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John Marcy

De
457 pages

Cinq ans se sont écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés, depuis qu’un fils avait été traité comme nous l’avons vu, dans la maison de sa mère, renié par elle, accusé par elle d’une tentative de parricide, chassé et battu par les valets, jeté tout meurtri dans la rue.

Si incroyables que puissent paraître de pareils faits, qui sont rigoureusement historiques, dont je n’ai ni exagéré les détails ni assombri les couleurs, et qui semblent dépasser les limites connues jusqu’ici de la perversité humaine, la duchesse de Kennington nous réserve peut-être quelque chose de plus monstrueux encore.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Odysse Barot

John Marcy

LIVRE PREMIER

LES DEUX RIVAUX

1

LES BOUGES DE LONDRES

Cinq ans se sont écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés, depuis qu’un fils avait été traité comme nous l’avons vu, dans la maison de sa mère, renié par elle, accusé par elle d’une tentative de parricide, chassé et battu par les valets, jeté tout meurtri dans la rue.

Si incroyables que puissent paraître de pareils faits, qui sont rigoureusement historiques, dont je n’ai ni exagéré les détails ni assombri les couleurs, et qui semblent dépasser les limites connues jusqu’ici de la perversité humaine, la duchesse de Kennington nous réserve peut-être quelque chose de plus monstrueux encore. Mais n’anticipons pas.

Nous sommes à la fin de 1869. Le lecteur voudra bien me suivre dans cette vaste région orientale de Londres où je l’ai introduit déjà, dans cet East-End sur lequel courent tant de légendes et dont on connaît si peu, pourtant, les plus tristes et les plus repoussantes profondeurs ; où tant de mystères restent encore à révéler, tant de misères et d’horreurs à dévoiler ; où le crime, si dissimulé, si séduisant, si brillant, dans les hôtels aristocratiques du West-End, se montre à nu, dans toute sa hideur physique et morale, où la pauvreté honnête mêle ses haillons aux loques sordides des malfaiteurs et des mendiants de profession.

Au lieu d’organiser à grands frais, et sans résultat, des explorations au pôle nord de notre globe, les Anglais devraient bien explorer de préférence le pôle Est de leur métropole, en sonder les abîmes et les détresses. Là, sur une population totale de près d’un million d’habitants, il y en a bien la moitié qui ne connaissent de la civilisation que les côtés les plus vilains, de la vie que ses amertumes.

On a parlé souvent des workhouses, et l’on en a présenté des tableaux à soulever le cœur ; mais il y a quelque chose de plus triste encore que le workhouse, c’est le lodging-house. Charles Dickens a déjà soulevé un coin du voile et fait connaître, dans Pickwick, les livides indigènes des logis à la corde et à deux sous la nuit. Aujourd’hui, on ne couche plus à la corde, pas plus à Londres qu’à Paris ; le confortable — et quel confortable ! — a voulu pénétrer même dans les taudis de Bethnal-Green ; le tarif de ces hôtels de bas étage s’est ressenti de l’élévation générale de toutes choses, et le prix minimum des logeurs en garni, à part de très rares exceptions, est aujourd’hui de six sous (trois pence). Le lodging-house à quatre pence ou huit sous n’est accessible qu’aux bourses aristocratiques, aux heureux de ce monde parmi ces misérables, à ceux que les autres regardent d’un œil d’envie et avec une déférence qui serait comique si tout, ici-bas, n’était relatif. Le pauvre diable qui peut consacrer huit sous à son logement quotidien est presque un millionnaire pour celui qui se voit réduit à coucher à la belle étoile, sous les ombrages de Hyde-Park.

Les bouges infects décorés du nom de lodging-houses ne sont point particuliers à Whitechapel et aux autres districts de l’East-End, où ils sont, du reste, innombrables et plus caractéristiques qu’ailleurs. On en trouve partout, même dans l’ouest de la métropole, à deux pas des splendides palais des clubs de Pall-Mall. Au sud de la Tamise, dans le bourg de Southwark, le Borough, comme on l’appelle communément, — des rues entières ne contiennent, pas autre chose. Et le voyageur français qui, arrivant par la station de London-Bridge, aurait la fantaisie de flâner un peu dans la rue Haute (High street) et de pénétrer dans les ruelles qui l’avoisinent ou y débouchent ne pourrait faire un pas sans se heurter à une de ces enseignes que j’ai déjà indiquées : « Bons lits à 3 pence. » Il serait immédiatement abordé par une foule de jeunes voyous en guenilles et nu-pieds, lui offrant de le conduire, de le guider dans ces repaires, de lui servir de cicerone.

Je l’engagerais, par exemple, à bien se mettre en garde contre les importunités de ces gavroches britanniques qui ont parfois d’étranges malices et jouent d’assez vilains tours aux gentlemen assez imprudents pour s’aventurer dans ces parages... Il importe de les tenir à distance, de ne pas les laisser approcher de trop près, de leur jeter de loin les pièces de cuivre ou les six pencequi doivent payer leurs services, ou tout au moins vous débarrasser d’eux...

Si vous n’y faites pas attention, si vous ne surveillez pas leurs mouvements, si vous n’apercevez pas leur main se glissant furtivement sous leur gilet et sous leur chemise, — s’ils ont une chemise et un gilet, — jusqu’à l’aisselle, la retirer doucement, en tenant entre le pouce et l’index quelque chose d’imperceptible et de microscopique, soyez sûr que vous remporterez de votre visite des preuves vivantes de leur contact, si approximatif qu’il puisse être.

Ils ont un talent tout particulier pour se débarrasser, à votre bénéfice, de quelques-uns des parasites qui grouillent dans ce qu’ils appellent leurs vêtements ou dans les recoins discrets de leurs personnes. Ils vous lancent ces projectiles animés avec une dextérité qui n’a d’égale que celle du Parthe lançant sa flèche légendaire.

En passant dans les rues étroites, il est prudent de ne pas marcher le long des maisons, de prendre le milieu de la chaussée, de se tenir en éveil, en jetant un regard défiant du côté des fenêtres, d’où il ne manquerait pas de vous tomber toute une population entomologique. C’est là un véritable amusement pour ces misérables. Les petits se vengent comme ils peuvent de leur infériorité et de leur abjection en essayant de vous la faire partager dans l’un de ses signes extérieurs les plus repoussants.

Ils joignent parfois à ces procédés le petit mot pour rire :

  •  — Quand on est chargé de famille, disent-ils avec un gros rire, et qu’on a trop de bouches à nourrir, on s’en débarrasse comme on peut.

Vous trouvez aussi une quantité de lodging-houses dans Westminster, ainsi que je l’ai dit déjà, tout près du palais des Chambres, du Parlement, aux abords des opulentes demeures de Belgravia ou d’Eaton square, dans Brompton, dans Kensington, dans Bloomsbury, dans Tottenham-Court-Road, dans Islington, dans le voisinage d’Oxford street, et surtout dans la paroisse de Saint-Gilles... ; bref, un peu partout, et, si l’on pouvait en faire une énumération complète, on serait effrayé du chiffre formidable d’individus ou de familles sans domicile personnel, sans mobilier, sans feu ni lieu, qui pullulent dans cette gigantesque agglomération de près de quatre millions d’hommes !

Le chiffre officiel des pauvres secourus à domicile ou dans les workhouses, et qui n’atteint pas moins de 100,000, ne saurait donner que de fallacieuses indications sur l’état réel du paupérisme à Londres. Une seule visite dans les lodging-houses vous en apprend plus sur les dessous immondes de la première et de la plus riche cité de l’univers que tous les renseignements de la statistique et que les relevés trimestriels du Registrar-General.

Dirigeons-nous donc vers Whitechapel, et, quittant la rue Haute, — il y a dans Londres une cinquantaine de rues portant ce nom, — et remontant Osborne street, nous arriverons à une petite rue d’une largeur suffisante, qui n’a rien d’exceptionnellement hideux, qui n’est ni plus sale ni plus propre que les autres, qui n’offre point l’aspect extérieur d’un coupe-gorge, et qui jouit pourtant d’une réputation plus détestable encore que les autres voies de ce peu respectable quartier. On l’appelle Flower-and-Dean street (rue de la Fleur et du Doyen), bien qu’on n’y trouve pas précisément beaucoup de doyens ni beaucoup de fleurs, à moins que ce ne soit quelque fleur du vice ou quelque doyen du crime.

Cette rue est devenue légendaire, et l’on ferait un volume avec tous les récits qui se débitent sur son compte, avec tous les méfaits dont elle aurait été et dont elle serait encore journellement le théâtre. Elle inspire une sorte de terreur, et les policemen eux-mêmes ne s’y risquent pas volontiers et l’évitent le plus qu’ils peuvent. On les voit bien y jeter un regard oblique en faisant leur tournée dans les deux voies qu’elle réunit, en arpentant mélancoliquement le trottoir d’Osborne street et de Commercial street ; mais ils s’abstiennent d’y entrer et de la parcourir dans toute son étendue, surtout le soir. La population de vauriens qui l’habite leur inspire une légitime défiance, et ils font volontiers la sourde oreille quand on réclame leur intervention dans quelque rixe.

Un agent, à qui je demandais la direction de Flower-and-Dean street, la première fois que je me hasardai de ce côté de Whitechapel, me regarda d’un air étonné :

  •  — Vous ne comptez pas y aller, je suppose, monsieur ? me dit-il.
  •  — Mais si je vous demande mon chemin, c’est apparemment pour m’y rendre.
  •  — Vous n’y songez pas, monsieur ? c’est une imprudence...
  •  — Bah ! on ne me mangera pas, lui répondis-je.
  •  — Eh bien, monsieur vous avez tort... Nous autres, nous n’osons pas y mettre les pieds... Voyez-vous, monsieur, on peut revenir de Flower-and-Dean street ; mais on en revient si complètement dépouillé... que vous feriez une folie d’y aller seul...

Et il me raconta l’histoire d’un hardi explorateur qui était revenu de cette rue maudite vêtu, pour tout costume, d’un double numéro du Times, qu’on lui avait offert comme indemnité... et par respect pour la décence publique. On lui avait pris jusqu’à sa chemise, jusqu’à ses souliers et ses chaussettes !

Les peu rassurantes perspectives que me faisait entrevoir le policeman ne m’avaient pas effrayé, et je dois déclarer que la rue de la Fleur-et-du-Doyen a été calomniée ; que, pour ma part, j’y suis retourné plusieurs fois, tantôt seul, tantôt accompagné d’un ami, et que j’en suis toujours revenu indemne. Il est vrai que j’avais pris la précaution de suivre les avis de l’agent de Scotland-Yard, de dissimuler soigneusement ma chaîne et ma montre, de me boutonner hermétiquement, de savoir distribuer à propos quelques shillings, quelques six-pence, d’avoir dans ma poche un revolver, que j’exhibais sans affectation au moindre geste un peu suspect, et enfin de faire connaître ma qualité de journaliste étranger.

Ce dernier point dissipait dès l’abord toutes les méfiances ; c’était un excellent passeport. En Angleterre, la presse est considérée, respectée par tout le monde, depuis les plus hauts jusqu’aux plus infimes degrés de l’échelle sociale, par les ministres et le Parlement comme par les bandits les moins scrupuleux de Whitechapel. Le titre de journaliste ouvre toutes les portes, celles des taudis de Rosemary-Lane et de Flower-and-Dean street, aussi bien que celles de Mansion-House et du palais de Buckingham. Le carnet et le crayon dont j’étais muni me protégeaient plus efficacement que mon revolver.

Le lecteur, s’il veut bien me suivre, ne courra donc pas plus de dangers que moi-même.

La rue entière ne se compose que de lodging-houses et de débits de boisson. C’est un samedi soir, ces derniers sont naturellement encombrés. Nous passons devant un public-house de la dernière catégorie, une sorte de cave humide. Descendons les trois ou quatre marches qui y conduisent. Poussons la porte, entrons.

Une demi-douzaine de femmes, — si tant est que ces créatures conservent encore quelque chose de la plus belle moitié du genre humain, — sont en train de se battre et de s’injurier. Hâves, couvertes de haillons, les yeux troublés par les fumées du gin, complètement ivres, la voix enrouée, elles échangeaient des jurons et des épithètes qui laissent bien loin en arrière les exploits en ce genre de nos poissardes d’autrefois et qui glaçaient le sang dans les veines. Elles se prenaient mutuellement par le chignon, s’arrachaient des poignées de leurs cheveux — qui semblaient n’avoir pas été peignés depuis six mois...

Elles se déchiraient le peu qui leur restait de loques informes sur le corps... La lutte durait sans doute depuis quelque temps, car deux d’entre elles avaient le buste tout à fait nu, et l’on voyait pendre des mamelles flétries, décharnées, dégoûtantes de crasse... Le sol était jonché de fragments de linge et d’étoffe... Les quelques hommes qui se trouvaient là riaient à gorge déployée, se tordaient les côtes, tandis qu’une barmaid,(dame de comptoir), à peine plus propre que ses clientes, continuait à remplir des verres de porter, de four-ale avec une parfaite indifférence.

Il était aisé de voir que ce spectacle n’avait pour elle rien d’insolite, et que c’était là la tenue ordinaire de l’établissement.

La plus furieuse de ces démons en jupons, celle qui venait de perdre à la bataille son châle troué, son corsage de robe et jusqu’à la partie supérieure de sa chemise, portait un enfant, un gracieux baby d’environ huit mois, aux yeux ternes, au teint pâle, joli au possible, et qui ne criait même pas, tant cette bagarre l’étonnait peu. Elle le tenait négligemment sous son bras gauche, comme un paquet de linge sale, et de son bras droit donnait de tous côtés de vigoureux coups de poing..., jusqu’au moment où l’ivresse du combat, jointe à l’ivresse de l’alcool, la fit tomber par terre...

Et les hommes riaient toujours ! Et personne ne se préoccupait de l’enfant, qui faillit être écrasé sous la chute de sa mère !

Laissons cet écœurant tableau, et sortons pour ne point nous trouver mal de dégoût et n’être point asphyxiés par les odeurs nauséabondes qui se dégagent de cet antre. A la porte sont assises, le long du mur, sur le trottoir, d’autres femmes... qui nous adressent la parole pour avoir quelques cuivres1. Celles-là ne sont pas soûles ; elles sont à jeun et, ne pouvant, faute d’argent, pénétrer dans le public-house, elles guettent quelque pratique avinée, à qui elles vendent pour deux sous ce qu’on est convenu d’appeler leurs charmes Elles nous offrent leur marchandise, c’est-à-dire leur amour d’une minute, dont les mystères ont pour alcôve le renfoncement d’une porte ou même la borne de la rue... Horreur ! fuyons vite en leur jetant une pièce d’argent... Mais cet acte de générosité les humilie, et l’une d’elles, une jeune fille qui ne paraît pas avoir dix-sept ans, s’écrie avec dignité, en se relevant brusquement pour aller boire :

  •  — Ce n’est pas l’aumône que je vous demande, sir !

Un peu plus loin, nous avisons un lodging-house. Nous franchissons le seuil humide et, nous engageant dans un couloir étroit et sombre, nous poussons une porte noirâtre qui n’a pas dû être lavée depuis qu’elle est sur ses gonds rouillés, et nous nous trouvons dans une pièce nue, sans autre mobilier qu’un banc, deux ou trois escabeaux et une table grossière, sur laquelle ronfle bruyamment un individu habillé en ouvrier du port. Une petite grosse vieille, vêtue d’un étrange costume dont la matière première semble être de la toile d’emballage, des morceaux de vieux sacs ajustés et cousus tant bien que mal, s’annonce comme la gérante de l’établissement et se tient prête à en faire les honneurs aux nouveaux venus.

Guidés par elle, et enfilant un corridor infect où deux personnes ont peine à passer de front, nous arrivons dans une grande pièce de derrière, éclairée seulement par la lumière rougeâtre que projette un ardent feu de coke qui brûle dans la cheminée.

Une trentaine d’hommes, de femmes et d’enfants, assis, ceux-ci sur des escabeaux, ceux-là parterre, rient, causent ou chantent en surveillant les préparatifs de cuisine que quelques-uns d’entre eux font au foyer, tandis que les autres se serrent le ventre et regardent d’un œil d’envie les saucepans et les kettles, à travers le couvercle desquelles s’échappe une vapeur appétissante. Ces derniers, sans doute, n’ont rien à manger ; il ne leur restait que les trois pence nécessaires pour payer l’abri de la nuit, et qui leur donnent droit au feu et à la chandelle... ou bien ils sont ivres et cuvent leur bière ou leur gin dans un coin.

Les enfants qui se trouvent dans le nombre appartiennent à la catégorie des décrotteurs, des marchands d’allumettes, des ouvreurs de portières, des négociants en bout de cigares, et d’une foule d’industries interlopes, ou bien font partie des bandes de jeunes voleurs à l’étalage, ou travaillent spécialement dans les gares, aux courses, au Derby, partout où il y a foule et encombrement et font indifféremment le mouchoir, le porte-monnaie, la montre, enfin tout ce qui concerne leur état.

Quant aux femmes, à part de rares exceptions, elles portent visiblement dans leurs traits flétris, dans leur voix rauque, dans leur langage obscène, l’enseigne de leur profession. L’une d’elles, ivre morte, gisait sur le sol, la tête si rapprochée du feu, qu’il était impossible de ne pas craindre qu’elle ne fût sur le point d’être rôtie toute vive.

Les gamins folâtraient et dansaient autour d’elle en fumant et en buvant, — même les plus jeunes ; il y en avait un d’environ huit ans ! — comme s’ils avaient été de vieux routiers.

Un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, qui, en dépit de la dégradation qu’on lisait sur sa figure, tranchait singulièrement par ses manières et par les débris graisseux d’une toilette de gentleman sur l’ensemble des locataires du lodging-house, fumait tranquillement un cigare d’un demi-penny, sans prendre part à la conversation générale. On le traitait avec une sorte de déférence, et il était presque une autorité parmi cette population d’abrutis.

En voyant le danger que courait la misérable créature, il cria de sa place au plus grand des petits voyous :

  •  — Mais retirez donc du feu cette carcasse..... Vous voyez bien qu’elle va brûler...
  •  — Bah ! répondit le boy en riant, ne vous inquiétez pas de cette sacrée bougresse, milord... ; laissez-la donc cuire, nous la mangerons à notre souper !

Et ses camarades applaudirent avec enthousiasme à ce trait d’esprit.

Mais celui qu’on avait appelé milord prit mal la plaisanterie ; il était en veine d’humanité, et allait se lever brusquement pour corriger le moutard et lui apprendre la charité chrétienne, quand l’ivrognesse, réveillée soudain soit par ce dialogue, soit plutôt par la sensation douloureuse que produisait la chaleur du foyer, fit un mouvement, bondit sur ses pieds..., et cette masse informe de loques, de chairs flasques, de cheveux flottants et enchevêtrés se dirigea en chancelant, en trébuchant, vers la porte, sortit dans la rue et, se roulant dans le ruisseau pour se rafraîchir, finit par retomber dans un sommeil de plomb.

En ce moment, un groupe de jeunes femmes à la face ignoble et blême proposèrent de faire un peu de musique. Elles étaient toutes de cette classe dont on désigne la profession, dans l’East-End, par cette périphrase décente : « Elles sortent dans la rue pour gagner leur vie. »

Ces femmes avaient les joues flétries et flasques, le cou ramassé, cette épaisseur de sourcils qui dénote la bestialité, les yeux petits ; pas la moindre trace de beauté dans aucun de leurs traits. Bref, elles étaient affreuses.

La plus laide de toutes, une créature sans front et dont l’angle facial égalait à peine celui de la race simienne, avec une mâchoire pendante comme celle d’un bouledogue, se mit en devoir de chanter. C’était, paraît-il, la virtuose de la bande, la prima donna du lodging. On s’attendrait sans doute à la voir entonner quelques couplets obscènes, quelque refrain plus que grivois, quelqu’une de ces ordures peu musicales, qui se fredonnent dans les casernes et dans les mauvais lieux. De toutes les chansons du monde qu’on pourrait espérer d’entendre dans un lodging à trois pence la nuit, de Whitechapel, une romance touchante et poétique serait en dehors de toutes les prévisions.

La diva prit une pose mélancolique et commença un morceau qui était alors à la mode et faisait pleurer tous les pianos et soupirer toutes les jeunes misses :

Triste au milieu de la foule joyeuse,
Je rêvais à mon bien-aimé.

Le contraste était saisissant, presque comique, entre ce chant langoureux et les lèvres immondes d’où il s’échappait. Mais cette femme, en dépit de sa face stupide et grossière, savait chanter, et elle donnait à sa voix de l’expression, du charme, du sentiment. Et quelle amère dérision dans le refrain, repris en chœur, après chaque couplet, par tous les assistants :

Il est dur de donner la main

Quand le cœur est pris par un autre.

Ces misérables prostituées, ces souillons hideuses, ces Vénus mercenaires, le jouet et le mépris des plus vils parmi les plus vils, modulaient ce chœur sentimental, comme si elles comprenaient le sens des mots, comme si ces paroles pouvaient avoir pour elles une signification quelconque !

Avant de chanter, la pauvre fille avait confié un baby qu’elle portait dans ses bras à une espèce de mendiante, assise auprès d’elle. Cet enfant était d’une beauté idéale ; une véritable auréole de cheveux blonds entourait sa tête ravissante ; la bouche ressemblait à un bouton de rose ; les petites mains potelées agitaient un hochet ; la toilette était propre et formait une singulière antithèse avec l’aspect dépenaillé de l’horrible sorcière qui le tenait sur son sein.

L’individu que l’on avait désigné sous le nom de Milord ne pouvait s’empêcher, si dégradé qu’il fût lui-même, d’admirer ce petit être avec une certaine émotion et de lui faire des risettes, de lui chatouiller le cou pour amener un sourire, qui ajoutait encore à la gentillesse exceptionnelle du baby.

  •  — Est-ce que cette femme est sa mère ? demanda-t-il à la mendiante qui l’avait pris pour un moment et le faisait sauter sur ses genoux. Il est aussi beau qu’elle est monstrueusement laide...
  •  — Non ! monsieur, répondit la pauvresse en secouant la tête.
  •  — Eh bien, comment se fait-il ?...
  •  — Ah ! voilà, monsieur. La mère du petit est morte, il y a trois mois, et nous l’avons adopté, nous l’élevons entre nous. Il appartient à la communauté.

Bizarreries du cœur humain, bien dignes de provoquer les réflexions des moralistes et de dérouter les penseurs ! Ces drôlesses du ruisseau et de la boue, qui chantaient avec tant d’âme un refrain touchant, n’étaient donc pas complètement sevrées des préoccupations maternelles.

Pendant ce concert improvisé, il était survenu d’autres locataires de hasard, ou d’autres habitués de la maison. La romance finie, les conversations particulières reprirent leurs cours. La cantatrice surveilla la cuisson des choux et des saucisses qu’elle avait sur le feu, dans une casserole. Deux ou trois de ses compagnes bourrèrent des pipes et se mirent à fumer, grâce à une demi-once de tabac que leur avait partagée Milord.

Quelques hommes faisaient une partie de dominos, d’autres jouaient aux dames avec des débris de vaisselle et des morceaux d’écorce d’orange en guise de pions, sur un damier improvisé avec un fragment de blanc d’Espagne.

Il n’y avait pas que des mendiants et des filous dans cette société mélangée. On y comptait aussi des commerçants, entre lesquels s’engageaient des discussions d’affaires. Dans un groupe, par exemple, on débattait les mérites et les avantages comparatifs, comme placement de capitaux, de l’industrie des marrons rôtis et des paniers de sable que l’on vend aux ménagères. Au milieu d’un autre groupe, on étudiait les perspectives de la vente ambulante des pommes de terre cuites au four, ou de la viande pour les chats.

Un autre industriel, qui restait pensif à l’écart, interrogé sur la cause de son silence, répondit d’un ton sérieux :

  •  — Je songe au moyen de négocier un emprunt de six pence pour renouveler mon assortiment d’allumettes. Ah ! les affaires languissent..., la vésuvienne ne va pas... Si cela continue, je me verrai forcé de déposer mon bilan, et je tomberai sous le coup du bankcruptcy act qui vient d’être voté par le Parlement... Mon boulanger m’a refusé crédit d’un petit pain d’un sou, faute de quoi j’ai dû ce soir me serrer le ventre, au lieu de dîner... Hélas ! messieurs, que ne suis-je comme vous un capitaliste ! J’avais toujours rêvé de trimbaler dans les rues de Londres un petit four portatif, et de vendre des potatoes !... Mais tout le monde ne peut pas avoir de la chance !...

Tout à côté de celui-ci, un petit vieux, qui avait écouté sans mot dire la conversation de ses confrères, fit un signe d’assentiment et hocha tristement la tête. Comment aurait-il pu exprimer une opinion sur les questions commerciales, le pauvre diable ? Il n’avait ni souliers ni bas, et le panier de séneçon, placé sous son escabeau, constituait toute sa fortune. Il venait de donner à la landlady ses derniers trois pence. Lui non plus n’avait pas mangé... Pourquoi donc ne s’adressait-il pas à la paroisse, et n’allait-il pas demander asile au workhouse ? Ah ! les fonctionnaires de l’Assistance publique, les officiers de secours, comme on les appelle, font si bon accueil au pauvre monde !... Mieux vaut encore jeûner et donner ses derniers sous pour avoir un logis et du feu...

Le feu ! en voici là trois ou quatre qui le contemplent d’un air affamé, comme si ces charbons incandescents ne se bornaient pas à les réchauffer et s’ils leur tenaient lieu aussi de pain et de boisson ! Ils ne se contentent pas de le sentir ce feu, ils le mangent et ils le boivent.

A côté des résignés, qui se courbent passivement sous le joug du sort et de la mauvaise fortune, il y a la catégorie des habiles, qui s’ingénient à lutter contre la fatalité, par la ruse ou par la force. Voyez, par exemple, ce jeune gars de seize ou dix-sept ans, à l’œil futé, qui examine si attentivement et d’un air si sournois tous les nouveaux venus, qui peuvent se présenter. Il cherche à sonder par la pensée les profondeurs de leurs poches, à deviner le chiffre exact de leur actif. On comprend, à l’aisance de ses manières, qu’il est ici chez lui, qu’il connaît à merveille le fort et le faible du lodging, les écueils qu’il peut présenter aux imprudents sans défiance.

Il s’approche félinement de l’inconnu qui met pour la première fois les pieds dans le repaire ; il fait l’officieux, lui donne de charitables conseils ; il lui offrirait bien une pipe de tabac, mais il se trouve qu’il n’en a pas sur lui, qu’il a oublié d’en acheter avant de rentrer..., et, ma foi, il ne veut plus sortir de la soirée, il fait trop froid.

  •  — Je suis un habitué, voyez-vous, monsieur, dit-il, d’un ton confidentiel. Je connais tous ces endroits-là comme ma poche... Et tenez, vous m’avez la physionomie d’un brave garçon, vous m’allez... Permettez-moi de vous donner un avis. Si j’étais que de vous, si j’avais quelque argent, si j’avais seulement une seule petite pièce d’argent, eh bien, je ne la garderais pas sur moi..., je l’enterrerais quelque part, dans quelque coin bien sûr... On ne saurait prendre assez de précautions ici... La société, je dois vous l’apprendre, est un peu mêlée...

Un type non moins curieux, c’est l’aristocrate, c’est le locataire à quatre pence la nuit, — le four-penny, comme on l’appelle. — Il dédaigne souverainement ses compagnons moins favorisés, les tient à distance, prend avec eux des poses de grand seigneur.

  •  — C’est un sale monde, voyez-vous, monsieur, que tous ces three-penny... On ne peut pas fréquenter ça... pour peu qu’on se respecte... On a une dignité à sauvegarder, que diable !

Où l’esprit de caste, où les distinctions de classes, où les séparations sociales, où la vanité et l’orgueil vont-ils se nicher !

Ce four-penny qui traite le three-penny comme un duc et pair traite un bourgeois, comme un bourgeois traite un ouvrier, comme un ouvrier traite un paysan, comme un paysan... — où s’arrêterait-on dans cette échelle descendante ?... — Ce four-penny, dis-je, a tout simplement un bas de pantalon un peu moins dentelé, un paletot un peu moins troué, un chapeau un peu moins bosselé et un peu moins rouge que celui qu’il méprise. Il est parfois si soigneux de son linge qu’il le conserve absolument et rigoureusement hors de vue.

Mais nous n’avons pas encore lié connaissance avec le personnage que l’on désignait, parmi les clients du lodging, sous l’appellation pompeuse de Milord. Nous allons le voir entrer en scène.

II

ROBERT MORLEY

Un vieux musicien aveugle, muni de son violon, et à qui sa femme servait de chien, venait d’entrer dans la salle ; l’occasion était propice ; quelqu’un proposa d’organiser un bal ; toutes les femmes, quel que fût leur âge, applaudirent avec enthousiasme, les unes pour y prendre part, les autres, les matrones, pour y jouir du coup d’œil et faire galerie.

Ces dames des lodgings sont généralement plus bruyantes, plus tapageuses que les gentlemen ; et c’est une formule admise parmi les propriétaires de ces établissements, que : « Mieux vaut cinquante hommes que vingt femmes, et mieux vaut vingt jeunes femmes que dix vieilles femmes. »

On dégagea vivement la partie centrale de la pièce ; on rangea le long des murs les tables et les bancs, et on se livra à une gigue désordonnée, accompagnée bientôt de variations, de figures de fantaisie, de gestes obscènes. Ce fut un spectacle indescriptible. Ils étaient bien un peu gênés par l’espace, et précisément un ivrogne avait jugé bon de s’étendre par terre, pour dormir, juste au milieu de la salle, d’où il n’avait pas été possible de le déloger. Mais cela ne faisait rien à l’affaire. Quelques danseurs et danseuses venaient parfois trébucher contre son corps et tombaient sur lui, sans parvenir à le tirer de son sommeil de plomb ; on vit même ces chutes accidentelles ou calculées donner lieu à plus d’un acte d’une lubricité révoltante ; mais on n’est pas bégueule dans ces endroits-là ; on ne se tient pas à cheval sur les convenances ; et nul policeman n’était présent pour protéger la pudeur publique contre les entraînements de l’ivresse chorégraphique, et pour interdire tout ce qui était de nature à choquer la décence.

Personne ne se scandalisait ; les gamins et les petites filles riaient à gorge déployée, complétaient leur apprentissage de la débauche, prenaient des leçons expérimentales, et commençaient eux-mêmes à joindre la pratique à la théorie.

  •  — Bah ! qu’est-ce que ça fait ? disait la mère d’une de ces adolescentes de douze ans à un homme qui lui. montrait son enfant, serrée vraiment de trop près par un morveux à peine plus âgé qu’elle ; qu’est-ce que ça fait ?... Qu’elle apprenne ça un peu plus tôt, un peu plus tard !... C’est toujours la même chose. N’est-elle pas destinée, elle aussi, à la rue et au ruisseau ?... Elle aura commencé de bonne heure, voilà tout !... et puis, elle n’était déjà pas si innocente, allez, la bougresse !... A son âge, moi, je « sortais déjà dans la rue pour gagner ma vie ! »

Tandis que cette épouvantable orgie suivait son cours dans la vaste cuisine du lodging, qui, suivant l’usage, servait en même temps de salon, une conversation particulière était engagée, dans un coin, entre trois ou quatre individus de la catégorie des four-penny, c’est-à-dire des aristocrates qui n’avaient pas voulu se mêler à la foule des danseurs et se renfermaient dans la dignité commandée par leur position. Ils faisaient cercle autour de Milord et semblaient l’écouter avec un vif intérêt.

De quoi parlaient-ils ?

Des questions politiques, sans doute ; des événements du jour, des perspectives de la session prochaine, des assauts que l’opposition tenterait contre le ministère libéral, de la lutte oratoire qui allait se renouveler entre M. Gladstone et M. Disraeli, de la suppression de l’Église d’Irlande, de la vénalité des grades dans l’armée ?... Je ne sais. Toujours est-il que la discussion semblait fort animée.

Ces misérables sans feu ni lieu, sans linge, sans pain, dont les vêtements montraient la corde, dont les fonds de culotte n’étaient plus qu’une fiction, ces misérables qui n’avaient peut-être pas dîné, qui ne savaient pas comment ils déjeuneraient le lendemain, qui avaient probablement dépensé leurs derniers quatre pence pour payer leur gîte, étaient au courant de tout ce qui se passait en Europe, et prenaient souci des élections qui avaient eu lieu à Paris le mois précédent et des embarras dont était assiégé le gouvernement impérial.

Approchons-nous sans bruit et écoutons, si le bruit de la danse, les cris, les éclats de rire nous le permettent.

C’est la question française qui doit être sur le tapis, car Milord, qui tient en ce moment le crachoir, dit tout à coup, en réponse à une objection d’un de ses interlocuteurs, et comme celui-ci lui reprochait ses sympathies avouées pour Napoléon III, et son hostilité contre l’opposition libérale, contre les républicains, contre le nouvel élu de Belleville, M. Rochefort :

  •  — Eh bien, oui, j’aime l’empereur, je ne m’en cache pas ; d’abord, parce qu’il est le défenseur de l’ordre et le représentant du principe d’autorité... Si l’Empire s’affaiblissait ou s’écroulait, la France serait perdue...