Le RODEUR DE NUIT
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Description

Affectée par le départ de sa mère, Tiffany, une jeune Anishinaabe, cherche à prendre en main son existence, entre son père et sa Mamie Ruth, sur la réserve de Lac-aux-Loutres, dans le centre de l’Ontario.
Alors qu’elle compose déjà difficilement avec l’autorité de son père, les exigences de l’école et le début d’une relation amoureuse avec un garçon non autochtone, Tiffany voit sa vie bousculée par un mystérieux personnage, Pierre L’Errant, que son père a décidé de prendre comme chambreur.
Celui-ci, qui dit débarquer d’Europe, fait une drôle d’apparition dans ce village où jamais un touriste ne met les pieds. Mamie Ruth, qui en a vu d’autres, n’est cependant pas dupe de ses histoires et devine qu’il camoufle d’épouvantables démons intérieurs.
Auteur de nombreux romans et de pièces de théâtre, Drew Hayden Taylor, lui-même Anishinaabe, a voulu écrire un « roman gothique autochtone » où il aborde les défis de l’adolescence, la transmission de la culture et, surtout, la nécessité de ne jamais abandonner.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895977964
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le rôdeur de nuit
DU MÊME AUTEUR
Livre traduit en français
Le baiser de Nanabush , Prise de parole, 2019 (traduction de Motorcycles Sweetgrass par Eva Lavergne).
Drew Hayden Taylor
Le rôdeur de nuit
UN ROMAN GOTHIQUE AUTOCHTONE
Traduit par Eva Lavergne
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Titre: Le rôdeur de nuit / Drew Hayden Taylor; traduction d’Eva Lavergne.
Autres titres: Night wanderer. Français
Noms: Taylor, Drew Hayden, 1962- auteur. | Lavergne, Eva, 1982- traducteur.
Collections: 14/18.
Description: Mention de collection: 14/18 | Traduction de: The night wanderer.
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20200313266 | Canadiana (livre numérique) 20200313363 |ISBN 9782895977711 (couverture souple) |ISBN 9782895977957 (PDF) | ISBN 9782895977964 (EPUB)
Classification: LCC PS8589.A885 N5314 2020 | CDD jC813/.54—dc23


Titre original : The Night Wanderer. A Native Gothic Novel. Publié originalement en anglais en Amérique du Nord par Annick Press Ltd. © 2007 Drew Hayden Taylor (texte) / Annick Press Ltd.

Nous remercions le Gouvernement du Canada, le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de l’Ontario et la Ville d’Ottawa pour leur appui à nos activités d’édition.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme national de traduction pour l’édition du livre, une initiative du Plan d’action pour les langues officielles — 2018-2023: Investir dans notre avenir, pour nos activités de traduction.



Les Éditions David 335-B, rue Cumberland, Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-695-3339 | Télécopieur : 613-695-3334 info@editionsdavid.com | www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 4 e trimestre 2020
PROLOGUE
Un jour, assis au pied d’un arbre sur le bord d’une rivière au lent débit, un vieil Anishinaabe donnait des leçons de vie à ses bien-aimés petits-enfants.
Il disait :
— En moi, il y a un combat qui fait rage. Une lutte terrible entre deux loups. J’ai, d’un côté, le méchant loup — celui-là incarne la peur, la colère, l’envie, la tristesse, le regret, l’avarice, l’arrogance, l’apitoiement, la culpabilité, la rancune, le sentiment d’infériorité, le mensonge, la fausse modestie, la compétitivité, l’arrogance et l’égo. Et j’ai de l’autre côté le bon loup — qui incarne la joie, la paix, l’amour, l’espoir, le partage, la sérénité, l’humilité, la bonté, la gentillesse, la sagesse, l’amitié, l’empathie, la générosité, le soin, la vérité, la compassion et la foi. Et ils se livrent la même lutte en chacun de vous et en chaque personne que vous rencontrez.
Ses petits-enfants réfléchirent quelques instants à cette histoire, puis l’un d’eux demanda :
— Grand-père, lequel des deux loups va gagner ? C’est lequel, le plus fort ?
Le vieil homme sourit avant de répondre :
— Celui que tu nourris.
1
Du rose. Du violet. Un peu de rouge et un soupçon de vert. L’homme les avait vues vaciller et danser à l’horizon de plus d’une dizaine de pays au gré de ses sempiternelles errances. Bon nombre de ces pays n’existaient plus, ou avaient changé de nom et de forme, tout comme lui. Mais cette fois, quelque part au-dessus de l’Atlantique Nord, les aurores boréales semblaient lui faire signe de rentrer au bercail.
Il prit place dans la partie de l’avion d’où l’on voyait le nord, mais dans un siège côté couloir, comme il l’avait exigé. Le hasard faisant bien les choses, il avait la rangée à lui seul, et tout son champ de vision pouvait plonger dans la « danse des esprits », comme l’appelaient les Inuits. Les Ojibwés, eux, appelaient ce phénomène wawa-tei , et la légende disait qu’il s’agissait des torches de pêcheurs géants qui éclairaient le ciel en pleine nuit pour attraper des poissons au harpon. C’était de bon augure, et l’homme croyait en ce genre de signes.
Il y avait bien eu quelqu’un — quelqu’une — côté hublot au moment du décollage : une dame menue, à l’accent irlandais. Une dénommée Irene Donovan. Mais une fois l’avion stabilisé dans les airs, en route vers l’Amérique du Nord, la dame s’était installée plusieurs rangées derrière. Irene avait prévu profiter du vol pour se détendre. On faisait jouer un film qu’elle n’avait pas vu et qui la tentait bien, elle ne voyait pas d’inconvénient au menu offert en vol, et espérait pouvoir faire un somme et se réveiller de nouveau juste à temps pour l’atterrissage. Elle adorait rendre visite à sa fille au Canada.
Sauf que son voisin de rangée avait un je-ne-sais-quoi qui était venu perturber son humeur. L’homme assis côté couloir avait une allure… sombre. C’était le mot. Comme s’il couvait en lui un orage menaçant. Ça allait bien au-delà de sa couleur de peau — et d’où pouvait-il être ? s’était-elle demandé. Du Moyen-Orient ? Se pouvait-il que ce soit un terroriste ? Peut-être un natif d’Espagne ou d’Amérique centrale. Ces gens-là avaient la peau basanée. Un Égyptien, possiblement.
Mais par-dessus tout, c’était un sentiment de solitude ou, plus exactement, de détachement affectif qui était parvenu à cette femme par-dessus l’accoudoir qui les séparait. Comme toute bonne Irlandaise digne de ce nom, elle gardait toujours un pied fermement planté dans la tradition de l’Église catholique et l’autre pied enraciné dans le terreau des superstitions. Sa famille racontait de ces vieilles histoires, à propos de gens dont l’aura était si puissante qu’ils pouvaient pratiquement vous déposséder de vos moyens. Irene, qui avait toujours ouvertement dédaigné ces croyances, commençait à se demander s’il n’y avait pas un peu de vrai dans tout ça. Quelques instants plus tôt, elle s’était réjouie, pleine d’optimisme à l’idée de prendre l’avion. Et voilà qu’elle se sentait submergée dans une humeur beaucoup plus morne. Une humeur qui semblait émaner de l’homme assis à ses côtés, lui barrant tout accès au couloir.
Elle avait essayé d’ignorer cette impression, mais l’impression ne voulait pas la quitter. Une demi-heure à se tortiller d’inconfort, ça avait suffi pour qu’enfin elle demande à l’hôtesse la permission de changer de siège, plaidant une phobie des hublots.
— J’ai le vertige. Vous savez ce que c’est.
Et elle s’était éclipsée.
L’homme assis côté couloir n’était pas insulté. En fait, il était content. Il se savait différent des autres et s’était habitué à ce que ceux-ci l’évitent. Ça lui allait. Il était un étranger parmi les étrangers. Car si les passagers de cet avion avaient su à quel point il était différent… eh bien, c’était une bonne chose qu’ils ne le sachent pas.
Les aurores boréales continuaient de luire dans les hauteurs atmosphériques : un orage cosmique d’ions et de vents solaires qui lui souhaitaient la bienvenue chez lui. Lui et ces aurores étaient de vieux amis. Enfant, il avait dansé sous leur lumière. Elles avaient éclairé ses chasses une fois qu’il était entré dans l’âge adulte. Et c’est vers elles qu’il reprenait le chemin du pays natal. Après beaucoup, beaucoup de temps.
* * *
Il avait mis des semaines à planifier ce voyage à la perfection. Au contraire des autres passagers du vol Air Canada 859, l’homme à qui l’on avait assigné le siège 24 H n’aurait pas pu se permettre la moindre erreur. Il devait à tout prix planifier le moindre détail afin que tout se déroule dans le bon ordre, même si cela prenait un temps fou. En situation de survie, il faut parfois mettre les bouchées doubles. Il s’était montré catégorique auprès de l’agence de voyage en ce qui concernait l’itinéraire. L’avion devait décoller la nuit et atterrir la nuit. Comme c’était un vol en partance de l’aéroport de Heathrow, à Londres, à destination de Toronto et sans escale, l’avion se déplacerait d’est en ouest en synchronie avec la Lune. On avait effectué le décollage à 22 h 30, et l’atterrissage dans la plus grande ville du Canada était prévu pour 1 h 25 du matin. Si aucune complication ne survenait, tout irait comme sur des roulettes. Les vols qui suivaient ce genre d’horaire portaient, chez les Anglais, l’étiquette « yeux rouges ». Une ironie qui l’avait fait sourire. Et encore une fois, c’était bon signe.
Mais pour se prémunir de tout pépin — délai, atterrissage forcé, ou quoi que ce soit de cet ordre —, il avait été très spécifique dans son choix de siège. Au cas où le soleil viendrait effectivement saluer ce grand oiseau métallique, l’homme avait pris autant de précautions qu’il avait pu. Son siège était du côté nord de l’avion, loin des hublots qui feraient face au sud, où le soleil risquait de pénétrer l’habitacle. Il se trouvait près des cabinets de toilette, s’il avait besoin de s’abriter. Il avait décidé de faire le voyage en automne, un moment de l’année où le soleil se faisait plus paresseux. L’homme était nerveux, mais s’était préparé du mieux qu’il pouvait. Rien ne dépendait plus de lui, à présent. Son sort reposait entre les mains du pilote, du vaisseau et du Créateur.
* * *
C’est en Irlande qu’avait débuté son périple. Il n’y a pas si longtemps, il s’était arrêté sur la côte ouest du pays, dans une péninsule aux environs de Cap Erris, le point le plus rapproché de l’Amérique du Nord. Là, depuis la falaise calcaire battue par des rafales violentes, il avait contemplé la vaste étendue d’eau bleue. C’était par un soir froid et humide, mais les intempéries ne l’atteignaient pas. Il était perdu dans ses pensées. Quelque part, à plusieurs milliers de kilomètres vers l’ouest, se trouvait un lieu qu’il avait un jour appelé chez soi. Le lieu qui l’avait mis au monde. Qui l’avait nourri enfant, puis jeune adulte. Mais auquel il avait tourné le dos depuis si longtemps, fâché contre le destin auquel l’avaient relégué les divinités. Honteux de ce qu’il était devenu. Bien qu’il s’était juré de ne jamais retourner en terre natale dans la peau du monstre qu’il était désormais, il vivait encore et toujours avec la honte ; il la gardait enfouie au plus profond de son âme. Tapie, comme un souvenir gênant. Ou comme une cicatrice : on pouvait la voir, être conscient d’elle et des souvenirs qui s’y rattachaient, mais on pouvait tout aussi bien en faire abstraction.
Et depuis peu, il ne pouvait plus s’empêcher de regarder tout le temps à l’ouest. Que ce soit depuis la Norvège, l’Italie, l’Espagne… ce n’est pas pour rien qu’il avait abouti en Irlande. La légende disait que saint Brendan, un aventurier irlandais, avait traversé l’océan redoutable environ 1 500 ans auparavant et avait passé une décennie dans cette contrée éloignée. Notre homme avait lu plusieurs des écrits de saint Brendan — il avait eu tout le temps du monde pour lire. Saint Brendan parlait d’îles de glace. De montagnes cracheuses de feu. Et du peuple étrange qui habitait les terres lointaines où il était allé répandre la parole de Dieu. Si ces récits disaient vrai, il s’agissait du peuple auquel appartenait notre homme.
C’était là, sur cette saillie de la côte irlandaise, qu’il avait pris sa décision. Regarder vers ce terreau distant avait fini par le ronger d’impatience. Il n’avait pas envie de passer l’éternité à suivre des yeux la trajectoire de la lune couchante. Ça le rendait fébrile. Le moment était venu de faire face au passé. Et une chose était certaine, c’est que peu importe le temps qui nous sépare du passé, celui-ci teinte le présent et influe sur l’avenir. Et il y a toujours un avenir qui nous attend. Un long, très long avenir. Cet homme savait cela mieux que quiconque. Le ciel était trop nuageux pour laisser voir les aurores boréales, mais l’homme savait qu’elles étaient là, quelque part, à danser et à vaciller. Peut-être, avait-il espéré, allaient-elles illuminer sa route.
Et, comme pour exaucer son vœu, c’est ce qu’elles firent.
2
Tiffany Hunter avait les pieds endoloris. Ils lui avaient fait mal toute la journée et lui feraient probablement mal toute la soirée, en raison des souliers que lui avait achetés sa grand-mère. Non pas qu’ils étaient trop serrés, mais ils étaient trop grands. On aurait dit une tradition dans la famille de Tiffany, celle d’acheter des vêtements et des chaussures d’une taille ou deux trop grands. Toute sa vie, elle avait grandi en portant des vêtements très amples ; sa mère et sa grand-mère lui répétaient :
— Tu vas finir par les remplir, en grandissant. Mieux vaut trop ample que trop petit.
Donc, Tiffany Hunter avait les pieds endoloris parce que les chaussures qu’elle portait étaient de taille huit plutôt que sept. Ses pieds ballottaient dans tous les sens à l’intérieur de ces chaussures qui, par-dessus le marché, étaient bien trop luisantes et féminines. Elle préférait les chaussures sport, mais Tiffany était à la merci de la générosité de sa grand-mère. En dépit du salaire fixe qu’elle gagnait à présent, Tiffany avait quand même moins d’argent que son aïeule.
Elle avait tenté d’expliquer à Mamie Ruth que des Fila en taille sept seraient parfaits. Préférables, même.
— Tout le monde à l’école en porte !
Tiffany avait beau se considérer indépendante et rebelle, plus souvent qu’autrement son style vestimentaire obéissait aux grandes lois de l’école secondaire.
— Tu dis n’importe quoi, avait répliqué Mamie Ruth dans son fort accent autochtone, qui trahissait son statut de matriarche du clan des Hunter de la réserve de Lac-aux-Loutres. C’est comme des souliers de garçon ! Tu n’es pas un garçon. Je suis peut-être vieille, mais je sais encore faire la différence. Ça, c’est des vrais souliers de fille. Comme on en a porté, moi puis ta mère. Oh, regarde. C’est fait en Chine. Tout le monde a des pieds plus petits, là-bas. Mieux vaut les prendre un peu trop grands, au cas où.
— Mamie Ruth ! J’ai seize ans. J’ai fini de grandir. Mes pieds ne deviendront jamais plus grands que ça ! En tout cas, je l’espère, avait ajouté Tiffany, songeuse.
Elle était allée jusqu’à lever la jambe pour donner un coup de pied contre le présentoir à chaussures, question de bien illustrer son argument. Hélas, la question de l’âge semblait sans importance pour Mamie Ruth. Caween — le seul mot d’anishinaabe qu’avait prononcé la vieille — en disait à lui seul beaucoup plus long qu’un simple « non ». Et ç’avait été dit sur le ton de « Fin de la conversation ». Tiffany s’était plainte :
— Tu ne m’écoutes jamais !
— Oh, parce que toi, tu sais tout !
Du Mamie Ruth tout craché : comme sa personne, courte et vive, ses phrases étaient brèves, franches et directes. Personne, ni même le pape en personne, n’aurait pu la convaincre que, peut-être, possiblement, quelqu’un d’autre avait raison contre elle. Et donc, elle avait acheté à Tiffany ces grandes chaussures luisantes.
Depuis ce jour, Tiffany s’était juré de ne plus jamais rien acheter chez Walmart. À vrai dire, elle avait un amour profond pour sa grand-mère Ruth et ne pouvait pas lui en vouloir d’être ce qu’elle était. Sauf que chez Walmart, c’était possible pour Mamie Ruth de faire des achats à bon marché et de se procurer ces atroces chaussures noires démodées qui lui donnaient l’impression de chaloupes brillant de tout leur éclat à ses pieds. Il fallait bien jeter la faute sur quelqu’un.
Mais elle gardait tout ça pour elle puisque, à cet instant, assis à côté d’elle au volant de son Dodge Sunrise 1994, se trouvait Tony Banks. Et Tiffany voulait s’assurer à cent pour cent que Tony Banks ne se ferait jamais d’elle une opinion négative. Tony était l’ amoureux de Tiffany… une expression qui sonnait vraiment bien. Encore mieux, elle, elle était l’ amoureuse de Tony. Dans un cas comme dans l’autre, elle se réjouissait.
— On dirait que tu as besoin d’aide.
Ça avait été les toutes premières paroles qu’il lui avait adressées environ un mois plus tôt. Évidemment, elle l’avait beaucoup remarqué à l’école, car il passait difficilement inaperçu : grand mais pas trop, bien bâti mais pas trop baraqué, et les cheveux qui donnaient un petit air « saut du lit », mais sans être trop hirsutes non plus. Et voilà qu’il lui avait parlé… alors qu’ils se trouvaient en ce lieu vraiment improbable qu’est la bibliothèque. Là où les rats d’informatique et autres intellos coincés se rendent pour exercer leur art. En temps normal, Tiffany ne fréquentait pas la bibliothèque, mais elle avait des recherches à faire pour un de ses cours. Elle était là à feuilleter un tas d’ouvrages de mécanique automobile — et traitant plus spécifiquement du réglage des carburateurs — ou, à tout le moins, elle faisait mine de les feuilleter. Comme pour plusieurs autres matières scolaires, elle voyait mal en quoi ces renseignements lui seraient utiles un jour. Sa frustration devait être plutôt apparente parce que c’est exactement ce qui avait conduit le séduisant Tony Banks jusqu’au cubicule où elle étudiait.
— Ouais, euh, j’essaie de comprendre comment faire fonctionner un carburateur… tu sais, dans une voiture.
— C’est toujours dans une voiture qu’on trouve un carburateur, d’habitude.
Tony s’éclaircit la voix.
— Pourquoi tu t’intéresses aux carburateurs, au fait ?
Il s’assit à côté d’elle. Tiffany sentit sa jambe toucher la sienne.
— Ce n’est pas tellement le genre de choses qui intéresse les filles, normalement.
Il avait l’air sincèrement intéressé.
— Entretien automobile. C’était soit ça, soit le cours de métiers. Et je n’avais pas trop envie d’apprendre à opérer une scie ronde. Au moins, je me dis qu’un peu de connaissances sur les voitures pourrait m’être utile un jour.
Il sentait si propre ! Il était bien vêtu, aussi, avec une chemise qui mettait son torse en valeur.
— Mais cette affaire de carburateur me fait vraiment chier. Je ne pense pas que j’aurai jamais besoin de savoir calibrer un carburateur. C’est des mécaniciens qui font ça, pas des filles.
Elle s’aperçut qu’elle monologuait et se tut immédiatement, ce qui lui valut un sourire amusé.
— Ce n’est pas trop politiquement correct de dire ça.
De nouveau, il s’éclaircit la voix.
— En tout cas, mon père est mécanicien. Ta recherche est sur quelle sorte de véhicule ?
— Le Dodge Caravan.
Tony eut un petit rire de dérision.
— Une minifourgonnette. Je déteste les minifourgonnettes. Pas toi ?
Elle fit tout de suite oui de la tête. Jusqu’à présent, au cours de ses seize ans de vie, elle ne s’était pas fait d’opinion tranchée en ce qui concernait les Dodge Caravan, mais si Tony Banks les détestait, l’argument lui suffisait amplement. Il se pencha pour prendre le livre qu’elle avait entre les mains et entreprit de le feuilleter.
— C’est le genre de manuel qui est impossible à lire, mais j’ai appris quelques trucs à force de travailler au garage avec mon père.
Et soudain, Tiffany avait là, sous ses yeux, toutes les statistiques essentielles du Dodge Caravan. Tout ce qu’elle avait besoin de savoir — et bien plus que ce qu’elle aurait jamais besoin de savoir — s’y trouvait pour elle, grâce à Tony Banks.
— Content d’avoir pu t’aider.
Il déposa le manuel, sourit et pivota sur lui-même. Puis il se mit à tousser et à se racler la gorge. Tiffany, qui n’était pas prête à le laisser tout bonnement s’en aller comme ça, s’entendit lui demander :
— Qu’est-ce qui se passe avec ta gorge ?
— Bah, c’est comme ça chaque automne. Mes allergies, en plus de l’humidité, j’imagine. Fais signe si tu as encore besoin d’aide.
À l’autre bout de la bibliothèque se tenait George, l’ami de Tony, qui lui fit un signe de la main. Tony agita la main en retour, puis s’en alla, disparaissant entre les rayons d’étagères. Elle fixa du regard les statistiques de Dodge encore quelques instants, sans vraiment les voir. Elle entendait la toux de Tony dans le silence de la bibliothèque. Elle avait peut-être une idée de ce qui pourrait l’aider.
* * *
Et voici qu’en ce jour ils se tenaient main dans la main tandis qu’il la ramenait chez elle en voiture. Ce qui avait commencé dans la bibliothèque de l’école secondaire suivait son cours sur une route solitaire de l’Ontario, au grand bonheur de Tiffany. Elle avait à ses côtés un beau grand gars, et qui possédait sa propre voiture. Pour Tiffany, c’était tout un coup de chapeau. Ils se fréquentaient depuis presque un mois et en étaient encore à la phase d’observation. C’était une première vraie relation pour Tiffany ; ça la rendait nerveuse, bien que, encore une fois, elle n’aurait jamais laissé paraître sa nervosité devant Tony. Cool et détachée : voilà l’image d’elle-même que Tiffany voulait projeter. Se plaindre de douleurs aux pieds ne cadrait tout simplement pas avec cette image.
— À quoi tu penses ? demanda Tony à brûle-pourpoint.
Oh non, il l’avait surprise en train de se pâmer devant lui, comme une vraie jeune de quatorze ans en mal d’amour. Tiffany ouvrit la bouche pour lui répondre mais se ravisa, adoptant plutôt la réplique tout usage universelle : elle haussa les épaules. Et c’était un haussement d’épaules réussi, puisque Tony acquiesça d’un geste compréhensif et retourna à sa conduite le long de la route qui menait chez elle.
Sous le col de sa chemise, elle voyait pendre à son cou la racine de rat musqué, toujours dans la petite pochette en peau de daim dans laquelle elle la lui avait offerte. Il avait cessé de tousser et de se racler la gorge, et Tiffany s’en portait entièrement garante. C’est Mamie Ruth qui lui avait procuré le remède, mais c’était l’idée de Tiffany, et c’est ce qui comptait.
Ce soir-là, après la rencontre impromptue à la bibliothèque, Tiffany avait demandé à sa grand-mère ce qu’il convenait de faire pour se débarrasser d’un vilain chat dans la gorge.
— Dommage que ça ne soit pas une grenouille ; on aurait pu la faire griller et lui manger les cuisses ! avait-elle répondu en ricanant.
Ça avait été le mets préféré de Mamie Ruth, enfant, mais voilà bien des années qu’elle n’avait plus remangé de cuisses de grenouille. On aurait dit que plus personne ne se rappelait comment les apprêter ni pourquoi se donner cette peine. La vieille voyait là encore un élément de son enfance, parmi tant d’autres, qui disparaissait.
Au roulement d’yeux de Tiffany, elle comprit cependant que son humour n’était pas apprécié.
— Comment il s’appelle ? demanda Mamie Ruth.
— Qui ?
— Le garçon avec un chat dans la gorge. Je sais qu’il ne s’agit pas de toi. Et ton père se porte bien. Donc c’est forcément quelqu’un d’autre, et sans doute pas quelqu’un du village. Peut-être un jeune homme qui te plaît ? Tu as l’âge, maintenant. J’ai raison ou pas ?
Mamie Ruth se cala sur sa chaise, dans l’attente d’une réponse. Et Tiffany se surprit à rougir, ce qui n’est pas facile quand on a le teint cuivré.
Mamie Ruth resta quelques instants à sourire devant la gêne de sa petite-fille, puis elle quitta la pièce. Tiffany s’en voulait d’être allée se renseigner auprès d’elle. S’il y avait une chose pour laquelle Mamie Ruth était réputée, à part son mauvais goût notoire en matière de chaussures, c’était sa connaissance de choses intéressantes du monde autochtone, comme les remèdes traditionnels. Peut-être aurait-elle une idée de ce que Tiffany pouvait donner à Tony. Et Tiffany aurait pu dire qu’il s’agissait d’un très vieux secret d’Amérindien. Ce qui paraissait toujours cool .
Mamie Ruth entra de nouveau dans la cuisine : cette fois, elle avait quelque chose à la main. Elle le tendit pour le montrer à Tiffany. Celle-ci reconnut vaguement l’objet.
— De la racine du rat musqué ?
— Dis-lui… dis à cette personne, peu importe qui c’est, d’enfiler ça autour de son cou. Et de la mordiller à l’occasion. Ça devrait faire disparaître son problème. Si le mal n’est pas trop avancé et s’il n’en meurt pas.
Elle ricana encore une fois avant de s’apercevoir que Tiffany ne trouvait pas ça drôle.
— Dans mon temps, les gens auraient ri de cette blague-là.
Pour Mamie Ruth et bien des gens de sa génération, la racine du rat musqué, qui poussait au fond des marécages, était le remède miracle à bien des maux. C’était même censé éloigner les chiens méchants si l’on en mettait dans ses poches.
Deux jours après leur rencontre à la bibliothèque, Tiffany trouva Tony devant son casier. Elle lui tendit la racine, tout enveloppée dans une lanière de daim, à l’exception d’une extrémité qui dépassait.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, sans surprise.
— C’est de la racine du rat musqué. C’est censé… ça va t’aider avec ta gorge. Un vieux truc de magie amérindienne.
Tony prit la petite racine brune et la fit rouler dans la paume de sa main. Il en renifla même l’odeur, perplexe mais intrigué.
— Et je fais quoi avec ?
— Tu la suspends à ton cou et, de temps en temps, tu mordilles le bout.
Tony écarquilla les yeux.
— Je le mordille ? Tu veux dire que je dois en manger ?
— Juste un peu. Ma grand-mère dit que c’est bon pour soigner ce que tu as.
Tiffany était fière de son coup. En temps normal, sa croyance dans les vieilles sagesses autochtones n’allait pas beaucoup plus loin que les histoires de fantômes que lui avaient racontées ses oncles autour du feu. Mais qui sait, il y avait peut-être du vrai dans tout ça. Et l’expression de Tony laissait transparaître une véritable curiosité. C’est un cadeau dont il se souviendrait ; encore mieux, il se souviendrait d’elle.
* * *
Le panneau qui disait BIENVENUE À LA PREMI È RE NATION DE LAC-AUX-LOUTRES passa en coup de vent à côté de leur véhicule. Encore quinze minutes et elle serait chez elle, blottie dans son existence d’Autochtone de classe moyenne-basse. Tiffany Hunter, membre numéro 913 de sa nation, habitait une réserve dont la population était estimée à 1 100 habitants. Située dans le centre de l’Ontario, près du lac du même nom, cette communauté autochtone n’était certainement pas la plus importante au pays, mais elle n’était pas la plus petite non plus. Tiffany y avait vécu toute sa vie. Hormis quelques excursions à Toronto ou à Ottawa avec l’école, ou à Sudbury pour aller encourager l’équipe locale de hockey lors d’un tournoi, son existence se déroulait, depuis seize ans, dans un rayon de quarante-cinq minutes autour de sa maison. Elle rêvait de voir le grand monde, mais d’ici à ce qu’elle soit assez vieille pour le faire, elle allait devoir se contenter de ce que le petit monde mettrait sur son chemin. Et on ne voyait pas passer grand-chose du monde dans la réserve de Lac-aux-Loutres.
Sa cousine Darla, qui était aussi sa meilleure amie, plaisantait tout le temps en disant que, si Dieu décidait un jour de faire un lavement à la planète, il lui enfoncerait le tube en plein dans le lac aux Loutres. Tiffany avait bien ri à cette blague, mais était trop gênée d’avouer qu’elle ne comprenait pas le sens du mot « lavement ». Quand, plus tard, elle avait demandé à son père ce que ça voulait dire, elle avait été dégoûtée. Tiffany avait toujours voulu paraître plus expérimentée qu’elle l’était réellement, mais certaines choses la dépassaient tout simplement, et elle en laissait volontiers l’expérience à autrui.
Le couvert de feuillage s’épaississait, et Tiffany eut l’heureuse surprise en consultant sa montre de voir qu’il était encore tôt en après-midi. Un des avantages d’avoir un amoureux qui conduisait une voiture était qu’elle n’avait plus à prendre toujours l’autobus scolaire pour rentrer à la maison, avec tous ces élèves plus jeunes qu’elle. Sans blague, elle aurait bien pris un amoureux dès le début du secondaire. Mais comme son père venait d’une famille de neuf enfants et sa mère, d’une famille de onze, ça portait le compte de ses cousins germains à plus de soixante. Évidemment, c’était sans compter les petits-cousins et les arrière-petits-cousins. Tous ces facteurs considérés, Tiffany se trouvait être parente d’un nombre de garçons plus élevé que le nombre d’employés d’une tour à bureaux torontoise. Ça compliquait légèrement les relations de couple dans la réserve.
— Tu es bien calme, toi, remarqua Tony.
— J’étais juste perdue dans mes pensées.
Bien : toujours se montrer mystérieuse auprès des garçons. Et songeuse. Montrer qu’on réfléchit, c’est faire preuve de profondeur. La profondeur peut être une bonne chose. À moins qu’on soit trop profond, bien sûr. Personne n’aime les gens trop profonds. Elle devrait pondérer cette question de nouveau, un peu plus tard. Tiffany ne fréquentait les garçons que depuis tout récemment et ne comprenait pas encore tous les aspects existentiels de la vie amoureuse.
En réalité, c’est l’examen de géographie qu’elle avait passé ce matin-là qui la rendait si songeuse. Le sujet en était : « En quoi la cartographie de l’Europe a-t-elle changé entre le début de la Première Guerre mondiale et la fin de la Seconde Guerre mondiale ? » Des notions, de toute évidence, essentielles à la vie quotidienne dans la réserve de Lac-aux-Loutres. Les nazis, les bolchéviques, la Société des Nations et toutes ces choses, c’était à son avis une perte de temps. Si elle en venait un jour à ressentir le besoin de se renseigner sur ces sujets, il y avait Internet et d’autres livres, qui lui seraient bien utiles la prochaine fois que des nazis ou des bolchéviques viendraient marcher sur la région. Néanmoins, question de se tenir loin des ennuis, elle espérait et priait qu’on lui donne au moins cinquante pour cent à l’examen.
Tony l’avait interrogée, afin de la préparer à l’examen, pendant un de leurs trajets en voiture. Ça avait rendu la chose presque amusante. Tony adorait la géographie. Tout comme la mécanique au garage paternel. Il aimait les choses fixes. Les dates, les lieux, les noms, tout ce qui était du solide. Tous ces détails qui ne changeaient jamais. Et pourtant, il avait encore besoin de Tiffany pour l’aider à s’orienter sur les routes de Lac-aux-Loutres. Ces longs segments d’asphalte qui faisaient des lacets à travers la forêt et hors de la forêt, voilà qui aurait mis à l’épreuve même un géographe de profession. La route sinueuse qui parcourait la réserve était assez déconcertante pour les non-initiés.
Tiffany connaissait cette route mieux que le fond de sa poche. Deux fois par jour depuis la troisième année de l’élémentaire (parce que la première et la deuxième se donnaient à la petite école de la réserve), pour se rendre à ses cours et pour en revenir, en plus des fins de semaine pour l’épicerie, parfois le cinéma, ou sous d’autres prétextes, Tiffany avait longé ces mêmes arbres et pris ces mêmes tournants avec une fréquence d’automate. C’était la seule et unique route pour entrer dans la réserve ou pour en sortir. Sa grand-mère, par contre, était encore plus douée. C’en était effrayant. Mamie Ruth l’avait un jour étonnée en gardant les paupières closes tout en décrivant, avec une abondance de détails ponctuels, tous les repères familiers le long de la route, à mesure qu’ils défilaient. Elle se souvenait du moindre nid-de-poule, de la moindre ruche sauvage et de chaque arbre mort.
N’empêche, Tiffany en savait beaucoup sur ce secteur de la réserve ; beaucoup trop à son goût. Par exemple, ils dépassaient à l’instant la maison de son oncle Craig : une demeure solitaire au milieu d’une vaste étendue de boisés qui formaient la partie nord de la réserve. Il y avait beaucoup de bûches devant, empilées avec soin à côté du chenil. Craig aimait faire l’élevage de chiens de chasse. Tiffany avait toujours trouvé un peu étrange cet oncle qui s’entourait, pour seule compagnie, d’arbres et de chiens. Il l’avait embauchée, une fois, pour qu’elle nettoie sa cour et son cabanon. Et bien qu’elle avait besoin d’argent, elle s’était attelée à la tâche avec autant d’enthousiasme que pour un rendez-vous chez le dentiste. Elle avait découvert une boîte remplie de magazines érotiques au fond du cabanon. Dégoûtée, elle avait accéléré la cadence afin d’en finir et de s’en aller aussi vite que possible. À la fin de l’après-midi, son oncle Craig, impressionné, avait complimenté Tiffany pour son dévouement et lui avait dit que le sous-sol aurait lui aussi besoin d’un bon coup de propre. Elle avait décliné l’offre, craignant d’y trouver encore d’autres trucs dégoûtants, puis elle avait pris les vingt dollars et s’était précipitée chez elle à vélo, laissant tout ça derrière elle.
Elle n’avait pas l’habitude de s’éloigner autant du village à vélo, étant donné que la route faisait des méandres d’un bout à l’autre de la région, tel un ruisseau confus. Pour visualiser la forme de la réserve, il suffit d’imaginer un muffin à l’envers : une grande région à peu près carrée, avec un immense drumlin 1 côté sud, vis-à-vis de son centre géographique. D’invisibles lignes droites encadraient la réserve, qui avait été dessinée il y a une centaine d’années par des arpenteurs-géomètres depuis longtemps oubliés. Et près de l’extrémité sud du muffin se trouvaient les rives irrégulières du lac aux Loutres lui-même. Plusieurs obstacles, dont un ravin, des terres agricoles, un cours d’eau et le gros drumlin, rendaient impossible l’idée de la traverser en ligne droite. Sur les cartes, on aurait dit que cette route avait été tracée par un enfant de quatre ans en train d’écouter du heavy metal.
Le terrain de l’oncle Craig, on l’appelait la « Cour aux Japs » : un surnom raciste que des vétérans lui avaient donné il y a plusieurs décennies, au retour de la guerre. Il occupait un bout de l’extrémité nord du muffin. La zone était broussailleuse, avec quelques affleurements rocheux et un grand marécage qui se déversait doucement vers le lac. Un lieu, en gros, plutôt rebutant. Même les corneilles s’en tenaient loin. Après la Seconde Guerre mondiale, les journaux rapportaient sans cesse la présence de soldats japonais (vulgairement désignés comme des Japs ) réfugiés en cachette sur des îles inhabitées, comme si la guerre se poursuivait encore… et c’est Archie Tree qui, le premier, avait baptisé ainsi la partie nord de la réserve.
— Sapristi, si ça se trouve, il y a tout un escadron de soldats japonais planqué là, et on n’a aucun moyen de le savoir ! aurait-il déclaré en riant.
L’oncle Craig était pratiquement la seule personne à habiter les environs. C’est qu’il avait, disait-il, besoin de son « espace vital ».
De l’espace vital, il y en avait à revendre, dans la Cour aux Japs. Et bien plus encore, semblait-il. On racontait que des monstres et des démons de la forêt y rôdaient, juste passé le fossé qui longeait la route. Plus personne n’y croyait sincèrement, mais le sol marécageux et l’aspect menaçant du sous-bois faisaient en sorte que peu de braves tenaient à remettre en question les légendes. Tiffany avait entendu des histoires de meurtres, de mauvais esprits, de feux follets et d’une panoplie d’autres troubles d’ordre surnaturel qui avaient lieu par là. Dans les faits, personne ne pouvait nommer quiconque ayant soi-disant été attaqué ou assassiné dans ces épaisses broussailles, mais les légendes avaient le dos large. Tiffany se demandait ce que feraient les gens de Lac-aux-Loutres si un monstre en chair et en os venait à sortir du bois et à s’approcher du village.
La mythologie autochtone était pleine de créatures dangereuses et mystérieuses : des wendigos, qui étaient des esprits cannibales mangeurs de tout et n’importe qui, d’autres esprits qui prenaient possession du corps de quelqu’un et lui faisaient faire des choses inimaginables, des démones aux coudes acérés et avec des dents à un endroit du corps féminin où on n’est pas censé avoir de dents… Tiffany pensait parfois à tout ça quand elle jouait aux jeux vidéo avec ses amies. Les monstres qu’elle combattait souvent sur la Xbox de Darla semblaient bien inoffensifs à côté des personnages de certains récits dont elle avait entendu des bribes. Heureusement, les bêtes qu’elle affrontait à l’écran étaient plus réelles pour elle que toutes ces choses qui se terraient supposément dans la forêt.
C’est peu de temps après qu’elle eut donné à Tony la racine de rat musqué que celui-ci l’avait suivie à la trace jusqu’à la sortie de la cafétéria, une fin d’après-midi.
— Hé ! Ce bout de racine… de plante que tu m’as donné, ça a un goût dégueulasse. Mais ça fonctionne ! Ma gorge va déjà mieux. C’est quoi, comme plante ? avait-il demandé, tout excité.
— De la racine du rat musqué, avait répondu Tiffany.
— Ouah, tu devrais en garder des réserves ! Il t’en reste ?
La jeune fille avait souri.
— J’en ai tout plein l’étang près de chez moi.
Ça, c’était au début. Il y a presque quatre semaines.
* * *
— Ah, la civilisation ! fit Tony, et Tiffany gloussa de rire.
Le centre-ville de Lac-aux-Loutres s’étalait devant eux dans toute sa gloire. Ils dépassèrent, à leur droite, le casse-croûte Chez Betty, qui était le meilleur et l’unique restaurant du village, où l’on servait des frites et des hamburgers. On appelait communément cette section, qui démarquait l’ouest de la réserve, la « Montée-aux-Hockeyeurs », du nom de la rue où se trouvait l’aréna. Tiffany avait aussi une cousine, Patricia, qui vivait dans cette rue. Juste là, sur la droite — la grosse bâtisse en briques. Avant, Tiffany et Patricia étaient amies, jusqu’à ce qu’elles commencent à fréquenter l’école secondaire.
Tiffany voyait l’église en haut de la butte. Il y a longtemps, sa famille s’y rendait tous les dimanches pour la messe. Maintenant, pour toutes sortes de raisons, seule Mamie Ruth refaisait ce pèlerinage hebdomadaire, et Tiffany se culpabilisait parfois de ne pas l’y accompagner. Enfant, elle avait adoré chanter des psaumes avec sa grand-mère, mais un jour Tiffany avait compris que même si elle croyait en Dieu, elle n’était pas certaine qu’il faisait de son mieux pour lui donner une bonne vie. Donc, plutôt que de jouer les hypocrites, elle s’était dit qu’il valait mieux faire la grasse matinée.
Tony vira à droite sur une route secondaire en terre battue, puis conduisit vers l’est jusqu’à atteindre la partie du village qu’on surnommait la « Vallée ». C’est là, dans une petite maison grise, que Tiffany vivait avec son père, Keith, et sa grand-mère Ruth, chanteuse de psaumes et acheteuse de chaussures trop grandes. Ils n’étaient plus qu’eux trois. Sa mère, Claudia, était partie depuis bientôt quatorze mois. Avec un autre homme, un Blanc. Ou, comme disait Mamie Ruth en langue anishinaabe, un Chuganosh .
Telle une pierre lancée dans l’eau d’un bassin, le geste de sa mère avait eu des répercussions sur les autres membres de la famille, les éclaboussant chacun d’une façon particulière. Pour Tiffany, le départ de sa mère avait laissé la sensation d’une plongée dans le lac par un froid matin de novembre. Le choc l’avait complètement déstabilisée. Elle se souvenait pourtant d’avoir fait partie, un jour, d’une famille heureuse — quoique le lien mère-fille s’était passablement transformé quand Tiffany avait atteint la puberté. Autrefois si proches, mère et fille s’étaient éloignées à mesure que des centres d’intérêt nouveaux s’étaient mis à graviter dans l’univers de Tiffany. Par moments, ces jours-ci, Tiffany se souvenait d’avoir trouvé sa mère bouleversée, distante, presque déprimée. Même si elle ne s’en souciait pas excessivement, elle se culpabilisait un peu de n’avoir pas pu empêcher les choses de se passer comme elles s’étaient passées.
En l’absence de Claudia, Mamie Ruth assumait une double responsabilité. Tiffany avait besoin d’une mère plus que d’une grand-mère à ce stade de sa vie, et Mamie Ruth s’efforçait d’être les deux. Son fils avait lui aussi besoin d’être materné d’une certaine façon, tandis qu’il tentait de comprendre le morcellement de sa famille. C’était plus de poids qu’une femme de son âge devrait porter sur ses épaules. Ce qui l’embêtait, c’est que, contrairement à Tiffany, Keith ne laissait voir ni sa douleur ni sa confusion. Il les dissimulait. Les gardait loin de la vue de quiconque.
Résultat, Tiffany avait un père devenu distant et plus renfrogné que jamais, si une telle chose était possible. Ça expliquait aussi son aversion flagrante envers Tony. D’emblée, Keith n’avait jamais envisagé sérieusement le fait que sa fille pourrait fréquenter des garçons. Comme certains pères, présumait Tiffany, s’il avait eu le choix, il se serait probablement réjoui de la voir célibataire jusqu’à trente ans, sans qu’elle ait même jamais embrassé personne. Et en plus de ça, Tony était un Chuganosh. Comme le nouvel amoureux de Claudia. Et voici qu’il venait déposer Tiffany chez elle. Ça équivalait à se présenter à l’entrée d’une caverne avec un rôti de viande sous sa chemise, sachant qu’un ours affamé se terrait à l’intérieur.
— Cool . On est arrivés ! dit Tony avec un enthousiasme forcé.
La voiture s’arrêta sur l’allée en croissant devant chez elle. La maison était petite, un trois-pièces construit par le gouvernement, tout à fait typique dans cette communauté. Le bâtiment plutôt ordinaire était fait de briques, avec deux fenêtres donnant sur la route et une grande baie vitrée où l’on avait tiré les rideaux. Le stationnement en avant était assez long, et des peupliers lui faisaient une voûte. À un des arbres, on avait attaché un gros chien noir de jais, bâtard croisé Labrador, baptisé Midnight. Et qui jappait à s’en époumoner.
— Midnight, ta gueule ! ordonna Tiffany dans un chuchotement forcé. Midnight fit mine de lui obéir, réduisant sa plainte à un grognement plus faible.
Tony était venu plusieurs fois déjà. La dernière fois, il avait remarqué un épouvantail appuyé sur un côté de la maison. Vêtu du même genre de chemise que lui-même portait à sa première visite, où il s’était rendu compte que Keith était mal à l’aise avec l’idée qu’il fréquente sa fille.
Tiffany lui avait conseillé d’ignorer l’épouvantail.
— On a fini de récolter dans le jardin, alors on n’a plus besoin d’épouvantail maintenant. Papa va probablement le ranger dans le cabanon pour l’hiver.
Tony avait aussi remarqué que l’homme de paille avait la même taille que lui. Et la même couleur de cheveux. Et en y regardant d’encore plus près, Tony avait découvert dans la chemise de l’épouvantail ce qui avait tout l’air d’être des trous de balles.
— Ah ouais, avait expliqué Tiffany, ça lui arrive de tirer sur des corneilles ou d’autres animaux quand ils n’ont plus peur de l’épouvantail. Parfois il manque sa cible, ce qui est bizarre étant donné qu’il est très bon chasseur.
Naturellement, ce coup-ci, Tony resta dans la voiture alors que Tiffany en sortait.
— Euh, est-ce que ton père me déteste encore ?
Souriante, Tiffany ferma la portière et se pencha vers lui à travers la fenêtre.
— Il ne te déteste pas. Et d’ailleurs, ma grand-mère a un faible pour toi.
Tony pointa du doigt l’épouvantail.
— Ouais, mais ta grand-mère, elle, elle n’a pas de fusil de chasse.
Après un au revoir plus rapide que les autres, Tiffany le regarda s’éloigner en laissant dans son cœur une belle lueur et, sur la route de terre, une petite traînée de poussière. Tony semblait conduire plus vite qu’à son habitude. Tiffany, pour sa part, trouva longue et sinistre la distance à franchir jusqu’au seuil. Au bout du croissant de gravier, derrière cette porte de métal et de moustiquaire (qui montrait encore les marques de griffes d’un des prédécesseurs de Midnight, un beagle nommé Benojee, mort depuis longtemps), il y avait sa famille. Et chaque fois qu’elle faisait ces quelques pas depuis la route, après l’école, elle se demandait quelle nouvelle tuile allait maintenant lui tomber sur la tête. Au cours des dernières semaines, la maison était devenue une prison au lieu d’un refuge. Elle s’était disputée beaucoup plus fréquemment avec son père et, même, à une ou deux occasions, elle s’était surprise à vouloir répondre d’un ton brusque à sa grand-mère. La vie avait tant changé cette année que souvent il lui était impossible de savoir à quoi s’attendre, ni d’eux ni d’elle-même. Elle les aimait tous les deux, mais Tiffany était nostalgique de la stabilité qui s’en était allée en même temps que sa mère.
Aujourd’hui, elle avait de la chance. Personne à la maison. Elle retira allègrement les affreux souliers vernis et chaussa ses vieux Nike usés. Puis elle s’offrit un sandwich jambon-fromage, la dernière demi-heure de Les feux de l’amour , et voilà : la journée avait de bonnes chances de se terminer pas si mal que ça ! C’est là qu’elle vit le petit mot sur la table du salon, juste en face de son coin préféré du canapé. C’était l’écriture de son père. Le mot attendait là, que la jeune fille se mette à l’aise.
Tiffany, j’ai réaménagé le sous-sol pour te faire une place dans le coin sous l’escalier. Peux-tu prendre tes affaires dans ta chambre et les mettre au sous-sol ? Tu vas habiter là pendant une ou deux semaines. Je t’expliquerai à mon retour.
PAPA
Au sous-sol ? Son père lui demandait de déménager au sous-sol, bannie telle une princesse de conte de fées bon marché ? Intérieurement, Tiffany bouillait : elle sentait la vapeur monter et le fond se calciner. C’était son père tout craché ! Prendre des décisions capitales et qui allaient tout chambouler, sans se donner la peine de la prévenir. Tiffany encaissait déjà beaucoup, mais ça, ça dépassait les bornes. Cette lettre avait presque une saveur à la Victor Hugo. Elle n’avait jamais lu Les Misérables , mais elle en avait suffisamment entendu parler pour imaginer quel goût familier ça avait.
« Sous l’escalier », songea-t-elle. Non, trancha Tiffany. Pas question qu’elle déplace quoi que ce soit avant de comprendre exactement de quoi il retournait. Le sous-sol attendrait. Et elle aussi.
* * *
Environ une heure après avoir lu le mot de son père, Tiffany entendit son camion arriver et Midnight aboyer en guise de bienvenue. Là, dans l’allée de stationnement, se tenaient son père et sa mamie Ruth. Il jonglait avec cinq ou six sacs d’épicerie en plastique. La fin de la semaine approchait et c’était le moment qu’ils privilégiaient pour faire des provisions. À l’aube de la cinquantaine, son père avait bonne stature pour son âge ; il aurait moins détonné dans un décor forestier, à l’affût des canards ou des cerfs, que sur son fauteuil La-Z-Boy. Son visage portait les traces de nombreuses heures passées au soleil et au vent. Mais ça lui allait bien. Et il ressemblait à sa mamie. Plus grand de quelques centimètres, mais avec le même rire et la même démarche aux jambes un peu arquées. Tiffany était infiniment reconnaissante que l’ADN de sa mère ait eu le dessus sur cette particularité génétique.
Mamie Ruth avait une respiration sifflante, et ses jambes courtes gravirent les marches avec difficulté.
— Pas si vite, toi !
Elle s’était exprimée en anishinaabe, une langue qu’on appelait généralement, partout au pays, l’ojibwé. Ce qui agaçait Mamie Ruth. « Comment ça, de l’ojibwé ? », demandait-elle en grommelant quand elle entendait prononcer ce mot. « Je ne suis pas une Ojibwée, moi. Ça, c’est juste un nom que les Blancs veulent nous donner. Ça ne fait même pas partie de nos mots à nous. Moi, je suis anishinaabe. »
Keith comprenait la langue et se débrouillait pour prononcer quelques mots et expressions, au besoin. Une sorte d’anishi-jargon. Tiffany comprenait la plupart du temps ce que lui disait Mamie Ruth en cette langue mais, comme elle était bien de son temps, elle ne la parlait pas elle-même. Elle savait que ça attristait Mamie Ruth.
Les mains pleines, Keith réussit à tenir la porte le temps qu’entre Mamie Ruth, serrant contre elle une boîte. Encore remuée par le petit mot sur la table, Tiffany observait la scène froidement depuis le canapé, comme sur un perchoir. Silencieuse.
— Es-tu certain qu’on va avoir assez à manger ?
Mamie Ruth était d’avis qu’une cuisine sans une tonne de nourriture pour des invités potentiels, c’était comme un cœur sans amour.
— Tu me demandes ça tout le temps ! La moitié des légumes va se gaspiller, tellement on en a, répondit Keith. On ne peut plus se permettre que ça arrive, maman. Avec les sous, faut être prudent, d’accord ?
Depuis qu’elle avait commencé la troisième année, Tiffany avait mis quelque temps à perdre la syntaxe étrange qu’avaient les habitants de Lac-aux-Loutres appartenant aux autres générations. Une tendance qu’ils avaient à inverser l’ordre des mots et des parties de phrases selon leur goût du moment. Une de ses enseignantes lui avait dit, un jour, que c’était ce qui se produisait quand on traduisait des pensées ojibwées dans un vocabulaire français. Comme c’étaient deux langues à la structure complètement différente, certains détails se perdaient dans le transfert ou, à tout le moins, changeaient d’allure. Il arrivait à Tiffany, quand elle était fâchée ou lorsqu’elle traînait avec des amis ou des membres de sa famille qui habitaient sa réserve, de se remettre, par inadvertance, à « baragouiner comme les vieux ». Elle préférait malgré tout l’éviter. Elle n’aimait pas donner cette impression à ses camarades de l’école.
— Tiffany ! Es-tu là ?
— Juste derrière toi, papa.
Keith se retourna et vit sa fille assise sur le canapé qui arborait un air de confrontation familier. Il avait souvent eu droit à cette expression, et savait qu’il faudrait encore quelques hivers avant d’espérer voir fondre cette résistance d’adolescente. Puis reparaître, probablement, sous une forme plus mature. Mais pour l’instant, cette résistance était calmement assise sur le canapé, attendant qu’on se mesure à elle.
Il posa les sacs sur la table de la cuisine.
— As-tu vu mon mot ?
— Hm-hmm.
— T’en es-tu occupée ? As-tu mis tes affaires au sous-sol ?
Mamie Ruth entreprit de vider le contenu des sacs d’épicerie.
— Je gage deux boîtes de maïs qu’elle ne l’a pas fait.
Tiffany continuait de se taire. Keith fixa sa fille d’un regard noir.
— Eh bien ? L’as-tu fait ?
— Non.
Keith serra les mâchoires.
— Bon sang, Tiffany ! Pourquoi es-tu incapable de faire une seule des choses que je te demande de faire ?
— Aucune idée. Tu me trouveras peut-être folle, mais je n’ai pas envie d’aller vivre au sous-sol. Il fait froid, là-dedans. C’est plein d’araignées. Ça déborde d’araignées ! Moi et les araignées, ça fait deux. Puis ça sent le moisi. C’est sombre. Alors non, je ne l’ai pas fait.
Elle se concentra de nouveau sur le jeu télévisé.
Le gant avait été jeté. Et ramassé.
— Tiffany, tu vas le faire parce que c’est ce que je te demande de faire !
— Et est-ce que tu peux me donner une bonne raison de me bannir comme ça ?
Mamie Ruth secoua la tête.
— Toi et tes grands mots !
Dans un soupir contrôlé mais sonore, Keith entra dans le salon et s’assit sur son fauteuil, près du canapé. Sa joue droite tressaillait légèrement, un tic qu’il avait depuis peu. C’était de toute évidence lié au stress ou, de son point de vue à lui, lié à Tiffany. L’entêtement de sa fille faisait remuer sa joue comme des soies de pissenlit par un jour venteux. En désespoir de cause, Keith se dit qu’une autre conversation rationnelle lui épargnerait peut-être un conflit. Les chances étaient bien minces, mais il avait l’habitude, en tant que chasseur, de compter même sur les chances les plus minces.
— Tiffany, franchement… on a besoin de cet argent. Avec ta mère qui est partie…
Il arrivait à le dire à haute voix, maintenant, et les mots quittaient parfois ses lèvres libres de toutes les couches multicolores de douleur, de regret, de colère et de pure incrédulité. Cette douleur, ils la partageaient tous les deux. Une peine malencontreuse et malvenue. Tiffany elle-même mentionnait rarement l’absente Claudia, à moins qu’on lui pose directement la question. Et même dans ces cas-là, elle donnait la réponse la plus brève possible.
— Euh, avec ta mère qui est partie, je ne gagne pas assez d’argent pour nous faire vivre tous les trois. C’est son travail au conseil de bande qui payait la plupart de nos factures. L’année a été difficile pour chacun de nous, alors j’ai dû trouver des solutions. Nous allons tous devoir nous ajuster et…
— M’envoyer vivre sous terre, c’est un ajustement ? interrompit Tiffany. En quoi est-ce que ça va nous aider ? Il y a une mine de charbon dans le sous-sol, ou quoi ?
— Tu sais que je n’aime pas quand tu me parles sur ce ton.
Dans sa jeunesse, Keith n’aurait jamais envisagé de s’adresser de cette façon à son père ou à sa mère.
— Nous allons prendre un chambreur. C’est aussi simple que ça.
— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? Pourquoi tu me laisses seulement un mot sur un stupide bout de papier ? C’est trop injuste. C’est tellement ton genre !
— Je t’en ai parlé. Ce matin au déjeuner. Pas vrai, maman ?
Mamie Ruth hocha la tête en disant :
— Ahn.
Ce qui voulait dire « oui » en anishinaabe. Ainsi justifié, Keith reprit :
— Tu as marmonné une réponse en gardant le nez dans ton magazine. Je pensais que tu m’avais entendu. Tout portait à croire qu’on s’entendait. Donc ne m’en veux pas si tu n’écoutes pas.
Vraiment ? Impossible qu’il lui en ait parlé. Tiffany était certaine qu’elle s’en serait souvenue. Elle n’était pas comme lui. Elle avait de l’écoute, elle.
Keith se leva, victorieux, quoique pas nécessairement content de l’être.
— Maintenant, pour une fois dans ta vie, fais ce qu’on te demande.
Tiffany ne répondit pas. Elle continua de regarder fixement la télé, sans vraiment rien capter de ce qui se passait à l’écran. Elle offrit un brusque « D’accord » qui n’améliora pas vraiment la situation.
Encore en rogne, Keith sortit de la poche de son manteau un courriel qu’il avait imprimé et tout bien plié, puis le lança à Tiffany. La feuille atterrit par terre aux pieds de la jeune fille.
— Comme je te l’ai dit ce matin, nous allons avoir un invité. Un invité payant.
Sans attendre de réponse, Keith tourna les talons et alla à la cuisine. Mamie Ruth fit oui de la tête.
— Lis-le. C’est un homme intelligent, ton père. Il a mentionné au conseil de bande que nous pensions peut-être emprunter de l’argent pour rénover le sous-sol et ouvrir un de ces gîtes pour les touristes. Et voilà qu’il nous arrive un invité sans même qu’on ait à lever le petit doigt. Il y a quelqu’un là-haut qui veille sur nous, je vous le dis !
Si c’était ça, avoir quelqu’un qui « veille sur vous », Tiffany n’aurait pas voulu voir à quoi ça ressemblait quand personne ne veillait là-haut. Tout en essayant de mesurer l’ampleur de ce nouveau changement dans sa vie, elle répondit à sa grand-mère.
— Un gîte ! Et pourquoi est-ce que personne ne m’a avertie que vous aviez fait ces fameux plans concernant ma chambre ?
— Je te l’ai dit, répondit Keith du fond de la cuisine. Je t’ai avertie il y a environ deux semaines.
— Vraiment ?
— Eh oui, répondit Mamie Ruth. Mais tu étais trop occupée à te préparer pour une sortie avec ton Tony. Tu n’écoutais pas. Même dans mon temps, kwezens , les garçons avaient le don de nous rendre sourdes.
Kwezens , c’était le surnom que lui donnait Mamie Ruth quand elle était de mauvaise humeur. Ça voulait dire « petite fille ». Et elle pesait ses mots.
En entendant prononcer le nom de Tony, Keith se mit à empiler bruyamment les boîtes de maïs et de petits pois au fond de l’armoire, et de façon bien trop exagérée. Sa joue tressautait encore. Mamie Ruth entendait les assiettes s’entrechoquer.
— Fais attention, ces assiettes-là sont presque aussi vieilles que moi ! En tout cas, il y a quelqu’un qui a répondu par message électro-machin-truc au conseil de bande, pour dire qu’il arriverait au village demain et qu’il avait besoin d’un endroit où se poser. Le conseil nous a appelés et puis…
— Et puis c’est ce qui fait que tu vas dormir au sous-sol, interrompit Keith. Sers-moi encore de ton attitude déplaisante et je t’envoie dormir sous le balcon.
Il claqua la porte, faisant plisser les traits de Mamie Ruth.
— Donc, automatiquement, il fallait que ça soit ma chambre à moi. « Tant pis pour Tiffany »…
Sans regarder sa fille, Keith faisait oui de la tête et se mit à l’imiter avec une voix encore empreinte de colère :
— Ouaip. Tant pis pour Tiffany ! Tout tourne toujours autour de toi ! Je n’avais pas les moyens de rénover le sous-sol à temps pour son arrivée. Et ta grand-mère n’allait certainement pas descendre au sous-sol, et ma chambre n’est pas appropriée pour un invité.
— Donc on me pénalise parce que ma chambre est la plus belle des trois ? C’est trop injuste. Donne-moi une heure ou deux et je lui ferai une beauté, à ta chambre.
— J’ai pesé les pour et les contre, Tiffany. Pourquoi est-ce que je dois toujours tout t’expliquer ? Je suis ton père. Tu es ma fille. Alors pour l’amour de Dieu, fais ce que je te dis une bonne fois pour toutes !
Il la regardait avec impatience. Ils restèrent un moment en silence puis, comme toujours, Mamie Ruth s’exerça à changer de sujet en douce.
— Ton père dit que c’est un visiteur venu d’Europe. Ça va être excitant. Il vient d’un de ces coins reculés. Je me demande s’il aime les paashkiminsignan .
C’est comme ça qu’elle appelait les cornichons. Mamie Ruth déposa devant ses descendants, sur la table du salon, une petite assiette de légumes marinés. Elle prit un bout de chou-fleur jaune pâle, qu’elle avala. C’est une des excentricités de sa grand-mère que Tiffany trouvait vraiment inexplicables : son amour des marinades. À l’aneth, aux graines de moutarde, les cornichons sucrés, à la polonaise et de toutes les autres sortes imaginables. Les murs du sous-sol étaient jonchés de conserves et de pots de marinades empilés. Juste en face de sa future chambre. C’était plus fort qu’elle ; elle osa dire :
— Ça fait chier.
Maintenant qu’il en avait fini avec les provisions, Keith espérait en finir avec cette conversation.
— Ce sera seulement pour quelques jours. Arrête un peu de te plaindre. Tu vas survivre à ça, alors pas besoin d’en faire tout un drame. Je te suggère de t’y mettre dès maintenant.
Avec plus de douceur, il s’adressa à sa mère :
— Je vais faire du thé.
Tiffany regarda le courriel imprimé qu’elle avait en main. C’était la deuxième chose qu’elle lisait cet après-midi, et aucune des deux ne lui avait procuré beaucoup de joie. Un étranger, un pur inconnu allait venir s’installer dans sa chambre. Comme aimaient le répéter les élèves de sa classe de maths, non seulement ça faisait chier, mais ça faisait chier « au cube ». Au moins, elle ne serait pas seule au sous-sol. Elle aurait de nombreuses araignées avec qui cohabiter. Des araignées et des pots de cornichons : le rêve de toute adolescente. Et d’ailleurs, qui donc s’intéressait à loger dans un gîte sur une réserve autochtone ? Le gars devait être plutôt désespéré.
Le courriel allait comme suit :
Cher monsieur Hunter,
On m’indique que vous seriez en mesure de m’aider. Je serai de passage à Lac-aux-Loutres le 14 du mois, et je dois absolument trouver un endroit où me loger à cette date. Je crois comprendre que vous disposez d’une chambre en surplus, que vous pourriez mettre à ma disposition. Je serais ravi de discuter avec vous des détails d’un éventuel séjour dans votre demeure. Mes besoins sont modestes en termes de confort ; je serai aisément contenté pour autant que l’endroit m’offre une intimité. Je communiquerai avec vous dès mon arrivée.
Je vous en suis, par avance, reconnaissant. Bien à vous,
Pierre L’Errant
Pierre L’Errant… ça sonnait français. Quand même, se dit-elle, pourvu qu’il ne soit pas trop bizarre.
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Tiffany était assise dans sa chambre — ou du moins ce qui avait été sa chambre jusque-là et qui appartiendrait désormais à un étranger venu d’Europe tandis qu’elle gâcherait sa vie trois mètres plus bas… Elle boudait. L’école la dégoûtait. La vie dans cette maison la dégoûtait. La seule lueur de joie dans son existence était sa nouvelle relation avec Tony. Tony Banks. Même son nom lui plaisait. Tony B., comme elle l’appelait parfois.
Quels que soient les dommages que lui causait le fait d’être forcée de dormir au sous-sol, Tony saurait assurément lui redonner de l’entrain. Il y réussissait toujours. Il lui raconterait les endroits qu’il avait visités avec ses parents. La Floride, ça semblait si exotique ! Il aimait parler d’avenir (et possiblement du leur), alors que pour la plupart des garçons de la réserve, l’avenir n’allait pas plus loin que le prochain week-end. Tony était son parapluie contre le sombre nuage qui planait sur sa maisonnée.
Tiffany devait penser à quelque chose de spécial pour souligner leur anniversaire d’un mois, jeudi prochain. Qu’est-ce qui ferait un bon cadeau d’anniversaire d’un mois ? Un truc autochtone — des mocassins, par exemple (trop cher), ou un truc qui plaisait aux Blancs… un article de papeterie, peut-être (trop ennuyeux). Elle se promettait d’y réfléchir.
Tandis qu’elle soupesait ces différentes idées, tout en ignorant le manuel d’histoire sur l’oreiller en face d’elle, elle massait ses pieds meurtris et couverts d’ampoules. Tiffany y appliqua un peu de lotion dans l’espoir vain que ça les fasse désenfler. Elle avait déjà d’assez gros pieds.
Faisant pénétrer la lotion en profondeur entre ses orteils, Tiffany sentait glisser contre sa main le bracelet d’argent qui luisait à son poignet droit. Elle adorait ce bracelet. Tony le lui avait offert il y a à peine une semaine. C’était le tout premier cadeau qu’il lui avait fait ; et donc, c’était le plus beau cadeau du monde. Ça lui allait à la perfection et ça lui donnait de la classe, en quelque sorte. Tiffany avait décidé d’aimer tout ce qui avait de la classe.
Un mois. Voilà un mois seulement qu’ils se fréquentaient. Bien sûr, elle voyait Tony à l’école depuis quatre ans ; mais l’épisode du carburateur et de la racine de rat musqué, qui les avait rapprochés, datait d’environ un mois.
En changeant de position pour masser son autre pied, Tiffany fit tomber du lit le pauvre manuel d’histoire. Celui-ci percuta le sol avec un bruit sourd, la ramenant de force à la réalité. Mystérieusement, il était resté ouvert à la page qu’elle était censée lire, où il était question du commerce des fourrures. Un sujet qui l’excitait à peu près autant que les vieilles peaux de bêtes miteuses qu’elle avait vues au musée local. Toutes ces histoires de commerce des fourrures remontaient à tellement de temps en arrière : quelle espèce de pertinence pouvaient-elles avoir dans sa vie, aujourd’hui ? Les enseignants du cours d’histoire du Canada semblaient tous obsédés par le sujet.
C’était une époque révolue, et même si Tiffany était fière de son héritage autochtone, elle trouvait la célébration annuelle du pow-wow tout à fait suffisante côté culturel. Elle s’imaginait en robe de daim, écorchant un castor, et ça lui donnait presque envie de rire et de vomir à la fois. Mais malgré qu’elle n’avait aucun penchant particulier pour la peau de daim, Tiffany adorait les blousons de cuir. Si au moins il existait une page d’histoire sur le commerce des Versace…
Où en était-elle… ? Ah oui, à se remémorer ses premiers jours avec Tony B. Son souvenir le plus clair était l’étonnement de Tony devant sa carte de statut d’Indien au moment de passer à la caisse pour des achats. Lors d’une de leurs premières sorties, il avait choisi un cadeau pour l’anniversaire de sa mère dans un magasin du centre-ville. Ils avaient fait du lèche-vitrine pendant une vingtaine de minutes avant d’arrêter leur choix sur un flacon de parfum Alfred Sung. Comme le caissier allait enregistrer l’achat, Tiffany avait eu une idée. En guise de faveur pour Tony. Elle avait suggéré, en lui chuchotant brièvement à l’oreille, de présenter sa carte de statut. « Les Autochtones détenteurs de carte ne paient pas les taxes », avait-elle expliqué. C’était une des conditions d’un traité, si elle se souvenait bien. On n’épargnait que quelques dollars, mais un petit coup de pouce ne faisait jamais de mal.
Tony s’était montré d’accord et Tiffany avait brandi sa carte. Techniquement, elle était la seule à pouvoir l’utiliser, et seulement pour l’achat de biens qui iraient directement à la réserve, mais certains des commerçants en bordure des réserves fermaient les yeux sur ce détail. Une vente, c’est une vente. Et les taxes n’étaient pas puisées dans leurs coffres. Ainsi Tiffany et Tony étaient-ils ressortis du magasin avec le parfum, et Tony en avait éprouvé une toute nouvelle appréciation de ce qu’elle savait faire. « Je tâcherai de m’en souvenir », avait-il plaisanté. Visiblement, être membre des Premières Nations comportait certains avantages sociaux.
Après avoir soigné ses pieds, Tiffany se mit à feuilleter distraitement le manuel d’histoire. Elle aurait bientôt un examen important à passer et — elle avait beau s’efforcer (bon d’accord, elle n’y mettait pas tant d’efforts que ça, mais elle se promettait de redoubler d’ardeur) — elle n’avait vraiment pas la tête à ça. C’est là qu’elle tomba sur une illustration d’Amérindiens à l’ancienne, qui tendaient un ballot de fourrures à un marchand bizarrement vêtu, en échange d’un fusil. Tiffany tenta de se retrouver dans cette image, ou même d’y retrouver son père ou sa grand-mère, parmi ces visages d’Amérindiens, mais rien n’y fit. Le portrait dépeint par ce manuel avait autant en commun avec elle que les gravures du tombeau de Toutânkhamon en avaient avec les Égyptiens modernes. Quoique celles-là, au moins, avaient été gravées par de vrais Égyptiens. Ces images-ci avaient été dessinées par des Européens et représentaient les Autochtones comme des sauvages déments. Ce n’était pas le peuple qu’elle connaissait ni celui dont elle avait entendu parler. Par conséquent, à quoi bon y prêter intérêt ?
Morte d’ennui, elle referma le manuel et le mit de côté. Une fois de plus, le bracelet s’agita à son poignet, ramenant ses pensées vers Tony.
* * *
Assez rapidement, Tony avait commencé à raccompagner Tiffany chez elle en voiture, habituellement parce qu’elle manquait l’autobus après leur rendez-vous à la fin des cours. Alors, en plus, cela avait nui à ses résultats scolaires. Mais le grand amour exige toujours un sacrifice. Tony ou la trigonométrie : ce n’était pas le choix le plus déchirant qu’elle avait eu à faire dans sa vie.

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