JOSEPH DELTEIL & LES AUTRES
164 pages
Français

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JOSEPH DELTEIL & LES AUTRES

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Description

Joseph Delteil (1894-1978) est un écrivain français dont la trajectoire a été fortement marquée par un ensemble de rencontres faites à la croisée de milieux géographiques, linguistiques et culturels très différents. Ce sont ces rencontres que ce volume souhaite éclairer afin d'interroger les problématiques soulevées par l'œuvre de cet écrivain si singulier et de mettre en lumière son actualité.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 novembre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782806123565
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Au cœur des textes
Collection dirigée par Claire STOLZ (Sorbonne Université)
1. Parutions récentes :

37. Karine GERMONI et Claire STOLZ (dir.), Aux marges des discours rapportés. Formes louches et atypiques en synchronie et en diachronie , 2019.
36. Kamel FEKI et Moez REBAI (dir.), Les Écritures subversives. Modalités et enjeux , 2019.
35. Paola PAISSA et Ruggero DRUETTA (dir.), La répétition en discours , 2019.
34. Anne-Marie PAILLET et Florence LECA-MERCIER (dir.), Le sens de l’humour. Style, genres, contextes , 2018.
33. Marc BONHOMME, Anne-Marie PAILLET et Philippe WAHL (dir.), Métaphore et argumentation , 2017.
32. Véronique MONTÉMONT et Sylvie LANNEGRAND (dir.), Résistance intérieures. Visages du conflit dans le journal personnel , 2016.
31. Amir BIGLARI et Geneviève SALVAN (dir.), Figures en discours , 2016.
30. Dominique MAINGUENEAU, Trouver sa place dans le champ littéraire , 2016.
29. Anne-Marie PAILLET (dir.), Albert Camus, l’histoire d’un style , 2014.
28. Geneviève SALVAN, Jean Rouaud , L’écriture et la voix, 2012.
27. Marianne ALPHANT et Marie-Françoise LEMONNIER-DELPY (dir.), Jude Stéfan. Une vie d’ombre(s) , 2012.
26. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET (dir.), Archives familiales : modes d’emploi. Récits de genèse, 2013.
25. Jean-Jacques QUELOZ, Philippe Soupault : écriture de soi et lecture d’autrui , 2012.
24. Anna JAUBERT, Juan Manuel LÓPEZ MUÑOZ, Sophie MARNETTE, Laurence ROSIER et Claire STOLZ (dir.), Citations II. Citer pour quoi faire ? Pragmatique de la citation , 2011.
23. Anna JAUBERT, Juan Manuel LÓPEZ MUÑOZ, Sophie MARNETTE, Laurence ROSIER et Claire STOLZ (dir.), Citations I. Citer à travers les formes. Intersémiotique de la citation , 2011.
22. Joël ZUFFEREY (dir.), L’autofiction : variations génériques et discursives , 2012.
21. Claire BADIOU -MONFERRAN (dir.), Il était une fois l’interdisciplinarité. Approches discursives des “contes” de Perrault , 2010.
20. Olga ANOKHINA (dir.), Multilinguisme et créativité littéraire , 2011.
19. Samia KASSAB-CHARFI (dir.), Altérité et mutations dans la langue. Pour une stylistique des littératures francophones , 2010.
18. Françoise SIMONET-TENANT, Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives , 2009.
17. Jean-Michel ADAM et Ute HEIDMANN, Le texte littéraire. Pour une approche interdisciplinaire , 2009.
16. Salah OUESLATI, Le lecteur dans les Poésies de Stéphane Mallarmé , 2009.
15. Ridha BOURKHIS et Mohammed BENJELLOUN (dir.), La phrase littéraire , 2008.
14. Véronique MONTÉMONT et Catherine VIOLLET (dir.), Le Moi et ses modèles. Genèse et transtextualités , 2009.
12. Françoise RULLIER-THEURET, Faut pas pisser sur les vieilles recettes. San-Antonio ou la fascination pour le genre romanesque , 2008.
11. Lucile GAUDIN et Geneviève SALVAN (dir.), Les registres. Enjeux stylistiques et visées pragmatiques , 2008.
Titre
Copyright











D/2020/4910/50
EAN Epub : 978-2-806-12356-5
© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.be
Dédicace
À la mémoire de Frédéric Jacques Temple
Remerciements
C et ouvrage est le fruit d’un colloque qui s’est tenu à l’Université de Picardie Jules Verne les 16 et 17 octobre 2018, en commémoration du 40 e anniversaire de la disparition de Joseph Delteil.
Cette manifestation a été organisée par deux membres du CERCLL, Centre d’Études des Relations et Contacts Linguistiques et Littéraires de l’Université de Picardie. Elle a pu avoir lieu grâce au soutien de ce centre de recherche et de l’Université de Picardie. Elle a en outre bénéficié du soutien de l’Institut Universitaire de France, par l’entremise de l’un des participants à ce colloque, M. Pierre-Marie Héron.
Elle s’est déroulée à Amiens, au Logis du Roy, à deux pas de « la plus blonde des cathédrales », selon les mots de Joseph Delteil. Que tous les acteurs de ces deux journées ainsi que les organismes qui ont contribué à leur réussite et à leur publication soient ici remerciés.
Au seuil de cet ouvrage, nous souhaitons également remercier, pour leur soutien actif apporté aux auteurs de ce volume dans la consultation des Fonds Delteil, la Médiathèque Émile Zola de Montpellier et M. Gilles Gudin de Vallerin.
Enfin, ce volume comporte une œuvre inédite, celle que composent les dédicaces de Joseph Delteil à son ami Frédéric Jacques Temple. Il nous est donné de la découvrir grâce à Claude Leroy qui lui consacre ici une très belle étude et à l’aimable autorisation de Frédéric Jacques Temple. Nous leur adressons tous nos remerciements.
Introduction
Marie-Françoise Lemonnier-Delpy Université de Picardie Jules Verne CERCLL
« J’ai fait l’amour avec Apollinaire, avec Valéry, avec Claudel… » 1 Joseph Delteil
P our introduire ce volume, il fallait le placer sous l’égide d’une de ces formules dont Delteil a le secret. « J’ai fait l’amour avec Apollinaire, avec Valéry, avec Claudel… » est de celles-là. Excessive, mais incomplète, car la liste des amours de Delteil ne s’arrête pas là, elle dit néanmoins l’essentiel par sa forme : côté Delteil, la passion et l’humour l’emportent sur la raison et la demi-mesure. Et l’œuvre se nourrit où bon lui semble, associant volontiers les contraires, déjouant les attentes de la critique. Par-devers l’écrivain, se tiennent ses poètes, auteurs, peintres, cinéastes, confrères et consœurs d’élection. Ils peuvent venir de très loin et composent par leurs œuvres sa bibliothèque et son musée particuliers. Ils sont aussi ses contemporains, ses amis, parfois devenus ses ennemis. Mais l’aréopage qui entoure Delteil ne se limite pas à « quelques hommes comme (il) les aime » 2 et avec qui il partage des affinités.
De son vivant et depuis sa disparition, en 1978, ont compté et comptent aussi ses lecteurs 3 , à voix basse ou à voix haute : ces derniers, qui acteurs, qui metteurs en scène, ne sont pas rares et contribuent aujourd’hui à la vie des œuvres de Joseph Delteil. Ainsi, à ceux ou celles qui composent son univers poétique et littéraire de prédilection ou avec qui il a traversé le siècle, s’ajoutent tous les autres à qui ses textes parlent, qu’ils inspirent et aident à vivre.
Si la formule qui sert de titre à cette présentation a belle allure, elle ne donne pourtant pas, de prime abord, la substance de ce que ce volume explore. Le lecteur risque d’être déçu puisqu’il ne trouvera ici nulle considération précise sur les liens forts qui uniraient Delteil à ces trois figures majeures de la littérature du XX e siècle. Elle n’en est pas moins, paradoxalement, éclairante et juste si on vient à l’interpréter. Pour commencer, elle met en exergue trois poètes, et l’œuvre de Delteil est d’essence et de nature poétiques. Elle suggère par ailleurs des caractéristiques fort différentes. Deux d’entre elles paraissent évidentes en regard des écrits delteilliens : le goût du modernisme et la soif d’émerveillement d’Apollinaire 4 d’une part, la foi et le baroquisme de Claudel d’autre part. Qu’en est-il de la troisième ? Valéry ne serait-il pas à sa place dans ce trio ? Lui qui, en 1925, envoie une lettre à Delteil en inscrivant sur l’enveloppe le quatrain suivant :
Gentil facteur, faisant du zèle.
Sans scrupules pour les orteils
Cours Boulevard de la Chapelle
Au dix-sept chez Joseph Delteil 5
trouve néanmoins ici sa place, en dépit de notre perplexité. C’est bien le poète de La jeune Parque , le regard tourné vers l’Antiquité et la Méditerranée qu’évoque ici l’auteur du Cœur Grec. Ce premier recueil de Delteil qui marque son entrée en littérature rappelle aussi son goût pour la poésie symboliste et l’inspiration mythologique que cultive Paul Valéry. Enfin, Valéry ne partage-t-il pas avec Delteil la qualité de « solarien » 6 que Maryse Choisy attribue à ce dernier 7 ?
Ce que la formule ne dit pas en revanche, c’est de quelle réciprocité sont payées, quand elles peuvent l’être, ces déclarations d’amour de Delteil. En ce qui concerne Claudel par exemple, il y a le Claudel fulminant en 1922 contre la publication par la NRF 8 d’ Iphigénie , courte nouvelle signée de Delteil et le Claudel défenseur de Jeanne d’Arc en 1925. Le tableau exige donc d’être complété : « Delteil & les autres », ce sont aussi « les autres & Delteil ». Ces deux couples complémentaires confèrent à ce volume son unité.
« Le véritable écrivain […] patauge dans tous les échos » 9 Joseph Delteil
« Le véritable écrivain », selon Delteil, « patauge dans tous les échos ». Faisons nôtre cette nouvelle formule : ces « échos », que les essais ou articles de Delteil font entendre, traversent son œuvre poétique, romanesque, épique. Directement ou non, ils donnent à voir l’univers livresque, pictural, dont se nourrit son imagination. À côté du Delteil exhibant, parfois avec fracas, ses amours, se glisse, plus discret, un Delteil qui, par le jeu de l’allusion ou de la citation, signale, d’un trait de plume, ses accointances secrètes. Le premier s’exprime très tôt, dans les années 1920, au travers de deux essais qui réunissent des articles divers et variés, Mes Amours… (… spirituelles) , paru en 1926 et De J.-J. Rousseau à Mistral (1928). Il y présente sa « Doctrine » 10 , y distingue ses écrivains et peintres préférés 11 , mais revient aussi sur les mouvements littéraires, dadaïsme et surréalisme notamment, auxquels il consacre quelques lignes. Ces deux volumes constituent donc une source privilégiée, presque « officielle » pour aborder l’univers de prédilection de Delteil, mais aussi, à l’inverse, ce contre quoi il bataille et qui s’oppose à sa vision de la littérature et de l’art. Ils s’inscrivent toutefois dans une époque de son histoire et de son œuvre qui est celle des années 1920. Toujours bien présentes ensuite, ces références pourront se voir complétées par d’autres – évoquées par écrit ou, beaucoup plus tard, lors d’entretiens radiophoniques – une fois franchi le cap de ces années. Ce franchissement va en effet coïncider pour lui avec un changement géographique.
Delteil est l’homme de plusieurs milieux et de plusieurs époques. Plusieurs milieux que l’on peut ramener à deux principaux, son Midi et Paris, si l’on veut bien considérer qu’ils ne font que s’insérer dans une plus vaste demeure, le Cosmos, l’univers tout entier. Ceci étant, le premier est le lieu des origines, retrouvé régulièrement au cours des années 1920 puis réintégré définitivement dans les années 1930. Le second coïncide avec la « saison en littérature » laquelle s’étend de 1921 à 1931 pour cesser avec le départ vers Vence où Delteil entame sa convalescence, à la suite d’une grave pleurésie tuberculeuse.
Or les lieux et les liens vont de pair. Ainsi le rapport avec les autres se forge dans chacun de ces espaces. Pour l’espace parisien, lui correspondent des cultures, des pratiques linguistiques, artistiques, littéraires, des milieux enfin que Delteil va découvrir, c’est du moins ainsi qu’il le présente dans La Deltheillerie . À l’inverse, pour le Midi, il ne fera que retrouver ce qu’il a toujours connu et n’a jamais vraiment quitté, langue et cultures dans tous les sens du terme.
Dans un dossier resté inédit de notices autobiographiques autographes, Delteil s’essaie à la rédaction de plusieurs fiches le concernant. Sur l’une d’elles simplement intitulée « Biographie », il n’évoque pour lesdites années 1920 quasiment que des rencontres et des lieux. Voici pour les rencontres :
« 1920 : arrivée à Paris
1921 : Les Images de Paris (Elie Richard)
1922 : rencontre de Mac Orlan
1923 : rencontre d’Aragon et Breton
1924 : rencontre de Delaunay
1925 : rencontre de Chagall
Automne 27 : voyage de Chagall et Delaunay à Pieusse 12
13.1.30 : Caroline
31 : Voyage Berlin et Venise
31 : grave pleurésie (Hal Américain) (15/7/31 et 4.9.31)
32-33 : convalescence à Vence et Briançon 13 »
On ne peut qu’être frappé de voir ici coïncider « biographie » et rencontres. Cette simple fiche, dépourvue de commentaire, en dit long sur l’importance, de quelque nature qu’elle soit, de ces contacts établis par Delteil. Elle n’indique pas de quel degré d’influence, de complicité et de passion (exception pour Caroline Dudley, qui deviendra son épouse : la précision de la date parle d’elle-même) s’accompagnent ceux-ci. La liste des auteurs et artistes qui comptent aux yeux de Delteil ne se réduit pas, on s’en doute, à cette liste (il faudrait y adjoindre bien des noms pour le XX e siècle et tous les siècles qui précèdent). Plus parlante serait sa bibliothèque dont l’inventaire, sans doute incomplet, fut fait il y a quelques années 14 . En réalité, c’est une très vaste société d’écrivains de toute sorte, de philosophes, d’artistes qu’il faudrait décrire pour évoquer de manière juste l’univers de référence de Delteil. Exhaustivité impossible et qui ne constitue pas l’ambition de cet ouvrage. Même partiel, le panorama ici dressé donne quelques aperçus éclairants sur les mille et une manières dont se tissent les relations entre Delteil et les autres, entre les autres et Delteil… de la préhistoire à aujourd’hui. Il apparaît en effet très vite que Delteil n’est pas l’homme d’un seul siècle. Il en adopte plusieurs, s’ingéniant à penser hors de son temps, se mêlant à ses héros pour les suivre dans des époques lointaines. Au passage, il chemine ainsi tant avec Rimbaud, Hugo, Rousseau, Rabelais qu’avec Virgile, Épicure ou Pythagore. Il ne cesse de remonter le temps jusqu’à atteindre celui des origines, celui de l’homme paléolithique ou d’Adam. Son univers de référence semble sans limites. Et pour être exact, il faudrait adjoindre aux œuvres humaines, celles du monde animal et de la création tant les frontières tombent entre les règnes puisque, pour lui comme pour Diderot, « Tous les êtres circulent les uns dans les autres » 15 ( Le Rêve de D’Alembert, 1769).
Le Delteil que l’on découvre ou retrouve dans les pages qui vont suivre n’est donc pas « tout nu » ainsi qu’il aime souvent à se présenter. Y a-t-il une contradiction ou une tension entre le lecteur insatiable, boulimique, aux curiosités multiples, qui, jeune, recopiait dans de petits carnets des poèmes et des poèmes… et l’écrivain qui cherche une autre voie/voix, inédite et inouïe ? Sa quête n’est pas dépouillement et ses lectures lui collent à la peau comme elle recouvre le corps du petit Bonaparte qu’il imagine dans Il était une fois Napoléon . Pour reprendre les termes de Maryse Choisy, l’écrivain Delteil, pétri de matière livresque autant que de cent autres choses, est :
un parallélogramme d’influences, un résidu d’incarnations collées à la peau, à la chair, aux nerfs, un tiroir secret plein d’atavismes, de coquillages intellectuels, d’écailles sentimentales, de reliquats, de stocks tendres et cruels 16 . (CHOISY 1930 : 99)
Delteil « comme un saint patron » (Henry Miller) ?
De son vivant, face à lui, autour de lui, se pressent des écrivains (Delteil aime ce terme, à l’inverse d’Audiberti) dont certains semblent lui vouer un véritable culte : André de Richaud avec sa Vie de Saint-Delteil (1928) est de ceux-là. Henry Miller lui-même adopte – mais c’est peu après la mort de Delteil et cela sonne donc différemment – le même ton :
C’est un grand honneur pour moi que mon nom soit associé à celui de l’immortel Joseph Delteil. C’est un homme que j’admirerai, que j’adorerai toujours comme un saint patron. Béni soit son nom !
Henry Miller 18 juillet 1978 17
Tout se passe comme si la relation nouée avec Delteil empruntait pour se dire, la même intensité, la même dévotion 18 que celle dont Delteil lui-même fait montre quand il se dit « hugolâtre ». On reconnaît l’exaltation qu’il décrit dans les premières pages de La Deltheillerie . Au contact de ses livres, on se « delteillise » quitte, ensuite, à se « dédelteillise (r) » 19 . Face à ce phénomène, le lecteur s’interroge, tout comme Delteil, sur les aléas de la reconnaissance littéraire et de la renommée. Si Delteil a joué un rôle majeur dans l’édification de celles-ci, il n’en est pas seul responsable. Il a le sens de la communication, lui qui insiste sur l’importance de la réclame et sait en user, à la manière des surréalistes. Son retrait, son silence relatif entre 1934 et 1944, avant la parution de Jésus II , ont sans doute joué un rôle dans l’effacement dont il a pu souffrir.
La période qui s’ouvre alors est pourtant fertile en rencontres majeures : Pierre Soulages pendant la guerre, le groupe de la Licorne avec François Cariès, Henk Breuker et Frédéric Jacques Temple, ensuite. Sans oublier le renouveau de la relation avec Henry Miller ou l’aventure éditoriale avec Robert Morel ou Pierre-André Benoît… et d’autres. À travers ces rencontres, Delteil manifeste son sens de l’amitié, très vif, ainsi que sa curiosité et son soutien à l’égard de jeunes écrivains en qui il croit, tel André de Richaud. Nous intéressent ici la force de conviction, la sûreté de son jugement face au talent qu’il encourage.
Bien d’autres volets de la relation entre Delteil et les autres s’ajoutent à ceux que nous avons évoqués. Le plus important d’entre eux est celui qui regarde la manière dont la création, en ces multiples formes, s’est saisie de son œuvre. Qu’il s’agisse du cinéma, avec l’aventure, difficile au demeurant, entre Carl Theodor Dreyer et Joseph Delteil pour l’écriture du scénario et la réalisation de La Passion de Jeanne d’Arc en 1926 ou des très nombreuses adaptations théâtrales des œuvres de Delteil 20 , la matière semble inépuisable. Le regard que porte sur lui les metteurs en scène, les comédiens – l’on pourrait aussi se tourner vers les photographes – apporte un autre éclairage sur la dimension physique, théâtrale, en un mot sensible, de son œuvre.
En dépit de sa richesse, le panorama présent dans ce volume n’est évidemment pas exhaustif. La place tenue par les éditeurs y est ténue. Il y manque également un éclairage sur la relation de Delteil avec les femmes, créatrices, écrivaines ou artistes, à quelques exceptions près comme celles de Mariette Lydis et de Maryse Choisy, très succinctement évoquées. Hélène Vacaresco fut la première à jouer un rôle majeur au tout début de la carrière du jeune poète, en 1919. Delteil n’a pourtant pas sous-estimé la place occupée par les figures féminines, lui qui, en 1926, en « pin (çait) » pour Colette 21 …
Cette exploration appelle donc de beaux prolongements.
***
L’organisation de ce volume est conçue de façon à faire découvrir au lecteur la plupart des dynamiques ci-dessus dégagées. Les articles réservent bien des surprises à l’instar de la question qui les réunit. Ils vont de l’étude des milieux à celle des influences revendiquées par Delteil et des correspondances entre son œuvre et celles d’autrui. Avec la réinvention de la dédicace, les rencontres entre les arts qui viennent clore ce volume apportent pleinement la preuve de la vitalité et de la créativité dont les rencontres entre Delteil et les autres sont porteuses. Quant aux tout derniers mots de ce Delteil & les autres , ils échoient au poète…
Delteil et ses milieux
La présentation des milieux, de vie et de création, ouvre logiquement ce volume. Dans un premier temps, on assiste à l’entrée en scène de celui qui, lorsqu’il arrive à Paris, a publié Le Cœur grec et va publier Le Cygne androgyne . Après l’étape de ses rencontres avec Henri de Régnier et Elie Richard, sonne l’heure de la découverte de ce que Delteil nomme « la nouvelle littérature » puis des dadaïstes et de surréalistes.
Gilles Gudin de Vallerin reconstitue la trame de ces relations passionnées et mouvementées entre Delteil et les avant-gardes parisiennes qu’il découvre. Convergences et divergences esthétiques, incompatibilités d’humeur entre Delteil et Breton ? Permanence d’un idéal poétique dadaïste ou surréaliste ? Telles sont les questions que pose cette étude qui reconstitue finement la trame des événements et en mesure la portée, bien après qu’ils ont eu lieu.
La présentation de Marine Nédélec complète ce tableau en mettant en lumière un pan moins connu de l’histoire du surréalisme et des collaborations de Delteil, à savoir la place qu’y occupent le poète Ivan Goll et sa revue Surréalisme . Par-delà les faits, le rapport à la réalité est au centre, essentiel, du rapprochement opéré entre les deux poètes et dont on peut suivre ici le cours. Une plongée dans la presse française des années 1920 nourrit cette étude précise, rappelant, si besoin était, combien la vie intellectuelle, culturelle et artistique passe alors par le canal des revues.
Mais la saison parisienne de Delteil est aussi le temps des rencontres avec d’autres poètes et écrivains. Deux articles en témoignent qui apportent un éclairage sur les relations de Delteil : l’un, avec les Catholiques et notamment Max Jacob ; l’autre, avec Mac Orlan et son univers romanesque. Si Max Jacob et Mac Orlan ont Montmartre et le Bateau-Lavoir en commun, leur compagnonnage avec Delteil se distingue.
Aude Bonord étudie de près la passionnante, difficile relation entre Delteil et le poète de « La rue Ravignan » et les profondes affinités qui les lient. Ils accordent tous deux grande importance à l’esprit de pauvreté. Ajoutée à cet idéal spirituel, la contestation sociale va prendre chez Delteil de plus en plus d’importance ensuite et sera au cœur de sa rencontre, à la fin des années 1950, avec Lanza del Vasto. Le diptyque Max Jacob/Lanza Del Vasto présenté par Aude Bonord lui permet d’inscrire le cours des relations entre Delteil et les Catholiques – sujet capital pour notre auteur – dans la durée.
Avec l’autre montmartrois qu’est Pierre Mac Orlan, c’est une histoire différente qui se joue. Elle nous ramène au premier roman publié par Delteil et qui le fera connaître, Sur le Fleuve Amour . Mac Orlan fait partie de ces « quelques hommes comme (il) les aime ». L’article de Philippe Blondeau permet de saisir l’importance du mentor qu’il fut pour Delteil ainsi que les convergences et divergences esthétiques qui ressortent de la comparaison entre leurs œuvres respectives. Se trouve alors mis en lumière le jeu entre parenté et singularité qui est au cœur de l’échange entre deux écrivains.
La singularité de Delteil commence justement par sa naissance et son appartenance à un tout autre milieu que celui que nous venons de découvrir. La section suivante, « Delteil et le Midi », en décrit les contours et les prolongements aujourd’hui, sur ses terres natales de l’Aude.
À l’origine se trouve la langue. Par le biais des traductions de trois œuvres de Delteil en occitan –Delteil dirait en patois– Philippe Gardy pose en spécialiste la question de la langue et du style propres à Delteil. Ces autres que sont les traducteurs donnent-ils à percevoir l’essence de ce style si singulier, si original ? De la pensée à son expression, de l’oralité à l’écriture, il semble que nous assistions ici à un véritable retour aux sources.
Et Danièle Hoursiangou de poursuivre cette remontée en observant, cette fois, la définition du Midi de Delteil. Sont ainsi lues avec attention les nombreuses pages que Delteil consacre aux lieux, à la géographie, à la culture, au catharisme et à des programmes et réflexions politiques. Ce que donne à comprendre Danièle Hoursiangou, c’est la situation de Delteil face à la question de l’identité, son identité, identité linguistique, culturelle et politique sans qu’il soit question pour autant de faire de Delteil un écrivain régionaliste.
Revenir aux racines de Delteil, comme cette section de l’ouvrage s’y emploie, est une entreprise toujours vivante et dont l’objectif peut être de permettre la rencontre entre une œuvre et des lecteurs. La démarche très novatrice de Magali Arnaud tourne autour de cette idée et de ce désir de partage. On verra, dans son article, comment plusieurs dispositifs originaux (festival, sentier en poésie, résidence d’écrivains) mis en place dans les lieux d’enfance de Delteil, suscitent la rencontre avec l’œuvre. Ils permettent de mesurer la part qu’y tiennent une terre, des sensations autant que les lectures dont il est par ailleurs question dans ce volume.
Delteil, ses modèles, ses disciples et ses frères
Autre retour aux sources, tout aussi essentiel, celui que nous propose Mathieu Gimenez nous transporte dans l’Antiquité. L’eau vive dont Delteil s’est abreuvé depuis ses études au Petit séminaire de Carcassonne est celle qui jaillit de sa lecture des auteurs de l’antiquité gréco-romaine. Mathieu Gimenez en fait ici l’étude approfondie. Où l’on comprend combien grande a été l’influence d’Épicure, de Virgile et de Lucrèce, influence sur la philosophie qui se dégage de toute l’œuvre de Delteil.
De la lecture notamment épicurienne de l’œuvre, nous passons à une « vraie lecture rousseauiste » de celle-ci. Sous la houlette d’Anne Chamayou, « la sympathie des âmes » chère à Rousseau ( Les Confessions , Livre II), transparaît, au travers d’un jeu de miroir entre Jean-Jacques et Joseph. Partant de l’essai De J.-J. Rousseau à Mistral, Anne Chamayou montre un Delteil plus jeanjacquiste que rousseauiste. Entre les deux amoureux de la nature, s’opère toute une série de « transferts d’idées, d’identité, d’existence même » qui font de Jean-Jacques le frère jumeau de Delteil.
Delteil ne serait-il pas philosophe ? Repartant à son tour de Rousseau, Jean-Louis Malves retrace la manière dont il l’est devenu. L’évolution de ses idées, le retour dans son Occitanie natale conduisent Jean-Louis Malves à mettre en évidence le désir et le souci propres à Delteil de « changer de monde ». Jésus II et François d’Assise au premier chef, mais aussi ses autres livres tracent les lignes d’une philosophie de l’homme, utile pour penser son époque, mais aussi la nôtre et promouvant une éthique personnelle. C’est d’ailleurs ce qui conduit Jean-Louis Malves, dès les premières lignes de son article, à un rapprochement entre Camus et Delteil.
Camus et Delteil. Alain Schaffner s’engage justement dans la voie de la comparaison entre La Peste (1947) et Les Cinq Sens (1924) auquel il adjoint Le Hussard sur le toit (1951) de Jean Giono. Ce point de vue comparatif, qui privilégie l’écriture médicale de l’épidémie, fait ressortir des différences notables entre ces trois fictions : différences liées au contexte d’écriture, au traitement de l’événement et à l’objectif de celui-ci. L’article dégage ainsi autant les spécificités littéraires que les questions idéologiques qui sont ici posées et auxquelles Les Cinq Sens n’échappe pas.
Après les modèles, les frères et confrères, voici venu le temps de ceux qui furent tout d’abord des lecteurs et admirateurs de Delteil avant que d’être ses amis proches et fidèles.
André de Richaud est l’un de ceux-là et non des moindres. Liliane Meffre retrace l’amitié qui unit l’auteur de La Douleur à celui de Jeanne d’Arc. Avec eux, comme d’ailleurs avec Camus, également présent dans ce parcours, on ne quitte pas la référence méditerranéenne et grecque. S’entremêlent ici le rôle protecteur de Delteil à l’égard d’André de Richaud et les affinités qui lient les deux hommes.
La haute stature de Frédéric Jacques Temple, dont une édition réunissant les œuvres poétiques 22 a paru fin 2019, se dresse dans le dernier article de cette partie centrale. Claude Leroy y étudie un cas absolument inédit, l’invention par Delteil d’un art nouveau de la dédicace suivie. Il analyse en effet la manière dont Delteil trouve une formule pour brosser, volume après volume, un portrait sur mesure de son ami, « un Temple au présent et déjà au futur ». Ce chapelet de dédicaces que Delteil égrène sur XXIV de ses propres œuvres n’est rien moins que fascinant. Cette étude s’accompagne de la transcription intégrale de cet ensemble inédit.
Delteil intermédiatique
La dernière partie de ce volume examine, dans quatre articles différents, les relations entre Delteil et les artistes, peintres, cinéastes, hommes/femmes de théâtre, relations qui passent par des collaborations, des amitiés fortes, des recréations de ses œuvres par autrui. S’y ajoute, pour finir, un voyage au pays des médias télévisuels qui permet de saisir quelle image Delteil donnait ou voulait donner de lui-même… aux autres.
Robert Briatte nous plonge dans l’histoire peu explorée des rencontres multiformes et de la complicité entre Delteil et les peintres. Il répertorie et examine différents textes de Delteil consacrés à l’art entre 1924 et 1976. On y retrouve Delaunay, Chagall, dont on se souvient que Delteil avait noté scrupuleusement l’année où il les rencontra dans la fiche biographique reproduite au début de cette présentation. On y croise également Bombois, Pascin, Mariette Lydis et Soulages. Robert Briatte montre toute l’importance que Delteil accorde au geste et quel regard expert, enthousiaste et passionné il porte sur les œuvres de ses amis.
Isabelle Hombert poursuit, pour sa part, cette étude en portant toute son attention sur Allô ! Paris !, publié en 1926 et qui associe le texte de Delteil à vingt lithographies de Robert Delaunay. Aux correspondances entre le « simultané scriptural » et le « simultané pictural » qu’Isabelle Hombert relève s’ajoute une présentation des thèmes liés à la modernité, à ce chemin vers l’abstraction qui se dessine. Dans Allô ! Paris ! se reflète aussi le regard que le jeune provincial porte sur la capitale, avec toutes les résonances intertextuelles qu’étudie précisément cet article. Le Paris qui transparaît réunit la littérature aux arts, à la peinture bien sûr, mais aussi au cinéma.
Le cinéma fut en effet passionnément défendu par Delteil dans des articles comme « Pro cinéma » 23 . Delteil y parle en connaisseur, lui qui, en 1926, fut chargé d’écrire le scénario de La Passion de Jeanne d’Arc pour le film de Carl Theodor Dreyer. Jacques Laurans, qui put aborder cette question directement avec Delteil, revient sur cette collaboration entre les deux hommes, en s’interrogeant sur l’histoire de cette rencontre, peu évidente, semble-t-il. L’examen des différences et des ressemblances entre les univers esthétiques des deux créateurs permet à Jacques Laurans de dégager ce qui les unit et dont le film est imprégné, à savoir son double caractère charnel et spirituel, terrestre et religieux.
Delteil n’a écrit qu’une pièce de théâtre Le Grand Prix de Paris ou Hippolyte (et une comédie lyrique non publiée en un acte, 5 scènes et en vers, Le Troubadour (1916), sans compter quelques (éventuels) textes ou fragments manuscrits non publiés). Pourtant on ne compte plus le nombre d’adaptations auxquelles son œuvre a donné lieu. Julia Gros de Gasquet interroge cet état de fait : le théâtre de Delteil, où est-il donc ? Elle se saisit d’un exemple hors norme pour répondre à cette question. À travers la création par Adel Hakim et Robert Bouvier de la pièce François d’Assise , Julia Gros de Gasquet nous fait entrer dans la fabrique d’un spectacle delteillien pour saisir ce qui fait théâtre chez lui.
Delteil, homme de théâtre ? Il est une autre façon de répondre à la question que posait Julia Gros de Gasquet. C’est de découvrir les talents de Delteil quand il prend lui-même la parole lors des entretiens radiophoniques et télévisuels qu’il accorde dans les vingt dernières années de sa vie. Telle est l’enquête que mène Pierre-Marie Héron dans le dernier article de ce volume. Légitimement dit-il, il faut s’interroger sur l’image publique que Delteil donne et veut donner dans les médias. Au travers des rencontres avec, notamment, Frédéric Jacques Temple, Pierre Lhoste, Jean-Marie Drot ou Jacques Chancel, transparaissent les postures adoptées par Delteil, postures parfois complexes que Pierre-Marie Héron nous donne à voir et à comprendre.
Comment clore ce volume collectif consacré à l’échange entre des créateurs et aux échos dont une œuvre retentit ou qu’elle suscite si ce n’est en laissant parler le poète ? Pour Colette Nys-Mazure, « Delteil, un vivant contagieux. La lecture de Delteil communique un élan vital. Artisan-artiste, créateur intrépide, il infuse l’envie irrésistible de faire, de devenir poète à son tour. Sa sauvagerie revendiquée ne fait pas fi d’une constellation artistique amicale et stimulante. Sa vie et ses œuvres vigoureuses apparaissent aujourd’hui plus que jamais comme un détonateur. »
Ainsi vibrent les « Poèmes offerts » par Colette Nys-Mazure à Joseph Delteil.


1 Delteil, J., Alphabet , Paris, Grasset, p. 68.

2 « Quelques hommes comme je les aime » est le titre du deuxième chapitre de Mes Amours… (… spirituelles) , Paris, Albert Messein Éditeur, 1926, p. 45-71.

3 Pour une bibliographie des ouvrages critiques consacrés à Joseph Delteil, nous renvoyons à la bibliographie de la revue Europe , n° 1075-1076, 2018, p. 170-171. S’y ajoute le numéro 3 de la revue « Instinct Nomade », Bernard Deson (dir.), 2019.

4 Dans une fiche biographique inédite, il associe Apollinaire, de manière peut-être inattendue, à son recueil Le Cygne androgyne, paru en 1921. Il évoquera ailleurs le caractère baroque de son œuvre.

5 Ce quatrain-adresse figurait dans le catalogue de l’exposition consacrée à Delteil à Montpellier (mars-avril 1969).

6 On songe au poème « Soleil, soleil ! » de Valéry.

7 Choisy, M., Delteil tout nu, Paris, Montaigne, 1930, p. 15.

8 Il s’agit du numéro 108 du 1 er septembre 1922.

9 Henry Miller Joseph Delteil : Correspondance privée 1935-1978 , présentée par Temple, F. J., Paris, Belfond, 1980, p. 156.

10 Mes Amours… (… spirituelles) , op. cit., Chapitre I, p. 11-43.

11 Ibid. , chapitre II « Quelques hommes comme je les aime », p. 45-75.

12 À partir de cette ligne jusqu’à la dernière que nous citons le texte est doublement barré, chaque ligne l’étant d’un trait horizontal et le bloc tout entier de quatre croix de Saint Jean.

13 Coll. particulière. Le support est une enveloppe dépliée dans le sens de la longueur, comprenant deux volets collés, selon les habitudes de récupération des supports d’écriture de Joseph Delteil.

14 Au moment de la vente, par la librairie Éric Castéran de Toulouse de la Bibliothèque de Delteil en 2001.

15 « Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces… tout est en un flux perpétuel… Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante ; toute plante est plus ou moins animal. Il n’y a rien de précis en nature… ».

16 Choisy, M., Delteil tout nu, op. cit., p. 99.

17 Cette citation est celle placée par Frédéric Jacques Temple sur la 4 e de couverture de son édition de la Correspondance entre les deux hommes, op. cit.

18 Cette idolâtrie présumée, qui comporte bien sûr sa part d’humour, se retrouve dans certains ouvrages critiques à l’instar du Delteil est au ciel ! Hommage, ouvrage collectif dirigé par Claude Schmitt (Lausanne, Alfred Eibel, 1979).

19 Delteil, J., La Deltheillerie, Paris, Grasset, 1968, p. 11.

20 Pour plus de précisions, nous renvoyons le lecteur à la section « Spectacles » du site http://josephdelteil.net/ . Il faudrait en particulier mentionner les mises en scène fondatrices de Jean-Claude Drouot, en amitié avec Delteil ( Jésus II en 1975) et de Viviane Théophilidès ( Une fille à brûler en 1979) et outre celles qui seront évoquées dans ce volume, chemin faisant (Philippe Forcioli ; Adel Hakim et Robert Bouvier ; Christian Schiaretti et Camille Grandville) les créations très inventives proposées par nombre de compagnies de théâtre et de danse.

21 Voir Mes Amours… (… spirituelles) , op. cit., p. 40 :
« L’homme de lettres est un fantassin ; l’écrivain est un hussard.
Hé bien ! puisque nous n’avons plus de hussards, rejetons-nous sur les hussardes. Hé ! Colette ! Princesse des Plumes ! Ça ne ferait pas mal ! Moi, j’en pince pour la Princesse… »

22 La Chasse infinie et autres poèmes , Édition de Claude Leroy, Paris, Gallimard, coll. « Poésie/Gallimard », 2019.

23 Voir notamment son article « Pro cinéma », L’Intransigeant 20 juillet 1930, Le Soir illustré , 9 août 1930, repris dans : Delteil, J., L’homme coupé en morceaux , édition établie par Robert Briatte, Cognac, Le temps qu’il fait, 2005, p. 149-151.
Première partie Delteil et ses milieux : Paris et le Midi « Une saison parisienne »
Joseph Delteil et André Breton : rencontres, convergences et divergences
Gilles Gudin de Vallerin Conservateur général des médiathèques de Montpellier Méditerranée Métropole
N é en 1894, dans une forêt proche de Villar-en Val dans l’Aude, Joseph Delteil publie en 1919, à l’âge de 25 ans, un recueil de poésie, à la manière d’Henri de Régnier, Le Cœur grec , qui est couronné par l’Académie française. Quittant sa famille et sa paroisse, en 1920, il part à Paris, pour naître à la liberté et vivre en littérature. En 1921, il publie un second recueil de poésie symboliste Le Cygne androgyne . Du 15 octobre 1920 jusqu’au 30 novembre 1923, il travaille « dans les services de la comptabilité des comptes spéciaux » du Sous-Secrétariat des Ports et de la Marine marchande. Un ami de bureau, Élie Richard, le présente à Pierre Mac Orlan, qui édite en 1922 son premier roman Sur le Fleuve Amour . Il ne tarde pas à fréquenter les surréalistes (Aragon, Desnos, Soupault, Breton). À partir du dossier génétique de La Deltheilleri e et des documents inédits appartenant au fonds Delteil de la médiathèque de Montpellier, il est possible d’étudier les rencontres, les convergences et les divergences entre Joseph Delteil et André Breton. Les relations entre eux conduisent à se poser trois questions principales : les liens de Delteil avec les stylistes et les surréalistes étaient-ils compatibles ? Quelles sont ses convergences et ses divergences avec le surréalisme ? Sa réconciliation avec André Breton était-elle possible ?
1. Des amis bien différents (1923-1925)
1.1. L’équipe des stylistes
Dans les paperolles préparatoires à La Deltheillerie , Delteil évoque ses relations littéraires :
[…] une floraison une vague de jeunes pleins d’images et de saveur l’équipe de la belle prose française, les littéraires, les stylistes (essentiellement des prosateurs les Morand Giraudoux Mac Orlan le jeune Mauriac d’alors Blaise Cendrars Cocteau, etc.). 1
Et, dans les Archives du XX e siècle , il les cite, ces : « […] grands bonhommes que j’appelle l’Équipe, c’est-à-dire les Mac Orlan, les Cendrars, les Giraudoux, les Paul Morand, pour moi c’était la nouvelle littérature ça, mais je n’avais pas encore de contacts avec le surréalisme… » 2 .
1.2. Parution de Sur le Fleuve Amour avant l’adhésion au surréalisme
Le 2 mars 1923, Louis Aragon adresse à Joseph Delteil une lettre laudative à propos de Sur le Fleuve Amour : « Il y a très longtemps que je n’ai éprouvé pour un livre un goût aussi vif, et sans mélange. Voilà enfin qui nous change. On respire. » (Pelayo 1969 : 184). À la suite de l’invitation de Louis Aragon, Joseph Delteil va traverser Paris pour le rencontrer : « […] je n’avais jamais fait que des livres automatiques finalement, alors de me trouver nez à nez avec une doctrine qui justifiait tout ce que j’avais jusque-là fait me ravissait » 3 . Aragon va lui faire connaître André Breton et les surréalistes. Le 12 mars 1923, André Breton écrit à Simone Kahn que Sur le Fleuve Amour « nous dédommage de tant de diables au corps » (Derrieu 1995 : 181). Le 19 mars 1923, Philippe Soupault l’aide de plusieurs manières : « Mon cher ami Voici les adresses demandées Pierre Drieu La Rochelle […] Cocteau […] Lacretelle […] Léon Pierre-Quint […]. Naturellement je me réjouis que vous acceptiez de parler du cinéma. C’est donc entendu. Je dépose chez mon concierge 250 rue de Rivoli Les Chants de Maldoror et Poème s. Les Chants de Maldoror sont très difficiles à trouver et vous remercie du soin que vous en prendrez » 4 . Le 1 er mai 1923, la revue surréaliste Littérature consacre une pleine page publicitaire à Sur le Fleuve Amour paru à La Renaissance du livre : « Aussi vrai que le plus mauvais livre de l’année c’est Le Diable au corps , le meilleur c’est Sur le Fleuve Amour par J. Delteil. Toutes les femmes voudront être aimées comme Ludmilla » 5 .
De son côté, Joseph Delteil dédicace un exemplaire de Sur le Fleuve Amour (Collection particulière) : « À André Breton cette assassine élémentaire cet Amour sans rives et avec mon amitié bretonnante ». Le 15 décembre 1923, Breton envoie à Delteil Clair de terre avec un mot chaleureux : « À Joseph Delteil, au grand succès que je lui souhaite (à lui seul), son ami, André Breton. » (BM Montpellier) En remerciement de cet hommage, Delteil lui offre le manuscrit de Choléra . Le 21 décembre 1923, André Breton félicite à son tour Joseph Delteil : « Dans Choléra, il n’y a qu’à admirer. […] Mes poèmes sont de pauvres choses. L’art, c’est vous » (Briatte 1988 : 54).
En 1924, Delteil publie Les Cinq Sens dont, à la fin de sa vie, il aurait aimé donner le titre à ses Œuvres Complètes , selon une dédicace à Jean-Marie Drot (BM Montpellier). Il en offre un exemplaire à son maître André Breton : « À André Breton cette promenade en tous sens avec mon amicale admiration et mon admirative amitié. » (BM Montpellier) Le 22 juillet 1924, Breton demande à Delteil d’approfondir leurs échanges : « Je tiens beaucoup à vous voir un peu mieux que d’ordinaire, à la fin de ces soirées où il est difficile de s’entendre. […] que rien aujourd’hui ne me touche peut-être autant que ce que vous faites » (Pelayo 1969 : 181). Dans les paperolles préparatoires à La Deltheillerie rédigées en 1967, Joseph Delteil confirme que ce livre existait bien avant le surréalisme : « Est-ce à dire comme on l’a dit ou cru, que c’est le surréalisme qui m’a découvert et lancé. Pour la petite histoire, je dois répondre non. La lettre de Louis Aragon est du 2-3-23, après la publication du Fleuve Amour . » 6 Dans le livre, Delteil exprime la même idée sans citer de date : « Pour la petite histoire précisons donc que c’est Pierre Mac Orlan qui m’a découvert et me lança, et non le surréalisme ; le surréalisme vint un peu plus tard. » (Delteil 1968 : 100).
En revanche, la publication de Choléra doit beaucoup aux surréalistes : « […] c’est Philippe Soupault et Léon Pierre-Quint qui sont venus me demander un livre pour la collection de Simon Kra […] et je leur ai donné “Choléra”. Soupault était à cette époque surréaliste, on s’aimait beaucoup… le surréalisme… est un système où l’on s’aime à la folie et où on se bat à mort, c’était l’époque de l’amour… » 7 .
1.3. Le groupe surréaliste
Dans un manuscrit inédit Je suis entré dans le surréalisme , Joseph Delteil résume les raisons de son engagement :
Je suis entré dans le Surréalisme à l’occasion de la publication de mon premier roman Sur le Fleuve Amour . Aragon a lu le livre, il l’a trouvé « épatant ». Il m’a donné rendez-vous, m’a amené à André Breton, etc. Ma participation au Mouvement Surréaliste dura environ deux ans, 1923-1924, avec André Breton, Aragon, Soupault, Éluard, Desnos, Crevel, etc. Naturellement j’ai fait de l’automatisme, plusieurs soirs, chez André Breton. J’ai collaboré à la Révolution Surréaliste (où je tenais la rubrique de l’amour). J’ai signé les Manifestes surréalistes, notamment le fameux « Un cadavre » , contre Anatole France. Je possède la photo de famille prise à la foire à Neuilly, dans un décor postiche, Breton, Éluard, Desnos, Delteil en voiture, Max Ernst pédalant à la portière. Et dans le Manifeste du Surréalisme Breton ne manque pas de me citer parmi ceux « ayant fait acte de surréalisme absolu » 8 .
Dans les Archives du XX e siècle , Delteil relate également son expérience surréaliste :
[…] je vous disais que je fréquentais assez assidûment, autant que j’en étais libre, les réunions d’André Breton au 42 de la rue Fontaine, et nous faisions là de l’automatisme […] il s’agissait pendant une minute d’écrire le plus rapidement possible tout ce qui passait par la tête de façon à remplir une page et c’était très amusant parce que là-dedans parmi d’autres moins intéressants, on trouvait pas mal d’expositions très curieuses, en tout cas, […] Nous avions la foi, aujourd’hui on s’imagine un peu que c’étaient des expériences d’enfants, il y avait un côté expérimental en effet, évidemment, mais nous étions vraiment à la recherche de formules nouvelles, de façons nouvelles d’attraper le mot par les basques ou par les cornes et par des procédés, nous sentions qu’il devait y avoir des procédés que nous ignorions 9 […].
La Bibliothèque municipale de Nantes (Ms 3487) conserve dix cahiers autographes d’écriture automatique datant de 1924 : sur deux de ces cahiers, André Breton a marqué le nom de Joseph Delteil.
En 1923, au Club du Faubourg de Léo Poldès, Delteil prend part activement à la « bagarre » entre les partisans du Diable au corps et de Sur le Fleuve Amour . En 1972, il la relate dans Radiguet vu de 1923 : « Bien sûr à travers Radiguet c’est Cocteau qu’on poursuivait, Cocteau la bête noire des surréalistes. Mais il s’agissait en vérité du grand combat entre le monde classique et le monde baroque » (Delteil 1976 : 198). Dans le brouillon de ce texte, il avait exprimé davantage son repentir : « Quand je l’ai lu plus tard, je me suis fait une opinion 10 ». Paradoxalement, il conservera des liens amicaux avec « l’esthète » et « scholastique » Cocteau jusqu’à la fin de la vie de ce dernier, mais restera sans contact avec André Breton après leur rupture en 1925.
Le 20 juin 1924, les surréalistes rendent Hommage à Picasso dans Paris-Journal : en décorant le ballet Mercure , Picasso donne « toute la mesure de son audace et de son génie » dans une sorte d’automatisme graphique et apparaît comme « la personnification éternelle de la jeunesse » (Spies 2002 : 49). En revanche, en juillet 1925, Delteil ne s’associe pas à la lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon, qui est accusé par les surréalistes d’ignorer les vraies possibilités de l’esprit et de chercher « le salut dans une tradition catholique et gréco-romaine » dépassée. Delteil le rappelle à un de ses correspondants mal informé : « J’ai toujours admiré Claudel, le grand baroque Claudel, et bien entendu je n’ai pas signé cette lettre (surréaliste) à Claudel. Voilà ! » 11 . Par sa participation d’à peine deux ans au mouvement surréaliste, Delteil semble simplement passer dans ce mouvement. Par sa place importante et par son réel engagement, il fait bien partie de « la première vague du surréalisme ».
2. Convergences et divergences avec le surréalisme
2.1. Picabia contre Breton
Au printemps 1924, Breton reproche à Picabia ses attaques contre le dadaïsme et la caricature dont il fait lui-même l’objet en la personne de Lareincay dans son roman Caravansérail . Dans ce même texte, Picabia critique également l’artificialité des écrits de Delteil : « Parce que dans un livre, j’aime trouver une assiette, un morceau de pain, un seau à toilette, un rosier, si vous voulez, mais pas cette littérature affreuse, Dada filtré, additionnée de fleurs d’oranger ! » (Picabia 1975 : 80). Dans La Deltheillerie , Delteil relate la lutte entre Breton et Picabia, arrivé un soir d’une façon impromptue, rue Fontaine. Breton, immobile et silencieux, sort vainqueur de ce combat de dix-cors (Delteil 1968 : 117). Dans les Archives du XX e siècle, Delteil apprécie également la liberté du « guérillero » 12 Picabia. Ce soutien rétrospectif à Picabia n’empêche pas Delteil de rester ce soir-là rue Fontaine et d’avoir alors plusieurs convergences avec André Breton.
2.2. Convergences avec le surréalisme
Joseph Delteil, dans La Deltheillerie , écrit qu’il a admiré « en Breton le nouveau Hegel » (Delteil 1968 : 82). Au moment même de son exclusion, le 16 mai 1925, Joseph Delteil indique à Frédéric Lefèvre ses points de convergence avec le surréalisme : « […] cet appel aux forces de l’instinct et de l’inspiration, un certain goût de la domination de la matière par l’esprit, tout cela me plaît entièrement. Je serai toujours du côté du subconscient contre l’intelligence sèche » (Lefèvre 1925 : 199). À la fin de sa vie, Delteil croit encore à l’automatisme : « À soixante-dix ans passés il m’arrive encore, les matins cocagnes, de faire un peu d’écriture automatique, bouche bée, comme un enfant » (Delteil 1968 : 121). Et il persiste et signe en déclarant, dans le film Vive Joseph Delteil , que l’écriture automatique est : « un truc épatant pour révéler l’homme profond, pour le faire s’éveiller et donner ainsi la parole à ce que j’appelle, moi, l’homme naturel » (Drot 1974 : 214).
Au cours des années 1920, dans deux livres de réflexion, Mes Amours… (… spirituelles) en 1926 , et De J.-J. Rousseau à Mistral en 1928, Joseph Delteil évoque les auteurs dont il se sent proche : François Rabelais, Blaise Pascal, Jean-Jacques Rousseau, Johann Wolfgang von Goethe, René de Chateaubriand, Honoré de Balzac, Frédéric Mistral, Victor Hugo, Arthur Rimbaud, Maurice Barrès, Oscar Wilde, Julien Benda, Henri de Montherlant, Jacques Rivière, Colette, Mac Orlan, Jean Giraudoux, Louis Aragon, Philippe Soupault, François Mauriac, Max Jacob. Quelques peintres sont mentionnés : Henri Rousseau, Sonia et Robert Delaunay. Maurice Barrès, fortement admiré par Joseph Delteil, a été condamné au cours d’un procès surréaliste, le 13 mai 1921, pour « crime contre l’esprit » (Derrieu 1995 : 178). La correspondance est faible avec les ancêtres du surréalisme cités par André Breton dans son Manifeste du surréalisme de 1924 : Jonathan Swift, Donatien de Sade, René de Chateaubriand, Benjamin Constant, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Marceline Desbordes-Valmore, Aloysius Bertrand, Rabbe, Edgar Poe, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Alfred Jarry, Saint-Paul Roux, Léon-Paul Fargue, Vaché, Nouveau, Pierre Reverdy, Saint-John Perse, Raymond Roussel, Lautréamont, Sigmund Freud, Guillaume Apollinaire. Jean-Jacques Rousseau est apprécié à la fois par Delteil et par les surréalistes. Delteil, qui a effectivement lu Lautréamont, ne lui consacre aucune étude. Contrairement à Joseph Delteil, André Breton fait référence à davantage de peintres : Seurat, Gustave Moreau, Matisse, Derain, « Picasso (de beaucoup le plus pur) », Braque, Duchamp, Picabia, Chirico, Klee, Man Ray, Max Ernst, André Masson (Breton 1988 : 309-346).
Après son exclusion du surréalisme, Delteil garde toute sa considération pour les écrits surréalistes et l’exprime ainsi à Frédéric Lefèvre :
Le surréalisme ? Je ne connais que des hommes et des œuvres. Plusieurs de ces hommes ont été mes amis, de chics amis. Et quant aux œuvres, j’avoue qu’il y en a peu qui me touchent aujourd’hui autant qu’une page d’Aragon ou un vers d’Éluard, par exemple (Lefèvre 1925 : 198).
2.3. Divergences avec le surréalisme
Dans Je suis entré dans le surréalisme , Delteil analyse ses divergences avec le surréalisme :
Cependant, j’étais plutôt sympathisant (de tout cœur bien sûr) que fieffé disciple. Je prenais mes aises, je gardais mes distances, peu assidu à leurs réunions de café, souvent aux antipodes. J’étais d’accord sur les grandes lignes, sur l’essentiel : d’accord pour détruire le passé, jeter bas le vieil édifice, les vieilles coutumes, les vieilles cultures ; table rase ; d’accord pour le culte de l’instinct, le retour aux sources ; d’accord pour certain appétit de beauté et de vérité, certaine violence d’esprit.
Mais il y avait pas mal de divergences :
1°) Les idées ou l’art ? Breton donnait toute l’importance aux idées, à la doctrine « le fonctionnement réel de l’esprit ». Tandis que pour moi l’essentiel est la création, l’œuvre. Il se méfiait de la littérature, et j’en étais amoureux. Je crois à l’art, à la valeur du langage. Le côté cérébral du surréalisme m’ennuyait.
2°) Discipline ou liberté ? Les surréalistes formaient un parti, rigide et discipliné. Moi je suis par nature un solitaire, un libertaire. Je n’étais pas un bon soldat. J’entends écrire et vivre en toute liberté.
3°) Style classique ou style baroque ? En général les surréalistes écrivent une belle langue classique (Breton rappelle Bossuet). Ils n’ont pas fait la révolution du langage. Et moi j’étais un grand contestateur de toute grammaire et de toute syntaxe, j’écrivais d’instinct, sans Dieu ni maître. Je rêvais d’un aggiornamento du langage, j’entendais inventer une langue nouvelle 13 .
Dans les paperolles préparatoires à La Deltheillerie , Joseph Delteil condamne plusieurs pratiques surréalistes :
[…] plusieurs articles du dogme me sont étrangers, voire antipathiques. L’insolite, par exemple le culte de la magie, me laisse parfaitement froid. Quand j’entendais Aragon crier : à bas la calotte, ça me rappelait les pires charretiers de mon village. Et le côté athée de Breton m’accable (je suis sûr que mon catholicisme affiché dans Jeanne d’Arc , fut la cause première de mon excommunication). […] Et la violence… tant de violence et de fureur aujourd’hui… soit me semblent : jeu puéril si elles ne sont que verbales et pittoresques, ou de la bastonnade entre petits amis, soit me répugnent et me sont odieuses si elles sont authentiques. Je me sens 1000 fois plus près de Saint-François d’Assise que de Breton, je suis françoisier 14 .
Avec Choléra, Delteil écrit un véritable roman dadaïste, qu’il appelle « demi-roman » dans la page intitulée « Ouvrages du même auteur » de l’édition originale des Cinq sens (Briatte 1988 : 52). Ce texte est très apprécié par les surréalistes. Au contraire d’André Breton, il défend le genre romanesque. Et dans Mes Amours… (… spirituelles) , il affirme avec conviction : « Je crois au roman parce qu’il est la Vie » (Delteil 1926 : 37).
3. « Excommunication majeure » sans réconciliation possible
3.1. L’exclusion de 1925
En janvier-février 1925, des extraits de Jeanne d’Arc sont publiés dans la Nouvelle Revue Française et dans Les Feuilles libres . Le 15 avril 1925, la couverture de La Révolution surréaliste proclame : « 1925 : fin de l’ère chrétienne ». En mai 1925, Jeanne d’Arc paraît chez Grasset : c’est un succès de librairie, qui va se vendre à 30 000 exemplaires, de 1925 à 1947, selon les archives de l’éditeur 15 . Le 7 avril 1925, André Breton lui adresse une odieuse lettre d’excommunication :
Merci pour le journaliste roumain mais j’ai déjà fort à faire avec toutes sortes d’emmerdeurs. Parmi lesquels, depuis quelques mois, j’ai le regret, Joseph Delteil, de vous compter. Entre nous, votre « Jeanne d’Arc » est une vaste saloperie 16 .
En 1920, les catholiques et les républicains laïcs honorent en même temps Jeanne d’Arc : les uns par la canonisation, les autres par l’institution d’un jour de fête nationale. Les attaques d’André Breton contre La Pucelle, en mars 1926, apparaissent à la fois bien isolées et totalement outrancières : « Oh Monsieur, quelle femme que cette Jeanne d’Arc ! Je crois que l’impudicité même avait établi toutes ses flammes dans le con de cette putain royale ; la coquine était toute en feu , et le foutre exhalait par ses pores. Elle continue, je le constate avec vous, à être foutue de toutes les façons possibles, et c’est ce qui explique que ses ouvertures soient larges : Orléans, le cardinal touchait. » (Breton 1986 : 9-10) Pour Breton, La Jeanne d’Arc de Delteil ne pouvait être que pure hagiographie.
Le 15 décembre 1929, le Second Manifeste du surréalisme , publié dans La Révolution surréaliste , condamne Artaud, Delteil, Gérard, Limbourg, Masson, Soupault, Vitrac (Breton 1988 : 788). Selon Maurice Nadeau, Breton accole « à leurs noms des épithètes infamantes » (Nadeau 2016 : 155). Encore en 1967, dans les paperolles préparatoires de La Deltheillerie, Delteil relate la dureté des méthodes d’exclusion : « Ce fut haro sur le baudet. Il m’est revenu qu’ après ma “trahison ” ( sic ), tel avait vendu un livre à l’encan, qu’un autre les avait jetés aux W.C. ou au feu » 17 . Il ne faut donc pas se laisser prendre à l’indifférence affichée dans La Deltheillerie : « Un beau jour, je fus excommunié comme tout le monde, et repris gaillardement ma liberté » (Delteil 1968 : 85). En 1970, dans les Archives du XX e siècle , Delteil juge avec sévérité cette procédure d’exclusion : « […] des mœurs d’apaches, une lettre en tout cas que je préfère avoir reçue qu’avoir écrite, quant à moi » 18 . En raison de la méchanceté de ses anciens amis, il n’a pas souhaité les revoir : « – Non, je n’ai plus revu personne parmi les surréalistes parce qu’au moment où j’ai été excommunié ils m’ont tous renié, ils m’ont tous foulé aux pieds » 19 . Dans La Deltheillerie, il nomme « Breton, cet Hitler des Lettres » (Delteil 1968 : 85).
3.2. Profondes blessures de Delteil, volonté de renouer chez Breton en 1947
Après son exil à New York pendant la guerre, André Breton rentre à Paris au printemps 1946. Il cherche alors à reconstituer un mouvement surréaliste. Dans son Avertissement pour la réédition du Second Manifeste, il revient avec plus de modération sur les anciennes exclusions : « Je souhaite que de soi-même il [le temps] ait corrigé, fût-ce jusqu’à un certain point à mes dépens, les jugements parfois hâtifs que j’y ai portés sur divers comportements individuels tels que j’ai cru les voir se dessiner alors » (Breton 1988 : 835). Au cours de ses Entretiens en 1952 avec André Parinaud, André Breton recherche la sérénité avec ses anciens compagnons. Dans sa biographie consacrée à Philippe Soupault, Béatrice Mousli nous confirme que « les deux hommes [Breton et Soupault] se sont réconciliés, et maintiennent des relations sinon proches au moins cordiales… » (Mousli 2010 : 257). Une lettre montre qu’André Breton n’excluait pas de renouer avec Joseph Delteil. À la suite du passage de Joseph Delteil à La librairie La Hune, à la recherche de quelques-uns de ses livres, le libraire Bernard Gheerbrant lui propose, par lettre du 23 janvier 1947, le tirage de luxe de Don Juan et Les Chats de Paris . Et, en post-scriptum de sa lettre, il lui relate une demande d’André Breton :
Lors de votre dernière visite il y avait dans la librairie, sans que je m’en sois aperçu, André BRETON. Je m’en suis aperçu lorsque vous eûtes quitté la pièce. BRETON a regretté de ne pas vous voir. Il a gardé un excellent souvenir de votre vie littéraire et désirerait que vous la repreniez (Castéran 2001 : 180).
En vain, le libraire sert d’intermédiaire pour une réconciliation, parce que Joseph Delteil ne souhaite pas reprendre des relations avec André Breton. Joseph Delteil se contente de commander les livres recherchés et d’annoter la lettre envoyée de la manière suivante : « R. [épondu] 28.1.47. M’envoyer ces deux livres. Suggéré mettre annonce dans Bulletins de bibliophilie (à mes frais) » (Castéran 2001 : 180).
Vingt ans plus tard, en 1968, dans son entretien avec Pierre Lhoste sur France Culture, Joseph Delteil est à la fois critique et admiratif envers le pape du surréalisme : « Breton, pour moi, c’est un formidable instituteur. Merveilleux dans la direction, comme un directeur de conscience ou comme un chef. Peut-être un dictateur aussi : c’était son tempérament. » (Briatte 1988 : 253) À la même date, dans La Deltheillerie , Delteil est encore plus indulgent pour Aragon et les surréalistes : « Quant à moi, tous ces compagnons d’armes surréalistes ou autres, que j’ai un jour admirés, aimés, je pense toujours à eux avec amitié » (Delteil 1968 : 106).
3.3. Delteil est-il resté surréaliste ?
Le 24 octobre 1949, Joseph Delteil affirme au « cher Dumay » qu’il n’a pas abandonné l’idéal surréaliste :
Eh ! non, je n’ai pas renoncé à mon rêve surréaliste, simplement je l’ai transporté (quant à moi) de l’art dans la vie. Il y a un académisme de la vie , et en sortir, retrouver naturel, fraîcheur, force me passionne comme autrefois retrouver ligne droite et plein sens dans l’inconscient. J’essaie de vivre surréalistement … Et il y aurait même, bien sûr, une politique surréaliste , si l’on voulait bien là aussi sortir du jeu politique, du bla-bla, de l’académisme quoi ! Retrouver l’élémentaire, le bon sens, avec ses deux colonnes qui sont le commencement de tout : TU NE TUERAS PAS ! et : BONHEUR D’ABORD ! Mais… 20
D’ailleurs, il continue à entretenir des relations cordiales avec le surréaliste Man Ray. En 1972, il lui adresse son livre Jésus II : « Je viens d’envoyer Jésus II à Man Ray, avec cette dédicace : « cet essai d’écriture photographique, avec l’œil, les mains, l’ombre et le soleil » 21 .
En est-il ainsi avec Louis Aragon ? Dans Les Lettres françaises, le 9 avril 1959, celui-ci s’interroge sur son admiration passée pour Sur le Fleuve Amour : « Vers 1925, je crois, j’ai été le théâtre d’un enthousiasme extraordinaire à la lecture d’un roman. C’était Sur le Fleuve Amour , de Joseph Delteil… Ce roman sera-t-il à nouveau beau vers 1975 ? » Par lettre du 26 avril 1959, Joseph Delteil lui répond :
Je lis dans les Lettres françaises cette anecdote sur le Fleuve Amour , qui me fait rêver… Je ne retiens de mon ancienne vie que quelques gestes d’amitié, de désinvolture, d’insolite ou de liberté, parmi lesquels justement le vôtre un jour sur les bords de la Seine, sensationnel. Quant au fond, je suis bien loin de tels débats. J’ai vu un jour bientôt que la position surréaliste était totalement inhumaine , plutôt une espèce de « table rase » d’où les meilleurs partirent pour… le suicide, la « littérature », la politique ou comme moi la « vie sauvage ». Je ne vois guère que ces quatre logiques-là… Et moi je me sens plus près d’un Touareg ou d’un Pitjantjara que de Paris, voilà tout 22 .
Par son écriture et sa langue, Delteil est plus proche de Céline que de Breton. Par son « surréalisme en sabots » (Delteil 1968 : 83), il souhaitait la révolution du langage. Mais elle échoue face à la grammaire, au classicisme, aux cultes de l’intelligence et de l’esprit. Dans ses notes de travail intitulées Tout ce que l’on peut dire de moi et rédigées en 1974, il interpelle Breton :
Votre « esprit » est donc D[ieu], cher André Breton. Ce n’est pas le fonctionnement de l’esprit qui m’intéresse, mais son miel. Je mange donc je suis. Le désir, le désir de jouir, voilà le problème centre du monde. Le mot, la phrase débarrassés de leur sens discursif retrouvent leur éclat cosmique, leur soleil richesse. De quoi s’agit-il ? L’Homme n’est plus naturel : il est aliéné artificiel domestique enfoui dans l’inconscient et subconscient (sens énormes) 23 .
L’étude des rapports de Joseph Delteil avec André Breton a montré l’importance de la recomposition du langage dans l’œuvre de Joseph Delteil. En 1971, dans une réponse à une enquête, il privilégie tout naturellement : « Dada d’abord. En tout cas quand je suis entré dans le Surréalisme, j’y voyais un retour à la nature de l’écriture » 24 . Et, en 1968, dans La Deltheillerie , il précisait sa position en ces termes :
En somme j’étais plus delteilliste que surréaliste ; ai-je jamais été autre chose que Delteil le delteillien, un pur baroque, de cette lignée baroque qui va d’Apollinaire à Giono, en passant par Marcel Aymé, Céline, Audiberti, Michaux… ? (Delteil 1968 : 85)
Entre le début des années 1920 et la fin de sa vie, il y a une véritable continuité dans sa pensée. En 1974, dans Tout ce que l’on peut dire sur moi , il confirme ses idées : « L’essentiel c’est l’amour (envers la création). Je suis françoisier : la paix. Innocence, non-violence. Être bien dans sa peau. Je suis paléolithique : c’est l’homme complet (y compris subconscient) l’homme originel (animal) l’homme naturel 25 ». Très logiquement, il demeure donc un adepte du premier surréalisme : « celui de la pureté de l’appel aux sources, de la faim d’absolu le fondamental. Pour moi, Jésus est surréaliste » 26 .
Références bibliographiques
Corpus d’étude
BRETON, A. (1986), « Jeanne d’Arc : Lettre-réponse d’André Breton à un destinataire non identifié, 31 mars 1926 », in Luna-Park , Cahier 8/9, Transédition, pp. 9-10.
BRETON, A. (1988), Avertissement pour la réédition du « Second Manifeste » 1946, Œuvres Complètes , t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », pp. 835-837.
BRETON, A. (1988), Manifeste surréaliste 1924 , Œuvres Complètes , t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », pp. 309-346.
BRETON, A. (1988) Second Manifeste du surréalisme 1930 , Œuvres Complètes , t. I, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », pp. 775-833.
BRETON, A. (1999), Entretiens 1913-1952 avec André Parinaud , Œuvres Complètes , t. III, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », pp. 423-575.
DELTEIL, J. (1926), Mes Amours… (… spirituelles), Paris, Albert Messein.
DELTEIL, J. (1928), De J.-J. Rousseau à Mistral , Paris, Capitole.
DELTEIL, J. (1968), La Deltheillerie, Paris, Grasset.
DELTEIL, J. (1976), Le Sacré Corps, Paris, Grasset.
DROT, J-M. (1974), Vive Joseph Delteil, Paris, Stock, coll. « Dire/Stock 2, Livre caméra ».
LEFÈVRE, F. (1925), « Joseph Delteil » in Une heure avec…, Troisième série, Paris, Gallimard, pp. 191-205.
PICABIA, F. (1975), Caravansérail 1924 , Paris, Belfond.
Bibliographie critique
BRIATTE, R. (1988), Joseph Delteil Qui êtes-vous ?, Lyon, La Manufacture. CASTÉRAN, É. (2001), Bibliothèque Joseph Delteil : catalogue de vente, Toulouse, n° 180.
DERRIEU, B. (1995), « André Breton, Joseph Delteil… L’invention du surréalisme » in R. Briatte dir., Les Aventures du récit chez Joseph Delteil , Rencontres de Cerisy-la-Salle, 2-11 juillet 1994, Montpellier, Éditions de la Jonque, Presses du Languedoc, pp. 176-191.
MOUSLI, B. (2010), Philippe Soupault , Paris, Flammarion, coll. « Grandes biographies ».
NADEAU, M. (2016), Histoire du surréalisme , Paris, Maurice Nadeau.
PELAYO, D., dir. (1969), Joseph Delteil , Rodez, Entretiens , n° 27-28, Subervie.
SPIES, W., dir. (2002), La Révolution surréaliste , Paris, Éditions du Centre Pompidou.


1 Médiathèque centrale Émile Zola de Montpellier Méditerranée Métropole (BM Montpellier), Paperolles préparatoires à La Deltheillerie.

2 BM Montpellier, Joseph Delteil, Archives du XX e siècle II, tapuscrit, 1974, p. 50.

3 Archives du XX e siècle II, op. cit ., p. 51.

4 Lettre de Philippe Soupault à Joseph Delteil, 19 mars 1923, à l’en-tête de La Revue Européenne . Vente Artcurial, 16 décembre 2009, lot n° 327.

5 Annonce publicitaire pour Sur le Fleuve Amour , Littérature , nouvelle série, n° 10, 1 er mai 1923.

6 Paperolles préparatoires à La Deltheillerie , op. cit .

7 Archives du XX e siècle III , op. cit ., p. 18.

8 BM Montpellier, Joseph Delteil, Je suis entré dans le surréalisme , manuscrit et tapuscrit identiques, s.d. Tous les termes soulignés dans les citations de cet article l’ont été par Joseph Delteil.

9 Archives du XX e siècle II , op. cit ., p. 52-53.

10 BM Montpellier, Brouillon de Radiguet vu de 1923 , 3 paperolles collées.

11 BM Montpellier, Lettre de Joseph Delteil à « Cher ami », s.d.

12 Archives du XX e siècle II , op. cit., p. 56-57.

13 Je suis entré dans le surréalisme, op. cit.

14 Paperolles préparatoires à La Deltheillerie, op. cit.

15 Lettre de Jean Blanzat, des Éditions Bernard Grasset, adressée à Joseph Delteil et datée du 3 avril 1947, copie d’une lettre conservée aux Éditions Grasset.

16 BM Montpellier, Copie de la lettre d’André Breton à Joseph Delteil, 7 avril 1925.

17 Paperolles préparatoires à La Deltheillerie, op. cit.

18 Archives du XX e siècle II , op. cit., p. 58.

19 Archives du XX e siècle III, op. cit., p. 23-24.

20 BM Montpellier, Lettre de Joseph Delteil à Dumay, 24 octobre 1949.

21 BM Montpellier, Dédicace par Joseph Delteil d’un exemplaire de Jésus II à Man Ray, connue par une lettre de Joseph Delteil à Caroline Delteil du 27 septembre 1972.

22 BM Montpellier, Brouillon de la lettre de Joseph Delteil à Louis Aragon, 26 avril 1959.

23 BM Montpellier, Joseph Delteil, Tout ce que l’on peut dire sur moi , manuscrit, [1974].

24 BM Montpellier, Fonds Temple, Réponse de Delteil à une enquête, 21-09-1971.

25 BM Montpellier, Tout ce que l’on peut dire sur moi , op. cit .

26 BM Montpellier, brouillon d’un petit dossier, boîte1.
Joseph Delteil à la croisée des surréalismes : le rapprochement éclair avec Ivan Goll et la question de la réalité
Marine Nédélec Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne HiCSA
A près avoir participé en 1923 aux activités du groupe réuni autour de Littérature , puis en 1924 autour de La Révolution surréaliste , Joseph Delteil collabore cette dernière année au surréalisme d’Ivan Goll 27 . Même si ce rapprochement est limité à un texte dans la revue Surréalisme , il pose la question de la réalité chez Delteil, point de divergence entre les manifestes de Breton et de Goll. Cet article est ainsi l’occasion de s’arrêter sur ce qu’Henri Béhar a nommé la « querelle des Investitures » (Béhar 1988, 13) , contexte dans lequel Joseph Delteil a pu incarner un enjeu stratégique. Puis, il se propose d’analyser la question du réel chez Delteil, entre l’héritage du cubisme littéraire et du dadaïsme, son rapprochement éclair avec Ivan Goll et sa participation au surréalisme bretonien.
1. Joseph Delteil dans la « querelle des Investitures » : un enjeu stratégique ?
Le terme « surréalisme » a été inventé par Guillaume Apollinaire dans les années 1910, au moment où, dans l’avant-garde, « se conjuguent procès du réalisme et procès du symbolisme », pour reprendre les mots d’Éliane Tonnet-Lacroix. Dans Après-guerre et sensibilités littéraires (1919-1924) , la chercheuse indique qu’en ce début de siècle la « crise des valeurs symbolistes » montre la volonté de « retrouver le réel, mais sans se borner à l’imiter, sans se soumettre à lui ». Le mouvement artistique tend « à un dépassement du réalisme, qui ne soit pas un reniement de la réalité » (Tonnet-Lacroix 1991 : 257). Dans sa préface aux Mamelles de Tirésias , présentée en 1917, Guillaume Apollinaire qualifie sa pièce de « drame surréaliste ». Il justifie l’emploi de ce néologisme par le souhait d’utiliser un terme vierge, qui ne signifie ni le symbolisme, ni le naturalisme. Le surréalisme exprime la nécessité de retourner au réel pour créer, tout en se dégageant de l’imitation servile de la nature :
Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort personnel, j’ai pensé qu’il fallait revenir à la nature même, mais sans l’imiter à la manière des photographes.
Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir. (Apollinaire 1918 : 12)
Après la mort d’Apollinaire en 1918, le terme fait son chemin dans le monde des lettres et suscite, en 1924, une bataille entre plusieurs camps. Le groupe qui a remporté le « surréalisme » à la postérité va se constituer autour de La Révolution surréaliste , revue qui paraît pour la première fois en décembre 1924. Il est composé de Louis Aragon, Philippe Soupault et André Breton, les trois directeurs de Littérature (1919-1924). S’y ajoutent Paul Éluard, ancien directeur de Proverbe (1920-1921), Francis Gérard, l’un des directeurs de L’Œuf dur (1921-1924), qui compta parmi ses collaborateurs Joseph Delteil, Mathias Lübeck ou Pierre Naville, autres électrons du surréalisme. Les directeurs de la revue Aventure (1921-1922), Roger Vitrac, Max Morise, Georges Limbour, René Crevel et Jacques Baron se joignent également au mouvement. Dans le Manifeste et dans « Une vague de rêves » de 1924, Louis Aragon et André Breton citent en outre André Masson, Man Ray, Denise Lévy, Jacques-André Boiffard, Jean Carrive, Simone Kahn, Robert Desnos, Marcel Noll, Max Ernst, Benjamin Péret, Georges Malkine, Maxime Alexandre, Théodore Fraenkel, Antonin Artaud, Renée Gauthier (Aragon automne 1924 : 114-119 et Breton 1924 : 28-29)… Dès le printemps 1924, ces jeunes gens cherchent à définir le surréalisme. Dans Le Journal Littéraire du 6 septembre, citant un extrait de son Manifeste qui va être publié en octobre, Breton en propose la célèbre définition qui passa à la postérité (Breton 6 septembre 1924 : 10). Ces surréalistes prônent la puissance de l’inconscient et du rêve, l’absence de contrôle et de logique.
Face à ce groupe, se tiennent plusieurs individus, qui se sont parfois ralliés stratégiquement. Paul Dermée et Ivan Goll s’associent par exemple dans leurs revues de 1924, Surréalisme et Le Mouvement Accéléré . Poète belge né en 1886, Dermée a côtoyé les cercles d’avant-garde – notamment cubistes –, puis a participé au dadaïsme. Dans son article « Découverte du lyrisme » publié dans L’Esprit Nouveau d’octobre 1920, il examine l’automatisme psychologique de Pierre Janet, les fonctionnements du rêve et de l’inconscient. Il utilise l’appellation « surréaliste » pour qualifier les images qu’il recherche dans l’« expression lyrique pure » (Dermée [octobre 1920] : 37). À nouveau au début de l’année 1921, il adopte l’expression dans « Appels de sons. Appels de sens », où il évoque la formation du langage, des associations et des mécanismes verbaux. Tonnet-Lacroix souligne que Dermée utilisait l’automatisme comme « un simple matériau élaboré ensuite en toute conscience », contrairement à l’automatisme de Breton qui exprimait le « fonctionnement réel de la pensée » (Tonnet-Lacroix 1979 : 152).
Né à Saint-Dié-des-Vosges en 1891, Ivan Goll a quant à lui fait ses études à Strasbourg, puis Fribourg, Munich et Berlin. Il gagne la Suisse en 1914, pour échapper à la circonscription allemande. Il y fréquente les cercles expressionnistes, mais aussi pacifistes, autour de Romain Rolland et d’Henri Guilbeaux. Il se lie également avec des dadaïstes, tel Arp, mais trouvait « indécent » le « tohu-bohu » mené au Cabaret Voltaire en pleine guerre. Toujours selon Aimée Bleikasten, il reprochait à Tristan Tzara « son impudence et son nihilisme » (Bleikasten 1991 : 21). En 1919, Goll arrive avec son épouse, Claire Studer, à Paris et côtoie les milieux cubistes (Delaunay…), malgré une certaine forme de marginalisation. Internationaliste, il semble constamment à cheval entre les cultures allemande et française et tente de concilier les deux dans une période pour le moins conflictuelle. À l’instar de Dermée, c’est en tant qu’héritier d’Apollinaire que le poète revendique en 1924 le surréalisme et publie un manifeste dans la revue du même nom. Il y prend le contre-pied de Breton, en refusant l’emploi de la psychanalyse et la soumission au rêve. Il se réfère aux peintres cubistes et définit le surréalisme comme la « transposition de la réalité dans un plan supérieur (artistique) » ([Goll] octobre 1924 : n. p.). Il l’entend donc dans le sens d’Apollinaire, qui prônait le retour à la nature non comme imitation, mais comme création.
La querelle entre le groupe de Littérature – bientôt remplacée par La Révolution surréaliste – et de l’autre côté des personnalités comme Dermée et Goll s’étale à partir du printemps 1924 dans la presse. Comptant un unique numéro chacune, les revues de Goll et de Dermée, Surréalisme et Le Mouvement Accéléré rallièrent de leur côté des contemporains d’Apollinaire, tels Pierre Reverdy, Pierre Albert-Birot ou Erik Satie, ainsi que des cubistes qui ont participé à Dada, à l’exemple de Paul Dermée et de sa femme, Céline Arnauld, de Georges Ribemont-Dessaignes ou de Francis Picabia. On relève aussi les noms de Marcel Arland, de René Crevel, de Vincente Huidobro, de Joseph Delteil, de Jean Painlevé ou encore de Pierre Morhange. Ce dernier, directeur de Philosophies (1924-1925), s’attire les foudres des surréalistes qui lui interdisent en octobre d’écrire le mot sous peine de correction (Aragon et al. 18 octobre 1924 : 5). Tandis que Dermée abandonne en novembre 1924 le terme (Dermée novembre 1924 : 1-2), Goll l’emploie jusqu’en novembre 1926, en organisant sous le label « danse surréaliste » le spectacle de la danseuse berlinoise, Valeska Gert (12 novembre 1926 : 487).
Dans cette querelle, Joseph Delteil pourrait représenter un enjeu stratégique. Chaque groupe essaie de se constituer en un tout cohérent, tente d’assimiler des personnalités qui permettent d’illustrer ses théories et lui confèrent une reconnaissance symbolique. En 1924, Delteil est un écrivain de trente ans déjà reconnu dans le monde des lettres pour ses deux premiers romans, Sur le Fleuve Amour (1922) et Choléra (1923). Son troisième roman, Les Cinq Sens , paraît en 1924 chez l’éditeur Grasset, qui le lance dans la course du prix Goncourt. La carrière personnelle de Delteil est donc à cette époque en pleine expansion. Et, c’est à ce moment qu’il est cité par trois auteurs qui définissent le surréalisme. Dans son Manifeste , André Breton le mentionne trois fois, dont une pour avoir « fait acte de surréalisme absolu » (Breton 1924 : 42). Louis Aragon le cite également parmi « les rêveurs », dans « Une vague de rêves » publiée à l’automne 1924 dans Commerce (Aragon automne 1924 : 114-115). Enfin, Ivan Goll l’évoque à plusieurs reprises, en particulier le 16 août 1924 dans « Une réhabilitation du surréalisme », article qui déclenche l’offensive du groupe de Littérature et où il qualifie Delteil de « Rabelais surréaliste » (Goll 16 août 1924 : 8). Dans Surréalisme d’octobre 1924, il désigne cette fois Delteil comme « un type qui a des couilles » (Gollivan : octobre 1924 : n. p.).
2. La participation de Delteil à Surréalisme d’Ivan Goll : un enrôlement forcé ?
Si Delteil illustre le surréalisme de Breton, d’Aragon ou de Goll, dans les faits, il participe davantage au groupe de Littérature et de La Révolution surréaliste . Il publie en effet son texte « Échecs » dans Littérature de mai 1923 et trois poèmes, dans le numéro du 15 octobre 1923. En juin 1924, il signe l’« Hommage à Pablo Picasso », tandis qu’il participe au pamphlet un « Cadavre » en octobre, avec « Anatole France ou la médiocrité dorée ». Enfin, dans le premier numéro de La Révolution surréaliste de décembre 1924, il écrit l’une des « Chroniques » sur « L’Amour ».
Delteil collabore également à Philosophies , à la suite de la querelle d’octobre 1924 des surréalistes avec Pierre Morhange. Il y avait déjà publié son récit « Un petit grand soir » le 15 septembre, puis réalise deux comptes-rendus d’ouvrages dans le numéro du 15 novembre. Son nom figure aussi au sommaire de Surréalisme dirigé par Ivan Goll et paru en octobre 1924, avec son texte « Esthètes et anges ». Delteil a probablement rencontré Goll entre son arrivée à Paris en 1920 et cette collaboration de 1924. Il connaît en tout cas son œuvre depuis 1923 et semble l’apprécier, puisqu’il fait une critique élogieuse de Musiques. Dans Paris qui brûle , dans La Revue Européenne :
Et moi je songe à vous, Ivan Goll, Homme du Matin qui venez avec des poings et des mandolines, Homme ivre et chaste qui savez rouler vos muscles sous la peau et cueillir des filles de joie ! Votre livre est une omelette qui m’assassine et me fait pareil à quelque forgeron couché sur son enclume morte. Mais si… (Delteil 1 er juillet 1923 : 72)
Sur la participation de Delteil à la revue de Goll, André Breton écrit à Jacques Doucet le 11 octobre 1924 :
Je pense que vous vous êtes déjà procuré le n° 1 de Surréalisme , la petite revue d’Ivan Goll. Delteil, de retour à Paris, est venu me voir hier pour s’excuser d’y avoir collaboré. On lui a pris ce texte par surprise, sans lui donner le titre de la revue et en l’assurant qu’il s’agissait d’un pamphlet contre Cocteau. Reverdy nous a également fait connaître son regret. Voilà donc les deux seuls éléments intéressants de la collaboration qui font défaut 28 .
Il semble donc que Delteil n’ait pas participé volontairement à ce numéro, destiné à contrecarrer le surréalisme de Breton. Cet enrôlement forcé montre bien l’enjeu qu’il représente. L’utilisation symbolique de son nom rappelle – de par la référence à Cocteau également – le rôle qu’il avait tenu, en 1923, avec Sur le Fleuve Amour face au Diable au corps de Radiguet. D’après l’écrivain, ces deux succès littéraires symbolisaient le « grand combat, entre le monde classique et le monde baroque » et opposaient deux camps sous l’égide de Breton, soutenant Delteil, et de Cocteau, soutenant Radiguet (Delteil 1973 : 34).
3.

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