , d’attention, de Rorschach, de logique. Mes parents ont été très soulagés d’apprendre que ça n’avait rien à voir avec leur éducation, ni avec le fait que je porte un prénom ridicule, mais à moi, on m’a juste dit : « Attends, ça passera. » J’attends, mais ça ne passe pas. Ça devient même de pire en pire, étant donné que les problèmes qu’on a à 19 ans sont plus graves que ceux qu’on a à 9 ans.

Je me rince les cheveux, en pensant à l’année prochaine, quand je serai ENFIN étudiante, que je pourrai réintégrer le club de boxe, aller à la fac, sortir comme je veux, sécher les cours si ça me chante… Ça me semble tellement irréel, tellement génial ! J’attends ça depuis un siècle, enchaînée à ma table de lycée. Si je n’avais pas redoublé, je serai déjà libre depuis deux ans. C’est rageant. Mais c’est la dernière ligne droite. Plus que l’épreuve des résultats – mon ventre se crispe – et je serai ENFIN LIBRE ! J’ai envie de crier comme William Wallace à la fin de Braveheart : « Freeeedooooommm ! »

Je me sèche et choisis des vêtements dans mon placard. Il me faut quelque chose de confortable, avec lequel je serai à l’aise toute la journée pour célébrer ce qu’il y aura à célébrer. J’enfile un jean, mon tee-­shirt porte-­bonheur, que j’ai acheté au concert de Stromae l’an dernier, une chemise en jean et des tennis noires. Voilà. Je me sens bien. Des garçons de la classe ont déjà prévu un apéro sur les quais du canal Saint-­Martin, et Victoria, la coqueluche du lycée, organise une soirée chez elle. Cette pensée me détend un peu. Ce soir, je serai tranquillement avec mes amis en train de siroter un mojito et mon angoisse de cette nuit ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Je repense à ce que Juliette m’a dit l’autre jour : il y a tellement d’imbéciles qui ont leur bac, pourquoi pas moi ? Je reprends confiance graduellement. C’est peut-­être le soleil qu’il y a dehors, la perspective des vacances à New York, chez le père de Juliette, ou la soirée de ce soir, tout cela me met du baume au cœur. Allez ma grande, personne ne peut te tenir rigueur d’avoir vomi et peut-­être que le correcteur ne remarquera pas que tu as mis Tokyo en Chine sur la carte de la Seconde Guerre mondiale… Le pire n’est jamais sûr !

Juliette m’attend en bas de l’immeuble, un pain au chocolat dans chaque main. Elle est bronzée, elle a l’air détendu, serein, comme d’habitude. Juliette est mon opposé exact et ma meilleure amie. On se connaît depuis le CP , et depuis le CP elle réussit l’exploit d’être première de classe ET populaire, alors que je suis un cancre fini et que je passe beaucoup trop de temps à me ridiculiser pour qu’on me prenne au sérieux. Ses parents sont de grands navigateurs, ils sont armateurs et possèdent plusieurs voiliers. Quand on était au collège, ils sont partis en famille faire un tour du monde de deux ans ! Alors que moi, coincée à Paris, je redoublais deux fois et j’essayais d’imaginer comment ça devait être de plonger dans l’eau turquoise tous les matins, de voir plein de pays fantastiques et de ne pas avoir à aller à l’école…
Pour Juliette, tout a toujours été simple. Elle plaît aux garçons, aux filles, aux profs, elle est belle à tomber et elle est tellement sympa et naturelle qu’on ne peut même pas la détester. Exaspérant. Et, surtout, elle est d’une patience angélique. Je ne compte pas le nombre d’heures qu’elle a passées à m’aider pour ce foutu bac, surtout en anglais. Parce que, pour couronner le tout, elle est bilingue : son père est américain. Franchement, on ne naît pas tous sous la même étoile. Mes parents à moi sont tout le contraire d’aventuriers. Ils sont nés à Paris, ils vivent à Paris, et ils font tous les deux des métiers qu’on ne comprend pas, Maman dans la finance et Papa dans le conseil, et ils bossent comme des brutes. Pour eux le travail est aussi sacré que les vaches pour les hindous. C’est vous dire si c’est fun. Alors, même s’ils sont de bonne volonté, avec leurs cerveaux construits comme des ordinateurs, ils ont du mal à comprendre mes problèmes de concentration et d’attention. Ce sont des machines de guerre, des obus du travail, et moi je n’ai jamais pu apprendre mes tables de multiplication.

J’attrape le pain au chocolat que me tend Juliette et mords dedans. Je suis affamée. Nous traversons le Luxembourg ensoleillé. Juliette est déjà à mille à l’heure :
– Ça va être si bien New York ! J’ai tellement hâte ! Papa a déjà réservé des places de concert, on va faire un pique-­nique à Central Park, des apéros chez ses potes qui ont un penthouse avec piscine… !
New York… Ça fait des mois que j’en rêve. Les parents de Juliette viennent d’emménager là-­bas et nous ont invités pour le mois d’août, Oscar, Rania et moi. C’est tellement excitant, surtout pour moi qui n’ai jamais quitté l’Europe !
Voilà autre chose que mon bac va résoudre : j’aurai enfin un argument de poids pour que les parents m’offrent les billets d’avion ! Je sais qu’ils auraient préféré que je parte avec eux au Touquet, comme tous les ans, mais l’occasion est trop belle, je ne peux pas la laisser passer. Je nous vois déjà déambuler dans Time Square, boire des milk-­shakes géants et monter en haut de l’Empire State Building !

Soudain, un violent coup dans le dos me fait sursauter et je tombe à la renverse. Wahou, il se passe quoi là ? J’atterris à moitié dans le caniveau, à moitié dans les bras de Rania tandis qu’Oscar me prend par les épaules et me remet sur mes pieds.
– Sérieux Astrée, t’es cardiaque ou quoi ? me lance-­t-il, mort de rire.
Mon jean est trempé, j’ai l’air minable, mais j’éclate de rire.
– Vous venez d’où les gars ? Ça va pas de surgir comme ça !
– Ça fait cinq minutes qu’on vous appelle, explique Rania. Vous êtes sourdes ou quoi ?
Rania a une mine que je connais bien. Elle est morte d’inquiétude. Brusquement, une boule de stress remonte dans ma gorge. J’avais presque oublié le bac. Son problème, c’est qu’elle manque de confiance en elle et qu’elle copie sur tout le monde, même sur moi, pour un résultat plutôt douteux. Elle dit toujours qu’elle ne voit pas pourquoi on ne peut pas passer l’arabe dans notre lycée, parce que ça au moins ça lui ferait des points d’avance. Elle n’a pas tort. C’est vrai qu’elle aussi est bilingue, mais que ce n’est pas du tout valorisé. Ça doit être frustrant.

Devant nous, Oscar et Juliette se disputent à propos de l’épreuve de maths. C’est ex-­as-­pé-­rant . Ils se battent pour la première place depuis des années et Rania et moi, pour la dernière. C’est toujours le concours de celui-­qui-­sera-­le-­meilleur. Ils ne se rendent pas compte, je crois.
Rania me regarde d’un air angoissé.
– Ça va toi ?
Je mens un peu.
– Ça va. J’essaie de ne pas trop y penser.
– Moi je n’y arrive pas. Je n’ai pas dormi de la nuit, je suis paniquée tu ne peux pas savoir.
Oh si, je peux savoir.
Je tente de rassurer Rania, et de me rassurer en même temps.
– Ne t’inquiète pas. Eux, ils visent le 18 de moyenne, nous le 10. Et puis imagine, combien de gens débiles ont eu le bac, hein ? On n’est pas si débiles que ça nous, non ?
Et brusquement me revient à l’esprit que j’ai, en plus de tout le reste, cité Florent Pagny dans ma copie de philo. Oups… STOP ! STOP ! NE PENSE PAS À ÇA. PAS MAINTENANT.
Je reprends, faussement sûre de moi.
– Tu vois Louise, qui était avec moi en Seconde, elle était nulle, tu ne peux pas savoir, elle écrivait « des fraisent », et bah, elle l’a eu. Au rattrapage, mais elle l’a eu.
– Je sais mais… avec l’année que j’ai eue, répond Rania d’une petite voix, le divorce et tout… J’ai pas assez révisé, je n’ai pas du tout assez révisé. Et j’étais tellement stressée pendant les épreuves… Je ne me souviens même pas de ce que j’ai écrit.
Le père de Rania est reparti vivre à Rabat et ses parents ont passé l’année à s’écharper sur les papiers du divorce. Comme Rania est fille unique, elle a dû gérer ça toute seule. Chaud.
Elle a un petit sourire d’espoir qui me serre le cœur.
– J’ai tellement envie de l’avoir ! Ce serait tellement cool de l’avoir !
Mais oui !